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13 août 2006

Terreur sur la ligne

Les visages sont graves, livides, exténués. Les colliers de fleur dont on a affublé les nouveaux arrivants du vol Air New Zealand, Londres-LA-Papeete, ne parviennent plus a faire illusion. Ils pendent misérablement comme autant de cordes aux cous de criminels condamnés à la pendaison. Devant les cameras de RFO, un homme s’exclame…mon MP3, on m’a volé mon MP3…Un autre…Mon appareil de photo numérique tout neuf, ils me l’ont chouravé, les ordures !… Un troisième, plus âgé, tremblant d’indignation…Ils m’ont palpé l’entrejambe. Cinq fois en dix minutes ! Vous vous rendez compte !...Ils ? Qui, ils ? Les terroristes ? Non. Ceux-là, ont été arrêtés à temps. Scotland Yard, merci! Et portant c’est bien d’une forme de terreur dont les passagers de ce vol et avec eux, bien d’autres sur d’autres vols, ont été victimes. Un terrorisme d’Etat qui profite de chaque incident, exploite chaque faille pour resserrer un peu plus son étau sur les citoyens qui n’en peuvent mais et qui finiront bien un jour par n’en pouvoir plus du tout.

C’est qu’ils  ont remis ça en Angleterre. Encore une tentative d’attentat contre des avions de ligne. Et comme d’habitude, ce sont les passagers qui vont trinquer. Il faut bien que la fureur publique trouve un exutoire. Les responsables sont hors de portée ? Vengeons-nous sur les innocents, ceux qui ne font aucun mal, ceux qui n’étaient là que pour essayer de voyager. Il faut qu’ils sentent le poids de la faute que d’autres ont commise. Qu’on les parque dans des tentes. Qu’on les fouille et les refouille, quand bien même une seule fouille, au moment d’embarquer dans l’avion, serait suffisante. Qu’à chaque plainte on réponde par une menace. La menace de se voir accusé de trouble à l’ordre public ! Plus d’objet personnel à bord, car en une fraction de seconde le dentifrice s’est mué en explosif, le Channel en shrapnel, le déodorant en détonateur.

A la poubelle le beauty case Vuitton, à l’incinérateur l’attaché case Hermès. Au gibet la vieille et son inhalateur. Karchérisée l ’immonde rombière couverte de maquillage ! Du collyre, ça ? Mon œil ! De la nitroglycérine, oui ! Et ces poils qui vous sortent des oreilles, vieux salaud !  Hein ? Confisqués ! Et cette poitrine, espèce de traînée, elle cache quoi ? Ouvrez moi cette poitrine que je vois ce qu’elle a dans le ventre ! Est-ce que ça existe une poitrine pareille dans la vraie vie, en temps réel (parce qu’on a même fini par se méfier du temps)?  On ne me la fait pas à moi. Des grenades offensives, oui. Des tampax, petite pute ? A d’autres ! C’est de la dynamite, ou je ne suis plus sergent sous-chef de sa très sainte majesté. Mais vous avez de la chance, larves aéroportées, étrons cosmopolites (si cela ne tenait qu’à nous, on vous fusillerait tous sur le champ, histoire d’éliminer tout risque d’attentat, nous sommes trop bons, je l’ai toujours dit), non seulement on va vous laisser ce qui vous reste de vie, mais en plus, on va vous offrir un sac en plastique transparent, histoire de bien voir ce que vous n’y mettrez pas. Oh, pas un de ces beaux sacs griffés dans lesquels  la vendeuse d’une boutique de luxe glisse avec un sourire complice, en tortillant du cul, vos vêtements de marque, vos parfums de prix  ou vos cravates de soie. Non. Des sacs en plastique transparent dont même un SDF ne voudrait pas. Des sacs semblables à ceux dans lesquels on exhibe, au tribunal, l’arme du crime. Un couteau sanglant, ou une statuette à laquelle adhère encore une touffe de cheveux. Parce que dans le fond c’est ce que vous êtes, bande de lémuriens pédérastes : des armes du crime. Si vous ne vous entêtiez pas à voyager, à partir pour revenir au point de départ,  je ne risquerais, pas, moi,  qui n’ai jamais mis les pieds hors du pays, de vous prendre, un de ces jours,  sur la tronche, catapultés depuis le ciel, vous avec votre avion, vos valises indéformables, votre arrogance de nantis alors que je serai en train de respirer un air pourri sur la balcon de mon pavillon merdique dans ma banlieue minable. En fait, c’est sur la tête qu’il faudrait vous les foutre ces sacs. Trop bons, je vous dis. Quoi ? Des médicaments ? Sans ordonnance ? Mais les gens sont incroyables ! On leur donne ça et ils veulent ça ! Rien, j’ai dit rien ! Vous êtes sourd ou quoi ! Hein ? Oui ? Ah, j’avais pas vu. Donnez moi cette prothèse auditive, que je l’écrase sous ma rangers d’un coup de talon vengeur ! Holà, caporal, maintenant que nous avons éliminé les armes de destruction massive, foutez-moi tous ces dégénérés à poil et conduisez-les à la salle d’embarquement,  en rangs serrés et au pas de gymnastique. S’il y en a qui ne tiennent pas le rythme, achevez-les !

02 juillet 2006

Tricot noir et bas rouges

Alors que nous faisions voile en direction de l’inlet présumé, nous croisâmes le vapeur. Il s’agissait d’une réplique aux couleurs criardes d’un de ces bateaux à roues qui remontaient le Mississipi cent ans plus tôt. Le « Daisy Belle ».  Sur les ponts, une centaine de passagers nous mitraillaient de leurs appareils photo ou agitaient les bras à notre intention. Nos répondîmes à ces saluts avec un rien de condescendance, de celle que les marins hauturiers réservent à ceux qui ne connaissent de la mer que ce qu’ils ont entrevu, un jour de beau temps, depuis la jetée d’une station balnéaire et qui n’ont jamais navigué que sur le zinc d’un bar. Après tout, ce n’était jamais qu’un promène couillons.

Dans le sillage du vapeur nous avions deviné une déchirure de la côte. Avec l’impression de regarder par le trou d’une serrure, nous aperçûmes des immeubles et une intense activité nautique derrière la langue de sable baignée par l’océan. West Palm Beach. Je crois que nous ressentîmes tous trois la même émotion au moment d’embouquer le chenal. Amérique nous voilà ! Nous étions vent de travers et la brise avait un peu forci en cette fin d’après-midi ensoleillée. Une entrée sous voiles, voilà ce qu’il nous fallait. Tout dessus. Je mis la machine en route, au cas ou la brise nous ferait défaut, une fois la passe franchie. Je gueulai quelques ordres, Raspoutine jusqu’au bout des ongles ! Le drapeau américain ainsi que le Q flag (pavillon jaune demandant la libre pratique) furent hissés au niveau de la barre de hune. C’était l’occasion d’étrenner les T shirts que j’avais fait faire à Santa Cruz de Tenerife, aux Canaries. Bleus marine, avec la silhouette du voilier sur le dos et une ancre marine entrelacée avec les caractères du nom, « île de feu », sur le devant. J’en avais fait faire une centaine. Avec nos bermudas blancs, nous avions beaucoup d’allure !

Ca y est nous y étions. Je pouvais voir les balises rouges et noires du chenal dérouler leur cours sinueux devant moi. Pas mal de courant dans la passe. Sortant. Marée descendante.  Franchir une passe, ce lieu où la mer pénètre dans la terre, est toujours un moment magique. Surtout à la voile. On entend alors le long du rivage ce chuintement que produit l’eau, entrante ou sortante, au gré des marées.  Sur les rives sablonneuses, de part et d’autre du chenal, des pêcheurs nous firent des signes amicaux auxquels nous répondîmes avec la hauteur de la queen Elisabeth saluant son bon peuple de l’arrière de la Rolls royale. Première balise, une bouée rouge cylindrique, située au milieu du chenal.  Rolland, s’était assis sur la rambarde du bout dehors tandis que Stan était resté avec moi dans la timonerie. Pour lui expliquer les subtilités du balisage, je lui récitai le petit adage : un tricot noir, deux bas si rouges. Ce qui en langage clair signifiait que tout ce qui portait un numéro impair, était noir et conique devait se laisser à tribord en abordant un chenal, alors que tout ce qui portait un numéro pair, était rouge et cylindrique devait se laisser à bâbord. Partout dans le monde ? Oui. Partout. C’était comme ça ! La preuve. Je laissais cette balise rouge sur bâbord. Du coin de l’œil, je remarquai que les pêcheurs nous saluaient avec plus de véhémence. Certains se mirent même à trépigner, submergé par un enthousiasme bien compréhensible : après tout la vision d’un ketch classique sous voile était une bien belle chose ! Pour contrecarrer les effets du courant sortant qui nous ralentissait et, aussi, un peu, pour accroître l’impression de puissance que mon beau voilier ne devait pas manquer de dégager, je mis la machine en avant toute, à fond.

 Il y eut d’abord un bruit étrange. Scrontch ! Une décélération brutale ensuite. Comme dans un rêve, un cauchemar plutôt, je vis Rolland passer par-dessus bord de la manière la plus grotesque qui fût : cul par-dessus tête. Seul un lambeau de tissu blanc resté accroché au bastingage attestait de son passage sur cette terre. Quant à Stan et moi, nous allâmes nous écraser contre la pare brise de la timonerie. Reprenant mon aplomb tout en laissant échapper un chapelet d’injures ordurières, je coupai les gaz, mit la machine au point mort, puis me précipitai vers l’avant du navire. Je poussai un soupir de soulagement. Rolland barbotait le long de la coque en toussant et crachant, sa coiffure afro lamentablement aplatie. Je lui lançai un bout (prononcer boute) et l’aidai à remonter à bord. Je ne pus retenir un éclat de rire en constatant que son fond de culotte absent laissait entrevoir des fesses frémissantes d’indignation. Mais pas de temps à perdre. Le vent continuait à gonfler les voiles et la marée à descendre, nous enchâssant chaque seconde un peu plus dans la vase. Tout le monde à border la toile ! Mes équipiers, s’attendant à ce que je leur ordonnasse d’affaler, me regardèrent avec la commisération que l’on réserve aux déments. Je leur expliquai…Le voilier flotte encore un peu. Si on borde, il va s’orienter dans le vent et prendre de la gîte. Ca va diminuer son tirant d’eau. En faisant machine arrière à fond et avec l’aide du courant sortant, c’est jouable…Ainsi fut fait. L’ « île de feu » prit quelques degrés de gîte, tandis que je faisais rugir le Perkins, arrière toute, en soulevant d’épaisses volutes de vase. Nous bougeâmes un  peu, nous traînant vers les eaux profondes sur quelques mètres, puis « l’île de feu » immobilisa ses vingt tonnes d’acier dans son lit de vase. Cette fois c’était fichu. Il faudrait attendre le milieu de la nuit pour déséchouer le voilier à la faveur de la prochaine marée haute ! Aucune inquiétude pour la coque. L’ « île de feu » était construit comme un char d’assaut et ce fond sablonneux avait à peine du érafler son antifouling (peinture anti-algues). C’était mon amour propre qui en avait pris un sacré coup ! Pendant que mes équipiers affalaient et ferlaient la toile, je gonflai le Zodiac, puis allai mouiller à quarante mètres sur l’arrière du voilier une ancre Danforth capelée à cinq mètres de chaîne de dix et à une cinquantaine de mètres d’aussière monofilament et, ce, afin d’éviter que la prochaine marée montante nous pousse d’avantage sur les hauts fonds et surtout, quand le moment serait venu, pouvoir, se déhaler au guindeau (treuil). Oui, oui. Je sais. Je sens poindre l’objection. Certains de mes lecteurs auraient sans doute utilisé une ancre CQR et une plus grande longueur de chaîne. Cela fait longtemps que la bataille fait rage.  Le débat Danforth contre CQR a, en effet, rempli des rayonnages entiers de bibliothèques. Quant à moi, je suis catégorique. Sur fond de sable la Danforth est nettement supérieure à la CQR. Quant à la chaîne, souveraine pour un mouillage classique, je lui préfère une bonne longueur d’aussière lorsqu’il s’agit d’un déséchouage. En attendant, l’ « île de feu » prenait de plus en plus de gîte au fur et à mesure que la marée descendait. Au coucher du soleil, mon pauvre voilier avait l’air d’une baleine échouée sur la grève. Mais nous n’étions pas au bout de nos humiliations. Le pire restait à venir. Et le pire s’appelait le « Daisy Belle ». Il était allé faire quelques ronds dans l’eau pour donner à ses passagers l’impression qu’une fois dans leur vie au moins, ils s’étaient frottés au vaste océan. En rentrant au port, évidement il passa à peu de distance de notre lieu d’échouage, mais du bon côté de la balise. Ce fut déjà assez pénible de l’entendre donner de la corne de brume à notre intention, assez humiliant de voir tous ces touristes nous désigner à la dérision générale en nous photographiant. Mais le capitaine avait-il vraiment besoin de stopper les machines pour permettre à ses passagers de se repaître à leur aise de ce triste spectacle ? Surtout, fallait-il vraiment, qu’au moyen d’un micro et de hauts parleurs disséminés aux quatre coins du navire, après avoir interrompu la musique de flipper le dauphin, il informe la populace que fréquemment, des plaisanciers INEXPERIMENTES et IGNORANTS du système de balisage, venaient s’échouer dans ces « shallow waters » ? Chacun de ces adjectifs claqua tel un coup de knout appliqué à mon ego meurtri !

Oh, bien sûr, vers deux heures du matin, l’opération de déséchouage, menée de main de maître, fut un succès total. Un cas d’école. Mais il n’y eut personne pour l’admirer…

Pire que cela. Il n’y eut plus jamais dans les yeux de mes équipiers, quand ils me regardaient,  la  lueur que j’y décelais auparavant, attestant de cette confiance sans borne, de cette soumission absolue, qui sont le lot de ceux qui remettent leur vie entre les mains de leur capitaine. Désormais, entre eux et moi, il y aurait toujours cette maudite bouée rouge.

Il y aurait toujours ce petit passage des instructions nautiques que j’avais omis de lire et qui disait, en caractères gras, que le système de balisage américain était inversé par rapport à celui qui était en vigueur dans le reste du monde.

30 juin 2006

Gulf Stream et vieilles jumelles

Après une brève escale à Nassau, juste le temps d’arracher de haute lutte (pas de billet d’avion et très peu d’argent, mais c’étaient d’autres temps) un visa américain pour l’équipage de « l’île de feu », nous nous amarrions à la marina de West End à l’extrémité ouest de Grand Bahama. Notre première marina depuis celle de l’île de Wight en Grande Bretagne, un an plus tôt. A l’ouest, le détroit de Floride parcouru par le redoutable Gulf stream. Ce n’était pas sa force qui conférait à ce courrant son caractère inquiétant, mais son irrégularité. Un jour il pouvait déferler à six nœuds et un autre, être quasiment nul. Ors la côte américaine, très plate de surcroît, était distante d’une quarantaine de milles. Pas question de naviguer à vue. Comme nous allions vers l’ouest, le courrant Sud Nord nous ferait immanquablement dériver vers le Nord. Il fallait donc que je modifiasse mon cap en mettant du Sud dans mon Ouest (c’est clair non ?), mais seule une idée précise de la vitesse du courrant pouvait me permettre de calculer un cap précis. Et c’était cette vitesse qui tous les matins était affichée dans le bureau du harbour master, une spécialité anglo-saxonne, savant mélange de capitaine au long cours et de majordome. Nous fûmes retenus pendant plusieurs jours par un furieux vent du Nord, qui, rencontrant le courrant venu du Sud, soulevait dans le détroit un clapot apocalyptique. Je compris, l’après-midi du troisième jour, que les choses s’arrangeaient, lorsque je vis pénétrer dans la petite marina, jusqu’ici déserte, un convoi de vedettes à moteur en provenance de Fort Lauderdale. Il y en eut une, puis deux, puis trois et elles furent bientôt une vingtaine à faire sonner leurs cornes de brume en signe de victoire. Pour traverser vers les Bahamas, les plaisanciers américains, ignorant tout de la navigation hors de vue des côtes,  engageaient un convoyeur, qui, avec son bateau, ouvrait la route aux autres embarcations, restant toujours en contact visuel et radio avec elles. Que se lève la brume et c’était le désastre ! Les malheureux naviguaient à l’estime et, repoussés par le courrant vers le Nord, rataient en général Grand Bahama et, bientôt, à court de carburant, allaient se perdre dans la mer des Sargasses. La légende du triangle des Bermudes n’a pas d’autre origine. Une fois à terre, tous se congratulèrent bruyamment avant de reporter leur attention sur nous. Amarré au ponton, avec ses deux mâts, son large pont dégagé et sa timonerie de chalutier, « l’île de feu » ne passait pas inaperçu. Le drapeau tricolore flottant fièrement (à cette époque on était encore fier d’être français) au mât d’artimon et l’équipage, tricolore lui aussi (un noir, un jaune et un blanc), finirent d’intriguer les nouveaux arrivants. Bientôt, il y en eut une trentaine à se bousculer sur le pont, tandis que les autres faisaient la queue sur le ponton. Quand ils apprirent que nous avions traversé l’Atlantique, l’enthousiasme se mua en hystérie. Tous voulurent visiter l’intérieur du voilier, tandis que des bières, des limonades et des hot dogs firent leur apparition sur le pont de « l’île de feu ». La situation m’échappa totalement. Des enfants grimpaient dans le gréement, les hommes me demandèrent combien avait coûté le voilier et ce que je faisais dans la vie, les dames si je jetais l’ancre la nuit ou si je naviguais à la lueur des phares. Des adolescents perchés sur la timonerie se mirent à jouer de la guitare et des jeunes filles à chanter. Everithing was so romantic ! Bref, un véritable cauchemar ! La nuit était déjà bien avancée lorsque je réussis à me débarrasser de la foule de nos admirateurs. A sept heures du matin, nous larguâmes les amarres après avoir pris connaissance de la vitesse estimée du courrant : Nord, trois nœuds. Bien. Je calculai un cap qui devait nous mener à West Palm Beach. Une gentille brise du Nord-est nous poussa au travers du détroit à une vitesse de cinq nœuds. Vers le milieu de l’après-midi, avant même de distinguer la côte, nous vîmes d’étranges champignons surgir à l’horizon. Notre première vision de la Floride fut donc cette succession de châteaux d’eau qui constituaient les points culminants de cet Etat où, à l’époque, tous les américains dotés d’un certain patrimoine rêvaient de prendre leur retraite.

En nous approchant nous commençâmes à distinguer des immeubles sur le front de mer. Enfin, ce fut la côte elle-même, une fine ligne sablonneuse perdue dans la brume de chaleur et les embruns du ressac. Mais où donc se trouvait l’inlet donnant accès au waterway et à West Palm Beach. Au Nord ou au Sud ? Tous les bâtiments se ressemblaient sur cette côte. Aucun amer, pas de montagne ou même une colline. Il me faut faire une parenthèse géographique pour expliquer la topographie des lieux. Un réseau de lagunes et de canaux naturels, creusés par la mer, permet de joindre Miami à New York sans jamais sortir en pleine mer. C’est l’intracoastal waterway. Large de plusieurs milles à certains endroits, de quelques mètres à d’autres, il offre aux marins un refuge idéal contre les tempêtes, des ports en eau profonde bien protégés pour les navires de fort tonnage mais, surtout, il permit aux premiers colons d’édifier des villes sur ses rivages, villes qui se trouvaient ainsi (relativement) à l’abri des colères de la mer grâce à une bande de sable plus ou moins large séparant le littoral de l’intérieur des terres. En venant du large, le seul moyen d’accéder à ce réseau de canaux et donc aux villes, est un ensemble de passes appelées inlets,  disséminées le long du rivage. C’était l’inlet donnant accès à West Palm Beach que je cherchais à l’aide de jumelles qui avaient du faire la première guerre mondiale. En fait, j’y voyais mieux à l’œil nu, mais j’adorais ces jumelles écaillées et cabossées qu’enfant j’avais déjà vues dans les mains de mon père qui lui-même les tenait de son père. J’ai toujours aimé ce qui était vieux, les gens et les choses.  Jamais compris ce goût pour la nouveauté.  J’aurais aimé vivre au dix neuvième siècle, avec la conscience, bien entendu, d’être né au vingtième. Ah,  le siècle qui vit la fin des grands voiliers, mais celui où se construisirent les cathédrales de voiles les plus racées, les plus rapides, puisqu’elles devaient lutter avec les nouveaux navire à vapeur. La course du thé ! Le siècle des plus belles explorations (arctiques, antarctiques, les passages du nord est ou du nord ouest, finir congelé dans la banquise, quel pied !) qui, si elles furent rendues possibles par une technologie balbutiante, ne virent pas encore l’homme s’effacer devant la machine, tel un valet devant son maître. Tout ça pour dire que ces jumelles avaient  vu le dix-neuvième siècle et que je m’astreignais au rite immuable d’essayer d’y distinguer les nouvelles terres que nous abordions, au travers de leur focale passablement strabique.

Nous étions à présent à un petit mille de la côte et je n’avais toujours pas réussi à déterminer où se trouvait l’inlet. A présent nous pouvions apercevoir des voitures rouler sur l’immense plage qui se perdait à l’horizon, au Nord et au Sud. Mes équipiers me couvaient d’un regard où je sentais poindre une lueur d’ironie. Un ronflement régulier nous fit lever la tête. Un petit avion traînait une longue banderole…HAPPY HOUR IN MORGAN’S INN WEST P.BEACH ALL DRINKS 50 cts… Au moins nous étions bien en face de West Palm Beach. Je laissai la barre à Stan. Tandis que, perché sur la rambarde du bout dehors,  je balayais avec mes jumelles la côte, il me sembla apercevoir les superstructures d’un vapeur dont les roues à aube battaient furieusement la surface en soulevant une fine écume. Inquiet, j’écartai les jumelles à remonter le temps. Non pas de doute, une étrange embarcation, dont la cheminée démesurée crachait des volutes de fumée, se frayait un chemin au travers de la langue de sable et gagnait la mer. Je revins à la timonerie et après un relèvement compas fis mettre le cap vers ce que je supposais être la passe.

