17 juin 2009

Visite à un ami

La récente mission que l'on me confia sur cette autre île me permit de revoir mon ami Astrubal. Il s'y était exilé volontairement, cinq ou six ans plus tôt, pour s'extraire des relents d'échec imprégnant son calamiteux retour à N***, aux Marquises, qui avait vu sa (très) jeune maîtresse, Cruella, s'enfuir au bras d'un galant, jeune et chevelu, alors qu'Astrubal, au crâne rongé par une irréversible calvitie, l'avait arrachée à sa ville, à sa famille et à son wagon, tout trois figés dans le désert chilien jusqu'au prochain déluge, en lui faisant miroiter une vie faite d'abondance et de playas désertes dans sa maison perdue au milieu d'une nature généreuse. Là où la jeune femme attendait une somptueuse villa construite sur quelque promontoire rocheux, elle ne trouva qu'une méchante cahute en contreplaqué et en tôle, reliquat en ruine de la première période de la vie d'adulte de son compagnon. La vue que l'on découvrait depuis la parcelle en friche était superbe, mais ne faisait qu'accentuer l'insoutenable insularité du lieu pour qui n'a connu que la ville et le continent, en soulignant la vacuité extrême du plus grand océan de la planète par une ligne d'horizon au tracé parfait que ne venait altérer la vision d'aucune autre terre, même lointaine, que ne venait polluer de sa présence nulle oeuvre humaine, pas même ces pétroliers ou ces cargos qui émeuvent jusqu'aux plus hydrophobes lorsqu'ils les aperçoivent le long des côtes. Le ciel, lui aussi, était vierge de toute trainée de condensation laissée par ces jets qui, même au coeur du désespoir le plus profond, nous laissent entrevoir la possibilité d'une fuite, d'une vie autre, d'un ailleurs qui pour être hors d'atteinte n'en est pas moins réel. Lorsque la petite caravane composée de deux adultes et de deux enfants chargés de paquets arriva à l'issue d'une marche de plusieurs heures qui l'avait menée du minuscule aéroport à la « propriété » sous le soleil implacable de midi, sans l'ombre d'une ombre pour apporter le réconfort de sa tiédeur à la terre en fusion, Cruella, en découvrant les lieux désolés et le fare en décomposition s'écria....ESTAMOS JODIDOS! (Nous sommes fichus)....Quand Astrubal manoeuvra la porte dégondée, celle-ci s'abattit à ses pieds dans un craquement sinistre, libérant une nuée formée de milliers de guêpes qui s'échappèrent en émettant un bourdonnement furieux. Cruella s'enfuit dans la brousse en hurlant tandis que les enfants, un garçon et une fille à peine entrés en adolescence, se serrèrent l'un contre l'autre en pleurant. Je pense qu'Astrubal commença à perdre Cruella à cet instant, même si, par la suite, il lui fit construire, dans la village, une maison plus en accord avec ses attentes. Le mal était fait. L'esprit gangréné par le doute, Cruella n'eût plus qu'une idée: s'enfuir de cet infernal paradis tropical. Ce fut pour oublier cette cuisante défaite, cette salissure indélébile faite à son amour propre, qu'Astrubal choisit de s'installer à U***, île aux contours phalliques dont la beauté austère redonna quelque forme à son ego foulé aux pieds. Quelques rares lettres me parlèrent d'une dame européenne d'âge mûr, de son beau terrain de plusieurs hectares, d'une noce hâtivement célébrée, une fois reportée, il est vrai, quand revint à la mémoire d'Astrubal ce détail agaçant qu'il était toujours marié à Bernadette, son épouse dans une autre vie.

Arrivé à U*** le samedi précédent fatalement le dimanche quand nulle créâture de Dieu ne pouvait, sans offenser son nom, se livrer à quelque activité professionnelle que ce fût en ce bout du monde très chrétien, je mis à profit ce jour d'oisiveté pour rendre visite à mon ami Astrubal. Je ne sais si le terme amitié convient à cette relation qui nous fait nous croiser tous les deux ou trois ans, mais comme cela fait vingt-cinq ans que nous nous croisons tous les deux ou trois ans, on peut trouver à cette discontinuité une rassurante continuité Bien entendu, lui et son épouse ne vivaient pas dans le village principal, mais au coeur d'une vallée distante d'une dizaine de kilomètres, à laquelle menait une mauvaise piste. A l'issue d'une interminable montée, je parvins à un col après avoir refusé à plusieurs reprises les offres d'automobilistes déconcertés par la vision du dernier humain (aux Marquises, du moins) utilisant encore ses jambes pour se rendre d'un lieu à un autre, sans qu'il lui fût nécessaire de faire appel à une cavalerie de plusieurs centaines de chevaux vapeur. Si l'on ajoute à cela que j'ai toujours refusé de me munir d'un téléphone portable que je considère comme l'avatar moderne des chaînes dont on chargeait les esclaves en d'autres temps, il n'est pas tout à fait exclu que je finisse dans un musée, empaillé entre l'australopithèque et l'homme de Néanderthal. Tandis qu'assis sur une pierre je séchais au souffle puissant des alizés comme un cormoran sur son rocher, je songeai que je ne détonnerais nullement dans un de ces western « spaghettis » des années soixante- dix avec ses cow-boys ruisselants de transpiration.

Après une courte pause, je quittai la piste principale pour emprunter un chemin plus étroit qui devait se prolonger jusqu'au bout de la vallée pour se terminer au bord de la mer. Descendre est toujours une bénédiction une fois qu'on a réussi a refouler dans un coin de son esprit l'idée qu'il faudra refaire le chemin en sens inverse, en montée cette fois. A mi-pente, j'aperçus sur la droite une clôture derrière laquelle la végétation touffue composée de banians et d'acacias avait fait place à une jolie prairie sur laquelle, de loin en loin, des manguiers et des citronniers alternaient avec des hibiscus et des bougainvilliers. La maison, invisible depuis la route, devait se trouver en contrebas. Cette clôture portait indubitablement la marque de fabrique de son propriétaire, Astrubal. Haute d'à peine un mètre, elle était constituée non pas de fil de fer barbelé mais d'étranges sangles blanches semblables à ces sangles utilisées par les camionneurs pour assujettir les marchandises sur le plateau d'une remorque. Sacré Astrubal! Economie, économie! Dieu seul savait où il avait du dénicher ce matériel de récupération. Ces sangles étaient destinées, du moins le crus-je dans un premier temps, non pas à constituer un obstacle infranchissable mais à marquer le territoire de la famille Astrubal. Ne voyant aucun portail pour franchir cette dérisoire ligne de démarcation, je l'enjambai. Ce faisant, l'entrejambe de mon pantalon frôla la sangle supérieure. J'eus l'impression qu'un esprit malin venait de me donner un coup de marteau dans les parties. Je restai un bon moment à me rouler de douleur (je ne sais pourquoi, mais se rouler par terre a des vertues lénifiantes) dans l'herbe, une herbe étonnement soyeuse pour ces latitudes, étouffant mes gémissements tout en m'interrogeant sur les motivations qui avaient poussé Astrubal à entourer ses terres d'une clôture électrifiée. Cela ne cadrait pas avec le personnage. L'électricité, même d'origine solaire, coûte cher. Enfin, je n'eus pas à attendre longtemps pour avoir la réponse à ma question.

Comme je me remettais péniblement debout en ayant l'impression de traîner un tronc d'arbre accroché à mes cojones, je perçus le bruit d'une cavalcade et vis apparaître dans l'herbe grasse une demi-douzaine de chevaux. Je n'y prêtai pas grande attention, tant les chevaux sont chose courante dans les îles. Quand ces animaux, d'habitude craintifs, ne dévièrent pas leur course en me découvrant, mais bien au contraire, forcèrent l'allure pour venir à ma rencontre, inclinant dangereusement les oreilles vers l'arrière tout en dodelinant de la tête de manière désagréable, j'en conçus un certain étonnement. Elevé au milieu de bêtes en tout genre, je savais que la fuite était la plus mauvaise des solutions. L'animal craint l'homme, c'est un phénomène avéré. On a publié des thèses la-dessus. Ecrit des articles dans les journaux. Donné des conférences. Tourné des films. Manifestement, ces chevaux ne lisaient pas et n'allaient pas au cinéma. S'ils furent bien freinés un temps dans leur élan, quand, solidement campé sur mes jambes, le bras droit levé, je hurlai.....YA...YA...HEY...HEY....HEY..., ils reprirent ensuite leur progression plus lentement pour venir m'entourer, me projetant à la figure leur souffle brûlant au travers de leurs naseaux dilattés. Celui qui semblait être le chef, un beau cheval bai, après avoir rejeté la tête en arrière tout en hénissant, saisit entre ses dents le dos de ma chemise et, m'ayant renversé, se mit à me traîner sur le sol, dont, de manière étonnante, je ne trouvai plus l'herbe aussi moelleuse. Jurant comme un charretier, je réussis à me débarrasser de ma chemise et, toute honte bue, me mis à courir comme je crois que je n'ai jamais couru de ma vie, vers une petite cabane qu'un banian m'avait dissimulé jusque là. Je dus hurler, car une dame agée en sortit et d'une voix stridente cria....Piti, piti, piti....Les chevaux pilèrent sur place. Puis, faisant un geste désinvolte vers un point indéterminé de la propriété, mon sauveur ajouta à leur intention....Allez, vilains, à la maison!....A contrecoeur, les fauves s'éloignèrent, non sans que le bai se fût retourné une dernière fois pour me lancer un regard torve. Plus le temps passe et moins je supporte les animaux domestiques: je les trouve beaucoup trop humains.

Je reportai mon attention sur la dame, une européenne octogénaire et échevelée à l'élocution rendue difficile par une manifeste carence de dents. Il avait fait fort l'ami Astrubal, cette fois. Il est vrai que le terrain était très beau. Rajustant sur sa poitrine flétrie un paréo troué elle me lança...Vous êtes l'ami d'Astrubal?...Oui madame, Esteban S***, enchanté....Après m'avoir serré la main, elle se gratta les fesses...Ben, dis-donc, ils vous ont mis dans un drôle d'état. Ils sont très joueurs, vous savez....Très drôle! En effet, outre des écorchures sur tout le corps, un pantalon déchiré, une chemise cannibalisée, je souffrais probablement d' un début de castration électrique...Ce n'est rien, pensez-vous...mentis-je. Puis, jetant un coup d'oeil vers la cabane, je demandai...Astrubal est-il là?....

06 juin 2009

Hasta Luego....si Dios quiere.

J'informe, par la présente, mes rares lecteurs, que, pour des raisons professionnelles qui m'obligent à me rendre sur une ile dépourvue de connexion internet, ce blog cessera momentanément d'émettre.

31 mai 2009

L'anachorète

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Les mois qui suivirent furent, pour moi, tout entiers consacrés à la recherche d'un bout de terre sur lequel édifier ma « cabana » au Chili. J'étais dans la situation d'un enfant lâché sans surveillance dans une confiserie géante. Toute la région était à vendre.

Les Marquises m'avaient laissé entrevoir leurs charmes, sans jamais me les offrir réellement. La presque totalité des terres étant domaniales, il était très difficile de se porter acquéreur d'un terrain en dehors du village principal où s'entassait l'ensemble de la population, au point que, de partage en partage, les toits des maisons en venaient à se toucher. Lors de mes longues randonnées qui me menèrent dans les endroits les plus reculés de l'île, au point que les marquisiens eux-même finirent par m'interroger sur les secrets de passages menant à telle ou telle vallée perdue abondant en gibier, à l'occasion de ces petites expéditions j'avais, donc, plus d'une fois, conçu des rêves de colonisation sur des caps que ne venait balayer nulle tempête, ou près de cols que ne franchissait nulle route. Je me disais, oui, là je serais bien, enfin seul. Je pourrais faire venir les matériaux de construction par la mer et une fois la maison terminée, une vaste hacienda dont l'orientation me permettrait de contempler, depuis la terrasse, le coucher du soleil sur la Pacifique, je pourrais ne plus voir d'humain durant des mois, si tel était mon bon plaisir. Je serais sûrement devenu barbu et fou, mais la question ne se posa pas. Les rêves restèrent des rêves. Encore et toujours des terres domaniales. Je pus une fois toucher du doigt la possibilité de devenir propriétaire, quand au hasard de mes pérégrinations, je rencontrai, dans une baie sublime flanquée d'éperons rocheux acérés comme des dents de requins, une sorte d'anachorète avec qui je me liai d'amitié, apportant à chacune de mes visites du café, du sucre, du tabac tandis qu'en retour, il remplissait mon sac à dos de fruits aux saveurs étranges. Il vivait dans un petit fare niau (maison en feuille de cocotier) dont l'intérieur était d'une fraicheur étonnante. Tandis que les volutes de pakalolo (cannabis) dont il consommait des quantités considérables (ça tue les moustiques, disait-il), formaient entre lui et moi une sorte de brouillard impénétrable, nous restions silencieux en écoutant le temps passer. Parfois, l'un ou l'autre disait...Eeeeeh oui...et nous éclations de rire. Un jour, après avoir apprécié la qualité de mon silence, il me proposa de construire un fare sur un emplacement de mon choix. La vallée lui appartenait. Le leg d'un grand-père. Ah! C'était très généreux! Mais je voulais vraiment être chez moi. Je lui proposai donc de lui acheter une parcelle de terrain. Il voulut alors me la donner, mais j'insistai pour le dédommager....Ah, les popaa sont des gens compliqués. L'argent toujours l'argent. Tu trouves vraiment que j'ai l'air de manquer de quelque chose?....Il parlait très mal le français et moi encore plus mal le marquisien, mais nous nous comprenions très bien. Je contemplai un instant son grand corps sec entièrement tatoué à l'exception du visage et de ses parties intimes, du moins le supposai-je, car il portait tout de même un cache-sexe, mon regard glissa ensuite sur le mobilier du fare, la peue (natte) sur lequel nous étions assis, une lampe Coolemann, quelques ustensiles de cuisine couverts de suie (il ne cuisinait qu'au feu de bois) et une cantine rouillée dans laquelle il serrait avec amour ses rares possessions. Je savais qu'il y avait glissé la paire de jumelles Zeiss et le couteau suisse que je lui avais offerts, sans que jamais, sans doute, ces deux objets fussent destinés à revoir la lumière du jour. Il possédait un sabre d'abattis qu'il maniait avec la dextérité d'un janissaire et sa vue lui permettait de voir des objets ou des êtres que je n'arrivais pas même à deviner. Ainsi, un jour j'embarquai avec lui sur sa minuscule pirogue à balancier, après que, depuis la plage, il eût apreçu une formation d'oiseaux chassant au large, là où je ne voyais que l'océan parcouru d'une longue houle paresseuse. Il nous fallut ramer une heure avant que je pusse entrevoir les frégates et les fous emmêlés dans une ronde folle, les premières essayant de s'emparer du butin des seconds. Nous fîmes une excellente pêche. Le poisson qui n'était pas consommé cru le jour même était découpé en fines lamelles et mis à sécher sur des cordelettes tendues entre deux arbres. Non, vraiment, l'anachorète ne manquait de rien. Pour me faire plaisir plus que par goût du lucre, il finit par accepter une somme symbolique en échange d'une petite parcelle de terre dont nous définîmes les limites de manière très artisanale. Que mes rares lecteurs ne tirent pas des plans sur la comète en se disant....Oh, oh, mais dis-donc, il y a peut-être de bonnes affaires à saisir aux Marquises. Je me trouve un anachorète et hop!...Non, non! Même il y a vingt ans, époque où se situe cet épisode, les marquisiens étaient déjà désespérement entrés dans le siècle et la société de consommation. Aujourd'hui, bien entendu, les choses n'ont fait qu'empirer: toutes proportions gardées, c'est Dallas et son univers impitoyable de gros quatre-quatre et d'imposantes maison en béton armé. Je puis reprendre pour les polynésiens les termes utilisés par Eric Zemmour dans une conversation avec Yan Arthus Bertrand au sujet des chinois: l'écologie, les polynésiens s'assoient dessus et pas qu'un peu! L'anachorète était sans doute l'ultime vestige d'une civilisation en perdition. De toutes façons, notre affaire ne put se faire.

Je me renseignai auprès du service du cadastre. Oui, cette terre appartenait bien à l'anachorète. La préposée, une femme rondelette déguisée en bourgeoise provinciale, en avait entendu parler. C'était sa famille. Un cousin ou un truc comme ça. Mais, et elle fit un geste obscène en direction de sa tempe, le pauvre type était taravana (fou). De toute façon, l'anachorète n'était pas seul dans cette vallée. Avec la satisfaction de qui referme la porte aux nez d'un intru, elle m'informa qu'une centaine d'ayant-droit se partageaient le privilège de se dire propriétaires de cette terre. L'indivis, vous comprenez. Pour me porter le coup de grâce, la dame énuméra, en utilisant ses doigts, les pays où une grande partie d'entre eux avaient émigré: France, Allemagne, Etats-Unis, Australie, Nouvelle-Zélande, Nouvelle-Calédonie. Alors si je voulais les contacter....

Je touchai du doigt une particularité du fonctionnement du système foncier aux Marquises. Pour éluder les frais en cas de transmission, les parents partageaient les terres entre leurs différents enfants de leur vivant, de gré à gré, sans réaliser aucune formalité administrative ou notariale.Tout cela fonctionnait très bien, jusqu'au jour où l'un ou l'autre voulait vendre son terrain. Avec un peu de chance, il se retrouvait avec, entre les mains, un document, ou plutôt une idée de document, établi en 1903, date du dernier cadastrage des îles Marquises ordonné par la puissance tutélaire de l'époque, la France. Il y apprendrait que le propriétaire de son terrain était un lointain bisaïeul décédé depuis une septantaine d'années. Ne lui resterait plus alors comme ultime recours qu'à établir l'arbre généalogique de sa famille afin de traquer tous les héritiers du vénérable vieillard dont une bonne partie devait s'être embarquée pour Hawaiki (paradis maori) et non Hawaii depuis une palanquée de lunes. Puis ce serait au tour du géomètre et du notaire d'entrer dans la ronde. Comme les îles lointaines en sont fort dépourvues, avec un peu de chance, son petit-fils pourrait réaliser la vente pour autant que l'acheteur fût toujours de ce monde.

De temps en temps, une ou deux fois par siècle, des marquisiens, stériles de père en fils, je ne sais trop comment expliquer autrement ce miracle, se trouvaient être seuls propriétaires de leur terrain et possesseurs de documents en règle ne remontant pas à la prise de Babylone par Assurbanipal. Je finis donc par réussir à acheter un lopin de mille mètres carrés à l'un de ces propriétaires solitaires, une méchante parcelle en fond de vallée, située en plein centre du village, sans aucune vue que l'on pût me prendre. Alors que mes voisins bétonnaient tout ce qui pouvait l'être, je plantai frénétiquement toutes sortes de plantes à croissance rapide afin de ne plus voir leurs visages grimaçants. Un voisin, ça a toujours un visage grimaçant, c'est comme ça, on n'y peut rien. La maison que je fis construire, faute de place, ne ressemblait, pas même de loin, à une hacienda, mais plutôt à un blockhaus dont je remplaçai toutefois les meurtrières par des persiennes. Elle n'était ni très grande, ni très belle, mais c'était et c'est toujours ma maison.

L'anachorète, tout comme la civilisation dont il était l'ultime vestige, finit par disparaître un jour. Il prit sa pirogue et, pfuit, personne ne les revit, ni l'un ni l'autre. Cela arrive: l'océan est si vaste et la vie si courte. Depuis, je suis souvent retourné dans sa vallée. Sa cabane a presque entièrement disparu, n'en reste plus que le souvenir et la vieille lampe Coolemann qui achève de rouiller dans le sable. J'ignore ce qu'est devenue la cantine en fer. Mon coeur saigne à la pensée que son antipathique cousine peut, en cet instant même, être en train d'espionner ses voisins avec ma paire de Zeiss ou se faire les ongles avec mon couteau suisse.

Sinon, de manière étrange, je n'éprouve nul chagrin lors de ces visites. Je m'assieds sur un promontoire, un peu en retrait de la plage, pour ne pas me faire dévorer par les nonos et je regarde les vagues déferler sur le rivage. La baie de l'anachorète est ouverte à l'Est, donc au vent et à la houle, ce qui explique sans doute que personne ne soit venu s'y installer. Je peux rester des heures ainsi. Dans le fond, je ne savais rien de l'anachorète.

 

27 mai 2009

Le charme discret des années soixante-dix

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Les Muller étaient des gens simples, aussi déjeunâmes nous dans la cuisine agréablement tempérée par une antique cuisinière à bois. Ines était une solide teutonne haute comme une armoire normande, au physique de boxeur, fumant à la chaîne de fines cigarettes à bout doré, tandis que son mari, égal en taille, abritait sous une crinière aussi blanche qu'elle avait été blonde dans sa jeunesse, un physique aux prétentions aristocratiques, n'eût été ce nez turgescent strié de veinules bleuâtres attestant un penchant certain pour les substances fortement alcoolisées. La cuisinière, humaine cette fois, Herta, était une petite femme boulotte d'une cinquantaine d'années, tout en sourires et courbettes vite démentis par un regard aussi froid qu'un lever de soleil en Antarctique. Avec sa permanente gonflante légèrement recourbée aux extrémités et ses lunettes en ailes de papillon, elle semblait échappée d'une série américaine des années soixante. Si mes hôtes étaient tout deux vêtus à la hussarde de pantalons en velours côtelé et de chemises aux couleurs sombres, Herta n'était, elle, que dentelles et tissus synthétiques chuintants où, de la tête aux pieds, se déclinait toute la gamme des roses.

Les almejas à la parmesana (palourdes au fromage) se révélèrent absolument exquises, d'une finesse que leur aspect fruste de bivalves aux coquilles câleuses n'aurait pu laisser deviner. Quand nous eûmes terminé, Herta qui, jusque là, nous avait observés avec l'oeil satisfait de l'éleveur regardant s'alimenter une portée de porcelets, Herta, donc, ouvrit la porte de la cuisine et hurla d'une voix haut perchée....Iwan, la carnecita, por favor....

