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02 juillet 2007

Hommage à Raphaël Juldé.

En rentrant d’un voyage accompli dans une île encore un peu plus perdue que celle où j’habite d’habitude, j’allumai mon vieil ordinateur (il faudra que je songe un jour à me débarrasser de cette machine démoniaque pour abandonner définitivement cet univers virtuel malsain et me contenter d’une réalité tout aussi malsaine mais, pour le moins, tangible), victime de ce picotement habituel qui trahit ma crainte absurde de ne pas voir l’engin se remettre en route après une trop longue interruption possiblement fatale à l’un de ses incompréhensibles organes et me connectai sur internet. J’ouvris ma page figée à la date du 29 avril et cliquai sur les sites (je sais, ce ne sont pas des sites mais c’est pour éviter la répétition du mot page) de mon cyberespace, les seuls que je consulte encore, sans doute y en a-t-il de meilleurs, mais comme il y en a certainement de bien pires, je m’épargne la peine d’aller les consulter. De surcroît, la moitié des titulaires de ces blogs ayant jeté l’éponge, la tâche est de plus en plus légère. Je voulus ouvrir le journal de Raphaël Juldé, ouvrage pour lequel j’ai une « aficion » proche du fanatisme et là, l’auteur, en compagnie d’une tête de mort, m’expliqua, pas à moi seulement, mais à moi aussi, que décidément non, ce n’était plus possible, la bêtise des uns, la susceptibilité des autres, le poussaient à abandonner la mise en ligne de son journal. La surprise d’abord, le désarroi ensuite, le désespoir enfin, me firent lâcher un vagissement lugubre. L’intérieur de ma bouche fut brusquement asséché tandis que, concomitamment, une onde fielleuse l’envahissait. C’est possible, je vous assure ! Sous l’effet de l’indignation,  mon scrotum se contracta douloureusement.  Mon cœur marqua un coup d’arrêt. Je crus que j’allai faire un AVC comme ce pauvre Chirac. Cela ne se pouvait ! Pas lui ! J’attendis quelques jours, habitué au caractère lunatique des blogueurs de renom, qui annoncent, urbi et orbi, que, hic et nunc, ils arrêtent leur blog, que plus jamais, sous aucun motif, pas même si Bill Gates, craignant à Wall Street une chute vertigineuse du titre  Microsoft, le leur demandait en personne, ils n’écriront, de leur vie, un mot de plus. En général, on les voit réapparaître deux jours plus tard. Mais pas Raphaël ! Et pourtant ! L’ai-je envié de pouvoir décrire avec le talent que nous lui reconnaissons tous et cette minutie qui ne laisse dans l’ombre aucun détail, son quotidien qui avait fini par se fondre dans le mien. Pas un jour sans que je me dise, mais enfin, il va quand même finir par lui arriver quelque chose à ce garçon, il va passer son permis de conduire, faire un voyage en Ouzbékistan, finir son roman, être publié, recevoir le Goncourt, sa voisine du dessus va passer à travers le plafond et atterrir sur son lit, le début d’une belle et grande idylle, ou bien, ne soyons pas trop exigeant, ses toilettes vont se boucher, le scrumble (je ne sais foutrement pas ce que c’est. Une mangeoire électronique ?)  du lycée où il travaille va « disfonctionner », ce phénomène rarissime provoquant une vague de manifestations estudiantines sans précédent dans tout le pays, manifestations dont Raphaël prendra la tête, il sera reçu à l’Élysée, nommé ministre…. Mais non ! Il n’arrive jamais rien à Raphaël ! Et c’est là que l’on touche à l’essence même du journal intime ! N’importe qui est fichu de raconter un détournement d’avion, un tsunami, un naufrage, mais être capable de captiver l’attention du lecteur en l’absence de tout évènement, absence que vous et moi serions bien incapables de décrire, là, oui, là ou justement il n’y a rien, c’est une autre paire de manche ! Alors moi, tous les jours je me connectais, en me disant, aujourd’hui,  AUJOURD’HUI et pas au jour d’aujourd’hui qui est une abominable perversion linguistique mise au goût du jour par je ne sais quel « People » décérébré puisque justement aujourd’hui signifie en ce jour, donc au jour d’aujourd’hui signifierait, si cela a un sens, au jour de ce jour, donc je me disais, aujourd’hui, il va enfin se passer quelque chose et de fait, il se passait tous les jours quelque chose sans que ces choses prissent réellement l’apparence de quelque chose en particulier. Ce n’était plus un journal mais un jeu de piste. Je finissais par rêver de Raphaël Juldé, par me transformer en Raphaël Juldé. Bien mieux que second life où j’erre depuis des semaines sur une île étrange, nu et sans zizi (si quelqu’un pouvait m’expliquer comment fonctionne ce machin…second life, pas le zizi !). Bref, fidèle lecteur de ce journal depuis plusieurs années, j’étais dans l’expectative, j’attendais je ne sais quoi et c’était cette ignorance même qui me maintenait justement en haleine. Le syndrome du « désert des tartares ». Il m’est un jour arrivé de partir en montagne. Je fus surpris par la pluie, un faux pas sur le terrain rendu glissant, j’avais roulé dans l’abîme, miraculeusement freiné dans ma chute par quelques frêles arbustes. Tandis que, en haillons,  le corps lacéré par les roches, je me hissai péniblement le long de la pente, je ne songeai qu’à une chose, je ne voulais pas mourir sans connaître la suite…des aventures de Raphaël Juldé ! C’est la vérité ! En ce moment, j’ai une pensée très peu charitable pour toutes ces personnes, qui doivent vraiment n’être personne et désireuses de le rester, qui m’ont privé de ma lecture favorite en acculant son auteur à la fermeture de son site par d’incessantes jérémiades. J’ignore qui est Raphaël, mais son écriture ne traduit nulle méchanceté ni acrimonie. Tout juste un peu d’ironie et beaucoup d’humour dont la principale victime est lui-même, me semble-t-il. Alors qu’il parle de telle ou telle personne dont le lecteur moyen ignore jusqu’à l’existence, franchement, il n’y a pas de quoi en faire un drame. Après tout, on ne peut contrôler ni son image ni la pensée des gens, alors autant les laisser s’exprimer ! Voilà, si Raphaël me lit un jour, ce dont je doute, mon blog étant très loin d’avoir la notoriété du sien, qu’il sache que j’ai passé d’excellents moments à le lire, que personne ne lui en voudra s’il songe à remettre son journal en ligne (peut-être qu’en transférant son journal en un lieu imaginaire à la manière de Swift…Raphaël chez les lilliputes ?) et qu’en attendant, je lui souhaite bon vent pour sa carrière littéraire.

29 avril 2007

Rencontre du troisième type

Quand, par téléphone, j’avais informé Jean de la présence, à nos côtés, de Peter, pour la durée du voyage, il n’avait pas bronché. Un peu quand même, mais c’était entièrement de ma faute.  Je dus lui faire une présentation des faits, d’une telle désinvolture, où Peter semblait tombé du ciel, parachuté par Dieu le père…Ouais, il y a un mec qui insiste pour venir avec nous…que Jean me demanda, avec un rien d’inquiétude dans la voix…Tu le connais un peu, quand même ?...Mais là, à Roissy, en attendant que les passagers du vol de la Bristish Airways en provenance de Londres franchissent la porte  pour débouler dans le hall d’arrivée, je me sentis me dégonfler comme une baudruche. J’en venais à espérer que Jean eût manqué son avion et que nous fussions obligés de partir sans lui. Evidemment, ça ferait un drame, mais un drame à venir, à mon retour et, avec un peu de chance, je ne reviendrais jamais. Sinon,  j’avais quand même un mois pour me préparer à affronter sa déception. Parce que là, le drame était imminent. Du coin de l’œil j’observai Peter. Comme chez tous les rouquins très blancs, cet après-midi ensoleillé passé sur les bords de la Seine avait laissé sur son visage et ses bras des stigmates incandescents : Peter n’était pas rouge, il était en feu ! L’excitation provoquée par l’imminence du départ et de la rencontre avec cet ami d’enfance dont je lui rebattais les oreilles depuis des mois, n’arrangeait rien à son coloris. Et puis, il était si grand, si gauche, si roux,  si déplacé en un mot ! Bon, d’accord, un sacré marin, un type bien aussi,  mais ça on s’en fichait pour l’instant. Cette voix aussi. Dieu du ciel cette voix ! En plus il s’en servait à tort et à travers en s’adressant au premier venu comme si de rien n’était. Non, non. Ces deux là allaient se détester, à peine auraient-ils posé leur regard l’un sur l’autre. Le voyage allait être un désastre. On ne ferait sûrement pas l’économie d’une tragédie. Il faudrait les rapatrier dans des avions séparés, immobilisés par des camisoles de force.  Je me sentis physiquement mal. Une bouffée de chaleur me monta à la tête tandis qu’une nausée croissante s’emparait de moi. Je me mis à transpirer. Fuir ! Oui, c’était cela ! Il me fallait fuir et les laisser se débrouiller sans moi. En gesticulant vers le point le plus éloigné du hall, je bafouillai d’une voix rauque de corbeau tuberculeux…Faut que j’aille aux toilettes, de toute urgence. Attends-moi là, avec Jean… Je me fondis dans la foule particulièrement dense en ce début de soirée. Pas pour longtemps. On me tira par le pan de ma chemise. Encore Peter…Il a l’air de quoi ton copain…Je réfléchis un instant…Je ne me rappelle plus…Hein ?...Ah, si. Il ressemble à Jacques Dutronc…Jacques Dutronc ? Quelle plaisanterie ! Jean ressemblait à un gros hanneton. Il était tout en rondeurs et depuis sa quinzième année portait, à toute heure du jour et de la nuit, des Ray Ban de pilote. Hanneton, ça m’était venu comme ça. Il aimait aussi les longs manteaux de couleur brune. Hanneton, Jean n’avait rien contre, lui que tous ses intimes surnommaient Glouglou pour sa plastique de scaphandrier. Mais, je ne pouvais quand même pas dire à Peter…Mate un mec qui ressemble à un scaphandrier ou à un gros hanneton. Au choix… Je profitai du maelström provoqué par l’arrivée des passagers du vol en provenance de New Delhi, pour m’immerger au milieu des saris et des turbans. Je me laissai entraîner par le flot en faisant semblant de chercher quelqu’un. Un groom portant l’uniforme de quelque palace parisien, forçant la presse, son petit chapeau incliné sur le front de manière canaille, s’approcha de moi, trompé, sans doute, par mon teint hâlé…Misteur Par, heu, Pradesh ?...Il releva la tête de sa petite ardoise maladroitement gribouillée et me dédia un sourire chargé d’expectative. Tout en songeant que ce garçon ne devait pas se mettre que des suppositoires dans le cul (et pourtant, je n’avais vraiment pas le cœur à ça), je fus un instant tenté de le suivre. Mais un gros indou huileux et suant s’interposa…I am mister Pradesh !... Le sourire du petit groom vint mourir à mes pieds. A nouveau je fus happé par le flot. Je finis par me retrouver dehors, bien que le mot dehors ne convînt  pas précisément à cet environnement de béton et de verre. Je crois me souvenir que l’aéroport de Roissy avait été inauguré quelques mois plus tôt. Il ne s’agissait encore que de ce terminal de forme circulaire où l’on finissait invariablement par se perdre, sans jamais bien savoir combien de fois on en avait fait le tour. Deux grands gaillards essayaient d’introduire une confortable mama, que je me plus à imaginer sicilienne, dans une voiture minuscule. Une montagne de bagages espérait le même sort sur le trottoir. Le conducteur d’un bus rempli de passagers au regard vide actionna le klaxon, sans conviction. La mama, encastrée à l’arrière de la minuscule automobile, se mit à gesticuler de manière obscène en direction du bus. Des policiers s’approchèrent d’un pas nonchalant. Un peu plus loin,  un homme minuscule monta dans une confortable limousine, véritable paquebot terrestre qui démarra dans le feulement de son moteur douze cylindres et le chuintement de ses pneus neufs. La mama disparaissait à présent sous les sacs et les valises entassés,  sans ménagement, par les deux gaillards terriblement semblables (des jumeaux ?). Les policiers avaient encore ralenti le pas comme si cette scène d’une misère sans grandeur leur était trop familière pour qu’ils pussent intervenir sans avoir l’impression de se tirer une balle dans le pied. Un mur de japonais, remorqué par un guide surmonté d’un parapluie fermé, me masqua la scène. Lorsqu’il fut passé, la petite voiture avait disparu. Ne restait sur le trottoir qu’une chaussure de femme déformée au talon cassé. J’ai toujours été fasciné par cette faculté, que nous avions, d’être capables, au milieu de la cohue la plus aléatoire, d’établir un semblant d’ordre tout en parvenant à en extraire une scène absurde et insignifiante dont nous nous souviendrions des années plus tard. Je rentrai dans le terminal. Le rouquin et le hanneton avaient fini par se trouver. Jean avait maigri. Grandi aussi. Nous devions avoir la même taille à présent. Je ne sais pas pourquoi, mais cela me déplut. J’aimais à me le rappeler petit et gros. Déjà qu’il était plus intelligent que moi, si en plus il se mettait à devenir beau…  Il avait finalement un petit quelque chose de Dutronc, en dehors des lunettes. Le sourire et cette masse de cheveux qui lui recouvrait complètement l’oeil droit. Ses rondeurs avaient fondu sous son T-shirt frappé aux armes de son école. La pratique de l’aviron, m’expliqua-t-il, plus tard. Forcément, en Angleterre… Peter et lui parlaient en anglais quand je les rejoignis. Une discussion animée sur les mérites comparés de la Migros et de Harrod’s. Finalement, ils allaient sûrement s’entendre.  J’échangeai avec Jean un virile shake-hand (à l’époque, les garçons ne s’embrassaient pas sur la joue en public, ni dans l’intimité, du reste) et, de manière fort inutile, les présentai l’un à l’autre, très heureux, brusquement, qu’ils fussent mes amis.