 

 

 

 

 

25 juin 2006

Le dernier matin

Aujourd’hui triste nouvelle. Te ko’oua (le vieux) n’est plus. Mate havaiki te ko’oua. Vieux n’est pas une insulte, ici aux marquises, mais au contraire un titre honorifique que l’on acquiert vers soixante ans. Il salue la bonne fortune de celui qui aura réussi à déjouer les pièges de la maladie, des pentes escarpées où la roche friable attend le pied maladroit de qui la fera se détacher, des eaux bleues du Pacifique aux reflets trompeurs. Te ko’oua avait quatre vingt ans. Un beau visage sillonné de rides profondes. Un corps  robuste d’ascète, tout en muscles. Une longue vie, jusqu’à ce matin. Il s’était levé, en pleine forme, avait préparé son café et l’avait bu en regardant le jour se lever. Il avait vu, sans doute, les falaises environnantes prendre une teinte rosée, la cascade s’illuminer, les pics à l’entour sortir de la brume. Le crissement des feuilles de cocotiers lui avait appris que l’alizé soufflait fort ce matin, son dernier matin. Puis son regard s’était porté sur les eaux calmes de la baie, sa baie. Dans la pénombre il avait cru discerner un banc de mulets. Avec souplesse, il s’était levé, avait jeté son épervier sur l’épaule et d’un pas vif, avait foulé le sable blanc de la plage. Quelques lancés et une dizaine de poissons argentés s’ébattaient sur la grève. Après les avoir écaillés et nettoyés, il revint à pas lents vers sa petite maison ouverte sur l’océan et la montagne.  Quand il eut fait griller les mulets sur le feu de bois, il alla réveiller sa femme, Sophie. D’une voix extraordinairement douce pour un homme aussi rude, il murmura…va’a Sophie…Elle ouvrit doucement les yeux et, ainsi qu’elle le faisait depuis cinquante ans, dédia son premier sourire de la journée à son homme. Sophie. Un ange trahi par son corps. En son temps, ce fut une beauté, la plus belle femme de l’île, m’a-t-on dit. Puis les années passèrent. Sa silhouette s’alourdit. Se déforma. Quand je les rencontrai pour la première fois, elle et son mari, il y a une vingtaine d’années, elle trottinait encore, inclinée jusqu’à terre, sur ses jambes trop fines pour son corps trop gros. Mais le visage continuait à être celui d’un ange. Puis ses jambes l’abandonnèrent et elle ne put bientôt plus se déplacer qu’en rampant, faisant onduler son bassin de manière étrange. Quand te ko’oua posait son regard sur elle, ce n’était pas de la peine ni, encore moins, de la pitié qu’on y descellait, mais une infinie tendresse mêlée d’une pointe de fierté. Je suis persuadé, que jusqu’à la fin, te ko’oua regarda Sophie avec des yeux de jeune homme énamouré, continuant à voir en elle la belle jeune fille qu’autrefois il avait épousée.

Je me liai d’amitié avec te ko’oua et Sophie. Souvent, je venais mouiller quelques pieds de chaîne dans leur baie et partait pêcher et chasser avec le vieux. Ah, la chasse ! Il devait bien avoir déjà dans les soixante ans et moi tout juste trente, mais j’étais à peine à mi-pente, que déjà il avait atteint le sommet de la montagne. Quand je finissais par le rejoindre, épuisé, la chèvre était déjà morte, dépouillée et débitée. Il utilisait un calibre 22. Un coup. Jamais plus. Le soir, nous écoutions pendant des heures les bruits de la nuit, assis au bord de la mer, sans échanger une parole. Beaucoup, ici, s’étonnèrent de cette amitié. Moi le premier. Te ko’oua avait la réputation de ne pas être commode. Surtout avec les étrangers. Un soir il me dit…Tu vois, je n’ai rien contre les ahoe (blancs), quand ils viennent me visiter, je les accueille, mais ils sont fatigants. Toujours à parler et à questionner. Blablabla. Pourquoi tu ne construis pas une grande maison, pourquoi tu ne fais pas une pension pour les touristes, pourquoi tu ne les emmènes pas se promener. Tu pourrais gagner beaucoup d’argent !...A ce stade de la phrase, beaucoup de mots pour un homme aussi silencieux, il se roula une cigarette et l’alluma. Puis il rejeta la fumée en l’air et continua…Mais moi j’ai compris une chose. Si les ahoe ont besoin de beaucoup d’argent, c’est que le voyage coûte cher pour venir jusqu’ici ! Moi j’habite déjà ici. J’ai tout ce qu’il me faut. Alors, pourquoi gagner beaucoup d’argent ?...Il éclata alors de son petit rire espiègle qui retentit longuement dans la nuit. Il se tourna ensuite vers moi et me posa affectueusement la main sur le genou…Mais toi, tu es différent. Tu ne dis rien….Ce fut tout. Mais ce fut beaucoup. Quand l’état de Sophie empira, une question vint s’ajouter aux autres…Pourquoi ne venez-vous pas vivre au village ? Vous serez à proximité de l’hôpital !...Ce à quoi, invariablement te ko’oua répondait…J’ai demandé au médecin s’il pouvait rendre ses jambes à Sophie. Il m’a répondu, non. Alors pourquoi rester au village ? De toute façon, tout le monde doit mourir. En attendant ce moment, nous sommes mieux dans notre baie !...

Te ko’oua s’occupa donc de tout. Les repas, le linge, la toilette de Sophie, les soins. S’il lui arrivait de venir au village pour faire quelques courses, il s’empressait de rentrer pour ne pas laisser sa femme seule plus de quelques heures. Nous étions tous persuadés que Sophie partirait la première et d’une certaine manière cela nous rassurait. Te ko’oua était un roc, il saurait faire face. L’inverse ? Nous n’osions pas même y penser !

Ce matin encore, il avait du prendre les choses en main, s’activer, nettoyer, couper du bois pour le feu, assujettir une tôle qui claquait au vent, cueillir des papayes, entretenir son petit potager. A midi, lui et Sophie partagèrent un dernier repas. Puis il se leva et, comme il avait eu une bonne vie, il eut une bonne mort. Il s’effondra comme une masse. Sophie, incrédule dans un premier temps, rampa vers lui, le secoua, qu’est-ce qui t’arrive, réponds moi, ce n’est pas drôle, ça suffit maintenant. Mais lui, ne bougea pas. Maladroitement elle gagna la plage et fit signe à l’équipage d’un yacht mouillé à peu de distance. On se précipita pour lui venir en aide. L’un d’eux utilisa son téléphone portable. Dix minutes plus tard l’hélicoptère, de retour d’une évacuation sanitaire, atterrissait dans un grand nuage de sable sur la plage et des hommes en blanc, porteurs de ce que la technologie offrait de plus sophistiqué en matière de réanimation, se portèrent au chevet de te ko’oua . En vain. Te ko’oua avait déjà abordé les rivages d’havaiki.

Son corps repose en l’Eglise de T***, veillé par une foule nombreuse, tandis que Sophie a trouvé refuge dans sa famille. Quand je la vis, enfermée dans une douleur trop violente pour s’exprimer par des cris ou des pleurs, il me sembla qu’elle commençait tout juste à réaliser que plus jamais elle ne se réveillerait au doux murmure de la voix de son homme et que les quatre murs de cette bâtisse sans charme constitueraient à présent son unique horizon. Alors que Dieu me pardonne, je me demande, si, quelque part, il n’existe pas une force, une entité, quelque soit son nom, qui aurait pu faire que ces deux là fussent partis ensemble.

22 juin 2006

Iles et cathédrales

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Nous restâmes une quinzaine de jours à San Salvador, puis, navigant d’île en île nous gagnâmes Nassau. Première étape Cat Island. En approchant par le Sud, je vis au sommet d’une proéminence une imposante bâtisse, sans doute un fort à moins qu’il ne se fût agi d’un monastère. Les instructions nautiques, ma seule source d’information, étaient muettes sur l’origine de cette construction. Comment ignorer un tel amer ? Un dessin représentant la ligne de côte au sud-ouest de l’île omettait également cette sentinelle de pierre. Il faut dire qu’il datait de 1909. J’ai, depuis, navigué en Polynésie avec des cartes reproduites à partir d’originaux tracés en 1850 par l’expédition de l’amiral Dupetit-Thouars ! Utilisant les mêmes instruments de navigation que lui, je ne m’en suis jamais soucié. Le GPS ? Pas même en rêve ! Affreux instrument qui brisa à tout jamais le mur entre ceux qui savaient se diriger à la lueur des astres et la foule des ignorants condamnés à errer dans les ténèbres. Le GPS a tout simplement transformé la route des alizés en autoroute du soleil. Ginette et Gaston (parce qu’on navigue en couple maintenant) avalant des milles comme on avale du bitume, l’œil rivé sur l’écran de l’ordinateur, liaison satellite avec la belle-mère, combat au corps à corps pour une place de mouillage dans la baie des flamands, prise à l’abordage du ponton de débarquement, matrones rougeaudes se toisant haineusement du regard, patrons excédés se défiant de la panse, je travaille, moi, monsieur, j’ai un horaire à respecter.   A l’époque, je me fichais bien d’arriver quelque part, mais c’était la manière d’y arriver qui m’importait. Si en haute mer le sextant était mon berger, le long des côtes, les instructions nautiques devenaient ma bible. Je devrais dire le « pilot book ».Résistant aux coups de mer, avec sa couverture bleue marine, tissu sur carton, il n’y avait un pouce de côte qui lui échappât. Amers, dangers, mouillages, types de fond, services à terre. Tout y était. Y compris, parfois, les postes de charbonnage pour les vapeurs et les aiguades pour équipages assoiffés. C’est que ces beaux livres bleus, rédigés en un anglais victorien, n’invitaient pas seulement à voyager dans l’espace, mais aussi dans le temps. Je les avais acquis avec mes cartes chez Potters and Mills de Londres, qui est aux shipchandlers ce que Karl Lagerfeld est à la haute couture. Découvert lors d’un stage en école de voile hauturière, j’y revenais avec la régularité d’un pèlerin, passant des heures entre ses rayonnages d’ouvrages nautiques et d’instruments de navigation.

Je fis mouiller dans une petite anse de la pointe Sud, au pied de ce qui paraissait bien être une montagne, dans ces îles sans relief. A cent mètres du bord, le fond n’était que de dix pieds. Un petit mètre d’eau sous la quille, puisque mon tirant d’eau était de deux mètres dix, sept pieds pour les puristes. Rolland se jeta à l’eau. Après vingt mètres d’un crawl fougueux, nous le vîmes se mettre debout et marcher jusqu’à la plage. Une des étrangetés de ces îles. Nous devions découvrir en navigant au large de Cat et, plus tard, d’Eleuthera, que même hors de vue des côtes, les fonds descendaient rarement à plus de dix mètres et restaient parfaitement visibles dans les eaux transparentes. Dans cet aquarium géant nous pouvions suivre depuis le pont les évolutions sous-marines des thons, des raies et des dauphins.

En maintenant nos vêtements au sec au-dessus de nos têtes, nous suivîmes le même chemin que Rolland, nageant d’un bras sur quelques mètres, puis foulant de la pointe des pieds le fin sable corallien en sautillant, libérés de la pesanteur tels des cosmonautes sur la lune.

Un sentier partait de la plage, serpentant sur les flancs de la montagne en direction de ce qui ressemblait de plus en plus à un monastère.  J’estimais la marche à une heure environ. Dix minutes plus tard nous arrivions devant l’étrange bâtisse. La montagne n’était qu’une colline et le monastère, ou plutôt le modèle réduit de monastère, un quadrilatère de trois mètres sur cinq pour une hauteur de deux mètres. Pas de toit, juste des murs où des éclats de coquillages et de coraux faisaient saillie. Quel étrange facteur Cheval était venu édifier cet ermitage (puisque c’était le nom que les habitants lui donnaient) en ces parages désolés et dans quelle intention ? Mystère.

Le lendemain, nous fîmes voile au Nord, vers Little San Salvador, petite île déserte coincée entre Cat et Eleuthera,  perdue dans un dédale de récifs coralliens. Le chenal d’accès au mouillage n’était pas balisé, mais la clarté de l’eau rendait le contournement des patates de corail très simple. C’était, je le crois, ma première île déserte. Notre domaine n’avait que quelques hectares et nous les partagions avec les crabes, les fous et les frégates. Pourquoi les îles désertes exercent-elles une telle attraction ? C’était la question que nous nous posions, tandis qu’allongés côte à côte sur la petite plage de sable blanc nous observions les frégates tournoyer dans le ciel, dans l’attente de pouvoir fondre sur les sternes afin de leur voler leur pêche. Pour moi, visiter une île déserte c’est voyager dans le temps. Pouvoir se dire, il y a mille ans, deux mille ans, un million d’années, les choses étaient déjà ainsi. Ce sont les seuls musées que je fréquente. Les villes sont des sentines, leurs habitants des volailles caquetantes menées par des machines qu’elles ne contrôlent plus. Aucune oeuvre humaine, aussi parfaite soit-elle, ne résiste dix secondes à la comparaison avec une falaise ciselée par l’océan et les intempéries, une cataracte tombant à flanc de montagne, un pic enneigé émergeant du brouillard matinal ou une île déserte que la main de l’homme n’a pas encore façonné à son image. Si des peuples y vécurent un jour, ce furent des peuples sages car ils en disparurent sans laisser de traces. Seules les cathédrales trouvent grâce à mes yeux de païen. Peut-être sont elles les seules œuvres humaines à pouvoir rivaliser avec la nature. Ilots de pierre au cœur des villes. Parfaites et désertes, même lorsqu’elle sont remplies de fidèles, insignifiants sous leurs voûtes majestueuses. Hors du temps, puisque l’esprit qui les habite est à jamais resté enfermé au sein de leurs pierres. Je ne parle pas de l’Esprit Saint mais de celui qui animait leurs bâtisseurs, assurés de ne jamais voir la fin de leur ouvrage. Aujourd’hui, les nouvelles cathédrales s’appellent centres commerciaux, hypermarchés, hard discount. Empilement vulgaire de tôles, elles sont d’aussi piètre qualité que les colifichets et la pacotille qu’elles renferment.

Mais la nature sait se montrer dure. D’une dureté implacable sans jamais, toutefois, sombrer dans la sournoiserie et les faux semblants. Pour ma part je préfère affronter une tempête en haute mer plutôt qu’une caissière de supermarché acariâtre ou un fonctionnaire hémorroïdaire.

Le fait est qu’au mois de novembre suivant, après avoir passé la saison des cyclones en Floride, je manquai de perdre « l’île de feu » dans ce même mouillage paradisiaque. Mais j’y reviendrai dans un autre post.

Nous restâmes une semaine dans ce petit paradis, occupés uniquement à nous baigner et à pêcher. Sinon,  Rolland, qui avait laissé ses oripeaux d’idéologue marxiste-léniniste quelque part dans la mer des Sargasses, s’était converti en un parfait sauvage déambulant  nu sur notre île toute la sainte journée à la recherche de je ne sais quel trésor, Stan s’était immergé dans la lecture de « Voyage au bout de la nuit », livre apte à nourrir sa haine du genre humain et moi je tournais et retournais dans ma tête la lettre qu’un jour je devrais bien envoyer à mon père, à la fin de cette année sabbatique, pour lui dire que, décidément non, je n’envisageais pas de rentrer en Europe, du moins pas dans les quarante prochaines années.

 

 

21 juin 2006

T'as quel âge?

T’as quel âge ? Quel âge avez-vous ? Pardon, mais vous êtes né en quelle année ? Il a quel âge votre chien ? Elle est un peu vieille votre voiture !  Votre steak, je vous le sers âgé ? Vous reprendrez bien une tranche d’âge ? Oh mais, vous ne faites pas du tout votre âge ! N’oubliez pas de faire votre âge avant de crever ! On n’arrête pas de nous rebattre les oreilles avec les PROBLEMES de la jeunesse ( comme si c’était un problème que d’être jeune), mais en attendant ce sont les vieux qu’on assassine. Il faut que cessent ces histoires d’âge. Ca devient une obsession. Une obsession malsaine. Humains jusqu’à…voyons, soyons bon prince…quarante ans, nous deviendrions des mutants par la suite. Des trucs infâmes. Avec  des rides et des cheveux gris. Enfin si je parle de rides et de cheveux gris, c’est par ouie dire. Parce que les mutants sont passés maîtres dans l’art de la dissimulation.  Obligés ! Pour qu’on continue à les servir au restaurant, ils ont subtilisé leurs cheveux aux intouchables indous. Offrandes faites à Cali ou Vishnou, ils se retrouvent, décolorés, permanentés ou brushés, sur les têtes de Marcel ou Ginou. Pour cacher leurs rides, les mutants se font trancher, tirer, sucer, botuliser. Un coup de lard ? Botox et ça repart.  Enfin, tout cela ne sert à rien. Les vieux sont rattrapés par leur date de naissance. D’ailleurs, un vieux c’est tellement dégouttant, qu’on ne l’appelle plus un vieux. Vous avez remarqué cette tendance à déclasser les gens, ou plutôt à suggérer que ce sont des déclassés en ne les appelant plus par leur nom ? Un aveugle devient un mal voyant, un sourd un mal entendant, un gros un rond. Une manière de suggérer que l’aveugle, le sourd, le gros, simulent leur cécité, leur surdité, leur obésité. Ah, les infâmes ! Si vous voyez un gars avec une canne blanche et des lunettes noires en train de traverser une rue, n’hésitez pas à accélérer. Il y voit le bougre, mal, mais il y voit !  C’est ainsi que le vieux est devenu un senior. Ah, le vilain terme ! On dirait un pet  qui file sournoisement le long de la jambe. D’ailleurs on aimerait bien les voir filer, les vieux. Ce n’est pas pour rien qu’ils bénéficient de réductions dans les trains, les avions, les bateaux de croisière. Plus c’est loin et moins c’est cher pour les vieux. Finalement, la société française est à l’image du Clemenceau. Trop vieille pour servir. Pas assez d’imagination pour en faire un musée. D’ailleurs on préfère exhiber les vieilleries qu’on est allé barboter ailleurs, tant les nôtres nous font honte. Alors, on cherche à s’en débarrasser en les trimbalant sur toutes les mers du globe.  Mais même les pauvres, n’en veulent pas. Ou plutôt si, ils en auraient bien voulu. Depuis le temps qu’on leur refile les épaves du monde entier à désosser, une de plus ou une de moins…Mais, non. Les consciencieux de chez nous, ceux qui s’écoutent penser à la place des autres, ont décidé que, vraiment, non,  ce n’était pas possible de refiler une cochonnerie pareille aux pauvres. Ca risquerait de les tuer…dans trente ou quarante ans. De toute façon, ils sont déjà morts de faim à l’heure actuelle et le vieux est de retour. C’est tenace un vieux.

Peu importe. Place à la jeunesse. Le porte avion de dernière génération est là. Mais on a la jeunesse qu’on mérite. Un pont trop court et des hélices qui se font la malle, la nouvelle génération, usée avant que d’avoir servi, aspire déjà à la retraite.

Finalement, je me dis que les sociétés primitives étaient plus humaines que la nôtre. Les esquimaux ou les indiens d’Amérique abandonnaient leurs vieux sur la banquise ou dans la sierra madre quand vraiment ils ne pouvaient plus servir à rien. Quand leurs gencives édentées ne pouvaient plus assouplir les peaux de phoque ou que leurs doigts noueux ne pouvaient plus tendre la corde d’un arc. Nous autres, situés aux avants postes de la civilisation, grisés par les embruns arrachés aux nouvelles vagues qui balaient inlassablement des rivages foisonnant de nouveaux talents (un nouveau talent en valant cent anciens) attendant sur la grève un hypothétique embarquement pour Cythère, mais la grève s’éternisant, il faudra qu’ils se contentent, comme tout le monde, d’un débarquement au cimetière, nous autres, dis-je, c’est justement la crainte qu’ils puissent encore être utiles, qui nous pousse à abandonner nos vieux sur la banquise de la préretraite où, transis d’ennui, ils erreront quelques temps, de Bali au Machu Pichu pour les plus riches, du lit à la fenêtre pour les plus pauvres, avant que de perdre la mémoire, pour oublier que les ont oubliés ceux qui sont trop occupés à écouter le temps passer… Et toi, t’as quel âge ?

12 juin 2006

Conch chowder versus fried chicken

Ah, les Bahamas. ! Des dizaines d’îles baignées par des eaux turquoise, oubliées des hommes, où le temps semblait s’être arrêté. Ce premier soir, à San Salvador, la tête encore pleine de vent et de soleil, lorsque nous pénétrâmes dans ce petit restaurant du bord de mer, il me sembla reconnaître Hemingway en la personne d’un américain à la mise négligée. Il parlait du dernier espadon qu’il venait de capturer et de la lutte, de l’interminable lutte, pour le ramener à bord au bout de ce mince fil de nylon, dont la minceur mesurait justement l’adresse du pêcheur.  Les îliens, ni riches, ni pauvres, étaient charmants. Pas sympathiques. Charmants. Les dames, avec leurs bigoudis sur la tête, donnaient à l’ensemble un petit air « deep south », tandis que les messieurs disputaient d’interminables parties de domino en se qualifiant mutuellement de « son of a bitch ». Il régnait sur tout cela une atmosphère de fin de règne, qui n’était pas pour me déplaire. J’aime les endroits où l’on a tellement vécu, que l’on ne se donne même plus la peine de faire semblant d’être vivant. Pas ou peu de jeunes. Tous partis à New Providence, lieu mieux connu sous le nom de sa capitale : Nassau.

Les menus étaient simples.  « Conch chowder » à tous les repas. Lambis que  les bahamiens partaient pêcher sur les hauts fonds dans de vieux cotres en bois dépourvus de moteurs auxiliaires. A chaque île sa montagne de coquilles de lambis vides dans lesquelles les rafales de vent produisaient un son étrange. Sur ces îles coralliennes, sans relief, balayées par les vents d’est,  les seuls arbres qui semblaient avoir réussi à résister étaient les casurinas. Une espèce de petit pin rachitique au tronc couvert de poils.

La journée, nous pouvions voir un groupe d’étudiants américains installés sur le rivage, peignant la mer. La mer la plus limpide au monde, semble-t-il. Des nuances de bleu et de vert uniques. Je veux bien le croire. J’ai horreur des superlatifs absolus, mais je n’ai rien vu de tel depuis. Comment ai-je fait pour ne pas y rester ? J’avais apprécié les petites Antilles, mais ne m’y étais pas vraiment senti à l’aise. L’impression de déranger, en permanence. Tout dialogue avec les autochtones, qu’ils fussent noirs ou blancs, se transformait fatalement en joute verbale. Je me rappelle m’être assis, à Fort de France, à la table d’un de ces petits lolos qui servaient des jus de fruits frais. Je demandai un jus quelconque en ponctuant, sans y penser, ma demande, du « s’il vous plait » d’usage. Le patron me dévisagea d’un œil torve et me lança…Et si je te disais que ça ne me plait pas, mais alors là pas du tout, de te servir un verre de jus. Que je fais uniquement cela pour nous faire vivre moi et ma famille. Qu’est-ce que tu répondrais à ça, ti blanc ?…Ce n’était pas dit sur le mode humoristique, mais de manière franchement hostile. Je regardai autour de moi et vis que je n’étais entouré que de noirs qui, ayant interrompu leurs conversations, suivaient avec intérêt notre échange. Mal à l’aise, je répondis…J’essayais d’être poli, voilà tout…Le patron eut l’air ravi…Ah, le ti blanc ESSAYAIT d’être poli avec le pov neg, c’est ça hein ?….Non, ça m’est venu tout naturellement, je vous assure…Le patron poussa un rugissement et prit le reste de ses clients à témoin…Ah, naturellement ! Le ti blanc qui voit sans doute pour la première fois autant de d’hommes de couleur autour de lui, essaye d’être naturellement poli !...Hochements de tête navrés dans la salle. La situation devenait absurde et je sentais monter en moi une chaleur de mauvais augure. J’essayai de contrôler ma voix…Vous vous trompez. J’ai passé pas mal de temps en Afrique….Nouveau rugissement….En Afrique !!!!! J’en étais certain. Le ti blanc croit qu’il est en Afrique… Il me sembla que de la vapeur me sortait des oreilles…Bon, tu me le files ce putain de jus ou tu préfères que j’aille voir ailleurs !...Le patron éclata de rire, bientôt suivi par les autres clients…Ah, voilà ! Je préfère ça…J’eus enfin droit à mon jus. Tout était comme ça. Epuisant à la longue. Un jour, je faisais la queue à la caisse d’un super marché. J’étais le dernier. Un gars surgit derrière moi, me bouscula violemment et se mit devant moi. Avant même que je puisse réagir, de la queue voisine, un homme qui avait observé la scène, invectiva  l’indélicat…Ce n’est pas parce que monsieur est blanc, qu’il faut lui passer devant…L’autre répondit en créole un truc dans le genre…Ou ka pa fé chié moa…Un troisième, puis un quatrième s’en mêlèrent. Le ton monta. La caissière se mit à gueuler…Sécurité, sécurité !....dans son micro. Il y eut des jets de papayes et de cristophines, tandis que je me carapatais discrètement en laissant mon chariot rempli sur place.