Iwan fit donc son apparition, porteur d'un plat long de deux mètres, pour le moins, couvert de tranches de veau fumantes. Iwan était une sorte d'éphèbe des terres australes. J'aurais pu dire qu'il s'agissait d'un jeune homme fort bien fait de sa personne. Mais non, c'était un éphèbe, c'est à dire que le ciel s'était montré généreux à son égard, en une occasion au moins, en le faisant naître dans un corps à la plastique parfaite, pour le reléguer ensuite sur une étagère poussiéreuse du Panthéon de la perfection en omettant de le doter de tous ces attributs, intelligence, esprit, humour, imagination, qui auraient pu le transformer en un être abouti. Qu'on ne se méprenne pas, Iwan n'était affecté d'aucun retard mental. C'était un éphèbe, voilà tout. Revêtu d'un tricot de peau couleur pomme soulignant chacun de ses innombrables muscles, sa taille de danseur argentin prise dans un pantalon en velours mauve s'évasant progressivement dans sa partie basse pour se terminer par deux pattes d 'éléphant agressives, il fit d'abord trois ou quatre fois le tour de la table, lançant des regards éplorés à Herta...Pose-le au milieu de la table imbécile, tu vois bien que j'ai fait de la place...mais il y a avait dans cet, « imbécile » (tonto), une telle tendresse, une telle émotion, que je supposai qu'Iwan n'était autre que le fils de la cuisinière. Avant de plonger vers le centre, le jeune homme bredouilla, permisso, puis, inclinant le torse à quatre-vingt dix degrés par rapport au bassin, les santiags bicolores bien à plat sur le sol, il déposa délicatement le lourd plateau dans l'espace aménagé à cet effet, n'omettant pas de balayer de la pointe de ses cheveux, qu'il avait fort longs, la surface des chairs calcinées du malheureux bovin dominical, ce qui souleva une nouvelle vague de piaillements outrés de la part de la cuisinière....Tes cheveux, crétin....tandis que le maître des lieux constatait lugubrement....De nos jours, il faut vraiment leur baisser la caleçon (bajar el calzoncillo) pour savoir s'il s'agit d'un garçon ou d'une fille...Il n'était nul besoin d'en arriver à de telles extrémités pour constater qu'une main attentive avait cousu sur le pantalon de l'éphèbe, au niveau de chacune de ses fesses au galbe parfait, cela va sans dire, un coeur rouge traversé d'une flèche bleue aux contours approximatifs, ce qui ne correspondait nullement à l'idée que je me faisais des fondements d'un gaucho de la pampa chilienne.

Tandis que nous dévorions la succulente carnecita, Herta et Iwan prirent congé en nous souhaitant un agréable après-midi.C'était leur journée de repos hebdomadaire, ce qui expliquait l'accoutrement de l'un et de l'autre, qui leur permettrait, sans doute, de paraître à leur avantage dans quelque fête villageoise. Dès que la porte se fut refermée sur eux, Ines, qui continuait à fumer tout en mangeant, approcha sa chaise de la mienne et ,avec des mines de conspiratrice, me dit...Tu as vu Iwan?...Avant que de lui répondre, ce comportement me ramena, en une fraction de seconde, à des années lumières en arrière. Durant toute mon enfance, puis mon adolescence, les repas familiaux, s'ils ne se déroulèrent pas à la cuisine, se prirent toujours sous l'oeil inquisiteur d'un majordhome, aussi, attendions nous avec impatience son départ vers l'office pour nous mettre à parler d'autre chose que de la pluie et du mauvais temps. Ce fut donc avec une certaine indulgence que je répondis à Ines...Iwan? C'est le fils de Herta je suppose?...Ines, ravie de ma réponse, me flanqua sur la cuisse un grand coup du plat de la main, tout en prenant les deux autres à témoin...Vous avez-vu, ils croient tous ça!....Osvaldo leva les bras au ciel, tandis qu'Eduardo, qui était, jusque là, resté muré dans un silence obstiné, reprenait en ricanant...Iwan, le fils de Herta, t'as qu'à croire, tiens....Je dois avouer que ma curiosité fut piquée au vif...Son petit-fils alors?...Ma sortie fut saluée par un fou rire général. Ce fut Osvaldo qui m'apporta la réponse dont les contours commençaient à s'ébaucher...La vieja quiso comerse pastito nuevo. La Herta se caso con el jovencito hace dos meses..Après avoir joui un instant de mon étonnement, il ajouta, comme si la chose allait de soi...Celebramos la boda aqui (Text: la vieille a voulu brouter du gazon nouveau. Elle s'est mariée avec le petit jeune il y a deux mois. Nous avons célébré la noce ici...).... Je dus avoir l'air passablement interloqué, car les éclats de rire reprirent. Je leur expliquai que dans mon pays, la France, en proie à un jeunisme dévastateur, qui pourtant se targuait d'être le fer de lance de la libéralisation des moeurs, une telle chose serait tout simplement inconcevable. Je ne savais même pas s'il se trouverait un maire pour célébrer une telle union. Ce fut au tour de mes hôtes chiliens de se montrer étonnés.... Et pourquoi donc, s'ils s'aiment?...C'est vrai que l'argent ne pouvait être le mobile de l'union entre un peon de dix-huit ans et une cuisinière de cinquante-cinq ans. Je songeai alors à ce film sublime  « Harold et Maude ». Oui, mais c'était dans les années soixante-dix, une autre époque.

Je pris alors conscience que l'attrait que le Chili avait exercé sur moi dès le premier instant, que ce véritable coup de foudre, on excusera le lieu commun, que je ressentis pour la région des lacs, furent le produit des incontestables effluves « années soixante-dix » émanant de ce pays. Je sais qu'il est très mal d'éprouver de la nostalgie pour une période aussi lointaine. J'avoue que je n'en connais que ce qu'en j'en vis, c'est à dire peu de choses. Dans ma famille, nous étions restés bloqués au dix-neuvième siècle, quelque part entre l'accession de la reine Victoria au trône d'Angleterre et l'affaire Dreyfuss, aucun meuble n'avait moins de trois cents ans, quant aux murs qui nous abritaient, ils avaient du subir les assauts des bombardes suédoises pendant la guerre de trente ans. Alors, les années soixante-dix, c'était de la science fiction. Mais quand même. Juste une impression. Les salaires étaient ridiculement bas, les voitures grotesques, les banlieues, déjà, sinistres, le Concorde un désastre financier, le pétrole cher, les universités en vrac, le niveau en berne, Giscard jouait à l'accordéon « Les diamants sont éternels », Chirac valsait, Nixon prenait l'eau en fredonnant good bye Vietnam, mais, mais, mais... flottait dans l'air un parfum léger, subtile mélange fait d'insouciance et de dérision. Je peux me tromper, mais j'ai le souvenir d'une époque très humaine, pas dans le sens que l'on donne généralement à ce mot, bon, gentil, mais simplement une époque où l'humain était au centre de toute chose. Puis, petit à petit, l'humain perdit de son attrait pour être remplacé par une certaine idée de l'humanité.L'humain idéal. Enfants, on nous faisait apprendre un poème de Rimbaud, dont ma mémoire a conservé ces deux vers:

« Je m'en allai, les poings dans mes poches crevées,

mon paletot aussi devenait idéal... »

Longtemps je crus que le paletot du jeune Rimbaud avait atteint un état proche de la perfection, alors que, bien au contraire, il partait en lambeaux, se transformant en idée de paletot.

Enfin, quoiqu'il en soit, la courtoisie désuète, les bidons de lait posés au bord de la route, la mucama suspendue au lustre, l'invitation à partager le repas dominical de parfaits inconnus, les gens qui fumaient sans complexe en mangeant, l'éphèbe épousant la femme mure sans que l'on sût très bien si elle lui rappelait sa mère ou si ses fesses lui parlaient le langage du coeur, les « sobremesas » interminables où l'on ne refaisait surtout pas le monde, mais juste nos vies, l'aviateur cloué au sol, toutes ces choses et bien d'autres encore me parurent terriblement humaines et tout cela de manière très naturelle sans qu'il fût nécessaire de parler de retour à un état antérieur, puisqu'on n'était jamais parti: on avait toujours été là. 

25 mai 2009

Une main secourable

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Les Muller descendaient de ces colons allemands venus, à la demande des autorités chiliennes, peupler la région de lacs au dix-neuvième siècle, alors que les hidalgos et leurs rejetons n'avaient montré que peu d'empressement pour cette contrée éloignée de la capitale et de ses fastes. Petits propriétaires terriens, les Muller se consacraient, comme la plupart de leurs compatriotes, à l'élevage extensif de bovins. Proches de la soixantaine, ils avaient laissé la direction de l'exploitation à leur fils, se réservant quelques hectares idéalement situés en bord de lac pour y ériger des cabanas dont la location devait leur assurer une retraite décente. Si la haute saison (janvier, février) répondait bien à leurs attentes, le reste de l'année ne voyait se présenter au portail du fundo « Vista al lago » qu'une clientèle clairsemée de touristes égarés et de citadins dépressifs. Eduardo appartenait, visiblement, à cette seconde catégorie. Petit homme chauve au physique insignifiant de clerc de notaire, il partageait avec moi l'insigne honneur d'avoir été invité à la table des Muller pour cet almuerzo dominical. Peu avant de frapper à la porte de mes hôtes, je l'avais vu qui déambulait le long de la plage. A un moment donné, il s'arrêta, sembla humer la direction du vent, puis, après avoir labouré le sol sablonneux du pied droit comme un taureau sur le point de charger, il s'était élancé sur la grêve les bras largement déployés, le visage fermé, agrémentant sa course désordonnée de petits bonds grotesques que je ne pus interpréter autrement que comme de vaines tentatives de décollage. Arrivé en bout de piste, il s'effondra sur le sable où il resta prostré, le train d'attérissage rentré. Bien qu'antipathique et misanthrope, j'ai pour principe, en matière d'assistance à mon prochain, de privilégier l'excès au manque.

Cela me mit, plus d'une fois, dans une situation délicate. Ainsi, dans ma lointaine adolescence j'avais été invité par un de mes camarades à un de ces évènements qu'on qualifiait alors de boum, succédant ainsi à la vénérable surboum des années soixante. Désireux d'aller me laver les mains, parce que dans mon milieu on n'allait pas aux toilettes, mais on se lavait les mains, je fus dirigé vers la salle de bain du premier étage où, effectivement, j'aurais pu me laver les mains sans pour autant parvenir à assouvir le besoin urgent qui en ces lieux m'amenait. J'urinai donc dans la baignoire, prenant grand soin de viser l'orifice de vidange après avoir ouvert les robinets afin de masquer les effets sonores indésirables. Je me rendais bien compte que j'accomplissais là un acte inqualifiable, surpassant en vulgarité, et de loin, l'innocente question qui aurait du être mienne...Pourrais-tu, je te prie, me dire où se trouvent les toilettes?...En sortant de la salle de bain, le rouge de la honte au front, mais la vessie au repos, il m'avait semblé entendre des gémissements proférés par une voix féminine. J'avisai sur le palier une porte ouverte menant à une chambre aux dimensions confortables. J'y risquai un oeil inquiet, d'autant plus inquiet, que les gémissements de la dame croissaient, indubitablement, en intensité. D'abord je ne vis rien. La chambre était plongée dans une pénombre atténuée par la lueur blafarde diffusée par un poste de télévision allumé au milieu de la pièce. Posé sur une table à roulette ajustée à ses dimensions, le poste me tournait le dos, si je puis m'exprimer ainsi, par contre, qui me faisait face était la mère de mon camarade, une femme qui aurait pu être distinguée si elle n'avait cherché aussi désespéremment à l'être. Sa tête reposait sur le dessus du téléviseur et ses traits étaient déformés par l'effort. Je remarquai également que de ses bras elle enserrait vigoureusement le poste. Tout s'expliquait: pour une raison qui échappait à l'entendement, cette dame si frêle essayait de soulever le téléviseur, énorme comme tous les téléviseurs de l'époque. Allumés, ces engins pouvaient se transformer en véritables bombes. Quelle imprudence! J'entrai, m'avançant franchement dans la pièce...Laissez madame, je vais m'en occuper!....La dame hurla....Noooon.....tandis que derrière elle je devinai une silhouette d'homme que l'obscurité et son silence obstiné m'avaient jusque là caché. L'homme se dégagea brusquement de...enfin il se dégagea en grommelant...Petit con...tandis que madame restait désespéremment aggrippée à son téléviseur, non plus pour y chercher un appui, mais pour en faire un paravent, posé entre moi et sa nudité. Je bafouillai....Atrocé désolement....trébuchai sur une chaise en reculant, me relevai, dévalai les escaliers et ne m'arrêtai de courir qu'après cinq ou six kilomètres, lorsque je fus parvenu devant le portail de la demeure familiale.

C'est donc avec une circonspection qui n'excluait nullement une bouffée de compassion que je m'approchai de l'avion prostré. Cet homme, sans être fou, souffrait manifestement de quelque anomalie à laquelle nulle clé à molette ne viendrait apporter un quelconque remède. Il me semblait avoir lu dans un ouvrage que, loin de repousser d'un revers de la main méprisant la folie d'un aliéné, en niant ses visions par exemple, il fallait y pénétrer, avec précaution, sur la pointes des pieds, cela va de soi, en s'efforçant de la lui rendre supportable, sa folie. Ainsi, si quelqu'un se mettait à hurler....Des hommes verts! Je les vois! Ils sont partout! Des millions!....il ne fallait surtout pas dire...Mais, non voyons, il n'y a rien....mais au contraire suggérer....Allons mon cher, vous exagérez, je n'en vois que deux ou trois et encore, sont-ils tout petits et d'un vert passé....C'est donc d'un ton badin que je m'adressai au Mermoz andin....Hola, que tal?...L'autre leva vers moi un regard chargé de reproches et me renvoya un buenas tardes fatigué....Je lui tendis une main secourable afin de l'aider à se relever....Vous verrez, la prochaine fois ça ira mieux!...S'aidant de ma main, il se remit lourdement sur pied. Tout en époussetant son blouson et son pantalon, il me jeta un regard suspicieux...Qu'est-ce qui ira mieux?...Eh bien, le décollage. Avec ce vent cisaillant vous n'aviez aucune chance!....Quel décollage? Quel vent? Je ne comprends rien à ce que vous me dites. J'ai une faiblesse au genou, voilà tout. Adieu, monsieur!....Et d'un pas décidé, il prit le chemin de la maison des Muller. Comme je lui emboîtai le pas, il se retourna...Vous n'avez pas besoin de me suivre, je ne suis pas fou...Bien sûr que non, il se trouve juste que nous nous rendons au même endroit....Il s'arrêta et me contempla d'un air mécontent....Ah, c'est vous, « el frances » dormant!..Il repartit sans me laisser le temps de répondre.

Osvaldo Muller vint nous ouvrir avant même que eussions frappé à la porte de sa demeure, ce qui ne fit que confirmer les soupçons que je nourrissais à l'égard du couple: une partie non négligeable de sa journée semblait être consacrée à l'observation des locataires. La situation de leur maison, légèrement en retrait sur une éminence, les dix cabanas alignées à ses pieds, favorisait ce coupable passe-temps. Osvaldo me présenta Eduardo comme un pilote de ligne, légèrement fatigué (le jet lag, vous savez...), venu, sur l'insistant conseil de ses employeurs, se mettre au vert dans la région des lacs.

 

21 mai 2009

La mucama et le saint-Bernard

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Je n'eus pas à chercher très longtemps un toit. A deux ou trois kilomètres d'Ensenada, mon destin croisa celui des Muller, propriétaires des cabanas « Vista al lago ». Sur un terrain situé au bord du lac, s'élevaient une dizaine de petits chalets entièrement équipés, de manière à assurer à leurs locataires une vie en complète autarcie. L'endroit était plaisant, les Muller avaient l'air de braves gens, je leur règlai donc un mois de loyer séance tenante, choisissant le chalet le plus éloigné de leur maison. Tandis que monsieur me remettait la clé de mes appartements, madame me précisa d'un air gourmand...El servicio de mucama esta incluido.... (le service de mucama est inclus). Je n'osai trop demander ce qu'était une mucama, estimant juste que la terminaison en « a » était un signe indubitable de féminité, bien que l'on dise la mano et el problema. Sans pousser plus avant mes investigations, je passai d'abord deux jours à dormir, totalement épuisé, nerveusement, par la nécessité dans laquelle je m'étais trouvé d'avoir eu à cohabiter durant une période aussi longue avec autant de personnes sur le « Terra Australis ». C'était un peu comme si on avait obligé une personne ayant la phobie des serpents à vivre dans un serpentarium durant une semaine, tout en sachant qu'aucune des espèces représentées n'était vénimeuse. Je ne m'éveillai que pour charger le poêle à combustion lente, épuisant en quarante huit heures le stock de bois normalement alloué pour une semaine. Peu après mon arrivée, le temps se remit à la pluie et les rafales de vent ébranlèrent mon modeste refuge, diffusant en moi une onde de bien-être rarement ressenti. Tout à ma somnolence, je ne mangeai rien pendant deux jours, me contentant de quelques tasses du thé abandonné dans un des placards de la cuisine par les précédents locataires. Le matin du troisième jour, ou peut-être était-ce l'après-midi, je fus réveillé par des bruits étranges en provenance du salon. Dans un premier temps, je n'y prêtai pas grande attention, le vent avait redoublé de puissance et tout n'était que bruit: les fenêtres sifflaient, les arbres grinçaient, le lac se fracassait, quelque-part un chien aboyait. Je me préparai à sombrer de nouveau quand, pris d'un doute affreux, je m'assis dans le lit, l'oreille aux aguets, tout à fait réveillé cette fois. Après tout, ce n'était pas un chien qui aboyait, mais un être humain qui lançait d'une voix aiguë des cris de détresse....Por dios, ayudenme!...M'enroulant prestement dans la courtepointe pour offrir à ma nudité un rempart impénétrable, j'entrouvris la porte de la chambre, juste assez pour voir une dame d'un certain âge d'une rotondité certaine, les cheveux grisonnants taillés en brosse, la lèvre supérieure ourlée d'une fine moustache, suspendue par les mains au lustre de mon salon, une espèce de roue en fer forgé sur le pourtour de laquelle on avait disséminé quelques ampoules. Avec sa blouse noire elle ressemblait à un sanglier pendu à un crochet de boucher. Comme elle me faisait face, elle finit par m'apercevoir. La texture de son visage qui me fit penser à une tranche de viande des grisons, avait pris une vilaine teinte violacée....Elle réussit à articuler....Soy la mucama... De manière étrange, je m'extasiai d'abord sur la solidité des fixations maintenant le lustre assujetti à l'une des poutres transversales du salon. Décidemment, ils savaient travailler dans ce pays. Il faudrait que je demande l'adresse du maestro qui avait fait ce chalet. Je fus toutefois rappelé à la réalité par une gémissement rauque....L'escabeau, senor...Ce dernier gisait renversé sous le lustre. Toujours enroulé dans ma courtepointe, je sautillai maladroitement jusqu'à l'escabeau, quand je réalisai qu'il me faudrait mes deux mains pour le redresser et le maintenir afin que la malheureuse puisse y reprendre pied. Je voulus retourner dans ma chambre pour enfiler un caleçon, pour le moins, mais la pendue ne m'en laissa pas le temps...Vite senor, je vais lâcher....Nécessité faisant loi, je laissai tomber la courtepointe...Ne regardez pas senora. Je suis tout nu...Non, senor. Mais por dios, l'escabeau!....Remettre l'escabeau en place fut peu de chose, mais le maintenir en position sous les coups de boutoirs et les ruades du sanglier ne fut pas une mince affaire. Elle finit toutefois par toucher terre et s'effondrer dans mes bras, à mon vif déplaisir. Je la traînai jusqu'au divan où je la laissai tomber pour enfiler le premier pantalon qui me tomba sous la main.

Deux jours plus tôt, avant de tomber en catalepsie, j'avais joué un instant, sur la plage, avec le chien des Muller qui se trouvait être un saint-Bernard nommé Felipe. La bestiole m'avait tout de suite pris en affection (de manière étrange je suis antipathique aux humains, mais les animaux m'adoptent sans problème), c'est à dire qu'elle m'avait recouvert d'une abondante bâve gluante. J'avais essayé de m'en débarrasser en lançant dans le lac un bout de bois trouvé sur la plage. Felipe m'avait regardé un long moment avec ses yeux humides cernés de poches profondes de vieux bureaucrate. Pour l'encourager, je frappai le sol du pied et lui indiquai la direction du large où le bout de bois flottait, insouciant, n'attendant que l'étreinte de ses puissantes mâchoires. Anda! Anda! Felippe émit deux aboiements qui firent trembler le sol, puis se jeta sur moi et posa ses pattes avant sur mes épaules, me faisant ployer sous le poids de ses quatre-vingt kilos. Repoussé vers le lac, je finis par me retrouver dans l'eau jusqu'aux genoux et le fauve ne faisait pas mine de vouloir me laisser reprendre pied sur la grêve. A chacune de mes tentatives, il pesait de tout son poids sur moi, me repoussant vers le large. L'étonnement d'un tel comportement me fit oublier jusqu'à la température glacée de l'eau. L'animal ne me voulait aucun mal, il trouvait juste que j'étais un jouet beaucoup plus attrayant qu'un stupide bout de bois. Je finis par comprendre, sans trop vouloir y croire, où Felipe voulait en venir. Il fixait un point du lac, situé légèrement en retrait de ma position, là où flottait, toujours aussi insouciant, le bout de bois. Je me débarrassai de mon pull et de mes grosses chaussures de marche, les jetant sur la grêve et nageai jusqu'au bout de bois dont je me saisis pour le déposer, transi cette fois, devant le saint-Bernard tranquillement assis sur la plage, un avatar du démon à coup sûr. Si on l'avait muni d'un tonnelet de rhum, nul doute qu'il en eût éclusé le contenu, laissant les voyageurs égarés à leur triste sort. Après avoir émis un ou deux jappements de contentement, Felipe se saisit délicatement du bout de bois et s'en fut en trottinant vers la maison de ses maîtres sans plus m'accorder la moindre attention. A l'instant où j'atteignis, dégoulinant, la porte de ma cabana, j'entendis la voix du senor Muller derrière moi...Hombre, si tu n'as pas de maillot de bain, je peux t'en prêter un...Je n'appréciai qu'à moitié l'expression moqueuse de son visage de paysan madré...Non, merci, je me baigne toujours habillé....Et je lui claquai la porte au nez. J'étais certain que lui et son dragon de femme n'avaient pas du perdre une miette du spectacle, planqués derrière les rideaux de leur salon. Ça devait être une espèce de bizutage. Trempés pour trempés, j'avais mis mes vêtement à tremper dans l'évier de la cuisine empli d'une eau brûlante agrémentée d'un reste de lessive solidifiée trouvé au hasard de mes recherches. J'avais ensuite malaxé le tout, l'avait essoré et l'avait étendu en une guirlande fumante sur un lustre suspendu à proximité du poêle à combustion lente, utilisant pour ce faire l'escabeau responsable de cette petite tragédie. Evidemment, le lustre n'était qu'à environ trois mètres du sol, mais quand même, la pauvre femme aurait pu se faire mal.

