Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

15 février 2007

Les douches collectives

Les douches étaient très collectives donc très stupides. Six pommes de douche s’alignaient le long d’un tuyau dans une vaste salle carrelée. Dans le but d’économiser la quincaillerie, on ne les avait équipées que de deux robinets, un pour l’eau chaude, l’autre pour l’eau froide. Ceux-ci étaient situés à l’autre bout de la pièce, ce qui, non seulement, nécessitait de nombreux aller-retour entre la douche la plus proche et les robinets afin de régler la température, mais, en outre, envoyait de l’eau dans les six pommes en même temps. Bien que seul, je consommais autant d’eau que six personnes.  Il me fallut un bon quart d’heure pour trouver le dosage idoine qui m’évitât d’être congelé ou ébouillanté. Je me savonnai ensuite à l’aide du rachitique savon collectif à l’odeur de camphre, situé, lui aussi, aux antipodes dans le voisinage d’un lavabo à l’émaille jaunie. Ce savon de forme ovale était maintenu captif au bout d’une tige terminée par un boulon aux proportions impressionnantes. Une fois mouillé, je dus frotter mes mains sur le savon, puis m’en enduire le corps tout en maintenant un œil fixé sur la porte sans trop savoir d’ailleurs ce que j’aurais bien pu faire d’autre que de continuer à me savonner si elle s’était ouverte pour livrer passage à un inconnu. Une fois accompli cet exercice rendu périlleux par le sol détrempé et par une visibilité que la vapeur d’eau réduisait de plus en plus, je restai un long moment sous la douche, essayant d’emmagasiner une propreté qui me serait sans doute refusée durant les dix jours à venir. On nous avait parlé de conditions de vie spartiates dans les Carpates. Si le Regina symbolisait le luxe, je n’imaginais que trop bien ce qui nous attendait. J’en étais là de mes pensées quand le flux se tarit brusquement. Je songeai à une minuterie, mais mes ablutions ne se comptaient déjà plus en minutes. Comme je me dirigeais à tâtons vers les robinets, je distinguai une forme qui tentait de ventiler l’espace en moulinant frénétiquement des bras. Un mètre de plus dans la bonne direction et je distinguai les contours accores d’une matrone de modèle réglementaire. La casquette, la veste d’uniforme pour le haut. Un pantalon à bande rouge enfoncé dans une paire de bottes en caoutchouc pour le bas. En guise d’arme, un trousseau de clés pendait de son baudrier. Sans me laisser le temps de me ressaisir, elle m’entraîna par le bras, nu comme un ver, jusqu’à la porte laissée ouverte. Elle se mit à hurler en me désignant une pancarte où s’alignaient des chiffres que j’avais omis de lire. Un horaire indubitablement. Les douches n’étaient accessibles que de cinq heures du matin (qui pouvait bien se doucher à cette heure ?) à huit heures et de dix huit à vingt et une heures. Et, quelle heure était-il, hein ? Elle pointa un index boudiné sur sa montre minuscule enchâssée dans les bourrelets de graisse de son avant bras. Presque minuit ! Evidemment, mais nous avions dîné très tard, j’aurais du demander un mot d’excuse à la réception…. Elle me montra ensuite le brouillard qui s’était formé dans la salle et  commençait à envahir les couloirs du Regina. En me secouant doucement, presque affectueusement, par le bras, elle me débita tout un laïus en roumain dont je ne compris que les lignes générales (après tout, c’est une langue latine). J’étais un social traître qui avait, à lui tout seul, épuisé le quota d’eau chaude alloué à la ville par le dixième plan quinquennal et qui empêchait les camarades clients de l’hôtel de se reposer en prenant, tout seul, d’interminables douches à des heures indues. Heureusement, c’était une  femme généreuse et elle ne me signalerait pas aux autorités. Comme elle avait la générosité bruyante, un petit attroupement de camarades insomniaques avait fini par se former dans le couloir et j’étais toujours aussi nu. Techniquement, j’étais encore un adolescent puisque je n’avais que dix-neuf ans et un adolescent, parait-il, c’est pudique. Mais la honte m’avait anesthésié. A ce stade, j’aurais, avec plaisir, accueilli un cataclysme. Un tremblement de terre ou éruption volcanique auraient parfaitement fait l’affaire. Je finis par récupérer ma serviette de bain, la serrai autour de ma taille en me demandant bien pourquoi, puisque tout le monde avait l’air de s’en foutre de ma nudité, puis, en essayant de prendre l’air désinvolte du petit jeune qui s’amuse de tout, je regagnai ma chambre suivi du cerbère qui ne me lâcha qu’après en avoir noté le numéro dans un petit carnet rouge. Une fois la porte refermée sur le tumulte extérieur, je dus contourner un monticule de vêtements, haut d’un mètre. Virgile avait fini par se déshabiller pour se glisser dans son lit. En fondant, il semblait avoir rajeuni et fixait toujours le plafond de ses yeux bleus grand ouverts. A la recherche d’un soutien moral, même symbolique, je lui dis…Je viens de me faire engueuler par le garde chiourme d’étage, c’est grave ?...Pas de réponse. Je crus un instant qu’il était mort. Non, il respirait régulièrement. Je lui passai la main devant les yeux. Pas de réaction. J’approchai mon visage du sien et fis d’horribles grimaces. Toujours rien. Arrivée à ce stade, ma honte s’était muée en une sorte d’euphorie suicidaire. Je grommelai, sont tous barjos ici, envoyai ma serviette valdinguer à l’autre bout de la pièce et me contorsionnai de manière lascive en chantonnant, à mi voix, je suis un bourgeois décadent, sur l’air de la cucaracha. Nitchevo ! S’il avait été conscient, il aurait du ébaucher, je dis bien ébaucher, un sourire, on ne pouvait quand même pas demander l’impossible à un dépressif. Mais non, je dus me rendre à l’évidence : Virgile dormait les yeux ouverts !

14 février 2007

Le Regina

Bistrita, notre dernière étape avant les Carpates, était sinistre. Bangkok et Colombo ont laissé dans ma mémoire des traces indélébiles de splendides misères. Si je ferme les yeux, les ruelles crasseuses de l’une et les canaux tumultueux de l’autre déroulent leur cours sinueux dans je ne sais plus trop quel lobe de mon cerveau. Située à distance égale dans l’espace temps, trente trois ans (l’âge du Christ et la formule magique permettant à coup sûr la détection d’une faiblesse pulmonaire), Bistrita ne m’a laissé aucun souvenir visuel. Juste la sensation d’une pauvreté décente. Une odeur, peut-être. L’odeur de la soupe aux poireaux flottait sur la ville. L’hôtel « Splendid » était lugubre et s’appelait  « Regina ». J’ignore si les formalités auxquelles nous avions été soumis avant de partir avaient été  longues au point que l’hôtel avait eu le temps d’être détruit, puis reconstruit sous un autre nom, ou si le « Splendid » n’avait jamais existé que dans l’imagination romanesque de quelque employé du consulat, ou si, tout simplement, notre ordre de marche avait été modifié à la dernière minute. Virgile resta très vague sur les causes de cette brusque mutation. De son air las, ou déprimé, plutôt,  oui, oui, c’était cela, ce garçon était en pleine dépression, il ébaucha un vague mouvement de la main…Oh, vous savez, un jour c’est comme ci, le lendemain c’est comme ça…Il parlait avec un filet de voix comme si chacune de ses paroles devait être la dernière. Il s’exprimait en un français parfait, sans aucun accent, ni roumain, ni français d’ailleurs. Une voix d’outre tombe. Dans la voiture, après le passage de la frontière,  il avait tenté, sans aucune conviction, de nous intéresser aux réalisations titanesques de la lumière des Carpates, le Conducator, puis ayant été définitivement rassuré par notre absence totale d’intérêt pour l’internationale socialiste et devant son incapacité à donner une réponse satisfaisante sur le début du cycle de reproduction du grand cerf des Carpates, il se mura dans un profond silence qu’il ne brisa qu’une fois, pour demander, sans s’adresser à personne en particulier…Et les bas, pourquoi tous ces bas,le reste je comprends, mais les bas ?....Le bourgeois termina de négocier un virage à cent cinquante kilomètres à l’heure, puis se retournant à demi répondit…Mais pour les femmes voyons ! Nous savons que votre pays traverse des moments,comment dire, difficiles, alors des bas, hein, ça fait toujours plaisir….Virgile eut un haut le corps et secoua la tête…En hiver les femmes portent des collants et en été elles vont jambes nues. Les rasoirs, à la rigueur, mais les bas…Il se tut un instant puis reprit…A Bucarest, il y a quelques belles femmes, mais ici, à la campagne, ce sont des femmes que vous auriez du ramener, pas des bas… Je trouvai la sortie spirituelle, mais Virgil, lui, ne riait pas.

Le Regina était comme le reste de la ville. Pas de choc visuel, mais un choc olfactif. Une superpositions d’odeurs pour être précis : nourriture, toilettes, déodorant destiné à gommer les deux odeurs précédentes, mais qui ne faisait que mieux les mettre en relief.  Ma chambre me fit l’impression d’une petite bonne voulant se donner des airs de grande dame tout en ne parvenant, au mieux, qu’à avoir l’air d’une paysanne endimanchée. Tout y était : les chromos (l’un d’eux représentait le conducator revêtu d’une armure moyenâgeuse, entouré d’une auréole d’un jaune pisseux), les murs dont le papier peint s’ornait de petites fleurs d’une espèce inconnue, la moquette pelucheuse vert anglais, les lits en fer forgé qui ressemblaient à des instruments de torture, la table en contreplaqué à laquelle plusieurs couches de vernis donnaient de faux reflets d’acajou, la carafe au profil d’urinoir remplie d’une eau poussiéreuse, les deux verres en plastique et, enfin, deux chaises aux coussins plastifiés dont les dossiers étroits venaient douloureusement s’incruster dans la colonne vertébrale. Manquaient la salle de bain et, surtout, les toilettes. Un vent de panique me submergea. On m’avait parlé de l’Union Soviétique et de ses toilettes collectives où s’alignaient les usagers assis sur leur cuvette, lisant la Pravda,  Pouchkine, Dostoïevski, Gorki ou Tchékhov, dans l’attente d’un improbable transit intestinal. Il est vrai que nous étions en Roumanie. Je me précipitai dans le couloir. Les douches collectives des hommes ne laissaient rien  augurer de bon : un alignement d’antiques pommes de douche sans aucune cloison entre elles. Mon entrée brutale fit sursauter un petit homme velu recouvert de savon.  Je ressortis et poussai la porte suivante marquée du sigle mondialement reconnu comme étant celui de la dernière chance, quand tous les efforts en vue de retarder l’échéance se sont révélés vains. Dieu, merci ! Tout était en ordre. De solides portes verrouillaient chacun des trois compartiments dévolus à ces activités occultes dont personne ne parle jamais mais auxquelles tout le monde pense, même les rois, disait ma mère.

Dans la salle à manger nous étions les seuls clients. J’avais craint, un moment, y retrouver l’homme velu des douches. Mais il était déjà tard. Après une entrée composée d’un saucisson d’ours tout à fait raisonnable, on nous servit une bouillie où surnageaient quelques morceaux de viande de type indéterminé. Quand la serveuse, parfait sosie des trois sœurs, débarrassa les assiettes auxquelles nous avions à peine touché, le bourgeois, pour être aimable sans doute, crut bon de préciser…C’était absolument délicieux… Virgile traduisit en roumain. La matrone le regarda, puis regarda le bourgeois comme s’il avait perdu la raison. Elle disparut en secouant la tête. Le sauvage s’enquit ensuite des conditions de logement de Virgile. Ce dernier n’avait depuis le début du repas ouvert la bouche que pour les politesses d’usage et pour manger. Même cela il le faisait avec une expression douloureuse sur le visage comme si en lieu et place d’aliments, il s’était nourri de bouts de verres et de braises incandescentes. Il haussa les épaules, fit un geste désinvolte vers le hall…Je m’allongerai sur un canapé, j’ai l’habitude, ne vous inquiétez pas !...Mes deux frères partageaient la même chambre, j’étais seul dans la mienne, je sus immédiatement ce qui allait suivre. Le sauvage épousseta l’emplacement qu’il occupait à table d’un large geste du revers de la main, précipitant un demi kilo de miettes de pain sur le sol. Le sauvage faisait toujours cela avant de prendre une décision. Il époussetait ou il se mouchait dans un énorme mouchoir à carreaux bien que je ne l’eusse jamais vu enrhumé. Parfois il faisait les deux en même temps. Enfin, c’était l’aîné et il faisait ce qu’il voulait. En l’occurrence, il voulait que Virgile partageât ma chambre ce qui ne m’enchantait pas outre mesure mais ne me catastrophait pas non plus. Je trouvais Virgile antipathique c'est-à-dire intéressant.  Le sauvage se moucha bruyamment ce qui mit un point final à la discussion.

Virgile trouva la chambre somptueuse, mais il était difficile de savoir s’il était sérieux. Il se laissa ensuite tomber sur un des lits, fixa le plafond, puis se figea dans une immobilité parfaite et un silence sépulcral. Il avait conservé son incroyable assortiment vestimentaire sur les épaules. Je sentis qu’on allait s’amuser comme des petits fous avec Virgile !

 