Et la standardiste de la poste de Fort de France ! Si je disais…Je voudrais téléphoner en France…elle me répondait…Et ici, c’est où à votre avis ?... Si je parlais d’appeler en métropole elle me rétorquait …Les colonies c’est fini…Si je me contentais de lui donner le nom de la ville, elle me faisait…C’est où ?...Et tout recommençait !

Oh, je sais. Aujourd’hui, on dirait qu’il ne faut pas faire l’amalgame, généraliser. On trouverait même charmants des gens manifestement odieux. Mais à l’époque le politiquement correct restait à inventer. Ceci dit, je consacrerai un jour un post à madame Violette qui tenait un petit lolo à Pointe à Pitre. Une personne véritablement remarquable.

Bien entendu, être étranger peut être tout aussi désagréable au sein de nations blanches. Ainsi, à dix-huit ans, je me retrouvai dans un patelin perdu, Kelsen bay, au nord de l’île de Vancouver en Colombie Britannique. Le bus m’avait déposé devant un motel minable où je devais passer la nuit avant de prendre le ferry le lendemain pour le Nord. Le soir, je me rendis au petit restaurant bar où l’on servait un plat unique, du fried chicken. La salle était remplie de bûcherons et ça parlait haut et piccolait ferme. Les hauts parleurs déversaient des flots de musique country. Evidemment, quand j’entrai, des visages étonnés et turgescents se tournèrent vers moi. Ma mise, mon accent, tout trahissait en moi l’étranger. Le visage en feu, la transpiration me dégoulinant le long du dos, je me glissai le plus discrètement possible à une table du fond où je compris rapidement que personne ne viendrait prendre ma commande. Il fallut me décider à aller la passer au bar. Je revins à ma table en serrant mon coca contre moi, comme s’il se fût agi d’une bouée de sauvetage. Le fried chicken suivit quelques minutes plus tard. A la volée. Floc. Sur la nappe crasseuse. Sans assiette ni couverts. Comme si j’étais un animal. Et pourtant, les autres consommateurs avaient droit à des assiettes, des frites, du ketchup, de la mayonnaise. Moi, non. Je levai les yeux et vit le patron, un vilain bonhomme pansu et chauve, me faire, en glissant le pouce contre l’index, le signe qu’il fallait que je paie. Tout de suite. J’aurais voulu que la terre s’ouvrît sous moi pour m’y engloutir, tant j’avais honte. Et tous ces visages tournés vers moi, avec des sourires mauvais ! Je n’étais pas encore le capitaine Raspoutine. Traverser les océans, cela pose son homme. Non. Je n’étais encore qu’un petit machin, tout timide. Je sortis servilement les deux billets d’un dollars canadien de mon portefeuille (je me souviens encore de la somme) et allais les tendre au patron, lorsqu’une main venue de derrière moi, me saisit le poignet. Je me retournai. C’était un jeune bûcheron, pas très grand, pas très costaud, mais avec sur le visage une détermination froide. La haine à l’état pur. Je crus, un bref instant, être l’objet de cette haine. Je me trompai. Il referma mon poing sur les billets en faisant non de la tête, puis il se saisit du poulet graisseux et l’écrasa, lentement, consciencieusement, sur le visage du patron, au milieu d’éclats de rire ravis. J’étais pétrifié. Moi, qui essayais de passer inaperçu ! L’autre se débattit à peine en poussant quelques couinements désolés…Mais Erny, qu’est-ce que je t’ai fait !...Tu vas ramener cette merde à la cuisine et servir à manger à ce gamin. Correctement. Dans une assiette. C’est pas un chien… Il précisa…This gentleman, is my guest !…Le patron trotta docilement jusqu’aux cuisines en s’essuyant la figure et revint, un peu plus tard, avec une assiette abondamment garnie, des couverts, un verre et un paquet de serviettes en papier.  Tandis qu’il me servait, il n’arrêta pas de jeter des regards craintifs à Erny, semblant quêter son approbation. Pendant qu’on me préparait à manger, Erny m’avait demandé l’autorisation de s’installer à ma table. Proposition que j’avais acceptée avec soulagement. A partir de ce moment, plus personne ne fit attention à moi et je passai une soirée très instructive. J’appris surtout que le meilleur côtoyait souvent le pire.

Aux Bahamas, nous n’étions pas les bienvenus. C’était très bien ainsi. A la claque dans le dos, succède souvent le coup de pieds au cul. On ne nous ignorait pas non plus ostensiblement. On nous traitait simplement comme des habitants de la planète terre. Ni plus, ni moins. Aucune raison particulière de nous aimer. Aucune, non plus, de nous haïr. Lorsque nous marchions sur l’unique route de l’île, une voiture, en général une vieille Buick ou une Austin hors d’âge, finissait toujours par s’arrêter à notre hauteur et son conducteur par nous prendre à bord. Pas de flots de paroles ni d’épanchements de bons sentiments. Il répondait à nos questions, si nous en avions, sinon gardait le silence, n’ouvrant la bouche que pour nous dire que nous étions arrivés.

08 juin 2006

Terre!

L’aube, presque un crépuscule, nous trouva sous tourmentin, la grand-voile au bas ris. La mer n’était plus qu’un grand chaos aquatique glauque où, le pont sous l’eau, « l’île de feu » tentait de se frayer un chemin vers les Bermudes, tandis que le ciel passait du noir au gris, entre deux grains La nuit avait été un poème. A peine avais-je hissé toute la toile, qu’il fallut sonner le branle-bas pour la réduire. C’est violent, la lutte contre cette centaine de mètres carrés de dacron secouée par les rafales et alourdie par les paquets de mer qui viennent se fracasser contre la coque. Dangereux aussi. Ma hantise a toujours été de perdre un homme par dessus bord. La nuit, j’exigeais le port du harnais de sécurité. Malgré cela, chaque poulie, chaque manille, se mouvant librement au bout d’une drisse ou d’une écoute, dans un claquement infernal, pouvait se transformer à tout instant en un instrument de mort tant que la voile n’était pas maîtrisée, réduite. Cette nuit là tout se passa bien, joyeusement même, tant était grand le soulagement de voir cette période de calmes s’achever. Quand le sifflement du vent dans les haubans, se transforma en un ronflement entêtant, je compris qu’une dépression d’importance nous venait dessus. «L’île de feu » n’était pas un frêle esquif, mais un solide voilier hauturier. Construit en acier par son ancien propriétaire, pour affronter les quarantièmes rugissants, son pont n’offrait aucun obstacle au déferlement de la mer et le barreur pouvait apprécier le déchaînement des éléments à l’abri d’une timonerie digne d’un chalutier. Une fois que les panneaux de pont avaient été condamnés et que les portes étanches de la timonerie avaient été fermées, pas une goutte d’eau ne pénétrait à l’intérieur. Juste la chaleur. Une chaleur suffocante, aggravée par l’utilisation prolongée du moteur, avait transformé l’intérieur du ketch en sauna. A intervalles réguliers, dégoulinant de transpiration, nous sortions nus sur le pont pour nous exposer aux embruns et à la pluie. Les vingt degrés qui y régnaient nous semblaient polaires en comparaison de la fournaise que nous venions de quitter. Stan, qu’aucun mal de mer n’avait jamais affecté, trouva le moyen de dormir, coincé entre la table et la banquette du carré, les pieds calés contre la cloison, pour contrecarrer les effets de la gîte. J’avais débranché le conservateur d’allure et barrais, mon attention partagée entre le compas, les voiles et la prochaine vague. J’étais incroyablement heureux. Je ne me rappelle plus avoir jamais éprouvé pareil bonheur par la suite. Dans ma tête repassait sans cesse la musique du feuilleton, « aventures dans les îles », une production des années soixante,  où le beau capitaine Armand Troye affrontait les tempêtes à la barre de sa goélette, le « Tiki », quelque part dans le Pacifique Sud. Avec cette différence notable : ce n’était pas des assistants sous payés qui balançaient des seaux d’eau sur le pont, mais de vraies vagues qui s’abattaient sur celui de « l’île de feu ».  Rolland, qui avait viré au gris depuis que le vent avait dépassé force sept, refusait de quitter la timonerie. Il avait l’impression que s’il allait se coucher ( bien à plat comme je le lui avais recommandé, le seul remède contre le mal de mer), le bateau chavirerait. Sur son visage se succédaient émerveillement et terreur, tandis qu’il essayait d’ingurgiter le porridge de gros temps, afin d’avoir quelque chose à régurgiter, évitant ainsi les abominables vomissements secs. Les petits pois, c’est encore mieux, ça roule.

Une vague particulièrement forte combinée à une survente fit se coucher le voilier dans un grand tintamarre d’objets brisés en provenance de la cambuse. L’aiguille de l’inclinomètre se bloqua à quarante degrés. La cloche de quart sonna toute seule. Une note lugubre. Rolland poussa un hurlement tandis que lui et son bol de porridge s’effondraient sur moi. Je me retrouvai sur le sol de la timonerie, ses fesses sur ma figure, une substance pâteuse me dégoulinant le long du torse (porridge ou vomi). Je luttai pour me lever et regagner mon poste à la barre. Mais Rolland était pire qu’un homme qui se noie. Il gigotait, pesant de tout son poids sur moi, en hurlant…Foutus, nous sommes foutus…. Je sentis le voilier se redresser lentement sous l’effet du lest, tandis que j’entendais l’eau s’écouler par les dalots et les voiles faseyer bruyamment en secouant le bateau. Je rejetai Rolland sans ménagement, me relevai et mis la barre dessous pour éviter un virement lof pour lof. Lentement, « l’île de feu » revint dans le lit du vent et reprit son cap.

Nous luttâmes toute la journée pour gagner dans le Nord. Mais en vain. La dépression se creusait et nous rejetait vers l’ouest. La mer était à présent couverte de l’écume arrachée aux crêtes des vagues et se tenir sur le pont devenait difficile. Trop tôt dans l’année, pour un cyclone. Mais une belle dépression, assurément. Sans carte météo, je ne pouvais faire que des conjectures sur sa trajectoire. Nord-Sud, certainement. Persévérer vers le Nord, c’était la certitude de voir les choses empirer. Sans compter qu’avec ce temps et cette absence de visibilité, embouquer le tortueux chenal tracé dans le récif corallien pour gagner Hamilton, était hors de question. Je laissai la barre à Rolland malgré ses récriminations…Non, je ne pourrai pas…, observant au passage l’effet réducteur que provoque la peur sur les organes génitaux du mâle et me rendis dans ma cabine pour consulter la carte. Mon estime (toute droite de hauteur était exclue avec ce ciel bouché) me plaçait à une cinquantaine de milles dans le Sud-ouest des Bermudes. L’affaire de quelques heures avec une météo normale. Probablement jamais dans ces conditions. Rolland égrenait sa litanie de putains de bordels (il était aussi question de l’estuaire de la Gironde qu’il n’aurait jamais du quitter) tandis que j’entendais la chaîne du système de gouverne  raguer follement dans le vaigrage…Doucement la barre !...Esteban, faut que tu reviennes, je ne le tiens plus !...Mais si…Je réfléchis un instant. Le bateau fatiguait. Personne ne nous attendait aux Bermudes. Il fallait mettre en fuite. Mais vers où ? Retour au routier. Les Bahamas. Ce serait les Bahamas. San Salvador, comme Christophe Colomb. Les instructions nautiques me prédisaient un bon mouillage avec un fond de bonne tenue.  Je calculai la route et remontai dans la timonerie… Cap au 2-7-5…Rolland répéta, comme je le lui avais appris,…2-7-5 !...et abattit en grand. Le voilier se redressa, le bruit du vent se fit plus feutré et le tangage se transforma en roulis. Il me sembla entendre « l’île de feu » soupirer d’aise. Je choquai les écoutes pour orienter les voiles dans le vent. Grand largue. C’était les vacances ! Nous filâmes huit nœuds, avec des départs au surf à dix nœuds.

Après vingt quatre heures, le vent se calma et le soleil refit son apparition. Douze jours après le départ de Gustavia, une fine bande de terre apparut devant nous, exactement là où elle devait se trouver. J’adorais l’instant où j’annonçais à l’équipage, après une ultime droite de hauteur…Dans deux heures, vous verrez la terre surgir, droit devant… Il fallait voir comme ils étaient gentils avec moi alors…Un thé, Esteban ? Une petite collation pour notre capitaine bien aimé ? Des crêpes feraient-elles plaisir à notre leader maximo ?…Si ce n’est que cette fois, après que les deux fatidiques heures se fussent écoulées, il n’y eut strictement rien à l’horizon. Juste l’océan à perte de vue. Je crus que Rolland allait devenir fou. Il éclata en sanglots déchirants…C’est de ma faute. Tout est de ma faute…

Une histoire absurde. L’aérien du conservateur d’allure avait été arraché par la tempête, aussi dûmes-nous barrer à tour de rôle pour le restant du voyage. Deux heures à la barre, les yeux rivés sur le compas, puis quatre heures de repos. Tous les jours, l’un d’entre nous s’occupait, en outre, de faire la cuisine. C’était un régime assez épuisant, surtout la nuit. Deux jours plus tôt, Rolland avait pris le quart de deux à quatre heures du matin et pendant la première heure, l’esprit embrumé par le sommeil, avait barré au 215 en lieu et place du 275. Ne dormant que d’un œil,  je l’avais remarqué en consultant le compas renversé fixé au-dessus de ma couchette. C’était vraiment sans importance, si loin des côtes. Je lui en fis la remarque et lui demandai de barrer au 335 pour le restant de son quart, de manière à corriger son erreur. Mais je pense que son esprit éprouvé par la fatigue et par la tempête donna à cette erreur des proportions qu’elle était loin d’avoir. Je l’entendis gémir…Perdus, nous sommes perdus !...Aussi, quand à l’heure dite, il ne vit pas de terre surgir à l’horizon, pensa-t-il que son erreur nous avait probablement condamnés à errer jusqu’à la fin des temps dans le triangle de Bermudes. Quant à moi, j’étais perplexe. Je refis mes calculs. Non. Pas d’erreur. Nous étions bien à vingt milles de San Salvador. Nous aurions déjà du l’apercevoir sur bâbord avant. D’ailleurs tout trahissait l’approche de la terre : l’océan avait pris une teinte bleu ciel que je ne lui avais encore jamais vue auparavant et une myriade d’oiseaux marins jouaient dans le sillage de « l’île de feu ».L’île apparût deux heures plus tard. Surgie du néant. A quelques encablures. J’avais juste oublié un détail. Habitué aux hautes îles des petites Antilles qui se laissent voir de fort loin (trente à quarante milles), je n’avais pas imaginé que la hauteur des Bahamas, des îles coralliennes, ne dépasserait pas quelques mètres. La joie de Rolland ne connut plus de bornes. Il hurla…Terre, terre…comme le firent sans doute les marins de Colomb cinq cents ans plus tôt.

02 juin 2006

Le vagabond des étoiles

Après notre baignade hauturière, je décidai de mettre en panne pour la nuit. Pas un souffle dans les airs, pas une ondulation à la surface de l’océan. Pas d’horaire. Personne ne nous attendait nulle part. La plaisance c’est aussi cela. Pas la plaisance de masse qui pousse les marins du dimanche à s’entasser dans des embarcations pour faire des ronds dans l’eau au large de quelque port de la riviera, au milieu de centaines d’autres embarcations. Cette plaisance là n’est que le prolongement de la comédie sociale jouée le reste de l’année, par d’autres moyens. Six cents chevaux dans le « calbar », sur le périphérique ou dans la Baie des Anges, ça reste un moyen d’être « in », de provoquer l’envie, de faire se trémousser d’aise les petites minettes et les petits minets avec en toile de fond cette nature qu’ils abhorrent parce qu’elle les renvoie à leur insignifiance. Non, je parle de cette plaisance où toute notion de plaisir abdique devant la fatalité. La fatalité d’être en mer, parce que, comme mes semblables, depuis que j’avais pour la première fois éprouvé une terreur indicible devant ses colères, une terreur sans remède, conscient que j’étais de ne pouvoir la faire cesser par un simple abandon, même si mon corps en proie au mal de mer m’avait depuis longtemps abandonné, depuis cet instant, donc, je sus que c’était en mer que je tracerais mon sillage dans cette vie. Exilé  loin de ses rivages je me plaisais à recréer mon univers marin. Du linge séchant au vent et c’était des voiles claquant dans la brise. Le vent dans les mélèzes et c’était le bruit du ressac sur le rivage. Le klaxon d’une « Micheline », la corne de brume d’un cargo. Sir Thomas Lipton comparait les plaisanciers à des hommes qui prendraient, tout habillés, une douche glacée en déchirant des billets de cent livres. J’aime beaucoup cette définition et elle me convient tout à fait. Elle introduit, outre le désagrément, la notion d’inutilité. Le vrai luxe dans la vie, au fond, c’est d’être inutile.

La première partie de la nuit fut splendide. Etoilée. Oui, je sais. C’est un lieu commun. Mais les citadins ne savent pas ce qu’est une nuit étoilée. A peine s’ils discernent encore la lune, quand ils ne la confondent pas avec un réverbère. Je parle de voûte céleste. Une poussière d’étoiles, de planètes, de constellations, devant, au-dessus, derrière nous. Un spectacle qui nous fait douter de la réalité de notre existence.

  J’avais laissé mes équipiers regagner leurs bannettes et m’installai confortablement sur le pont où, aspiré par l’infini, je  partis dans les étoiles. Je dus m’endormir, car c’est la musique qui me réveilla ou plutôt qui déclancha un de ces rêves qui précèdent le réveil. Je regardais passer un train sur un quai de gare tandis que les hauts parleurs diffusaient de la musique. Avant même de reprendre pleinement conscience, je sus que cette musique ne provenait pas de l’équipement stéréophonique du bord. Un air sirupeux. Loin de la salsa qu’affectionnait Stan ou des chœurs de l’armée rouge que Rolland emportait en tous lieux avec lui. Ce furent les trépidations sourdes ainsi que le bruit que ferait un train lancé à grande vitesse qui me forcèrent à ouvrir les yeux. A cent mètres, peut être plus, peut être moins, sur l’avant de « l’île de feu », une ville avait surgi du néant et lançait vers le ciel ses lueurs multicolores. Ce fut ce que mon cerveau embrumé par le sommeil me suggéra dans un premier temps. Bien vite, je reconnus un paquebot et pas n’importe quel paquebot. Son nom scintillait dans la nuit sur le pont supérieur : « Norway ». Délimitée par une myriade de lumières, je reconnus l’inimitable silhouette de l’ancien « France » dont l’étrave effilée labourait l’océan en produisant un chuintement métallique. Malgré l’entêtante musique, échappée sans doute de l’un de ses nombreux bars, le paquebot semblait désert. Je ne songeai pas à éprouver une quelconque peur rétrospective. A quelques mètres près… Juste un émerveillement enfantin. Longtemps je regardai le « Norway » s’éloigner vers le Sud, tandis que le puissant clapot soulevé par son sillage faisait lourdement rouler « l’île de feu ». Quand je ne perçus plus qu’une auréole lumineuse à l’horizon, je remarquai, que là-bas, vers le Nord, le ciel étoilé s’était dissolu dans une masse sombre illuminée de loin en loin par des éclairs.

 Le vent entra par le Nord Nord-Est. D’abord un léger souffle qui fit faiblement faseyer la grand-voile que j’avais maintenue hissée parce qu’un mât sans voiles c’est comme une maison sans toit. Un triste spectacle. Puis la brise forcit et un léger clapot se forma. D’une traction sur l’écoute de foc, je libérai l’enrouleur et établis le génois. Puis je hissai l’artimon et la trinquette. Je ne réveillai pas mes équipiers. Je voulais être seul pour sentir mon voilier revenir à la vie. Je le vis se cabrer tel un pur sang, puis prendre quelques degrés de gîte pour commencer à grignoter les milles un à un. Le loch à poisson émit son petit couinement familier. De plus en plus rapide. De plus en plus aigue. Je réglai le conservateur d’allure au plus près, conscient d’être désormais obligé de louvoyer pour gagner les Bermudes situées plein Nord. Je laissai le bateau livré à lui-même et regagnai ma cabine. Je fus heureux d’entendre à nouveau l’eau glisser le long du plat-bord. Assis à la table à carte, je remplis mon livre de bord, traçai une nouvelle route et tapotai distraitement, du bout de l’index, le verre du baromètre. Je crus un instant que l’aiguille s’était libérée de son axe, tant sa chute fut impressionnante.

 

29 mai 2006

L'enfant des sargasses

Finalement, nous sommes partis à trois en ce matin d’avril 1979. Les tensions entre Guy et Rolland menaçaient de dégénérer à tout instant en homicide tout ce qu’il y a de plus volontaire. Une nuit, alors que Guy, en rentrant d’une tournée des bars de Gustavia, avait posé le pied sur le visage de Rolland endormi en se glissant dans la cabine avant par une claire voie, je les avais retrouvé étroitement soudés en une étreinte meurtrière dont j’avais eu le plus grand mal à les démêler. Le lendemain, ils avaient tiré au sort qui resterait, qui partirait. Ce fut Rolland  qui gagna. Guy pleura, tandis que Rolland se précipitait sur le pont pour gagner le bout dehors à partir duquel il s’élança dans les eaux tièdes de la baie en faisant un très beau saut de l’ange.

Les trois premiers jours nous profitâmes d’un alizé d’Est bien établi qui poussa « l’île de feu » vers les Bermudes à une vitesse moyenne de six nœuds. Puis le vent nous abandonna, les voiles pendantes. Je mis la machine en route. Je détestais naviguer au moteur. Au désagrément acoustique s’ajoutait celui d’avoir à barrer en permanence, puisque le conservateur d’allure ne fonctionnait qu’avec la force du vent. Je n’avais jamais vu une mer aussi calme. Aussi désespérément lisse. Sans la moindre houle pour casser notre ère. Les terriens s’imaginent qu’une fois les côtes perdues de vue, toutes les mers se ressemblent. Juste une immense étendue d’eau.  Plane. Monotone. Erreur. Pour moi la mer changeait à chaque instant. Pas la même au milieu de l’Atlantique qu’au large des côtes d’Afrique. Pas la même le mardi que le lundi. Pas la même à onze heures qu’à dix heures. Impossible à expliquer à une personne qui n’a pas appris à s’orienter sans autres points de repères que les astres. Nous progressions au milieu d’un paysage peuplé de méridiens et de parallèles. Invisibles, mais qui, dans mon imagination, imprimaient leur marque à la surface de l’océan. C’est à terre que je suis perdu. Les marins me comprendront.