Je lui offris une tasse de thé qu'elle but goulûment. Quand elle eut repris ses esprits, elle me dit...Por dios, senor! J'avais cru bien faire en rangeant vos vêtements. J'étais parvenue à tous les récupérer, il ne restait que celui-là, quand l'escabeau s'est dérobé...D'un doigt accusateur, elle pointa une pauvre chose noire, un slip de médiocre facture, qui pendait du lustre comme un pavillon de détresse au gréement d'un trois mâts naufragé. L'image même de la désolation, la mucama me proposa de revenir plus-tard. Mais qu'avais-je encore à lui cacher? Je lui répondis donc...Non, non, restez je vous en prie. De toutes façons, il faut que j'aille faire des courses à Puerto-Varas....Ah, mais senor, nous sommes dimanche, tout est fermé. Et puis, dona Ines y don Osvaldo vous attendent pour l'almuerzo. Il y aura de la carnecita al palo (viande à la broche). Muy rica (très bonne)...Dona Ines et Don Osvaldo? Qui c'était encore ceux là? Ça tournait au Cervantès cette histoire....Quienes (qui)?...Los senores Muller. Los duenos....Ah oui, dit de cette manière, ça devenait tout d'un coup beaucoup plus abordable. 

18 mai 2009

La ruta 225

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Je passai une bonne partie des dix années suivantes dans la région des lacs. Rétrospectivement, cela me semble terriblement excessif, comme me semble excessif le fait que, le premier juin 1978, alors âgé de vingt-trois ans, j'aie appareillé avec l'Ile de Feu du port de Rotterdam pour une innocente croisière aux Scilly, me retrouvant aux Marquises, cinq ans plus-tard, toujours sur le même voilier, sans avoir jamais rien planifié. Très excessif...Outre mes nombreux défauts, j'ai celui de ne pas me projeter dans l'avenir. Le jour d'après me semble un objectif tout à fait raisonnable.

Le jour d'après du jour précédent, je quittai le Don Luis après une fort mauvaise nuit. L'hôtel jouxtait la caserne des pompiers, comme je pus m'en apercevoir. La sirène se déclencha à plusieurs reprises durant la nuit, avec des échos lugubres de blitz londonien. Dans mon demi sommeil, je songeai d'abord à une attaque aérienne, puis, réflexion faite, jugeant que le Pérou et la Bolivie étaient trop éloignés, que l'Argentine n'avait plus un seul bombardier en état de tenir l'air depuis le désastre des Malouines, je m'enroulai dans ma courtepointe (la nuit était glacée)et sombrai dans un sommeil paradoxal peuplé d'immeubles en flammes. Plus-tard, on m'apprit que toutes les maisons étant construites en bois, les installations électriques souvent déffectueuses, les incendies éclataient avec une grande fréquence.

Puerto-Montt est le terminus de la ruta cinco. A partir de là, elle se transforme en carretera austral, une mauvaise piste de 1600 km qui rejoint le Sud de la Patagonie, entrecoupée d'innombrables franchissements en bacs au fonctionnement aléatoire. Je ne pus jamais parvenir plus loin que Hornopiren, arrêté dans mon élan par un fjord parcouru par un ferry dont le prochain départ n'était annoncé que six mois plus-tard. L'improvisation peut se révéler décevante. Les pauvres mots dont je dispose ne sauraient rendre justice à la beauté des contrées traversées par la carretera austral.

Mais, en ce jour de novembre 1995, ce fut la laideur de la ville que je laissai derrière moi. Après une vingtaine de kilomètres parcourus vers le Nord, j'obliquai vers l'est en direction de Puerto Varas. Ce nom me semblait vaguement familier. Gertha avait dut y faire allusion, lorsque je lui parlai de m'arrêter dans la région des lacs.

Comme je m'engageai dans la descente menant à la petite station balnéaire, la brume, qui m'avait accompagné depuis le départ, se leva, me révélant une véritable mer intérieure aux eaux turquoise, bordée à l'ouest de coteaux où alternaient pâturages et zones boisées, tandis qu'à l'est s'élevait la cordillère des Andes, toute proche. Mais, dans un premier temps, je ne vis que lui: le volcan Osorno au sommet recouvert de neiges éternelles. Il semblait veiller sur son lac comme une duègne sur la virginité d'une jeune fille de bonne famille. On sentait là une bonhomie faite de colère rentrée. Je dus m'arrêter sur le bord de la route pour me remettre du choc esthétique, tandis qu'un sentiment de bien-être extrême m'envahissait. Je songeai...Oui, c'est là...

Je traversai ensuite la petite ville, ni belle, ni laide, passant devant la « deutsche Schule » et la « Clinica alemana » sans vraiment les remarquer et pris la ruta 225 qui longe les rives du lac vers l'est. En progressant dans cette direction, je remarquai que les maisons semées au milieu des collines verdoyantes adoptaient les courbes harmonieuses de fermes bavaroises, ressemblance vite démentie par les forêts d'eucalyptus ou d'alerce, par les peones en poncho et chapeau huaso attendant patiemment le micro (bus). Des bidons de lait alignés sans surveillance sur des présentoirs en bord de route, soulignaient la vocation laitière de cette contrée tout en informant le nouveau venu qu'ici, le vol était chose inconnue. Au froid incisif du bord de mer avait succédé une température d'une douceur méditerranéenne. Partout, autour de moi, la nature exultait en teintes printanières. C'était absurde, mais j'avais l'impression de revenir chez moi, après un long voyage, sans que ce « chez moi » et moi ne nous fussions jamais rencontrés encore. Le lac Llanquihue, d'une rotondité parfaite, a une superficie équivalente à celle du lac Léman. Dans les mois qui suivirent, j'appris à connaître chacun des mètres de sa rive, à la recherche de la « parcela » idéale, car très rapidement germa dans mon cerveau l'idée que ce serait au bord de ce lac et nulle part ailleurs que s'achêverait mon existence faite d'errances. Cela faillit d'ailleurs arriver plus rapidement que prévu. En effet, anesthésié par la beauté du paysage, je m'endormis au volant de ma voiture. Je fus réveillé par le bruit que firent les roues en écrasant les gravillons du bas côté de la route. Dans une état de demi-conscience, sans freiner, ce qui sur le gravier eût été fatal, je redressai et regagnai la chaussée juste à temps pour franchir le pont enjambant un « estero » (petite gorge ne se remplissant d'eau que lors des pluies) profond. De manière étrange, après avoir refait des centaines de fois cette route toute en virages, en ravins, en falaises surplombant le lac, je ne pus jamais trouver d'autre endroit où cette brêve sortie de route eût été possible sans entraîner un grave accident. Il y avait là et nulle-part ailleurs, sur la droite, une bande de terre recouverte de gravier, de quelques mètres de largeur et d'une cinquantaine de mètres de long. Plus que l'idée de ma propre mort, ce qui me terrifia de manière rétrospective, fut l'idée que j'aurais pu faucher une mère et ses enfants attendant le bus. Non que l'idée de ma propre mort me laisse indifférent. Je suis effrayé à l'idée de mourir, mais après des années passées en mer sur des petits bateaux, quand chaque jour pouvait bien être le dernier, j'ai appris à domestiquer cette peur. Après tout, mourir au milieu des genêts en fleur ou en pleine mer, qu'importe la manière, pourvu que ce ne soit pas dans son lit. Par contre, je ne me suis jamais fait à l'idée de causer du mal à autrui. C'est très bien quand il s'agit de l'intégrité physique des personnes, par contre, quand il s'agit de leur intégrité sentimentale cela devient plus compliqué. Je pense qu'il faut savoir être blessant dans certaines circonstances pour éviter des blessures plus profondes encore, mais ça, je ne sais pas le faire. Stefan Zweig a écrit une très belle nouvelle, « la pitié dangereuse », qui résume très bien la question.

En une autre occasion, des années plus-tard, cette route fut pour moi le théâtre d'un événement troublant. Peu avant d'arriver à Puerto Varas en venant de l'est, il y avait une longue courbe qui, tout en occultant tout ce qui pouvait se passer plus avant, de par sa longueur même, permettait de conserver une vitesse élevée. En général, je l'abordais toujours à cent kilomètres à l'heure, le maximum de la vitesse autorisée. Ce jour là, à l'entrée du virage, quelque chose en moi cria....Ralentis...Je freinai tout en rétrogradant et roulai à vingt kilomètres à l'heure. Une voiture, un puissant quatre quatre, me suivait de prêt. Je l'entendis freiner en faisant crisser ses pneus. Le conducteur klaxonna furieusement et me fit des appels de phares frénétiques. Mais le manque de visibilité l'empêcha de me dépasser. En regardant dans mon rétroviseur, je pus voir son visage déformé par la haine. A la sortie du virage, un camion, les roues à l'air, gisait renversé sur le côté, occupant toute la largeur de la route. Il transportait un gigantesque réservoir rempli de saumons juvéniles, l'autre grande ressource de la région. Le conducteur et son assistant, plus soucieux de préserver leur emploi que de sauver des vies humaines, se bousculaient en glissant au milieu de milliers de saumons frétillants, essayant, dans un effort dérisoire, de les remettre dans le réservoir dont ils s'étaient échappés. Je m'arrêtai donc facilement avant de heurter l'obstacle. La voiture suiveuse aussi. Je sortis de mon véhicule. L'autre également. D'un pas décidé, il vint vers moi. Je crus d'abord qu'il voulait me faire un mauvais sort, mais il m'étreignit en un abrazo très viril...Nos salvaste la vida! Pero, hombre, como supiste?...(Tu nous a sauvé la vie! Mais comment as-tu su?)...Avec des airs de moine tibétain, détenteur de secrets interdits au commun des mortels je répondis....Quien sabe...(vas savoir)...Je remarquai alors que sur le siège arrière du quatre-quatre s'agitaient une demi-douzaine de petites têtes blondes. Pour que le miracle ne se transformât point en carnage, je retournai dans ma voiture, lui fis faire demi-tour pour me poster à l'entrée du virage afin d'enjoindre les (rares) automobilistes à la prudence en attendant l'arrivée des carabineros.

Une année avant mon arrivée dans la région, la ruta 225 avait été le théâtre de la plus grande catastrophe routière de l'histoire du Chili. J'en reparlerai ultérieurement.

Enfin, ce jour là, le premier de ma nouvelle vie, à l'instant précis de mon assoupissement, il n'y avait personne sur cette mince bande de terre, personne sur la route non plus. Je suppose que cela s'appelle de la chance. Ne voulant pas la tester plus avant, je m'arrêtai dans un pueblo, Ensenada, où je déjeunai de viandes cuites à la broche dans un restaurant dont les larges baies vitrées s'ouvraient sur le lac et sur le volcan, tandis qu'un clapot léger poussé par un vent chargé d'arômes printaniers produisait sur la plage de sable blanc ce bruit si délicat que j'aimais tant entendre depuis la maison du lac de mon enfance. 

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14 mai 2009

Le distrait

 

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Puerto Montt était bien là où Astrubal l'avait laissée quelques années plus-tôt: à mi-chemin entre nulle-part et n'importe où. La capitale de la région des lacs se trouvait en bord de mer, quoique, cette appellation, bord de mer, ne me semblât point s'appliquer à cette ville sinistre, puisqu'elle faisait remonter en moi de charmantes sensations tapies dans mon subconscient, de plages au sable doré écrasées de soleil, d'odeurs de crêmes solaires, de chapeaux ridicules, de conseils maternellement assénés....Malheureux, pense à l'hydrocution, deux heures au moins...., de boules de glace fondant plus vite qu'on ne pouvait les manger, de petits drâmes quand ces mêmes boules tombaient avec un bruit spongieux dans le sable chaud et doré, floc! Et pourtant, le jour de mon arrivée, il faisait beau c'est à dire qu'il s'arrêtait parfois de pleuvoir, mais le trajet me menant de l'aéroport à la ville ne me laissa entrevoir qu'une nature ingrate faite de tourbières et de marigots enfouis sous les « chacais » aux épines assérées. Mais peut-être ne prêtai-je pas une attention suffisante à cette nature, puisque je ne vis pas même le volcan Osorno, alors qu'on ne voyait que lui. J'avais loué une voiture à l'aéroport et quand je conduis, je me force à ne pas voir autre chose que la route et tout ce qui y circule. C'est que je suis très distrait. Lorsque je retire de l'argent à un distributeur de billet, une fois sur deux, je récupère soigneusement ma carte et le ticket mais oublie l'argent. J'ai du arrêter de piloter des (petits) avions parce que j'oubliais toujours un truc, sortir le train d'attérrissage, rentrer ou sortir les volets, enlever les câles sous les roues. Il n'est pas rare que, de corvée de courses alimentaires dans un supermarché, je me retrouve à la caisse avec un chariot rempli de couches culottes et d'une centaine de pots pour bébés sans que je sache précisément à quel moment, délaissant mon chariot de célibataire, je me suis emparé de celui d'une mère de famille nombreuse. C'est pour cela que la mer et les bâteaux me conviennent très bien: c'est vaste, vide et tout s'y passe au ralenti, j'ai donc tout le temps de corriger les effets de ma distraction. Par contre sur la route, où tout est question de seconde, de vie ou de mort, je suis obligé de me faire violence, me motivant en permanence, attention, il y a deux voitures qui viennent en face, une devant, trois derrière, vitesse limitée à soixante; interdiction de dépasser, fin de limitation, je vais dépasser, rien derrière, rien en face, rien derrière, aller encore un coup d'oeil dans le rétroviseur, toujours rien en face, clignotant, je rétrograde, attention j'envoie la sauce, j'y vais, aaaaah, une voiture en face, tant pis je resterai derrière ce tracteur jusqu'à destination. Tout ça à haute voix, c'est épuisant, ce qui explique que j'ai tendance à m'endormir au volant.

Je dus également m'adapter aux particularismes de la conduite dans mon nouveau pays d'adoption. Ainsi, lorsque l'on roule sur une route principale et que l'on veut tourner à gauche pour prendre une route secondaire, il ne faut surtout pas venir au centre en mettant le clignotant à gauche: c'est une claire invite aux véhicules situés derrière vous à venir vous dépasser par la gauche. Il faut se garer à droite, sur le bord de la route et attendre que les deux voies soient libres pour tourner à gauche. De même, il faut savoir que, dans les villes, toutes les rues sont à sens unique sans qu'aucun panneau ne vienne accréditer cette hypothèse. Donc, toujours aller dans le sens du flot des véhicules, on finit toujours par arriver quelque part, même si ce n'est pas la destination initialement prévue. Lorsque vous croisez un véhicule dont le conducteur se frappe l'épaule gauche de la main droite, cela ne veut pas dire qu'il s'époussète la veste, mais qu'il y a un contrôle de carabineros un peu plus loin. Les carabineros, justement. Ce sont des super-gendarmes qui, au Chili, jouissent d'un prestige considérable et sont l'objet d'une crainte difficilement concevable dans nos contrées européennes. A ne pas confondre avec « los gendarmes » qui eux ne s'occupent que des prisonniers et circulent dans des camions grillagés remplis de détenus ayant une forte ressemblance avec le camion-fourrière des « Cent-un dalmatiens ».

Tous les vingt ou trente kilomètres, il y a un « reten de carabineros », sorte de barrage de police permanent, sans barrière, uniquementsignalé par un panneau montrant deux fusils entrecroisés. C'est un héritage de la dictature militaire, quand, à l'époque, il fallait s'arrêter aux barrages, répondre aux questions des carabineros et, éventuellement, être soumis à une fouille.

Quand j'arrivai au Chili, en 1995, il ne s'agissait plus que de freiner, de manière à passer au pas devant « los pacos », toujours deux, fichés au bord de la route, en les regardant dans les yeux, mais avec humilité, voire servilité, de manière à pouvoir répondre, al tiro (tout de suite), à toute velléité vérificatrice. La première fois, les yeux fixés sur la route déserte, je ne les vis pas et passai devant eux à cent kilomètres à l'heure. L'effet de souffle dut les dénuder à moitié, car ils sautèrent dans leur voiture et, toutes sirènes hurlantes, me prirent en chasse. Ma qualité d'étranger me valut de m'en tirer avec un long sermon que j'approuvai avec force hôchements de tête contrits. L'heure était à l'ouverture vers le monde extérieur, pourvu que ce monde ne fût ni le Pérou, ni la Bolivie.

Le jour de mon arrivée, je ne remarquai pas même le pénitencier de « Chin Chin » qui accueille le visiteur à l'entrée de la ville, avec ses miradors et ses murs couronnés de barbelés. Les jours où la brume ne les cache pas, on peut même voir derrière les barreaux des cellules s'agiter, en direction de la route, les mains des prisonniers en un dérisoire signe de bienvenue. Je ne commençai à recouvrer la vue que lorsque je laissai mon automobile japonaise dans un parking, à proximité de l'hôtel Don Luis, un immeuble moderne et sans charme avec des prétentions clairement affichées dans le hall d'entrée...Con el hotel Don Luis disfruta del mejor de la region de los lagos....Pour souligner ce slogan d'une originalité écrasante, le poster d'une naiade surgissant devant l'hôtel dans une explosion de gouttelettes irisées d'une piscine qui restait à construire, le tout sur fond de volcan Osorno, complaisamment placé là selon une orientation contredite par la géographie.

Ce fut donc à pied que je partis à la découverte de Puerto Montt, plus désireux de tuer les interminables heures me séparant du dîner que par réel intérêt. Je savais bien que je n'avais rien à attendre de cette visite.

Le centre ville, occupé par l'inévitable Ripley auquel faisait face l'incontournable Falabella, les affiches géantes de don Francisco (une espèce de Guy Lux, en bien pire) vantant les mérites du « Arroz Tucapel »....No se puede vivir sin arroz... (on ne peut vivre sans riz), sans doute le seul aliment que les chiliens ne produisaient point, l'avenida Balmaceda ou O'Higgins, la plaza des armas, tout cela commençait à me devenir familier. Abandonnant le centre, j'empruntai la costanera et longeai le bord de mer rocailleux, où, de loin en loin, venaient plonger des conduites de fort diamètre reliées, je le supposai, aux commodités des cent mille puertomontais, afin d'en disperser le contenu dans les eaux grises du golfe de Reloncavi, un peu plus loin, mais pas trop loin quand même. Il y a des odeurs qui sont parlantes. Quelques clochards, hébétés par l'alcool ou autre chose, prenaient le frais, assis sur le varech gluant des rochers que la marée basse avait laissés à découvert. Je finis par atteindre Angelmo, un amoncellement de boutiques vendant toutes les mêmes objets (ponchos et maquettes de voiliers) et de restaurants servant tous les mêmes plats (mariscos). Je ne fus pas tenté de pousser la porte d'une de ces sympathiques auberges multicolores: je venais de lire dans l'avion que, dans l'une d'entre elle, une dizaine de clients étaient passés de vie à trépas en moins d'une vingtaine de minutes, après avoir consommé les chairs de bivalves provenant d'une zone infectée par « la marea roja », une algue toxique au poison foudroyant. L e journaliste précisait, non sans une certaine complaisance, que, antes de fallecer de un paro cardiaco, segun establecio el medico forense, los desgraciados consumidores se retorcieron en espasmos horribles, vaciandose por todos sus orificios. Je refuse de traduire. Je rebroussai donc chemin, trouvant plus raisonnable d'aller dîner d'une « Goulash Suppe » et d'un « Wiener Schnitzel » au « club aleman ».


 

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11 mai 2009

Un charmant petit couple

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La fin de la croisière fut pour moi une espèce de soulagement. Nous sombrions dans la routine et l'orgie alimentaire. Le retour depuis Puerto Williams se fit au milieu de chutes de neiges et de vents tempétueux roulant de noirs nuages qui oblitérèrent le paysage et nous confinèrent dans le salon où nous nous vîmes réduits à la pénible extrémité de jouer au bingo. Une loterie fut également organisée, dont le premier prix était un maillot de corps aux armes du « Terra Australis » dédicacé par le capitaine et son équipage, les bénéfices étant reversé à une institution caritative. Un jour de plus sur ce bâteau et je me serais mis au tricot. Je décidai de quitter Punta Arenas le jour même de notre retour, désireux que j'étais de voir cette fameuse région des lacs tant vantée pour la douceur de son climat et la beauté de ses paysages par mon guide de papier. Je n'étais pas venu au Chili pour y faire du tourisme mais bel et bien pour m'y installer. Jusqu'à présent, l'extrême nord m'avait paru trop désertique, la région métropolitaine, englobant la capitale et les villes avoisinantes, surpeuplée (trois quart de la population du Chili) et polluée, quant à l'extrême sud, il y faisait décidement trop froid. La région des lacs avait donc pour moi une saveur de dernière chance.

Tandis que l'avion nous emportait vers Puerto Montt, mon regard se posa, à quelques rangées de sièges et de l'autre côté du couloir, sur madame Hasenfratz, une des passagères du « Terra Australis » dont j'avais fait la connaissance dans des circonstances un peu particulières. Elle était assise le dos appuyée contre le hublot, sa jambe gauche, prise dans un plâtre, étendue sur les sièges voisins dont on avait relevé les accoudoirs.

Cela s'était passé lors de l'escale à l'estancia Haberton, située à un jet de pierre du cap Horn. Pour des raisons météorologiques, le « Terra Australis » ne put jamais s'approcher du cap tant redouté, aussi, pour nous dédommager, le capitaine imagina cette escale destinée à nous faire connaître le fonctionnement d'un élevage de moutons. Cela n'était que partie remise, car le jour suivant, à Puerto Williams, je réussis à convaincre une vingtaine de personnes de louer avec moi un avion de la « fuerza aerea de Chile », comme la possibilité nous en était offerte pour autant que nous fussions prêts à débourser, entre nous, cinq mille dollars pour un vol d'environ une heure dans un bimoteur « turboprop » dont nous eûmes tout loisir d'apprécier les performances. Ce fut assez chaotique, les pilotes militaires chiliens ayant du pilotage une conception assez virile, mais nous pûmes admirer le cap depuis les airs, puis, dans un « rase-vagues » espeluznante (effrayant), nous eûmes effectivement l'impression de passer le cap Horn d'est en ouest, puis d'ouest en est (pour que tout le monde puisse avoir sa photo, hein) à quatre cents kilomètres à l' heure, le tout suivi d'une chandelle qui me donna l'impression que tout mon sang refluait de mon visage vers les pieds, tandis qu'il me sembla peser deux ou trois tonnes et tout ça avec une cargaison humaine composée en grande partie de septuagénaires et d'octogénaires, les seuls à montrer quelqu'enthousiasme pour ce projet. Je vois encore cette brésilienne me confiant ses vieux parents....Vous êtes bien sûr qu'il n'y a pas de risques et que l'avion ne va pas trop bouger?....Noooon! Pensez-vous!....