11 février 2007

Les trois soeurs

Par la lunette arrière, je regardai l’Autriche disparaître, tandis que la barrière reprenait sa position horizontale. Le bourgeois soupira d’aise. Trop absorbés par les armes et les munitions encombrant le coffre, les gardes-frontière hongrois ne s’étaient que médiocrement intéressés au contenu de la galerie recouverte d’une bâche. C’est que là se trouvait, outre nos effets personnels (presque rien pour le sauvage, une malle cabine Vuitton pour le bourgeois, un sac à dos pour moi), ce que le sauvage qualifiait de verroteries destinées à amadouer les indigènes. Une centaine de paires de bas de soie, autant de briquets, de stylos Bic, de rasoirs, de montres Kelton (ancêtres de la Swatch), tous jetables (c’était l’époque du tout jetable) mais qui ne seraient jamais jetés, ainsi que des milliers de cigarettes américaines. Quelques bouteilles de Johnny Walker, pour le gros poisson, complétaient le stock de notre comptoir ambulant.  Dans ces pays où l’argent n’achetait rien puisqu’il n’y avait rien à acheter, il valait mieux se munir de ce que l’occident décadent produisait de plus inutile donc de plus désirable afin de nous attirer les bonnes grâces d’une population que nous imaginions démunie de tout.  La traversée de la Hongrie me plongea dans un profond sommeil dont je n’émergeai qu’à notre arrivée à la frontière roumaine avec deux heures d’avance sur l’horaire prévu. Les hongrois, prévenus de notre passage, se contentèrent de vérifier les scellés apposés sur les armes et les munitions. Finalement, voyager, à l’époque, derrière le rideau de fer avec des armes était moins difficile que de prendre  l’avion, de nos jours, avec une bouteille d’eau minérale dans son bagage à main. Je dis cela pour que mes éventuels jeunes lecteurs (je doute en avoir) puissent se rendre compte de l’incroyable liberté dont nous jouissions dans les années soixante-dix. Le passage de la frontière roumaine fut moins consensuel. Le contingent de gardes-frontière était constitué de trois dames d’âge mur dont la féminité était exacerbée par le port de vareuses vert de gris comprimant à grand peine des poitrines en déroute ainsi que par des jupes filandreuses comme des asperges qui s’ouvraient sur des jambes velues comme le casque d’un horse-guard. Tout cela était saucissonné dans un baudrier aux multiples bretelles auxquelles pendaient un pistolet automatique minuscule et une matraque énorme. Une casquette en feutre, informe, venait compléter le tableau. Elles se ressemblaient tellement que je me demandai si ce n’était pas des sœurs, à moins que les femmes gardes-frontière ne fussent recrutée à l’aide d’un gabarit en bois dans lequel l’agent recruteur les faisait passer et dont les mesures devaient être les suivantes : un mètre cinquante de haut pour deux mètres de large. En voyant la Mercedes s’arrêter devant la modeste barrière  (mais faisions nous autre chose que de passer de Charybde en Scylla ?), les trois agentes sortirent de leur baraquement avec la grâce que donnent ces mouvement si particuliers du bras et des hanches qu’ont les femmes quand elles se décoincent leur robe des fesses. Les scellés intacts, les papiers couverts de tampons, les passeports français, tout cela parut laisser les matrones sur leur faim. Leurs petits yeux porcins s’agitaient dans la graisse du visage, semblant nous dire…oui, et ?... Ne pouvant utiliser aucun langage connu avec elles et soucieux de lever toute ambiguïté quant à nos intentions, le sauvage se mit à gambader autour de la voiture, les mains ouvertes au-dessus la tête symbolisant les bois d’un cerf, puis il devint chasseur, visa la bête avec un fusil imaginaire et fit feu.  Mimant le cerf blessé à mort, il émit un dernier brame déchirant et s’effondra sur la chaussé en agitant frénétiquement les jambes. Imperturbables, les matrones contemplaient le spectacle, les pouces passés dans leurs baudriers. De toute façon, la mort du cerf n’eut pas l’effet escompté. Une demi-heure plus tard, s’alignaient sur la chaussée, dans un ordre tout stalinien, les armes, les munitions, les chemises, les pantalons, les caleçons, les chaussettes et, bien entendu, le contenu de la caisse de verroterie. Par les portières ouvertes de la Mercedes on pouvait voir s’agiter les imposants postérieurs des amazones roumaines, tandis qu’elles soulevaient les tapis, fouillaient sous les sièges et reniflaient le contenu de la boite à gant. Venu des entrailles de la voiture, il y eut un cri de triomphe qui me fit penser au croissement d’une corneille. La face turgescente en sueur, les cheveux graisseux s’échappant de sa casquette, l’une des matrones s’extirpa à grand peine de la voiture en exhibant…une cartouche calibre 7, 62. Nous ignorant le sauvage et moi, elle se dirigea vers le bourgeois, sans doute indisposée par son apparence lisse et prospère. Elle croassa…Que est-ce ça être ?…Tiens, elle parlait le français ou du moins un dialecte qui y ressemblait !...Une balle, madame…Madame lui colla la balle sous le nez…Moi pas stupide, petit moussié…Elle lui secoua ensuite toute la paperasserie tamponnée devant la figure…Pas ballon mais catroutche.  Ici disent deux cents catroutches et moi compter deux cents et UNE  catroutches…Je décidai de venir au secours du bourgeois…C’est que voyez-vous, madame, en français cartouche est un terme générique alors que balle désigne précisément le type de munition que l’on met dans une carabine…La matrone fit un brusque volte-face et vint se planter devant moi…Que est-ce qu’il vouloir le petit garçon ? Laisser grandes personnes parler ! Lui vouloir que moi le mettez toute nu pour fouiller lui si pas cacher autre ballon ?...L’idée dut l’amuser, car elle traduisit sa sortie à ses petites copines. Elles hochèrent la tête en me jetant des regards salaces. Le sauvage et le bourgeois éclatèrent de rire. Les crapules ! J’essayai de me faire oublier quand une voiture, une Aro, venant de la direction opposée, s’arrêta devant la barrière. En descendit un géant d’une trentaine d’années. Il avait l’aspect las de celui qui a fait, sans aucun plaisir, un long voyage. En ce chaud après-midi de début septembre, il portait un lourd caban par l’ouverture duquel on pouvait distinguer une succession de pulls multicolores enfilés l’un sur l’autre. Un pantalon de velours côtelé brun et de gros godillots complétaient sa tenue. Pour tout bagage, un petit sac de sport. Il franchit la barrière et se présenta aux gardes frontières. Il exhiba une carte tout en nous désignant du menton. Il parlait à mi-voix, de manière presque inaudible, forçant les agentes attroupées autour de lui à se dresser sur la pointe des pieds comme autant d’oies bien grasses auxquelles une main complaisante viendrait donner à manger.   Pour la première fois depuis le début de notre rencontre les matrones nous souriaient d’un air bienveillant. L’homme nous tendit ensuite sa large main et nous salua l’un après l’autre en commençant pas le bourgeois…Je m’appelle Virgile, je viens de Bucarest et je suis votre guide…

07 février 2007

Un monde à part

A peine rentré de Thaïlande, je repartis sur les routes, en compagnie de mes deux frères cette fois, pour la Roumanie. Pas pour barboter dans la Mer Noire en compagnie des hiérarques du parti communiste français, mais pour chasser le cerf et l’ours dans les Carpates. Septembre était la période du rut .Je ne chassais pas, j’étais plutôt un pêcheur, mais j’avais remarqué que la chasse permettait d’appréhender un pays dans ce qu’il avait de plus primitif. J’en avais fait l’expérience en Afrique, j’espérais la renouveler en Roumanie. Le fait que ce pays fût situé de l’autre côté du rideau de fer venait un peu pimenter l’affaire. Les formalités avaient demandé six longs mois de tractations avec le consulat de Hongrie, pays que nous devions traverser et celui de Roumanie, pays où nous devions chasser. Nous nous embarquions avec un véritable arsenal : des douze pour le gibier à plume, des carabines Mannlicher et Brno pour les grosses bêtes et plusieurs caisses de munition. Tout avait été organisé à la minute et au mètre près. Se présenter tel jour à 0745 au poste frontière séparant l’Autriche de la Hongrie. Dix heures avaient été généreusement allouées (ils n’avaient jamais vu conduire mes frères !) pour traverser le pays, avec interdiction absolue de s’arrêter afin d’arriver à 1745, heure hongroise, mais 1845, heure roumaine, au poste frontière roumain. Là, après les formalités,  nous devions prendre en charge un interprète roumain qui ne nous quitterait qu’à notre sortie du pays. Il était prévu que nous devions passer notre première nuit roumaine à l’hôtel « Splendid » de Bistrita. Le lendemain, à 0832 locale un agent des eaux et forêts du cru (probablement un agent de la securitas) devait nous escorter jusqu’à notre destination dans les Carpates, un village répondant au doux nom latin de Nepos où des dispositions avaient été prises pour notre hébergement et notre « encadrement ». Après avoir traversé l’Allemagne et l’Autriche à deux cents kilomètres à l’heure, nous passâmes notre dernière nuit dans le monde libre à Vienne. Le lendemain, à l’heure dite, nous nous présentâmes à la frontière. Ca ne se bousculait pas pour passer dans ce sens. Dans l’autre non plus, d’ailleurs. Tandis que les agents contrôlaient et recontrôlaient les armes, faisaient le compte des munitions, à la cartouche près, épluchaient toute notre paperasserie consulaire, vérifiaient les passeports, apposaient des tampons et des scellés sur tout ce qu’il était humainement possible de tamponner et de sceller, je sifflotai doucement le générique de James Bond.  Cela fit rire le sauvage et me valut un rappel à l’ordre de la part du bourgeois. C’était la première fois que je voyageais, ainsi, seul avec mes frères. Jusqu’ici tout déplacement familial se faisait en compagnie de mes parents. D’habitude, mes frères, deux trentenaires qui s’entendaient comme larrons en foire, organisaient leurs voyages ensemble, sans jamais y inclure le gamin que j’étais. M’inviter à les accompagner, avait été, pour eux, une manière de m’accepter dans leur monde d’adultes. Le sauvage passait sa vie dans les forêts, les montagnes, les marécages, les jungles du monde entier, à traquer l’animal rare, celui qui ne figurait pas encore à son tableau de chasse. Il portait une tignasse épaisse parsemée de feuilles et de brins d’herbe, revêtait des haillons boueux et ne se lavait jamais. En dehors de cela, il avait lu tout ce qu’il était possible de lire sur une infinité de sujets et était doté d’un humour féroce qui me faisait hurler de rire.  Le bourgeois, lui, sentait l’eau de toilette, ne lisait jamais, était marié, avait des enfants, s’habillait avec recherche, faisait des affaires et possédait la grosse Mercedes noire dans laquelle nous attendions que se levât l’impressionnante barrière rouge et blanche qui séparait le monde en deux. Vautré sur la confortable banquette arrière, ravi d’être là, même si j’affectai un air blasé, je ne pus m’empêcher de me faire la réflexion que moi aussi j’étais situé, quelque part, entre le monde du bourgeois et celui du sauvage.

 

05 février 2007

Big Gun

Durant le vol entre Colombo et Bangkok, séparé de Jean par plusieurs rangées de sièges, j’en fus réduit à écouter les conversations de mes voisins. Des allemands. Gras. Blonds. Répugnants. Il n’était question que de sehr junge Weibchen aussi nombreuses que les grains de sucre sur un Apfelstrudel, de massages en sandwich, bien que dans le cas présent je craignis fort que la frêle thaïlandaise jouant le rôle de tranche du dessous ne fût transformée en crêpe ! Je n’ai rien contre le sexe au masculin singulier, mais là, au pluriel, en allemand, à onze mille mètres d’altitude, dans l’atmosphère confinée d’une cabine d’avion, cela me fit l’effet d’une assiette trop pleine d’un met indigeste. Cela me fila la gerbe (Loin de moi l’idée de vouloir faire jeune en utilisant cette locution, mais parfois, ces petits cons ont des expressions très bien tournées. C’est moins emprunté que de dire, je manquai rendre. En outre, c’est du bon français). Evidemment, la maharané, femme au grand cœur comme toutes les personnes à l’air revêche, nous avait arrangé nos problèmes de correspondance de manière à nous permettre de passer une semaine en Thaïlande. Si le séjour à Ceylan avait été un voyage dans le passé, notre modeste périple thaïlandais nous fit faire un bond dans le futur. Par futur je ne fais pas allusion à un futur scientifiquement fictif, mais bien au futur qui s’est mué en notre présent. A peine installés dans le taxi qui nous menait de l’aéroport au centre ville, nous comprîmes que nous étions au royaume du plenty et du quick. Nous étions en 1974 et jamais nous n’aurions imaginé qu’un aussi grand nombre de voitures pussent emprunter la même route en même temps. A Ceylan, nous avions touché du doigt la surpopulation, à Bangkok ce fut la surconsommation. Cette dernière se déclinait en japonais. Tout ce qui roulait, s’écoutait, se regardait était japonais. Sur les canaux, se croisaient, dans un flux incessant, de petites embarcations mues par d’étranges moteurs (japonais) qu’on aurait crus imaginés par Jules Vernes, tant ils donnaient l’impression d’une vieillotte modernité. La guerre du Vietnam entrait dans sa dernière année et le royaume Thaï servait de base arrière aux américains. La première chose que nous vîmes en atterrissant fut une file de B52 attendant l’autorisation de décoller. Bangkok était aussi l’endroit où les Gi’s  venaient passer leurs permissions. Ils avaient beaucoup d’argent, peu de temps pour le dépenser, une chance sur dix de ne pas revoir le pays. Je suppose que cela contribuait à donner ce caractère d’urgence désespérée à la ville. L’hôtel était un grand caravansérail dont la seule image précise que je conserve est celle d’un va et vient perpétuel. Adolescentes miniatures thaïs aux bras de géants européens décrépis. L’omniprésence de la télévision aussi. C’était la première fois que je croisais un tel instrument dans une chambre d’hôtel. Dans les couloirs aussi, les salles à manger et le hall d’entrée. Toujours allumées. Si nous avions voulu éteindre le poste de notre chambre, il nous aurait fallu le débrancher ce qui était impossible, le fil d’alimentation se perdant dans le mur sans passer par aucune prise. A la place de l’interrupteur de mise en route de l’appareil, un trou béant. Ma demande déconcerta le concierge le premier soir….You want to tuln off the tv? Duling the night? But you ale going to have nightmales! Cette étrange manière de substituer des l aux r. Et, puisqu’on y était….Do you want vely nice gils ? No ? Oh, oh, I undelstand!!!!!!!! Vely nice boys, then? No ?.....Ce pauvre concierge n’y comprenait plus rien. Pouvait-on venir en Thaïlande pour autre chose que pour la télévision, les girls ou les boys ? Nous refusions tout en bloc. Quel manque de savoir vivre ! Dès lors, il se contenta du service minimum à notre égard, nous classant sans doute dans la catégorie des pervers de la pire espèce. Je me souviens aussi de cette musique diffusée dans la rue par des hauts parleurs invisibles. Une musique sirupeuse aux paroles chantées par des voix nasillardes qui nous poursuivait jusque sur les canaux. Nous avions l’impression d’être dans un film en version originale non sous-titrée. Dans les magasins où l’on offrait au client une limonade, même si celui-ci n’achetait rien, on ne pouvait soulever un objet sans prendre une bite en pleine figure. Le sexe était partout. On ne pouvait pas y échapper. Le deuxième jour, alors que nous étions en train de déjeuner dans une gargote au bord d’un canal qui concentrait à lui tout seul toutes les activités humaines possibles, de la naissance à la mort, un jeune homme vint, sans façons,  s’asseoir  à notre table avec son assiette. Je dis jeune, mais il aurait pu tout aussi bien avoir cinquante ans, tant les asiatiques semblaient immunisés contre le passage des ans. De manière étrange, il ne nous proposa pas de vely nice gils. Il se contenta d’engager la conversation sur un mode badin, dans un anglais hésitant, rempli de l. Lui, voulait nous faire visiter son pays, dans son vely nice cal. A nice Toyota, ail conditioned. Pourquoi pas ? La ville était infinie, toutes les rues se muaient en canaux, les gratte-ciel se transformaient en taudis,  nous n’aboutissions nulle part, ne comprenions rien aux panneaux de signalisation dans notre pérégrination anarchique d’illettrés et les chauffeurs de taxi ne semblaient connaître qu’un seul mot, massage. S’en suivit un long marchandage. Il buvait son coca en faisant crisser les glaçons sous ses dents tout en nous soupesant comme on le ferait d’une poularde de Bresse avant de la plumer. C’était énervant. Il était trop cher.  Il nous prenait pour des cons. Je jetai l’éponge. Il revint à la charge.  Sans chercher particulièrement à être discret, il me prit la main et me la colla sur son entrejambe…I have a big gun…Effectivement ! Je ne savais trop que faire de cette affirmation, mais c’était fait avec une telle spontanéité et son visage prit un air si malicieux que nous éclatâmes tous trois de rire. Je jetai dans la balance quelques Bahts supplémentaires et le marché fut conclu. Big Gun et sa Toyota climatisée nous appartenaient pour le restant de notre séjour. Etudiant le reste de l’année, il faisait découvrir son beau pays aux touristes (de son choix) durant les vacances. En toute illégalité, bien entendu. Si des policiers procédaient à un contrôle routier, nous devions leur dire que nous étions des vely good fliends. D’ailleurs, nous développâmes avec lui une relation étrange, qui, me sembla-t-il, allait au-delà de la simple relation , patron employé, qui s’instaure chaque fois qu’on engage quelqu’un à son service. Il me faisait d’ailleurs plus l’effet d’un fils de famille qui voulait se faire des copains étrangers et de l’argent de poche que d’un professionnel de l’arnaque touristique. Big Gun, sous ses airs délurés, était très susceptible. Si nous ne montrions pas l’enthousiasme escompté à la suite de telle visite, à la vision de tel spectacle ou de tel paysage, il se murait dans un silence boudeur. Le soir, il feignait de refuser d’être payé…You not happy. Keep youl monney. Tomolow I stay in bed… Evidemment, il finissait par prendre l’argent et nous attendait devant l’hôtel le lendemain, à l’heure dite. Nous visitâmes ainsi une infinité de temples, assistâmes à des combats de boxe thaïlandaise, vîmes  des mangoustes venir à bout de cobras, nous retrouvâmes dans une ferme de crocodiles où l’on commençait par l’animal sur pied et finissait par l’animal aux pieds. Nous allâmes nous baigner à Pathaya où Big Gun put exhiber son anatomie avantageuse comprimée dans un slip ridiculement petit. Dans l’eau, il devint joueur et très familier. A la fin de la journée, tandis qu’il se changeait à l’abri de la portière ouverte de sa nice Toyota, je jetai un coup d’œil chargé d’un intérêt tout ethnographique sur ses parties intimes et en tirai la conclusion qu’il aurait pu fort honorablement gagner sa vie en se produisant sur les planches. Il surprit mon regard. Je m’attendis à le voir plastronner. Au lieu de cela, il baissa les yeux et rougit  tout en s’emberlificotant dans les jambes de son « jean » qu’il tentait vainement d’enfiler. Je l’avais blessé, j’étais catastrophé ! Paradoxe de ce peuple indécent et pudique à la fois. Je retrouvai Jean qui photographiait sa cinq millième fleur de frangipanier et m’intéressai au va et vient incessant de fourmis transportant des feuilles sous lesquelles elles disparaissaient entièrement ce qui donnait l’impression que les feuilles se déplaçaient toutes seules. Big Gun, finit par nous rejoindre. Il pointa son index en direction des feuilles en mouvement et dit d’un air lugubre…Ants !...Je tentai ma chance…Nice ants ?...Il me regarda d’un œil espiègle et eut un beau sourire…Vely nice ants…