Les premières sargasses firent leur apparition au milieu de la quatrième journée. Bientôt, ces algues maintenues à la surface par des vésicules remplies d’air, occupèrent tout l’horizon. Une immense étendue d’un vert fluorescent que l’étrave de « l’île de feu » labourait au rythme du vieux Perkins six cylindres. L’atmosphère devint étouffante. Oppressante. Une étrange inquiétude nous envahit. Rien n’est plus angoissant en mer que le calme absolu. Brusquement, Rolland perché sur le bout dehors tendit le bras vers la surface et se mit à hurler…Là ! Un enfant !...Il courut vers la timonerie comme pour s’y réfugier. Quand il fut à coté de moi, je vis ses yeux remplis d’une indicible terreur. Dans le même temps, une chose blanchâtre, immergée au milieu des sargasses, dans laquelle je reconnus sans peine un petit corps doté d’une tête, de bras et de jambes défilait le long de la coque. Stan éclata d’une rire hystérique…Une poupée, c’est une poupée !...Oui. Mais pourquoi une poupée ? La poupée fut suivie de biens d’autres objets flottants : bouées de pêche, sacs en plastique, bouteilles, bidons, planches. Par un caprice étrange du Gulf Stream qui parcourt l’Atlantique Nord dans un mouvement giratoire autour de la mer des Sargasses, nous traversâmes une décharge pendant plusieurs heures. Que des bateaux à voile aient pu disparaître en ce lieu, autrefois, rien d’étonnant à cela. Sans vent, sans courrant, leurs coques en bois étaient attaquées par les tarets. C’était l’affaire d’un mois ou deux avant que des voies d’eaux se déclarent et qu’ils partent par le fond. En fin de journée, les déchets avaient disparu et les sargasses repris leurs droits. Je coupai le moteur. Un vieux fantasme. Se baigner en pleine mer. Lorsque le bateau eut cassé son ère, chacun, à tour de rôle (évidemment pas tous en même temps), se jeta au milieu des Sargasses. Etrange impression que de voir, depuis la mer,  « l’île de feu » échoué au milieu de toute cette verdure. Sensation grisante que celle de flotter nu à des centaines de kilomètres de toute terre. Rolland hésita un long moment avant de se jeter à l’eau. Je ne cherchai pas à le forcer, mais je sentis bien que dans la tête de mon équipier se disputaient la crainte et le désir de vivre un moment probablement unique dans une vie de terrien. Finalement il se lança à l’eau, fit quelques brasses autour du voilier et remonta bien vite en traînant derrière lui une impressionnante guirlande de sargasses. En riant, il se la passa autour de la taille et drapé dans ce cache sexe végétal, improvisa un tamouré langoureux. Le rire se transforma rapidement en cri de dégoût, quand Rolland se rendit compte que les sargasses abritaient une vie minuscule mais foisonnante. Un à un, de petits crabes, des anguilles frétillantes et des méduses gélatineuses tombèrent sur le pont.

 

 

24 mai 2006

Incompatibilité

Je sortis de ma cabine juste à temps pour voir un Zodiac s’éloigner. Guy était vautré sur le pont et gueulait…En prison, oui tous en prison !... Rolland lui flanqua un coup de pied (nu) dans les côtes….La ferme espèce de crétin !... Guy émit un glapissement et se roula en boule. Je ne voyais pas Stan. Rolland me désigna le trois mât d’un mouvement du menton…Il a disparu sur le « Bel espoir » dès qu’on a mis les pieds dessus. On aurait dit qu’il avait honte de nous. Tout ça à cause de cette dinde arienne !...J’empêchai Rolland de flanquer un nouveau coup de pied au blond volatile. Nous transportâmes Guy (enfin, moi, parce que Rolland se contenta de le pousser en le talochant) dans le carré pour l’accommoder dans une bannette, puis je fis asseoir Rolland tremblant de rage, sur le canapé. Là, coincé derrière la table il aurait du me passer sur le corps avant de parvenir à atteindre Guy qui reposait sur le ventre, la bouche ouverte, les yeux mi-clos. J’offris un cigare à Rolland, pour l’encourager à parler.

 …Bon, on monte à bord. Ca se passait sur le pont. Du monde partout. La soirée était bien entamée et ça buvait sec (Il avait les yeux étrangement brillants). Tu connais le principe du Bel Espoir ?...Mmmm… Tu visualises donc les passagers ?…Ouais, des naufragés en terre ferme…Si tu veux. Moi je les considère d’abord comme des victimes. Oui parfaitement ! Les victimes d’un système inique. Où la dignité de l’homme est quotidiennement foulée aux pieds, sacrifiée aux intérêts du grand capital. Alors évidement, dans cette société de consommation de merde, je dis bien de merde, où seul importe le fric, nombreux sont les laissés pour compte qui sombrent dans la consommation de substances illicites. Illicites pourquoi ? Je te le demande ?... Il commençait à s’échauffer et ne me laissa pas le temps de répondre…Parce qu’illicites elles rapportent beaucoup plus d’argent au système qui les interdit. Ah, ils sont malins les suppôts du grand capital ! Mais un jour on les aura, il feront un faux pas, le faux pas de trop, et crac, par les couilles. Tu m’entends, par les couilles ! (Il fit le mouvement de cueillir une paire de couilles  au vol  avant de l’écraser dans sa main droite)…Oui, mais arrête de hurler, tu vas réveiller Guy…De concert, nous nous retournâmes vers le gisant qui, dans la pénombre, gisait à présent sur le dos et, les jambes écartées, se caressait doucement l’entrejambe, au travers de son pantalon. Je pris un coussin derrière mon dos et le jetai sur Guy à l’endroit où, supposai-je, se trouvait son visage. Il s’interrompit un instant en maugréant dans son sommeil d’ivrogne, puis repartit de plus belle, avec cette différence notable qu’il enfourna profondément la main dans son pantalon. Je crus un instant que Rolland allait me faire une attaque. Les yeux exorbités, il regardait le spectacle, sans un mot, sans énoncer une quelconque vérité première tirée de « Das Kapital » ou du petit livre rouge. J’essayai de détourner son attention ...Oui, justement, c’était quoi le problème ce soir ?...Rolland me regarda comme si j’étais devenu fou…Mais, mais, tu ne fais rien, tu n’interviens pas ?... Oh, tu sais, je crois qu’il s’en tire très bien tout seul !...Les mains de Rolland voltigèrent devant mon visage comme pour en chasser quelque insecte déplaisant…Mais il faut faire cesser cette abomination. Tout de suite !...Tu vas pas me dire que t’as jamais vu un mec se branler ?...Il déglutit péniblement et d’une voix rauque, sans quitter un seul instant Guy des yeux…Non. La masturbation est une pratique anti-sociale. Petite bourgeoise…Ah ? Alors Marx ne se paluchait pas, selon toi ?...Non, il souffrait d’hémorroïdes !...Sur la queue ?!!?...Non, enfin, à l’endroit habituel…J’avoue que je ne comprends pas… Putain, il va jouir !...Qui Marx ?...Non, imbécile, Guy !... Je me retournai. Effectivement, l’homonyme du grand écrivain avait accéléré le rythme. Il émit quelques couinements qui se transformèrent en râles d’agonisant, puis ce fut le silence. Juste sa respiration profonde. Je revins à Rolland…Bon, maintenant que le spectacle est terminé,  tu vas peut-être m’expliquer ce qu’il s’est passé ce soir…. Rolland se passa les deux mains sur le visage, puis me désigna Guy… Le problème, c’était lui, une fois de plus. Il a commencé par picoler, des ti punch, pour jouer au grand, à l’aventurier. Il a voulu raconter sa vie. A qui ne voulait surtout pas l’entendre. Montrer qu’il existait. A qui ne voulait pas le voir. (Là, il imita la voix doucereuse de Guy) Moi, je me suis embarqué pour les Bermudes et blabla et blabla, la Mauritanie, les dindes, les boys. Il a continué en critiquant le « Bel Espoir ». Lui, il aurait fait ceci ou cela. Mis cela ici au lieu de le mettre là. Bon, les mecs ont laissé pisser. Ils voyaient bien que c’était un minable qui avait un coup dans le nez. Et puis Guy a vu une fille, une des rares filles présentes. Il a commencé à lui parler. Elle n’a même pas fait semblant de lui prêter attention. Elle était avec un mec en treillis qui avait une tronche à passer tout un village de vietnamiens au napalm pour avoir sa dose. Mais cet idiot de Guy ne voyait rien. Pire que cela. Il s’est mis à faire de la provoc. Il a dit à la fille, tu ne veux pas laisser cette bande de drogués et venir avec nous aux Bermudes ? Là, le mec qui était avec la fille a commencé à s’intéresser à la discussion. Il a demandé à Guy s’il avait un problème. Vu l’aspect du gars, une vraie armoire à glace, j’ai pensé que Guy se calmerait. Tu parles ! Pas du tout. Il s’est mis à gueuler qu’au lieu de payer des croisières à des dégénérés de son espèce, il vaudrait mieux les coller en tôle ou leur faire construire des routes. Là, l’armoire à glace a eu un sourire mauvais. On aurait pu compter ses dents, tellement il lui en manquait. (Rolland prit une voix grave, un peu pâteuse). Alors t’es pas content d’être avec nous ? T’es pas bien là, à boire à l’œil ? Tu cherches des emmerdes ? Ah, c’est ça ? T’es un chercheur d’emmerdes. Contrairement aux champignons ou à l’or, les emmerdes sont faciles à trouver. On les trouve  parfois même sans chercher. Il suffit de les appeler. Ouh, ouh, emmerdes, vous êtes là ? Regarde blondinet. Tu ne vois rien ? Si ! Ils sont là les emmerdes, à coté de toi. Non ? Alors c’est que t’es vraiment bigleux. A moins que tu ne sois trop con. Oui, ça doit être ça. Moi les cons ils m’attendrissent. Quand je m’attendris, je deviens sentimental. Et quand je suis sentimental, je cogne. C’est ma manière d’exprimer mes sentiments.(Rolland reprit sa voix normale). Alors le grand mec s’est tourné vers moi et m’a demandé si Guy était mon copain. J’aurais du répondre que non, que j’avais rien à voir avec lui, mais cela aurait exigé des explications à n’en plus  finir. Alors j’ai dit oui. Il a hoché la tête, s’est détourné, a semblé se rappeler de quelque chose et m’a flanqué une baffe qui m’a envoyé valdinguer à l’autre bout du pont. (Voix de l’armoire à glace) La prochaine fois, tu choisiras mieux tes copains ! Ensuite ils nous ont collés dans un Zodiac et virés comme des malpropres. Tu te rends compte ? Se faire gifler à cause de cet abruti !

Là, il fallut que j’intercepte Rolland qui avait grimpé sur la table pour se jeter sur Guy avec, sans aucun doute, des intentions homicides.

Le lendemain, les esprits s’étaient calmés et j’avais récupéré Stan. Dans un état second. Mais entier. Quand il était dans cet état, une phase transitoire entre le shaman en transes et Robin des bois (il voyait des choses étranges et voulait redistribuer les cartes), il se mettait dans un coin et jouait de la flûte. Pendant des heures. Il valait mieux, alors,  le laisser tranquille.

Guy resta dans un état semi comateux pendant un jour ou deux.

Je fus content de rependre la mer. Sainte Lucie, Les Saintes, la Guadeloupe, Montserrat, Saint Kitts, Saint Barth. J’aimais m’arrêter tous les jours dans une autre île. En quittant les Saintes, Guy, au moment de hisser le génois, ne se rendit pas compte qu’il était engagé sous le tangon, provoquant ainsi une large déchirure. En plus de tout le reste, Guy était très maladroit. Il fallut trouver un voilier à Pointe-à-Pitre et tandis que nous attendions que s’effectuât la réparation, Guy, auquel j’avais fait traverser la ville, le gigantesque sac à voile de quarante kilos sur le dos,  me proposa d’aller voir un de ses « bons copains » qui ne manquerait pas de nous inviter à déjeuner. J’eus la faiblesse d’accepter. Guy avait plein de bons copains. Mais il avait une certaine difficulté à se souvenir de leur adresse. Nous commençâmes par sonner aux portes dans les beaux quartiers et finîmes dans la banlieue. Après deux heures de recherches sous un soleil brûlant, de, non, il n’habite plus ici, il a déménagé, je crois qu’il est allé s’installer à…, nous arrivâmes en nage et affamés devant une porte couverte de traces de doigts crasseux, au troisième étage d’un immeuble délabré. Au cinquantième coup de sonnette et alors que j’étais déjà dans l’escalier, la porte s’ouvrit sur un individu vêtu uniquement d’un slip kangourou et couvert de poils roux jusque dans les oreilles. Je revins sur mes pas, tandis que Guy lui serinait la complainte du gars qui passait là par hasard et qui s’était dit, tiens, si j’allais dire bonjour à mon vieux copain….d’école primaire. Je pensai… Ecole primaire ? Oh mon Dieu !... Quand Guy eut fini de chanter son couplet (avec cette voix de guimauve que nous nous plaisions à contrefaire, à peine avait-il le dos tourné), le yéti émit quelques grognements, que je n’aurais osés qualifier d’amicaux. Ses petits yeux chassieux s’attardèrent un moment sur Guy, puis sur moi, pour revenir se poser sur Guy, tandis que son front fortement en déroute se couvrait, sous l’effet de l’intense réflexion, de profondes rides d’incompréhension. Guy insista…Tu ne me reconnais pas ?... Le yéti, grogna, NON, avant de nous claquer la porte au nez. J’eus brusquement envie de faire très mal à Guy. Mais je me retins car il n’aurait pas compris. A vingt cinq ans, il s’imaginait encore qu’il existait, quelque part sur la planète, des gens qui pouvaient l’aimer.
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18 mai 2006

La dinde

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Avril 1979. Le 15 précisément. Pas un jour dont je puisse particulièrement me souvenir, mais, en nettoyant les étagères de ma bibliothèque, ce matin,  un de mes journaux de bord de « l’île de feu » m’a échappé des mains et est tombé en s’ouvrant à la page du 15 avril 1979. Je lis, 1200 heures,  quitté Gustavia. Gustavia ? Ah, oui, Saint Barthélemy dans les Antilles françaises. Evidemment ce journal ne mentionne que les données nécessaires à la navigation. Des chiffres, hermétiques pour le profane, mais en un instant, à leur lecture, je me retrouve un quart de siècle en arrière, plongé au cœur du triangle des Bermudes, dans la mer des sargasses. Etrange traversée. Il avait d’abord fallu recruter l’équipage quelques semaines plutôt à Fort de France. Pour les quarts. Je savais l’Atlantique Nord fréquenté sur la route prévue. A deux, les quarts sont épuisants. Je me fichais des compétences marines de mes équipiers, pourvu qu’ils eussent une bonne paire d’yeux. En plus de Stan, mon fidèle second franco-vietnamien, je voulais embarquer deux personnes supplémentaires. Des « beach combers », comme on les appelait alors. En général des jeunes gens qui avaient choisi ce moyen de transport pour parcourir le monde sans bourse délier. On pouvait bien ou mal tomber. Difficile de juger sur pièce à terre. En mer oui. Quelques heures au près serré, un petit quatre ou cinq dans le nez et les personnalités se révélaient. Rapidement. Oh, oui ! A l’époque, j’étais connu dans cette partie de la Caraïbe sous le sobriquet de Raspoutine. Pas celui du tsar, mais celui de Corto Maltese. C’était sans doute du à mon visage qui exsudait une aménité rare.  Evoluant à vingt cinq ans au milieu de vieux loups de mer d’une soixantaine d’années, je m’étais laissé pousser une épaisse barbe noire, histoire de me vieillir un peu. Stan s’occupait du reste, en me décrivant, à qui voulait l’entendre, comme une brute de la pire espèce. Tout ça, parce que, quelques mois plus tôt, j’avais menacé de débarquer un équipier sur les plages de Mauritanie. Il refusait de faire la vaisselle. D’abord, il s’était marré, le petit salopard. Un anglais. Blond. Assez mignon. Mais très con. J’avais modifié le cap, plein Est. Il est venu vers moi, un léger tremblement dans la voix…Uh, uh, uh, changing course, heeee ?...yeaaaah…What for, if I may ask, indeed ?….To get rid of you,  lousy bastard… Jamais vu un mec faire aussi rapidement la vaisselle. Avec autant d’entrain. Quémandant du regard une parole d’approbation de ma part. Et il ne fallait même pas qu’ils songeassent à me jeter par-dessus bord. Ils ne connaissaient rien à la navigation. J’aimais bien faire mon cinéma à l’heure de la méridienne, avec mon sextant et mes tables de calculs HO 249. Leur montrer qu’au milieu de l’immensité liquide, j’étais leur seul guide.

Aux escales, Stan se plaignait donc amèrement de mon manque d’humanité. Cela lui attirait la sympathie de ses interlocuteurs et lui permettait d’avoir des verres de ti punch à l’œil. Dans le fond, je crois qu’il m’aimait bien si ce n’est qu’il me détestait. Il resta cinq ans avec moi.

Pour ma croisière aux Bermudes je voulais donc trouver deux équipiers supplémentaires.

Guy et Rolland. C’était les noms de mes deux nouvelles acquisitions. Rolland était troskiste avec un poil de maoïsme mâtiné d’une once de guévarisme. Moi, ce furent les quelques poils qu’il avait au menton ainsi que le beau sourire qui éclairaient ses yeux verts d’une lueur cruelle qui me convainquirent de le prendre à bord. C’était un métis d’origine antillaise qui avait grandi dans la région de Bordeaux je crois. De petite taille, il arborait une impressionnante coiffure afro. Il était à la recherche de ses racines, mais celles-ci étaient si profondément enfouies dans le sol antillais qu’il ne put jamais les retrouver. Sa rhétorique compliquée semblait de surcroît laisser de marbre la jeunesse antillaise. Ayant échoué dans sa tentative de libérer les îliens des chaînes de l’impérialisme bourgeois, il voulait continuer son périple. N’importe où, pourvu que cela fût gratuit.

Guy, et bien c’était Guy. Un concentré d’humanité calamiteuse à lui tout seul. Issu d’une famille de béqués ruinés, il avait grandi au gré des affectations qui échoyaient à son père, un professeur de lettres. La dernière avait été la Mauritanie, cette terre où j’avais fait croire que je voulais abandonner le pauvre Wayne. J’y vis un signe du destin et ajoutai le nom de Guy sur ma liste d’équipage. Lui ne voulait pas voyager. Juste s’enfuir. Sans que personne ne songeât à le retenir. Il était l’homonyme d’un écrivain dont je n’avais pas entendu parler jusque là et ne manquait jamais de faire suivre l’énoncé de son nom de famille par la mention, comme l’écrivain… Guy était aussi blanc et blond que Rolland était brun et noir. Aussi grand et conformiste que l’autre était petit et révolté. Un seul point commun : tous les deux portaient des lunettes. Mais l’un était myope et l’autre hypermétrope. Je crois qu’ils se détestèrent instantanément.

Cela commença avant notre départ. Guy me prit à part et me dit…Tu ne sais peut-être pas, tu n’es pas d’ici, mais les noirs…

Rolland fit de même en me disant…Tu ne sais peut-être pas, mais les béqués…

Entre le blanc antillais et le noir métropolitain j’espérais que le bleu ultramarin agirait à la manière d’un catalyseur.

Un incident vint sceller définitivement l’inimitié entre les deux garçons.

Guy adorait raconter des histoires drôles dont la drôlerie résidait justement dans leur totale absence de drôlerie. La plus fameuse fut l’histoire de la dinde. En Mauritanie, la famille de Guy réunie autour de la table pour le dîner. Une dinde aux marrons. Le boy entre, portant la dinde sur un grand plateau. Il trébuche sur le tapis, s’étale, la dinde vole à l’autre bout de la pièce. Le boy se lève, ramasse la dinde, récupère les marrons un à un, les remets dans le plat et sans un mot le pose sur la table, puis sort. Voilà, l’histoire de la dinde. Elle tira des larmes de rire à Guy, tandis que Rolland, après avoir émis un ricanement de mauvaise augure à la mention  du terme boy, saluait la fin de l’histoire d’un…Et alors ?... sans appel. Guy, enleva ses lunettes, s’essuya les yeux et répondit…Et alors, rien…en repartant d’un éclat de rire hystérique.

Le dernier soir, à Fort de France, la famille de Guy  voulut faire ma connaissance et nous invita tous les quatre, pour le dîner. Il y avait là, monsieur, madame, un petit frère, une jeune sœur. De manière étrange, ils ne se ressemblaient pas entre eux, mais tous ressemblaient à Guy. Guy à des stades divers de maturité et de sexe. Son père se présenta…Edouard R***, R***, comme l’écrivain…

Au menu, il y eut de la dinde aux marrons. A chaque bouchée de l’imposant volatile je sentais monter en moi les spasmes précurseurs d’un fou rire incontrôlable. Nous fixions nos assiettes, évitant de nous regarder les uns les autres. La conversation fut d’un ennui inénarrable. Les Guy semblaient avoir parcouru le monde, greffés à leur table recouverte d’une nappe à carreaux sur laquelle trônait une dinde aux marrons servie par un boy, les pays visités ne se différenciant que par le nom des boys et par la taille des dindes. Mais ce qui rendait la communication pénible, voire impossible, était l’extraordinaire sècheresse de la dinde mêlée aux marrons. Chacun mastiquait dans son coin,  avec application et les déglutitions étaient accompagnées de grimaces douloureuses. La sœur de Guy jeta un regard courroucé à Rolland qui semblait avoir renoncé et renvoyait  les marrons, à l’aide de sa fourchette, d’un bout de son assiette à l’autre…C’est contre ta religion les dindes ?...Oui, sauf si elles ont été rituellement circoncises…Madame Guy interrompit un instant l’ascension de la fourchette vers sa bouche, en observa le contenu et précisa…La dinde vient de la boucherie alsacienne…La sœur haussa les épaules et Guy me jeta un regard désespéré. Mini Guy, assis à côté de moi, me tira par la manche et, la bouche remplie de dinde et de marrons, me montra son appareil dentaire. Madame Guy voulut intervenir, dire sans doute…voyons, ferme la bouche…mais elle dut avaler un peu rapidement la substance plâtreuse, car elle fut prise d’une quinte de toux et dut quitter la table. Monsieur Guy, qui était venu à bout du contenu de son assiette, se tourna vers nous et pour faire diversion nous dit…Cette dinde me rappelle une histoire fort drôle. C’était en Mauritanie…

De retour à l’embarcadère, les abdominaux douloureux à force de rire, nous rencontrâmes un groupe de marins du Bel Espoir, le trois mâts du père Jaouen ancré dans la baie des Flamands depuis quelques jours. Un fest noz était organisé à bord et nous y étions cordialement invités.

Je laissai mes trois équipiers y aller et retournai sur « l’île de feu ». Vers le milieu de la nuit, j’entendis les vibrations émises par l’hélice d’une vedette à moteur. Suivit un accostage brutal. Des éclats de voix, un choc sourd sur le pont. Je sortis de ma cabine.

12 mai 2006

La croisière s'amuse

…J’ai laissé Robert à la morgue de l’hôpital en promettant au toubib de venir le chercher le lendemain et je suis retourné à la maison en me demandant si j’allais pas une fois de plus me tirer en laissant tout en plan. Je me suis assis sur la terrasse et ai regardé le soleil se coucher. Il faisait froid et le vent soufflait sans relâche depuis plusieurs jours. C’était l’heure où avec Robert on commençait à picoler. Je grelottais, mais je n’avais pas le courage de rentrer dans la maison pour allumer un feu dans la cheminée. C’était le boulot de Robert d’habitude. Il l’aimait sa cheminée. Je suis allé dans sa chambre. Un foutoir pas possible. Il avait sûrement pas prévu de partir ce jour. Il aurait fait un peu d’ordre sinon. J’ai commencé à fouiller. Sans conviction.  Des vêtements jetés en vrac dans un coin. Des piles de bouquins. Au mur, une carte du monde. Elle était barrée sur toute sa longueur par deux lignes parallèles faites au feutre rouge. Et entre les traits, cette inscription, VENDU. Je me suis alors rendu compte que c’était la première fois que j’entrais dans sa chambre. Je me suis couché sur son lit défait et j’ai brusquement réalisé qu’on pouvait se réveiller dans un lit et finir sa journée à la morgue. C’était aussi bête que ça. J’ai ouvert le tiroir de la table de chevet. De vieux billets d’avion et son passeport. Je l’ai ouvert. Il aurait eu cinquante cinq ans dix jours plus tard. Je ne lui avais jamais demandé son âge ni sa date de naissance. Je lui en avais inventé une pour le certificat de décès. Soixante ans. Je n’étais pas tombé si loin que ça. L’alcool ça conserve mal.  Pour moi, Robert avait commencé à exister le jour de notre rencontre. On ne parlait jamais du passé, ni même du futur. Juste du présent. Et encore !