24 avril 2007

Les buveurs de coca

Je ne me rappelle plus exactement comment nous tuâmes cet interminable après-midi parisien. Evidemment, un 14 juillet tout était fermé. Après avoir laissé nos bagages à la consigne de la gare de Lyon, nous dûmes traîner sur les quais. C’était une journée magnifique. Magnifique et chaude. Nous bûmes  des litres de coca avec de la glace et une rondelle de citron à cheval sur le rebord du verre. Pour moi, le coca était la boisson de voyage par excellence. Disponible dans les coins les plus reculés de la planète, quand même l’eau minérale venait à manquer, c’était aussi un remède efficace contre les problèmes digestifs, indissociables des incursions d’un estomac occidental au sud du tropique du Cancer. Le reste de l’année, je buvais de l’eau. De toute façon, depuis que Peter était entré dans ma vie (juste dans ma vie) en la sauvant et qu’il avait décidé également de sauver mes finances en m’associant à sa Migrosmania, le choix en matière de boissons s’était tragiquement restreint. Non seulement la Migros proposait ses propres produits à des prix inférieurs de cinquante pour cent à ceux du marché, mais, en outre, son propriétaire, un calviniste des plus austères, s’était assigné la mission de sauver les masses populaires de l’abrutissement dans lequel les plongeait l’absorption de boissons alcoolisées et, puisqu’on y était, il se proposait également de les soustraire au plaisir impie provoqué par la caresse lubrique de millions de bulles sur des millions de palais assoiffés en ne proposant à la vente, outre une eau des plus plates, que des jus de carottes, betteraves et autres légumes indigestes dont je retrouvai quelques exemplaires (intacts), vingt ans plus tard,  dans un recoin poussiéreux de la cave. La mémoire est chose étrange. En commençant cette page, je me proposais d’expédier ce lointain après-midi de juillet en quelques mots : nous nous promenâmes le long des quais. Un point c’est tout. Puis vint le souvenir de cette soif inextinguible qui nous poursuivit tout au long de ce court intermède parisien. Et cette histoire de gentils garçons buveurs d’eau (ou de coca) est venue se télescoper chronologiquement avec une réflexion d’Olivier sur MSN. Il était en train de me parler du dernier ouvrage de Renaud Camus et de sa vie sexuelle agitée qui connut un pic d’activité au milieu des années soixante-dix, la période où se situe mon misérable récit. Trois mille hommes à son actif (moi, je me serais arrêté de compter au bout du millième) ! Sur le ton de l’autodérision, je lui écrivis qu’en ce qui me concernait ce serait plutôt trois. Olivier me répondit au moyen d’un rigolard  se tordant sur le sol (je hais ce machin), ajoutant que j’avais sûrement du manquer des occasions en ces temps de frénésie sexuelle. Après lui avoir souhaité bonne nuit, je me mis à réfléchir. Avais-je réellement manqué des occasions ? Le petit séminaire ? N’en parlons pas. C’était déjà tout un drame de laisser tomber un crayon, alors, à moins d’être suicidaire…Mais à l’université de Genève, je jouissais d’une liberté absolue. Alors ? Mes camarades d’étude ? Je les passai avidement en revue (nous n’étions pas plus d’une trentaine) à la recherche de l’occasion manquée. Non, franchement, je ne voyais pas. Beaucoup plus âgés que moi (en Suisse, à l’époque, dans une situation de manque chronique de main d’œuvre, les chasseurs de tête faisaient le pied de grue devant les lycées pour mettre la main sur les bacheliers à peine leur maturité obtenue. Plus tard, aux abords de la trentaine, certains d’entre eux, en manque de nourritures intellectuelles, venaient s’inscrire à l’université), la plupart de mes camarades vivait déjà en couple (un homme, une femme, quoi). En première année, il y eut bien ce petit tessinois (je dis petit car il était petit de taille, mais  devait bien avoir trente ans) aux yeux de velours et à la croupe rebondie. Une vraie chienne qui me tournait autour. Il avait un cheveu sur la langue et comme c’était un cheveu italien, le résultat était assez  poilant. Toutefois, il était agréable à regarder. Tandis qu’assis à côté de moi au dernier rang, il feignait de s’intéresser à mes notes en me susurrant des obscénités, je tentais de me concentrer sur le discours de l’éminent professeur L*** , au savoir immense, aux publications pléthoriques, dont le visage dénotant une ascèse rigoureuse et une vertu sans faille, se braquait immanquablement dans ma direction, avec la bonhomie réservée aux très jeunes disciples, à la fin de chacune de ses phrases chargées d’un sens dont la profondeur ne serait accessible à nos intelligences en devenir que bien après la fin du cours. Pénétré de l’honneur qui m’était fait, je hochais la tête avec gravité ne sachant plus très bien si ce hochement approbateur s’adressait aux propos du professeur L*** ou aux propositions licencieuses du petit tessinois. Parfois, mon attention chancelante me faisait quitter le droit chemin et je me plaisais à me l’imaginer nu (le tessinois, pas le professeur), gigotant comme un possédé sur sa peau de guanaco (m’en avait-il parlé de cette peau de guanaco !) avec un résultat des plus probants. Toutefois je n’arrivais pas  à me décider à céder au chant des sirènes, en l’occurrence une visite à son appartement pour en admirer la sublime vue sur la rade de Genève. Il y avait son côté mièvre, presque loukoumesque. Ensuite, son outrancière homosexualité parfaitement assumée qui faisait dire à mes camarades…Esteban, attention à ton petit cul…ce à quoi le tessinois répondait, sans gêne aucune…fé plouto por lé mien qué fou faire dou foufi…En fait, on ne comprenait pas grand-chose à ce qu’il racontait. Moi, je jouais au petit mâle moqueur, large d’idées et étroit de cul. D’ailleurs c’est bien ce que je faisais : je me jouais de Massimo (tel était son nom) tout en jouant avec l’idée de finir un jour sur sa foutue peau de guanaco. Comme je mettais un peu trop de temps, à son goût, pour me décider, il cessa de s’intéresser à moi et finit par ne plus du tout venir aux cours. A croire qu’il ne s’y était inscrit que pour venir y faire ses emplettes. Donc, exit le tessinois linguistiquement chevelu. Soyons bon prince, allez, hop, une occasion de perdue. Evidemment, le monde ne s’arrêtait pas aux grilles de l’université. Genève, sans être une mégapole, était tout de même une grande ville. Oui, mais voilà, une grande ville calviniste. Impossible de trouver, un bar, un café ou un restaurant ouvert après huit heures du soir. Riad, à coté de Genève, ressemblait à un luna park. En outre, pour simplifier les choses, j’habitais en rase campagne, à une quinzaine de kilomètres de la cité de Calvin.  La chose la plus amusante qui m’arriva, dans cette ville, fut d’aller voir au cinéma les Mille et une nuits de Pasolini. C’était l’après-midi et j’avais deux heures à tuer. Le film était déjà depuis un certain temps à l’affiche, aussi me retrouvai-je seul, dans l’immense salle, en compagnie d’une dame d’un certain âge, assise à quelques rangées devant moi. A chaque fois que la caméra montrait, en gros plan, le sexe d’un garçon, artistiquement lové au centre de sa toison pubienne, dans le but évident, pour le metteur en scène, d’obtenir un effet dramatique d’un érotisme à peine soutenable, la dame éclatait d’un rire hystérique tonitruant en se donnant de grandes claques sur les cuisses. Comme il y avait quand même un nombre assez important de scènes dénudées dans ce film, au bout du deuxième ou troisième sexe servi sur son lit de poils, gagné par l’hilarité de ma compagne inconnue, je me tordais sur mon siège en proie au fou rire le plus incontrôlable qui se puisse imaginer. Se prévalant de ce renfort inattendu, la dame se tournait à présent vers moi pour s’esclaffer dans le clair obscur de cette salle de cinéma déserte. Je crus bien, un instant, qu’elle allait faire une attaque lors de la scène de la castration. Le rire se transforma en un long râle syncopé et je me demandai s’il ne valait pas mieux interrompre la projection.  Sinon, Genève, question distractions, ça craignait dans les années septante ! Evidemment, j’aurais pu relancer Massimo (j’avais son adresse) et de fil en aiguille accroître le champ de mes fréquentations, mais les choses se passèrent autrement. Jaja (femme mariée, un enfant, malheureuse en ménage, certes, mais femme quand même) et Peter (buveur hétérosexuel de jus de betterave, Migrosmaniaque) devinrent mes grands amis et infléchirent sans doute le cours de ma vie (sexuelle, en tout cas). Jaja organisait chez elle de petits dîners familiaux très BCBG où ne se croisaient que des couples mariés et Peter, fort de son patronyme, m’introduisit dans une société fort huppée, mais (hélas ?) fort peu dépravée, ou, au cours de rallies, au milieu d’une débauche de jus de fruits et de canapés au saumon, au son du dernier succès de Sardou, des unions mûrement soupesées (chiffre d’affaire, patrimoine immobilier, portefeuille de titres) s’ébauchaient. Alors, qu’on ne vienne pas me parler d’occasions manquées ! Tout au plus, participai-je sur le Léman à des régates interdites au commun des mortels, ce qui me permit de parfaire mes connaissances en matière nautique. Mais tout de même ! Rétrospectivement, je me dis que si je m’étais lié d’amitié avec de jeunes dépravés comme Massimo et non avec ces deux monolithes de vertu calviniste que furent Peter et Jaja (il faut tout de même nuancer, Peter adorait s’exhiber à poil et Jaja finit par me violer dans un sordide hôtel de passe niçois), j’aurais certainement eu de nombreuses occasions (j’étais loin d’être repoussant) et au milieu de toutes ses occasions, j’aurais certainement fait la rencontre que beaucoup firent, à cette époque, avec la maladie qui devait les tuer quelques années plus tard. Ca rend brusquement ces occasions manquées beaucoup moins regrettables. Finalement l’hétéro roux et le pédé brun, éclusant leur coca en s’écrasant le nez contre la rondelle de citron à la terrasse d’un café parisien, ne formaient pas une si mauvaise paire que ça, en cette chaude fin d’après-midi du 14 juillet de l’an 1975.

 

 

 

22 avril 2007

Du Toblérone dans le nasi goreng

Le 14 juillet 1975, je ne sais plus qui nous déposa à la gare de Cornavin (Genève). Cornavin. Drôle de nom pour une gare. Chaque fois que je l’entends, je pense à Tintin.   Tandis que nous faisions la queue pour acheter notre billet de train, je songeai que ce voyage m’échappait totalement. Peter était un hyperactif. Il ne pouvait tout simplement pas passer au second plan et se laisser vivre en laissant, au passage, vivre les autres. D’habitude, cela m’allait très bien. Mais, pour un voyage c’était autre chose. La seule règle à laquelle j’acceptais de me plier était celle de l’improvisation la plus absolue. Un billet d’avion pour la destination la plus lointaine possible, quelques points de chute, de l’argent et vogue la galère. Jusqu’ici, cela ne m’avait pas si mal réussi que cela. Jean partageait mon point de vue. Pour Peter, c’était tout simplement une hérésie. D’abord il y avait les gens. Ces gens merveilleux que nous allions rencontrer, qui ne semblaient  exister que pour nous rencontrer. Peter était d’avis que, pour être certain de ne pas tomber en panne de gens comme on tombe en panne d’essence, il fallait en faire provision avant de partir. Personnellement, les gens, je m’en fichais. Déjà que je ne connaissais pas mes voisins du bord du lac et n’avais nulle intention de les faire sortir de leur anonymat dans les cinquante années à venir, je ne voyais vraiment aucune raison de me soucier de connaître des gens vivant à dix mille kilomètres de là. De toute façon, à vingt ans, je nourrissais à l’égard du genre humain l’optimisme d’un Orwell. La bêtise régnait en maîtresse sur tous les continents, à moins que je ne fusse, moi, d’une bêtise telle que la lumineuse intelligence de mes contemporains m’échappât totalement. Les deux options restent ouvertes. Dans ces conditions, pourquoi voyager,  me demanda un jour Peter avec, dans la voix, des intonations de procureur. En affectant des airs de lotus sacré trempant ses racines dans les eaux saturées en urine d’une piscine municipale, je lui répondis…Pourquoi pourquoi ?...Quoi, pourquoi pourquoi ?...me rétorqua-t-il…Sommes-nous mus par la cause de l’effet ou par  l’effet de la cause ?…dis-je d’une voix évanescente. Peter réfléchit longuement, le front plissé sous l’effet de la concentration, avant de lâcher, de sa voix haut perchée…Bah, j’en sais rien moi !...J’aimais bien mener Peter en bateau. Dans le désert. Jean, lui, était beaucoup trop intelligent pour semblable navigation. Le fait est que j’adorais voyager et que je me moquais éperdument de la raison de pareille passion. Je voyageais, victime ravie d’une étrange frénésie, semblable à celle dont sont atteints les baiseurs compulsifs. Toujours prêts à recommencer. Sans souci du lendemain. Djakarta, Borobudur, Bali sonnaient agréablement à mes oreilles. Il ne m’en fallait pas plus. Pour le reste, on verrait une fois sur place.  Ce 14 juillet 1975, je ne voulais surtout pas « faire » l’Indonésie comme on disait à l’époque, juste m’emplir de sensations déraisonnables. Mais Peter en faisait tout un nasi goreng de ce voyage. Ainsi, il contacta sa fameuse amie indonésienne à Genève. Elle  nous apprit une foule de choses intéressantes. En Indonésie, il y avait des indonésiens (un assez grand nombre, ma foi). Perdue au milieu de tous ces indonésiens, il y avait sa famille composée, elle aussi,  d’indonésiens qui savaient deux ou trois choses sur l’Indonésie. Elle allait  prévenir ses parents qui à leur tour… Par ailleurs, les petits hôtels étaient moins chers que les grands. Pour les taxis, il fallait discuter les prix avant d’y monter. Enfin, rien que des choses inattendues et passionnantes. Peter était content. C’était l’essentiel. Il avait l’adresse de gens, merveilleux certainement puisqu’ils partageaient les mêmes gênes que sa copine (qui m’avait l’air d’une parfaite mégère, entre nous soit dit) et ces gens merveilleux permettraient d’amorcer la pompe à gens, donc de ce côté-là nous étions parés. En regardant Peter noter, avec application, adresses et numéros de téléphone dans un petit carnet de moleskine noir, je me vis très nettement en train de subtiliser ce carnet, à un moment ou un autre du long vol entre Paris et Jakarta, puis le flanquer dans les toilettes de l’avion où il serait aspiré avec un bruit de succion terrifiant. J’ai horreur d’être attendu dans un pays où personne n’est supposé m’attendre.