 

 

 

31 janvier 2007

La maharané et son téléphone

 

 

 

Le voyage à Bangkok fut plus le fruit du hasard que celui d’une décision mûrement réfléchie. Notre séjour d’un mois à Ceylan s’achevait, trop vite, comme d’habitude. Trois jours avant la date fatidique, la mort dans l’âme, j’allai reconfirmer nos billets de retour en priant le ciel qu’un évènement imprévu en rendît l’exécution impossible, dans l’immédiat du moins. Mon souhait fut partiellement exaucé. L’agence de voyage décrépie offrait aux rares clients des séjours linguistiques en Union Soviétique, à moins que ceux-ci ne préférassent prendre les eaux dans le Gange, morts ou vifs, la publicité aux couleurs passées ne le précisait pas. Evidemment, les ordinateurs restaient à inventer, du moins dans leur version miniaturisée. La maîtresse des lieux, une maharané qui avait connu des jours meilleurs, jeta un œil dégoutté sur nos billets et décrocha un téléphone activé par une manivelle. S’en suivit une longue conversation en un sabir urdu-anglais dont la conclusion fut que la compagnie qui devait nous ramener en terre chrétienne n’existait tout simplement pas. Il y a un mois, peut-être, bien qu’une hallucination collective ne fût point à écarter, mais là, au jour d’aujourd’hui (comme on aime à dire au vingt et unième siècle), niet. Pendant un court instant, un vent de panique me submergea. J’imaginai que la fréquentation assidue de tous ces étranges temples indous et bouddhistes avait fini par me conférer des pouvoirs occultes, au point qu’une simple pensée, un simple souhait, fussent capables de venir à bout d’une compagnie aérienne. A cet instant même, des dizaines d’avions chargés de centaines de passagers avaient, peut-être, brutalement et simultanément disparu des écrans radars. Certes, la Balair était une filiale charter de la vénérable Swissair qui ne pouvait décidemment s’encanailler en proposant des destinations étranges à bas prix, mais, tout de même, la croix helvétique, gage de sécurité et de longévité,  était apposée sur l’empennage de ses appareils, des DC8 un peu usés il faut bien le dire, dans lesquels des suissesses allemandes aux uniformes austères veillaient au bien être des passagers par une débauche de buntner Fleich, Bircher  et chocolat au lait. Une telle compagnie ne pouvait tout simplement pas disparaître ainsi, au jour d’aujourd’hui ou d’un autre jour. La maharané inconsciente de la tempête déclanchée sous mon jeune crâne par son affirmation péremptoire, attendait avec impatience que nous et notre compagnie bidon prissions le large afin qu’elle pût tremper ses lèvres adipeuses dans son thé au lait qui achevait de refroidir dans un verre posé sur son desk poussiéreux. Jean, qui en avait par dessus la tête des temples, de la foule, des cobras, des moustiques, des mangoustes, des éléphants, des bouddhas allongés, assis, couchés, des torses d’éphèbes huileux, du thé de Ceylan épais comme du goudron, Jean, donc, se leva, pâle comme un prêtre indou à la vision d’un lingam avachi sur son lit de fleurs…But it’s not possible !...La maharané prit son temps, eut un petit sourire cruel et répondit…Yes, it is !... J’insistai, jetant dans la balance le nom de la Swissair. Une lueur d’intérêt s’alluma au fond de ses yeux. Ah, la Suisse, ce beau pays où elle aurait du planquer son fric avant que ces maudits communistes ne le lui prennent ! Il y eut une nouvelle activation de la manivelle et un nouvel échange téléphonique. Je me demandai qui pouvait bien être son mystérieux  interlocuteur. Son bookmaker ? Un devin ? Cette fois,  elle donna nos noms, ce qui nous laissa un certain espoir. En reposant l’appareil sur sa fourche elle nous regarda longuement. L’expression de son visage s’était adoucie. La Balair était toujours de ce monde, mais c’était la destination qui avait disparu. Allons, bon ! Genève rayée de la carte ! Elle s’expliqua. La ligne Genève-Colombo existait bien et était effectivement desservie par la Balair. Par contre, la ligne Colombo-Genève, n’existait plus. Pourquoi ? Au cours du mois passé, la compagnie avait changé de stratégie commerciale. Après avoir déchargé une partie de  sa cargaison à Colombo, l’avion continuait  son périple vers Bangkok. Là, le numéro de vol changeait et l’avion regagnait directement la Suisse via Dubaï. J’allai crier au scandale en supputant déjà les bénéfices que je pourrais tirer de la situation, une ou deux semaines de plus à Ceylan, aux frais de la compagnie bien entendu, quand elle nous confirma que nos places étaient bien réservées vers la Thaïlande, puis, de là, le même jour, vers la Suisse. Maudits suisses, toujours si prévoyants, si sérieux ! N’auraient pas pu nous abandonner à notre sort comme le faisait alors toute compagnie charter qui se respectait ? J’entrevis toutefois une nouvelle opportunité. Jean et moi nous nous regardâmes. Je fis un rapide calcul. Notre séjour cingalais m’avait laissé avec une certaine quantité de dollars. La chambre à dix dollars, les repas à cinquante cents, la location, moyennant cent dollars, d’une voiture (une vieille Austin qui avait du véhiculer Lord Mountbatten) avec chauffeur pour faire, pendant une semaine, le tour des curiosités de l’île, tout cela n’avait fait qu’écorner modestement mon budget. Je demandai donc à la maharané s’il lui serait possible de nous faire rester une semaine en Thaïlande, sans perdre notre billet de retour, bien entendu. Pensant en avoir fini avec nous, elle me regarda en roulant des yeux exorbités, sembla étouffer, s’envoya une longue rasade de thé au lait, l’avala de travers, se mit à tousser, me repoussa avec véhémence quand je voulus lui taper sur le dos, ce qui est notoirement inutile, mais je ne pouvais quand même pas lui comprimer le plexus en la secouant ce qui est, tout le monde le sait, la bonne méthode. Entre deux râles, elle réussit finalement à articuler…You boys, are causing a lot of troubles !...

 

28 janvier 2007

Vikram

Parmi les vingt millions de cinghalais qui se partageaient cet espace grand comme la Suisse, nous  n’en connûmes réellement qu’un seul. Vikram était un jeune homme d’une vingtaine d’années, qu’un jour, en revenant de nous baigner, nous trouvâmes sur la plage, assis à côté de nos effets. Après nous avoir posé les questions d’usage (where are you from…) il se mura dans un profond silence et ne nous quitta plus d’une semelle pendant le reste de notre séjour. Il était doté d’un beau visage  dans l’obscurité duquel ses yeux rieurs s’agitaient comme deux lucioles. De petite taille, il n’était revêtu que d’un dhotî. Ses cheveux gominés soigneusement séparés par une raie médiane et son torse lubrifié à l’huile de palme lui conféraient un peu l’air d’un gigolo des tropiques. Il avait, en outre, une sainte trouille de l’eau qu’il accusait d’être mauvaise pour son karma. Mais il était bien élevé, sentait bon, s’exprimait  en un anglais riche en rrrr et semblait ne rien attendre d’autre de nous que notre compagnie. Ses rêves étaient aussi simples que son existence. Il ne voulait  émigrer ni en Europe ni aux USA pour travailler et devenir pauvre parmi les riches. Il avait déjà réussi à l’être honorablement (pauvre)  ici, sans trop avoir à se fatiguer d’ailleurs. Alors, à quoi bon traverser les océans ? Il vivait avec ses parents et ses quinze frères et sœurs dans une petite maison située, quelque part, là-bas, au milieu de toute cette tôle ondulée. Il ne mourrait pas de faim. Pour l’argent, il se débrouillait : il se trouvait toujours un master étranger pour lui glisser la pièce moyennant quelque menu service. Il ne précisa pas quels étaient les services au menu, les laissant à notre libre appréciation  A ma grande déception, il ne nous appela pas sahib, comme dans Tintin, mais master, ce qui était peut-être  pire. De toute façon, il retint rapidement nos prénoms et prit l’habitude de venir nous attendre au Lodge, accroupi de l’autre côté d’une frontière invisible mais, néanmoins, infranchissable. A peine avions nous franchi cette frontière qu’il se levait précipitamment et nous saluait cérémonieusement, les deux mains jointes. Il nous emboîtait ensuite le pas comme si nous étions de vieux amis. Il eut juste un moment d’hésitation à l’instant de monter dans un taxi pour la première fois de sa vie. Il resta  sur le bord de la route, guettant de ma part une invite.  Il s’assit ensuite à la fenêtre sans vitre et demeura silencieusement occupé à regarder défiler le paysage pendant la demie heure que dura le trajet jusqu’à la capitale. Il aurait pu nous servir de guide, si l’inextricable entrelacs des rues de Colombo ne l’avait  plongé dans le même abîme de perplexité que nous. Mais j’appréciai sa compagnie, son élégance dans le dénuement, sa capacité à s’émerveiller de tout. J’aimais aussi sa manière de dire oui en hochant la tête de droite à gauche. Jean, moins sensible à ses charmes, l’avait surnommé « baby oil ». Prêt à l’emploi, ajoutait-il, d’un air mauvais. Vickram aimait bien m’accompagner dans l’unique officine de change accréditée de la ville. Par accréditée, il fallait comprendre, autorisée à voler. En effet, en ce lieu, la seule chose qui suspendait  son vol était bien le temps qui ne s’écoulait qu’avec une infinie parcimonie. Le cours officiel de la roupie étant scandaleusement élevé, j’y changeai des montants dérisoires de dollars, histoire de donner le change justement, préférant changer le reste au noir. Dans cet endroit poussiéreux et vaste, peuplé d’une armée de fonctionnaires adipeux et moustachus, la valse des billets était rythmée par les coups de tampons divers en formes et tailles selon le stade atteint par mes dollars dans la hiérarchie des moustachus adipeux. Toute cette paperasserie convergeait vers un bureau occupant une position centrale et légèrement surélevée, puis redescendait, par paliers successifs, pour éviter tout risque d’embolie bureaucratique, vers un  caissier au teint olivâtre qui me tendait, comme à regret, une poignée de roupies graisseuses. Vikram se saisissait alors de cette monnaie dévaluée, la comptait et la recomptait avant de me la tendre d’un air ravi.

J’essayai, une fois, de lui en donner une partie, un peu comme on partage une tablette de chocolat avec un ami. Il prit un air offensé et repoussa ma main.

Vikram repérait de loin ces jeunes gens porteurs de sacs de jute grossière et tentait alors de nous soustraire au danger.  Eux aussi nous avaient vus. Difficile de leur échapper dans les rues encombrées d’hommes, d’animaux, de voitures, de déchets. Immanquablement nous nous retrouvions face à face pour un west side story local. Si nous tentions de nous échapper vers la gauche, ils nous barraient la route. Si nous reculions, ils avançaient. Il ne manquait que des grilles que nous aurions pu tenter d’escalader, à la recherche d’un hypothétique salut. En général, ils nous coinçaient contre un mur et vidaient leurs sacs à nos pieds. Des cobras à moitié endormis et, certainement, édentés, se répandaient mollement sur la chaussée. Inoffensives ou à moitié mortes, les pauvres bêtes. Mais qui avait envie de vérifier ? Ils étaient gros comme le bras, ce qui méritait réflexion ! Vikram et les voyous s’insultaient alors en urdu. Mais c’était pour la galerie, nous en l’occurrence. On finissait toujours par trouver un terrain d’entente : tant de roupies pour remettre les bestioles dans leur sac.

Un jour, alors que nous visitions un temple hindou, j’observai une sorte de petit monolithe en pierre érigé au milieu d’une crypte étouffante où un épais tapis de fleurs de frangipanier émettait une odeur doucereuse et un peu écoeurante. Un intarissable flux de fidèles s’écoulait en direction du curieux objet dans le but d’y déverser encore plus de fleurs, de le caresser et de l’oindre d’huiles étranges. Quand mon tour vint, je feignis la plus grande vénération en le palpant avec une certaine appréhension, il faut bien le dire. Le contact de ces milliers de paumes de mains ferventes y avait laissé une certaine tiédeur. Une tiédeur visqueuse. Alors que nous quittions les lieux en suivant un labyrinthe dont les murs étaient recouverts de fresques suggestives, je demandai à Vikram ce que représentait l’étrange objet que nous venions de voir…It’s a lingam…A what ?....A lingam…Des deux mains, il se massa l’entrejambe  en prenant une pose lascive…Something to do with fertility, you know. If you touch it…Ok, I know…J’étais un peu vexé. Vikram était bouddhiste et méprisait un peu les hindouistes. Il ne parlait d’ailleurs jamais de Buddha mais de Lord Buddha. Jean et moi avions, au début, cru qu’il parlait d’un homme politique local particulièrement obèse.

Deux ans plus tard,  alors que j’inaugurai mes galons d’aspirant en Allemagne, je devais me souvenir de cette crypte. Vers vingt-deux heures,  les cinq officiers et les vingt sous- officiers composant l’encadrement de l’escadron de cavalerie dans lequel j’avais été muté se réunirent dans une salle dont la porte fut verrouillée et les rideaux tirés. Au programme, l’élection du sous-officier le plus giron de l’escadron. Giron était le terme officiel. Le capitaine se leva et ordonna d’une voix solennelle…Amenez le lingam… Un adjudant ouvrit un placard et en tira une grosse bite en bois amoureusement sculptée. L’artiste n’avait pas oublié de faire figurer à sa base une paire de boules striées comme des grenades à fragmentation.  Haute d’un bon mètre, elle était de couleur brunâtre, à l’exception du gland d’un rose obscène. L’objet fut placé sur la table autour de laquelle nous étions réunis comme des conspirateurs. Puis le vote commença. Chacun écrivit sur un bout de papier le nom du sous-officier que, en son âme et conscience, il trouvait le plus giron. Mon choix se porta sur un petit maréchal des logis débarqué à l’escadron en même temps que moi. Je regrettai qu’il n’eût point été muté dans mon peloton où, sous mes ordres, je l’aurais affecté à l’équipage de mon char. Il avait un côté petite salope très excitant. Le premier vote dut être invalidé. A ma grande horreur, je me retrouvai à égalité avec la petite salope. Nous obtînmes chacun dix voix, le reste se répartissant entre un chef moustachu et l’adjudant d’escadron quadragénaire. Le capitaine dut rappeler que, de manière très normalement anti-démocratique, les officiers étaient exclus du choix et que même si les aspirants n’étaient pas vraiment  des officiers d’active, ils n’étaient pas non plus des sous-officiers. Au tour suivant, la petite salope obtint une écrasante majorité. Sous les acclamations, il prit tout son temps pour se déshabiller. Pas de doute, il était vraiment giron ! Puis, bondissant avec la souplesse d’un fauve sur la table, il alla s’empaler sur le lingam. Je dis empaler, mais  la taille de l’instrument était telle qu’il ne fit que s’y asseoir. Là, il se trémoussa en gloussant pendant de longues minutes tout en entreprenant un mouvement rotatif sur son axe afin que tout un chacun pût l’admirer tout à loisir. Une vieille tradition, m’expliqua le capitaine en levant la séance. Devant mon air dubitatif, il ajouta…Cela favorise l’esprit de corps...