 Il y avait un truc qui me faisait mal au dos. Au début j’ai pensé que c’était le sommier défoncé. J’ai retourné le matelas. C’était sa mallette d’homme d’affaires. Un truc en cuir marron qu’il emportait quand il partait en voyage. Il dormait dessus !  Dedans il y avait plusieurs petites bouteilles de liqueur, comme celles qu’on offre aux passagers dans les avions,  une  trousse de toilette, un vieux pull en cashmere et une grosse enveloppe brune. A l’intérieur plusieurs liasses de Dollars et une lettre. J’ai commencé par compter l’argent…

J’émis un ricanement désagréable…Si tu m’avais dit que tu avais lu la lettre en premier, je ne t’aurais pas cru !...Ludo haussa les épaules, puis sortit de la voiture pour aller s’asseoir un peu plus loin dans l’herbe. J’allai le rejoindre, conscient d’avoir un peu manqué de délicatesse.

…Alors ? Il y avait beaucoup dollars…Il me jeta un regard courroucé, hésita un instant, puis continua son récit…Trente mille dollars. Sur le moment, je savais pas trop ce que ça représentait. Enfin c’était des dollars. Rien que ça, c’était déjà pas mal ! J’ai lu la lettre, ensuite. Un truc de fou. Il me disait d’abord que le jour de notre rencontre, il venait d’apprendre que son cœur était fichu. Ca pouvait péter d’un jour à l’autre. Ne savait pas s’il lui restait, un jour, un mois, un an . Tu penses, avec ce qu’il buvait ! Ensuite il n’a plus parlé que de moi. Qu’il n’avait jamais eu d’enfants et qu’il n’aurait surtout pas voulu d’un fils comme moi. On pouvait  pas humainement souhaiter à quelqu’un d’avoir à donner son nom à quelqu’un d’aussi faignant et paumé que moi. Mais comme il ne valait pas mieux que moi, sans doute moins encore (c’est lui qui le dit, pas moi), il méritait de terminer sa vie en ma compagnie. Il ne se faisait aucune illusion sur mes capacités à m’amender, mais comme il n’avait vraiment personne d’autre au monde, il s’était occupé de mon avenir. Immédiat d’abord. Il avait mis la maison en Espagne à mon nom, vu qu’il l’utiliserait sûrement pas longtemps pour lui. Les documents se trouvaient chez maître machin chose à Cadix. Ensuite, s’il en restait quelque chose au moment de sa mort, les Dollars de l’enveloppe étaient pour moi.

Plus sérieux, mon avenir lointain. Pendant ses voyages en Suisse, il avait liquidé sa maison et tous ses avoirs. La somme (j’aurai la surprise) avait été déposée sur un compte à numéro à la banque*** de Genève. Il m’expliquait que pour y accéder il me suffirait du numéro du compte et d’un nom de code, tous les deux déposés sous pli scellé à l’étude de maître Duschmoll à Genève, pli qui me serait remis sur présentation d’une pièce d’identité le jour de mes vingt cinq ans. Offre valable vingt quatre heures. Pas avant évidemment, j’avais qu’à essayer de me démerder un peu, et surtout pas après. J’aurai qu’à remuer mon petit cul pour que le **** 1978 entre 00.00 heure et 2400 heures je me trouve à l’étude de maître Duschmoll ou à celle de son successeur en cas de décès de ce dernier. Si je laissais passer l’occasion, Duschmoll savait ce qu’il avait à faire, ce serait plus mon affaire. Il m’expliquait  que, d’abord, l’idée de me voir flipper jusqu’à ce jour ne lui était pas désagréable. Ensuite, il voulait que j’introduise un peu de rigueur dans mon existence. Enfin, si je ne me présentais pas le jour dit, cela signifierait que j’en avais pas vraiment besoin de cet argent ou que j’aurais pas eu de chance et quand on manque de chance à ce point, l’argent est impuissant à arranger les choses.

Je l’ai relue cette lettre jusqu’à m’en faire péter les yeux,  pour être certain de ne rien avoir oublié. De tout avoir bien compris. Tu crois qu’il y aurait mis un mot gentil ? Un indice qui aurait pu me faire croire qu’il avait apprécié ma compagnie ? Et si je m’étais barré ? Parce qu’un macchabée c’est traumatisant. Après tout j’étais encore qu’un gamin. C’était à lui de veiller sur moi ! Me laisser tomber comme ça !  J’étais à deux doigts de le laisser pourrir dans sa morgue. Et si j’avais pas eu l’idée de fouiller sa chambre ? Je me serais retrouvé sans rien !...

… Oh, tu sais, il devait bien te connaître Robert et se douter que tu fouinerais dans ses affaires. Ensuite pour laisser tout ce qu’il possédait à un garnement comme toi, il devait t’avoir à la bonne, même s’il ne te l’a jamais dit !...

Ludo hocha la tête pensivement…Ouais. C’est ce que je me suis dit. J’ai passé la nuit à essayer de trouver un moyen de lui éviter le cercueil, les tonnes de terre, les sales bestioles qui le boufferaient petit à petit, la pourriture. Au petit matin, j’avais trouvé.  Le temps de mettre une liasse de billets  dans la poche et j’ai foncé au port de pêche. J’ai choisi un bateau qui avait l’air d’être sur le point de larguer les amarres et je suis monté à bord. Dans la timonerie il y avait un gars qui avait une gueule de capitaine. Il m’a regardé de haut en bas et m’a sorti, porque demoraste tanto ? Ce con m’avait pris pour le remplaçant de son matelot malade ou blessé. Quand j’ai eu fini de lui raconter mon histoire, il a gueulé, fuera de aqui, cabron, no tengo tiempo que perder ! Je lui ai sorti mon arme secrète. Dix billets de cent dollars. Il y en aurait autant une fois la mission remplie. Il a maté les billets, puis moi, puis de nouveau les billets et m’a fait un grand sourire en les empochant. Il était encore plus terrifiant souriant qu’en colère. Il a regardé à gauche et à droite, puis a fermé la porte de la timonerie. On a parlé un moment et on s’est donné rendez-vous en début de soirée. Ensuite, direction l’entreprise de pompes funèbres recommandée par l’hôpital. Les dollars ont eu le même effet sur le directeur que sur le patron pêcheur. D’abord un, no, eso no se puede, horrifié, puis un, claro que si, mielleux. En début d’après-midi, j’arrivai à l’hosto derrière deux corbillards superbes. L’un pour le cercueil, l’autre pour les fleurs. J’avais eu du mal à trouver des fleurs en cette saison. Ils n’ont pas fait d’histoires à la morgue pour nous remettre Robert. Au contraire. Z’avaient l’air d’être ravis de s’en débarrasser. Le petit convoi s’est mis en route.  Ca avait une certaine classe, quand même. A tous les carrefours les flics se mettaient au garde à vous et nous saluaient. Robert et moi.

Le directeur de la funeraria nous a ensuite organisé une petite messe sympa, pas trop longue, dans une chapelle pas trop prétentieuse. Je ne savais pas si Robert était croyant ou non, mais ça pouvait pas lui faire du mal. Moi, ça m’a fait du bien. Ca m’a rappelé mon enfance. Puis ça a été le cimetière. Il y avait même quelques vieilles pour regarder le cercueil descendre dans le trou en se tamponnant le nez de leurs mouchoirs en dentelle. Les pelletées de terre. Les fleurs. Pas des couronnes. Des fleurs coupées. Je trouvais que ça faisait plus gai.

A la nuit tombante,  je me suis pointé  sur le port, devant les entrepôts frigorifiques. J’avais laissé la bagnole dans une rue passante en planquant une partie du fric sous la moquette. Je faisais moyennement confiance au patron pêcheur. Il est arrivé à l’heure et m’a fait signe de le suivre à l’intérieur des entrepôts. Il y avait du peuple là dedans. Ca puait le poisson. Sans cesse, des charrettes à bras entraient remplies de thons et ressortaient pleines de pains de glace.

Il m’a dit de prendre une charrette vide. On a attendu notre tour pour la remplir de glace. Puis on est ressorti. Le directeur de la funeraria attendait un peu plus loin, dans une camionnette bâchée. Lui aussi était à l’heure. C’est fou ce que le fric rend les gens ponctuels ! On a vite fait descendre Robert pour le poser sur la charrette. Ils l’avaient emballé dans une vieille toile de bâche comme me l’avait demandé le capitaine. On a entassé des pains de glace dessus. L’affaire de trente secondes. Personne n’a prêté attention à nous. J’ai donné au directeur la somme convenue. Si tu avais vu la tronche du capitaine ! J’ai cru que les yeux allaient lui sortir de la tête. Pendant qu’on poussait la charrette sur le quai, il a commencé à me parler de frais supplémentaires, de sa journée de pêche perdue, des autorités qui risquaient de fourrer leur nez dans ses affaires. J’ai cru un moment que tout allait tomber à l’eau. Finalement il a accepté une rallonge de cinq cents dollars payables à l’arrivée. On a transbordé Robert sur le bateau. Moi, j’avais l’impression que, des embarcations voisines, tout le monde voyait bien qu’on était en train de monter un cadavre à bord. C’était évident, pourtant. Mais non. Pour eux c’était juste un truc emballé dans une bâche.

C’est en voyant les lumières de la ville s’éloigner que j’ai pris conscience que je n’étais pas là pour une ballade en mer, mais pour balancer le corps de mon vieux copain à la baille. Ca m’a fait une sale impression. C’était glauque tout ça. Robert dans sa bâche qui roulait doucement sur le pont, le vent, la mer qui forcissait de minute en minute. Le vacarme du moteur. Le capitaine voulait absolument sortir des eaux territoriales pour immerger Robert. Il m’a expliqué une histoire de limite des onze milles et d’eaux internationales où les lois du pays cessaient de s’appliquer. Apparemment il s’était renseigné. Discrètement. Ce n’était pas vraiment illégal d’immerger un mec mort de mort naturelle en mer, mais seulement en dehors des eaux territoriales et s’il n’était pas possible de faire autrement. C’était un peu notre cas. Je pouvais vraiment pas faire autrement. Après j’ai commencé à dégueuler tripes et boyaux. L’impression d’être bourré. Une fois vidé, j’ai eu tellement froid que je suis allé rejoindre le capitaine dans sa timonerie qui sentait le chien mouillé. J’étais si triste, j’avais si peur, que je préférais encore la compagnie de ce gros type désagréable à celle de Robert dans sa bâche. Au moins il était vivant. J’avais jamais pensé que la nuit pouvait être aussi noire. Aussi profonde. Les crêtes des vagues et le sillage diffusaient une drôle de lueur verdâtre. J’ai pensé à des feux follets. J’ai failli me pisser dessus de trouille. Plancton, m’a expliqué le capitaine. Bon, pour la pêche. Fallait être fou pour passer sa vie en mer. Au bout d’un peu plus d’une heure, le patron a coupé les gaz. Le bateau s’est mis à rouler en travers des vagues. On est sorti sur la plage arrière. Le capitaine a allumé un projecteur. Un truc visqueux m’a frôlé la joue avant de venir s’écraser sur le pont. J’ai poussé un cri. D’autres ont suivi. Des seiches, m’a expliqué le patron. Elles sont attirées par la lumière. Je l’ai regardé enrouler un bout de grosse chaîne rouillée autour des pieds de Robert. Là, j’ai pété les plombs. Je me suis agrippé au capitaine. Non, c’était pas possible. On pouvait pas faire un truc pareil. Il y avait plein de machins gluants dans la mer. Et puis c’était froid et profond. Non, fallait ramener Robert à terre pour le mettre dans sa tombe. Je hurlais, je pleurais. C’était terrible. Le capitaine s’est dégagé et m’a foutu une baffe qui m’a envoyé valdinguer sur un tas de filets. Comme je restais prostré, il s’est approché de moi, m’a mis la main sur l’épaule et m’a dit, presque gentiment, tu amigo ya esta en otro mundo, a el, ya no le importa nada.

Je me suis levé comme un somnambule et sans trop y penser, j’ai aidé le capitaine à jeter Robert par dessus bord…

Quand Ludo eut fini son histoire, nous sommes restés un moment silencieux à écouter les cigales s’exciter dans la nuit. Une belle nuit d’été, bien étoilée. Pas une nuit de décembre. En pleine mer. Je pensai que, décidément, non, Ludo ne pourrait jamais faire les choses normalement. Il a fini par se lever…Faut qu’on y aille. Elles vont se demander où on est passé...Il y avait juste un chose qui me travaillait…Dis-moi, Ludo, comment vous avez fait pour faire sortir Robert de son cercueil entre l’Eglise et le cimetière ? Un trappe au fond du cercueil ?.... Mais, non, idiot ! On l’a jamais sorti de son cercueil. Simplement dans le second corbillard, sous les fleurs, il y avait un autre cercueil lesté de sable. C’est celui-là qu’on a enterré au cimetière... Tu avoueras que c’est une histoire de fous. J’ai déjà lu qu’un vivant essayait de se faire passer pour mort en organisant ses propres funérailles. Mais organiser un faux enterrement pour un vrai mort, voilà qui n’est pas banal !...Ludo, réfléchit un instant…Bah, c’est pas plus con que de vouloir faire le tour du monde dans une citerne !...

08 mai 2006

Mort dans l'après midi

Elle filait comme un dard la Claudia dans sa mini. J’avais du mal à ne pas perdre ses feux arrière de vue. Malgré toute ma concentration, elle finit par me semer. Après tout, elle avait quelques heures de vol de plus que moi. Savait conduire, en tout cas. Je me tournai vers Ludo…T’es bourré ?…Non, juste euphorique…Tu sauras retrouver le chemin ?...Il fit un vague mouvement de la main…Mouais, il y a des arbres et une maison…Nous éclatâmes de rire. Après nos retrouvailles sur le parking du restaurant, nous avions fait un échange de passagers. Jaja était montée avec Claudia et Ludovic avec moi. Après les quelques banalités d’usage, nous nous étions murés dans un lourd silence.

Claudia devait nourrir des doutes sur les capacités de Ludo à s’orienter dans la campagne Toscane. Elle  nous attendait un peu plus loin. Dès qu’elle vit mes phares, elle démarra comme si elle avait un agent du fisc aux trousses. Ce fut Ludo qui brisa la glace tandis que je profitai d’une ligne droite pour regagner un peu de terrain perdu sur la mini…Je sais ce que tu penses…Ah ?...Il fit un geste du menton en direction de la route…Ouais. Claudia et moi. Tu dois trouver ça dégueulasse !...Je haussai les épaules…Non, je n’ai aucun problème avec ça. Elle a quel âge d’abord ?...Hum, dans les cinquante…Elle et toi c’est du sérieux ou bien…Il réfléchit un instant…J’ai beaucoup d’affection pour elle et elle pour moi, enfin je crois…

Qui étais-je pour porter un jugement même si j’avais un compte à solder avec Ludo ?… J’espère juste que tu ne vas pas la laisser tomber après l’avoir dépouillée… J’ajoutai, de manière un rien théâtrale…Comme moi…

Il poussa un râle…Ah, la la, fallait bien que ça vienne sur le tapis ! Mais on couchait pas ensemble que je sache, ensuite qu’est-ce que trois mille petits francs (suisses, quand même !) pour toi !...

Deux ans plus tôt, en rentrant de l’université en fin de journée, je m’aperçus que Ludovic n’était plus là. J’allai dans sa chambre. Ses affaires avaient disparu. Au début je ne m’inquiétai pas, songeant que j’allai probablement recevoir un coup de téléphone m’enjoignant à venir le récupérer au plus vite dans quelque lieu mal famé. Plusieurs jours passèrent. Sans nouvelles. Un matin, j’eus besoin d’argent. J’allai donc effectuer un retrait sur mon compte. Une botte dans mon placard à vêtements. Tous les mois mon père m’envoyait un mandat dépassant largement mes besoins. J’accumulais le surplus au fond d’une vieille botte. Quand je sortis la liasse de son logement, je constatai qu’elle avait mystérieusement fondu. De moitié pour être précis. Cette découverte me plongea dans un abîme de perplexité.  Pour la trahison, bien sûr. On n’est pas des bêtes. Mais pourquoi ne prendre que la moitié ? Ca me fichait en l’air ce truc. Parce qu’un demi vol, n’impliquait plus qu’une demi trahison, donc ma fureur ne pouvait être qu’une demi fureur.Ca demande un gros effort de concentration de n’être qu’à moitié furieux. Ca laisse trop de place à la tristesse. Et la tristesse c’est épuisant. Ludo connaissait ma planque. Ca l’avait bien fait rire à l’époque, lui qui méprisait l’argent. Qui d’autre que lui aurait pu me délester ainsi ? Nous vivions seuls dans la grande maison.

Evidemment je ne portai pas plainte. Tout cela avait un petit côté très « Misérables ». Je ne poussai toutefois pas la complaisance jusqu’à lui cavaler après avec deux chandeliers en argent.

…Tu aurais pu me demander quand même ! Je te les aurais donnés ces trois mille petits francs ! …. Bon, et bien tu vois ! Pourquoi tu fais des histoires, alors ?...Je soupirai…Tu en as fait quoi, de cet argent ?...Bah, je voulais aller à Katmandou, en Inde, mais…Au Népal…Hein ?...Katmandou c’est au Népal, pas en Inde… Oui si tu veux. T’as pas changé, toujours à enculer les mouches ! Enfin je voulais partir loin, là-bas derrière…Il fit un geste de la main indiquant l’horizon perdu quelque part dans la nuit…De toute façon, j’ai pas dépassé la gare de Genève. Le buffet de la gare pour être précis. Quand je me suis réveillé le lendemain, sur un banc, j’avais plus un rond et je m’étais fait tirer mon sac… Je ne pus réprimer un éclat de rire…Et ensuite ? Je ne comprends pas que tu ne m’aies pas appelé pour venir te chercher…Justement, je voulais le faire. Tant pis pour l’engueulade ! Mais j’avais plus rien, même pas une pièce pour téléphoner. Alors, j’ai fait la manche. Z’auriez pas septante centimes ? Et devine quoi ?...Je fis semblant de réfléchir…Une dame à l’aspect volontaire t’a abordé - alors mon petit gars raconte moi ton histoire pendant que je te joue un air de cornemuse- puis, elle t’a ouvert son portefeuille, sa maison, son cœur !...J’avais imité la voix de Claudia…Il ne put s’empêcher de rigoler.

…T’es méchant ! Non, Claudia je ne la connais que depuis quelques mois. Mais un mec un peu vieux  m’interpelle- Comment, jeune homme, vous n’avez pas honte, vous avez deux bras, deux jambes, vous pourriez travailler, comme tout le monde !- Moi tu me connais, pas la langue dans ma poche, je lui réponds- Casse-toi vieux croûton, ou file moi du boulot si t’en as tant que ça- Pour te dire que j’étais vraiment désespéré. Il s’est pas laissé démonter le vieux- C’est du travail que tu veux et bien j’ai ce qu’il te faut- Moi, plus par curiosité qu’autre chose, je lui dis chiche. J’avais rien à perdre. On prend sa bagnole et nous voilà partis. Un truc dingue. Dans son jardin, il avait installé un chantier de construction navale. Ce con voulait faire le tour du monde dans une citerne transformée en voilier. Je te mens pas ! Une citerne énorme qui puait encore la benzine avec deux flotteurs pour l’empêcher de rouler. Il voulait aménager l’intérieur.  Tu imagines un peu ? On pouvait pas y tenir dix minutes sans dégueuler ! On avait le mal de mer rien qu’à le regarder ce machin ! Remarque j’étais peinard. Je logeais dans une cabane au fond du jardin, j’étais nourri trois fois par jour et en plus il s’était engagé à me payer mille balles par mois. Je me suis dit, bon, je bosse trois mois et ensuite je me pointe chez mon copain Esteban pour le rembourser…Ludo !...Bon d’accord, j’étais certain de rien, mais ça restait une option. Enfin la question s’est pas posée. C’était pas un mauvais bougre, le Robert. Question pinard il s’y connaissait. Mais pour le fric, rien à faire, j’en ai  jamais vu la couleur. Il m’a juste payé un passeport. Pour voyager, il faut un passeport. C’est un truc qu’il m’a expliqué le vieux. La carte d’identité ça sert à rien. Pas moyen d’y coller un tampon. Comme il avait l’espoir que je m’embarque avec lui dans sa citerne pourrie, il me l’a offert, comme il disait, le passeport. Tu parles, cent balles, la belle affaire ! Au bout de trois mois j’en ai eu ma claque. Au fond si le vieux ne m’a pas payé, c’est pas qu’il était radin. Non. Voulait pas que je parte, c’est tout. Se bourrer la gueule avec moi en parlant de son putain de tour du monde, c’était sa manière à lui de voyager. Alors j’ai décidé de partir quand même. Mais sans argent, où aller ? J’ai profité d’un soir où il était bien torché pour lui faire les poches. Pas grand-chose, quatre ou cinq cents balles. Il y avait les clés de sa caisse aussi, une vieille Mercedes. Au moins j’avais un moyen de transport…

A ce stade de l’histoire, j’avais perdu depuis longtemps Claudia et Jaja de vue, ralentissant graduellement en me contentant de suivre la route sans trop savoir où j’allais. Mais là, je commençais à avoir les jambes flageolantes. Je m’arrêtai au bord de la route et regardai Ludo, horrifié.

…Tu ne vas pas me dire que tu lui as…Bah, si. Je lui ai tiré sa caisse ! Remarque dans ma tête, c’était juste un emprunt !...Dans ta tête, je ne sais pas, mais dans le code pénal c’est un délit passible de prison et en cas d’accident je ne te dis pas !...Oh, avec toi, c’est tout de suite un drame ! Il s’est rien passé et je lui ai rendu sa voiture ! Enfin, il est venu la chercher…Comment ça ?...J’ai roulé pendant des jours. J’ai roulé jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de terre où poser les roues, jusqu’au bout du monde…Tiens, c’est joliment dit et il se trouvait où ce bout du monde ?...Cadix...Il crut bon de préciser…En Espagne. C’est beau la mer. Je ne l’avais jamais vue. J’ai brusquement compris ce que le vieux voulait me dire en parlant de ces immenses déserts liquides agités sans cesse du mouvement ondoyant des foules…Des foules ?... Oui des foules. Il devenait poétique après quelques verres, Robert. Il disait que les mots ne servent pas seulement à apprendre ou à comprendre mais aussi à surprendre. Là où le connard moyen (je me sentis un peu visé) aurait pensé à la houle, lui voyait une foule. Là, tu te sens interpellé, agressé. Tu te creuses le cigare. C’est quoi ces putains de foules dans le désert ? Je lui ai demandé. Il m’a répondu que je pouvais le peupler à ma guise, ce désert. Que je n’avais pas besoin de lui pour ça. Moi j’y ai collé tous les enfoirés qui m’ont cassé les pieds depuis que je suis né. Ca te faisait tout d’un coup plein de monde. Robert s’est marré et m’a dit que c’était pas du peuplement mais de la pollution…Ludo écouta un moment la nuit…J’ai appelé Robert en arrivant à Cadix. Toute une histoire pour téléphoner en Suisse. J’ai cru qu’il allait m’insulter, me dire que toutes les polices d’Europe étaient à mes trousses. Mais, non. Il voulait juste savoir comment j’allais. Il m’a dit bouge pas, je prends l’avion et j’arrive. Comme j’étais pas certain de ses intentions, je lui ai donné rendez-vous, le lendemain, dans une bodega en plein centre ville.