Cornavin était un endroit improbable pour s’embarquer vers l’Indonésie. C’est pourtant ce que nous fîmes, modestement dans un premier temps, puisque nous n’allions qu’à Paris d’où, le soir même, après avoir récupéré Jean, nous devions nous envoler pour Djakarta. Dix minutes avant le départ du train, alors qu’il nous restait encore les formalités de douane à faire (de manière étrange, à Cornavin, les passagers à destination de la France sont contrôlés en territoire suisse par des douaniers français), Peter se souvint brusquement de la famille de sa copine indonésienne. Il se précipita dans une chocolaterie. En Suisse, on ne rigole pas avec les chocolats. Il y a de quoi devenir fou pour qui aime les chocolats. Il y en a de toutes les formes, de toutes les tailles, pour tous les goûts. Je nous voyais déjà trimbalant des valises de chocolat, parce que la famille de la copine aurait, sans problèmes, à elle toute seule, pu repeupler l’Auvergne ou la Corrèze. Alors forcément, moi qui savais ce qu’il allait advenir de son carnet de moleskine contenant les adresses et les numéros de téléphone, j’essayai de  dissuader Peter. Mais lui…Non, je ne peux pas arriver les mains vides…Je dois dire que ce jour là, Peter m’étonna. J’avais pensé avoir fait le tour de sa pingrerie. Déjà, le voyage en train jusqu’à Paris, au lieu de prendre l’avion, mais là, franchement…Au milieu de ce débordement chocolatier, Peter sélectionna avec des airs de grand seigneur…deux barres de Toblérone à un septante cinq chacune. Voilà ! Tenez, braves amis indonésiens. Ne finissez pas tout ! Laissez-en pour demain. Gare à l’indigestion. Ce n’est rien, ne me remerciez pas ! Un peu comme si au milieu de toutes les richesses contenues dans la caverne, Ali Baba avait sélectionné une paire de charentaises. Ce n’est pas mauvais le Toblérone. Très efficace pour combler un petit creux. Mais en cadeau, franchement…J’avais beau savoir que jamais ces chocolats n’atteindraient leurs destinataires, j’essayai tout de même d’orienter Peter vers un choix plus judicieux. C’était une question de savoir vivre. Par exemple, ce coffret rempli de dix kilos de chocolat déguisé en lingots d’or estampillés aux armes de la banque nationale suisse. Amusant en plus. Comment ? Cinquante francs ? Mais tu as perdu la tête, Esteban ! J’étais loin d’imaginer que ces deux misérables barres de Toblérone allaient se transformer en casus belli entre nous.

Nous fîmes le voyage, enfermés dans un compartiment de seconde classe, en compagnie d’une demi douzaine d’adolescents d’une exquise laideur, petits genevois surexcités à l’idée de monter à l’assaut de la grande ville française. Cela sentait l’auberge de jeunesse, le sandwich pris sur un coin de table, les musées visités en tarifs de groupe. Peter, qui ne pouvait résister à l’idée de parler à des gens, fussent-ils membres d’une caste inférieure, ne sut résister  à la tentation de leur dévoiler notre destination finale. Il se fit alors dans le compartiment un silence respectueux, durant lequel ces jeunes gens, persuadés, une minute plus tôt, de vivre une aventure inoubliable, prirent conscience, avec une certaine amertume, de la modestie de leurs aspirations. Paris leur parut brusquement beaucoup moins lointaine, infiniment moins mystérieuse. Les rires se firent plus discrets, les paroles plus rares. Notre compagnie les intimidait.   Je trouvai cela cruel. Moi, je ne leur aurais pas adressé la parole. Je me serais contenté d’écouter avec un sourire (intérieur) amusé toutes leurs rodomontades amoureuses ainsi que le récit prématuré  de leurs rocambolesques échappées dans la ville lumière.  Ils auraient continué à croire que ce quatorze juillet était le plus beau jour de leur vie.

 

16 avril 2007

Les écarts types

Toute la matinée, pendant les quatre interminables heures de statistiques, une matière ignoblement abstruse, où il n’était question que d’écarts types et d’indices pondérés assénés sans modération, de manière suffisante, par un professeur que nous abhorrions, toute la matinée, donc, j’avais senti Peter fébrile. Il n’arrêtait pas de me donner des coups de coude et de m’ébouriffer les cheveux, me tirant de la malsaine torpeur dans laquelle les cours du professeur Hasenfratz ne manquaient jamais de me plonger.  

A midi donc, au Landoldt, je me jetai sur mon cordon bleu en faisant jaillir sur le menton le fromage fondu dissimulé, avec générosité, entre les deux tranches filiformes d’un veau anémique, quand Peter, délaissant son assiette, déposa devant moi, sur la nappe blanche, une petite chose en papier glacé, blanc lui aussi,  sur lequel se détachaient en bleu ultramarin les trois initiales UTA. Je déglutis péniblement, le tintement harmonieux des gamelans se muant, dans ma tête, en une cacophonie de casseroles renversées. Peter m’encouragea du regard. De mes doigts fébriles et graisseux (c’est gras, le cordon bleu), je parcourus l’intérieur du billet, mais je savais déjà ce que j’allais y trouver : Paris CDG - Djakarta - Paris CDG. Les dates ? Mes dates évidement, ou, du moins, celles de mon voyage, que, dans un accès de naïveté confinant à l’angélisme, je lui avait communiquées quelques jours auparavant. Le bénéficiaire ? Qui d’autre que Peter Machinchose en personne ? Je le voyais mal m’offrir un billet que j’avais déjà acheté ! Le montant du billet ? Pour le moins le produit de dix années de cours particuliers économisé franc(suisse) après franc (toujours aussi suisse), jour après jour  dissimulé au fond d’une boîte d’Ovomaltine posée dans sa chambre de la maison du lac sur une étagère encombrée de statuettes africaines d’origine Senoufos. Cette boite ne semblait partager la compagnie de femmes dépoitraillées et d’hommes au pénis démesuré, que dans l’unique but de se signaler à l’attention d’un improbable cambrioleur. De toute façon,  aux dernières nouvelles, cette boite était vide, ne recelant que le souvenir du parfum doucereux laissé par son ancien locataire…Alors, tu es content ?...Ce fut tout. Pas…Ca ne te dérange pas si je vous accompagne ?…ou, sur le ton de l’ironie…Tu croyais quand même pas que t’allais te débarrasser de moi aussi facilement…ou encore, dans un registre plus vulgaire…Le casse couilles de service débarque… Non, juste cela…Alors, tu es content ?…Comme si, de tous temps, il avait été convenu que Peter nous accompagnerait. Toutefois, dans sa voix, un zeste d’inquiétude. Dans son sourire encourageant, un rien de doute. J’étais content et je ne l’étais pas. Un sentiment impossible à exprimer, mais je sentis bien que le sort de notre amitié dépendait entièrement de ma capacité à montrer mon contentement et à occulter mon mécontentement…Géant !...ce fut le seul mot qui me vint à l’esprit. On disait géant à l’époque, pas super. Peter se détendit et se lâcha sur son cordon bleu qu’il attaqua comme on attaque la face Nord de l’Eiger : avec détermination et courage. J’attendis qu’il eût fini,  tournant et retournant le billet entre mes doigts, m’appliquant à lire la moindre clause édictée, en lettres minuscules, par l’IATA, qui aurait pu rendre ce voyage impossible. Ainsi, cette admirable administration aurait pu interdire aux rouquins de voyager ou, pour le moins, exiger qu’ils fussent tenus en laisse. Elle aurait pu expressément prohiber les régions tropicales aux blancs trop blancs. Elle aurait pu taxer de manière rédhibitoire les passagers mesurant plus d’un mètre quatre-vingt-dix. Mais non ! Rien n’empêchait Peter de nous accompagner. Il ne me restait plus qu’une carte à jouer. J’allais l’attaquer sur son terrain favori : l’économie. Un homme d’affaire ne vous reprochera jamais de marchander. Au contraire ! Si on veut se discréditer dans ce milieu, il suffit de mépriser l’argent. Or, si le gène du négoce semblait avoir sauté une génération dans la famille de Peter, mon ami, lui, en était amplement pourvu. S’il s’agissait d’acheter UNE boite de sauce tomate, ce sont des CENTAINES de boites qu’il nous fallait passer en revue, pour être certain, absolument certain, de se porter acquéreur de la plus grosse boite au plus petit prix en vigueur sur le marché mondial de la sauce tomate en conserve….J’attendis qu’il eût la bouche remplie d’un mélange pâteux de cordon bleu et de spatzlis pour commencer le marchandage…Bon, le billet c’est une chose. Mais pour le séjour, tu comptes faire comment ? Je te rappelle que nous restons un mois en Indonésie. Un mois, durant lequel il va falloir se loger, se nourrir, se déplacer. Question finances, avec Jean, nous sommes justes, justes (C’était vrai. Nous pouvions tout juste nous payer les meilleurs hôtels)…Pressé de me répondre, il déglutit péniblement, avala de travers, devint tout rouge, se mit à tousser, ses mains s’agitèrent frénétiquement en signe de dénégation tandis que l’indigeste magma trouvait, finalement  le chemin de son estomac. Après avoir bu un grand verre d’eau fraîche, il essaya d’introduire une main dans la poche droite de son  jean en se contorsionnant sur sa chaise comme un python insomniaque sur sa branche. Ce  jean, manifestement trop étroit au point de donner l’impression que Peter était la victime permanente d’un priapisme incurable, laissait entrevoir des genoux d’une blancheur d’albâtre par deux déchirures, pas tout à fait trous, mais ne demandant qu’à le devenir, tant la texture des quelques filaments unissant, encore, leurs rebords semblait évanescente. Evidemment, cette érosion ne devait rien aux effets de la mode mais tout à ceux du temps. Déployant des efforts acharnés,  il parvint à arracher son contenu à la poche : une enveloppe brunâtre qui rejoignit le billet d’avion sur la nappe blanche. Il me fit signe de l’ouvrir. Nous devions avoir l’air de deux dealers concluant un marché. Du bout des doigts, je l’entrouvris. Elle était pleine de dollars. …Mille septante, ma participation aux frais de voyage… tint à préciser mon ami, l’œil brillant de fierté, lui qui n’avait, sans doute jamais eu une telle somme entre les mains. Je lui rendis l’enveloppe, mais il insista pour que je garde l’argent. De toute façon, la poche de son  jean n’aurait pas résisté à un second transfert. Je me gardai bien de lui poser la question qui, depuis un moment déjà, me brûlait les lèvres comme un Havane entièrement consumé…Tu as fait comment ?... Je craignis que la réponse ne me laissât sans voie sur laquelle aiguiller le grand train que je prétendais mener durant ce voyage. Parce que mille septante dollars, c’était beaucoup, mais cela ne faisait guère qu’un peu plus de trente dollars par jour et là, ça devenait bigrement peu, même en 1975 et même en Indonésie.  Si, en outre, jetant toute forme de fierté aux orties, Peter s’était endetté auprès d’une parentèle fortunée (en réalité, il avait fait un emprunt bancaire avec remboursements sur deux ans à la banque Migros, ce qui, dans un sens, était encore pire), je ne voyais vraiment pas où je pourrais puiser le courage de lui dire, que non, décidément, j’étais désolé, mais ses mille septante dollars ne faisaient pas l’affaire. Enfin, je ferais l’appoint de ma poche et s’il fallait truquer  les comptes afin de ne pas froisser sa susceptibilité, eh bien, je les truquerais. Peter sembla lire dans mes pensées…Tu sais, je me suis renseigné auprès d’une amie indonésienne (pourquoi avait-il tant d’amis ?). On peut se loger dans de petits hôtels pour trois fois rien et manger pour quelques centimes…D’une voix d’outre tombe, je lâchai…Ouais, ouais. Evidemment....Mais, pour moi, la seule évidence était qu’au sud du tropique du Cancer, petit hôtel se traduisait par taudis, en bon français et que repas économique rimait avec colique.  Un individu normal, c'est-à-dire un individu doté d’un ego légèrement supérieur à celui du nénuphar nain, un individu qui n’aurait pas passé huit années au petit séminaire à s’entendre dire, repends-toi pour tout ce que la vie t’a offert, un tel individu aurait rendu son argent à Peter en lui disant…Ecoute mon canard, je t’aime bien, mais je ne t’ai pas invité et, de toute façon, ce voyage est bien au-dessus de tes moyens. Alors, reprends tes dollars, fais-toi rembourser ton billet et va passer tes vacances à Rimini, comme tout le monde. Il n’y a pas une raison au monde pour que tu bousilles notre voyage, à Jean et à moi, avec tes petites économies mesquines….Voilà, ce qu’un individu normal aurait dit. Mais rétrospectivement, bien qu’ayant agi anormalement, je n’éprouve aucun regret. A la lumière de ce qui se passa, les jours suivants, je puis dire qu’un refus de ma part  aurait plongé Peter dans le désespoir le plus profond.