Le jour précédent donc, cette visite d'une estancia dictée par la prudence se termina de manière inattendue pour madame Hasenfratz, une américaine de Boston (prononcer Baaaaston) qui fêtait à bord du « Terra Australis » ses noces de je ne sais plus trop quoi avec monsieur Hasenfratz, un petit homme aux narines velues et à la barbichette pointue, qui ressemblait à un troll. Je m'étais attardé avec eux à regarder le travail étonnant des chiens de berger, de petites bêtes sans prétention mais d'une intelligence redoutable, qui se faisaient fort de ramener la brebis égarée au bercail, en lui mordillant tendrement les jarrets, quand nous fûmes rappelés à l'ordre par un coup de sirène impatient. Nous hâtant vers l'embarcadère, distant d'à peine un kilomètre, nous eûmes à franchir une petite descente boueuse. Je précédais le couple Hasenfratz et m'engageai dans la descente avec un peu trop d'enthousiasme. Emporté par mon élan, je dérapai dans la boue où je m'étalai après avoir opéré un vol plané non dénué d'une certaine élégance. Me relevant prestement, je signalai l'obstacle à mes compagnons. Madame Hasenfratz s'engagea donc prudemment dans la descente, essayant de controler sa glissade, y parvenant fort bien, quand, dans les derniers mètres, elle chuta au ralenti, attérissant sur ses fesses en poussant un cri strident, ce qui nous fit rire monsieur son mari et moi. Mon amusement se mua rapidement en inquiétude, lorsque je vis le visage déformé par la douleur de madame Hasenfratz. Ses cris se tranformèrent en hurlement....Oh my God! Ma jambe! Ma jambe!.... Tout cela me sembla un peu excessif: elle n'était tombée que de sa hauteur qui n'était pas bien grande, de plus sans être jeune, elle n'avait pas encore atteint cet âge où les os deviennent friable comme de la craie. Je m'approchai d'elle et essayai de la relever, vite dissuadé par une montée en puissance des hurlements suivie d'une bordée de jurons paticulièrement orduriers qui me semblèrent bien déplacés dans la bouche d'une bostonienne. Je fis signe à monsieur, toujours trépignant de rire au sommet de la butte, de venir nous rejoindre, l'informant que son épouse était au plus mal....Pensez-donc, me répondit-il, elle fait ça pour se rendre intéressante.... S'aidant de sa canne dans le passage difficile, il vint toutefois nous rejoindre. Il portait un loden verdâtre et était coiffé d'un ample chapeau tyrolien aussi velu qu'un maçon portugais, ce qui accroissait encore son aspect agreste. Il tapota du bout ferré de sa canne la jambe de son épouse, provoquant un nouveau crescendo dans le concert de lamentations. Je lui arrachai la canne des mains, ce qui eut pour effet de le déséquilibrer et l'aurait envoyé au tapis, lui- aussi, si je ne l'avais rattrapé au vol....Ça va pas, non? La jambe est peut-être cassée....Il me jeta un regard haineux, puis, haussant les épaules, cracha.....Bah, les femmes, que des problèmes!....

Je proposai au charmant mari de m'aider à déplacer sa femme, persuadé qu'il ne pouvait s'agir que d'une vilaine entorse, n'ayant encore jamais vu quelqu'un faire une chute aussi anodine et se casser un membre. En outre, nous ne pouvions la laisser plus longtemps barboter dans cette flaque de boue glacée: madame Hasenfratz était passée du blanc au bleu et claquait des dents. Mais ce rustre me rétorqua...Avec mon dos, vous n'y pensez-pas. Je ne vais quand même pas me le casser pour cette grosse vache incapable de mettre un pied devant l'autre sans tomber...Animé d'un juste courroux, je me baissai pour me charger de la malheureuse.Une chose est de porter dans ses bras une personne valide, tout autre chose est de faire un épaulé-jeté avec une robuste quiquagénaire inerte et hurlante qui pèse de tous les grammes de chacun de ses kilos. Je réussis néanmoins à la décoller du sol et, vacillant sous la charge, à la déposer sur une grande pierre plate à quelques mètres de là. Le fait que de son bras droit elle m'enserrait le cou tandis que sa main gauche agrippait fermement mes cheveux ne me fut que d'une médiocre utilité. Tentant de recouvrer mon souffle, à moitié scalpé, je restai quelques temps prostré sur la pierre, assis à côté d'elle. Pendant tout ce temps, l'autre, le mari indigne, s'était totalement désintéressé de la scène et, utilisant sa canne en guise de club de golf, envoyait des petits cailloux dans toutes les directions. Madame Hazenfratz ne hurlait plus, mais émettait un râle guttural, chaque inspiration semblant lui coûter les yeux de la tête, lesquels roulaient effarés dans leur orbite. Des bribes de cours de secourisme me revenant à la mémoire, je l'aidai à se coucher sur le côté, me dépouillant de ma veste pour l'en recouvrir et d'un de mes pulls que je glissai sous sa tête. Je regardai autour de moi. Personne. Incroyable! Une demi heure plus tôt cet endroit grouillait de monde...Ne vous inquiétez pas, je vais chercher du secours...Recouvrant une partie de ses moyens avec une rapidité qui me sembla suspecte, madame Hasenfratz me saisit par le bras....Ne me laissez pas seule avec Archie! C'est un monstre!...Je voulais bien la croire, mais ce n'était ni l'heure ni le lieu de se lancer dans un débat sur les avantages du divorce par consentement mutuel. Après avoir recommandé l'épouse au mari, ne m'attirant pour toute réponse qu'un haussement d'épaules courroucé, je partis en petite foulée vers l'embarcadère où je parvins en une dizaine de minutes. M'y attendait le bosco qui faisait les cents pas devant le zodiac. A peine m'aperçut-il, qu'il tapota nerveusement son poignet gauche, là où, je le suppose, devait se trouver sa montre. Le bosco était un gros chilote (habitant de l'ile de Chiloe d'où sont issus presque tous les marins chiliens) rougeaud qui semblait toujours sur le point d'exploser. Lorsque je fus arrivé à sa hauteur, il explosa donc.....Aha, el frances!....Quand je lui exposai les causes de mon retard il explosa à nouveau...Aha, los norteamericanos!...Dans le fond c'était un homme très facile à décrypter: d'une côté il y avait les chilotes, et encore, uniquement les habitants de Castro, et de l'autre, le reste du monde composé exclusivement de « Aha! ». Je le laissai battre le rappel des secours avec sa radio et retournai auprès de madame Hasenfratz. Juste avant que je ne le laisse, le bosco, tout en continuant à hurler dans sa radio, enleva son ciré et me le tendit. Dans un premier temps, bien que transi, je refusai, mais voyant que son visage prenait une inquiétante teinte mauve et que ses yeux menaçaient de jaillir hors de leur orbite, je préférai accepter. Un brave type après tout. Je suis certain qu'au bout de deux ou trois ans de fréquentation assidue, nous aurions pu devenir amis.

Tandis que nous attendions les secours, monsieur Hasenfratz s'approcha de moi...Vous êtes français, il me semble...Oui....Il réfléchit un instant, hôcha la tête et lâcha....Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai toujours détesté les français...Puis il me tourna le dos pour s'intéresser à nouveau aux cailloux parsemant la pampa. J'eus très envie de lui enfoncer jusqu'aux yeux son ridicule chapeau tyrolien, histoire de mettre un visage sur sa haine. Bien entendu je m'abstins. Si j'étais moins bien élevé, j'en suis certain, je deviendrais quelqu'un de très fréquentable.

L'opération de rapatriement sur le navire fut menée de main de maître par le capitaine en personne à la tête d'une équipe d'une dizaine de membres d'équipage, avec brancard et médecin. Ce dernier, gynécologue de son état, ne put déterminer avec certitude si la jambe était fracturée ou non (elle l'était). Dans le doute, madame Hasenfratz fut équipée d'une espèce de prothèse gonflable qui lui permit de sautiller dans les coursives du « Terra Australis » en s'aidant d'une paire de béquilles, en attendant de pouvoir bénéficier des services de l'hôpital militaire de Puerto Williams, le lendemain.

Le soir, pour se rendre à la salle à manger, elle descendit l'escalier sur les fesses, se contortionnant de manière étrange pour passer d'une marche à l'autre, encouragée par son mari qui, placé au bas de l'escalier, hurlait entre autres amabilités....Pour une fois que tes fesses servent à quelque chose...

Gringos locos!

07 mai 2009

La danse des pingouins

 

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Après m'être changé, un « jean » et une chemise de bûcheron canadien bien ample, je croisai dans les coursives le camarero qui m'avait, au moment de l'embarquement, fait les honneurs de ma cabine « super-lujo », le luxe consistant surtout à me trouver sur le pont supérieur, loin des machines. Il me salua, je lui répondis, puis, avec une mine gourmande, il me demanda.....Listo para el baile de los pinguinos, senor (prêt pour la danse des pingouins)?...Pour appuyer sa question, il se mit à sautiller sur place en chantonnant....Somos los pinguinos, los pinguinos, los pinguinos....Comme il n'était pas beaucoup plus grand qu'un manchot empereur (qu'à tort on qualifie de pingouin), un peu grassouillet aussi, la parodie était assez réussie....Un peu mal à l'aise, l'éxubérance me met toujours mal à l'aise, je bredouillai....Ah, les pingouins, oui, bien, très bien, bonne nuit...

A l'entrée du salon, une vaste salle située sur le pont supérieur, s'entassaient les dépouilles d'une multitude de manchots empereur géants, leur bec jaunes pointant,accusateurs, vers le plafond. Enfin, c'est ce qu'il me sembla, un très bref instant, avant de reconnaître dans cet amoncellement des costumes de pingouins, tandis que je pénétrais dans la pénombre « del salon magallanes » où se pressait déjà une foule de pingouins brésiliens bedonnants, sirotant des boissons multicolores par l'ouverture pratiquée dans leur costume au niveau du visage. Un orchestre composé de musiciens déguisés en pingouins jouait un air des gipsy Kings avec des envies de meurtre dans les yeux, tandis qu'un animateur, "pingouinisé" lui-aussi, essayait de rameuter ses troupes pour la fameuse danse. Comprenant qu'il n'y avait rien à attendre de cette soirée de bienvenue pour une personne comme moi qui ne danse ni ne boit, je tournai les talons, une fois de plus. Intrépide face au déchaînement des éléments naturels, je suis d'une grande lâcheté en société et ai gardé des déguisements un très mauvais souvenir. Ma première désertion de ce genre remonte à ma petite enfance, à l'école primaire, lorsque, déguisé en lutin, je me carapatai en plein milieu du spectacle de fin d'année. On prétendait me faire danser. J'étais revêtu d'une sorte de juste-au-corps verdâtre, d'une culotte bouffante de même couleur et, surtout, d'un chapeau pointu des plus ridicules, terminé en son extrémité par un grelot. Malheureusement, dans ma fuite, je me pris les pieds dans mes souliers de lutin, des espèces de babouches à rallonge, équipées, elles aussi, de grelots et dévalai, en grelottant, sur le ventre et la figure, les escaliers menant à la cour, me cassant plus ou moins le nez et me tailladant l'arcade sourcillère. Il y avait du sang partout sur mon costume de lutin, les enfants pleuraient, les adultes courraient en tous sens, certains hommes en vinrent aux mains sans qu'on sût trop pourquoi, bref, je débutais ma carrière d' « aguafiestas ».

Tandis que j'allais franchir en sens inverse la porte d'entrée du salon, je sentis que quelqu'un me tirait par les pans de ma chemise et une voix pâteuse que je reconnus instantanément articula péniblement....A donde pretendes escabullirte (où penses-tu te tirer?)?....C'était Rosalinda, bien curadita (saoule) comme disent les chiliens. Cela faisait à peine une heure que j'avais laissé le couple en train de s'invectiver dans la salle à manger, et voilà qu'elle était déjà ivre. Si elle avait bien revêtu la tenue de palmipède à livrée, elle n'avait pas encore emprisonné sa tête dans celle du pingouin, laquelle pendait lamentablement dans son dos, les yeux révulsés. Rosalinda m'entraîna vers un canapé où Manfred était vautré, pingouin totalement indifférent à son entourage qui me salua toutefois d'un courtois hôchement de bec.Elle me poussa, sans ménagement, dans les coussins moelleux et prit place entre nous. Sur une table basse un alignement de verres. Rosalinda se saisit d'une verre à moitié plein et le vida d'un trait en braillant....Fatal este punch!....Oui, fatal, c'était bien le mot. A ce moment, le capitaine qui, contrairement à ses officiers à peine sortis de l'adolescence, était un sémillant septuagénaire au visage buriné comme les guêtres d'un mamelouk, le capitaine donc, improvisa une farandole, se tortillant et jetant les bras en l'air au rythme des gipsy Kings tout en entraînant dans sa suite une vingtaine de brésiliennes, pas précisément celles auxquelles on pense et qui se trémoussent à moitié nues dans les rues de Rio pendant le carnaval, mais d'opulentes dames patronnesses sanglées dans leurs tenues de pingouin, la poitrine en avant, la concentration figeant leurs visages peinturlurés en un rictus qui se voulait rire. Le monsieur loyal "pingouinisé" à présent se déchaînait.... Allez mesdames, deux pas en avant, un pas en arrière, les bras vont chercher le ciel, los caballeros aussi, allez, du courage, voilà parfait, mais que vois-je, Luis, la lumière por favor....Un spot lumineux déchira la pénombre et vint se poser sur notre sofa.....Un caballero sans costume!!!!....éructa le Ruquier des terres australes.....Gertha, vite un costume pour le caballero! La danse des pingouins n'attend pas!...Surgie de nulle-part, la « chief purser » apparut devant moi, porteuse d'un costume qu'elle me jeta à la figure sans ménagements. Son chignon faisait une drôle de bosse dans sa tête de pingouin....Encore en train de vous distinguer. J'aurais du m'en douter! Allez enfilez-moi ça et ne faites pas l'enfant!....J'eus envie de lui rétorquer que c'était justement eux là, eux tous, qui faisaient les enfants et moi le seul à me conduire en adulte responsable. D'ailleurs qui s'occupait de guider le bâteau au travers de ces chenaux tortueux si, tous, jusqu'au capitaine, jouaient aux pingouins? Qu'on me laisse aller en timonerie, là se trouvait ma place. Mais déjà Rosalinda et Gertha s'étaient jetées sur moi au milieu des huées et des applaudissements de la horde de pingouins et se saisissant chacune d'une jambe, entreprirent de me déchausser, la première avec des mouvements maladroits d'ivrogne, la seconde avec une précision toute germanique...En cueros (à poil)... hurla dans la foule une voix anonyme mais indubitablement féminine. Avant que je pusse faire le moindre mouvement de défense, Rosalinda s'attaqua aux boutons de ma chemise, écrasant au passage mes attributs sous son genou, son visage suintant la lubricité, ce que voyant, Gertha la rejeta en arrière en la saisissant par une de ses ailes atrophiées de pingouin...Mais que faites-vous? Il faut l'habiller, pas le déshabiller....Elle dut hurler pour se faire entendre car, à présent, le troupeau de palmipèdes trépignants n'était plus qu'une grande clameur hystérique. Quant à moi, je songeai que je vivais sans doute le pire moment de mon existence. Toutefois, soucieux de ne pas finir émasculé ou en petite tenue, je leur facilitai la tâche en enfilant docilement l'infâme défroque pelucheuse. Trainé par les deux femmes, je rejoignis la grotesque farandole. Tandis que je sautillai maladroitement sur place au rythme de la musique, Manfred qui, jusque là, était resté d'une parfaite neutralité, tapota affectueusement mon crâne de pingouin, puis haussant la voix pour se faire comprendre...Vous voyez, ce n'était pas si difficile que ça. Juste un mauvais moment à passer....Oui, sans doute, mais quand même!

Deux pas en avant, hop! Un pas un arrière, hop!

 

05 mai 2009

La guerre des boutons

 

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Ce fut donc en ayant l'impression d'avoir revêtu le costume trop étroit d'un fils que je n'avais jamais eu que je m'assis, avec d'infinies précautions, à ma table de célibataire. Pour me relever aussitôt, après tout, c'était un buffet et j'avais grand faim. Je dus sans doute mettre un peu trop d'emphase dans ce mouvement, car je ressentis une sensation de déchirement au niveau de la taille et je vis clairement un bouton rouler sur le sol et s'immobiliser contre la chaussure d'un brésilien trop occupé à remplir son assiette pour prêter la moindre attention à l'incident. Si j'éprouvai un immédiat soulagement au niveau respiratoire, il ne fut que de courte durée. Tandis qu'à pas comptés je progressais vers le buffet, je sentis mon pantalon glisser irrésistiblement le long de mes hanches. Faisant un brusque demi-tour, je regagnai ma table en arquant les jambes afin de ralentir l'irrémédiable descente et m'assis en prenant soin d'approcher le plus possible ma chaise de la table, me drapant dans ma mini veste comme dans un reste de dignité, avec l'inconfortable impression d'avoir les fesses à l'air. Cette salle à manger nautique était pleine de courants d'air glacés. L'intense activité règnant au buffet où la foule des convives faisait la queue, anticipant le choix des mets sur lesquels leur voracité avait jeté son dévolu, tout cela fit que l'incident était passé totalement inaperçu. Je m'en assurai, bien évidemment, du coup d'oeil circulaire de celui qui, aspirant à l'anonymat le plus absolu, se retrouve toujours en tête de la rubrique des faits divers. Comme je commençais à me contorsionner pour remonter mon pantalon, je vis apparaître Gertha à la remorque d'un jeune couple que je n'avais pas encore vu jusque là. Aux signes qu'elle me fit, je compris qu'elle me demandait si les deux jeunes gens pouvaient se joindre à moi. Tel un padre donnant sa bénédiction à une foule de fidèles, j'ouvris largement les bras, rapidement rappelé à l'ordre par un craquement sinistre en provenance d'un endroit indéterminé de ma veste, et hôchai la tête avec fatalisme. Au point où j'en étais.

Pour le reste des passagers, notre table dut devenir « la table des cas sociaux ». Ce couple était étrange. Manfred était allemand vivant au Brésil, mais ne parlant que la langue de Goethe, quand il parlait, ce qui était assez rare. Rosalinda était brésilienne et parlait pour dix en une dizaine de langues sans que l'on sût très bien si elle s'adressait à une personne en particulier ou à la totalité du navire, tant elle s'exprimait avec vigueur. Je ne sus jamais avec précision s'il s'agissait d'un vrai couple, ou s'ils s'étaient rencontrés dans les rues de Punta-Arenas le jour du départ, à moins que ce ne fût dans les coursives du navire. Si je vis Manfred porter les mêmes vêtements pendant toute la durée du voyage, elle, en revanche, étrennait une nouvelle tenue à chaque repas, affectionnant les robes (je pense que ça s'appelle robes ces trucs, je confonds toujours avec les jupes) aux amples décolletés qui, contrairement à mon costume trop étroit, flottaient autour de sa personne sans rien occulter de son anatomie. Si lui se montrait régulier dans sa silencieuse courtoisie, elle, en revanche, se comportait de manière très lunatique. Quand elle ne m'ignorait pas totalement, elle s'adressait à moi en espagnol ou en anglais sur des sujets que, à mon avis, une honnête femme n'aurait pas du aborder avec un parfait étranger. Les repas se terminaient rarement sans qu'éclatât un esclandre et que tombassent injures et quolibets sur Manfred qui continuait imperturbablement à manger sa soupe en marquant de la tête la mesure d'une musique de lui seul audible. Je ne sais pourquoi, le buffet ne manquant pas de variété, mais Manfred ne se nourrissait que de potages. Au paroxysme de sa colère, la femme se levait alors, rajustait les différents éléments de son accoutrement et faisait une sortie remarquée pour, arrivée au seuil du « comedor », se retourner et lancer une dernières bordée d'imprécations. Le mari se tournait alors vers moi en haussant légèrement les épaules avec une moue résignée, puis replongeait dans sa soupe.

Le tableau ne serait pas complet si je ne précisais pas que Gertha, la « chief purser », se joignit à nous dès ce premier soir. C'était en effet l'usage qu'un officier présidât chaque tablée. Les industriels brésiliens de l'agro-alimentaire avaient droit au capitaine en personne, nous, les cas sociaux, devions nous contenter de la « chief purser ». Tandis que chacun était revenu du buffet, porteur de quelque met succulent, je restais obstinément assis devant mon assiette vide. Tout en dévorant une tranche du succulent cochon de lait que je voyais, au loin, fondre comme les reserves de la banque centrale, Gertha gesticula en direction de mon assiette....Vous ne mangez rien?...Là, pour l'instant, non. Mais j'aimerais bien....Eh bien alors, qu'attendez-vous? Qu'ils aient tout mangé?....C'est que pour l'instant je ne peux pas bouger. Un problème technique...avec mon pantalon....Elle me lança un regard horrifié....Ne me dites pas que vous avez.....Non, non, qu'allez-vous imaginer là....Je lui narrai donc toute l'histoire à laquelle mes nouveaux commensaux ne prêtèrent aucune attention, Gott sei dank, l'un par ignorance de la langue castillane, l'autre pour être trop occupée à s'écouter parler. Se retenant à grand peine de rire, ce qui eut pour effet de produire dans sa gorge une sorte de grognement porcin, Gertha se leva pour me remplir, fort charitablement, une assiette. Je me contentai de lui indiquer par de discrets hôchements de tête les mets qui avaient ma faveur. Ce petit manège finit par attirer l'attention de Rosalinda....Tu (mon Dieu, quelle incommensurable vulgarité dans ce tutoiement) es timide ou quoi?...Non, déculotté!....Pardon?...Je continuai en allemand, Manfred donnant des signes de curiosité....Meine Hose ist kaputt.....Alors qu'il s'étouffait de rire dans son potage, Rosalinda poussa un rugissement de hyène tandis que des larmes roulaient sur son visage, décidément très vulgaire, en le maculant des traces noirâtres d'un maquillage appliqué sans souci d'économie.