Il m’a juste dit que je l’avais surpris.

Une fois qu’il a revu la mer, il n’a plus voulu bouger. La baraque en Suisse, la citerne à flotteurs dans le jardin, il avait plus rien à en foutre. Il avait un peu d’argent, alors il a acheté une petite maison, sans eau, sans électricité, mais du matin au soir on avait la mer devant nous. La mer et les bateaux. Le vent aussi, parce qu’une mer sans vent, c’est un lac. Je suis resté avec lui. Sans qu’il me le demande. Un jour, on était installé sur la terrasse à regarder passer les cargos, je lui ai demandé pourquoi il n’avait pas tout simplement acheté un vrai bateau pour faire son tour du monde. Il m’a répondu qu’il aurait été obligé de partir et cela aurait tué le rêve. On a quand même du acheter une citerne. Une petite montée sur roues, qu’on remplissait en ville tous les deux ou trois jours. C’est pas qu’on se lavait souvent, ni qu’on buvait beaucoup d’eau, mais Robert avait décidé de faire pousser des légumes. Tu parles ! Il devait pleuvoir dix minutes par an et avec le vent et l’air marin, rien n’est jamais venu. Mais Robert s’entêtait : c’est pas la récolte qui compte, mais l’espoir de la récolte ! Heureusement qu’il y avait les oliviers. Cinq ou six. Un peu poussiéreux. Un peu vieux. Inclinés dans le sens des vents dominants. Alors, quand il n’y avait pas sur l’océan de bateau sur lequel on pouvait embarquer pour faire un bout de chemin, on regardait les oliviers pousser. Comme cela faisait cinq cents ans qu’ils poussaient sans l’aide de personne, c’était pas trop fatiguant. De temps en temps je me retrouvais seul. Robert partait en Suisse pour ses affaires. Je ne lui demandais jamais en quoi elles consistaient ses affaires. Il ne me posait jamais de question, alors moi non plus. On se contentait de vivre. Il m’a emmené un jour dans une petite arène de village pour regarder l’entraînement d’un bébé torero. Un gosse d’une dizaine d’années. En face de lui un veau. Tout noir. Jamais pensé qu’un veau pouvait être aussi féroce. Il fonçait sur le gamin et l’envoyait valdinguer en l’air. Une fois, deux fois, dix fois. Un vieux à moustache n’arrêtait pas de gueuler, anda, anda, chaque fois que le gamin mordait la poussière. Le gosse se relevait et tendait sa cape au veau qui n’en avait rien à foutre. Lui tout ce qui l’intéressait c’était de se faire le gamin. C’est là que Robert m’a expliqué pourquoi une corrida ne durait qu’un petit quart d’heure, vingt minutes à tout casser. Parce qu’au bout de ce temps, le toro a bien compris que c’est pas la muleta qu’il faut viser, mais le gars qui la tient ! En regardant le gamin qui continuait à prendre des gamelles, il m’a dit, en apprenant on devient tous un peu moins cons.

J’étais suspendu aux lèvres de Ludo. J’avais rarement entendu une histoire aussi absurde et belle à la fois. Trente années ont passées et pourtant je m’en souviens encore, mot pour mot. Jusqu’à l’intonation de sa voix. Une voix non plus enfermée à l’intérieur du corps comme celle du Ludo que j’avais connu, mais une voix libérée.

J’étais quand même un peu rongé par le démon de la jalousie…Et ça a duré combien de temps cette existence trépidante?... Ludo réfléchit…Un peu plus d’un an…

Je sombrai alors dans la mauvaise foi…Et tu n’as jamais eu l’impression de perdre ton temps avec ce Robert ?…Non, pas du tout. J’apprenais un tas de truc avec lui. Sous ses airs de vieux pochtron c’était une encyclopédie ambulante.  Mais lui s’inquiétait pour moi. Il disait que j’avais encore tout mon passé devant moi et qu’il fallait que j’avance dans le temps avant que, moi aussi, je puisse faire un retour en arrière. Je comprenais pas toujours ce qu’il disait Robert, surtout quand il était à jeun…Tu as quand même fini par partir… Non, c’est lui qui est parti. Un après-midi d’hiver. Après sa sieste. Il a regardé la mer. A eu l’air vachement surpris. Il a fait oh, oh. Puis il est tombé. Flac. Comme une pierre. Je l’ai traîné dans la voiture et ai foncé vers l’hôpital. Mais au fond de moi, je savais qu’il était déjà mort. A l’hôpital, ils ont tout de suite compris en le voyant qu’il n’y avait plus rien à faire. Rupture de je ne sais plus quoi.  Ils m’ont demandé si j’étais son fils. J’ai répondu oui, je savais que la place était libre. En me signant le certificat de décès, le médecin m’a dit qu’il fallait enterrer le corps avant vingt quatre heures. C’était la loi. Là, il y a eu un gros problème. Robert me l’avait répété. Il ne voulait pas être enterré, mais incinéré. Ses cendres dispersées dans la mer. Je l’ai dit au toubib. M’a répondu qu’en Espagne, terre catholique, on n’incinérait pas. C’était un truc de païens ça ! Mais que si je voulais, je pouvais rapatrier le corps en Suisse, que les calvinistes eux n’avaient pas ce genre d’égards pour les morts. Il me faudrait juste obtenir les autorisations d’une demi douzaine d’administrations, mais que le consulat Suisse m’aiderait dans mes démarches. Tu parles ! Ils auraient vite fait de comprendre que je n’étais pas le fils de Robert, ni de personne et de le balancer dans une fosse commune. Je ne pouvais même pas me tourner vers sa famille vu qu’il en avait pas. Ses parents étaient morts, il était fils unique et n’avait jamais eu d’enfants. Même si j’avais voulu l’enterrer, je sais pas où j’aurais trouvé le fric pour acheter une concession, la cérémonie et tout le tremblement ! Enfin, mourir c’est un truc vachement compliqué surtout si c’est à l’étranger.

03 mai 2006

La noce

Ludo s’extirpa péniblement de la mini. Déploya son double mètre. On dit que le monde est petit, mais Ludo était grand.

Ludo. Ludovic. Nos regards s’étaient croisés, pour la première fois, trois années auparavant. Au mois de décembre, je crois. A un mariage. Enfin, au repas qui suivit le mariage. La Senorita Lupita Mercedes, une camarade de première année, convolait en juste noce, à moins qu’elle n’eût juste volé un con pour la noce. Elle avait du choisir son mari au milieu de la foule, à Plainpalais ou dans le jardin anglais, tant il semblait être le produit du hasard plus que de la nécessité. C’était un grand gaillard d’une quarantaine d’années qui passait son temps à se tordre les mains, qu’il avait fort moites, se demandant sans doute ce qu’il fichait là, au milieu d’inconnus. Il se prénommait Benedict. Si Lupita avait bien convié toute la communauté vénézuélienne de Genève ainsi que quelques camarades d’université, Benedict, en revanche, ne semblait avoir ni amis, ni famille. Mais il était suisse, jouissait d’une situation enviable dans la machine à coudre et vivait dans une belle maison. Cela seul importait.

 Lupita était arrivée de Caracas quelques mois plus tôt et s’était inscrite en première année de…Son français ne manquait pas d’une certaine audace et aurait probablement été suffisant pour commander à manger dans un restaurant ou réserver une chambre d’hôtel, mais il était impuissant à lui faire comprendre des notions aussi absconses que masse monétaire, utilité marginale ou contrainte budgétaire. Elle en conçut un dépit tel qu’elle ne vit point dans ces tournures des concepts destinés à la transmission d’un certain savoir, mais des formules cabalistiques prononcées avec malveillance par des « salauds très moches » (cabrones feisimos) dans le but évident de la faire pleurer. Le pleur, l’arme fatale ! Lupita s’en servait avec beaucoup de maîtrise, éclatant en sanglots pour un simple point virgule. Tout cela, dans le fond, n’avait pas grande importance. Lupita n’était pas là pour le savoir mais pour l’avoir. Le passeport suisse. Une bien belle nationalité que l’helvète. Son obtention passant par la voie à sens unique du mariage avec un suisse (la « suissifiction » ne peut se faire que dans le sens homme femme, la suissesse étant parfaitement stérile quand il s’agit de transmettre sa nationalité), Lupita s’était mise en chasse dès son arrivée. Je crois qu’elle eut, pendant une courte période, des vues sur moi. A moins que cette habitude de me plaquer la main aux fesses dans les lieux que nous fréquentions entre les cours ne fût à mettre sur le compte de l’étourderie. Quand Lupita comprit que ces fesses n’étaient pas confédérées, elle fit une croix dessus. Pas au couteau suisse. Heureusement.

Aux ripailles et aux libations succédèrent l’inhalation de fumées diverses et, après une brève période de digestion, calypso, merengue et salsa remplacèrent les inévitables Joan Baez, Bob Dylan, Simon, Garfunkel. On déplaça les meubles pour improviser une piste de danse. La chaleur des caraïbes fit place aux brumes anglo-saxonnes. Des couples commencèrent à danser. Mon manque d’habitude de ce genre de fête, aggravé par mon abstinence, me firent me maintenir en marge du phénomène, avec toutefois la curiosité du scientifique qui observe des rats de laboratoire enfermés dans une cage. Benedict, l’époux éprouvette, s’approcha de moi, frottant ses mains l’une contre l’autre, défiguré par une grimace douloureuse qui se prétendait sourire. Il voulait sans doute me délivrer un message d’encouragement, me signifiant par là qu’il s’ennuyait autant que moi. Il n’en eut pas le temps. Dans la semi obscurité, il y eut des cris, des jurons, un début de panique. Au milieu d’une mêlée de bras et de jambes,  des chaises furent renversées, des verres brisés. Avec l’enthousiasme du marin chargé de carguer les huniers par une nuit glaciale de tempête, Benedict se précipita mollement au cœur des ténèbres. Les bras écartés au-dessus de la tête, un peu de Gaulle lorsqu’il cria à Alger son fameux…Je vous ai compris… Mais Benedict ne comprenait plus rien. Il s’engouffra dans le tourbillon. Fut happé par lui, pour en être rejeté quelques secondes plus tard, échevelé, débraillé. En chancelant, il vint s’asseoir à côté de moi. Vaincu. Ses mains reprirent leur va et vient chuintant. Il les regarda d’un air dégoutté tout en marmonnant lugubrement…Je crois que la situation est en train de me glisser des doigts… Je traduis littéralement. Il s’exprima en suisse allemand, ce qui était l’indubitable signe d’une détresse sans fond. Glisser se dit rutschen. Un mot humide et compact comme un torrent de boue. De la cohue, un groupe se détacha. Quatre garçons en traînaient un cinquième par les bras et les jambes. Ils le déposèrent tel un trophée aux pieds du maître de maison. C’était un grand échalas, chevelu, gigotant et vociférant. Sa chemise aux boutons arrachés laissait voir un torse glabre où l’empoignade avait laissé des marques rouges. Quelques poils pubiens libérés par un pantalon en déroute venaient agrémenter ce paysage lunaire. Je n’aurais su dire alors si son visage était beau ou laid tant il était déformé par la haine. Pendant que ses trois camarades maintenaient l’échalas plaqué au sol, le quatrième s’était emparé d’un seau à glace et s’efforçait d’y enfoncer la tête du forcené. Trop grosse. Alors, il en renversa sur elle le contenu, de l’eau mêlée à de la glace. Evidemment une tête étant précisément l’inverse d’un récipient, le liquide glacé s’écoula  sur les cheveux, le visage, puis le torse du gigotant,  avant  de terminer sa course sur ce qui me sembla être un fort beau et fort coûteux tapis persan. Loin d’être calmé par la douche glacée, le jeune homme poussa un rugissement terrible et ses jambes lancèrent de dangereuses ruades que les quatre vénézuéliens, affaiblis par les excès en tous genres, eurent du mal à contenir. Le cercle de curieux qui ne manque jamais de se former dans ces cas, s’écarta prudemment. Evidemment tout cela se passa en quelques secondes, dans le désordre le plus indescriptible, désordre dans lequel j’essaie d’ordonner les séquences de manière logique et chronologique. Pour ajouter à la confusion, du public (parce que c’était bien d’un spectacle qu’il s’agissait) fusaient des conseils et des commentaires aussi inutiles qu’inopportuns dont le plus absurde, véhiculé par une voix féminine, fortement avinée, fut qu’il fallait lui maintenir la tête entre les jambes. Brusquement, le garçon arrêta de gigoter et sembla se rappeler quelque chose d’urgent à faire. Il ouvrit la bouche et…vomit. Abondamment .Au début sur lui, puis lâché par ceux qui le maintenaient, sur le tapis d’orient, à quatre pattes, secoué de spasmes qui le faisaient pousser des rugissements rauques. Une jeune fille, la même qui voulait lui voir la tête entre les jambes, se mit à glapir…La tête, il faut lui tenir la tête…Benedict s’en chargea. Avec l’énergie des mous. Il se leva en hurlant…Ah, mais non !... Il saisit le jeune homme par les cheveux, le força à se lever, lentement, et le maintint ainsi, tel un pantin animé d’un mouvement rythmique d’avant en arrière, sans trop savoir quel moyen utiliser pour lui communiquer toute l’étendue de sa désapprobation, de sa consternation. Qui sait, de sa haine. Il dut retourner plusieurs fois une phrase dans sa tête, la polir, en enlever tout mot superflu à cette phrase assassine qui paralyserait son adversaire et se répèterait de génération en génération durant les noces et les enterrements, les deux seules occasions pour le commun des mortels d’acquérir une certaine forme de notoriété par l’ivrognerie.

 Benedict l’eut à plusieurs reprises sur le bout de la langue, au bord des lèvres, cette phrase. Il  émit quelques sons inarticulés. Mais, non. Ca ne venait pas. En secouant la tête, il lâcha le garçon qui retomba accroupi sur le sol. Ses cheveux restèrent un instant dressé sur le sommet du crâne, tandis qu’il éclatait d’un rire hystérique. Benedict pointa alors son index vers ce qui devait être la sortie et hurla…Raus…A plusieurs reprises. Très vite et de plus en plus fort. Tout cela était parfait, mais le jeune homme n’était pas en état de trouver la sortie et comme en terre calviniste on ne jetait pas un homme ivre et seul, à la rue, Benedict demanda qui avait amené le perturbateur. Silence. Qui l’avait invité alors ? Lupita se récria, pas moi ! Puis s’adressant à la foule de ses concitoyens…Quien es el cabron que se llevo a ese borracho a mi fiesta ?…Silence. Mutisme identique du côté de mes camarades d’université. L’inconnu était là depuis le début. Aussi ivre. Aussi incohérent. Un parent du marié, avaient pensé les invités. Toutes les familles ont une croix à porter. Benedict poussa un soupir. Il fit une dernière tentative…Qui le connaît, ce garçon ?.... Parce qu’il était inconcevable que personne ne le connût, on ne s’invitait quand même pas comme ça à un mariage ! Au Venezuela peut-être. Pas en Suisse. Il avait les idées larges Benedict. Mais là visiblement ça coinçait. Commençait même visiblement à s’énerver. Ce garçon couché, là, sur son tapis iranien, il devait disparaître avec ses cheveux, sa chemise déchirée, son vomi et son sourire idiot. Tout devait disparaître !  Au plus vite. Sinon sa fête serait gâchée. On ne se mariait qu’une fois. C’était encore trop, d’ailleurs. Tout cela était ridicule. Mais bon, on n’était pas là pour refaire le monde. Alors qui voulait bien ramener ce… jeune homme chez lui ? QUI ?

Je crois me souvenir que la plupart des invités étaient des gens intelligents, cultivés, à l’écoute, impliqués. La lutte finale. Pinochet. Le Vietnam. L’exploitation des masses (c’est déjà horrible d’être exploité, mais se voir qualifié de masse, là franchement, ça dépasse les limites du tolérable !).Fidel Castro. Poing levé. Le tiers monde… Mais personne pour le ramener, ce garçon dont personne ne voulait. Alors je sentis naître en moi cette pulsion qui, invariablement, m’a poussé tout au long de ma vie à prendre des décisions stupides. En toute connaissance de cause… Je vais le ramener. De toute façon, je voulais rentrer… Je devais sembler bien frêle du haut de mes dix-neuf ans, car Benedict s’inquiéta pour moi. Ou était-ce parce qu’il voyait partir le seul convive sobre ?…Vous êtes sûr ?...J’étais certain de faire une bêtise. Ca oui.

On l’entassa donc dans ma voiture après l’avoir revêtu d’une absurde gabardine noire, couverte de poils comme une mama sicilienne. Elle ne pouvait appartenir qu’à lui. La gabardine. Pas la mama. Ils allaient bien ensemble.

Brusquement je fus seul avec lui, dans la nuit glacée de décembre et, lentement, s’insinua en moi la pensée dérangeante que je ne connaissais pas son adresse… T’habites où ?… On pourrait croire que jusqu’ici l’inconnu avait gardé le silence, puisque je ne lui ai fait articuler aucun son dans mon récit. Mais c’était tout le contraire. Il était extrêmement volubile et bruyant. A ce détail près qu’il n’avait encore prononcé aucune phrase cohérente. Quand il ne gazouillait pas, il riait et quand il ne riait pas il hurlait. Réagissant à ma question, il sembla traversé par un bref accès de lucidité. Il me dévisagea longuement, la bouche ouverte…T’es qui toi ?...Accent suisse. Au moins je n’aurai pas à le ramener à Caracas…On s’en fiche. Je te demande OU tu habites ?...Où ?...Oui tu sais, une maison, avec un toit, des murs, des fenêtres. Et derrière les fenêtres un papa, une maman, une copine, un copain, un chien ou personne. Tu vis bien quelque part quand même ?...Quelque part, oui…Mais où, bordel ? Attends… Prudemment, comme si je m’approchais d’un animal blessé, je tâtai les poches de son manteau. Là, oui. Un portefeuille. Il se soumit à la fouille en se tortillant…Me chatouille…J’allumai le plafonnier. Dans le portefeuille, une pauvre chose boursouflée et craquelée, je trouvai une carte d’identité. Ah, voyons. Ludovic machin chose, né le, bien, au moins il existait, dernier domicile connu, je me faisais l’effet d’un policier…  Ludovic avait vingt ans et était domicilié à Sion. Pas en Terre Sainte. Mais dans le Valais. Un peu loin quand même. Il n’avait pas fait deux cents kilomètres pour se rendre à une noce où personne ne l’attendait ! Je me demandais d’ailleurs s’il existait au monde quelqu’un qui l’attendait. En plus, il sentait fort l’animal. Un mélange de vinasse régurgitée et d’œuf pourri. J’ouvris la fenêtre. Des lambeaux de salsa entrecoupés de rires hystériques. Visiblement, nous ne manquions à personne. Ca nous faisait un point commun. Je fis une dernière tentative pour lui soutirer une adresse. De préférence dans un rayon d’une vingtaine de kilomètres. Il fit un vague signe de la main. Là-bas. Ou, rien à foutre. Puis il se pelotonna sur son siège et ferma les yeux. Non, non, non. Il ne fallait pas qu’il s’endorme. Je songeai un bref instant à le ramener chez Benedict. Mais il avait eu l’air si soulagé d’en être débarrassé. Et puis, l’idée de retourner dans cette foule.... Au moins que je serve à quelque chose. Je démarrai. Le bruit du moteur et le courrant d’air glacé  firent sursauter Ludovic…T’es qui toi ?…Ok, Ludovic je vais t’emmener chez moi, jusqu’à demain. Je te larguerais bien dans la rue, mais j’ai une conscience judéo-chrétienne. Ca agit un peu comme un cran de sécurité sur une arme. Tu voudrais tirer, mais tu ne peux pas. Tu piges, mec ?...Sa tête roula sur le côté, dans ma direction…Tirer un coup ?...Enfin, c’est une image…

Je continuai à lui parler ainsi. La première chose qui me passait par la tête. J’avais déjà remarqué qu’une conversation normale calmait les ivrognes. Tout, sauf une allusion à leur triste état. Peu avant d’arriver, il hurla…Les cataractes ! Le Nil blanc !...Saisissant l’occasion, je lui parlai des chutes du Niagara que j’avais vues l’été précédent. Il prit un air extatique…Oh, oui le Niagara !...

Arrivé devant la maison du lac, j’ouvris la portière côté passager. Il me regarda en clignant des paupières…T’es qui toi ?…J’ai souvent remarqué que les ivrognes ont tendance à se répéter. J’essayai de le faire sortir en commençant par ses jambes. Oh, non ! Ce n’était pas possible ! Son pantalon était trempé ! Il avait pissé dans ma voiture ! Les cataractes ! Tu parles ! J’allais lui en donner du Nil Blanc, moi !

En le poussant et le tirant, n’hésitant pas à le traîner par les cheveux qu’il avait incroyablement longs et robustes, je réussis à lui faire gravir les marches du perron, puis celles de l’escalier menant au premier étage. Heureusement, à la phase virulente de son ivrognerie avait succédé une période d’apathie durant laquelle il se montra d’une grande docilité, se contentant d’interrompre notre progression pour me demander qui j’étais. Mon idée était de parvenir dans la salle de bain et là, de le coller dans la baignoire afin qu’il y cuve son vin et se vide, sans provoquer de nouveaux désastres. Je n’avais jamais vu pareille cochonnerie ! C’est probablement ce que j’aurais fait s’il s’était endormi séance tenante. Mais une fois allongé dans la baignoire, il se vit en pleine lumière dans le grand miroir mural. Il bougea ses bras. Oui c’était bien lui. Un ivrogne crasseux. Alors, il essaya, maladroitement, de démêler ses cheveux en y passant la main. En vain. Ils semblaient figés par la crasse. Il me regarda, affolé, et me dit...ça tourne !... Il se redressa péniblement et se saisit de la douche posée sur l’antique système de robinetterie. Elle lui échappa des mains et tomba au fond de la baignoire en produisant une déflagration désagréable. Il me regarda comme un gamin pris en faute…Tu veux te laver ?...Il fit oui de la tête. Je n’avais pas prévu ça. Si je le laissais faire, il provoquerait sûrement une inondation, en plus du reste. Mieux valait que je m’en occupe. Je le déshabillai donc. Il se laissa faire sans protester. En cours de route, il fallut que j’allume un cigare. J’avais lu que les médecins qui opéraient à Dien bien phû procédaient de la sorte pour se protéger de l’odeur putride des chairs gangrenées.  J’hésitai un instant à lui enlever son caleçon, une espèce de short orange décoré de petits lapins blancs. Il dut percevoir mon trouble car ce fut lui qui le fit, ou du moins amorça le mouvement de le faire. Je mis la bonde et tandis que l’eau tiède remplissait la baignoire, je  contemplai longuement Ludovic. Il cumulait trois superlatifs. Le type le plus grand, le plus maigre et le plus crasseux qu’il m’eût été donné de voir. Evidemment, je n’avais pas encore vu grand-chose, mais quand même…Comment il avait réussi à se glisser parmi les invités de la noce restait un grand mystère.