 

 

13 avril 2007

Le plat du jour

L’été 1975, nous avions décidé, mon ami d’enfance Jean et moi, de nous rendre en Indonésie pour visiter Java et Bali. Je venais de découvrir Conrad. La « Folie Almayer » (pas Alzheimer comme il m’a déjà été donné d’entendre) avait laissé en moi comme un curieux tintinnabulement de clochettes et l’écho des gamelans avait continué à résonner dans ma tête, bien après que j’eusse refermé le livre. Jean avait entrepris de prestigieuses études à plusieurs centaines de kilomètres et je ne le voyais presque plus. Ce devait être l’occasion de nous retrouver et d’évoquer le bon vieux temps. Nous avions déjà vingt ans et l’impression que la vie nous filait entre les doigts. A l’époque, Peter (ce camarade d’université qui m’avait sauvé la vie lors d’une sortie en Hobby Cat sur le Léman) s’était installé, à temps partiel, dans la maison du lac. Il allait et venait sans que je susse exactement s’il allait venir ou venait de s’en aller. La mention de ce voyage le rendait nerveux, non pas que la destination l’incommodât, mais l’idée qu’il pût se faire sans lui devait être insupportable. Bien sûr, il ne m’en dit rien, mais il accueillait chacun de mes propos sur mon futur voyage avec la moue dubitative d’un gamin à qui l’on vient de refuser un jouet convoité de longue date alors même qu’il prétend n’en point vouloir. Un jour il me dit…Je ne t’envie pas ! Quand on voit ce que les indonésiens ont fait aux chinois !...Je ne vis pas le rapport ! Une autre fois, il me brandit « Amok » de Stefan Zweig sous les yeux…Tiens regarde tes petits chéris indonésiens ! Tu te ballades tranquillement dans la rue et crac, il y a un dingue qui te plante un kriss dans le ventre ! Ah non, vraiment je ne t’envie pas !....Il fallait vraiment qu’il eût envie de m’accompagner, pour se mettre à lire (lui qui ne lisait jamais) du Zweig. Evidemment, j’aurais pu lui demander de nous accompagner. Je ne doutais pas un instant qu’il fût un excellent compagnon de voyage. Mais j’avais, très jeune, acquis la certitude que les amis de mes amis son rarement mes amis. Ainsi, si j’aimais beaucoup Jean et Peter, séparément, je me méfiais du mélange. Sachant qu’un ami contrarié peut se montrer aussi pénible qu’une épouse jalouse en période de menstrues (je connaissais des gens mariés), je ne tenais nullement  à subir les conséquences désastreuses d’une mésentente javanaise dans un ménage bancal à trois. Si j’avais su ! Le destin, ou, plutôt, l’invraisemblable entêtement de Peter en décida autrement.

 Nous déjeunions au Landoldt, notre restaurant de prédilection situé à deux pas de l’université de Genève. Nous y avions nos habitudes et le patron nous recevait avec la  componction  que l’on réserve aux bons clients que l’on souhaiterait un peu moins bons et un peu plus clients. Dans un soupir, il laissait échapper…Je suppose que ce sera un plat du jour à six nonante...Dans un murmure tout juste teinté d’une toute petite, si petite, pointe d’espoir, il ajoutait…Un peu de vin aujourd’hui ?...Puis, il se reprenait…Mais, non, bien sûr, où avais-je la tête ! Une grande carafe d’eau, comme d’habitude !... Il prenait alors le chemin de la cuisine, avec des airs de diva offusquée. Heureusement qu’il y avait le jour des côtes de bettes en gratin. Je ne sais, précisément, ce que sont les côtes de bettes, mais je détestais les côtes de bettes. Ce jour là, ignorant superbement Peter qui aurait mangé de la bouse de vache en gratin, pourvu qu’elle fût à six nonante, le patron me tendait la carte avec un sourire triomphant…Nous avons reçu un excellent foie gras. Ensuite, je me permets de vous recommander notre magret de canard aux six épices…Désinhibé, je me gavais ce jour là de tous les mets, que, dans un souci de prolétarien respect pour la bourse dégarnie de mon ami, je me refusais le reste de la semaine. Peter avait des principes. Jamais il n’aurait accepté que je l’invitasse, mais, comme il n’avait pas beaucoup d’argent et, pour respecter une stricte égalité, nous mangions, en général fort mal, au plus juste prix. Mais les côtes de bettes, ça non, je ne pouvais vraiment pas. Cette stricte égalité régnait également lors du paiement des courses que nous faisions pour les repas pris à la maison du lac. Chacun réglait la moitié des achats. La première fois, je l’emmenai dans la petite épicerie du village, un endroit où il n’était pas rare de croiser des vedettes du petit et du grand écran, qui faisaient, là, très démocratiquement, leurs courses en famille. Au moment de régler la note, qui me parut des plus modestes, je vis mon ami pâlir affreusement. Nous devînmes donc des habitués de la Migros, cet ancêtre helvétique du hard discount, où se bousculaient, aux caisses toujours encombrées, les mamas calabraises, les maçons lisboètes et les femmes de ménage andalouses. Qu’on ne s’y trompe pas, Peter n’était pas un prolétaire. Doté d’un patronyme à faire pâlir d’envie Stéphane Berne en personne, il était issu d’une prestigieuse famille qui avait choisi de partager, volontairement, l’indigence des plus pauvres. Je passai d’ailleurs des soirées délicieuses, au milieu de ces gens tout à fait exceptionnels qui portaient en eux la noblesse que d’autres affectent de porter sur eux.

Ainsi donc, outre la répugnance que j’avais à mettre en présence deux amis très chers, les rigoureux principes régissant la vie de Peter qui, jamais, n’accepterait que je l’aidasse à financer un voyage (lui-même étant incapable d’en assumer le coût), me firent penser que le chapitre, voyage en Indonésie, était définitivement clos pour Peter. Jusqu’à cette belle journée de juin, où nous nous retrouvâmes au Landoldt devant notre plat du jour à six nonante.

07 avril 2007

De amicitia

En terminant cette très courte évocation d’un lointain voyage en Roumanie, récit que fort peu lirons, sans doute, mais cela est mieux ainsi, aux plages naturistes où les chairs s’étalent avec une telle abondance qu’on éprouve l’envie de demander à la mer de se rhabiller, je préfère les criques inaccessibles où, le corps (nu, intégralement nu, cela va sans dire) fouetté par les vents alizés, je puis me jeter en rugissant de plaisir dans les rouleaux terrifiants du Pacifique, activité qui, si l’on y réfléchit bien, n’est pas si anodine que cela, puisque, pas plus tard qu’hier, les filaments empoisonnés d’une physalie pérégrine vinrent vicieusement s’enrouler autour de mon membre et de ses dépendances, provoquant une douleur telle qu’elle manqua me faire trépasser (cette incandescence phallique en faisant remonter une autre à ma mémoire, la madeleine de Proust restant quand même un moyen mnémotechnique  beaucoup plus inoffensif), tout cela pour dire que rien n’est vraiment simple dans la vie, en mettant, donc, un point final à mon précédent billet, je songeai que l’amitié est chose étrange. S’il n’est pas anormal que, dans certaines circonstances (on ne rappellera jamais assez l’importance des circonstances), deux personnes puissent tisser entre elles des liens amicaux, la rupture de ce lien, me semble, elle, beaucoup plus incompréhensible. Ainsi Virgile n’est plus dans mon esprit qu’un lointain souvenir dont l’évocation ne provoque en moi guère plus qu’un imperceptible frisson de nostalgie, attribuable aux circonstances plutôt qu’à Virgile lui-même.

Quelques fantômes hantent ainsi ma mémoire. Tous ont été, à un moment ou un autre, au centre de mon existence, puis ont disparu sans, presque, laisser de traces. Ce sont eux que je m’efforce de faire revivre dans ces petits récits maladroits et, à travers eux, c’est une partie de moi que je ressuscite. Oh, ils ne sont pas nombreux ! Je n’ai jamais eu la fibre sociale bien développée. Le fait d’avoir pu jouir, très jeune, d’une confortable autonomie financière, n’est sans doute pas étranger à mon goût pour la solitude. A force de ne dépendre de personne, on finit par se croire seul au monde. J’ai la conviction que mes rares amis nourrissaient à mon encontre un mépris mal dissimulé en compassion ou une haine sourde se prétendant amitié. Un de mes plus beaux souvenirs reste la traversée de l’Atlantique sur « L’île de feu » avec quatre équipiers  ignorants tout de l’art de la navigation qui me vouèrent, tout au long de ce mois de lente progression vers les Indes Occidentales, une exécration tout à fait remarquable, sans doute comparable en intensité à celle que l’équipage de la Santa Maria voua à son valeureux capitaine, dans les mêmes eaux, cinq siècles auparavant. J’en ai encore les larmes (de rire) aux yeux. Trois s’en allèrent à peine l’ancre (une Danforth d’excellente facture) affourchée sur le fond boueux de la baie des Flamands (pas les gracieux oiseaux roses mais les autres, tout aussi roses mais moins gracieux). Le quatrième me suivit autour du monde, sur « L’île de feu », pendant cinq longues années durant lesquelles il ne m’épargna ni  les sarcasmes les plus grinçants, ni les invectives les plus ordurières,  ni même les chantages les plus éhontés. Ainsi, il tenta une fois d’avaler une boite de boulons de dix, sous le fallacieux prétexte que j’avais décrété que tous les psy étaient des charlatans (comment aurais-je pu savoir que sa sœur était un psychiatre jouissant d’une certaine renommée dans le milieu des psychotiques parisiens, ce qui est presque un pléonasme ?). Une autre fois, il essaya de s’étouffer avec un torchon de cuisine enfoncé dans la gorge pour me signifier son désaccord avec mon interprétation du fait colonial en Amérique du Sud. Il faut dire, qu’à cette époque, il se prenait pour la réincarnation de Tupac Amaru. En fait il était vietnamien. De Belleville. Un autre jour, il se renversa une moque de thé brûlant sur les parties. Mais là, il ne le fit pas exprès. Comme il était nu, il hurla beaucoup et jura encore plus. Nous étions en terre anglophone (Grand Cayman, une île qui lave plus blanc pour qui a une grosse lessive à faire) et il ne parlait pas anglais. Ce fut donc moi qui dus l’emmener à l’hôpital et expliquer au médecin de garde les tenants et les aboutissants de l’affaire. Il n’y a rien de plus humiliant que d’amener à l’hôpital un garçon de vingt cinq ans qui vient de se renverser une moque de thé brûlant sur les parties. D’abord, c’était un dimanche après-midi et j’ai toujours détesté les dimanche après-midi. Ensuite, il n’arrêtait pas de gémir.  Enfin, mon équipier ne pouvant supporter aucun vêtement sur la partie ébouillantée de son corps, cette partie que, justement, on cache sous une superposition de vêtements serrés quand on se promène dans la foule (plus dense à Grand Cayman, le dimanche, que n’importe quel autre jour de la semaine), je dus le traîner, quasiment nu, jusqu’à la station de taxi la plus proche. Le seul contact qui lui sembla supportable fut celui du dacron d’un sac à voile que je parvins péniblement à ficeler autour de sa taille. Comme si le fait de se promener au milieu de la foule endimanchée avec un vietnamien dénudé et gémissant, enroulé dans un sac à voile d’un blanc douteux, comme si ce fait donc n’était pas déjà, à lui seul, suffisamment infamant, s’y ajoutait la circonstance aggravante que le brûlé, ne pouvant se redresser, marchait courbé. Cette courbure réduisant considérablement son champ visuel, j’étais obligé de le guider en le tenant par la main. Après avoir essuyé quelques refus de la part de chauffeurs de taxi peu soucieux de s’exhiber en pareille compagnie, je finis par suborner le pilote d’une carriole tirée par un âne, attelage destiné, en temps normal, à promener des enfants sur le bord de mer. Une fois arrivé à l’hôpital, il nous fallut traverser un hall interminable, le dos lardé de regards inquisiteurs. Puis il y eut le front desk où je déclinai l’identité imprononçable de mon compagnon, provoquant la compassion hilare de la secrétaire quand je lui décrivis la nature du mal : « boiling water on the penis and on the balls ». Elle eut une moue horrifiée puis se pencha par-dessus le comptoir, essayant vainement de deviner le carnage dissimulé par le sac à voile…On the penis ? But it’s awful !... Mais je sentis bien que ses yeux riaient aux éclats ! Pour minorer un peu sa jubilation intérieure je précisai…But it’s not that bad. Just very painful…Puis il fallut patienter aux milieu d’autres patients, devant la porte du docteur Cornélius van Tromp. Quand vint notre tour, j’essayai lâchement d’abandonner mon camarade à son sort en le poussant dans la pièce à l’austérité toute monacale, avant de prendre la poudre d’escampette. Mais mon équipier s’accrocha à moi comme un naufragé à sa bouée. Tandis que je le déballais, il me fallut resservir mon laïus explicatif au docteur Van Tromp, un géant roux comme un orang-outang. Il hocha la tête et fit se coucher le blessé sur une espèce de brancard recouvert d’un drap blanc. Tandis qu’il manipulait le membre blessé avec les précautions que prendrait un artificier pour désamorcer une bombe, il se retourna vers moi et, me regardant par-dessus ses lunettes, fit…Boiling water, héééé (il prononça, poiling woter) ?...Je crus bon de préciser…Tea…Puis, pour bien lui faire prendre conscience que le contact avec le thé brûlant avait été direct, sans aucune forme d’intermédiaire vestimentaire, je précisai…My friend did not have any clothes on…Réfléchissant un instant, il répéta d’une voix tonitruante qui dut s’entendre jusque dans le moindre recoin de l’hôpital…Your friend was naked (il dit, nokid) to drink his tea ????...Je hochai la tête à plusieurs reprises en me demandant pourquoi je n’arrivais pas à fréquenter des gens normaux. Van Tromp prit alors une profonde inspiration comme s’il avait retenu sa respiration pendant plusieurs minutes, puis me dédia un sourire salasse…Oh, oh, oh, I see !... Ouh là, non, il ne voyait pas du tout ! Je ne lui épargnai aucun détail. La couleur de la moque de thé. La table pliante du carré. La moque posée sur la table. Une conversation tournant autour de Che Guevara que j’avais traité de crétin sanguinaire plus photogénique mort que vivant, la réaction brutale de mon équipier (nu certes, mais dans l’unique but de combattre l’étouffante chaleur régnant dans le carré) dont le genou vint heurter le mécanisme permettant de replier la table, la chute de la moque, remplie d’un excellent Lapsang des plus brûlants, sur l’entrejambe du malheureux. Van Tromp ne s’étendit pas sur ma vision du Che, après tout Cuba n’était qu’à un jet de pierre, mais me donna mille fois raison (lui-même taquinait l’espadon sur un Bertram) quant aux dangers inhérents aux tables de carré pliantes. Finalement, les brûlures s’avérèrent moins graves que prévues. Un petit second degré. Une fois le membre pansé et les remèdes prescrits, le docteur Cornélius van Tromp confia à mon ami une de ces longues chemises de nuit, fermées dans le dos par des lacets laissant entrevoir les fesses à chaque pas. Sur le chemin du port, j’eus l’impression de traverser Georgetown en compagnie d’un dément évadé d’un asile psychiatrique. Alors,  pourquoi éprouvai-je  l’étrange impression que ce stupide incident venait de sceller définitivement notre amitié ?