La suite du dîner se passa en conjectures diverses sur la meilleure manière de mettre fin à cette pantalonnade. Ce fut Manfred qui trouva la solution en me faisant, discrètement, passer sa ceinture, m'assurant qu'un début d'embonpoint avait rendu cet article provisoirement inutile.

Juste avant de nous laisser pour préparer une petite fête de bienvenue qui devait avoir lieu dans le salon de poupe, Gertha me demanda en aparté....Dites-moi, Esteban, pourquoi cet uniforme de collégien?....Je vous demande pardon?....Elle me regarda avec incrédulité....Ne me dites-pas que vous ne savez pas que vous portez l'uniforme que portent tout les collégiens chiliens d'Arica à Punta Arenas, ce serait trop drôle!.... Oui, c'était vraiment trop drôle, pensai-je lugubrement.

Entre deux râles de cochon, Gertha me lança....Allez vous changer! Je vous attends au salon pour la danse des pingouins....


Le photographe du bord immortalisa cette première soirée. Par respect pour le droit à l'image, j'ai quelque peu altéré les traits de mes commensaux. Quant aux miens, le temps écoulé s'est largement chargé d'y remédier. A ma gauche, dans sa stricte robe noire, Gertha la « chief purser »(contrairement aux espagnols les chiliens, adorent les anglicismes).

 

02 mai 2009

Où l'on se prend une veste

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Je m'aperçois que je n'ai pas parlé de ma tenue pour ce premier dîner sur le « Terra Australis ». L'après-midi précédant cette première nuit, pour nous faire patienter, tandis que sur le navire s'activait à faire disparaître les traces laissées par la précédente fournée de passagers une armée de « camareras », a las tres de la tarde, donc, (expression ne faisant nullement allusion à trois amazones post-méridiennes mais bel et bien aux très françaises quinze heures) on nous entassa dans deux bus ayant pour destination la zone franche de Punta Arenas, tant est grande la frénésie d'achat éprouvée par l'humain dès qu'il pose le pied en terre étrangère. Inutile de dire que je ne partage en rien cette frénésie, mais comme, apparemment, on ne me laissait guère le choix, je suivis le mouvement, d'autant plus volontiers que, pour une fois, il me fallait faire un achat. Cette zone franche offrait certainement des opportunités pour autant qu'on achetât les produits à la tonne ou en « kilo-exemplaires ». Pour les achats à l'unité, il y avait le classique amoncellement de boutiques qu'on peut s'attendre à trouver dans n'importe quel centre commercial. J'avais eu l'occasion de parcourir le règlement intérieur du « Terra Australis », notamment, la rubrique « tenue vestimentaire ». Si le libre arbitre était de rigueur durant la journée, pour le soir, il était fortement recommandé de se vêtir « con traje y corbata » (costume-cravate), deux éléments qui me faisaient cruellement défaut, encore que dans mon cas la cruauté résidait dans la nécessité de porter cette tenue, non d'en être dépourvu. Mes origines germaniques et mon passé de petit séminariste me prédisposant à la discipline, je décidai donc d'entrer dans la première boutique dont la vitrine offrait à la convoitise du chaland l'inévitable costume. Je déteste acheter des vêtements, aussi le fais-je le plus rapidement possible, raflant dans les étalages chemises et pantalons, toujours les mêmes, et passant à la caisse dans un lapse de temps n'excédant pas la minute. Pour les costumes, je ne savais pas. Je n'en avais encore jamais achetés. Ce qui me frappa en entrant dans le magasin fut l'étrange uniformité des costumes, tous bleu marine pour la veste, gris souris pour le pantalon, ne se distinguant les uns des autres que par leur taille, allant du nouveau-né à l'adulte.Comme j'avais noté le goût des chiliens pour les costumes, cela ne m'étonna pas outre mesure. De toutes les manières, j'avais dépensé toute ma dynamique acheteuse en entrant dans ce magasin, il ne m'en restait plus assez pour aller voir ailleurs. C'est là que j'achèterais mon vêtement. Je portai donc mon attention sur les grandes tailles ou celles qui me semblèrent telles, sélectionnai une veste et un pantalon, hop, et m'apprêtai à passer à la caisse quand je fus intercepté par un vendeur....Puis-je vous aider, caballero?.....Non, merci, j'ai fait mon choix, je veux juste payer....Mais le vendeur ne lâcha pas le morceau aussi facilement...Puis-je vous demander la taille de votre fils, caballero?...Quand je suis dans un magasin, j'angoisse, j'ai toujours l'impression que tout ce bazar va me tomber dessus et m'étouffer. Et quand j'angoisse je deviens stupide. Sans trop chercher à comprendre, je saisis la perche qui m'était tendue, me sentant moins mal à l'aise dans la peau d'un père achetant un vêtement pour son fils, que dans celle d'un quadragénaire faisant maladroitement l'acquisition du premier costume de son existence. Je répondis donc ....L a même taille que moi (je mesure 1,80m ce qui au Chili est grand), c'est mon sosie en fait....Ce qu'entendant, le vendeur poussa un gémissement en se couvrant le visage.....Oooooooh, senor, mais le modèle que vous avez choisi n'irait pas à un garçon de douze ans. Attendez, j'ai ce qu'il vous faut...Je ne m'étonnai donc plus du quiproquo. Ceci dit, j'aurais pu agir pour le compte d'un neveu ou du fils d'un ami m'ayant expressément supplié de lui ramener un costume du Chili. Mais j'avais hâte d'en finir avec cette histoire de torchons, aussi n'entrai-je pas dans une stérile polémique généalogique. Le vendeur me présenta une veste et un pantalon qui, à première vue, me parurent démesurés, mais comme je commençais à avoir des fourmillements au bout des oreilles, je dis...Ah, parfait! Je prends...Mais l'autre....Non, non,senor. Si vous avez la même taille que votre fils, il faut l'essayer, avec ces choses là on ne sait jamais, ça va et puis ça ne va plus, il faut revenir au magasin, ça fait des histoires....Souhaitant mettre un terme à cet épisode ridicule, je me dépouillai de mon anorak et de quatre ou cinq pulls, utilisant le vendeur comme porte-manteau, et enfilai la maudite veste qui m'allait, me sembla-t-il, parfaitement si ce n'est que j'avais l'impression de me mouvoir dans en étau tandis que les manches laissaient mes poignets à découvert....Vous voyez, c'est parfait...Mais non, senor, c'est bien trop petit, regardez les manches! Et c'est ma plus grande taille!...Parfait, vous dis-je. Je gonfle toujours un peu après les repas, mais je ne vais pas tarder à dégonfler....Le vendeur me jeta un regard alarmé, comme s'il craignait de me voir me dégonfler brusquement et être propulsé au travers de son magasin en une course folle, un peu à la manière d'un ballon dont on aurait brusquement lâché l'air....Essayez au moins le pantalon, senor...Comme le pauvre garçon semblait désespéré, j'obtempérai...En revenant de la cabine d'essayage, le souffle coupé, les chevilles à l'air, je parvins à articuler, d'une voix rauque...Tout à fait remarquable, je me demande même si je ne vais pas le garder pour moi ce pantalon, tellement je me sens à l'aise....Introduisant sans préambule sa main entre ma chemise et le pantalon, le vendeur se mit à me secouer....Vous voyez bien que c'est trop étroit! Votre fils va vous maudire!....Commençait à m'énerver avec mon fils, celui-là...Écoutez, mon fils mettra ce que je lui dirai de mettre. D'ailleurs il est plus petit que moi. Minuscule, même. Plus maigre aussi. Limite squelettique. Ça vous va? Je peux payer maintenant?....Ah, mais dans ce cas, le costume va être trop grand et.....PUIS-JE PAYER?....

 

30 avril 2009

El aguafiestas

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Sur le « Terra Australis », quand nous ne abîmions pas dans la contemplation du paysage superbe, nous mangions. La salle à manger était le centre, à la fois géographique et social, du navire. Le premier repas pris à bord, la cena,  fut pour moi un moment très pénible. En pénétrant dans le comédor, je constatai qu'outre un buffet abondamment garni, celui-ci abritait une dizaine de vastes tables rondes, que je n'hésiterais pas à qualifier de collectives, en lieu et place des tables individuelles que je m'attendais à y trouver. Cela signifiait qu'il me faudrait m'intégrer à l'une de ces tablées, possibilité dont la seule évocation ma donnait la nausée. Qu'on ne se méprenne pas, je ne suis pas timide et n'éprouve aucune hostilité ou à priori à l'égard de mes contemporains. Il se trouve juste que je ne les aime pas. On peut ne pas aimer quelqu'un sans avoir peur de lui ou lui vouloir du mal. Je suis simplement quelqu'un de profondément antipathique Je souhaite tout le bonheur du monde à chacun, pourvu qu'on me fiche la paix. Seul dans mon coin. Surtout quand je mange. J'aime assez l'expression que les américains utilisent pour dire qu'il faut laisser quelqu'un tranquille: leave him alone. Laissez le seul. De manière paradoxale, je déteste manger seul,.pour autant que j'aie pu, auparavant, choisir la personne avec qui je vais partager mon repas, chose que je puis envisager avec une certaine tranquillité d'esprit après deux ou trois années de fréquentation assidue. J'ai déjà livré ma théorie sur l'importance de ce partage.

Sur le « Terra Australis », fort heureusement, les gens se regroupèrent spontanément par affinités nationales. Les brésiliens, très majoritaires, occupèrent sept ou huit tables, tandis que les chasseurs d'onas prenaient possession de la leur, lançant à l'assistance des regards de pitbulls prêts à refermer leur mâchoire sur quiconque tenterait de s'en approcher. La table restante fut colonisée par des américains d'origines et d'âges divers. Assurement, dans leur pays, ils ne se seraient probablement pas adressés la parole, mais au milieu des tous ces étrangers exaltés parlant sans retenue une langue exotique, il convenait de ressérer les rangs. Comme au petit séminaire, lorsqu'il s'agissait pour les capitaines désignés de choisir des joueurs pour leur équipe de foot, je me retrouvai tout seul (je déteste les sports d'équipe), planté au milieu de la salle, alors que les premiers convives convergeaient déjà vers le buffet. Il me sembla qu'une fumée épaisse et noirâtre me sortait par les oreilles, alors que je songeais qu'en plus de tout le reste, j'avais payé, et fort cher, pour me retrouver dans cette situation grotesque. La chief purser (hôtesse chef), une duègne d'un âge indéterminé,, toujours engoncée dans des robes d'une rigueur monacale et surmontée d'un chignon étroitement serré à l'allure phallique, fondit sur moi tout en cherchant des yeux un trou à boucher, sans essayer de me cacher sa contrariété....Ces célibataires sont une véritable calamité. Où vais-je bien pouvoir vous caser?...Je vis alors, à portée de bras du buffet, poussée dans un coin, une table ronde aux dimensions raisonnables. Sans hésiter, je dis....Là et pas ailleurs....Je jetai un oeil sur sa plaque patronymique et ajoutai....Fraulein Rohrbach....Cette dernière me regarda avec l'expression outrée de celle qui se voit proposer quelque commerce douteux dans une ruelle sans issue par un rustre libidineux....Mais vous n'y pensez pas! Vous êtes ici pour disfrutar (profiter) et relajarse ( vous éclater), pas pour grignoter dans votre coin comme un pauvre bougre....Puis se radoucissant...Et puis appelez-moi Gertha...D'accord Gertha, mais mon isolement n'est pas négociable. Je veux dîner là et pas ailleurs, j'ai mes raisons... Elle cèda, parce que le client est roi. J'étais un client, donc j'étais le roi et avait, par voie de concéquence, droit à ma table ronde. Avant de tourner ses talons aiguilles vers une autre victime, elle ne put s'empêcher de me lancer avec un sourire équivoque...Vous êtes surtout un aguafiestas (trouble-fête). Il y en a un à chaque voyage. Mais je saurai bien vous mater (qui ne se dit surtout pas matar en castillan)... J'aurai l'occasion de reparler de ces chiliens d'origine allemande qui colonisèrent le sud du Chili au dix-neuvième siècle.

Tandis que j'attendais qu'un camarero dressât ma table de manière royale, les convives continuaient à défiler devant moi, la désapprobation la plus absolue peinte sur leur visage. Je suis certain qu'ils n'auraient éprouvé qu'un plaisir très modéré à voir mon antipathique personne s'installer à l'une de leur table. J'imagine qu' à l'instant du coucher,avant d'éteindre la lumière, un mari en pyjama à rayures se serait tourné vers sa femme, pleine de crème anti-tout-ce-qu'on-voudra,  pour lui dire...Este frances, muy antipatico...Je ne parle pas brésilien ou portugais mais je suppose que cela aurait donné...Echte franchech, muych antipachticoch...Mais mon « apartamiento » qui ne signifie pas appartement mais mise à l'écart, c'est un faux ami, les choquait encore bien d'avantage. Ce soir là, je dus bien me faire une centaine d'ennemis, ce seul fait justifiant déjà amplement, à mes yeux, la dépense engagée.

Mon triomphe ne fut que de courte durée. 

26 avril 2009

Colonisation et décolonisation

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J'ai remarqué qu'ici et là, dans un bel élan expiatoire, on reparlait de la colonisation. J'ai toujours trouvé ce débat absurde puisque la colonisation, qu'elle fût imposée par les armes ou par la pensée, est l'histoire même de l'humanité depuis que les premiers humains choisirent de quitter leurs cavernes pour voir si l'herbe était plus grasse et les mammouths plus tendres dans la vallée d'à côté et tant pis si cette vallée était déjà habitée. Bien évidemment, ce n'était pas de cette colonisation là dont parlaient les pénitents, mais de la seule, de l'unique, colonisation européenne, la plus récente, la plus cruelle, cela va de soi, passant les autres (arabes, asiatiques) sous silence, ce que je trouvai un poil condescendant. Mais vox populi, vox dei, c'est donc vers cette dernière que je tournai mon attention.

En regardant une mappe-monde, je réalisai que les pays les plus prospères et les plus puissants de la planète étaient d'anciennes colonies européennes, qui, bien qu'ayant acquis leur indépendance, n'avaient jamais été décolonisées puisque leurs habitants étaient, dans leur immense majorité, des descendants des premiers colons à moins qu'ils ne fussent issus de vagues migratoires plus récentes. Quant aux autochtones, ou ce qu'il en restait, ils attendaient toujours de rentrer en possession de leur terres ancestrales. Mais un autre détail retint mon attention: le seul pays à avoir réellement décolonisé ses anciennes possessions, le seul qui avait arraché les anciens colons à leur nouvelle patrie comme on arrache la mauvaise herbe d'un champ en friche, fut la France, les québécois et les cajins ne devant leur permanence dans leurs pays d'adoption qu'à la cession de ces derniers à la perfide Albion. Ces pays décolonisés sont parmi les plus pauvres de la planète quand bien même ils regorgent de ressources naturelles. On ne m'enlèvera pas de la tête qu'une Algérie indépendante avec ses pieds noirs se porterait bien mieux aujourd'hui qu'une Algérie sans. Pour faire de la mayonnaise, il faut des oeufs et de l' huile, aucun de ces éléments pris séparément n'étant suffisant ou supérieur à l'autre, mais leur conjonction indispensable. Cela me donna donc l'idée d'un conte, où, de manière très, très schématique et outrancièrement caricaturale, je livre ma vision des colonisations anglo-saxonnes, lusitano-ibériques et françaises.


En ces temps là, la terre était recouverte par un gigantesque océan à la surface duquel surnageaient des îles, certaines surpeuplées, d'autres quasiment désertes.

L'une de ces îles, à la population pléthorique, s'appelait First Island. Y vivait une communauté industrieuse unie par la foi en un Dieu créateur unique qui, s'il promettait bien joie et félicité en un autre monde, condamnait ici-bas ses créatures aux durs labeurs des champs et de la forge, le reste du temps étant consacré à la prière et aux douleurs de l'enfantement. Parmi des milliers d'autres, y vivait un jeune couple, Josh et Emma. Ils occupaient une pièce, la pièce du fond, dans la confortable demeure familiale des parents de Josh. Un jour, se sentant à l'étroit sur cette île et dans cette vie faite de labeur et de privations, Josh décida de construire un petit voilier, un sloop, afin de voir si sur le vaste océan existait une île où la vie fût, non pas moins laborieuse, il n'y pensait même pas, mais où la terre à cultiver fût plus vaste et plus fertile. Emma, qui ne supportait que difficilement la cohabitation avec sa belle-mère, apporta son soutien indéfectible à son époux. Le couple embarqua donc sur le sloop par un beau jour d'été parce qu'une personne doué d'un minimum de bon sens ne s'embarque par sur le vaste océan par une journée pourrie d'hiver. Après quelques semaines d'une navigation pénible, faite de hauts et de bas, ils aperçurent une île qui leur sembla gigantesque. Ils la baptisèrent « Second Island », l'imagination n'étant pas leur qualité principale. A peine débarqués au fond d'une anse qui offrait un mouillage d'excellente tenue, ils entreprirent de cloturer un arpent de terre idéalement situé, n'omettant pas d'y accrocher une pancarte proclamant « Private property, trespassers will be killed », puis y montèrent le cottage en kit apporté depuis « First Island » dans les flancs du sloop. Tandis qu'assis sur la terrasse du cottage, Josh sirotait une cup of quelque chose en regardant le soleil se coucher et qu'Emma fourrait la dinde, une dizaine d'individus entièrement nus se présentèrent aux abords de la propriété. Josh, un jeune homme taciturne, qui ne parlait pas pour ne rien dire, sans lâcher sa cup of quelque chose, se retourna vers son épouse pour lui dire...Oh dear, voulez-vous avoir l'extrême obligeance de me passer le flingue...et tua tous les intrus. Tandis que les deux époux, tendrement enlacés, se rendaient sur les lieux du massacre, il n'est pas certain que, trompés par leur nudité, ils aient reconnu le caractère humain de leurs visiteurs. Il est vrai qu'ils n'avaient encore jamais vu un homme ou une femme entièrement nus, puisque, sur « First Island », chaque année voyait une nouvelle couche de vêtement s'ajouter à l'ancienne, ce qui, passé un certain âge, rendait l'acte de procréation singulièrement difficile, à moins que l'homme ne fût exceptionnellement dôté. Tandis que, de la pointe de sa botte, Josh jouait avec les organes génitaux d'une de ses victimes en maugréant...Les mâles de cette étrange espèce m'ont l'air robustes..., Emma, jamais avare de sens pratique, renchérissait....On pourrait les saler pour l'hiver....Mais il n'en firent rien. Mus par un malaise sur lequel ils auraient été bien incapables de mettre un nom, ils laissèrent les bêtes sauvages s'en occuper.

Des enfants naquirent, de nouvelles parcelles de terre furent mises en valeur. Manquant de bras, ils firent venir des cousins, des cousines, puis des nièces et des neveux, enfin, des étrangers, pourvu qu'ils fussent originaires de « First Island » et tous se mirent courageusement à l'ouvrage. Leurs vieux parents vinrent également leur rendre visite, mais comme ils menaçaient de s'incruster en prétendant prendre en main l'avenir de la famille, ils les expulsèrent sans ménagement. C'est vrai ça, toujours à râler...Moi, à votre place, je ferais ci, je ferais ça, t'as pas cent balles, gnagnagna...Ouste et bon vent!

Et ce fut l'Amérique du Nord.


C'était sur une autre île, pas très éloignée de la première, la isla Santa Cruz, que vivait un autre jeune couple, Juan Ramon et Maria Ignacia, tous deux habitant également chez les parents du premier, mais cette fois il ne s'agissait point d'un confortable cottage mais d'une demeure seigneuriale en ruine. Si les habitants de Santa Cruz, tout comme ceux de « First Island », vouaient un culte fervent à un Dieu unique, il n'aurait su, pour eux, être question de mériter la vie éternelle en se cassant les reins ici bas par un labeur acharné. Pour ça, il y avait les peones! Juan passait donc ses journées à boire du vin (l'eau était un luxe à Santa Cruz) et à jouer de la guitare avec ses compadres, nobliaux sans le sous comme lui, tandis que Maria Ignacia se languissait en compagnie de comadres du couvent, occupées à se répandre en propos fieleux sur le compte de leurs époux respectifs. Mais Juan Ramon, contrairement à ses amis, aspirait à une vie meilleure. La falta de dinero (manque d'argent) lui troublait les humeurs. Il devait bien exister, au milieu de toute cette flotte, un île où le dinero coulerait à flot. Sans qu'on eût à le gagner, de préférence. Juste à se baisser pour le ramasser. Se baisser, après tout c'était déjà quelque chose, hein? Ce fut donc mu par un enthousiasme fait de foi en l'avenir et de haine du présent que Juan Ramon entreprit la construction d'un navire dont le bois fut fourni par les rares meubles qui n'eussent point encore été vendus à l'encan dans l'ancestrale demeure, Santa Cruz étant dramatiquement dépourvue de végétation. Malgré une finition des plus sommaires et des voies d'eau multiples, la hourque de Juan Ramon, née de mains peu expertes, parvenait à se maintenir à la surface les jours de beau temps. Nourissant quelques doutes sur les qualités nautiques de son mari et de son oeuvre, Maria-Ignacia fit quelques difficultés pour se lancer dans cette hasardeuse aventure, réticence dont Juan Ramon vint rapidement à bout en assommant la malheureuse après l'avoir rageusement besognée en fond de câle.