25 janvier 2007

Colombo express

L’été 1974, Jean et moi, nous avions tâté du Sud-est asiatique. Ceylan et la Thaïlande. A Ceylan, nous logions dans une maison particulière tenue d’une main de fer par une dame en sari, parfait sosie d’Indira Gandhi. C’était les années Banderanaique. Tout avait été nationalisé. Le rêve communiste. La bourgeoisie locale avait été ruinée. Ceux qui avaient encore la chance d’avoir une maison la transformaient en Lodge pour touristes. Le Lodge de madame Gandhi, situé à une dizaine de kilomètres de Colombo, était une belle maison de maître qui déroulait sur deux étages ses interminables couloirs bordés de chambres disparates dépourvues de numéro mais identifiées par les noms d’écrivains célèbres. Madame Gandhi  était belle, grande et grande était sa distinction. D’aspect sévère, elle traitait ses clients avec la bienveillance désinvolte d’une cousine lointaine. La même famille, mais pas le même monde.  Elle nous prit tout de suite en affection et nous assigna la « Robert Louis Stevenson », avec vue sur la plage de Mount Lavinia. Deux grands lits surmontés d’impressionnantes moustiquaires, un bureau en acajou, un monstrueux placard en tek, pansu comme une moine bénédictin, deux fauteuils au cuir craquelé par les ans contribuaient à rendre la « Robert Louis Stevenson » plus « empire des Indes » que nature. Au plafond, un brasseur d’air hors d’âge aux pâles gigantesques  recouvertes de poussière et de générations de moustiques  qui avaient terminé là leur misérable existence, achevait de donner à l’ensemble un air délicieusement décadent. Seule fausse note :  dans un coin de la pièce, un cagibi plastifié abritant une douche minuscule et des toilettes lilliputiennes qui mettaient une éternité à évacuer leur contenu après lui avoir fait faire le tour de la cuvette une centaine de fois.

Au dîner, pris dans un patio éclairé par des torches qui diffusaient plus de fumée que de lumière, madame Gandhi, nous demanda si nous ne verrions pas d’inconvénient à partager la table de monsieur Sbrnzirtzak ( ? ) un citoyen tchèque, si seul, le pauvre ! Oui, bien sûr !  Après tout, en ce temps là, les tchèques étaient plutôt rares en dehors de chez eux ! Franz était un bel homme dans la force de l’âge. Elégamment mis, il portait un collier de barbe soigneusement taillé. Au fond de ses yeux bleus, une lueur perpétuellement amusée nous rappelait à tout instant que l’humour restait l’arme ultime de tout homme, même au cœur des ténèbres. Franz semblait nous attendre comme on attend la pluie après plusieurs années de sècheresse. Tandis qu’il nous serrait la main, en la gardant juste un peu plus de temps que nécessaire au creux de la sienne, nous nous sentions déshabillés, palpés, mesurés, jaugés. Franz ne s’appelait pas Franz, mais son prénom étant imprononçable nous l’avions affublé de celui de l’écrivain qui avait donné son nom à sa chambre : Franz Kafka. L’allemand étant la langue que nous utilisions pour communiquer entre nous, Franz, faisait parfaitement l’affaire. Franz était photographe de métier, mais, étrangement, jamais nous ne le rencontrâmes en dehors des heures de repas. J’ignore ce qu’il faisait de ses journées ou ce qu’il faisait à Ceylan. Sûrement pas du tourisme. Ou alors du tourisme en chambre. Un agent du KGB ? De la CIA ? Parfois, en passant devant sa porte, nous y collions une oreille indiscrète dans l’espoir de surprendre les craquements délateurs d’une conversation radiophonique. Par contre, à table, il nous régalait de ses histoires tchèques jusqu’à une heure avancée de la nuit. Il nous raconta le printemps de Prague, l’arrivée des chars russes, la répression, les mille et une tracasseries qui transformaient l’accomplissement de la tâche la plus anodine en une aventure à l’issue incertaine. Tout cela était raconté de manière à nous faire hurler de rire.

Au bout de quelques jours, nous fûmes rejoint à notre table par une suissesse qui trafiquait dans l’émeraude et le saphir. Cette sexagénaire à la corpulence hors du commun et à la tignasse de fée Carabosse  voyageait avec un invraisemblable équipement destiné à tester les pierres, équipement qui avait été confisqué  à son arrivée au passage de la douane et qui lui valut de passer la totalité de son séjour en vaines tractations pour le récupérer. Elle déplorait également la perte d’une dizaine de postes de radio ainsi que celle d’un lot de sous-vêtements masculins « fantaisie » destinés à servir de monnaie d’échange. C’est avec avidité que nous attendions la suite du feuilleton chaque soir. Cette ancienne institutrice arrondissait sa retraite et, surtout, en trompait l’ennui en trafiquant un peu de tout ce qui était à la limite de la légalité.  Un après-midi, de retour d’une de nos expéditions vers quelque temple phallique, nous l’avions rencontrée sur la plage. Elle s’était jetée dans les rouleaux de l’océan indien en poussant un rugissement terrible et avait commencé à nager énergiquement en direction des Maldives.  Nous la suivîmes sans enthousiasme, incapables, toutefois, de franchir la barre dont les brisants nous rejetaient sans cesse sur la plage, remplissant nos maillots  de sable. Quand sa tête, coiffée d’un bonnet de bain vert fluo surmonté d’une sorte de nénuphar,  ne fut plus visible qu’à de brefs intervalles au sommet d’une vague, puis disparut tout à fait de notre champ de vision, je ressentis une curieuse impression au creux de l’estomac et Jean se frotta énergiquement l’entrejambe, ce qui était chez lui le signe d’un grand trouble. Nous avions l’impression d’être les témoins impuissants d’une tragédie maritime qui n’aurait certainement pas le pouvoir d’émouvoir qui que ce soit dans ce pays où le moindre incident provoquait la mort de milliers de personnes. Au moment où nous allions donner l’alerte (mais à qui ?), elle réapparut au sommet d’une déferlante qui la déposa sans ménagement sur le sable, telle une baleine épuisée, rejetée par les éléments. Nous nous saisîmes chacun d’un des poteaux télégraphiques qui lui servaient de jambe et la traînâmes péniblement sur la grève, soucieux de la mettre à l’abri du ressac. L’épisode la laissa à peine essoufflée et très amusée. D’une geste vif, elle se remit sur pieds, fouilla dans un énorme cabas que nous avions, à première vue, pris pour un filet de pêche rejeté par les flots. Elle en tira une toile soigneusement roulée que nous confondîmes d’abord avec une tente mais qui s’avéra être un poncho géant qu’elle enfila par la tête. A l’abri de ce paravent improvisé, elle se contorsionna pour retirer son maillot de la taille d’une mongolfière, tout en nous expliquant qu’il était très mauvais pour la santé de garder des vêtements mouillés. Tandis qu’elle remontait les bretelles de son nouveau maillot, un spinnaker de couleur rouge, elle gesticula en direction de nos slips de bain trempés qui nous parurent, brusquement, ridiculement petits. Ses paroles furent noyées dans le vacarme produit par une locomotrice poussive tirant une dizaine de wagons en bois datant de l’époque victorienne sur une voie ferrée bordant la plage, voie dont les rails tordus m’avaient d’abord fait penser qu’elle était désaffectée. La masse des passagers (une centaine de milliers pour le moins), agglutinés à l’intérieur, sur les toits et les marchepieds, suggérait les contours des wagons plutôt qu’elle ne les laissait voir. A chaque arrêt, c'est-à-dire tous les cents mètres, vingt mille personnes descendaient, ou tombaient d’un coté, tandis que vingt mille personnes montaient  ou étaient lancées de l’autre. Cela fit que, sans très bien savoir comment la chose s’était produite, nous fûmes environnés d’une marée humaine d’hommes en dhotîs et de femmes en sari. Nous profitâmes de la cohue pour nous éclipser discrètement, craignant que notre encombrante amie ne nous  proposât de nous changer à l’abri de sa cabine portative.

 

17 janvier 2007

Un hobby dangereux

Peter était un camarade d’université, mais ce n’est pas pour cela que nous devînmes amis. Fils d’une genevois et d’une américaine, il était doté d’un physique étrange. Selon l’éclairage, il pouvait être successivement très beau ou très laid. Je n’ai jamais réussi à déterminer s’il était d’une blonde rousseur ou d’une rousse blondeur. Une chose est certaine, sa voix était un cauchemar. Quelque chose entre la cornemuse et le violon désaccordé. Grand et puissamment  charpenté, il n’était pas dénué d’un certain charme. Je devrais dire que, dénudé, il avait un certain charme. Est-ce de ma faute s’il aimait à s’exhiber dans le plus simple appareil ? Mais la première vision que j’eus de lui, fut, à la rentrée d’octobre,  celle d’une espèce d’homme des bois revêtu d’une longue gabardine en peau d’ours. De l’ours synthétique, sans doute, car il avait des convictions écologiques. Il conservait ses mégots de cigarettes dans une petite boite métallique (tout le monde fumait à l’époque, pas la peine de râler, Olivier) et arrêtait le moteur de son scooter aux feux rouges. Les premiers mois, nous échangeâmes quelques paroles. Rien de plus. Puis, un jour, nous nous aperçûmes que nous avions une passion commune : la voile. On dit que les genevois et les américains sont riches. Je ne sais pas. En tout cas, ses parents ne l’étaient pas. Lui, devait donner des cours d’anglais à des fils de famille pour assurer ses fins de mois. La voile est une passion coûteuse. Inutile de dire qu’il ne l’assouvissait pas très souvent. A la fin de l’hiver, je l’invitai à la maison du lac pour venir tirer quelques bords sur mon petit catamaran, un Hobby Cat pour les connaisseurs. Cela tombait plutôt bien. Pour ce genre d’embarcation, très rapide, il valait mieux être deux : un à la barre et l’autre au trapèze. Peter était bon, même très bon. Meilleur que moi qui étais loin d’être mauvais à ce genre d’exercice. Je parle de voile, bien entendu. Comme mon copain Ludo venait de se carapater en emportant une partie de mes économies, je proposai à Peter de venir habiter à la maison. La place ne manquait pas. De toute façon, Ludo était un branleur qui ne valait rien sur un bateau et pas grand-chose ailleurs. Peter accepta comme si la chose allait de soi. Peter était à l’aise partout. Connaissait tout le monde. Il est vrai qu’il portait un très beau nom, respecté dans la région. Il est des milieux où le nom est plus important que la fortune.  Ce fut lui qui m’ouvrit les portes des riches demeures du bord du lac. Des maisons devant lesquelles je passai depuis des années, sans jamais avoir échangé ne serait-ce qu’un salut avec leurs occupants. Mais notre amitié fut scellée par un incident qui se produisit un dimanche d’avril. C’était une belle journée printanière presque tiède. L’eau, par contre, était encore glacée. Une légère brise soufflait sur le lac, idéale pour une sortie en Hobby. Pour la première fois de la saison, nous laissâmes les combinaisons au placard et appareillâmes uniquement vêtus de maillots de bain et de pulls marins. De toute façon, les pieds et les jambes étant continuellement balayés par les embruns, il ne servait à rien de s’encombrer d’un pantalon.et de bottes. Cela nous sauva probablement la vie. Le Hobby, c’est en combinaison intégrale ou à poil. Nous avions opté pour une solution médiane. Pas de gilet de sauvetage, évidemment. C’était pour les vaudois. Comme le vent était faible et régulier, je me mis au trapèze pour assurer l’équilibre et Peter, plus lourd, prit la barre. Pendant plusieurs heures, nous naviguâmes au près comme dans un rêve. Nous volions à la surface dans un silence à peine troublé par le chuintement des deux coques fendant l’eau. Suspendu au trapèze, je regardai l’eau défiler sous moi. Je crois que nous n’échangeâmes aucune parole inutile durant cette première partie du trajet. Nous tirâmes des bords jusqu’à la sortie du petit lac, cette partie du Léman délimitée par Genève, Nyon et Ivoire. Le grand lac s’ouvrait devant nous. La brume de beau temps noyait les rives lointaines de Lausanne et de Thonon, aussi avions nous l’impression d’aborder la pleine mer. Peter y engagea le Hobby. Le vent forcit  peu à peu  et se mua en une bise modérée (vent du Nord). La température fraîchit. Tout à notre navigation, grisés par la vitesse, nous ne vîmes pas la catastrophe arriver. Dans les rafales, nous accélérions à vingt nœuds. Je sentais bien que je commençais à être léger au trapèze. Il aurait fallu intervertir les rôles. Mais nous marchions si bien ! Nous commencions à avoir froid aussi. Plus d’une fois la coque au vent se souleva de manière exagérée et nous n’évitâmes le chavirage qu’en choquant l’écoute de grand voile. Il fallait faire vite alors. Le voilier n’étant plus soutenu par le vent,  je plongeais sur l’espèce de trampoline unissant les deux coques, pour éviter un contre chavirage. C’était très excitant ! Tout à notre passion, nous laissions la coque s’élever de plus en plus haut avant de choquer. Nous étions les meilleurs ! Il y eut la fois de trop. Le point de non retour. La coque se leva, se leva…Je vis dans un éclair Peter batailler avec l’écoute que le coinceur refusait de lâcher. Tout alla très vite Tout en faisant une belle hyperbole, je fus catapulté dans la voile et dans l’eau glacée. De manière étrange, j’eus l’impression de tomber dans une marmite d’eau bouillante. L’eau devait avoir une dizaine de degrés. J’eus le souffle coupé. Peter, lui, résista un instant à la chute, essaya de gagner le flotteur au vent, mais finit par glisser en douceur dans l’eau. Qui a déjà fait du dériveur monocoque, sait bien que le redresser après un chavirage est un jeu d’enfant. On s’accroche à la dérive et hop…Pour un cata, c’est plus difficile. Il faut surtout éviter qu’il ne fasse un tour complet, sinon c’est impossible de le redresser sans aide extérieure. Or, nous étions à des kilomètres de la côte et le lac était désert.   Pour l’instant, la voile offrait une résistance telle à la surface de l’eau qu’elle empêchait le Hobby de faire un tour complet. Mais j’étais dans la voile, empêtré dans mon harnais. Je paniquai, me débattis stupidement, commençai à boire de l’eau. D’après Peter je hurlais comme un forcené. Il prétendit m’avoir asséné  une paire de claques magistrales. Je ne sentis rien. Par contre, je me souviens d’avoir été tiré de ma fâcheuse position par deux bras puissants. Le temps de me détacher du trapèze, il me propulsa dans l’eau et me guida à l’abri de la coque sous le vent où je pus m’agripper et retrouver un peu mes esprits. Lourdement vêtu, j’aurais coulé à pic. Pendant ce temps, Peter réussit à passer un filin autour de la coque au vent, celle qui était en l’air. Il revint vers moi et me poussa-tira jusqu’au filin en me criant dessus…Nage, bouge, fais quelque chose…Je ne sentais plus mon corps. Je réussis toutefois à faire quelques mouvements pour le soulager et parvins finalement à m’agripper au filin. Je compris (ce qui compte tenu de mon état relevait du miracle) ce qu’il attendait de moi. Je saisis le filin et nous hâlâmes dessus, le corps à moitié sorti de l’eau, comme si notre vie en dépendait. C’était le cas. Cette fois, nous hurlions tous les deux. Je crois que tout notre répertoire d’injures les plus ordurières y passa. Petit à petit, le mât sortit de l’eau et après un moment d’incertitude qui nous sembla interminable, la coque bascula vers nous et le voilier se redressa. La grand voile claquait furieusement et le cata se mit à dériver en travers du vent. La bise soufflait maintenant grand frais soulevant un petit clapot vicieux. Nous eûmes les pires difficultés à nous hisser sur le trampoline. Je voyais le moment où l’écoute allait se coincer, le vent s’engouffrer dans la voile et le voilier chavirer à nouveau. Nous avions l’impression de nous mouvoir au ralenti. Un vrai cauchemar. Plus de force dans les bras, ni dans les jambes.  Ne pas lâcher le bout. Finalement, après plusieurs efforts infructueux, nous nous effondrâmes sur le trampoline en pleurant de soulagement et d’épuisement. Il fallut ensuite affaler la voile de nos doigts gourds, histoire de remettre de l’ordre dans cet entrelacs de cordages entortillés autour du mât. Je me jetai sur la toile, afin d’éviter qu’elle ne se regonfle,  une seule idée en tête : ne plus bouger… Fouetté par le vent glacé, nous grelottions sans pouvoir contrôler notre respiration. J’entendis Peter hurler, entre deux claquements de dents…On va crever…Il parvint à s’accroupir, oscillant comme un ivrogne, à retirer son pull pour le tordre. Je le regardai faire comme en rêve. Sa peau était blanche avec des nuances de bleu. On aurait dit un schtroumpf malade. Il vint vers moi et me força à faire de même. Au point où nous en étions ! La suite fut plus imprévue. Il se mit à me frictionner comme un forcené avec son pull humide. Au début, je ne sentis rien. Le froid m’avait totalement anesthésié. Mon corps était comme un bloc de pierre !  Petit à petit je sentis un léger picotement me gagner, une légère chaleur m’envahir. Mes dents s’entrechoquaient toujours, mais au moins je sentais la vie revenir dans mon corps. Je me mis à genoux en titubant sous l’effet des embardées du Hobby et du froid, pris mon pull et commençai à  frictionner Peter à mon tour. L’étoffe mouillée faisait, scritch, scritch, sur sa peau de schtroumpf qui vira au mauve. Je parvins à bredouiller…t’aime ça, hein ?…ce qui nous fit rire. Un drôle de rire. Plutôt un hoquet. Frotter l’autre réchauffait autant que d’être frotté. Nous nous frottâmes donc jusqu’à l’épuisement, tombant à tout instant l’un sur l’autre.    Nous enfilâmes ensuite nos pulls trempés pour nous protéger du vent et commençâmes à remettre de l’ordre dans les manœuvres courantes. Le retour, vent arrière, fut loin d’être une partie de plaisir. Le chiche soleil d’avril disparut derrière les montagnes, rendant le froid plus mordant, mais au moins nous allions vite et chaque seconde nous rapprochait du but. Il nous fallut deux heures de navigation pour regagner la maison du lac, deux heures durant lesquelles nous nous relayions à la barre, serrés l’un contre l’autre, dans l’espoir de nous tenir chaud, tout en nous surveillant mutuellement afin d’éviter que l’un de nous ne s’endorme. Evidemment, nous aurions pu aborder à Ivoire, plus  proche, mais il aurait alors fallu se lancer dans de longues explications, nous aurions été traînés à moitié nus dans les ruelles du village par les gendarmes…Oyez braves gens, regardez ces impudents jeunes gens qui se crurent  plus forts que la bise, ils ont l’air malin maintenant, ils ne font plus les braves…Les parents prévenus. Les leçons de morale. La honte… Non, nous ramènerions le bateau à bon port ! Nous avions été déjà bien assez punis comme ça ! A peine le Hobby tiré sur la plage, que nous nous précipitions vers la maison. Là, je remplis la baignoire d’une eau brûlante dans laquelle nous plongeâmes tous deux sans même nous concerter. Rien de sensuel dans ce bain commun ! A cet instant, nous devions avoir la libido d’une sole congelée ! De manière étrange nous manquâmes trépasser de noyade et d’hypothermie mais n’attrapâmes pas même un rhume !