                                                                                                                      

 

02 avril 2007

Tristes fins

Jusqu’au milieu du dixième et dernier jour, de l’ours, pas la moindre trace. Le lendemain de la mort du cerf, nous rejoignîmes, tous,  l’équipe des chasseurs d’ours. Désormais nous n’avions plus qu’un but dans l’existence : débusquer un ours pour le bourgeois. Si le cerf se chasse à l’affût, en comité restreint, l’ours, lui, se chasse en battue, devant soi ou posté, à la tête d’une petite armée de rabatteurs. C’était eux qui nous avaient donnés l’aubade  le premier soir. Fort heureusement, l’expérience ne fut pas renouvelée, pas même lorsque le sauvage invita tout le village à un barbecue de cerf, improvisé devant la maison des soupirs (baptisée ainsi en raison des soupirs, chaque soir plus intenses, qui saluaient l’arrivée de la sempiternelle soupe aux pois et lardons), le soir même de ce qui, au sein de notre fratrie, resta dans les annales comme « le coup du serpent à poils » ( approcher sa victime en rampant, puis, la regarder dans les yeux avant de la tuer). D’un point de vue culinaire, le cerf  grillé est une hérésie. Il faut normalement laisser la viande mariner un jour ou deux dans du vin et des fines herbes puis, le faire mijoter pendant des heures, à feu doux, mais, nécessité faisant loi, nous nous délectâmes de ce gibier fort en goût et ferme sous la dent. Il y avait sans doute aussi cette intense satisfaction qu’éprouve le mâle à manger le produit de sa chasse. D’ailleurs, nous eûmes tout loisir de nous repaître, les nuits suivantes, de la chair de ce royal gibier que la fée clochette accommoda à mille sauces, pour se racheter, sans doute, de l’indigence de sa table. J’ai l’air de me plaindre, mais j’avais fini, au bout de quelques jours, par m’accoutumer à mon nouvel environnement et j’aurais, sans problèmes, continué à partager la vie des habitants de Nepos où ne se notaient point encore ces signes avant-coureurs du progrès (machines à vapeur, poste de radio à galène) qui trahissaient le basculement prochain dans le vingtième siècle, à moins que ces signes aient couru si vite que dans leur hâte, ils soient passés devant le village, sans s’y arrêter. Le seul objet qui nous rattachait au vingtième siècle, l’Aro, avait disparu le lendemain de notre arrivée en même temps que cul de mandrill. Le soir, à la veillée, nous imaginions, à la lueur blafarde de nos lampes à pétrole, un petit groupe de népotistes poussant la jeep et son occupant dans quelque gouffre insondable. Nous avions repéré deux rabatteurs qui auraient parfaitement fait l’affaire. L’un ressemblait à un sanglier et l’autre à une fouine. La bouche du sanglier n’abritait que deux dents, deux canines du bas qui, libérées de toute contrainte spatiale, avaient cru démesurément au point de former deux défenses qui, dans les moments de relâchement mandibulaires, échappaient aux lèvres du bas pour venir s’incruster dans celles du haut. La fouine était toute en nez, une chose longue et épaisse à la fois, percée de deux orifices minuscules, surplombant une bouche totalement édentée à laquelle le menton, fuyant devant tant de laideur, conférait une moue figée en une perpétuelle expression de profonde perplexité.  Nous avions demandé à Bonkanite ce qu’il était advenu de cul de mandrill. Il avait ouvert la porte de la maison des soupirs et craché dehors avant de répondre…Oh, le cafard communiste ?...Il fit ensuite un vague geste de la main…Il est loin…Nous n’avions pas insisté.

La mort de l’ours fut ignoble. Nous suivions ses traces à flanc de colline depuis plusieurs heures, quand, surgi d’entre les fourrés,  il déboula  devant nous. Malgré les cris des rabatteurs, il franchit leur ligne.   Le bourgeois, sans doute énervé, ajusta mal son tir et fit feu à plusieurs reprises. La bête blessée s’enfuit en dévalant la pente, s’arrêtant à intervalles réguliers pour labourer de ses griffes son ventre blessé en poussant des hurlements déchirants. L’ours disparut à notre vue durant quelques secondes pour reparaître, un peu plus bas, sur un glacis dépourvu de végétation. C’est la que le sauvage mit fin à ses souffrances en le terrassant d’une balle tirée en plein cœur à plus de deux cents mètres. Personne ne trouva rien à y redire, ni le bourgeois qui avait si mal tiré, ni Bonkanite, soulagé de ne pas à avoir à partir à la poursuite d’un ours blessé. Il fallut mettre un sac sur la tête des chevaux pour les convaincre d’approcher la carriole de l’ours mort, tant leur terreur de cet animal était grande. Deux jours plus tard, nous attendions à la frontière de ce qui s’appelait encore la Yougoslavie, les quatre en rang d’oignons devant la Mercedes, que le douanier roumain eût fini de consulter nos passeports.

Cul de mandrill et l’Aro avaient refait leur apparition le soir du dixième jour avec une nouvelle alarmante : les hongrois confisquaient tous les trophées en provenance de Roumanie, non pas pour des motifs écologiques, mais pour dissuader les chasseurs de se rendre dans ce pays et les attirer dans le leur. Or nous allions voyager avec un trophée de cerf de deux mètres de haut et une peau d’ours conservée dans un baril rempli de sel. Difficile de les dissimuler ! Cul de mandrill, faisant preuve d’un esprit d’initiative sidérant, avait tout arrangé. Nous rentrerions en France par la Yougoslavie, tout simplement. Les passeports, par lui conservés durant notre séjour népotique, avaient été envoyés à Bucarest pour être munis de visas yougoslaves en un temps record et nous disposions d’une autorisation de transit pour les armes et les trophées.

Tandis que nous attendions le bon vouloir du douanier roumain qui déchiffrait, à haute voix, syllabe après syllabe, chacun de nos passeports, je songeai que je voyais sans doute Virgile pour la dernière fois. La veille, à l’hôtel Regina de Bistrita, je lui avais donné mon couteau suisse à trente lames. Il l’accepta sans mot dire et me tendit une pièce de monnaie en échange. J’en conclus que j’étais devenu son ami.  Difficile de dire s’il était triste, car Virgile avait toujours l’air triste. Moi, j’avais l’impression d’une mauvaise plaisanterie. Un ami c’est pour la vie et déjà la vie nous séparait. Peu avant de quitter l’hôtel, il me demanda si je voulais bien être son correspondant si, un jour, il décidait de passer à l’Ouest. J’acceptai avec enthousiasme et étonnement. Jusqu’ici, jamais il n’avait évoqué devant moi cette éventualité. Je ne l’avais jamais entendu se plaindre de son sort. Il m’avait juste confié son étonnement devant le fanatisme des communistes français dont il avait eu la charge. D’ailleurs il parlait très peu de lui, s’intéressant surtout aux détails de ma vie quotidienne de jeune occidental nanti, sans me croire, certainement, sur tout. .

Le douanier épela le nom et le prénom du bourgeois et lui tendit son passeport. Puis ce fut le tour du sauvage. Enfin, il prononça Esteban S*** et tendit mon passeport à….Virgile. Sans lui laisser le temps de dire un mot, le douanier se tourna vers moi et d’un mouvement dédaigneux de la main me désigna la Roumanie et l’arrêt de bus tout proche. Il dut me dire…Toi, tu rentres à la maison…ou quelque chose de ce genre. Puis il fit un mouvement du menton en direction de mes frères et de Virgile…Dis au revoir à tes amis…C’était d’autant plus absurde que, quelques minutes plus tôt, Virgile s’était adressé à ce douanier, en roumain, pour lui expliquer la raison de notre présence en Roumanie et la nature de sa mission. Sans doute, une certaine similitude des traits de nos visages aurait pu abuser un inconnu croisé furtivement dans la rue. Châtains de cheveux et hâlés de peau, nous avions tous deux un visage rond, un grand nez vaguement busqué et des oreilles passablement décollées. La même raie médiane partageait une chevelure également abondante en nous donnant, tous deux, ce faux air de premier de classe tramant quelque mauvais coup. Pour le reste, Virgile me dépassait en taille de dix bons centimètres et son incroyable superposition vestimentaire lui conférait (bien qu’il n’en fût rien) une carrure impressionnante. Alors, un douanier amnésique ou doté d’une cervelle de musaraigne ? Peut-être avait-il été déstabilisé par l’avalanche de papiers tamponnés qui s’était abattue sur lui. A moins que ce ne fut la vision de la parure du roi des cerfs couronnant la galerie de la Mercedes à la manière de la figure de proue d’un galion espagnol. Difficile à expliquer. Nous restâmes tous quatre tétanisés pendant deux ou trois interminables secondes durant lesquelles défilèrent dans ma tête, à la vitesse de l’éclair, les rocambolesques histoires de passages à l’Ouest de citoyens de l’Est. Sans trop savoir ce que je faisais, je pris le petit sac de Virgile et serrai cérémonieusement la main du sauvage…Au revoir Don…Il hésita entre sérieux et rire. Je serrai ensuite la main du bourgeois…Il faudra vous inscrire dans un club de tir, Don…Je lus dans ses yeux l’incompréhension puis la peur. Quand je me tournai vers Virgile, celui-ci fit non de la tête tout en éclatant du rire le plus jaune et le plus faux qu’il me fut donné d’entendre. Il parla avec animation au douanier. Jamais, je ne l’avais vu parler aussi vite. Il devait dire…Elle est bien bonne, on vous a bien eu, c’est ce gamin, toujours à faire des blagues stupides….Le gabelou devint très rouge, lui arracha le passeport des mains, tenta de mémoriser la photo d’identité, me scruta attentivement, regarda Virgile en fronçant les sourcils, puis revint à moi, pour finir par me tendre le passeport en nous enjoignant de monter en voiture et d’aller nous faire pendre ailleurs. Il poussa ensuite Virgile, sans ménagements, en direction de l’arrêt de bus. Virgile se retourna une dernière fois vers nous pour nous faire un petit signe d’adieu. En reculant, il pointa son index dans ma direction, puis leva le pouce en l’air. Quand la voiture démarra, il avait toujours son horrible sourire jaune aux lèvres, mais ses yeux brillaient étrangement.

Tandis que nous circulions sur la portion de route traversant  le no man’s land séparant la Roumanie de la Yougoslavie, le sauvage se tourna vers moi…Tu étais sérieux ?...Incapable d’articuler un son, tant la boule que j’avais en travers de la gorge me faisait souffrir, je haussai les épaules. Il émit un gloussement en hochant la tête…Ca aurait pu marcher…Quand la frontière yougoslave fut  en vue, le bourgeois ajouta…Je me demande juste ce que père aurait dit, si, à la place de son fils chéri, on lui avait ramené un grand roumain !... Je parvins à éclater de rire avec mes frères tandis que des larmes, difficilement contenues, troublaient ma vision.