N’ayant jamais joué à la poupée dans mon enfance, je n’irais pas jusqu’à dire que je m’en donnai à cœur joie avec Ludovic, mais ce nettoyage n’était pas sans me rappeler le ponçage d’une embarcation en bois, récupérée au fond d’un hangar et restaurée l’été précédent. Le gant de toilette remplaçait simplement le papier de verre. En guise de vernis,  je testai tous les produits qui se trouvaient à portée de main. Des lotions  à l’eucalyptus, aux herbes de Provence, aux fleurs des champs.  Pour lui laver les cheveux j’utilisai un shampoing à la quinine en procédant comme pour un vêtement. Je prenais deux touffes de cheveux inextricablement enchevêtrés, les frottai l’une contre l’autre, puis les essorais vigoureusement. Je ne sais si ce furent les vapeurs d’eucalyptus, mais il me semblait flotter dans un des ces rêves idiot où l’on se voit faire une chose totalement absurde sans en éprouver aucune honte, mais au contraire une étrange euphorie. Laver un inconnu ivre et lui donner l’hospitalité était sans doute une action chargée d’un fort symbolisme  judéo chrétien, mais ce n’était pas précisément ce que j’éprouvais à cet instant. Il n’y avait pas non plus de charge érotique dans ce que je faisais, juste une sensation d’irréalité. Pas vraiment désagréable.

Pendant toute l’opération, Ludovic garda les yeux fermés, anesthésié plutôt qu’endormi. Cela valait mieux. Je n’aimais pas beaucoup son regard égaré qui peinait à se fixer plus de quelques secondes sur un point.

Ludovic passa les six mois suivants dans la maison du lac. Il n’en sortait que pour se promener dans le parc ou au bord du lac pour donner du vieux pain aux cygnes et aux mouettes. Il restait des heures, assis dans le salon à regarder un coin de ciel par la baie vitrée. Parfois je le laissais ainsi en partant à l’université le matin et le retrouvai au même endroit, dans la même position, en rentrant le soir. Il prétendait vouloir faire corps avec la maison, affirmant qu’elle était chargée de vibrations positives. Il avait aussi ses phases littéraires aigues, relisant sans cesse ma collection de bandes dessinées accumulées tout au long de mon enfance. Il avait un faible pour les « pieds nickelés » et pour Zig et Puce. Mais il ne partageait nullement ma tintinophilie, qualifiant Tintin de « fouille merde » au service du système.  Quand j’essayai de lui faire lire  autre chose, il me répondit qu’un texte sans images était comme une fondue sans fromage. Il adorait la fondue. Je crois bien que cet hiver là nous en mangeâmes une tous les soirs. Enfin, c’était surtout le vin qu’il y avait dans la fondue qui l’intéressait.

J’avais essayé de mettre sous clé les innombrables flacons qui garnissaient le bar placé dans un coin du salon. J’avais bien compris que son séjour risquait de durer. Sans argent, sans travail qu’il n’avait d’ailleurs nulle intention de chercher, il n’avait aucun autre endroit où habiter. Me morfondant alors dans l’insondable sentiment de culpabilité que les curés avaient instillés en moi, quant à ma position  sociale, je lui offris tout naturellement le gîte et le couvert. Seule condition, finie la bibine. Dans les vapeurs de la gueule de bois qui suivit notre rencontre, il me promit, plus jamais, juré, quelle cochonnerie, comment pouvait-on… J’étais naïf, mais planquai quand même l’alcool.

 Un beau matin, il avait disparu, sans un mot, rien ! Le soir, je reçus un appel provenant d’un bar de « mala muerte » du village voisin. Je dus aller le chercher et surtout, payer le montant colossal de ses libations qui, à en juger par le triomphe qui lui fut fait au moment de son départ, durent profiter à tous les poivrots du coin ! Pour se faire servir il lui avait suffi de dire qu’il venait de la villa *** . Les maisons du bord du lac n’avaient pas de numéro, juste un nom, connu dans toute la région. J’ignore ce qui lui fit penser que j’allais accourir. Enfin, c’est ce qui se produisit. Evidemment, je lui fis la morale et bien entendu, il me jura que c’était la dernière fois, que plus jamais…

Ludovic profitait de mes absences pour picoler. En rentrant, je savais tout se suite à quoi m’en tenir. En général, il était assis sur un haut tabouret du bar, avec son air de jeune mec à qui on ne la faisait pas…Je n’ai pas fait à manger…C’était son grand truc ça, ne pas faire à manger pour montrer qu’il était en guerre contre le reste du monde, ou plutôt contre son unique représentant  depuis qu’il vivait enfermé dans la maison du lac. Il ne cuisinait pas mal. Enfin, ça dépendait de son humeur. Quand il était dans cet état je choisissais de l’ignorer. Ca le plongeait dans une fureur noire Il me mettait alors au défi de le chasser parce que dans ce cas il irait se jeter sous un train ou dans le lac, enfin il ferait un truc « pas possible »…Ca n’arrivait pas trop souvent. Une fois par semaine. Le reste du temps, il ne buvait que de l’eau en faisant une grimace dégouttée. Il prétendait que la flotte lui liquéfiait le cerveau et que pour penser clairement il lui fallait un petit verre de temps en temps.

Evidemment Ludo avait une histoire, des parents. Je fis même leur connaissance. Ce fut bref mais intense. J’avais convaincu Ludo d’aller chercher ses affaires à Sion. J’en avais assez de le voir toujours avec les mêmes vêtements, baptisés pompeusement habits de noce, et les miens ne faisaient pas vraiment l’affaire. Quand il mettait un de mes pantalons j’avais l’impression qu’il se baladait en bermudas. Il finit par céder et téléphona à ses parents…Ils nous attendent… Une jolie petite maison entourée d’un jardin rempli de nains et de gnomes en plastique, dans les environs de Sion. Ludo préférait rester dans la voiture. Nous sommes restés une bonne demi heure devant la maison à nous engueuler… Ce sont tes parents, vas-y toi !...Jamais, je veux pas les voir…Bon ensemble, alors…Nan…On fait quoi alors ?...On se casse !...Quatre cent bornes pour rien, c’est ridicule ! Je suis certain qu’ils sont charmants…Ouais, t’as qu’à croire !...Je finis par sonner à la grille d’entrée. Tandis que la mère me jetait le sac depuis le premier étage en couinant comme une truie, le père me crachait son venin sur le pas de la porte. Un venin à forte odeur de vinasse…J’espère que la prochaine fois que j’entendrai parler de lui ce sera pour apprendre qu’il est crevé !...Des gens exquis en somme ! Au moins Ludo avait de quoi s’habiller. Je fus même surpris du soin que mit la mère à confectionner le sac de son fils. J’attirai l’attention de Ludo sur ce détail, mais il me répondit que je ne pouvais pas comprendre. Sur les motifs de cette brouille, Ludo resta toujours très évasif. Il se contenta de me dire que le jour de ses vingt ans (la majorité légale en Suisse) survenus peu avant notre rencontre, il quitta la maison, vagabonda quelques jours et, à court d’argent, fini par atterrir, tout à fait par hasard, à la noce de Lupita. Il y avait un va et vient incessant d’invités. Des jeunes surtout. Il avait faim et soif. Il se mêla donc à eux.

 

 

23 avril 2006

Quelqu'un d'intéressant

Ce fut la fin d’une belle amitié. Le début d’autre chose.  

Cela commença à mon réveil. Privé d’oxygène. La tête dans les chardons. Jaja me colla sous le nez ma chemise au col (légèrement) sale. Non, vraiment, même en faisant un effort, je ne parvenais à discerner nulle odeur de cigare ou de transpiration. Depuis combien de temps je portais le même « jean » ? A peine quinze jours. Si on commençait à se changer tout le temps…Pas la peine de fouiller dans mon sac, je n’en avais  pas d’autre. Non, je n’avais jamais songé à me refaire une garde robe. Oui, je me lavais tous les jours. Non, il n’y avait sûrement pas de douche à l’étage et dans le cas contraire, mieux valait conserver sa crasse que de se charger de celle des autres. Quoi, mes amis? Comment ça, « une influence néfaste »? Vulgaire le plombier ? D’abord il avait un nom. Lucien, il s’appelait Lucien. Mais c’était quoi cette obsession ? Non, il n’était pas crasseux. Passait des heures dans la baignoire (bien placé pour le savoir, gnark, gnark, gnark…) ! Inculte ? Pardon ! Son entreprise s’appelait « on the road ». Parfaitement, une entreprise .Petite mais efficace. Oui, je la laissais rire. Trois mots d’anglais ? Oui, mais quels mots ! Jamais entendu parler de Kerouac ? Non ! Alors là, c’était le comble…

Trois années de coexistence pacifique balayées par un misérable orgasme. Bon, plusieurs, mais je n’y étais vraiment pour rien. Elle s’énervait toute seule. Me labourait le torse de ses ongles de vingt centimètres de long. Me tirait les cheveux. Une vraie folle quoi ! A ce rythme, en six mois je serais chauve, si je ne mourais pas du tétanos entre-temps!

Je retrouvai un peu de mon aplomb au volant de ma TR3, capote baissée, coude négligemment posé sur la portière. La plupart des mecs s’identifient à leur voiture. C’est symbolique une voiture. Tout est dans la longueur du capot. Ors la TR3 c’était un coffre minuscule, un petit habitacle et un énorme capot terminé par une calandre agressive. J’aimais voir ce capot au travers du pare brise. Tous mes copains adoraient ma voiture. Jaja, non. Elle ne la trouvait pas pratique. D’accord, pas pratique. Mais phallique et Jaja n’appréciait que très moyennement de circuler dans un pénis monté sur roues.

Changement de programme. Je décidai l’aller voir si les italiens avaient des mœurs moins grégaires que les français. On devait bien arriver à trouver une chambre d’hôtel entre Gènes et la Sicile ! Jaja se rappela alors qu’une des ses amies passait l’été en Toscane. Dans les environs de Florence…. Ah, oui, mais moi j’aime pas débarquer chez les gens, sans prévenir ! Et puis je ne la connais pas cette dame !...Je vais lui téléphoner et puis se sera pour toi l’occasion de faire la connaissance de Claudia, quelqu’un d’intéressant, pour changer…Bof, j’aime pas faire la connaissance d’inconnus !...

Il fallut ensuite que je cuise une heure en plein soleil dans la  voiture, pendant que Jaja passait son coup de téléphone depuis une aire de repos. Mais qu’est-ce qu’elle pouvait bien lui raconter. Notre nuit ? Je serais bien allé voir, écouter, interrompre cette conversation futile. Mais nous étions en Italie. Les années de plomb. Un pays où la monnaie était à ce point dévaluée qu’on préférait la rendre en bonbons ou en cigarettes. Pas question de laisser ma chérie, comme ça, sans surveillance. La voiture, bien sûr.

On aurait pensé, enfin j’aurais pensé, qu’en revenant Jaja s’excuserait de m’avoir fait attendre. Pas du tout, elle m’engueula parce que j’étais torse nu…Remets ta chemise, tu as l’air d’un voyou !... Elle voulut ensuite faire un détour pour visiter Sienne. Moi j’aurais préféré Pise. A cause de la tour. Mais la tour de Pise, c’était d’un vulgaire ! Bon, va pour Sienne. Très beau. Rien à dire. Mais cela ne suffisait pas. Elle me traîna de force dans une boutique de vêtements. Pour que je ne lui fasse pas honte. J’en sortis revêtu d’un pantalon noir et d’une chemise blanche. Parfait, j’avais l’air d’un garçon de café à présent.

A me lire, on pourrait croire que j’étais irrité du tour que prenaient les évènements. Mais non. Je jouissais de chaque seconde. Avec une inconnue, c’eût été différent. Mais cela faisait trois ans que Jaja et moi étions amis. Quelques heures que nous étions amants .Elle marquait son territoire. Elle avait des vues sur moi. L’idée de vivre avec quelqu’un de parfait lui étant tout simplement odieuse, elle dressait complaisamment la liste de tous mes défauts.

C’était émouvant.

Alors que nous approchions de Florence je lui demandai…Tu me trouves beau ?... Elle me regarda étonnée…Beau ? Non ! Quelle idée ! Il ne manquerait plus que ça ! Tu as de ces questions, je te jure !... Pas à dire, elle était folle de moi !

Avec tout ça, nous étions en retard, les environs de Florence relativement vastes, la nuit noire et l’adresse griffonnée par Jaja au dos d’un paquet de cigarettes des plus vagues. Il fallut s’arrêter dans un restaurant en rase campagne, téléphoner à nouveau et finalement attendre sur place que Claudia vienne nous rejoindre en voiture. Pour nous guider. Avec son ami. Parce qu’elle avait un nouvel ami, Claudia (Jaja prononçait Klaodia). Ca je m’en fichais un peu, même beaucoup, qu’elle ait un nouvel ami, Claudia. Je ne la connaissais pas, Claudia, alors son petit ami, hein…Et bien non, je me trompais. Paraissait que je le connaissais. J’allais même avoir une sacrée surprise. Qui ? C’était qui ? Non, non.  Je n’avais qu’à être moins arrogant. Moins persuadé que cette inconnue,  Claudia, était forcément une andouille, puisque si elle n’en avait pas été une, un mec aussi brillant que  moi l’aurait forcément rencontrée au détour de l’une quelconque de ses vingt et une années de vie. Je n’avais qu’à attendre.

 J’appréciai la manière pleine de pédagogie avec laquelle Jaja me faisait comprendre que, dans le fond, je n’étais qu’un crétin prétentieux.  On a donc  attendu. Dans la TR3. Sous le ciel étoilé. Les cigales faisaient, criiicriiicriii. Jaja se pelotonna contre moi… On est bien tous les deux, hein, mon biquet ?... Tu crois que ma voiture sera en sécurité chez ton amie ?... Elle se dégagea et d’une voix tremblante de colère… Ras le bol de ta voiture ! Tu sais ce que j’ai envie de faire ? T’attacher à poil sur le capot de ta chère TR je ne sais plus combien, la queue et les boules écrasées contre la tôle brûlante. Et te  flanquer des coups de ceinture !....Je lui fis un grand sourire…Tu vois, quand tu veux, tu peux être charmante !... Au moins ses fantasmes étaient limpides ! Elle descendit pour aller bouder un peu à l’écart, en fumant. Des Kent.

Ils finirent par arriver. Dans une mini Cooper immatriculée à Genève. Dans une nuage de poussière. Elle avait un sacré coup de pédale, la Claudia ! Non, erreur, ce fut son Jules qui sortit, côté conducteur. Un gars massif. Les cheveux coupés en brosse. La cinquantaine. Difficile de dire pour le visage. Mais une grosse voix. Un ancien militaire, sûrement. Un légionnaire, peut-être.  Il se précipita  vers Jaja et la serra dans les bras en sautillant. Non, franchement, je ne voyais pas qui cela pouvait bien être. Bon et la Claudia ? Je quittai mon siège histoire d’avoir l’air de m’intéresser un peu à ce qu’il se passait. Jaja me fit signe…Viens que je te présente…Comme si ce n’était pas précisément ce que j’étais en train de faire. Venir, pour qu’on me présente. Elle me désigna le légionnaire…Claudia…Esteban… Ah, oui ! Ah quand même ! Je compris ce que Jaja avait voulu dire par, quelqu’un d’intéressant. Claudia m’écrasa la main et me fit la bise. Je crus sentir des poils de barbe effleurer ma joue, mais c’était sûrement mon imagination…Alors c’est toi Esteban ?...Grande claque sur les fesses… Le remplaçant ? J’espère que t’es moins con que l’ancien !...Elle agrippa Jaja par le cou… Tant qu’à faire tu l’as pris jeune cette fois. Sacrée garce, vas ! T’as raison ! Moi aussi, quand le vieux a clamsé, j’ai voulu brouter un peu d’herbe verte, un petit con mais une grosse bite !…Très satisfaite de son bon mot elle éclata de rire. Elle se tourna ensuite vers la mini et de sa voix d’adjudant…LUDO, vient dire bonjour à mes potes !...Puis pour nous…Il est un peu bourré. On vous attendait pour le dîner, alors forcément il s’en est jeté un ou deux petits dans le gosier !... A ce stade de l’histoire j’étais prêt à voir sortir n’importe qui de la voiture. Sauf celui qui en sortit…

21 avril 2006

Fenêtre sur cour

 Jacinthe et moi…Notre relation avait pris un tour inattendu au début du mois de juillet, après les examens, passés avec succès. Les tout nouveaux licenciés que nous étions, décidèrent de fêter leur réussite en descendant quelques jours sur la Côte, comme on disait à l’époque. A Antibes pour commencer. Sans  rien avoir  réservé, évidemment.

Le voyage ? Un songe d’une journée d’été. Grisés par la vitesse. Ivres de soleil et de vent. Pas désagréable d’avoir vingt ans durant l’été 1976, l’année de la grande sècheresse ! Pas encore tragique d’être vieux. Je n’ai pas le souvenir que, cet été là, superlativement caniculaire, les vieux tombassent comme des mouches. Pour cette unique raison sans doute. Ils n’étaient pas encore cela : des mouches que l’on chasse d’un mouvement énervé de la main.

Lorsque j’arrêtai la TR3 devant l’Eden Roc, après avoir traversé le splendide parc aux arrangements floraux subtiles, je ne doutai de rien. A l’époque, les hôtels de luxe étaient encore accessibles à une clientèle simplement aisée. Je compris rapidement que le personnage au port altier,  trônant à la réception sanglé dans un complet blanc impeccable, était le directeur en personne… Une chambre ? Sans réservation ? En plein mois de juillet ? Mais vous n’y pensez pas mes enfants !...Bah, si, on y pense très sérieusement !...Voyons, jeune homme, savez-vous où vous êtes ?... Dans un hôtel, il me semble…Le directeur éclata d’un rire flutté…UN HOTEL !!!!! Mon Dieu qu’il est drôle !...J’appris ainsi qu’il existait des hôtels, pardon, des palaces,  où il fallait réserver une dizaine d’années à l’avance. Bon prince, le directeur prit son téléphone et appela divers hôtels de la région. Il raccrocha d’un air désolé… Je suis navré mes enfants, mais tout est plein.  A Nice vous aurez plus de chance. Essayez les petits hôtels du centre ville…Il prononça « petits hôtels » de la manière dégouttée dont il aurait dit fisc ou communiste. Mais il avait raison l’ancien. Vers onze heures du soir, après avoir descendu inexorablement les échelons de la hiérarchie hôtelière niçoise, nous avions fini par atterrir, épuisés,  dans un petit hôtel délabré de la vieille ville. Le réceptionniste, en maillot de corps,  gratta  un long moment sa tête dégarnie après que je lui eusse demandé une chambre double pour la nuit. Apparemment, il ne lui était jamais venu à l’esprit que des êtres humains doués de raison pussent désirer passer toute une nuit dans son établissement…Il s’occupa d’abord de deux autres clients, un jeune à gueule de gouape et un vieux à l’aspect de banquier failli. Puis il revint à nous en maugréant, ah, oui, la chambre double pour la nuit. Brusquement, il trouva la solution…Bonne mère, je vais vous faire un tarif de groupe ! Nos soupçons se muèrent en certitudes, quand il nous tendit à chacun une grossière serviette éponge et un morceau de savon ridiculement petit. Une fois dans l’escalier au tapis usé jusqu’à la trame, nous laissâmes libre court à notre hilarité, tandis que le frôlement de nos sacs contre le mur d’un vert bilieux provoquait la chute de petites écailles de peinture.

Le mobilier de la  chambre, si l’on tenait absolument à appeler chambre ce réduit poussiéreux, consistait en un lit pouvant contenir deux personnes anorexiques et un lavabo où les ablutions furtives d’une clientèle toujours pressée, avaient laissé des traînées rougeâtres. Nous laissâmes tomber nos sacs et restâmes plantés au centre de la pièce, centre qui se confondait plus ou moins avec les côtés et le lit. La narine palpitante et l’oreille aux aguets. Une odeur, comment dire…fossilisée, composite, faite de la superposition de centaines, de milliers d’orgasmes stratifiés. Un silence étrange. Fait de mille bruits étouffés. Voix, gémissements, grincements, écoulements divers. Une touffeur moite. J’essayai d’ouvrir la fenêtre aux carreaux blanchis. Coincée ! Je me jetai alors sur le lit ou je rebondis dans un grand vacarme de ressorts rouillés. Je gigotai en tous sens en gueulant…Oh, oui prends moi !...Tandis que je faisais l’imbécile, Jaja se déshabillait en prenant grand soin d’éviter tout contact entre le parquet recouvert d’un linoléum gondolé  et ses vêtements qu’elle pliait consciencieusement avant de les ranger dans son sac. Dans un premier temps, je ne perçus rien d’étrange. Il était tard, nous étions fatigués et je ne voyais vraiment rien d’autre à faire que de se coucher et essayer de dormir. Je l’imitai donc en laissant négligemment tomber mon pantalon et ma chemise sur le sol, ne gardant que mon slip. Si nous avions fréquemment partagé la même chambre lors de voyages précédents, avec la bénédiction de David qui ne voyait en moi qu’une espèce d’eunuque inoffensif, le partage du même lit était une nouveauté. Quand Jaja fut en sous- vêtements, je pensai qu’elle allait fouiller dans son sac pour en sortir un des ces invraisemblables pyjamas multicolores qui lui donnaient des airs d’Arlequin. Mais, non. Elle y prit une brosse et se lissa longuement la chevelure. En me regardant. Une lueur étrange dans les yeux. Moqueuse tirant sur le lubrique. Pour couronner le tout je commençais à transpirer. Maudite fenêtre. Ca dégoulinait de partout. Un peu mal à l’aise, je fis…Quoi ? Qu’est-ce que j’ai ? Pourquoi tu me regardes comme ça ? C’est pas la première fois que tu me vois en slip !...Elle interrompit le va et vient de la brosse, la rangea,  réfléchit un moment…Non, mais c’est la première fois que je vais te voir SANS ton maudit slip !... Ouh la, les choses prenaient vilaine tournure. La chaleur, oui ça devait être la chaleur. D’un bond je me levai et secouai la fenêtre qui finit par s’ouvrir en entraînant avec elle une partie du plafond. Une bouffée d’air brûlante envahit la pièce et avec elle, des remugles marécageux en provenance de la cour intérieure que je devinais jonchée de détritus. Je refermai vivement. Quand je me retournai, Jaja avait abandonné son soutien-gorge. Je me réfugiai sur le lit. Désespéré. Un poil excité, quand même. Quand elle bondit, se juchant sur moi, les fesses sur mon bas ventre, je me couvris la tête avec le coussin. Elle me l’arracha, de haute lutte, s’empara de mes mains et me les colla sur ses seins. De beaux seins. Je dus en convenir. Ne sachant que faire, je les malaxai maladroitement, en faisant, pouêt, pouêt… Non, mais quel mufle ! Je ne te plais pas ? C’est ça, hein ?...Mais si, tu es très belle, mais…Mais quoi ?…Je me redressai pour esquiver une tentative de bisou baveux…Mais, mais, mais, je ne sais pas moi…Elle se serra contre moi. Le frottement de nos deux corps trempés de sueur produisit le son d’un pied écrasant une bouse de vache fraîche au petit matin, dans le boccage normand. Je tentai de trouver dans les tréfonds de mon cerveau, un argument. L’argument qui tue. Tant qu’elle ne retirait pas sa petite culotte, rien n’était perdu ! Mais il y avait urgence. Déjà, ses mains s’égaraient en dessous de la ceinture tandis que sa langue me parcourait le torse. Malgré moi, à ma grande horreur, à mon corps défendant, je commençai à me contorsionner en tous sens. Comme une chienne. Mon slip, arraché d’une main experte, d’un coup sec, atterrit dans le lavabo où il s’affala, inerte, tel un papillon de nuit agonisant. Désormais entre mon machin et son truc, il n’y avait plus que l’épaisseur d’une petite culotte rose. Ou  rouge. Je ne sais plus. Tandis que Jaja prenait les choses en main, je tentai une ultime manœuvre… Mais voyons ! Ton mari ! Ton fils !... Elle s’interrompit un instant pour hurler… Je n’ai plus de mari et mon fils n’a plus de père !...Ah d’accord, elle croyait voir en moi une espèce de mec « deux en un » ! Je me dégageai en me recroquevillant à la tête du lit...Je ferai un mauvais mari et un père exécrable !... Avec une force insoupçonnée elle me tira par les pieds et me remit en position horizontale…Contente-toi d’être un amant acceptable ! Et maintenant ferme-la ou je te mets ça au fond de la gorge…En se tortillant avec élégance elle enleva sa petite culotte et me la jeta à la figure. J’étais fichu !