De ces semaines de navigation chaotique, les époux ne gardèrent qu'un souvenir confus, tant était puissante l'emprise des boissons fortement alcoolisées qu'ils consommaient sans modération, quand ils ne vomissaient pas. Toujours est-il, qu'un jour, ou bien fut-ce une nuit, ils se réveillèrent dans une hutte en bambou, entourés d'hommes, de femmes et d'enfants, tous nus, cela va de soi, dont la peau, luisante de transpiration dans la touffeur tropicale, jetait d'inquiétants reflets cuivrés. Toutefois, cette nudité contre nature ne trompa nullement les époux au point de ne pas comprendre que les naturels de cette île était indubitablement humains. En effet, cette dernière, la nudité des naturels, était agrémentée de pendentifs et de bracelets finement ciselés dans une matière qui, assuremment, était de l'or le plus pur. Juan Ramon baptisa donc cette île, Santa Cruz de Oro. Il advint que, pour une raison échappant à l'entendement, tant était pitoyable l'état de Juan Ramon et celui de son épouse, il advint donc que les naturels considérèrent ces étrangers au teint cadavérique, échappés à la fureur des océans, comme des émissaires de leur dieu venus leur annoncer des temps nouveaux. Ce que comprenant, Juan Ramon, décidé à les occire tous afin de faire main basse sur leurs possessions, mais détourné de son funeste projet par la grandeur de leur nombre, il en sortait de partout, on aurait pu croire qu'ils tombaient du ciel, Juan Ramon dit à sa femme....Voy a matar unos cuantos, por si a caso (je vais en tuer quelques uns, à tout hasard)...ce qu'ayant dit, il fit, sabrant a dextre et à siniestre avec grande fougue et plaisir, malgré son triste état, songeant, para sus adentros, qu'un bon tas de cadavres valait mieux qu'un long discours. Ce que voyant, les indigènes survivants conçurent grande peur et grand respect pour leur nouveau maître. Décidé à ne pas s'arrêter en si bon chemin, Juan Ramon engrossa les femmes et réduisit les hommes en esclavage, prenant grand soin d'en épargner une poignée à laquelle il confia la garde et l'administration de ses nouveaux sujets, tant il est vrai qu'on n'est jamais aussi bien desservi que par les siens. Quant à lui, il prit le nom d'el « Libertador ». Non, après mûre réflexion, il se baptisa, el « Illustre Libertador ». Ayant amassé une fortune des plus considérables en métaux précieux et après avoir enfermé dans un couvent, construit à sa demande, Maria Ignacia qui commençait un poil à le gonfler avec ses incessantes jérémiades, el « Illustre libertador » éprouva le mal du pays. Ses vieux parents, les charlas entre amis autour d'un bon verre, les soirées passées à gratter la guitare auprès d'un bon bûcher d'hérétiques, tout cela lui manquait. Il fit donc venir parents, cousins, neveux et amis sur son île. Pour les femmes, on avait ce qu'il fallait sur place, c'était bien suffisant pour l'usage qu'on en faisait. Au début tout alla très bien. L'or était abondant, les femmes nombreuses, le vin excellent. Et puis, le temps passant, parce que tout a une fin, il y eut moins de tout. Puis, plus rien du tout. Dans un premier temps, on pensa qu'en renvoyant sur leur île les vieux parents, décidement très gourmands, la vie finirait par reprendre un cours normal. Mais non. L'union sacrée contre les vieux ne dura qu'un temps. Bientôt frêres, cousins, neveux, amis se dressèrent les uns contre les autres, sans oublier toute une ribambelle d'enfants conçus dans le péché qui réclamèrent également leur part de tortillas. Ils ne pouvaient plus se réunir autour de la même table, sans qu'entre le gazpacho et les calamares fritos, l'un ou l'autre ne finisse les tripes à l'air.

Et ce fut l'Amérique du Sud.


Entre « First Island » et « Santa Cruz », une troisième île étirait ses côtes rocheuses: elle était baptisée « La Douce Rance », nom dont les origines se perdaient dans la nuit des temps. Robert et Simone formaient un couple d'une insolente jeunesse, ou du moins se plaisaient-il à le croire, tant le paraître surpassait l'être sur cette île où tout n'était que raffinement, joie et volupté. Le temps libre, considérable en ces lieux au point qu'on semblait y avoir oublié Dieu, était consacré aux plaisirs de la table, des bons mots et du sexe. Le reste du temps, les habitants exerçaient une activité aussi lucrative qu'inutile, qu'un esprit subtile avait qualifié de fonction publique, un jour de beuverie suivie d'une orgie particulièrement gratinée, ce qui laissait les portes ouvertes à toutes les interprétations sans en fermer aucune. Bien entendu, le couple habitait chez les parents du garçon, tous deux, malgré leur relative verdeur, à la retraite, terme lui aussi très vague englobant la fraction de la population non occupée dans la fonction publique. A rebours de nos héros firstislandais et santacruzistes, Robert et Simone n'éprouvaient nulle attirance pour l'inconnu et n'envisageaient qu'une seule navigation, celle qui les déposerait en douceur sur les rivages de la retraite. Il advint toutefois que le père de Robert tenait en réserve une certaine idée pour son fils: enrayer le déclin qui, irrémédiablement, refermait ses griffes sur la Douce Rance, en découvrant de nouvelles terres....A cette fin, il fit construire une élégante goélette dont il fit cadeau à son fils, l'encourageant dans une harangue vibrante à sillonner les mers afin qu'ayant trouvé un hâvre à leur mesure, lui et sa compagne pussent repartir du bon pied et, qui savait, faire oeuvre civilisatrice si d'aventure quelque peuplade aux moeurs indubitablement primitives y avaient élu domicile avant eux. Qu'ils s'ouvrissent au monde, que diable! Robert, impressionné par la conviction que mit son père dans son discours, accepta, sans grand enthousiasme, il est vrai, mais il n'avait pas appris à dire non. Simone, quant à elle, fut séduite par le côté « ouverture au monde » de l'affaire. Ça ne voulait pas dire grand chose, mais ça sonnait fichtrement bien. Le départ fut toutefois retardé par des problèmes administratifs de dernière minute: tout le matériel de sécurité règlementaire ( entre autres, une mongolfière, une forge portative et un éléphant de brume) n'avait pas été embarqué, en outre, les toilettes ne fermaient pas de l'intérieur et pour l'administration, tout ce qui n'était pas à l'intérieur était à l'extérieur, ce qui aurait impliqué un autre ministère, qui, hélas, n'était pas compétent en matière de navigation ultramarine. Mais grâce à la bonne volonté des uns et des autres, les choses furent règlées en un temps dont la brièveté suscita l'admiration de plus d'un. Après cinq petites années d'attente, la goélette baptisée « Vers le néant », appareilla toutes voiles dehors, cap à l'ouest. Après plusieurs semaines de navigation, Robert aperçu une bande de terre longue et étroite bordée de plages aux reflets dorés. Il baptisa l'île la  « Frite Occidentale »  en hommage à l'un des mets les plus fréquemment dégusté en « Douce Rance ». A peine eurent-ils débarqué sur la plage, déserte quelques instants auparavant, qu'ils furent entourés d'une bande de naturels vociférants et, on ne s'en étonnera point, entièrement nus. Outre les caractéristiques précedemment mentionnées, les habitants de la « Frite Occidentale » présentaient la particularité d'être, des pieds à la tête, entièrement noirs, sans qu'aucun artifice ne semblât avoir été utilisé dans l'obtention de cette noirceur qui était telle, qu'au premier regard la nudité des indigènes n'apparaissait point à l'oeil nu des visiteurs et qu'il y fallut mettre un deuxième, puis, un troisième regard même, dans le cas de Simone, avant que la nudité des indigènes, un instant masquée par leur noirceur pût apparaître en sa totalité.

Robert dit...Hum...tandis que Simone s'écriait....Oh, ils sont trop choux...

A présent les naturels formaient une ronde autour du couple tout en chantant et en frappant le sol des pieds. De temps en temps, ils s'interrompaient pour éclater de rire en se roulant sur le sable tout en se montrant du doigt les nouveaux venus. Puis ils formaient à nouveau cercle autour d'eux, les mains posées sur les épaules de celui qui les précédait et entonnant un chant, guerrier, à n'en point douter, ils reprenaient leur ronde en tortillant de la croupe. Insensiblement d'abord, irrésistiblement par la suite, le couple sentit monter en lui une force qui semblait vouloir prendre possession de leur corps.Cela fut d'abord un balancement saccadé, puis, des secousses gagnant en amplitude et en fréquence au point que, oubliant toute retenue, Simone se dépouilla de ses jupons, ce qui prit un certain temps. Robert fit de même, mais beaucoup plus rapidement, avec ses braies et tout deux, indubitablement possédés du démon, joignirent la folle sarabande où les naturels leur firent une place sans leur montrer la moindre hostilité.

Robert et Simone passèrent les mois suivants dans le village que les naturels avaient établi à l'intérieur de terres. Ils ne manquaient trop de rien sans jamais rien avoir en trop. A la vérité, sans leurs nouveaux amis ils seraient mort de faim. Dans ces conditions, se rappelant le discours du père, Robert se demanda quelle oeuvre civilisatrice pourrait bien être la sienne. De leur côté, les indigènes, après s'être appropriés le contenu des cales de la goélette, paradaient, les femmes en robes à crinolines et les hommes en chemises à jabots, la tête couverte de chapeaux à plumes, tandis que les deux étrangers avaient définitivement adopté la nudité la plus absolue dans leur quotidien. Un jour, le chef du village s'étant pris d'une sorte d'affection amusée pour les deux dulcirançais, il fit venir Robert dans sa case. Ce dernier, doué pour les langues, bien qu'il n'eût jamais à parler que la sienne, maîtrisait parfaitement l'idiome des frités occidentaux. Le chef s'adressa donc à lui en ces termes...Bon, les conneries ça suffit. Il va falloir nous civiliser maintenant...N'ayant jamais su faire grand chose de ses dix doigts, Robert se trouva bien dépourvu devant la demande du chef. Il réfléchit longuement, réfléxion qui porta ses fruits, puisqu'il répondit...Je sais ce que je vais faire, je vais vous administrer! Vous serez tous fonctionnaires...Le chef cracha sur le sol de terre battue un long jet de salive...Fonctionnaire? Mouais ça me branche assez....Puis gesticulant vers le bas ventre du jeune homme....Va falloir que vous me couvriez tout ça, toi et ta femme. Maintenant qu'on est civilisés, ça la fout mal de se balader à poil....Après s'être vêtu, Robert fit construire une grande case de plusieurs étages, barrée d'un panneau annonçant « Administration générale de la Frite Occidentale », dans laquelle chaque frité occidental, homme ou femme, put avoir son bureau. Grâce à son savoir faire, l'île fut désormais remarquablement administrée. Simone, de son côté, ouvrit une école où tout un chacun put apprendre à lire et à écrire et surtout, à se convaincre, qu'il existait, au-delà des mers, une île où se trouvait leur mère patrie à tous. Civiliser les indigènes de l'île s'avéra une tâche beaucoup plus simple que tout ce que Robert et Simone avaient pu imaginer. Bientôt, à l'instar de leur administrateur, ils parlèrent le langage de la raison: congés, repos hebdomadaire, retraite.

Survint alors une famine comme les frités occidentaux n'en avait encore jamais connue. Grâce à Robert, la famine fut gérée de main de maître: on prit tous les décrets et contre-décrets qui s'imposaient. On instaura un rationnement sévère, d'autant plus sévère qu'il n'y avait plus rien à manger et donc plus rien à rationner car, tous les frités étant devenus fonctionnaires, plus personne ne travaillait aux champs ou n'allait à la pêche. Soucieux de ne pas revenir sur les acquis de ses administrés, Robert envoya une supplique à son père, comment, peu importe, ceci est un conte, supplique où il ne réclamait pas la venue de cousins ou de neveux, il avait déjà bien assez d'administrés, mais l'envoi, en grande urgence, de vivres en quantité. Le père, heureux de voir son fils s'impliquer, dans quoi, il s'en foutait, pourvu qu'il s'impliquât, le père fit donc diligence et envoya par retour du courrier quelques tonnes de spécialités dulcirançaises, qui, une fois consommées, achevèrent définitivement de civiliser les frités occidentaux. Il s'engageait, en outre, à fournir régulièrement l'île en toutes choses nécessaires à sa survie. Vingt années s'écoulèrent ainsi dans une langoureuse somnolence, sans qu'on pût imaginer un seul instant que les choses pussent changer ni en bien, ni en mal. Et puis tout s'arrêta. Sans explications, ni clauses de style, Robert fut rappelé par son père en sa lointaine patrie sur un ton qui n'admettait aucune réplique. Ce fut avec des sentiments mêlés que les anciens administrés regardèrent s'éloigner la goélette qui emportait pour toujours l'ex-administrateur, son épouse et ses dix enfants. Tout cela était si brutal. Ils éprouvèrent bien une pointe de regret. Ils avaient fini par s'attacher à ces drôles de blancs, mais dans l'ensemble, ils étaient plutôt satisfaits de se retrouver entre eux. Mais jamais les choses ne reprirent leur cours normal. Après l'interruption des envois de vivres, il fallut bien se remettre à la culture et à la pêche, mais le coeur n'y était plus. On avait perdu la main, les terrains laissés en friche étaient retournés à l'état sauvage, jusqu'aux poissons qui semblaient s'être éloignés de l'île. Le chef ,devenu bien vieux, s'était adjugé le bureau de l'ex-administrateur. Les locaux tombaient en ruine. Que faire? Si cela continuait, ils allaient tous y passer. Un jour, tout en fouillant dans un tiroir pour voir s'il ne restait pas un peu de tabac à chiquer, le chef tomba sur une carte marine où figurait la « Douce Rance ». Il fit venir son adjoint et lui montra la carte....Tu te rappelles de ce que nous répétait sans cesse la petite blanche en parlant de son île?...Le bras droit réfléchit un moment...Les congés payés?...Non....Primes de panier?....Non, non, tu n'y es pas du tout. C'était un truc vraiment énorme. Allez, cherche bien....Désolé, chef, je ne vois pas....La MERE PATRIE! Notre mère à tous, ça ne te rappelle rien?...Ah, mais bon sang, c'est bien sûr! La mère patrie, c'est vite dit! La mère partie, ouais!...Ravi de son bon mot, l'adjoint éclata d'un rire tonitruant sous le regard glacé du chef qui n'était pas d'humeur à supporter son l'humour à deux bananes...Bon, c'est fini, oui? Dis-moi plutôt si tu serais capable de nous construire un grand bâteau?...

Et ce fut la décolonisation. 

23 avril 2009

Les naufragés de la pampa

 

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La croisière sur le « Terra Australis » me laissa un goût d'inachevé, de frustration profonde. Je touchai du doigt, en ce bout du monde battu par les vents, sans pouvoir m'y arrêter, des paysages d'une beauté bouleversante et d'une cruauté parfaite. J'aurais voulu être plus vieux d'une centaine d'années, quand débuta réellement l'aventure de la colonisation de ces parages inhospitaliers. Anglais, écossais, allemands, serbes, français même, il vinrent par milliers entassés dans les câles de vapeurs poussifs dans l'espoir d'une vie meilleure et ne trouvèrent souvent que le froid, la neige, la solitude, la mort parfois, la peur toujours, perdus, seuls, au milieu d'estancias demesurées, mais tout était demesuré dans ce pays, n'ayant pour seuls compagnons que leur cheval et quelques milliers de moutons dont la laine d'une qualité exceptionnelle viendrait vêtir la bourgeoisie émergeante d'une Europe en pleine mutation.


J'ai toujours aimé la nature, pas la nature domestiquée des écolos-bobos, celle qu'on a mise en cage, non, celle-là je la laisse aux citadins. Je parle de la nature telle qu'elle existe depuis le commencement des temps, celle qui nous fait dire, il y a mille ans, dix mille ans, cent mille ans, les choses devaient être telles que je les vois aujourd'hui et dans dix mille ans, rien n'aura changé. Ils ne sont pas si nombreux dans le monde, les endroits qui nous inspirent pareille réflexion. Les terres bordant la partie occidentale du détroit de Magellan et celles jouxtant le canal de Beagle en font partie, là où la cordillère des Andes vient mourir, là où se rencontrent les deux grands océans. Pas de routes, pas de ports, pas d'aéroports. Les rares tentatives faites par l'homme pour y établir une présence permanente furent vouées à l'échec. Qu'y ferait-on de toute façon? Il n'y a que des forêts impénétrables, du roc et des glaciers. La vision de ces mers de glace se disloquant avec fracas dans une autre mer faite d'eau cette fois, faisait se taire jusqu'aux intarissables brésiliens, quand, laissant le « Terra Australis » à distance respectueuse, nous quittions le bord pour embarquer sur des Zodiac afin d'approcher, au fond d'un seno (sortes de fjords), ces ventisqueros (glaciers) en pleine débâcle. Un bloc de glace se décrochait, puis un autre et un autre encore, engendrant de petits raz-de-marée, sur lesquels les marins, poussant les moteurs à fond, nous faisaient surfer avec un plaisir évident. Dans mon enthousiasme (indétectable, cela va de soi), j'allais jusqu'à pardonner à mes compagnons de voyage leur superficialité mondaine, quand, émus par ce spectacle, je voyais se peindre sur leurs visages une joie enfantine mêlée de terreur. Le reste du temps, profitant d'une météo jugée exceptionnelle pour la saison, je le passais accoudé au bastingage, transpercé par un froid qui m'engourdissait les sens, occupé à m'imprégner de ces paysages qui défilaient lentement, conscient que jamais je ne les reverrais, il est des expériences qui ne gagnent pas à être répétées.


L'escale à Ushuaia, cet ancien centre pénitencier, fut pour moi l'occasion de vérifier une fois de plus que l'homme se montre d'autant moins capable de ne pas souiller son environnement que celui-ci l'écrase de tout le poids de sa beauté. Évidemment, mes compagnons de voyage ne partageaient pas mon point de vue: après trois jours de sevrage urbain, ils se jetèrent avec enthousiasme dans les rues de cette ville sans charme autre que celui d'être la municipalité la plus australe au monde, Puerto-Williams, légèrement plus sudiste, n'étant pas à proprement parler une ville mais une grande base militaire chilienne. Il y avait aussi les boutiques « duty free ». Je n'ai jamais compris la frénésie qui s'empare de l'acheteur à la simple vue de ce label, mais ai souvent constaté qu'en dehors de quelques produits d'appel, les prix pratiqués dans ces magasins étaient identiques, voire supérieurs, à ceux pratiqués par le commerce normalement taxé.

Un incident amusant vint toutefois émailler cette journée passée dans la ville fétiche de Nicolas Hulot. On embarqua les volontaires dans un bus afin qu'ils eussent une vague idée de la nature fuégienne et surtout dans le but de leur faire visiter un élevage de Saint-Bernard où une collation typiquement argentine devait leur être servie. Le bus, plus tout jeune, était conduit par un argentin au verbe haut pour ne pas dire fort en gueule, la cinquantaine argentée, le cheveu gominé, le teint couperosé. Avant de démarrer son bus, il se présenta, Jusepe, meilleur conducteur de l'hémisphère Sud, poète, écrivain, conteur, chanteur, joueur de bandonéon, danseur de tango, séducteur et surtout patriote indéfectible, à lui tout seul il se faisait fort de reconquérir las Malvinas qui, comme nous le rappelaient des panneaux disposés tous les cent mètres, étaient incontestablement argentinas. Mais avant de nous immerger dans la pampa, il voulait savoir s'il y avait des français dans le groupe. Les brésiliens me dénoncèrent avec délectation. Jusepe parut déçu...Comment! Un seul français? Et comment s'appelle ce français? Como? Plus fort! Ah Esteban! Mais ce n'est pas un prénom français, ça. Je peux donc le laisser libre....Il exhiba alors une corde soigneusement lovée à un public ravi et tout acquis...Parce que les français, d'habitude je les attache!...Suivi ensuite une longue tirade sur l'abomination que représentaient les français en voyage, indisciplinés, jamais contents, toujours en retard, pingres, ah los norteamericanos ou los alemanes ça oui, c'était de bon clients. ....Et les brésiliens?....se récrièrent en choeur mes compagnons de voyage. Jusepe évalua d' un coup d'oeil le contenu de son bus et vit de quel côté soufflait le vent...Heu, les brésiliens? Bien, très bien...


Après deux heures de route, nous atteignîmes une pampa gorgée d'eau située sur une sorte de plateau. Voulant nous faire profiter de la vue, Jusepe arrêta son bus et fit débarquer les passagers qui le souhaitaient. Quelques personnes âgées choisissant de rester à bord, le chauffeur laissa donc tourner le moteur pour assurer le fonctionnement du chauffage. Nous grâvîmes sous la pluie une petite éminence d'où nous ne vîmes pas grand chose d'autre que ce que nous voyions depuis plusieurs heures déjà, des nuages. Cela ne découragea nullement le sémillant chauffeur qui, écartant les bras, entonna d'une voix de stentor une chanson larmoyante, dont les paroles furent emportées par le vent. Puis, venu de la route, il y eut un bruit étrange, une sorte de long pet déchirant. Tandis que le ténor continuait à défier les éléments, assourdi par le son de sa voix, nous vîmes clairement, comme dans une sorte de cauchemar, le bus garé au sommet d'une légère côte se mettre à bouger, lentement d'abord, puis, gagnant progressivement de la vitesse, dévaler à reculons la pente. Quelques clameurs désolées s'échappant de l'intérieur du véhicule donnèrent à la scène une dimension dantesque. Laissant l'autre imbécile s'époumonner dans la pluie et le vent, nous nous lançâmes tous à la poursuite du bus fou. C'est que certains y avaient laissés leurs vieux parents et d'autres leur matériel photographique beaucoup plus récent. Évidemment, c'était absurde, mais nous ne pouvions rester là, les bras croisés, tandis qu'une poignée de vieillards se voyaient confrontés à un destin funeste. Relativisons. La pente était douce, la route, déserte et droite, bordée d'une pampa spongieuse. Pas de précipice en vue. Tandis que nous courions sur la route à la poursuite du bus en un groupe de moins en moins compact du fait du lâchage des moins valides, de brêves embardées du véhicule nous firent comprendre qu'un intrépide vieillard tentait de s'en rendre maître et que les freins ne fonctionnaient plus, sinon il s'en serait servi. Le grincement caractéristique d'une vitesse qu'on essayait de passer en force nous conforta dans cette inquiétante certitude. Finalement, le conducteur improvisé eut la bonne idée de quitter la route pour pénétrer, toujours en marche arrière, dans la pampa où le pasto coiron (herbe épaisse) et l'irrégularité du terrain freinèrent le bus qui finit par s'arrêter au bout d'une centaine de mètres sans dommages apparents ni pour les passagers ni pour la machine. Quand nous arrivâmes, passablement essoufflés, à la hauteur du bus, Herb, un octogénaire américain du Minnesota, trônait sur le siège du conducteur, entouré d'une demi-douzaine de groupies brésiliennes du troisième âge, certaines remerciant le Seigneur agenouillées à ses pieds, ceux d'Herb pas ceux du Seigneur, bien que l'état de confusion extrême dans lequel se trouvait ces dames larmoyantes eût pu engendrer dans leur esprit troublé une provisoire inversion des hiérarchies, d'autres s'étaient emparées des mains aux veines saillantes de leur sauveteur et les baisaient avec ferveur. Je réalisai alors deux choses: pour six dames d'un âge certain encore en vie, ne subsistait qu'un seul mâle du même âge et une fois franchie une certaine limite dans l'échelle du temps, on ne pouvait plus parler de peur de la mort mais de terreur absolue de la mort. C'est ainsi que nous ne vîmes jamais l'élevage de Saint-Bernard et que nous ne goûtâmes pas aux joies d'un repas typiquement argentin. Ce fut l'estomac vide que nous regagnâmes le « Terra Australis », après bien des heures passées à attendre un bus de secours alerté par radio, heures durant lesquelles une sorte de fraternité s'instaura entre les naufragés de la pampa, transcendant les nationalités, les langues, les générations, pas les races, quand même, nous étions tous outrancièrement blancs, ni les barrières sociales, nous étions tous passablement riches. Toutefois, cette brêve fraternité ne résista pas à l'apartheid qui s'était instauré, depuis le départ, dans la salle à manger du « Terra Australis ». 