 

 

26 mars 2007

La mort du cerf

Les dix jours qui suivirent, nous marchâmes de l’aube au coucher du soleil. Comme prévu, j’alternai chasse à l’ours et au cerf, ma caméra super 8 au poing et Virgile dans mon sillage. Les prises de vue montrent les Carpates au lever du jour, les Carpates dans la chaleur de midi, les Carpates dans les premières ombres du soir. Virgile à la conquête des Pôles, Virgile avec quelques couches de vêtements en moins, Virgile torse nu, lorsque la chaleur de midi nous forçait à nous arrêter à l’ombre de quelques arbres, sur les bords d’une rivière ou d’un torrent. Dans ce cas, après avoir avalé gloutonnement notre repas tiré du sac (pâté de groin de porc étalé sur la bon pain de la fée clochette, le tout arrosé d’un thé noir comme les pensées d’un politicien), Virgile et moi nous nous éloignions du groupe de chasseurs en remontant le cours d’eau sur un kilomètre ou deux, puis, nous étant dénudés (intégralement), nous nous jetions dans l’eau glacée. Une fois nos ablutions terminées, nous remontions sur la berge et nous couchions côte à côte.  Nous nous livrions alors à un onanisme bon enfant, entourés du gazouillis des petits oiseaux, du bruit du vent dans les feuilles et du murmure de la rivière. Pour ma défense, je puis le dire, ce fut Virgile qui initia le rituel. La première fois, il s’allongea sur le dos et, empoignant son sexe, me demanda…Tu sais faire ça ?...Pour qui me prenait-il ? Je lui répondis…Dans le fond, Virgile, tu n’es qu’un grand cochon. Je l’ai toujours su…Ne voulant pas passer pour un gamin ignare, je lui emboîtai le pas. L’exercice était stimulant. Je ne filmai point ces scènes bucoliques, d’abord parce que je ne pouvais être, à la fois,  au four et au moulin, ensuite, je pensai qu’il eût été inconvenant de filmer notre guide, membre du parti communiste, batifolant nu sur les contreforts  des Carpates. Le cinéaste doit savoir s’effacer devant l’évènement. Je fus toutefois démangé par une pointe de regret, lorsque, quelques mois plus tard, je vis à la télévision, retransmis depuis les studios de l’ORTF à Paris, un reportage montrant le grand Tabarly rampant dans le plus simple appareil sur le flotteur babord de son trimaran. C’était le flotteur qui menaçait de se détacher, mais ce furent les fesses du célèbre navigateur qui firent le tour du monde.  Un véritable métier que le cinéma ! En filmant, j’avais l’impression que chaque moment était unique, que la nature ne se parait jamais du même feuillage, que chaque rocher aurait pu figurer dans un musée d’art contemporain, tant ses formes dépassaient l’entendement. J’avais la certitude que chaque arbre, chaque buisson, chaque flaque d’eau me parlait en une langue de moi seul connue. Je ne pensais pas un seul instant que Bonkanite, le bourgeois, le sauvage, Virgile et tous ces anonymes qui nous suivaient ou nous précédaient dans notre quête, pussent, jour après jour, offrir le même visage au soleil et se fondre dans l’obscurité matinale ou vespérale de la même manière. Je fis ainsi des kilomètres de portraits et de natures mortes, qui, au visionnage, révélèrent un inextricable fouillis végétal et minéral au milieu duquel progressaient des personnages, désepéremment identiques à eux-mêmes, au point que,  deux heures d’un mortel ennui plus tard, on avait l’impression de les avoir toujours connus.  De temps en temps, la possibilité d’un animal. Une clairière vide. Un cerf ! Si, je vous assure, il y avait là un cerf ! Une bête magnifique, pas assez toutefois pour que son trophée fût jugé digne de figurer, à la place d’honneur, dans le hall d’entrée de la maison du sauvage (cette maison, belle et désolée comme une ruine romaine). Un matin, le cinquième ou le sixième, je ne sais plus, à la pointe du jour, nous vîmes le roi des cerfs traverser, à pas comptés, la clairière que nous surplombions après avoir marché une bonne partie de la nuit. L’aube et le crépuscule, telles étaient les heures du cerf des Carpates. La bête s’arrêta. Un entrelacs compliqué de bois culminait à deux mètres au dessus de son front.  Nous la vîmes renverser la tête en arrière, la pointe des andouillers supérieurs touchant le milieu du dos, puis, émettre un brame déchirant qui me fit penser à la sirène d’un paquebot en partance…Un vieux solitaire…me dit le sauvage, d’une voix légèrement tremblante. Le cerf se mit à brouter l’herbe tendre encore imprégnée de la rosée du petit matin. Tremblant d’excitation, je filmai frénétiquement l’animal, puis, le sauvage en train d’épauler et à nouveau la bête. Je n’en perdis pas une miette. Quand le sauvage chuchota…trop facile…retira de la carabine la lunette de visée, flaira le vent et partit dans la direction opposée à la clairière, j’étais là. Je filmai également sa longue approche en arc de cercle. Une bonne demi heure passée à marcher, courbé dans la végétation épaisse. Evidemment, de loin, je ne pouvais le voir nettement que durant le bref instant où il traversait un glacis dépourvu de végétation. Le reste du temps, je filmai son absence.  A intervalles réguliers, le cerf arrêtait de brouter et levait la tête. Le sauvage se figeait alors et devenait arbre, buisson ou rocher. J’étais toujours là. Je puis le dire. J’ai tout filmé. Les cassettes (quel progrès !) de super 8 s’entassaient à mes pieds. Les doigts crispés sur la poignée de la caméra. Le doux ronronnement du moteur de la Beaulieu. Le bourdonnement du zoom électrique. Je ne les ai pas rêvés, quand même ! Arrivé à la limite de la clairière, le sauvage rampa en direction de la bête avec l’agilité de l’anaconda. Dans la boite tout ça ! A une vingtaine de mètres du cerf qui avait décidé de mourir ce jour là, tant il ne voyait rien, mais c’était peut-être moins, de loin on ne peut dire avec précision, le sauvage se leva lentement et, dilatant sa cage thoracique, poussa un hurlement rauque. Le son nous parvint, atténué par la distance, mais le doute n’était pas permis. Bonkanite se signa…Il est fou…Ce fut Virgile qui parla, mais le timbre de sa voix disait…Quelle admirable folie !...Il parlait en connaisseur ! Je pensai que le cerf, épouvanté, allait s’enfuir sans demander son reste. Il n’en fut rien. D’une brusque rotation du tronc, il fit face à l’intrus, le museau au ras du sol, les bois pointés dans sa direction. Le cerf est un animal craintif. Sauf en période de rut. Là, il devient aussi agressif qu’un taureau. Décontenancé par l’étrange aspect du bipède qui lui faisait face à quelques mètres, il se mit à tourner sur lui-même, puis entreprit une prudente retraite vers la forêt, à reculons, les bois toujours pointés dans la direction de l’adversaire. Le sauvage épaula la Mannlicher et tapa du pied comme un torero dans l’arène. Ce fou voulait le faire charger. Bonkanite avait enlevé son chapeau tyrolien en cuir et en mâchonnait les rebords. Le cerf  fit front encore un instant, puis, tournant les sabots, partit vers la forêt dans un galop effréné. Il venait de reconnaître sa mort. L’œil vissé au viseur de ma caméra, j’entendis Virgile vitupérer…Mais qu’est-ce qu’il attend !... Un coup de feu retentit. Un seul. Puis le silence. Le cerf continua sa course une seconde ou deux, puis trébucha avant de s’effondrer, emporté par son élan, cul par-dessus tête. Les pattes remuèrent dans le vide, puis s’immobilisèrent, définitivement. Bonkanite jeta son chapeau en l’air et poussa un hurlement rauque, les narines dilatées, la bouche largement ouverte. Je suis certain d’avoir filmé sa joie sauvage. Quant à Virgile, il trépigna sur place comme un joueur de foot qui vient de marquer un but. Zoomant au maximum, je filmai le sauvage alors qu’il posait son fusil sur le corps encore tiède de l’animal avant de s’asseoir dans l’herbe et de se moucher. Cela dut inspirer Bonkanite, car de sa musette il sortit un olifant et se mit à y déverser son souffle puissant,  avec l’énergie de Rolland à Roncevaux. Sur le moment, je pensai que c’était un hommage posthume rendu au cerf. Virgile me détrompa. Il s’agissait d’avertir le village afin qu’on nous envoyât un attelage chargé de ramener la dépouille du cerf. Un téléphone portable avant l’heure ! Dans le lointain, en réponse, nous parvinrent deux coups de trompe espacés. En quelques minutes d’une folle course, nous fûmes auprès du sauvage et, après l’avoir félicité comme il se doit, nous nous approchâmes du cerf dont les yeux grand ouverts regardaient encore ce coin de forêt où jamais il ne parviendrait. Un beau coup de fusil.  Une bien belle bête ! Trois cents kilos pour le moins ! Un trophée digne d’un roi ou d’un sauvage! Bonkanite dégaina son couteau, l’aiguisa soigneusement sur une pierre tirée de son sac, puis, écartant les pattes arrières de l’animal, il lui trancha les couilles d’un mouvement précis du poignet. Il les brandit ensuite sous le nez de Virgile. Ce dernier pâlit atrocement en balbutiant…Notre repas du soir…Une boutade, certainement. Quand le couteau fendit la panse de l’animal, laissant se déverser la tripaille encore fumante dans l’herbe de la clairière, Virgile s’éloigna prestement.

De la mort du cerf, il ne me reste que des souvenirs. Dieu merci, j’ai bonne mémoire. Pour le reste, quelques ombres furtives (Le cerf ? Le sauvage ?) se mouvant vaguement dans un clair obscur, plutôt obscur que clair, d’ailleurs. L’intérieur de la bouche de Bonkanite, le nez pointu de Virgile collé sur l’objectif. Mes pieds, aussi, je ne sais pas pourquoi. Une histoire de réglage je crois. Pas assez d’Asa ou trop, je ne sais plus. Enfin, ce qui est certain, c’est qu’il n’y avait pas assez de lumière. Je bougeais beaucoup, aussi. Toutes les personnes qui ont vu, ou essayé de voir, mes films, ont attrapé le mal de mer. Par contre, le retour triomphant dans la charrette tirée par deux chevaux est très bien filmé.  C’était l’après-midi (l’attelage avait mis des heures à arriver) et la lumière était parfaite. Il faut aussi que j’avoue une chose :  le sauvage tenait la caméra. Il avait insisté pour que je figurasse, moi aussi, sur le film. Nous, sommes, Virgile et moi, assis sur la ridelle, jambes pendantes, tandis que la charrette progresse au pas. Malgré mes dix-neuf ans, j’ai effectivement l’air d’un petit garçon à la moue boudeuse. Virgile, qui me dépasse d’une tête, fait le V de la victoire avec la mine de celui qui vient de voir toute sa famille disparaître dans une coulée de boue. Le cerf remplit l’intérieur de la carriole. Mais on ne le voit pas. Bonkanite l’a recouvert d’une épaisse couche de branchages, pour le protéger des mouches…

 