15 janvier 2007

Limon doux et petits thons

 L’année de mes dix ans, Jean devint mon ami. Ce n’était pas un camarade de classe, mais le petit frère d’un ami de mes grands frères. Au début, ces chiens s’en servirent comme d’une taupe infiltrée dans mon petit univers. Ils me le jetèrent littéralement dans les pattes, avec pour mission de m’être le plus désagréable possible. Il fallait vraiment avoir le cerveau ratatiné pour imaginer un truc pareil ! Mais Jean, lui, était intelligent, très intelligent. Lui et moi, nous devînmes rapidement inséparables. Petit à petit, il se substitua aux trois Laurence durant les vacances d’été puis, quand j’entrai au petit séminaire (le premier cercle de l’enfer),  Jean se mua en mon seul ami. A M*** (la maudite) il devint, les fins de semaine, un pensionnaire habituel de la grande maison.  A seize ans, on nous  envoya tous les deux au Sénégal. Rien que Jean et moi. Je ne sais plus pourquoi, ni comment destination aussi exotique vint briser le cours des migrations saisonnières : Gstaad en hiver, Ibiza à Pâques, le Léman en été. Ca ressemblait un peu à un exil à moins que cela n’eût été une récompense. Un test de maturité peut-être… Mon père, homme d’un conformisme absolu, souffrait ainsi de temps en temps d’une attaque d’originalité. En 1967 ( !) il emmena toute la famille passer les vacances de Pâques au Liban et ce faisant, nous fûmes sans doute parmi les derniers à avoir une vision pacifique de ce pays qu’on appelait alors la Suisse du Moyen-Orient.  Les ruines de Baalbek, Byblos, le pain sans levain, l’hôtel Saint Georges, une cafetière énorme laissant échapper un jet de café dans une tasse minuscule depuis une hauteur considérable. Ca reste assez flou dans ma mémoire. Par contre, je me souviens  bien d’une soirée passée à Beyrouth en compagnie du « Limon doux » et de sa famille : une opulente femme rousse couverte de bijoux, un adolescent grassouillet arborant un début de moustache filandreuse et une jolie fillette de mon âge. Elle avait de beaux yeux tristes. Mes parents étaient allés s’encanailler au casino du Liban avec mes deux frères, me laissant à la charge du « Limon doux ». A douze ans, j’étais trop jeune pour voir se trémousser des dames aux seins nus et aux fesses emplumées ! Je noyai ma frustration en engloutissant des pâtisseries scandaleusement sucrées dans un estaminet violemment éclairé situé au détour d’une venelle étroite sentant bon la vieille pierre. Après les pâtisseries, nous avions été voir un film en version originale anglaise, sous-titré en arabe que le « Limon doux », qui ne parlait pas anglais, tint à me traduire en français à (très) haute voix,  empêchant ainsi quiconque dans la petite salle de rien comprendre à l’intrigue, compliquée par le fait que des spectateurs n’arrêtaient pas d’entrer et de sortir, nous obligeant à nous lever à tout instant. Le « Limon doux » avait surgi avec deux voitures (deux grosses américaines) à l’aéroport de Beyrouth le jour de notre arrivée et ne nous lâcha plus jusqu’à notre départ, sans que nous, les enfants, ayons jamais su précisément qui il était et ce qu’il faisait dans la vie. Il semblait juste être tombé du ciel pour devancer et exaucer le moindre de nos désirs. Ce libanais, à la mine désagréable et renfrognée, était d’une gentillesse qui ne semblait connaître aucune limite. Nous le surnommâmes donc « Limon doux », du nom de ce fruit local à l’aspect de gros citron qui agace les dents quand on l’épluche et répand dans la bouche un doux parfum subtilement sucré  quand on le mange. J’ignore ce qu’il advint du « Limon doux » durant la guerre civile, mais j’ai encore en tête les images télévisées de l’hôtel Saint Georges en flammes.

Au Sénégal, ce fut une autre histoire. Nous étions deux gamins lâchés dans le vaste monde sans  garde-fou autre que notre bon sens, qui à seize ans, on le sait bien, ne s’embarrasse pas trop du sens des interdits. Il me fallut, aussi, pour la première fois, gérer un budget, matérialisé par une liasse de billets remise au moment du départ, rangée dans une enveloppe glissée dans mon slip, ce qui n’était ni hygiénique, ni pratique, mais avait l’avantage d’établir en permanence un contact rassurant entre ma peau et ce bout de papier dont dépendait notre futur immédiat. Mon premier contact avec l’argent !  Tandis que le 707 d’Air France survolait la Mauritanie, pays d’une désolation à nulle autre pareille, du moins des airs, Jean et moi perdions progressivement de notre superbe, nous imaginant couverts de chaînes, réduits en esclavage, attachés à la queue d’un dromadaire, arpentant le désert à moitié morts de soif, au gré des caprices d’un bédouin sanguinaire et amateur de jeunes garçons. A moins qu’ayant oublié de prendre notre comprimé quotidien de nivaquine au goût de bile, nous ne mourussions, victimes d’une attaque fulgurante de malaria ! En atterrissant dans les parages désolés de Yoff, nous n’étions pas loin de reprendre le même avion en sens inverse. Mais dès que nous fûmes sur le tarmac, nos craintes s’envolèrent avec les vents alizés. La nuit venait de tomber, la température était douce et l’air sentait bon la mer. La mer et autre chose que j’appris à identifier comme étant l’odeur de la savane. Je me souviens d’une nuit magique passée dans la réserve du Niokolo Koba. Je ne saurai aujourd’hui  dire en quoi résidait cette magie, mais c’est le premier mot qui me vient à l’esprit. Après des années de sècheresse, il ne restait plus grand monde dans la savane. Homme et animaux avaient fui les lieux, ne laissant dans leur sillage que  le souvenir de leur présence. Points d’eau asséchés, villages désertés. Mais la nuit, la savane se peuplait de leur absence. Ca craquait de partout. Ca chuchotait. On entendait à nouveau couler l’eau dans la rivière. Magique, quoi ! Il y eut aussi la riante Casamance et l’austère Saint- Louis du Sénégal, figée aux portes du désert. Mais il y eut surtout les pêches miraculeuses avec le capitaine Sambe, au large de la presqu’île du Cap Vert. Je ne dis pas miraculeuses par le nombre de prises, mais par le seul fait que nous nous en fussions tirés vivants. Le capitaine Sambe, revêtu d’une djellaba qui prenait l’eau,  devait avoir quatre-vingts ans et récitait en permanence des sourates du Coran. Il était secondé par un jeune homme trapu et musclé, uniquement vêtu d’un short déchiré qui laissait voir ses fesses coté pile et ses couilles côté face. Son rôle semblait se limiter à écoper les fonds au moyen d’une calebasse. Le bateau, le Mame Koumba (je crois) était aussi vieux que son propriétaire : une barcasse ronde comme une barrique de rhum, vaguement pontée, propulsée par deux moteurs hors-bord. Je dis deux, mais je ne les vis jamais fonctionner en même temps. Parfois, ils s’arrêtaient tous les deux. Nous tombions alors en travers de la houle et le Mame Koumba se mettait à rouler horriblement. Au raffut du moteur, succédait un silence de mauvais augure. Le capitaine se mettait alors à psalmodier plus fort et plus vite tout en jouant de la clé et du tournevis avec une lenteur désespérante, ses longs doigts aveugles tâtonnant dans l’enchevêtrement rouillé de pièces étranges, à la recherche de l’écrou à serrer, de la durite à colmater, de la bougie à nettoyer. Ca sentait l’essence et le poisson. Jean et moi, tout en nous penchant dangereusement par dessus bord, nous vomissions tripes et boyaux, souhaitant n’avoir jamais vu le jour. Si mes parents avaient pu nous voir, dérivant sur la longue houle, dans cette hourque pourrie aux mains d’un capitaine grabataire, je crois qu’ils m’auraient enfermé dans un asile psychiatrique pour le restant de mes jours !

 Parfois, nous ne ramenions rien. D’autres fois quelques bonites. Mais une fois, oh oui, une fois, nous ramenâmes une centaine de petits thons yellowfinns. Nous étions tombés sur un banc et à peine mouillées, les lignes devaient être remontées. Nous étions épuisés, les muscles tétanisés à force de mouliner. Nous en oubliâmes même d’être malades ! De retour dans la baie, nous étalâmes les prises sur la plage de N’gor et le capitaine organisa la vente. Des mamas fessues surgirent du village voisin, bassine sur la tête. Les rares touristes nous prirent en photo. Nous connûmes notre heure de gloire. Ce jour là, nous n’eûmes rien à payer au capitaine Sambe. A l’hôtel N’gor, vaste battisse semi-circulaire qui ressemblait à un lycée de la république, notre chambre située au dernier étage s’ouvrait sur l’Atlantique. Il n’y avait pas de climatisation, aussi laissions nous la baie vitrée grande ouverte. Le soir, épuisés par les aventures nautiques de la journée, nous nous endormions, bercés par le ressac et par le sifflement du vent égaré dans les recoins de notre refuge. Nous dormions nus, comme nous imaginions que devaient le faire des aventuriers, nous amusant des inesthétiques marques blanches laissées par nos maillots de bain. Un aventurier, ça ne dort pas saucissonné dans un pyjama à rayures ! Chaque matin, nous étions tirés de notre profond sommeil par l’appel du muezzin et je comparai la lancinante mélopée au son mièvre produit par la cloche asthmatique du petit séminaire. Je me prenais pour Henri de Monfreid et songeai à me convertir à l’Islam. La nuit  précédant notre retour en France, nous restâmes un long moment assis sur la terrasse, les yeux perdus dans les étoiles, à essayer de trouver un moyen de ne pas rentrer. Un moyen de revenir, au moins. La silhouette sinistre du petit séminaire se profilait à l’horizon. Si loin de la mer. Entouré de champs boueux et survolé par des bandes de curés en soutane qui croassaient en alsacien. Plus qu’un an à tirer avant le bac !

 Les deux garçons hâlés et légèrement amaigris qui reprirent l’avion pour la France noyée dans les brumes, n’étaient certes pas devenus des hommes pendant ce trop court séjour de deux semaines, mais ils laissaient définitivement derrière eux leur enfance. Ils ne rêvaient plus à haute voix, mais faisaient des projets…

08 janvier 2007

Bob Morane

« On se raconte des histoires de Bob Morane, on s’en invente d’autres ; avec ce lac qui est grand comme la mer et la frontière au milieu, il y a de quoi imaginer des scénarios : tempêtes naufrages, contrebandiers, villas mystérieuses, avec lui c’est aussi bien que d’habitude, il y en a toujours un pour sauver l’autre. On aime aussi beaucoup les couvertures des livres, Bob Morane est très beau, il ressemble au prince Eric en plus moderne. »

La mauvaise vie. Frédéric Mitterrand.

 

Apparemment, le même Bob Morane nous laissa, Frédéric et moi, aux portes de l’adolescence. Bob Morane, Bill Balantine, l’ignoble monsieur Ming alias l’ombre jaune et ses sinistres dacoits hurleurs. Sans Tatiana Orlov, la belle eurasienne, nièce du méchant, le texte n’aurait pas acquis ce zeste de sensualité féminine grâce auquel le couple Bob et Bill évitait de se transformer en une paire de grosses tarlouzes musclées adeptes du sadomaso. Bob Morane était une série littéraire destinée à la jeunesse prépubère, aussi, toutes les dix ou vingt pages, pour ne pas lasser les jeunes lecteurs par un texte trop dense, y avait-il des gravures. En général elles montraient Bob et Bill, torse nu, les muscles saillants, en train d’affronter de redoutables adversaires, à moins qu’ils ne fussent enfermés dans une cage ou suspendus à une poutre en train de se faire fouetter. Je crois avoir, à l’époque, acquis toute la collection des Bob Morane publiée chez Marabout. Il y en avait une bonne centaine. Ca valait largement Harry Potter ! Bob Morane était un aventurier dilettante qui, ayant hérité d’une confortable fortune le dispensant de tout travail rémunéré, parcourait le monde sans rime ni raison autres que son bon plaisir,  accompagné de son copain Bill, écossais et gros picoleur. Tu parles d’un exemple pour la jeunesse ! Oui, mais quelle manière passionnante d’apprendre la géographie ! Je crois que je sus où se trouvaient Kuala lumpur ou Caracas avant même que de pouvoir imaginer l’existence de Vesoul ou de Charleville-mézières. Enfant, j’avais décidé que je vivrais comme Bob Morane une fois devenu adulte ! Je n’y suis pas si mal arrivé que ça. Malheureusement, la série a été interrompue et je n’ai jamais su comment Bob et Bill avaient vieilli.

On mesure mal, aujourd’hui, l’importance que revêtait la lecture pour les enfants des années soixante. Auparavant, la France était un pays rural. Les gamins aidaient leurs parents à nourrir les bêtes avant de partir à l’école et en rentrant, ils les aidaient aux champs. Pas le temps de lire.