 

 

19 avril 2006

Don't look now

Une photo. Pas même jaunie. Jaja et moi assis autour d’une table dans une trattoria de Venise. J’ai le regret de dire que nous formions un très beau couple. Elle me parle et je l’écoute avec beaucoup d’attention. Mon bon profil. Photo disponible à la fin du repas, avec l’addition. Venise en automne. Novembre je crois. Quelques semaines avant de partir pour l’armée. Peu de temps auparavant, nous avions été au cinéma. « Don’t look now ! ». Alors on était allé voir. J’en étais resté sans voix. Je tombai amoureux de Venise. L’endroit le plus fabuleux de la planète. La ville digérée par la lagune. Petit à petit. Splendeur et putréfaction. Palais aux pieds gangrenés dans une eau croupie. Vedettes en acajou soigneusement vernies, manoeuvrant dans un cloaque. Ruelles donnant sur des égouts. J’ai toujours été fasciné par la forme que prend la beauté dans la déchéance. En outre, comme pouvais-je ne pas aimer une ville où les morts se rendent au cimetière en bateau ? Après avoir fait la tournée d’hôtels qui, tous, refusèrent de nous louer une chambre, les uns parce que nous n’étions pas mariés, les autres parce que Jaja ne l’était que trop, mais pas avec le bon homme, nous finîmes par atterrir au Daniéli, dans un splendide Riva . Un concierge furieusement fellinien et d’une complicité toute adultère, nous obtint une belle chambre au mobilier mêlant avec bonheur toutes les époques. Les hautes fenêtres donnaient sur le grand canal. Je me serai bien installé là, à contempler le trafic hétéroclite. Pendant des jours. Mais Jaja voulait visiter.

Le palais des doges trônant sur une place Saint Marc (je compris pourquoi, en français, on prononçait place saint MARE) où les pigeons s’étaient noyés.

Le pont des soupirs, où nul prisonnier chargé de chaînes ne put s’arrêter afin d’émettre le fameux  soupir en admirant, une ultime fois, la lagune. Les fenêtres grillagées sont placées trop haut.

Pèlerinage obligé à la plage du Lido sur laquelle un vieillard, insomniaque avant que d’être agonisant et mourir à Venise, connut ses ultimes émois. Encore et toujours beauté et décrépitude intimement mêlées. Aujourd’hui j’ai l’âge d’Aschenbach, mais en 1976 j’étais chronologiquement, si ce n’était physiquement, plus proche de Tadzio. Ceci dit, en lisant « La mort à Venise » de Mann et, surtout, en visionnant le remarquable  film que ce livre inspira à Visconti, j’avais instantanément éprouvé une vive attirance  pour le personnage d’Aschenbach, incarné par un acteur dont le nom m’échappe. Du moins avant qu’il ait eu la saugrenue idée de tenter de se déguiser en jeune homme. Il était l’adulte que j’aspirais à être alors que Tadzio, blondinet insipide et nunuche, n’était que l’adolescent que, du haut de mes vingt ans,  je ne voulais plus incarner.

Que c’est beau Venise en novembre ! La nuit surtout, lorsqu’une brume nauséabonde envahit les canaux désertés. Là, à plusieurs reprises, au détour d’une venelle obscure, il me sembla reconnaître la démarche syncopée de Lucien (à vingt deux ans il souffrait déjà de sciatique). Sans doute parce que cette ville torturée et glauque était faite pour lui.

 Un soir, au mois de mars ou d’avril, quelques semaines après la fin des travaux, Lucien avait entassé ses affaires dans sa camionnette et était parti pour une destination inconnue. Comme ça. Sans raison. Si, quand même. En partant il m’avait dit …On the road again ! Je n’avais rien fait pour l’empêcher de partir. Ca n’aurait servi à rien de toute façon. Arrivé au portail, il s’arrêta à ma hauteur et baissa la vitre. Je lui pinçai son gros nez entre le pouce et l’index et le lui tordit. Il me rendit la pareille. C’était notre manière de nous montrer notre affection, succédané viril au baiser. D’une voix nasillarde il me dit…C’était bonard !…Ouais vraiment bonard !…Au  dernier moment, avant qu’il ne s’élance sur la route…Juste une chose. Pourquoi partir ce soir ?...Il embraya, passa en première…Parce que demain, je n’aurais peut-être plus eu envie de partir !...Il démarra en me lançant…On the road again ! En regardant les feux rouges s’éloigner dans la nuit, je songeai que nous n’avions jamais parlé de Kerouac.  Je regagnai la maison, un peu groggy. Mais j’étais fier de moi. Je n’avais pas fait de scandale. Pas supplié. S’il voulait partir, après tout… Il était libre. La porte était grande ouverte ! Bon vent ! La porte d’entrée se ferma derrière moi en émettant un claquement sinistre. La maison me parut subitement énorme. Enormément vide. Aussi énorme que la boule que je sentais croître dans ma gorge. Je suis un solitaire qui hait la foule, mais qui n’aime pas vivre sa solitude tout seul. Je suis pour l’accompagnement de la solitude. Lucien était un très bon « cosolitaire ». Je me laissai tomber dans un des fauteuils du salon. Le bruit du lac. Lac dans lequel nous nous étions baignés le trente et un décembre au soir, à minuit, après avoir traversé, au pas de course,  le jardin recouvert d’une épaisse couche de neige. Nus comme des vers, bien que la démonstration n’eût pas vraiment été faite que les vers fussent aussi nus que nous. Sept minutes à tenir dans l’eau glacée. Pourquoi sept ?  Une trouvaille de Lucien. Sept minutes c’était le temps qu’il fallait à un corps plongé dans une eau glaciale pour tomber en hypothermie. Si nous tenions sept minutes, nous allions mourir centenaires et en bonne santé. Sinon, nous allions mourir tout court. Nous n’étions pas même ivre. Juste exaltés. Nous avons bien du tenir une trentaine de secondes, immergés dans l’eau glacée jusqu’au cou. En claquant des dents Lucien me dit…Finalement c’est une idée à la con. Je ne veux pas vivre cent ans ! Et toi ?... Et moi, déjà à moitié congelé, le souffle coupé, j’étais incapable de répondre mais j’aurais été heureux de pouvoir fêter mon vingt deuxième anniversaire ! Il nous avait fallu deux bonnes heures pour dégeler dans une baignoire remplie d’eau brûlante.

Du passage de Lucien dans ma vie, il resta au moins, outre une tuyauterie en bon état, de somptueuses salles de bains sur les murs desquelles s’ébattaient des éphèbes grecs en tenue d’Adam. L’antiquité des personnages enlevait tout caractère choquant à leur nudité et donnait même à l’ensemble un air d’indubitable modernité.

…Pourquoi souris-tu ?... Jaja interrompit un instant sa frénétique chevauchée pour me regarder d’un air soupçonneux. Du haut de sa monture, moi, en l’occurrence…Ah, je souris ?...Oui, un sourire bébête…Ca doit être le bonheur. Ca a toujours l’air un peu con, un mec heureux… Elle repartit de plus belle, s’interrompant toutes les dix minutes pour laisser libre cours à un orgasme bruyant. Je ne pouvais tout de même pas lui expliquer que le lit à baldaquins sur lequel nous faisions semblant de copuler ressemblait à celui qui, longtemps, avait trôné au milieu de ma chambre de la maison du lac. Une nuit, Lucien en avait agrippé les montants, puis s’était balancé en hurlant… Tarzan aime Jane… Avec un craquement sinistre, les bois vermoulus avaient cédé et tout le bazar nous était tombé dessus dans un grand nuage de poussière.

13 avril 2006

C'est le plombier...

Parallèlement à cette belle amitié, je menais la vie d’un jeune homme qui se trouve brusquement à la tête d’un capital liberté illimité. Je ne me posais pas de grandes questions existentielles. Je préférais les hommes aux femmes, mais je laissai aux autres le soin de mettre un nom sur cette préférence. Nommer c’est s’approprier. S’approprier c’est s’engager. Ors, je n’avait nul envie de m’engager dans quoi que ce fût. Je faisais confiance à mon instinct et mon instinct me disait de conserver un profil bas. Ni refoulé, ni défoulé. Pas de grandes orgies à la Ludwig II. Pas de grappes d’éphèbes nus suspendues aux lustres de la maison du lac. Je ne draguais pas non plus dans les pissotières ou les jardins publics, mais pratiquais l’affût dans la maison du bord du lac. Cette demeure, le lac et moi avions fini par ne plus faire qu’un. J’étais le jeune maître de la maison du lac. Car c’est elle qu’on venait voir. Pas moi. De la maison, le visiteur découvrait le lac, plus exactement la vue sur le lac, puisque, natif de la région, il le connaissait bien, ou croyait le connaître, ce lac, mais jamais encore ne l’avait réellement vu. De manière aussi intime. Enfin, parfois, après avoir acquis la conviction qu’il n’en était pas le simple gardien, le visiteur s’intéressait au jeune maître de la maison du lac. Nos rencontres prenaient parfois un tour moins romantique. Ainsi, par un beau dimanche matin de septembre, c’est une histoire d’eau qui propulsa Lucien dans mon existence. Un besoin urgent d’uriner. Un vieux réservoir situé au dessus de cuvettes trop fatiguées pour continuer à évacuer. Une traction violente et incontrôlée sur la chaîne qui normalement aurait du libérer le contenu du réservoir. La chute. La rupture d’anévrisme sanitaire. L’hémorragie. Des serviettes et encore des serviettes pour étancher le flot. En vain. On ne s’improvise pas plombier un dimanche de septembre à sept heures du matin. D’ailleurs les plombiers eux-mêmes cessèrent d’exister ce dimanche matin de septembre. Tous, sauf un.  Une entreprise dont la raison sociale était « On the road »… « Toujours le bon tuyau, la bonne vanne ». Une demi heure plus tard, une camionnette brinquebalante s’arrêta devant la maison. En descendit un jeune homme d’une vingtaine d’années. Dire, tout simplement, que Lucien était laid serait ne pas rendre justice au concept même de laideur. Il était incroyablement laid. D’une laideur délectable, dont il me faudrait des mois pour faire le tour. Un œil légèrement plus haut que l’autre, conférait à son visage une impressionnante asymétrie. Quelque part dans ce visage, un nez difforme et dans ce nez difforme, deux narines de tailles différentes. La plus grande ne semblait exister que pour accueillir un index noueux qui ne se contentait pas de s’y loger à intervalles réguliers, mais aimait à distendre, à l’extrême, l’aile du nez avant de la libérer avec le bruit que ferait une bouteille qu’on débouche. Quand il marchait, Lucien donnait l’impression d’avancer à reculons. Il n’était pas vraiment bossu, tordu plutôt. Tordu vers l’arrière. Sa colonne vertébrale semblait partir en tous sens, ne retrouvant, in extremis, le droit chemin qu’au creux des reins. Si je pus si vite m’en rendre compte, c’est qu’il était torse nu sous sa salopette. En outre, la partie visible de son torse était couverte d’ecchymoses accumulées, sans doute, dans l’exercice de sa fonction, exigeante en contorsions diverses qui devaient mettre son pauvre corps contrefait au supplice. En revanche, il avait un beau regard. Pas de superbes yeux verts ou bleus. Mais un beau regard qui lut en moi en une fraction de seconde tandis que j’y lisais la même chose. Ca ne s’explique pas. C’est comme ça.  Une très belle voix aussi, légèrement ensommeillée, à la diction soignée et au timbre régulier, rares chez un garçon de cet âge, quand, souvent, la voix traîne encore des bribes d’adolescence. Quand, dans l’escalier, je lui racontai en quelques mots ma mésaventure, il éclata d’un beau rire sonore, laissant paraître une dentition parfaite. Tant de beauté dans la laideur, tant de grâce dans la disgrâce !

 A la fin de la journée, le flux et le reflux des fluides domestiques étaient rétablis. J’ignorais qu’il pût y avoir autant de tuyaux, autant de vannes dans une seule maison. Je ne quittai pas un seul instant Lucien, m’enivrant de mots nouveaux. Raccord union unissant pour le meilleur et pour le pire deux tuyaux d’un demi pouce. Vanne quart de tour. Clé à griffe, à tuyauter, à pipe. Col de cygne. Ce garçon était un poète. Il me laissa l’aider, riant de ma maladresse. A certains instants, dans la cave partiellement inondée, alors que nos mains cherchaient, dans un entrelacs de tuyaux rouillés, la vanne  (corrodée) qui arrêterait les cataractes venues du haut,  nous fûmes tête contre tête, corps contre corps. Nos joues crissèrent à l’unisson de nos barbes de je ne sais plus trop combien de jours et de nuits. J’avais moi aussi abandonné ma chemise et offrait mon poitrail dénudé aux flots déchaînés, avec la fierté du mousse désireux de montrer à son bosco qu’il ne craint pas les éléments. Qui n’a connu de naufrage domestique ne peut mesurer la sensualité de tels instants.

Le jour déclinait et une certaine fraîcheur commençait à s’insinuer dans l’air. Trempés et quasiment nus, nous n’avions pas froid. Assis à la table de la terrasse nous engloutissions le contenu d’un plat de charcuteries en nous dévorant des yeux. Nous mangions à même le plat en nous servant de nos mains, déchiquetant la nourriture tels des fauves affamés. Tandis que dans l’air cristallin retentissaient les cloches appelant les fidèles aux vêpres, nos corps exhalaient une fine vapeur, tels ceux d’animaux en rut. Une rondelle de salami en plus et nous allions prendre feu ! Je proposai alors à Lucien de me suivre dans ma chambre afin…afin de lui remettre des vêtements secs. Oui, oui. C’était bien là mon intention…

Une Maturité (le bac suisse) de lettres en poche, Lucien, qui n’était pas stupide, décida d’apprendre un vrai métier qui le libèrerait de sa famille et elle de lui. Après deux années d’apprentissage passées dans diverses entreprises, il avait monté sa petite affaire dont il était à la fois le patron et le seul employé.

Après une conversation téléphonique avec mon père, je chargeai Lucien de refaire une bonne partie de la plomberie et des sanitaires de la maison. A la décharge les cuvettes ébréchées, les lavabos asthéniques, les baignoires aux pattes griffues ! Finis les râles obscènes émis par les robinets cacochymes. Dans les trois salles de bain,  Lucien se faisait  fort de remplacer le crépi d’un jaune pisseux par des mosaïques d’inspiration gréco-romaine et le carrelage gris souris par des carreaux aux couleurs chatoyantes.  Un long, un très long chantier.

C’est dans l’intérêt des travaux que Lucien accepta de déménager du studio qu’il louait à V*** pour venir s’installer dans la maison du bord du lac.

 

12 avril 2006

Détour

Je n’aime pas beaucoup me souvenir de cette première permission. Contrariante parce que pleine de contradictions. Les miennes. Donc je ne vais pas en parler. Absolument pas. Voilà.

Le lundi suivant…

Pardon ? Quel est ce chœur de lamentations ? Mes consciences (j’en ai un jeu de rechange) ? Que me veulent-elles? Que j’en parle ? Mais justement j’y venais. Ah ? Pas du lundi suivant ? De quoi alors ? De ma permission ? Mais, je ne sais pas si je dois… Bon, bon, puisqu’il le faut.

La salle à manger du Buridan est comble. Pas de tables libres. Je ne parviens pas à voir Julien. Pas grave. Je reviendrai plus tard quand les choses se seront un peu calmées. Je m’apprête à trouver ailleurs de quoi calmer ma faim quand deux mains, venues d’un lieu situé derrière moi, se posent sur mes yeux et me murmurent coucou qui est là. Je pense à Julien en me saisissant de ces mains inconnues. Non, impossible. La dernière fois que je l’ai vu il se rongeait les ongles et n’utilisait pas de vernis. Il ne se « channelisait » pas non plus au numéro cinq. Avant même de me retourner, le cœur dans l’estomac, je sais. Jacinthe !

Jacinthe c’est une belle histoire d’amitié. Trois années passées côte à côte sur les bancs de l’université de Genève. Trois années de complicité. Jaja (elle insistait pour que ses amis l’appelassent ainsi) était déjà une femme d’un certain âge. Vingt huit ou vingt neuf ans. Mais le passage des ans n’avait point encore exercé ses ravages coutumiers sur ma vieille amie. Elle était encore très belle et, surtout, d’une extrême intelligence. Elle comprenait tout et tous. Sauf moi. Je l’avais repérée dès le premier jour de cours. Nous n’étions pas très nombreux en première année. Une cinquantaine qui irait s’amenuisant au fil des ans pour ne plus former qu’une petite vingtaine au bout de trois années. A l’époque, garçons et filles s’habillaient et se coiffaient de la même manière, c'est-à-dire n’importe comment. Elle, au contraire, affectionnait les robes de grands couturiers, portait des manteaux de fourrure, se chaussait de fins escarpins équipés de redoutables talons destinés à rehausser quelque peu sa petite taille et, enfin, arborait toujours des coiffures compliquées, véritables pièces montées à l’équilibre instable. Bref, c’était une femme. Mariée très jeune à un homme d’affaires, la maternité l’avait forcée à abandonner pour un temps ses études. Quand son fils eut cinq ans, elle renoua avec la carrière universitaire.

Nous devînmes très vite amis. Sur le moment je pensai que cet engouement mutuel était d’ordre purement intellectuel. Ce fut mon cas. De son côté, m’avoua-t-elle, plus tard, bien plus tard, l’attirance fut avant tout physique, se fondant sur mon type sémite et sur l’étrange certitude que je devais « en avoir une grosse ». Consternant ! Nous nous connaissions depuis deux mois, lorsqu’un dimanche, elle m’invita à dîner chez elle. Elle habitait une petite maison à Meyrin.  J’y rencontrai son mari. Une surprise. Elle m’avait parlé d’un homme d’affaires. A Genève, la seule affaire qui vaille, c’est la banque. Tous les banquiers que j’avaient vus jusque là, s’appelaient Paul, Jacques ou Pierre, étaient grands, légèrement voûtés (à force d’être à l’écoute des clients), avaient les mains moites et roulaient en Bentley. Le mari de Jaja s’appelait David, était petit, se tenait bien droit, avait les mains sèches et roulait en Fiat. Il était garagiste. Il me plut tout de suite. Un visage hésitant entre lubricité et  gouaille, David avait opté pour une chemise à fleurs et l’espèce de pantalon bouffant de rigueur en cette fin de décennie baba cool. Jaja était, à son habitude, très élégante. Drôle de couple.  Un peu méfiant au début du repas, David se détendit au fil des verres de Fendant. Lui, me comprit tout de suite. Jaja s’était donnée toutes les peines du monde pour conférer à cette soirée un petit air charmant, discret et bourgeois en dressant une jolie table au milieu du salon.  Mais, visiblement, David le garagiste se refusait à jouer le rôle, que Jaja, la femme du monde, lui avait assigné. Le clou de la soirée fut, à la fin du repas, l’allumage du pétard dominical qui acheva de désinhiber totalement mon amphitryon… Tu serais pas un petit peu pédé, Esteban, sans vouloir t’offenser ?...Je me trémoussai sur mon siège en gloussant comme une catin. Jaja, l’image même de la vertu offensée se leva … Non, Esteban n’est pas…enfin ce que tu dis ! Il est bien élevé, poli, éduqué, cultivé ! Des mots dont tu ignores le sens !... Elle sortit de la pièce en faisant claquer ses talons d’une démarche hésitante. Ne crachait pas sur le blanc la Jacinthe. Elle réapparut un bref instant pour hurler… David, tu fais chier !...avant de monter au premier pour aller s’enfermer dans sa chambre. David légèrement dégrisé se leva…Désolé, si je t’ai vexé. Mais c’est ta manière de me regarder… Je dus rougir, car il ajouta…Remarque, ça ne me dérange pas… Il fit un mouvement de tête vers le plafond… Je pensais qu’elle était au courrant. Attends. Ne bouge surtout pas. Je vais arranger ça… Je l’entendis frapper à la porte de la chambre, s’excuser, supplier, menacer. Finalement, Jaja dut ouvrir car les voix ne me parvinrent plus que de manière étouffée. J’hésitai à partir sans prendre congé de mes hôtes, craignant que ce départ ne fut interprété comme un geste de mauvaise humeur de ma part. J’eus envie de fumer. David avait fait un sort à ma boite de cigarillos. Je remarquai le pétard à moitié consumé dans le cendrier. Et si… ? Non, pas question ! Oh, après tout, fallait bien que j’essaye une fois. Juste pour voir. J’allumai le joint et tirai dessus. Comme David. Pas terrible. Ne valait pas un clou ce machin. Aucun effet…Je n’ai qu’un vague souvenir de la suite. Je crois que nous avons beaucoup ri. Tout ce que je sais  avec certitude, c’est que je  me réveillai  le lendemain, vers midi, sur le canapé du salon.

 Le début d’une belle amitié qui devait durer trois ans. A trois. Je ne sais encore aujourd’hui lequel, David ou Jaja, j’appréciai (aimai ?) le plus. Une amitié parfaite où rien d’incongru ne pouvait se produire, puisque nous étions tout trois prisonniers du rôle que les conventions et la nature nous avaient attribué.

Et puis un jour tout s’arrêta. C’était en juin 1976. Le mois des examens. L’année de la grande sècheresse. Pas une goutte de pluie de janvier à octobre. Sous un ciel sans nuages, nous nous baignions dans le lac dès la fin du mois de mars. Pour fuir la ville et l’inhabituelle canicule, Jaja, David et leur fils, prirent l’habitude de venir passer les soirées dans la maison du bord du lac dont j’avais l’exclusive jouissance de septembre à juillet.

Cette abondance de soleil, les repas pris au bord de l’eau dans les lueurs agonisantes du jour, le clapotis des vagues sur la grève, le cri des oiseaux marins, réveillèrent-ils en David de vieux souvenirs profondément enfouis au creux de sa mémoire ? Peut-être des images furtives de sa prime enfance africaine… Toujours est-il que, brusquement, David en eut assez de la Suisse. C’est chez moi, lors d’un de ces dîners improvisés au bord du lac, que David nous informa de ses projets. La Guyane française. C’est là aussi que Jaja lui lança son ultimatum, rester ou divorcer, ultimatum que personne ne prit au sérieux, pas plus que nous ne voulûmes croire un seul instant au sérieux des projets de David. Nous hurlâmes de rire en imaginant Jaja en manteau de fourrure, sac Herpès en bandoulière, enfoncée avec ses talons hauts dans les berges boueuses du Maroni. Elle nous bombarda à coup de spazli… Ce que vous êtes bêtes !...

Nous nous sommes tous trompés. David nous abandonna pour les tropiques par une belle journée de juin.

C’est là que les choses se compliquèrent. Devinrent absurdes.