22 mars 2007

Un lit pour deux

En franchissant le seuil, je me retournai et vis la puissante silhouette du garde chasse se fondre dans l’obscurité dans un crissement de gravier torturé. A l’intérieur, il n’y avait que le sauvage et Virgile. Tous deux  étaient assis à table. Armes et bagages s’entassaient dans un coin de la pièce.  Le sauvage nettoyait l’objectif de sa lunette de visée avec son éternel mouchoir à carreaux et Virgile le regardait faire tout en fumant une Camel, sa tête de dépressif nonchalamment posée sur les avant-bras, tandis que le reste du corps hésitait entre le vide et la chaise. En me voyant, entrer, il se mit à fredonner le chant des partisans… Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?…. C’était étrange. Ce chant m’avait toujours beaucoup plus donné envie d’être français que la Marseillaise et ses rodomontades guerrières. Virgile chantait (relativement juste) en sourdine, d’une voix légèrement rauque.  Je m’assis, pris une cigarette dans le paquet qu’il avait subtilisé à la réserve du bourgeois, extirpai la Camel fumante d’entre ses doigts et l’y fichai à nouveau quand j’eus allumé la mienne. Il ne cligna pas même des yeux pendant l’opération, mais continua à chanter à mi-voix …Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades… hypnotisé par le mouvement giratoire du mouchoir à carreaux sur l’objectif de la lunette. Je songeai que beaucoup de jeunes français de ma génération ne connaissaient pas ce chant sublime. En secouant l’exquise torpeur, qui, peu à peu, m’envahissait, je décidai de revenir sur terre en essayant de faire le point à haute voix. Ca volait moins haut que les corbeaux sur la plaine, mais, il n’en demeurait pas moins que les évènements prenaient un tour inquiétant. Le bourgeois portait des caleçons tricolores, le sauvage astiquait de l’optique de précision avec un mouchoir que j’aurais hésité à utiliser pour essuyer une jauge à huile, Virgile était manifestement fou, Bonkanite était gigantesque, sa femme minuscule, cul de mandrill avait disparu, les toilettes étaient à un kilomètre, l’eau au fond d’un puits glacé, j’avais faim et froid. Virgile s’arrêta de chanter et leva la tête …Tu oublies une chose…Le sauvage interrompit son nettoyage…Oui, et ça va pas te plaire…Quoi encore ?...Dites-lui, Virgile…Oui, dis-moi !...Virgile gloussa comme un dindon…Il n’y a qu’un lit pour deux…Hein !!!!!!!!... Il pointa son index vers la chambre du bourgeois…Un lit pour tes grands frères (il insista de manière exagérée sur le grand)…Puis il désigna la porte contiguë… Un lit pour toi et moi…Je me précipitai dans la chambre et dus me rendre à l’évidence. Un lit pour deux. Un grand lit, certes, qui occupait presque toute la pièce (minuscule, il est vrai, un débarras tout au plus), mais un seul lit tout de même ! Virgile m’avait rejoint. Il posa une main sur mon épaule, d’un air faussement désolé…Tu sais, à Bucarest, mes deux frères et moi, nous partageons le même lit et il est beaucoup plus étroit !...Je me dégageai, d’une rotation brusque du torse…Ouais, ça tombe bien, tu vas pouvoir dormir avec le sauvage et le bourgeois !....La voix du sauvage me parvint, lointaine et légèrement courroucée…Ne fais l’enfant. Tu feras comme tout le monde, pour une fois !...Alors que nous rejoignions le séjour, la porte d’entrée s’ouvrit pour laisser passer la fée clochette suivie de son mari. Ils venaient accompagnés d’une dizaine d’hommes à la mine renfrognée.  Ils entrèrent, un par un,  se découvrirent, nous saluèrent avec cérémonie, puis se regroupèrent au fond de la salle de séjour, dans un endroit dont l’indigente lumière de nos lampes à pétrole n’arrivait pas tout à fait à percer les ténèbres sans que, pour autant, celles-ci fussent complètes. On devinait qu’une forme de vie s’organisait dans cette zone d’ombre, sans trop savoir à quoi s’en tenir. J’oublie un détail : aucun d’entre eux n’arriva les mains vides, mais chacun laissa sur la table un élément du puzzle qui, une fois assemblé, devait constituer notre repas du soir. Ainsi s’entassèrent devant nous,  une nappe blanche, des serviettes de table, des assiettes, des couverts, une soupière fumante, du pain, du vin, un thermos de thé,  du sel, du poivre, des fruits (des prunes),une cruche d’eau, des verres. Evidemment, les ingrédients de notre dîner n’arrivèrent pas dans un ordre dicté par la logique, mais dans un désordre suggéré par le hasard. Ainsi, il est fort possible que les prunes fussent arrivées en premier et la nappe en dernier. J’ignore si parmi ces gens, il s’en trouvait un en particulier, responsable de faire la soupe, un autre d’amener les assiettes ou un autre encore de se charger de la salière, chacun gardant en sa demeure les objets et les ingrédients dévolus à sa fonction, ou s’ils se retrouvaient tous dans une cuisine commune et, se saisissant chacun du premier objet ou aliment venu, l’emportaient dans la nuit, avec des mines de conspirateur. La soupe, une substance verdâtre, épaisse comme de la poix, où surnageaient des lardons velus comme des maçons portugais, eh bien, cette soupe était délicieuse. Une merveille. Le sauvage aima tellement qu’il s’en mit jusque dans les cheveux, s’interrompant à intervalles réguliers pour s’éponger de son mouchoir à carreaux, mouchoir avec lequel il ne manquerait pas de nettoyer l’objectif de son Nikon dès que la table aurait été débarrassée. Le thé était, lui aussi, succulent, âpre sans être râpeux. Compte tenu d’un certains nombre de facteurs logistiques, je préférai m’abstenir de goûter aux prunes, préférant les céder, non sans une certaine perfidie, à Virgile, mon voisin de table. L’heure n’était pas aux épanchements, mais à la plus stricte retenue ! Et les autres, tous les autres ? Eh bien, Bonkanite s’assit à notre table et nous regarda dîner. De temps en temps, il nous encourageait du regard et de la voix, lorsque la cuillère hésitait entre l’assiette et la bouche…Allez, allez, mangez…La fée clochette allait de l’un à l’autre, remplissant son écuelle ou son verre. Entre deux remplissages, elle nous regardait dîner. Quant aux inconnus de l’ombre, dans l’incapacité de voir avec précision leur visage, je ne le jurerais pas, mais leur silence me laissa supposer qu’eux aussi nous regardaient dîner. Au début, le sauvage, qui est la bonté faite homme, essaya bien de les impliquer dans nos agapes en leur faisant signe d’approcher, de s’asseoir, de partager notre repas, mais Bonkanite les écarta du revers de la main…Oh, ceux là ? Ne vous souciez pas d’eux, Don ! Mangez, mangez...Mais visiblement ça ne passait pas. Le sauvage leva sur moi ses yeux bleus délavés et me dit…C’est gênant. Je sens leur regard sur nous ! Si au moins ils parlaient !...Je réfléchis un instant…Si ça se trouve, ils ont empoisonné la nourriture et attendent que nous tombions raides morts. Ils ont déjà fait disparaître cul de mandrill, l’œil de Bucarest…Virgile,  lança un regard soupçonneux à son assiette et dit lugubrement…Et l’œil était dans la soupe...J’eus une idée…On pourrait leur demander de chanter…C’était absurde, d’autant plus que je déteste le chant. Mais Virgile, sans me laisser le temps de l’en empêcher, transmis ma demande à Bonkanite. Celui-ci hocha la tête en signe d’approbation, se leva et, frappant dans ses mains avec un bruit de tonnerre, entonna en rugissant un chant qui aurait coupé l’appétit à un naufragé du radeau de la Méduse. Bientôt d’autre voix, plus discrètes, Dieu merci, s’élevèrent des ténèbres. Mais le résultat était effrayant et nous eûmes du mal à garder notre sérieux quand tous les chanteurs se mirent à frapper, en cadence, le plancher de leurs sabots en caoutchouc. Essayant de surmonter le vacarme, Virgile me hurla à l’oreille…C’est une ballade romantique…Nous nous hâtâmes donc d’achever notre repas. Ceci fait, la fée clochette libéra un espace au centre de la table où Bonkanite déploya une carte de la région. Les membres de la chorale nous rejoignirent et formèrent un cercle autour de nous. J’épargne au lecteur les détails du plan de bataille, d’autant plus que l’apparition d’une bouteille de Tuica, à l’ingestion de laquelle tous furent conviés, vint considérablement compliquer l’affaire. Pour résumer, un groupe partirait à l’aube traquer l’ours, tandis qu’un autre, toujours à l’aube, se mettrait en quête du cerf. Restait à déterminer qui tirerait l’ours et qui chasserait le cerf, puisque chaque chasseur ne se voyait alloué qu’un seul exemplaire d’une seule espèce.  Sachant que le bourgeois tenait à son ours,  le sauvage décida de s’occuper du cerf. Ne chassant pas, mais chargé de la partie cinématographique de l’expédition, j’hésitai encore à me joindre à l’un ou l’autre groupe. Ce fut le sauvage qui décida pour moi, en m’intégrant dans son équipe pour le lendemain, libre à moi de rejoindre celle du bourgeois un autre jour. Virgile, lui aussi, alternerait les plaisirs, partageant ses silences de manière équitable entre le chasseur d’ours et le chasseur de cerf. Quand la réunion fut terminée, c'est-à-dire quand la dernière goutte de Tuica eut disparu au fond du dernier gosier, nos hôtes prirent congé en nous souhaitant bonne nuit, ce qui prit un temps considérable, chacun insistant pour nous  donner son opinion sur la meilleure manière de passer une bonne nuit. Le sauvage et Virgile allèrent se coucher, tandis que je décidai de profiter de la lumière des lampes à pétrole pour lire, résolu à retarder le plus possible le moment de rejoindre Virgile dans notre lit commun.

 

18 mars 2007

Mauvaises surprises

Le bourgeois, toujours endormi, reposait au creux d’un lit vaste comme une plate-forme pétrolière, sur une mer de couvertures bariolées, crochetées à la main, ou au pied, en un mot des couvertures dans la confection desquelles nulle machine n’était intervenue, pour la bonne et simple raison que le temps, dans sa fuite inexorable, semblait avoir oublié ce village à l’orée du paléolithique supérieur. Bonkanite, dont la tête frôlait le plafond, nous dédia un sourire bonasse. Au chevet de l’alcoolique, s’activait l’être adulte le plus menu qu’il m’eût été donné de contempler jusque là. Ce n’était pas une naine. Une lilliputienne plutôt.  Ses membres avaient des proportions harmonieuses et son visage sans âge, encadré par un foulard bleu finement brodé, exsudait l’amour et la bonté. Cela seul eût suffi à la qualifier de belle. Mais elle était réellement belle. Dans une envolée de jupons, elle virevolta autour du bourgeois, lui retirant ses chaussures, ses chaussettes, lui dégrafant sa ceinture. Ses doigts minuscules  défirent un à un les boutons de son pantalon, s’activant avec une agilité prodigieuse, puis, déployant une force insoupçonnable dans un corps aussi chenu, elle fit glisser le pantalon sur les jambes blanches du bourgeois. Elle gloussa avec espièglerie en découvrant son caleçon aux couleurs de la république. Tiens, je ne savais pas le bourgeois aussi cocardier ! Elle s’attaqua ensuite au haut. Pulls et chemise volèrent, laissant le bourgeois flotter nu sur sa mer de couvertures, si l’on fait exception du pavillon national, flottant sans entraves sur une virilité aux dimensions modestes. Du moins me l’imaginai-je ainsi. Avec l’aide de Bonkanite, elle mit le bourgeois sous l’amas de couvertures glacées (j’eus froid pour lui), le borda soigneusement, puis, reprenant sa lampe, la fée clochette nous fit signe de la suivre en silence. En passant devant moi, elle se haussa sur la pointe des pieds et ma caressa la joue du revers de la main, me susurrant des mots que je devinai chargés d’une infinie tendresse. De retour dans le salon, je demandai à Virgile, resté désespérément muet jusque là, comme assommé par la réalité que des territoires entiers de son pays, véritables terrae incognitae, eussent échappé à la mainmise du vingtième siècle, je lui demandai donc le sens des mots qu’elle m’avait adressés. D’une voix pleine de rire (il faisait trop sombre pour voir son visage) il me répondit…Tu es sur que tu veux savoir ?…Oui…Quand tu seras devenu un homme, tu seras certainement aussi beau que ton frère…Je lui flanquai un coup sur les fesses (des fesses bien fermes) du plat de la main…C’est faux, elle a du dire que j’étais bien plus beau que lui…Il me caressa la joue du bout des doigts et d’une voix censée imiter celle de la fée clochette, mais qui ne réussit, au mieux, qu’à évoquer celle d’une pédale outrancièrement efféminée, il me susurra…Petit garçon, va !....En hurlant…chienne bolchevique…je mis mes mains autour de son cou, un cou dont la tiédeur m’étonna chez un garçon aussi froid, puis, faisant semblant de vouloir l’étrangler, je le secouai pour de vrai. Il se laissa faire en émettant des borborygmes effrayants.

 Deux lampes à pétrole avaient fait leur apparition sur la table, faisant surgir de l’obscurité de nouvelles ombres qui ne firent que souligner, avec cruauté, la nudité des lieux. En même temps qu’une envie pressante, une question me taraudait : où se trouvaient les toilettes ?  Bonkanite me fit signe de le suivre dehors tandis que je me saisis de ma torche électrique, brusquement animé d’une tendresse sans borne pour cet objet qui, depuis ma plus tendre enfance, m’avait aidé à combattre ma crainte des ténèbres. Alors que nous traversions la cour, l’air me parut tiède et la nuit hospitalière. Je remarquai que le corps de cul de mandrill avait disparu de l’endroit où il avait été jeté sans managements, quelques minutes plus tôt, une éternité….  Nous arrivâmes dans ce qui me sembla être un potager au milieu duquel une guérite montait la garde. Dépourvue de porte, elle s’ouvrait sur une caisse percée d’un trou aux dimensions généreuses. Devant ma silencieuse prostration, Bonkanite fit le geste de  baisser son pantalon et de s’asseoir sur un siège imaginaire. Il émit un gémissement poussif, puis un soupir de soulagement. Au cas où je n’aurais pas compris…Je lui sus gré de m’épargner la phase de nettoyage. De toute façon, le papier brillait par son absence, à moins que l’on se résignât à utiliser les anciens numéros du bulletin mensuel de la coopérative agricole du district de Bistrita, éparpillés ça et là, sans aucun souci de chronologie, auquel cas on s’exposait au risque de voir s’imprimer sur les fesses, à l’envers,  les dernières statistiques de la production de choux ou de betteraves. Sans grandes illusions, je fis le geste de me laver les mains en les frottant l’une contre l’autre et improvisai en en sabir de mon cru…limpiescu manu und le restu si possiblu…La tête dans les étoiles, Bonkanite me contempla avec intérêt, répétant mon geste en produisant le son d’une toile émeri sur une planche mal dégrossie. J’espérais juste que ce geste n’eût point, pour un roumain, quelque signification ambiguë. Pour lever le doute, je m’aspergeai d’eau en me renversant un seau imaginaire sur la tête (à ce stade, j’avais fait le deuil d’une salle de bain, mais je conservai, chevillée au corps, l’espérance de découvrir, cachée dans la végétation,  une guérite dévolue aux ablutions, équipée ne serait-ce que d’un seau percé dont le contenu aurait, au préalable, parcouru les canalisations d’un antique alambic, afin de lui assurer une tiédeur supportable), puis je me savonnai avec un savon d’autant moins réel que nous n’avions emporté aucun exemplaire de ce bien que nous pensions (pauvres fous !) de consommation courante, même de l’autre côté du rideau de fer. Cette fois, Bonkanite avait compris ! Toutefois,  d’un geste de la main, il m’invita courtoisement à faire, d’abord, ce pour quoi j’étais venu. Allez savoir pourquoi, l’envie m’en était passée. Je lui fis comprendre que cela pouvait attendre…deux ou trois jours. De son pas de sept lieues, il m’entraîna à sa suite jusqu’au milieu de la cour. Là, les bras écartés, avec la fierté de celui qui fait découvrir à l’ami étranger un équipement de haute technologie produit par le fleuron de l’industrie nationale, Bonkanite me désigna le puits et le seau posé sur la margelle. Avant que je pusse l’en empêcher, il envoya le seau au fond du puits, puis le remonta au moyen du treuil, son grand corps s’agitant à la manière d’un piston à la course démesurée. Saisissant par l’anse le seau rempli d’une eau qui exhalait un doux parfum de vase, il le tint devant moi, m’encourageant d’un mouvement du menton. Pour lui faire plaisir, j’y plongeai mes mains, les agitai pour me persuader qu’elles continuaient à se trouver au bout de mes bras, puis, du bout des doigts, m’aspergeai le visage. Voilà qui suffirait pour aujourd’hui. Les mains et le visage anesthésiés par le froid, je retournai dans la maison.