Dans les années soixante, la France était devenu un pays moderne, industrialisé, avec une population en majorité citadine. On entrait de plein pied dans la civilisation des loisirs, à ceci près que les loisirs restaient à inventer, surtout pour les enfants. Pas ou peu de télé, encore moins de vidéos, game boy, play station, ordinateurs ou internet. Nous occupions notre temps libre à nous tendre des embuscades et à nous poursuivre en hurlant…Pan, pan tu es mort !....Pour le reste, il y avait les livres. Vers six ans, en entrant en dixième (le CP) dans ce que nous appelions alors le petit lycée, nous savions tous lire, écrire et compter. Pas très bien. Disons comme un bachelier du début du vingt-et-unième siècle. A la fin de l’année, sous la férule de madame Grosjean qui portait un chapeau cloche et souffrait d’épouvantables rages de dents qui la laissaient sans voix pendant le longues minutes, nous étions capable de nous immerger dans les aventures « du club des cinq » et celles du « clan des sept » éditées dans la bibliothèque rose. L’année suivante, nous pûmes aborder la bibliothèque verte avec la série des « Michel ». L’écriture y était moins aérée, plus élaborée et les intrigues plus compliquées. Je me rappelle encore de mon premier livre « sans images ».  « Le club des cinq en Bretagne ». Je me souviens surtout de son odeur. Une odeur délicieusement acidulée. Je pris dès lors l’habitude de flairer tous les livres qui passèrent entre mes mains et d’effectuer un premier tri olfactif. Enfin, en septième, ce fut le grand bond en avant avec Bob Morane. Une couverture souple comme celle des livres de grands. Un texte dense et nerveux qui nous plongeait, non plus dans les aventures de gamins de notre âge, mais dans celles d’adultes. Ces lectures inspiraient évidemment nos jeux. Le jeudi, j’avais pris l’habitude d’inviter mes copains (une petite dizaine) à la maison, où, après un léger temps d’acclimatation, ils finissaient par se sentir très à l’aise. Tous issus de milieux modestes, ce n’était pas dans un esprit de partage démocratique que je les invitais, mais tout simplement parce que je les aimais bien. En outre, si j’avais du compter sur les gamins de mon milieu pour me distraire, je me serais retrouvé tout seul dans l’énorme manoir aux trente pièces ou dans l’immense parc de plusieurs hectares. Dans ma classe, j’étais le seul gosse de riche. Un choix de mon père, qui, après avoir échoué dans l’éducation (collèges helvétiques chics pour fils à papa) de mes deux frères que dix années séparaient de moi, décida de confier la mienne au bon sens populaire des instituteurs de la communale puis à celui des bons pères du petit séminaire de Z***, antre alsacien de l’ultra-conservatisme judéo chrétien, réputé pour n’accueillir que des fils de paysans du Sundgau grossiers et sales. La communale, ce fut le paradis. Le petit séminaire, l’enfer !

 Le jeudi  était donc ma journée. Cris et chuchotements dans les interminables couloirs, poursuivis par le cuisinier sénégalais, (les africains étaient à l’époque inconnus du petit peuple) rebaptisé « l’ombre noire », qui vitupérait, faussement menaçant, « mais je vais instamment vous bouffer, petits culs blancs ! », courses de karting  dans le parc avec ravage de quelque champ de tulipe (normal, les carts étaient des Spitfire et les tulipes des allemands), ski et luge en hiver, ingestion de groseilles ou de cerises lorsque la saison le permettait, bain de vapeur dans la serre au milieu des plantes tropicales, déjeuner pantagruélique servi dans une pièce expressément interdite aux adultes, à l’exception du majordome en gants blancs, vomissements pour ces estomacs peu habitués à pareilles agapes, projection privée de dessins animés et de westerns, goûter autour d’une  table croulant sous le poids des glaces, sorbets et gâteaux. C’est ce que ma mère appelait faire simple. Evidemment, le deus ex machina de mes jeudis, c’était elle. Tapie dans l’ombre, c'est-à-dire très voyante, elle était prête à intervenir (Zita en tenue d’infirmière sur ses talons) à la première bosse, à la moindre écorchure. Le soir, le chauffeur ramenait en Bentley tout ce petit monde dans les banlieues ouvrières…La maison retrouvait alors son calme et sa sérénité…jusqu’au jeudi suivant. Je n’ai oublié aucun de ces amis du jeudi. Je me souviens de leur visage, de leur prénom, de leur nom, même du timbre de leur voix.

06 janvier 2007

Les trois Laurence

J’ai entrepris la lecture de « La mauvaise vie » écrit par Frédéric Mitterrand. Olivier m’avait signalé que certains passages lui rappelaient des épisodes de mon enfance et de ma jeunesse, évoqués dans mon blog ou lors de conversations que nous avons pu avoir sur les routes d’Europe. Quand je conduis, il faut que je parle ou qu’on me parle, sinon je m’endors, tant est grande ma passion pour la conduite automobile.

La lecture du premier chapitre m’inquiéta. Mais il est vrai qu’il traite du présent de l’auteur et non de son passé. Suivent les chapitres consacrés à son enfance. Plus que des points de similitude, y foisonnent les points de divergence. Mais je comprends ce qu’Olivier voulait me dire. Comme Frédéric, je suis né dans un milieu aisé. Comme lui, je passais mes vacances d’été au bord du lac Léman. Comme lui, j’ai connu les Baléares franquistes et sauvages. Comme lui, j’ai  voyagé dans de « gros » avions à hélice et suis capable de donner un sens à ce mot barbare, « Chris Craft », terme utilisé à l’époque pour désigner tout canot à moteur, un peu comme on dit Frigidaire en lieu et place de réfrigérateur. Comme lui, j’étais un petit garçon gentil, bien élevé, sage, que sa nurse présentait, le soir, aux parents et à leurs amis réunis dans le fumoir pour les hommes, dans le boudoir pour les femmes, frotté, lavé, récuré, exhalant une douce odeur de savon cadum, vêtu d’un pyjama à rayures et d’une robe de chambre à carreaux, les cheveux encore humides séparés en deux parties égales par une impeccable raie. Comme pour Frederic, le personnel de maison joua un rôle très important dans mon enfance. Comme lui, je m’attachai à ma nurse (une autrichienne aux formes généreuses se prénommant Zita) dont je ne connus qu’une unique version, gentille, de ma naissance à mes dix ans, âge auquel je fus confié aux bons soins des curés.  Il existe encore trois photos de cette époque.  Zita au zoo me poussant dans un landau gigantesque. Zita, toujours au zoo, accompagnant mes premiers pas maladroits. Enfin, la même Zita dans le même zoo, accompagnée d’un garçon de huit ou neuf ans revêtu d’une culotte courte à bretelles en cuir et coiffé d’un chapeau tyrolien. Le garçon semble attendre que la terre s’ouvre pour engloutir ce putain de zoo dont chacun des animaux, chacune des plantes est devenu un ennemi mortel. Ceci dit, Frédéric et moi, nous avons sans doute joué notre enfance dans le même décor mais pas dans la même pièce.

D’abord, dans ma famille, pas de divorces, de remariages, de beaux pères. Politiquement, la famille de Frédéric appartenait à ce que l’on appela, plus tard, la gauche caviar. Mon père, lui, considérait Giscard comme un dangereux gauchiste et mourut quelques mois après l’élection de François Mitterrand, officiellement d’un cancer, mais en réalité, j’en suis certain,  de désespoir ! Je n’étais pas là le soir des élections (je naviguais dans les Caraïbes), mais on me raconta la scène. Mes parents avaient invité quelques amis et fixaient l’écran de télévision d’un œil morne, résignés à la victoire du Dangereux Gauchiste, mais entre deux maux, il valait mieux choisir le moindre. Tout sauf M. le maudit ! Quand le visage grimaçant de M. s’afficha sur l’écran, mon père, incrédule, ouvrit la bouche et pâlit affreusement. Un de ses amis de toujours, un industriel, s’effondra dans son fauteuil,  victime d’un infarctus. Il ne dut la vie sauve qu’à l’intervention  rapide d’un autre convive, médecin de son état ! Ambiance, ambiance….

Frédéric, lui, détestait ce Léman qui avait ravi à son affection son petit rouquin favori. Moi, au contraire, je l’adorais. Le lac. Pas le rouquin. Ce fut ma première mer, celle où je pus répéter, sans jamais perdre la côte de vue, tous ces mouvements, acquérir tous ces savoirs, qui me permirent, plus tard, d’aborder d’autres rivages, dont je ne pouvais pressentir l’existence que sous la forme de contours torturés sur mes cartes marines. Mes compagnons, durant ces longues (trop courtes à mon goût) vacances d’été, furent, jusqu’à l’adolescence, toujours des compagnes. Trois Laurence d’un âge sensiblement identique au mien, trois Laurence qui, à un moment ou un autre, à tour de rôle, faisaient leur apparition avec leurs parents respectifs et respectueux durant l’été. Ensemble, nous hurlions de terreur lorsque le trente mètres suédois (un jauge internationale qui n’en faisait que treize en réalité) prenait une gîte déraisonnable, crevant la surface de son étrave effilée, mouillant le génois et immergeant son pont. Je voyais alors mon père s’arc-bouter sur la barre pour éviter un départ au lof tandis que le matelot lémanique lâchait un laconique…il y a de beaux airs…ou …ça jorasse, on va avoir un bonard coup de tabac !... Il y avait Laurence la vietnamienne qui voulait absolument m’embrasser sur la bouche et avec qui je fumai ma première cigarette, une « Virginie » dérobée au stock paternel. On nous découvrit dans un coin de la propriété, cachés derrière une haie, agonisant à coté d’une montagne de mégots. Nous devions avoir sept ou huit ans. Il y avait Laurence la vilaine. Je dis vilaine, parce qu’elle n’avait peur de rien et s’amusait de ma lâcheté. Lorsque le Riva bondissait d’une vague à l’autre en émettant le bruit sourd d’un bélier cognant contre un mur, elle gueulait…plus vite, plus fort, je veux que ça tape…La salope ! Mon père abaissait alors les deux manettes de gaz, déchaînant, dans un rugissement d’apocalypse, sa cavalerie aux six cents chevaux. La vilaine exultait. Hystérique, je me tordais sur mon siège en émettant des vagissements de nouveau-né ! Mais je hurlais encore beaucoup plus fort quand mon père commettait le crime de ne point m’emmener. Bien plus tard, après la mort de mon père, ma mère prétendit que la vilaine était ma demi-sœur et que mon père l’avait richement dotée à son mariage. Mais ma mère avait une imagination débordante. Vers la fin de sa vie, elle accusa sa dame de compagnie (une calviniste sexagénaire des plus rigoureuses) de faire le trottoir devant son immeuble en tentant d’affrioler les éventuels clients par le port de dessous en cuir ! Enfin, il y eut Laurence la gentille. Elle ressemblait à un petit singe, ne parlait pas beaucoup, mais pleurait de mes larmes et riait de mes amusements.

Je n’en ai jamais revue aucune.

16 décembre 2006

Chronique de mes haines quotidiennes

Il fait partie de ces instruments pour lesquels j’ai développé une haine presque humaine. Mais il arrive largement en tête de mon bréviaire de haine quotidienne. Il a détrôné, depuis une dizaine d’années, cette espèce de petite trousse que, dans les années quatre-vingt, les hommes laissaient pendre avec désinvolture, retenue par une dragonne à leur poignet. Quelle vision grotesque que celle d’un homme en train de fouiller d’un air gourmand  dans cet ersatz de sac à main, afin d’y saisir un document, de l’argent ou un paquet de cigarette ! D’ailleurs je n’ai jamais pu supporter les sacs, les valises, les serviettes, enfin toutes ces choses que l’on appelle communément bagages et que les romains appelaient impedimenta. En espagnol, « impedir » signifie empêcher, gêner. Je me demande si, pendant des années, je n’ai pas  sillonné le monde avec mon voilier pesant vingt tonnes,  juste pour éviter de voyager encombré de bagages. Plus tard, j’achetai un pied à terre dans les endroits qui me plaisaient. J’y laissais tout ce qui m’était nécessaire en fonction de la latitude où je me trouvais et pouvais ainsi voyager sans bagages. C’était ruineux et de fait, cela me ruina. Je n’aurais pas du, non plus, voyager en première classe. Mais la vision de la quantité extravagante de bagages que les gens transportaient en classe touriste me déprimait trop. C’est fou ce que les « pauvres » trimbalaient comme bazar en classe touriste ! Dieu merci, depuis peu, je peux de nouveau voyager dans cette classe rebaptisée, au gré de l’imagination des compagnies, alizé, nirvana, poerava, tempo, Kartofel, calabozo…D’abord, parce que je n’ai plus les moyens de me payer autre chose et ensuite, parce que le poids des bagages autorisés en cabine est limité à vingt grammes…  Les chapeaux aussi. Je hais les chapeaux. Je n’ai jamais pu supporter ces trucs. Je ne comprends rien à cette obsession de se coller ces choses patibulaires sur la tête. Prenons les gendarmes. On avait fini par s’habituer à leur képi, mais là, franchement, la gapette dont on les a affublés depuis peu… On dirait un camembert trop fait. Comment voulez-vous qu’ils puissent se faire respecter avec une chose pareille sur la tête ? « Sortez les mains en l’air ! Pas un geste et puis (pour l’amour du ciel) arrêtez de rire ! ». Quand je pense que la confection de ce couvre-chef  disgracieux a du être entourée de tous les soins qu’on prodigue généralement à un prototype dans l’aviation ou dans l’automobile : une armée d’ingénieurs s’escrimant sur des ordinateurs surpuissants, essais en soufflerie dans une base secrète, tests en double aveugle (un gendarme porte la vraie future casquette tandis qu’un autre, sans le savoir, se voit attribuer un placebo tout aussi moche), inauguration en grande pompe par le président de la république ! Et puis,  la télévision. Ah, la télévision. Je hais la télévision. Cet objet anciennement ventru devenu plat qui trône généralement au milieu du salon et qui ne s’éteint jamais. Pour moi, un des signes indéniables de l’abandon de toute dignité chez l’homme est de manger de la tartiflette en débardeur et charentaises tout en regardant la télé. La tartiflette, je n’ai jamais goûté, mais je trouve juste le nom répugnant. Enfin, tout cela n’est rien, en comparaison de la répulsion que m’inspire le téléphone portable. Les révolutions techniques sont comme les révolutions tout court. Porteuses d’espoir au début, elles assujettissent un peu plus les individus en fin de compte. Dans un premier temps, je me suis dit, comme les autres, fantastique, finies les heures perdues à regarder mon téléphone dans l’attente d’un coup de fil important, désormais on peut me joindre partout ! Ah la, la, quel progrès ! Enfin, soyons franc, je me suis toujours soucié des coups de téléphone comme de colin tampon, mais si j’avais eu une vie normale c’est ce que j’aurais pensé. Pouvoir être joint n’importe où ? Ce qui n’était qu’une exotique possibilité au début (devine où je suis et ce que je suis en train de faire ?) devint rapidement une obligation (T’es où? Tu fais quoi ?). Les gens se plient d’ailleurs avec délice à cette dictature téléphonique. Je suis fasciné par ce réflexe pavlovien qui pousse les passagers d’un avion, dès que celui-ci a atteint son lieu de débarquement, à se précipiter sur leur téléphone portable et à appeler justement la personne qui se trouve à une centaine de mètres de là et qui les attend, dûment prévenue par les panneaux d’affichage que l’avion vient d’atterrir. Et ça crapahute dur dans les couloirs, le téléphone vissé à l’oreille (quand ce n’est pas une oreillette grotesque qui les font ressembler à autant de monsieur Spok), « je viens d’arriver, nous venons de nous poser, mon avion a atterri, je marche dans les couloirs, je suis à la douane, je serai là dans deux minutes, je te raconterai… ». Emouvant. J’ai pris l’habitude de regarder la série « vingt quatre heures » à la télévision. Oui, je sais. La télévision, après ce que je viens de dire… Pour en revenir à cette série, je ne la regarde que pour la dénigrer. Evidemment.  Je trouve l’agent Bauer pathétique. Un crétin pathétique.  A courir ainsi derrière sa femme et sa fille qui, après chaque libération, se font de nouveau enlever, il me fait penser à Sisyphe. Son arme ? Le téléphone portable. Celui qui s’ouvre en faisant le bruit d’une coquille d’escargot que l’on écrase. Je soupçonne que cette série a été largement sponsorisée par un constructeur de téléphones portables. Quelques soient les circonstances, l’agent Bauer répond toujours au téléphone. J’ai beaucoup aimé cette scène où on le voit couché sous une voiture, entouré de policiers qui le recherchent, répondant à sa femme qui l’appelle alors qu’elle à mis à « profit » le viol dont elle vient d’être la victime de la part d’un de ses geôliers pour lui subtiliser son téléphone portable. Le message subliminal est là : tout, plutôt que d’être privée un seul instant de mon téléphone portable…

12 décembre 2006

L'automne du patriarche

C’est avec étonnement que j’ai appris, l’autre soir, en regardant la télévision, le décès du dictateur le plus sanguinaire du vingtième siècle (pour reprendre l’expression d’un journaliste aux oreilles décollées), le général Augusto Pinochet.  Mon étonnement n’eut pas pour objet, bien évidemment, le décès de l’ancien dictateur (cela fait dix ans qu’il est moribond et vingt ans qu’il est « gaga total », pour reprendre l’expression des chiliens.), mais son accession à la plus haute marche du podium despotique.  Celui que ses concitoyens appelaient Pin 8 (pinocho) aurait donc été l’être le plus vil et le plus cruel que la planète ait enfanté ces cent dernières années ? A la trappe Hitler, la shoah, la deuxième guerre mondiale et ses quarante millions de morts ? Stalin, Mao, Pol Pot ? Relégués au rang de gentils organisateurs de colonies de vacances ? Les centaines des milliers de morts provoquées au Guatemala et au San Salvador par le très religieux Rios Montt et le sinistre d’Aubuisson ? Un point de détail de l’histoire ?