 

19 avril 2009

Terra Australis

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Le Terra Australis n'était pas à proprement parler un paquebot, mais un promène couillons fluvial reconverti en promène couillons austral. D'une soixantaine de mètres de long, il accueillait une centaine de passagers. Au printemps et en été, il proposait des croisières en Terre de Feu. L'hiver, il officiait sur le Rio de la Plata séparant l'Argentine de l'Uruguay. La croisière que j'avais hâtivement achetée à La Serena et qui, aux dires de la propriétaire de l'agence de voyage, devait m'exposer à des « sensaciones inolvidables », de toute façon tout plutôt que le désert, cette croisière devait me mener de Punta Arenas à Ushuaia et Puerto Williams en passant par le détroit de Magellan et le canal de Beagle pour me ramener par la même route, au bout d'une semaine, à mon point de départ , ce qui était passablement stupide mais je n'avais rien trouvé d'autre pour tuer le temps et dépenser mon argent. La patronne de l'agence me confia que cette croisière avait des connotations scientifiques sans que je susse très bien ce qu'elle voulait dire par là.

Ce matin là, à l'hôtel « los navigantes », je m'éveillai d'un sommeil rempli de crabes géants avec ce sentiment fait de crainte et d' expectative qui était le mien avant d'aborder une nouvelle année scolaire, dans ma lointaine enfance. Si j'avais bien fait la moitié du tour du globe sur mon petit voilier d'une dizaine de mètres, persistant dans la voie maritime une fois arrivé en Polynésie en armant un thonier à peine plus grand, je dois avouer que je n'avais encore jamais fait de croisière sur un vrai bâteau. A mon arrivée aux Marquises, j'avais bien emprunté une de ces goelettes (un cargo en fait) reliant le lointain archipel à Tahiti, mais les quatre jours passés sur le pont avec les autres passagers, exposé aux embruns, au soleil et à la pluie, m'alimentant de riz et de poisson dévorés avec les doigts dans une gamelle en fer blanc, ces quatre jours, dis-je, ne m'avaient pas vraiment laissé un arrière goût de croisière. De fait, ils ne me changèrent que fort peu de mon ordinaire de marin. Ce fut donc habité d'une certaine exaltation, invisible à l'oeil nu et même à l'oeil habillé, que je me présentai très en avance dans l'humble local servant de terminal au « Terra Australis » dont je devinai la silhouette un peu pataude, plus loin, sur les quais. Une jeune fille en uniforme m'accueillit très courtoisement et me délesta de mon passeport tout en me tendant une chemise frappée aux armes de la compagnie remplie d'une foultitude de documents....Quand, vous aurez un moment don...elle consulta mon passeport....don Esteban. Rien ne presse....Ah, j'étais rétabli dans mes titres et prérogatives, tout allait bien. J 'attendis donc devant le comptoir, un sourire idiot aux lèvres, qu'elle me rendît mon passeport. Mais après l'avoir brièvement consulté, elle avait rayé mon nom sur une liste, puis l'avait mis dans une mallette qu'elle avait refermé en brouillant la combinaison. Un doute horrible s'insinua dans mon esprit quand elle me dit....Vous pouvez aller vous asseoir dans la cafétéria, Don Esteban, on va venir prendre votre commande. Dès cet instant, todo es incluido (tout est compris).... Oui, mais moi je ne comprenais toujours pas...Heu et mon passeport, vous ne me le rendez pas?...Elle me regarda avec indulgence....Claro que si, mais à la fin de la croisière. On procède ainsi avec tous les passagers. C'est pour vous simplifier les formalités d'entrée et de sortie lors de nos escales en Argentine. . N'ayez crainte, nous sommes au Chili pas au Pérou...Oui, oui je connaissais la chanson. Mais de là à laisser le précieux document en des mains inconnues. L'armateur craignait-il que nous désertions au cours de la croisière? Serions nous enchainés en fond de câle, nourris de carcasses de centolla? Il faut savoir qu'à l' étranger nous n'existons que tant que nous possédons un passeport. Une fois celui-ci disparu, que ce soit du fait d'un vol ou d'une perte, nous cessons tout simplement d'appartenir à l'espèce humaine. Pfuit. Y a plus. Inutile d'aller pleurnicher au consulat ou à l'ambassade, puisque la première chose que le fonctionnaire zélé, en général un attaché de quelque chose, nous demandera pour prouver notre citoyenneté au-delà de tout doute raisonnable, sera justement le document que l'on vient de nous voler ou que nous venons d'égarer. Il ne restera plus alors au malheureux sans-papier qu'à se faire sepuku, de préférence sur le lieu même de la négation identitaire, avec son couteau suisse qui jamais ne le quitte, prenant grand soin de répandre la plus grande quantité de tripaille sur le bureau et les documents de l'attaché qui, fort embarrassé de ce fâcheux contre-temps, verra sa journée ruinée.

D'un naturel discipliné, j'obtempérai donc, non sans m'être retourné à plusieurs reprises, nourrissant le fol espoir que l'employée allait me rendre le précieux document, me sentant plus nu qu'un ver, pour autant qu'un ver puisse ressentir une nudité quelconque. Mais à chaque retournement elle me dispensait le sourire énigmatique d'un sphinx encore pourvu de narines. Les premiers passagers commençaient à arriver en petits groupes ou en couples, jamais individuellement. Ils avaient en commun le fait d'être brésiliens et de s'esclaffer à chacune de leur parole comme si le fait de constater qu'il s'était remis à pleuvoir ou qu'il était une heure de l'après-midi renfermait une vérité d'une drôlerie incommensurable. Les tables de la cafétéria étant en nombre réduit, un couple me demanda s'il pouvait prendre place à la mienne, je fus un instant tenté de répondre non, juste pour voir si cela mettrait un terme à cette agaçante bonne humeur, mais bien évidemment je répondis, por supuesto. Tout en s'asseyant, ils me tendirent la main...Joao hahahaha. Rosalinda hahahaha....Je broyai donc leur dextre, histoire qu'ils n'aient plus envie de renouveler l'expérience, je n'aime pas toucher les gens. Evidemment mon sens du partage n'alla pas jusqu'à partager leur hilarité. Je leur lançai un regard glacial en grognant, Esteban, mucho gusto, avant de retourner à la lecture de « Golfo de penas » de Francisco Coloane, dont les personnages n'étaient pas précisement des marrants. Un instant déconcertés, mes brésiliens choisirent de m'ignorer en me tournant le dos pour aller mêler leurs éclats de rire stridents à ceux de leurs concitoyens. Peu après, il y eut une sorte de commotion provoquée par l'arrivée d'un groupe d'une dizaine de personnes composé d'un vieillard accompagné de jeunes gens des deux sexes tous revêtus de ponchos et de bonnets péruviens. On aurait dit une secte. Après avoir lancé un regard circulaire sur la cafétéria remplie de brésiliens hilares, le patriarche lança à ses disciples...We are in the wrong place, let's wait outside....Le petit groupe ressortit donc pour attendre sous la pluie. Le vacarme devenant infernal dans la cafétéria, on aurait dit une cage remplie de singes hurleurs, je décidai d'aller prendre l'air à mon tour. Les membres de la secte étaient disséminés sur le quai, chacun arborant sur le visage l'expression abattue de celui qui participe à une veillée mortuaire. Entre les jouisseurs et les pénitents, la croisière s'annonçait amusante. J'appris plus-tard que le gourou était un professeur de lettres américain accompagné de quelques élèves méritants partis à la recherche des derniers indiens Onas, noble quête s'il en fût, mais pourquoi précisément sur le « Terra Australis »?

 

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15 avril 2009

Où l'on ne refait pas le monde

 

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J'aurais voulu dîner sur le port, dans une de ces auberges fréquentées par les marins, pleine de papas fritas et de drâmes, mais la pluie me surprit et je courus me réfugier à mon hôtel, le seul endroit dont je connusse avec certitude la direction. Passant devant le concierge en coup de vent, je fis irruption dans la salle de restaurant (quand j'ai faim, j'ai faim), vide à cette heure et à toutes les autres, supposai-je. Une dizaine de tables étaient mises, quel optimisme, je choisis donc celle qui jouxtait un joli poêle à bois par la porte vitrée duquel je voyais danser d'espiègles flammes jaunes qui me réchauffèrent les yeux plus que le corps. Dehors, le vent qui jusque là sifflait se mit à produire un bruit semblable à celui d'un train lancé à pleine vitesse sur des rails. Je n'entendis donc pas le concierge s'approcher de moi et ne me rendis compte de sa présence que lorsqu'il me tendit une chemise cartonnée dans laquelle se trouvait une carte dont le contenu n'avait pas du varier durant les cent dernières années. Malgré moi, je sursautai. Même debout, le concierge semblait encore assis. Une atrophie du bassin et des jambes sans doute. Je sélectionnai une centolla (crabe d'un mètre d'envergure) à la mayonnaise et des chuletas de cerdo (côtelettes de porc). Ce fut le camarero simplet qui me servit. Pour l'occasion, il avait endossé une veste bordeaux élimée et me gratifiait à chacun de ses passages d'un éclat de rire dément. Enfin, il ne renversa rien sur moi, c'était déjà ça. La centolla était bonne, par contre les chuletas étaient dures et sèches au point qu'en attaquant l'une je dérapai avec mon couteau et envoyai l'autre valser au pied d'un oranger en pot d'une vigueur tout à fait surprenante. Je jetai un coup d'oeil du côté des cuisines. Personne.Communiquant avec la réception, la porte vitrée dont les doubles battants se croisaient en émettant un couinement désagréable, scouitch-scouitch, restait elle aussi obstinément fermée. Je me levai, fis quelques pas et ramassai la chose cartonneuse. On aurait pu tuer quelqu'un avec ces chuletas. Comme j'allais regagner ma place, j'entendis le couinement délateur et vis la porte s'ouvrir sur un curé en soutane. D'un geste prompt mais néanmoins précis, j'enfournai la chuleta dans la poche droite de mon tout nouveau pantalon « grand froid », une chose assez disgracieuse, large, confectionnée en un matériau indéterminé à la texture rêche. Je feignis m'âbimer dans la contemplation d e l'oranger. En passant à côté de moi, l'homme d'Eglise me salua courtoisement, salut auquel je répondis de la même manière tout en priant le ciel qu'il ne lui vînt point à l'esprit de me serrer la main que j'avais fort poisseuse, car si la chuleta était sèche ce n'était pas faute de l'avoir enduite d'une épaisse couche de sauce brunâtre. La côtelette était restée imperméable à toute forme de cuisson, voilà tout. Le padre alla s'installer à la table voisine de la mienne. D'une démarche légèrement compassée, produit du contact entre l'os de la chuleta et ma cuise droite, je regagnai ma table, juste à temps pour voir « l'homme qui marchait assis » faire irruption avec la carte....Ah padre! Je suis désolé. Pas d'almejas a la parmesana ce soir....Oh!...Oui, je n'ai pas eu le temps d'aller au marché, avec tous ces clients, vous savez ce que c'est...Non, le padre n'avait pas l'air de savoir ou il s'en fichait, lui ce qu' il voulait c'était ses almejas a la parmesana (palourdes au fromage, trèèèèès bon). Il tripotait le menu d'un air furieux...Alors que me proposez-vous à la place, don Evaristo....Nous avons une excellente centolla...Oh la barbe, encore de la centolla...Mais elle est vraiment très fraîche...Se tournant vers moi, don Evaristo me lança un regard désespéré...Ce monsieur en a pris, demandez-lui...Je confirmai...Estupenda, la centolla...Don Evaristo me remercia d'un hauchement de tête...Ce monsieur est français...Puis, en me tapotant familièrement l'avant-bras, il me chuchota...Je vais vous mettre un peu d'Aznavour...Le padre lança avec résignation le menu sur la table...Ah, dans ce cas, si un français trouve votre centolla excellente, c'est qu'elle doit vraiment l'être. Et pour la suite?...Une fois de plus, le concierge se tourna vers moi ou plus exactement vers mon assiette...Ah, vous avez de la chance ce soir, padre, nous avons d'excellentes côtelettes de porc...Là c'était trop me demander. Profitant d'un moment d'inattention du concierge, je secouai frénétiquement la tête en signe de dénégation et pointai le pouce vers le bas. Finalement le padre prit une sôle meunière.Après tout, le Nouveau Testament parlait de pêche miraculeuse mais restait obstinément muet sur toute tentative de multiplication de côtelettes de porc.



Tandis que le concierge disparaissait dans la cuisine...Ah, dios mio, avec tous ces clients, je n'ai plus ma tête..., la complicité née entre entre le padre et moi du fait de cette tentative d'empoisonnement avortée, se mua en conversation, faite de platitudes dans un premier temps qui laissèrent bien vite place à des propos de fort bonne tenue. Avec ses cheveux poivre et sel coupés en brosse et son visage énergique taillé à la machette, le padre me rappelait furieusement le supérieur du petit séminaire où je passai huit longues années. C'était un homme sans concession avec le règlement et la discipline, mais, on me pardonnera le lieu commun, aussi juste que Salomon. Je conserve de ce séjour qui me fit passer des rivages de l'enfance à ceux de l'âge adulte, un mauvais souvenir même si je m'en souviens très bien. Jusqu'à l'adolescence mes camarades (que je n'aimais pas et qui me le rendaient bien) et moi, nous vécûmes dans un état de terreur permanente qui laissa place, vers la puberté, à un ennui sans nom. Oubliés de tous, nous avions l'impression d'être devenus invisibles et de vivre dans un monde parallèle. Pour les études, rien à dire, nous dépassions de cent coudées nos camarades du public. Aux examens passés en terra incognita (les lycées de la région), les examinateurs, hommes et femmes de gauche pourtant, ne cachaient pas leur plaisir de nous avoir en leurs murs. Selon la matière, nous discourrions en latin ou en allemand avec eux, alors même que nos condisciples du public ne savaient qu'ânonner quelques monstrueuses absurdités. Je me souviens qu'au BEPC (requiescat in pace), l'examinatrice de latin faillit avoir un orgasme alors que je scandai les premiers vers de l'Eneide, de mémoire, bien évidemment. Quant à être armé pour affronter le monde moderne qui n'avait, déjà, que faire de la culture, c'était une autre histoire. Je me demande d'ailleurs si toute ma vie passée à voyager dans d'étranges contrées, ne fut pas une manière, agréable certes, de fuir ce monde qui me répugne autant qu'il me fascine. Je n'ai jamais pu me départir, non plus, de ce goût pour l'austérité et l'abstinence en tous genres qu'on nous inculqua dès notre plus jeune âge. Jamais je ne fus réellement capable d'exprimer ma joie ou ma peine, ni même ma colère. Toute ma vie je ne serai qu'un pince sans rire cynique et froid.


Tout cela je l'expliquai au padre, tandis qu'avec sa dentition de carnassier il attaquait avec férocité les pattes du crustacé géant. Depuis que les portes du petit séminaire s'étaient refermées sur mon enfance après avoir fait de moi un bachelier, je n'avais plus eu aucun contact avec la religion. La vision d'un prêtre, surtout s'il porte soutane, me fait sourire, mais aussi, allez savoir pourquoi, me rassure. « ...Ein Marchen aus alten Zeiten... » comme dirait Heinrich. Et le padre avait l'air rassurant en diable. Pas cet aspect gourmé, rondouillard et rose du curé de caricature, mais tout au contraire, celui d'une âme forte qu'on imaginait le goupillon dans une main, le sabre dans l'autre, convertissant les foules paiennes d'une voix tonitruante dans un latin de cuisine où les r et les jotas s'entrechoquaient comme les pierres dans un fleuve en crue. Saisissant l'occasion de cette nuit fuégienne, entre vent et pluie, je lui posai cette question que jamais auparavant je n'avais osé poser à un homme d'Eglise, non parce qu'elle me tourmentait véritablement, mais juste par curiosité, un peu comme lorsqu'on demande à un écossais s'il porte un slip sous son kilt....Padre, croyez-vous en Dieu?...


Les bons pères du petit séminaire n'abordaient que rarement les questions de fond quand il s'agissait de religion , plus à l'aise dans la Rome ou la Grèce antiques que dans les arcanes de la gnose. Nous avions bien un cours de religion, mais il nous était délivré par un illuminé, dans le bon sens du terme, qui voyait Dieu partout, sous la moindre table ou chaise, dans l'air, l'eau, les petits oiseaux. En plein hiver, alors que lui-même ne portait qu'une lègère chemise grise et un pantalon de toile, mais pas de soutane, il nous faisait éteindre les radiateurs de la salle de classe et ouvrir grand les fenêtres tout en hurlant....Eveillez-vous à Dieu, enfants de peu de foi...En d'autres moments, il mimait avec délice la crucifixion, se contenant à grand peine au premier clou, gémissant fortement au second et se laissant aller franchement au troisième, le plus douloureux, en poussant un rugissement effroyable qui nous terrifiait. Comme on le voit, l'existence de Dieu n'était pas "questionable" dans une telle atmosphère.



Le padre m'avait écouté jusque là avec bienveillance, m'interrompant parfois pour me faire préciser l'un ou l'autre point de mon récit, riant souvent, un rire puissant, car si je ne ris pratiquement jamais, je fais parfois rire les autres, je ne sais pas pourquoi.

A l'énoncé de ma question, il ne dégaina aucun crucifix pour me le coller sous le nez en hurlant....Vade retro satanas...Non. Il eut tout juste l'air étonné. Choqué. Déçu. L'expression de son visage me disait clairement...Je te prenais pour un gentil homme. Alors pourquoi?....Il s'acharna un instant sur un morceau de patte récalcitrant, utilisant le manche de son couteau en guise de masse avant de finalement lâcher, comme à regret...Por supuesto que si... (evidemment, oui)...De mon côté, tout en dégustant mon « suspiro limeno » (une patisserie pleine de crème) qui avait, avec bonheur, remplacé les affreuses chuletas, je me sentis un peu frustré... Ah, c'est tout?...Je sentis l'autre s'échauffer...Vous espériez quoi? Que je vous réponde non? Un strip tease théologique de ma part? Des photos de Dieu et moi, bras dessus, bras dessous....Non, mais vous auriez au moins pu me dire que vous vous posiez tous les jours la question au saut de lit, c'est la réponse classique des curés de télénovelas...Le padre éclata de rire, puis, troussant sa soutane jusqu'à la ceinture, il extirpa d'une poche de son pantalon un mouchoir dans lequel il se moucha bruyamment. Toujours hilare, il pointa son index vers moi....Ah, vous m'avez bien eu! J'ai cru un instant que vous étiez sérieux....

En rentrant dans la chambre où règnait une douce température tropicale, apparemment le fou n'était pas aussi fou que ça, j'ouvris la fenêtre, vérifiai que personne ne passait dans la rue et jetai la chuleta naufragée aussi loin que je pus. Un chien errant et ils étaient nombreux, étonnemment bien nourris et familiers, saurait en faire bon usage.

 

 

 

14 avril 2009

Crépuscule austral

 

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A peine les portes du 737 de la Lan Chile furent-elles ouvertes, que les quarantièmes s'y engouffrèrent en rugissant. L'hôtesse nous avait prévenus...Rafales à cent kilomètres heure, faites attention en quittant l'avion, tenez fermement vos chapeaux, les enfants et les personnes âgées.Après un vol de quatre heures sans histoires depuis Santiago, nous avions été pris dans des williwaws (rafales puissantes tombant des montagnes) peu avant d'attérrir, qui avaient projété l'appareil en tous sens, la routine si l'on se fiait au calme qu'affichaient les passagers. De manière étrange, les secousses ne cessèrent pas lorsque l'avion s'immobilisa devant les bâtiments vétustes de l'aéroport de Punta Arenas. A sa descente de l'appareil, une petite dame d'un certain âge fut hâppée par le vent. Elle perdit dans un premier temps son chapeau cloche, puis les rafales lui firent perdre pied et l'envoyèrent rouler sur la piste, ce que voyant un bagagiste accourut vent arrière, son blouson gonflé par les bourrasques, et réussit un fort bel arrêt du pied, les passagers se retenant à grand peine de pousser l'interminable GOOOOOOOOOOOOAL sud américain. Ayant réintégré dans nos rangs la dame passablement échevelée et déchapeautée, mais la pauvre chose mauve (le chapeau pas la dame) devait déjà flotter à la dérive dans le détroit de Magellan, nous nous serrâmes les uns contre les autres tels de manchots empereurs pris dans le blizzar et, d'une démarche incertaine, nous réussîmes à atteindre le terminal.


Le chauffeur de taxi, tout en me conduisant à mon hôtel, m'apprit que j'avais de la chance d'arriver par une si belle journée printanière, la semaine passée on avait enregistré des chutes de neige avec des vents de deux cents kilomètres à l'heure qui avaient obligé les autorités à fermer l'aéroport. Pourtant le ciel charriait d'énormes cumulonimbus dont la noirceur était très peu printanière. Comme pour confirmer mes appréhensions, une pluie horizontale se mit à tomber, oblitérant toute forme animale et minérale située à plus de dix mètres de nous, sans calmer pour autant les ardeurs printanières de mon chauffeur. Mon taxi était équipé d'un système que je n'avais jamais vu avant et que je ne vis plus jamais après. Il faut savoir qu'au Chili la vitesse est limitée à cent kilomètres sur tout le réseau routier, ce qui sur certaines portions de la ruta cinco est un véritable supplice. Contrairement à ce qui se passe dans le reste de l'Amérique latine, cette mesure est relativement respectée, sauf par mon chauffeur patagon. Sur ordre des autorités compétentes, on avait donc équipé son véhicule d'une alarme sonore puissante qui se déclenchait chaque fois qu'il dépassait la vitesse maximale autorisée. Il disposait alors de trente secondes pour ranger son taxi sur le bas côté de la route, lapse de temps au terme duquel le moteur était automatiquement coupé. La punition (el castigo), comme l'appelait mon chauffeur; durait dix minutes durant lesquelles il était impossible de redémarrer le moteur. Comme le bougre semblait avoir le vice chevillé au corps, nous mîmes un temps considérable pour franchir les dix kilomètres d'excellente route séparant l'aéroport de la ville, puisque nous fûmes punis à trois reprises. Je profitai de ces périodes de pénitence forcée pour parfaire mes connaissance de la région. En résumé, le mouton n'était plus ce qu'il avait été et lorsqu'il ne neigeait pas, il pleuvait. Sinon, avec un peu d'imagination, même beaucoup, je pouvais considérer que sous ces nuages aux formes diverses, derrière ces rideaux de pluie, se cachaient les plus beaux paysages au monde. La Polynésie commençait déjà à me manquer!