 

Il faut quand même savoir que le bombardement à l’arme chimique que Saddam Hussein a ordonné sur les populations kurdes a fait plus de victimes en quelques secondes que dix sept années de dictature militaire au Chili. Je sais. Il est difficile de noyer la douleur de femmes et d’hommes torturés et assassinés dans des statistiques. Mais les faits sont là. La dictature de Pinochet , selon des études menées par des juristes chiliens ces dernières années, a produit un solde macabre de trois mille morts et disparus. Dans le même temps, la dictature des généraux Videla et Galtieri a provoqué la mort et la disparition de trente mille argentins, avec, en point d’orgue, la guerre des Malouines qui a laissé le pays exsangue, au point que, vingt cinq ans plus tard, il ne s’en est pas encore remis.

 

Si on me demande aujourd’hui qui de Salvador Allende ou d’Augusto Pinochet je préfère, mon choix se portera, sans hésiter, sur le premier. C’était un homme intelligent, cultivé, généreux, à l’écoute de la détresse matérielle de ses concitoyens et par-dessus tout, un démocrate. Même les pinochetistes les plus extrémistes lui reconnurent un courage physique hors du commun. Il est mort en homme, con las botas puestas, ont-ils coutume de dire ! Malheureusement c’était un piètre homme d’Etat qui ne sut jamais contrôler la gauche de sa gauche, au point de finir par se faire contrôler par elle.  Il faut se rappeler que le 11 septembre 1973, le pays était dans un chaos indescriptible, au bord de la guerre civile, guerre qui aurait certainement fait des centaines de milliers de mort si elle s’était déclenchée. Pinochet jouissait du soutien des trois armes (ce qui en Amérique latine est exceptionnel tant la rivalité entre l’armée de terre, l’aviation et la marine est grande dans ces pays). Une grande partie de la population (pas seulement l’oligarchie) souhaitait le départ d’Allende. La question n’était donc pas de savoir si coup d’Etat il allait y avoir, ni même quand, mais comment les choses allaient se passer dans un des rares pays d’Amérique latine à avoir une longue tradition démocratique. Et c’est là que les choses dérapèrent. Si le coup d’Etat ne surprit personne, sa violence prit tout le monde au dépourvu. Fort d’un inébranlable soutien militaire et de celui d’une large partie de la population, la démonstration de force à laquelle devait se livrer la junte pendant les mois qui suivirent le 11 septembre paraît aujourd’hui inexplicable. Car c’est pendant ce court lapse de temps, dans le sillage de que ce qu’on a appelé plus tard « la caravana de la muerte », que toutes les personnes qui, de près ou de loin, avaient gravité dans l’entourage d’Allende furent arrêtées et exécutées dans des conditions atroces. Tout le monde se souvient de la fin du chanteur Victor Jara dont l’exécution fut précédée par l’amputation des mains. N’alla-t-on pas jusqu’à fusiller le chauffeur d’Allende. J’imagine que le même sort a été réservé à son majordome et à sa femme de ménage ! Plusieurs de ses collaborateurs les plus proches préférèrent le suicide à l’arrestation. Une fois cette période de folie sanguinaire passée, il y eut une certaine normalisation et de l’avis des chiliens avec qui j’ai parlé, à condition de ne pas se mêler de politique, la vie, au Chili, n’était pas plus terrible qu’ailleurs. Meilleure sans doute que dans le reste de l’Amérique latine.

 

  Chaque fois qu’à Santiago je suis passé devant le palais présidentiel, je me suis toujours posé cette question. Pourquoi tant de violence de la part de la junte (il ne faut pas oublier qu’au début Pinochet n’était pas tout seul) alors que le pouvoir lui était offert sur un plateau ? Il lui aurait suffi, comme elle le fit par la suite, d’exiler les principaux acteurs du gouvernement Allende, de faire preuve de la mansuétude des vainqueurs et aujourd’hui, peut-être, Pinochet jouirait-il de l’image positive qu’on réserve à un Castro ou à un Peron.

 

Je me suis aussi demandé souvent, en le regardant radoter à la télévision alors que la transition vers la démocratie s’était déroulée sans effusions de sang, pourquoi un homme aussi insignifiant que Pinochet, à la voix haut perchée de femelle hystérique, pouvait, à l’étranger (pas au Chili), déclancher une telle onde de haine. Ce fut un ami universitaire qui me donna des éléments de réponse alors que le vieux dictateur était retenu en Angleterre et que, selon un sondage, un chilien sur deux trouvait cette arrestation scandaleuse.

 

Ce que les gauches du monde entier reprochent au dictateur, m’expliqua mon ami, ce ne sont pas les morts, il a plutôt moins tué que d’autres, mais ce que les gauches ne peuvent lui pardonner c’est qu’il leur ait cassé leur jouet ce 11 septembre 1973. En effet, le Chili était devenu un laboratoire grandeur nature dans lequel toutes les utopies (étrangères pour la plupart) se devaient d’être expérimentées. Le jour du coup d’Etat, ce grand laboratoire fut fermé.

 

Si ce coup d’Etat en avait généré un autre, si, au moins, des partis d’opposition avaient organisé une lutte armée révolutionnaire, populaire, prolétarienne, comme cela se fait partout ailleurs, dans les dictatures politiquement correctes du moins,  on aurait fini par lui pardonner, au vieux général. Mais non. Tout semblait lui réussir. Le Chili devint le « dragon » de l’Amérique du Sud et une classe moyenne (nausée) commença à poindre. Comble de l’horreur, le vieux dictateur choisit d’organiser sa chute par voie…référendaire ! Or une transition dans le calme, sans ruisseaux de sang et montagnes de cadavres est une chose contre nature pour un gauchiste bien de gauche. D’ailleurs depuis, cette démocratie chilienne a toujours semblé émettre une odeur suspecte aux nez délicats de notre gauche caviar occidentale. Oui bien sûr, Alwin, Frei, Lagos, des démocrates oui…mais quand même… Il a fallu qu’une femme, socialiste, soit élue à la tête du pays, pour qu’enfin on se décide, dans nos médias, à montrer d’autres images du Chili que celles d’un avion bombardant le palais présidentiel un certain 11 septembre 1973.

 

03 décembre 2006

Les mouches

J’avais parcouru des milliers de kilomètres dans la région des lacs, visité des centaines de parcellas, englouti des almuerzos, des onces, des cenas, en compagnie de propriétaires, qui, bien souvent, avaient oublié où se trouvaient leurs parcellas, mais, jamais, n’hésitaient au moment de m’en donner le prix. Astronomique en général. Toujours en devises, souvent en dollars, parfois en Deutschemark (Beaucoup d’allemands dans la région. Non ! Pas ceux-là ! D’autres. Arrivés à la fin du dix-neuvième siècle). J’avais fini par atterrir aux confins du lac Llanquihue, au pied du volcan Osorno. Mon corredor de propiedades m’avait parlé de parcellas à vendre au bord du lac. Tout le pays semblait à vendre d’ailleurs ! Je m’arrêtai dans un « hostal » dont le patron me confirma l’existence d’une « pampita » située, « mas alla ». Il fit un mouvement désinvolte de la main vers l’est. Il s’excusa de ne pouvoir m’accompagner, des clients devaient arriver, des argentins, vous savez comment sont ces gens là, aucune notion de l’heure, si ça se trouve ils n’arriveront que demain, ou jamais, allez savoir avec les argentins ! Mais si je voulais bien revenir, il se ferait un plaisir de me montrer des terrains qu’il avait hérités de sa pauvre mère, que en paz descanse, et qui, eux, ne lui laisseraient aucun repos tant qu’ils ne les auraient pas vendus. Il avait un gros nez rouge (indicateur fiable d’une addiction certaine au Pisco sauer), qui vira au bleu lorsqu’il huma dans l’air limpide de cette fin d’après midi estivale l’odeur des dollars qui semblait se répandre dans mon sillage. Je continuai ma route, guidé par la silhouette imposante du volcan Osorno, éteint tout ce qu’il y a d’éteint, on vous le jure que jamais, en toda la vida, vous ne trouverez de volcan aussi éteint ! Les autres, là-bas, loin, loin, oui. Si que no. Ah, pour sûr. Ils sont en activité. Mais qui irait acheter une pampa dans ces coins désolés ? Je vous le demande don Esteban. Pour un caballero comme vous, c’est le long du lac et nulle part ailleurs. D’ailleurs, tenez, Michael Douglas a acheté un fundo dans le coin. Trente mille hectares. Trois millions de dollars. Isidoro Hartman, mon corredor de propiedades, aimait bien les chiffres ronds. Ce qu’il n’aimait pas c’était se déplacer dans le campo. A cause des tabanos, ces grosses mouches multicolores qui, en été, descendaient de la cordillère et fonçaient sur leurs victimes à sang chaud dans un bourdonnement furieux, avec une prédilection certaine pour les chevelures abondantes. Là, bien à l’abri, elles ouvraient grandes leurs bouches minuscules, plantaient leurs dents acérées dans le cuir chevelu  et suçaient goulûment le sang de leur hôte. C’était un peu douloureux, mais surtout très désagréable de sentir cette vie bourdonnante sur sa tête. Je finis par m’habituer à voir les gens marcher le long des routes, entourés d’un nuage de mouches dont ils essayaient de se défaire au moyen de branches arrachées aux genêts en fleur. Le patron de l’hostal au nez bicolore m’avait parlé d’une petite piste qu’il me faudrait prendre en quittant la route principale, piste au bout de laquelle je tomberais sur une propriété où l’on ne manquerait pas de me renseigner. Propriété était un bien grand mot pour désigner cet amas de cabanes délabrées qui constituaient le fundo « luna de miel » comme me l’annonçait un panneau cloué de guingois sur un portique rongé par la vermine. « Vacaciones de ensueno. Inolvidables ! Tarifas rebajadas ! » (Vacances de rêve. Inoubliables. Reductions). Les ruines semblaient désertes. Je descendis en direction de la plage où il me semblait déceler des signes de vie. Un jeune homme se baignait en compagnie de son chien. Le bête, un magnifique berger allemand, remarquant ma présence, nagea en direction du bord, puis, tout en s’ébrouant, se mit à courir dans ma direction. Pour une raison que j’ignore, les chiens inconnus me font toujours la fête. Celui-ci ne dérogea pas à la règle et ses pattes laissèrent de longues marques sablonneuses sur ma chemise et mon pantalon. Le maître, un superbe berger chilien, me fit signe tandis qu’il regagnait le bord. Comme il prenait pied sur le rivage, ma première impression se confirma, il était très beau. D’une beauté naturelle. Inconsciente. Très beau et… très nu. Je fis celui qui en a vu d’autres et le saluai courtoisement en évitant de le regarder ailleurs que dans les yeux. Les mouches suceuses, qui, jusqu’ici, m’avaient accompagnées depuis que j’avais quitté l’abri de la voiture, m’abandonnèrent un instant pour s’immerger dans les parties velues de mon interlocuteur, c'est-à-dire ses cheveux et ….cet autre endroit où tous les poils qui avaient refusé de pousser sur son torse semblaient s’être réfugiés. Tandis qu’il essayait  de protéger son entrejambe des deux mains en poussant des jurons douloureux, d’un geste implorant du menton, il m’indiqua « un jean » élimé qui pendait à quelques pas de là, accroché aux branches d’un chacai. Tout en installant, en quelques secousses nerveuses,  ses attributs à même la toile rugueuse, sans même songer à se retourner, il m’expliqua qu’il s’appelait Roberto, qu’il était le cuidador (gardien) du fundo à la dérive, que l’établissement était fermé depuis des années, au point qu’on ne se souvenait pas l’avoir jamais vu ouvert, qu’il n’était plus payé depuis des mois, que le tout était à vendre, si le cœur m’en disait. Non ? Tant mieux ! Parce qu’à la première grosse pluie, tout le terrain était envahi par les eaux. Oui, il connaissait la pampita à vendre qui m’intéressait.

16 novembre 2006

Baignade interdite

En attendant de pouvoir me lancer au Chili (dans le vide en l’occurrence), j’avais acheté une petite parcelle d’un hectare, au bord d’un lac aux eaux glaciales et perpétuellement agitées d’un ressac vicieux. Sur la petite plage de sable blanc, perdue entre les chacais (des épineux), une plaque de bronze scellée à un rocher rappelait aux rares passants qu’une demoiselle Iris était morte, là, noyée un jour de février 1964. Elle avait vingt ans. Sans doute venait-elle passer là ses vacances en famille, à moins que, jeune mariée, elle n’eût été en voyage de noce. Mais pourquoi venir mourir là, justement, au milieu de nulle part ? Dans les années soixante, toute cette région ne devait être qu’une pampa désolée. Pas de route. Juste une mauvaise piste qui serpentait le long du lac. Un suicide peut-être. Trompée par son tout jeune mari qui, à l’issu de la cérémonie à l’Eglise, s’était enfui avec la première demoiselle d’honneur, à moins que ce ne fût avec la premier venu,  elle avait marché pendant des heures sur la grève puis s’était immergée dans les flots déchaînés, portant encore sa robe blanche de mariée. A moins que la nuit de noce n’eût été le théâtre d’une de ces tragédies dont les auteurs sud-américains savent si bien se faire les hérauts : l’asunto du mari était resté désespérément pendiente, à moins qu’il ne se fût agi d’un asunto dérisoire, sans importance ou, au contraire d’un asunto, d’une dimension telle, que la jeune fille préféra, plutôt que d’y faire face, se lancer dans les eaux glacées du lac Llanquihue. Ou, de manière moins tragique, était-elle simplement morte d’hydrocution. Février, c’est l’été austral. Une barque de pêcheur les avait déposés sur ce rivage inhospitalier. Mais la vue était si belle ! Il y avait le père, un quinquagénaire velu, court sur pattes qui avait fait fortune dans la crotte de mouette, la mère, une petite femme insignifiante dont la lèvre supérieure s’ornait d’un fin duvet, la mère qui  dut être jolie dans sa jeunesse mais qui avait fini, comme toutes les jeunes filles, par ressembler à sa propre mère au point de ne plus très bien savoir qui elle était. Et puis, il y avait la fille qui, fort heureusement pour elle, ne ressemblait à aucun de ses géniteurs. De manière étrange, je ne réussis jamais à imaginer précisément son visage. Il s’articulait, un peu à la manière d’une toile de Dali, autour des chiffres composant l’année de sa naissance et de sa mort : 1944-1964 : les deux 9 pour l’ovale du visage et les yeux, les 1 pour le nez et la bouche, le 6 pour les cheveux… Je ne suis pas Dali, mais le résultat était assez étrange. Chiffres étrange, eux aussi, si on y pense. Le total de ceux composant l’année 1964 donne vingt, l’âge de la mort de la jeune fille. Si on additionne ceux de l’année de sa naissance on obtient 18, ce qui ne signifie absolument rien du tout. Etrange. On avait donc déballé les victuailles, bu, mangé, dans un silence sépulcral, une vie passée dans la merde d’oiseaux ne prédisposant pas spécialement aux grands épanchements. Puis, la jeune fille s’était élancée dans l’eau glacée. On connaît la suite.  Les parents avaient assisté impuissants au drame. On avait bien essayé d’envoyer au secours de la jeune fille, Lucho, le fidèle factotum qui suit immanquablement toute famille chilienne de la bourgeoisie dans  ses déplacements. Hélas, le malheureux, un simple d’esprit souffrant d’une malformation congénitale qui l’empêchait d’uriner debout, entré au service de la famille l’année de la grande grève (j’ignore laquelle, mais les chiliens ont tous une grande grève dans leur généalogie un peu à la manière des français qui ont tous un arrière grand-père qui a fait Verdun), le malheureux donc, poussé dans les flots par les parents hystériques, ne put faire mieux que de mourir noyé aux côtés de sa jeune maîtresse, la nature, décidément bien pingre dans son cas, ne l’ayant pas doté d’une vessie natatoire.  Lorsque j’étais enfant, au bord d’un autre lac, ma mère n’arrêtait pas de me le répéter : pas de bains dans les deux heures qui suivent un repas. Mais on sait comment fonctionnent les jeunes ! A peine échappés à l’étreinte parentale, ils n’ont d’autre hâte que de transgresser les interdits. Aujourd’hui les drogues, la délinquance. Autrefois, ces maudites deux heures où je devais contempler les gamins du voisinage bondir dans l’eau tandis que je m’écoutais digérer !