L'hôtel « Los Navegantes » où j'avais réservé une chambre pour mon unique nuit à Punta Arenas, fut, comment dire, un choc, pas nécessairement traumatisant, mais un choc quand même. Il était à lui tout seul un condensé de toutes mes expériences les plus calamiteuses en matière d'hôtellerie. D'abord, c'était un immeuble vétuste situé dans une rue fréquentée. Donc bruit. Le concierge qui m'accueillit avait du être conçu dans cet immeuble alors qu'il était encore en construction. Enkysté derrière un comptoir poussiéreux, il ne se leva pas à mon entrée mais se contenta de lever deux yeux fatigués par dessus les verres de ses lunettes dont la monture avait été raffistolée avec du chaterton vert...En que puedo ayudarle, JOVEN...(En quoi puis-je vous être utile, jeune homme). Pas caballero, ni même senor, mais joven. Jeune, j'ai toujours détesté que l'on m'appliquât ce qualificatif. Ca n'allait quand même pas recommencer alors que j'entrais dans ma quarante et unième année, car quand on a quarante ans, on entre dans sa quarante et unième année, c'est comme ça. En voyant mon passeport, il s'écria...Ah, francès..., ce qui a priori n'était pas d'une originalité bouleversante....Espere... (attendez). Il se tourna vers un vieux magnétophone où tournait une bande aux dimensions respectables qui diffusait un tango bandonéant au moyen d'un haut parleur qui avait du faire les belles heures de Woodstock et fit taire le duo argentin. Il fouilla ensuite dans un carton rempli de bandes, en choisit une et la posa sur le vénérable instrument tout en actionnant bruyamment un nombre impressionnant de manettes. Son faciès chafoin sillonné de rides aussi profondes que la fosse des Mariannes fut parcouru d'une ondulation que d'aucuns eussent qualifié de sourire mais auquel je trouvai une certaine ressemblance avec les plissements hercyniens de mon enfance studieuse. Aux premières notes venues du fond des âges, le concierge se mit à bouger frénétiquement ses bras, dirigeant une orchestre de revenants et d'une voix chevrotante accompagna Edith Piaf...No, rrrien dé rrrrien, yé né récrète rrrien....


Tout ça était à la fois beau et sinistre. Un poil ridicule aussi. J'eus envie de prendre mes jambes à mon cou, trouver un taxi normal dans lequel un cor de chasse ne sonnât point l'hallali à chaque excès de vitesse, prendre le premier avion, un second, puis un troisième et retourner dans mon île. Je me contentai de suivre le camarero, un jeune homme visiblement simple d'esprit qui répondait à chacune de mes questions en en répétant la fin avec un rire idiot. La chambre minuscule, au point qu'elle semblait avoir été construite autour du lit, était aussi froide que notre ministre de l'intérieur. Enjambant le lit, je tâtai l'unique radiateur, glacé. Normal, l'arrivée d'eau était fermée. J'essayai de manoeuvrer la molette, sans succès. Je me tournai donc vers le camarero...La calefaccion no funciona....Hé, hé, hé, no funciona....Hace mucho frio...Hé, hé, hé, si, mucho frio...Dans une ultime tentative de me faire comprendre, je mimai le froid en m'entourant le corps de mes bras tout en faisant...Brrrrrrrr....Mais l'autre se contenta de reproduire l'onomatopée en éclatant de rire. J'eus un peu honte. Je m'étais équipé dans un mall de Santiago et, outre une veste grand froid, portais une demi douzaine de chombas supperposées les unes sur les autres, ce qui me donnait l'impression de me mouvoir dans un scaphandre. Le camarero, en revanche, ne portait qu'une chemisette blanche en nylon surmontée d'un petit noeud papillon tout minable, sans avoir l'air d'éprouver le moindre frio. Il est vrai que nous étions au printemps. Je congédiai donc le camarero qui suivait chacun de mes mouvements avec un intérêt démesuré et aurait sans doute passé le reste de la journée à me singer si je ne l'avais gentiment poussé vers la porte. Le seul moment où il manifesta un profond désaccord, fut quand je lui tendis un billet de mille pesos pour le remercier de son absence de services. Il émit un nooooo sonore et terrifié.


Peu soucieux de finir congelé dans ma chambre, je sortis de l'hôtel en laissant la môme Piaf s'époumonner dans mon sillage et passai le reste de l'après-midi à faire semblant de m'intéresser à la ville. C'était une ville pleine de courants d'air où les différents endroits ne se distinguaient les uns des autres que par le froid plus ou moins intense qui y rêgnait. Attiré par les rivages du détroit de Magellan, j'y attendis l'heure du dîner, assis sur une plage de galets, occupé à regarder passer au loin les cargos baignés par la lumière de fin du monde de cet interminable crépuscule fuégien. Des phoques pêchaient à quelques encablures du bord en soufflant bruyamment chaque fois que leurs museaux moustachus crevaient la surface.Dès lors qu'on oubliait la ville et les façades grisâtres de ses immeubles, tout prenait un sens d'une infernale beauté.

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11 avril 2009

La ruta cinco

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Le surlendemain, j'étais à l'aéroport de La Florida. La veille, j'étais parti à la recherche d'Astrubal et de sa gare fantôme. En me dessinant ce plan maladroit au Moana Nui, un mois plus tôt, il ne devait pas être très convaincu du sérieux de mon engagement à venir le voir, à moins qu'il n'ait pas voulu que je fusse témoin de son quotidien chilien, la distance séparant le fantasme « astrubalien » de la réalité s'accroissant de jour en jour. Toujours est-il que ce plan, deux traits se coupant à angle droit surmontés de ces quelques mots, suivre la ruta cinco sur cinquante kilomètres vers le Nord, puis prendre la première à droite, faire vingt kilomètres, c'est là, ce plan ne menait nulle-part. Mes incertitudes géographiques furent aggravées par l'absence de toute carte routière. J'avais bien essayé d'en trouver à la « Feria del Libro » de Santiago, mais n'avais réussi qu'à mettre la main sur un guide très bien conçu en matière de textes, mais indigent au niveau des cartes. Tout juste s'il proposait quelques vagues croquis. Impossible de trouver l'équivalent de nos cartes Michelin. Je supposai qu'il s'agissait là d'un signe supplémentaire de la paranoïa chilienne. Le pays était entouré d'ennemis: les péruviens au Nord, les boliviens et les argentins à l'Est, jusqu'au Pacifique à l'ouest qui pouvait être considéré comme « medio subversivo ».C'est étrange cette manie typiquement chilienne de dire qu'un type est medio (à moitié) quelque chose quand on veut dire qu'il l'est tout à fait. C'est vrai que la guerre du Pacifique avait opposé le Chili au Pérou allié à la Bolivie....à la fin du dix-neuvième siècle. Depuis, le Chili continuait à être officiellement en état de guerre avec la Bolivie. Par contre, avec l'Argentine les choses avaient failli dégénérer à la fin des années septante. Les deux pays avaient été au bord de la guerre au sujet du « campo hielo sur » situé en Patagonie, que les argentins prétendaient accaparer et les chiliens garder. Finalement les choses s'étaient arrangées grâce au nonce apostolique et les généraux argentins, en mal d'épopée guerrière, se prirent la déculottée du siècle en s'attaquant aux Falklands. Durant ce conflit, Pinochet, homme à la rancune tenace, offrit gracieusement l'hospitalité de ses bases de la Terre de Feu aux forces de sa très gracieuse majesté menées par la pas très gracieuse mais très couillue dame de fer. . Quand le généralissime, vieux et gâteux au point d'aller vouloir se faire soigner dans un pays de l'union européenne, fut retenu en Angleterre, Margaret, à la retraite elle aussi, bravant l'opinion publique, n'hésita pas à venir lui apporter une boite de cookies en souvenir des services rendus. A ce sentiment de siège géographique ressenti par les chiliens, venait s'ajouter une sensation de siège psychologique. L'opinion mondiale bien pensante semblait ne pas pardonner aux chiliens la facilité avec laquelle ils avaient accepté la dictature militaire durant dix-sept longues années au cours desquelles ils auraient du avoir le bon goût de mourir par centaines de milliers en la combattant et surtout, il y avait ces quarante pour cent de voix favorables recueillies par le dictateur lors du référendum de 1989 (à peine moins que la Ségolène en 2007), score auquel un président démocratiquement élu n'aurait pas songé à aspirer après le même lapse de temps passé au pouvoir. Le fait que le pays ne soit pas sorti exsangue et ruiné de la dictature contribuait à accroître les aigreurs idéologiques d'une gauche mondiale en pleine déroute tant à l'Est qu'à l'Ouest. Enfin, à grandes causes petits effets, cela n'arrangeait pas mes affaires, chaque touriste étranger étant considéré comme un détracteur potentiel, il fallait donc le priver de tout point de repère et c'est ainsi que je me retrouvai dans ma voiture location, une caisse d'eau minérale sur le siège passager, à errer dans le désert sur la ruta cinco. Le compteur journalier marquait deux cents kilomètres parcourus depuis mon départ de la Serena, j'avais du laisser le dernier virage, à peine une légère inflexion de la route vers la gauche, à plus de cent kilomètres vers le Sud, ce qui me permettait de conclure que j'avais progressé de deux cents kilomètres vers le Nord, sans avoir été capable de découvrir l'introuvable « première à droite » promise par le plan d'Astrubal. A droite, il n'y avait que le désert, à gauche aussi d'ailleurs. Ce n'était pas un désert fait de dunes régulières au sable doré mais une succession de collines blanchâtres couvertes de pierres et par endroits de cactus cierges. Le désert m'a toujours déprimé, un peu comme les villes d'ailleurs. L'uniformité du trop plein ou du trop vide, je suppose. Ma première expérience désertique fut brêve, une ou deux heures à peine. En route pour le Sri Lanka, l'avion avait fait une escale technique à Dubai. A peine sorti de l'avion, je sombrai dans une dépression sans nom qui s'accrut quand nous fûmes à l'intérieur du terminal d'une blancheur éblouissante s'accordant tout à fait à la tenue des habitants de ce petit émirat. Je regrettai de ne pas avoir profité de l'aimable offre faite aux passagers de confession israélite de rester à bord de l'appareil. Il fallut quasiment me traîner à bord de l'avion quand les pleins eurent été complétés, mes jambes me refusant tout service. Une fois en l'air, le malaise disparut instantanément. J'avais alors vingt ans. Deux décénnies plus-tard, je sentis que le même malaise me gagnait.Des picotements sur tout le corps et une nausée sournoise. Je perdis rapidement de vue mon objectif, trouver la maudite gare, et me contentai de rouler droit devant moi, l'oeil rivé sur le ruban d'asphalte noir. Je dus m'arrêter une ou deux fois pour vomir au bord de la route. C'est alors que je les remarquai: de petites croix plantées dans le sable auxquelles on avait fixé des plaques d'immatriculation. Étranges ex-votos!

Arrivé à Copiapo, je fis demi-tour et repartis vers le Sud, le pied au plancher. Je passai l'après-midi dans une agence de voyage de la Serena, occupé à préparer la suite de mon voyage, n'ayant nulle envie de m'attarder en ces lieux. Quant à Astrubal, je l'aimais bien, mais il devait vraiment avoir un grain pour venir s'installer dans une gare au milieu du désert.

Dans mon enfance, j'avais vu à la télévision un film qui m'avait fort impressionné. Je ne me rappelle plus exactement de l'histoire, si ce n'est qu'un homme en poursuit un autre dans un désert, d'abord en voiture, puis à pied. Le poursuivant est en costume de ville, une mouchoir noué sur la tête. Il porte une ridicule valise remplie de bouteilles de coca, qu'il consomme au fur et à mesure de sa progression. Le poursuivi qui n'a ni mouchoir sur la tête, ni valise remplie de bouteilles de coca, voit son avance fondre tandis que la soif le dévore. Il finit pas s'effondrer, ploc. Le poursuivant le rejoint et se laisse tomber à ses côtés. L'autre ouvre un oeil en gémissant, à boiiiiiire! Son ennemi ouvre sa valise, mais elle est vide. Il commence donc à mourir lui aussi, ce qui en dit long sur les qualités désaltérantes du coca. Finalement, entre deux râles, poursuivi et poursuivant se réconcilient en se racontant leur vies pas drôles du tout et achèvent de mourir ensemble. C'est évidemment une histoire absurde, mais j'étais tout petit et ça m'avait impressionné qu'on puisse mourir de soif après avoir bu tout ce coca.

Le soir, alors que, psychologiquement deshydraté, j'éclusais coca sur coca, j'appris de la bouche du patron de la parillada argentina (je prends rapidement mes marques à l'étranger) la signification de ces étranges petites croix plantées le long de la route: on procédait de la sorte chaque fois qu'un accident mortel survenait sur la ruta cinco: une croix pour le défunt et sa plaque pour le véhicule accidenté, en général un camion. Mais comment pouvait-on se tuer sur une route aussi droite que déserte?...Justement, senor, c'est parce que la route est droite et déserte que les gens se tuent. Il s'endorment et ne se réveillent jamais. Je vous le dis, ce pays est foutu...

06 avril 2009

La chevauchée fantastique

 

 

Le séjour à La Serena fut étrange et frustrant. J'avais l'impression d'être précisément là où je ne voulais pas être. Pour commencer, l'aspect méditerranéen de la ville et son environnement désertique ne se mariaient que fort mal avec le froid humide qui sévissait une grande partie de la journée et de la nuit. Le jour il faisait froid et humide à cause de la brume et la nuit on gelait parce que le ciel était d'une limpidité exceptionnelle. Ça n'avait aucun sens, à un jet de bolas du tropique du capricorne. En outre, il était difficile de marcher dans la rue sans être abordé sous les prétextes les plus divers qui avaient tous en commun le fait qu'à un moment ou un autre il fallait verser une somme d'argent ou acheter quelque chose, ce qui revenait au même. Trouver un restaurant était facile. Réussir à y pénétrer intact était une autre paire de manche, on verra pourquoi.. Je suis un homme normal. A midi et le soir j'ai faim. C'est comme ça. Malgré la kitchenette équipant mon appartement, le premier soir, je cherchai un restaurant, n'ayant que peu de goût pour les ustensiles de cuisine et les courses alimentaires, les autres non plus d'ailleurs, je hais les magasins, ces amoncellements de marchandises me donnent la nausée. Par contre j'adore manger, d'autant plus que je puis le faire sans complexes, n'ayant jamais été affecté d'aucune forme de sur-poids.Vers dix heures du soir, je déambulais donc dans les rues animées de la station balnéaire, heure à laquelle on commence, au Chili, à songer à s'alimenter. Le concierge m'avait conseillé le restaurant d'un hôtel cinq étoiles tout proche, me suppliant d'éviter les parages du mercado (marché), où, certes, les restaurants abondaient, mais dont la fréquentation n'était pas à la hauteur de ce qu'un caballero, étranger de surcroît, pouvait espérer. Nul danger, on était au Chili, pas au Pérou, no faltaria mas, mais tout cela pouvait se révéler muy molesto (embêtant) et le concierge ne voulait surtout pas qu'on moleste l'un de ses rares clients. Je fis bien évidemment le contraire de ce que me conseillait l'aimable employé. Il ressemblait à Djian dont je n'ai jamais pu supporter le style. En approchant du marché, un bâtiment de deux étages où les bodegas et les « restauran » s'empilaient les uns sur les autres, je fus agrippé par la manche de ma chemise, une bonne grosse chemise de bûcheron à carreaux qui m'évitait d'avoir à mettre un pull, j'ai toujours détesté superposer les couches de vêtements, je fus donc agrippé par un garçon d'une quinzaine d'années qui me baragouina en mauvais anglais....Want to eat, come, very good, cheap...Bon, après tout, ça ou autre chose, je déteste dire non, il faut s'expliquer, argumenter, communiquer, ça finit toujours mal et je ne suis pas difficile. Je me laissai donc entraîner vers une gargote à la porte de laquelle m'attendait une commère aussi large que haute, alertée par les hurlements triomphants du gamin. J'eus toutefois un mouvement de recul en avisant sa chevelure grisonnante. Si sa cuisine était aussi grasse que ses cheveux, j'allais de nouveau avoir à visiter tous les « inodoros » de la région et c'était une expérience que je ne tenais pas à renouveler. Mais la comadre était déjà sur moi, me saisissant pas l'autre bras...Venga aqui, guapito, a comer mi sopita manirera...Ah non! Tout sauf la sopa marinera! Je me débattis donc avec la dernière énergie, aidé en cela par un autre muchacho surgi de je ne sais où qui, emprisonnant ma taille entre ses bras chenus, essaya de m'entraîner loin de ce lieu de perdition gastronomique...No vaya a comer la sopa de esa bruja, es pura mierda. Venga conmigo, senor... (N'allez pas manger la soupe de cette sorcière, c'est de la merde, venez avec moi). Ce que voyant, la patronne se mit a frapper la gamin numéro deux avec un torchon de cuisine d'une propreté douteuse. Surgit alors une comadre bis, copie conforme de la première qui se jeta dans la mêlée en glapissant tout en distribuant une grêle de coups à dextre et à siniestre dont je subis les dommages collatéraux. A la porte des autres gargotes, patronnes et rabatteurs faisaient chorus, encourageant l'un ou l'autre camp. J'aurais du écouter Djian: après tout un écrivain qui connaissait un tel succès tout en malmenant à ce point la langue, devait être un génie. En attendant, j'avais quatre personnes suspendues à mes basques et loin de me mettre en colère, je fus gagné par un irrépressible fou rire, qui connut son apogée quand la manche droite de ma chemise cèda, me permettant de me libérer un court instant avant de me retrouver aux prises avec un troisième rabatteur que je suivis avec d'autant plus de plaisir qu'il me parla de parilladas et de churascos (viandes grillées). Chemin faisant, je ne pus que m'extasier de la vigueur avec laquelle s'exprimaient les forces du marché en ce lieu: les Serena Boys valaient bien les Chicago boys. La « Parillada argentina » était un petit local envahi de fumée où, sur des tables aux nappes douteuses, s'accomplissait la crémation de viandes diverses posées sur de petits braséros manipulés par les clients. Le patron, un homme à la mine austère, disparaissant dans une tenue de maître d'hôtel trop grande, se contentait de faire le tour des tables, alimentant les braseros en combustible et les conversations en propos désabusés. Tandis qu'il ravivait les braises de mon braséro, il avisa ma chemise manchote et m'apprit qu'il venait du Sud et que « ese pais se va al carajo » (tout part en couilles dans ce pays) depuis que le généralissime avait laissé le pouvoir entre les mains de politiciens incompétents. Inlassablement, il accomplissait sa ronde et quand venait mon tour, il désignait mon bras droit dénudé à l'attention des autres clients et tout en ricanant éructait...Regardez, le Chili sans Pinochet c'est ça, une chemise dont on aurait arraché une manche. On finira comme les péruviens...Ça virait à l'obsession. Je songeai à arracher l'autre manche ce qui m'aurait conféré un look viril de camionneur, mais je craignis la signification politique que le patron n'allait pas manquer de donner à ce geste. Je fus tiré d'embarras par un homme qui apparut à mes côtés sans que je l'eusse vu entrer. C'était un indien, impressionnant avec son visage en lame de couteau et son grand nez busqué, très différent des indiens au type asiatique que j'avais connus jusque là au Panama ou au Costa-Rica. Avec son allure indubitablement européenne, j'avais fini par oublier que ce pays avait abrité l'empire inca, en d'autres temps. Cet indien n'était pas déguisé en indien, mais portait un polo et un « jean », comme n'importe quel jeune de son âge, mais était-il jeune ou vieux, je n'aurais su le dire, malgré tout, il me sembla revivre à quelques centaines d'années de distance, la rencontre entre Cortès et Tupac Amaru. Cette sensation d'intemporalité fut accentuée quand de son index il toucha mon épaule droite dénudée en esquissant un sourire énigmatique sans prononcer une parole. Était-il muet ou ne parlait-il pas castillan? Le fait est qu'il ne proféra jamais un son. Mais je n'étais pas Cortès et ce n'était pas Tupac. Il déposa sur une chaise son grand sac à dos et en sortit tout un assortiment de ponchos et de bonnets péruviens multicolores.

Tandis que je rentrais à mon hôtel enveloppé dans mon poncho aux couleurs fluorescentes, ce qui m'évita de traverser la petite ville en exhibant ma chemise dépareillée, je me sentis un peu ridicule mais au chaud, d'ailleurs, c'est à peine si je m'attirai quelques lazzis de la part de jeunes gens agglutinés sur les bancs de la plaza de armas, rien de méchant, à aucun moment je n'eus l'impression qu'ils pourraient me terminer à coups de battes de baseball. Je décidai de faire un détour par le bord de mer pour profiter un peu de ce fameux ciel si pur. Tandis que je marchais sur l'interminable plage où une houle puissante s'écrasait avec fracas en jetant des éclats phosphorescents, j'avançais la tête dans les étoiles, regrettant un court instant de ne pas être le professeur S***, l'oeil rivé à son télescope à trois mille mètre d'altitude. C'était vrai qu'il était beau ce ciel. Mais c'est à terre que me fut offert un spectacle étrange, au point qu'aujourd'hui encore je me demande si je ne l'ai pas rêvé. Cela commença par des cris lointains dont l'intensité peinait à franchir la barrière sur le Pacifique érigée par le puissant ressac. Puis il y eut le bruit caractéristique que produisent les sabots de chevaux lancés au galop. Il y en avait trente ou quarante qui passèrent en file indienne, semblant voler à quelques mètres de moi, tantôt sur le sable sec, tantôt dans l'eau en soulevant de grandes gerbes d'écume, là où la houle poussée par les puissants vents d'ouest venait mourir sur la grêve, tandis que leurs cavaliers les excitaient en donnant de la voix. Une voiture tournant sur le front de mer vint éclairer, un bref instant, cette cavalcade nocturne. C'est alors que je remarquai que les hommes qui chevauchaient, dans la nuit glaciale, ces fougueuses montures à cru, étaient tous entièrement nus.