 

Evidemment le cénotaphe ne mentionnait rien de tel. Pas d’allusion à une noce tragique ou à une digestion écourtée. Il n’en demeurait pas moins qu’une jeune fille prénommée Iris était morte, quelque part, dans ces eaux tumultueuses à un âge où, d’habitude, on envisage tout juste l’éventualité de pouvoir commencer à vivre.

 

04 novembre 2006

Los asuntos pendientes

Les asuntos pendientes ! Un truc typiquement hispanique, au point que je ne trouve pas d’expression équivalente en français. Les affaires en cours, peut-être, si ce n’est que ce ne sont vraiment pas des affaires ou alors de mauvaises affaires et qu’elles ne suivent justement pas leur cours. Un asunto pourrait être une question, un problème, mais alors une question à laquelle il n’y aurait pas de réponse, un problème sans solution. Mais tout cela serait sans importance, si ces fichus asuntos n’étaient pas pendientes. En suspens. En souffrance. Une affaire suspendue dans le temps, souffrant mille morts, tandis qu’animée d’un mouvement de balancier, elle va de l’avant pour aussitôt revenir à son point de départ.  Imaginons un téléphérique qui s’arrêterait à mi-chemin, entre deux pylônes. A nos pieds, un gouffre de plusieurs centaines de mètres. C’est cela, un asunto pendiente.  C’est au Chili, aux portes de la Patagonie,  que j’avais découvert, il y a quelques années déjà, l’asunto pendiente. J’avais fait une demande de permis de travail (le vilain mot) afin de mettre en pratique un sens inné des affaires, hérité de plusieurs générations de capitaines d’industrie. Je me rendais toutes les semaines à la capitale dans le bureau idoine. Là, un fonctionnaire affable me recevait en s’exclamant invariablement, ahi tenemos a nuestro frances ! Je traduisais, naïvement, voilà notre français ! J’aurais du faire du mot à mot. On ne fait jamais assez de mot à mot, tant pis pour les faux amis. J’aurais du comprendre, nous tenons notre français ! J’aurais pu ajouter, par les couilles. Ils adorent ça, les couilles, les sud-américains ! C’était un petit homme tout en rondeur, au visage poupin surmonté d’une énorme paire de lunettes. Un hibou. Il faisait virevolter ses petites mains grassouillettes, m’assurant que tout allait pour le mieux, que las diligencias étaient en route, que tout n’était qu’une question de jours, de semaines, tout au plus, que bientôt j’aurai entre les mains le document tant convoité, celui qui m’ouvrirait les portes de l’eldorado patagon. Juste encore quelques…asuntos pendientes. Quelques années plus tard, alors que las diligencias s’étaient égarées, quelque part, dans les neiges éternelles andines et que los asuntos étaient plus pendientes que jamais, je réalisai, au vu de l’importance de la crise argentine, à quel désastre j’avais échappé. Si j’avais été autorisé à me livrer à une quelconque activité, c’eût été dans le secteur du tourisme que je l’eusse exercée et les seuls touristes qui fréquentaient cette partie du monde étaient justement… les argentins dont les économies avaient été confisquées et retenues prisonnières dans ce que, non sans un certain humour chargé d’autodérision, ils qualifiaient de coralito (un enclos où, d’habitude, on enferme les chevaux).

 

03 novembre 2006

Puiqu'il nous faut tous mourir un jour....

A Barcelone, les vieux travaillent encore, les bougres, dans de petits commerces, les musées, les kiosques à journaux et… à la plazza de toros monumental, où, une fois par semaine, ils endossent leurs uniformes élimés et, une lueur amusée dans les yeux, sous leurs casquettes trop grandes, s’occupent de vérifier les billets et de placer les aficionados en les interpellant joyeusement. Je suppose que la mort doit les saisir d’un coup, dans la rue ou, mieux encore, sur le sable de l’arène. Tandis que l’attelage composé de deux rosses fourbues les emporte, amarrés par les pieds, pour un dernier tour d’honneur, la foule, debout, les salue d’un « olé » retentissant.  Un espagnol me disait un jour…peu importe la manière dont tu as vécu, c’est la manière de mourir qui seule importe…

 

Quand, enfant, j’avais été envoyé à l’enterrement de l’oncle Luis, à Madrid, j’avais pensé que les policiers, placés à chaque croisement, saluaient le corbillard  parce que l’oncle Luis avait été un homme important. Durant l’almuerzo qui suivit l’enterrement, don Ramon, un ami du défunt qui ressemblait au général Alcazar de Tintin, me détrompa d’une voix éraillée, en un castillan grasseyant…no shaludan al hombrrrre que ha shido, shino al muerrrrte en que she ha buelto…(ils ne saluent  pas l’homme qu’il a été, mais le mort qu’il est devenu). Et le général Alcazar semblait réellement heureux pour mon oncle, car non seulement il était mort, mais bien mort. C'est-à-dire qu’une minute avant de mourir, il était encore vivant, mais vraiment vivant et non pas un mort en vie comme ces vieillards que l’on enterre de leur vivant, ou ces morts à crédit qui meurent un peu tous les jours, de maladie ou d’ennui, dans l’attente d’une peine capitale sans grand intérêt. Mon oncle Louis, lui, était mort en bonne santé, tué par son médecin. C’était à mourir de rire et je crus bien que le général Alcazar allait y passer…C’est que les vieux savent encore s’amuser, en Espagne ! Espagne où je compte donc bien m’installer dès que j’aurai réglé « uno o dos asuntos pendientes ».

 

05 octobre 2006

Dans la peau d'un vieux

Décidément, on veut la peau des vieux en France. Consterné, j’ai assisté hier soir à une émission de télévision dont le sujet était, les vieux doivent-ils laisser leur place aux jeunes ? Pour commencer, cela ne veut rien dire. Que veut-on ? Que les jeunes remplacent les vieux dans les maisons de retraite ? Qu’ils se substituent à eux dans la rue, puisque les SDF sont dans leur grande majorité des vieux ? On pourrait aussi comprendre, les jeunes veulent-ils devenir vieux plus rapidement ? On sait bien qu’ils ne le veulent pas, d’ailleurs pas même les vieux ne le veulent. Et pourtant, soixante pour cent du public répondit oui à la question. Cela me conforte dans mon opinion que la France est un pays de retraités en herbe. Evidemment, la question devait se comprendre ainsi : souhaitez-vous que les plus de quarante ans commettent un suicide collectif, disparaissent de la surface de la terre, soient engloutis par une tsunami sélectif,  pour que vous, les jeunes, puissiez vous asseoir dans leurs fauteuils directoriaux encore chauds, pour que vous, les jeunes, puissiez user vos petits culs sur les bancs de l’Assemblée Nationale plutôt que sur ceux de l’école où vous n’apprenez plus rien depuis longtemps, pour qu’à la télévision on ne voit plus que vos gueules boutonneuses, qu’on ne parle plus que de vous et de vos problèmes passionnants de jeunes, que s’y étalent vos états d’âme d’enfants gâtés,  pour qu’à l’Académie Française on n’entende désormais plus que votre parler au vocabulaire si riche, aux règles grammaticales si complexes, pour que dans les journaux ne s’expriment plus que vos opinions si originales et si diverses qu’avec les économies de papier réalisées, on verra la France à nouveau se couvrir de forêts impénétrables, bref, souhaitez-vous, qu’on ne respire, parle, mange,roule, vole, baise, plus que jeune ?

 

Pour animer le débat, une espèce de pitbull déguisé en caniche. On sentait bien qu’il en voulait aux vieux d’avoir du attendre d’avoir vingt cinq ans pour animer sa première émission de télévision. D’abord un reportage, qui, nous avertit-il, avec son sourire bi-fluoré parfumé à la fleur de cactus, se voulait un rien provocateur. Des vieux se voyaient insultés, de manière grossière, avec une violence verbale rare, par de faux policiers. Je ne serais pas étonné que, depuis, des commissariats de quartiers aient été incendiés par des hordes de vieillards. La voix off du commentateur (quel âge mental pouvait-il avoir ?) précisait… ils sont partout, occupent les meilleurs places, vivent dans les plus belles maisons, se remarient avec des jeunesses de vingt ans, roulent en Ferrari, nous pourrissent la vie avec leurs retraites faramineuses… On devrait condamner pareil imbécile, à passer une semaine dans une maison de retraite. Il ne tiendrait probablement pas un jour, ni même une heure. Cela m’a fortement fait songer à la propagande utilisée par les nazis pour préparer le bon peuple allemand à la Shoah. Le même vocabulaire : ils sont partout, on ne voit qu’eux, ils occupent les meilleurs postes, leurs matelas sont bourrés de billets de banque, ils nous volent nos femmes. De toute façon il avait tout faux le pitbull. D’abord les accusés : une brochette d’octogénaires dont le seul crime était d’être encore en vie. D’ailleurs, l’un d’eux, l’increvable Pierre Bellemare, s’en excusa. Du coté du cœur ça n’allait pas très fort. Quant à ses intestins, mieux valait n’en pas parler. On sentait qu’il quémandait l’indulgence de la partie adverse composée de faux jeunes qui n’avaient pas encore compris qu’aux yeux des vrais jeunes, ils étaient déjà vieux. Justement, l’une d’entre eux, une pasionaria jeuniste et quinquagénaire, expliqua que ces malheureux vieillards n’étaient pas les vrais adversaires. Ceux dont on voulait la peau, ceux qu’on souhaitait voir les tripes à l’air, de belles tripes encore bien entières contrairement à celles de l’ancien animateur télé, ceux qu’on souhaitait voir mordre la poussière de leur dentition impeccable étaient les baby-boomers aujourd’hui âgés de quarante à cinquante ans. Le pitbull était aux anges. Il n’en espérait pas tant. Il bondissait d’un côté à l’autre tandis que le public réclamait du sang et des têtes. La sienne aussi probablement, mais un pitbull est trop stupide pour sentir ces choses là. Dans le même temps que la pasionaria réclamait l’élimination des quadras quinquas, elle fustigeait le poids des retraites sans même se rendre compte que si les retraites pesaient si lourdement sur les comptes de la nation, c’était justement, parce qu’anticipant ses désirs, on utilisait l’arme de la mise à la retraite anticipée de manière trop massive. Je rappelle que dans la classe d’âge des cinquante-soixante ans, il n’y a plus que trente pour cent d’actifs en France, une situation unique en Europe ! Désireuse, sans doute, de s’enfoncer totalement dans le ridicule, elle termina son réquisitoire en s’attaquant au monde politique. Que des vieux ! Regardez, continuait-elle, l’alternative qu’on nous propose en France pour les prochaines présidentielles : Ségolène Royal ou Nicolas Sarkozy ! Encore des vieux, alors qu’en Angleterre on n’hésite pas à élire des jeunes comme Tony Blair ! Il ne se trouva personne dans l’assistance pour dire que Blair, Royal ou Sarkozy avaient exactement le même âge !

 

Conclusion : je recommande aux baby-boomers d’émigrer en masse vers la perfide Albion, on y vieillit mieux qu’en France !

 

 

07 septembre 2006

Décollage

Je me souviens avec nostalgie de temps lointains où voyager en avion était encore un plaisir. Plaisir à l’évocation de la destination, mais surtout plaisir de voyager dans les airs.

En ce mercredi matin de la fin de l’hiver austral, quand l’humidité régnant en maîtresse a fini par s’approprier des ultimes recoins du corps, je laisse couler sur ma peau l’eau brûlante de la douche, en songeant que la prochaine fois que je pourrai jouir de semblable luxe je serai plus vieux de deux jours, à vingt mille kilomètres de là, dans cette ville où Catalogne et Castille s’affrontent non point au son du canon, mais à celui de leurs langues que rien ne distingue aux oreilles du profane. Moi qui parle l’une, ne comprenant pas toujours que l’on me répond dans l’autre, j’y perds parfois mon latin. Deux heures de taxi brousse et trois heures d’avion  plus tard, je me retrouve à l’aéroport de Papeete. Curieux endroit qui vit au gré des décalages horaires et qui ne sort de sa torpeur diurne que pour s’animer vers dix heures du soir à l’arrivée du premier vol international. Brusquement la foule des passagers envahit l’aérogare tandis que les boutiques et les comptoirs des compagnies aériennes lèvent leurs volets métalliques. La folie dure jusque vers cinq heures du matin. Puis tout retombe dans une léthargie profonde jusqu’à la nuit suivante.

Je me retrouve au milieu d’une foule hystérique. Hurlements stridents de femmes auxquelles on arrache leurs parfums et leurs produits de beauté. Cris d’enfants privés de leurs peluches. Jurons de mâles dépouillés de leurs briquets. Des hôtesses passent et repassent dans la foule contenue par des barrières métalliques et vérifient encore et toujours les passeports. Les hauts parleurs crachent un flot de paroles inintelligibles. On se croirait dans  « les vacances de monsieur Hulot ». Je regarde avec envie les passagers de first et de business passer devant tout le monde. Avant mes revers de fortune j’étais l’un des leurs. Aujourd’hui je macère au milieu de la foule en délire, pressé contre le dos du passager précédent et dans mon cou, le souffle brûlant de celui qui me suit. La prochaine étape, ce sera la soupe populaire.

Charmant équipage que celui de l’Airbus A340 flambant neuf d’Air Tahiti Nui, la compagnie à la fleur de tiaré. Jeunes gens à peine sortis de l’adolescence, ils arborent des tenues de grooms. Ils plaisantent avec les passagers en éclatant de petits rires hauts perchés. Rarement vu un personnel aussi attentionné. Je me sens un peu moins pauvre.

A l’escale de Los Angeles (Lax pour les intimes), juste le temps de faire les formalités d’immigration (toutes les formalités, comme si nous devions y passer les vingt prochaines années), quatre jeunes américains embarquent et prennent place dans la rangée du milieu située derrière moi. Ils sont ivres.  Ils parlent haut et rient fort. Des rires idiots de ceux qui se croient les maîtres du monde Les annonces faites en tahitien les déconcertent. L’un d’entre eux demande… What kind of fucking language is that?...La réponse d’un autre…It’s fucking french !...  

 

Peu de temps après le décollage un incident éclate. L’un des américains accompagne la musique diffusée par son MP3 en hurlant d’une voix de fausset. Une dame embarquée à Papeete,  épuisée par sa nuit de voyage, lui demande gentiment, en français, de faire moins de bruit. Elle précise, je suis fatiguée. Le jeune américain condescend à retirer ses écouteurs et lui accorde une attention distraite, un rictus mauvais aux lèvres. Puis il singe la femme, en essayant de reproduire phonétiquement ses paroles. Il répète fatiguey en éclatant de rire, bientôt suivi par ses comparses. La dame regagne sa place. L’olibrius reprend son récital en chantant à tue tête, puis s’interrompt pour demander grossièrement à boire à l’un des stewards, en le saisissant, sans façon, par le bras alors qu’il passe dans le couloir.. Le garçon, décontenancé, lui répond avec diplomatie qu’on ne sert plus d’alcool à cette heure. Quelle heure est-il au juste, alors que nous sautons d’un fuseau horaire à l’autre ? L’américain jure. De la vapeur me sort des oreilles. C’en est trop. Je me lève et, en anglais cette fois, admoneste le malotru, en insistant particulièrement sur le fait qu’appartenant à une nation qui impose au reste du monde des mesures de sécurité particulièrement contraignantes, il devrait, par un comportement irréprochable, montrer l’exemple au reste des passagers. Le jeune tahitien me lance un regard reconnaissant.  Un instant désarçonné, l’américain me répond d’une voix geignarde que tout ce qu’il demande c’est à boire, puis il me dit tout le bien qu’il pense de la France et des français. Lui montrant alors la forêt de visages (tous tricolores) tournés vers nous (le ton était monté d’un cran et il m’avait semblé entendre, surmontant le bruit des réacteurs, retentir les premières notes de la marseillaise),  je lui rétorque…Faites attention, l’ennemi vous entoure !... Je ne sais si ce fut cela ou la « booze » ingurgitée avant et après le départ, mais l’américain ronchonna encore un peu, puis finit par s’endormir.