13 mars 2007

La lampe tempête

Bonkanite guida la voiture jusque dans une cour sommairement empierrée. Les phares éclairèrent furtivement la façade tarabiscotée d’une isba sortie d’un conte grotesque d’Edgar Alan Poe, puis vinrent s’arrêter sur la margelle d’un puits surmontée d’un treuil auquel s’enroulait une grosse corde de chanvre. Posé sur la margelle, un seau en bois. Il y a avait quelque chose de menaçant dans ce seau en bois. Lorsque le sauvage éteignit le moteur de la jeep ainsi que les phares, nous fûmes plongés dans l’obscurité et le silence d’un caveau de famille dont tous les locataires se seraient enfuis, ne laissant derrière eux que des cercueils vides aux couvercles entrouverts. Le sauvage descendit de voiture et se moucha.  Je réussis à mettre la main sur mon sac à dos et à en extraire une torche électrique. Le pinceau lumineux qui en jaillit vint frapper le visage hagard de Virgile. On aurait dit un pendu récemment décroché de la plus haute branche d’un baobab. Je ne connais rien de plus déprimant qu’un baobab. Je sautai au bas de la jeep, ouvrit la ridelle et tentai d’attirer Virgile à ma suite en le tirant par un pan de son manteau…Va causer au monsieur. Tu as intérêt à revenir avec des nouvelles encourageantes. Parce que, là, je sens que je vais me mettre à hurler… Virgile se contorsionna hors de l’Aro et s’immobilisa à côté de moi en regardant le ciel…Au moins, les étoiles continuent à briller…Bonkanite s’était éloigné du groupe et urinait abondamment, le fouet enroulé autour du cou. . On aurait dit les chutes du Zambèze pendant la mousson d’été. Virgile attendit respectueusement la décrue, puis engagea la conversation. J’avais l’impression d’assister à une fable de La Fontaine : le chêne et le roseau, le loup et l’agneau, fables auxquelles j’aurais bien pu en ajouter une de mon cru, la plainte du vent dans les sassafras et le roulement du tonnerre sur les pentes de l’Annapurna. Pour éviter de sombrer dans une dépression virgilienne, je commençai à décharger la jeep en essayant d’opérer un tri par genre. Tâche absurde, puisque j’arrachai tous ces objets à l’étreinte protectrice de l’Aro, pour les entasser à même le sol. L’homme devrait  vivre nu sans avoir à s’encombrer de toute cette foultitude d’objets inutiles qui, à peine acquis, deviennent obsolètes. A condition de ne pas vivre dans les Carpates. Un froid de gueux descendait des montagnes et je m’interrompis pour enfiler deux ou trois pulls. Dans un monde parfait, à la place de cette masure lugubre, plongée dans d’éternelles ténèbres, nos yeux éblouis auraient du être en train de contempler un ancien palais brillant de mille feux, une demeure qui aurait abrité les frasques de quelque boyard sanguinaire, une armée de serviteurs auraient du s’agiter autour de nous, se confondant en courbettes obséquieuses et en saluts de bienvenue interminablement réitérés. Je tirai la malle Vuiton du bourgeois hors de la voiture et la fit tomber sans ménagement sur une terre ingrate que j’imaginai jonchée d’immondices. Ce fut sans ménagement également, que Bonkanite tira cul de mandrill de l’habitacle pour le jeter sur la terre ferme entre crottin de cheval et bouses de vache. Le malheureux poussa un cri déchirant, puis se rendormit.  Bonkanite hurla…Brioche, Brioche…ou quelque chose d’approchant, puis il jura (un mot comportant autant de R, ne pouvait être qu’un juron) et s’en fut à grandes enjambées vers la maison. Le sauvage essaya de ranimer le bourgeois qui, privé de l’épaule de cul de mandrill, s’était affalé de tout son long sur la banquette avant de l’Aro. Le sauvage vouait (voue toujours) au bourgeois un amour incompréhensible (pour moi)  frisant l’idolâtrie. C’est avec la tendresse d’une mère réveillant doucement son enfant, qu’il se pencha sur le visage couperosé du bourgeois en lui murmurant…Réveille-toi, nous sommes arrivés…Sans résultat, cela va de soi. Le sauvage se tourna vers moi, sincèrement inquiet…Il fait peut-être une attaque ?....C’est vrai qu’il était déjà vieux (trente ans), qu’il bouffait comme un cochon, buvait comme un trou et fumait comme un turc. Ses artères devaient ressembler au tunnel du Mont-blanc, un jour de départ en vacances. J’écartai fermement le sauvage…Laisse moi faire…Je me perchai sur le bourgeois et lui pinçai son gros nez-éponge, pour commencer, histoire de voir s’il respirait encore. Il se mit à ronfler en bavant. Ecoeurant. Je lui collai ensuite une paire de gifle. Il se mit à rire bêtement et essaya de se tourner sur le côté. Je lui collai un genou sur le ventre et appuyai de tout mon poids, pour l’empêcher de tomber, évidemment. Je le giflai à nouveau, plus fort cette fois. Il avait l’air d’aimer et, moi,  cela me fit un bien énorme. Le sauvage protesta. Je le rassurai, le bourgeois vivrait. Bonkanite revint accompagné d’une lampe tempête. Elle le suivait respectueusement à quelques pas, presque au ras du sol, de sorte que le visage de Bonkanite resta dans l’obscurité. La lampe parlait, ou, si je veux être précis, bien que s’agissant sans doute possible d’une honnête lampe à pétrole, elle gazouillait comme un enfant espiègle. Laissant son maître dans l’ombre, elle s’approcha du sauvage, s’éleva un peu dans les airs en poussant une exclamation étonnée (le sauvage faisait toujours cet effet à qui le voyait pour la première fois), puis elle vola vers moi, émit une lamentation de mère juive (oyoyoyoyoyoiiiiiii !!!!!!!!!), me prit par la main, me força à me baisser et me déposa finalement un baiser frisquet sur le front, tandis que son pouce y traçait le signe de la croix. Après un brusque virage sur la droite, elle s’arrêta devant Virgile qui subit le même traitement, avec, en prime, une longue allocution, pleine de trémolos et de pathos. Pendant ce temps, Bonkanite s’était saisi du bourgeois avec toute la douceur dont il était capable et, dans un éclat de rire homérique, entrecoupé d’un flot de paroles où le terme Tuica revenait avec la régularité d’une taxe, il le jeta sur ses épaules, tête et jambes pendantes, puis, l’achemina vers la maison, précédé de la lampe tempête. Virgile dit…Allez…. et leur emboîta le pas. Après avoir grimpé les quelques marches d’un escalier en bois des plus sommaires, nous pénétrâmes dans la maison. Il y régnait un froid plus vif qu’à l’extérieur. Le froid de l’enfermement. Je promenai le rayon de ma lampe torche sur les murs fait de bois brut, où l’écorce adhérait encore par endroits, puis, sur le sol aux planches disjointes, enfin, sur la table et les quelques chaises qui composaient l’unique mobilier de ce petit séjour qui, déjà, menaçait de nous paraître interminable. Des ombres dansaient à la lueur de la lampe tempête dans l’entrebâillement d’une porte en même temps que nous parvenaient des pépiements attendris. Sans doute la chambre dévolue au bourgeois. A côté, une autre porte était, elle,  hermétiquement close. Sans doute la chambre des propriétaires. Mais où étaient les autres chambres ? Les trois autres chambres, au moins ? Et les toilettes ? La salle de bain ? D’un commun accord, nous poussâmes la porte qui laissait filtrer de la lumière, nous attendant sans doute à être les témoins de quelque funeste sabbat. Elfes carpatiques se gavant de la chair du bourgeois ?...

 

11 mars 2007

Bonkanite

Nous arrivâmes à la nuit tombante, entre chien et chat. A Nepos, il n’y avait pas de chats visibles, rien que des chiens. Notre arrivée fut saluée par un millier d’aboiements. C’est incroyable ce qu’un aboiement peut ne pas ressembler à un autre aboiement. Il y a l’aboiement bonasse du chien qu’on aurait voulu méchant, mais qui, dans le fond, ne l’a jamais été et qu’on maintient en vie dans l’espoir qu’il le devienne un jour. Alors, il aboie. Sans conviction. Il y a l’aboiement en rafale de la bête hargneuse qui s’agite, en un va et vient incessant, au bout de la chaîne amarrée par un mousqueton sur un câble tendu entre deux poteaux. C’est le chien téléphérique. Il y a l’aboiement du roquet mordeur qui ne s’attaque qu’aux êtres et  objets en mouvement : le pied d’un cycliste, le mollet d’un marcheur qui très vite se transforme en coureur, fatale erreur car le roquet mordeur est d’autant plus frénétique que l’objet de son courroux se meut plus rapidement. Mais de tous les objets en mouvement, il y en a un qui le met dans un état proche de l’hystérie : ce sont les roues de voiture. Le roquet mordeur a, en général,  une existence très brève.  Il y a aussi l’aboiement de la femelle en chaleur. Une chose affreuse ! Ce n’est pas à proprement parler un aboiement, mais un long hululement repris en chœur par tous les mâles de la région. C’est inoffensif, mais à la longue, ça rend fou…Et puis, il y a tous les aboiements intra muros. Ceux que l’on devine dans l’entrebâillement d’une porte ou derrière les mouvements d’un rideau. Les chiens aboyèrent, l’Aro passa. Dans le crépuscule de cette journée de fin d’été, il me sembla voir des ombres regagner furtivement l’illusoire protection de masures misérables, serrées les unes contre les autres comme pour conjurer l’insupportable tristesse dégagée par ce village des Carpates. Pas un chat dans l’unique ruelle. Pas une lumière, pas un feu, pas une lampe à pétrole, pas une bougie, pas même le bout incandescent d’une cigarette. Juste ces chiens qui attendaient, sans doute, que l’un d’entre nous s’aventurât hors de la jeep pour le déchiqueter. Et les chiens ne fument pas. Par contre,  je vis leurs yeux jeter des lueurs sanglantes dans la lumière des phares. Discrètement, je sortis un douze de son étui, le montai, puis essayai de trouver des cartouches parmi l’amoncellement de choses inutiles au milieu desquelles, au fil des heures de route, Virgile et moi avions tenté de nous faire une place. Pour la première fois depuis le début du voyage, je sentis le sauvage inquiet. Il arrêta la voiture. Aussitôt nous fûmes entourés par la meute hurlante. Panique à bord. Moi…les cartouches, bordel où sont les cartouches…Le sauvage…Dans la petite caisse en bois, mais attends avant d’arroser à tort et à travers…Moi…Mais laquelle, il y en a des centaines…Virgile…Don, il faut faire demi-tour, ces chiens sont très méchants…Moi…Pousse ton cul, t’es assis sur les chevrotines…Virgile….Quelles chèvres ?....Le sauvage, très fort…Allez, couchés, les chiens. Il y a quelqu’un ?....Moi, très énervé…Je trouve pas les munitions. Je leur fous un bas sur la tête à ces chiens,  ou quoi ?...Virgile…Attention, un chien ! Il essaie de monter par l’arrière. Démarrez Don…Le sauvage…Peux pas. La route se termine là. Esteban, file lui un coup de crosse, à ce con…Moi…A Virgile ?...Le sauvage…Non, au chien, imbécile…La bête, un molosse (pas un mâtin de Naples, mais un soir des Carpates) aboyait à l’intérieur de la voiture, les deux pattes avant appuyées sur la ridelle,  nous diffusant en pleine figure son souffle putride. Je lui envoyai un coup de crosse sur le museau. Le chien....kai, kai, kai….

Un coup de feu claqua, puis un autre et un autre encore. Les aboiements se transformèrent en glapissements pitoyables. La meute se dispersa en tous sens.  Une voix tonitrua. Une voix venue du fond des âges. La voix du boyard mâtant la révolte de ses serfs à coups de knout. C’est ainsi que nous apparut Bonkanite. Du haut de ses deux mètres, il mit en fuite les derniers chiens de quelques coups savamment appliqués de son long fouet. Dire que Bonkanite était impressionnant, serait rester bien en deçà de la vérité. Il était monumental. Tout était puissant en lui. Ses cheveux drus coupés à ras,  son vaste front sillonné de rides profondes, ses yeux verts, son nez gaullien, sa moustache stalinienne, son cou de buffle, son torse de gladiateur. Passons sur les jambes, je n’ai pas de mots pour les décrire. Qu’il fasse chaud ou froid, je le vis toujours revêtu d’une chemise à carreaux en flanelle et d’un pantalon kaki en velours côtelé. Sur la tête, il portait en permanence une espèce de drôle de chapeau tyrolien en cuir. Mais la nuit avait fini par tomber et, sur le moment, nous ne vîmes qu’une montagne de chair sur laquelle roulait avec fracas une avalanche de mots. Insultes pour les chiens, bienvenue pour nous. Bonkanite était notre guide de chasse local, l’homme qui allait nous prendre en charge, nous loger, nous nourrir, nous faire tirer la bête de nos rêves avant de nous renvoyer, entiers, dans nos foyers. En désignant cul de mandrill du menton je demandai à Virgile…Et lui, c’est qui, en fin de compte?...Officiellement, le guide de chasse du district, officieusement, heu, enfin tu peux te faire une idée…L’homme de Bucarest ?...Il haussa les épaules…C’est toi qui l’a dit…Je contemplai le profil simiesque de l’homme de Bucarest ivre mort. Ils avaient vraiment du souci à se faire, à Bucarest ! Bonkanite s’assit sur le capot de l’Aro, les pieds sur la pare-choc,  faisant gémir  tôle et  amortisseurs. D’un mouvement impérieux du bras il fit signe au sauvage de faire demi-tour. Nous remontâmes la sinistre ruelle de terre battue pour venir nous arrêter devant une maison plus grande que les autres, située un peu à l’écart.

07 mars 2007

Le mauvais larron

Le reste du trajet s’effectua sans histoires. Ce fut juste très long. De manière récurrente, le sauvage devait ranger l’Aro sur le côté pour laisser passer un attelage identique à celui du demeuré, à moins que nous ne nous vissions obligés à en suivre un sur plusieurs kilomètres au bout desquels la piste s’élargissait suffisamment pour que nous pussions le dépasser. Les Carpates offrent des paysages identiques à ceux des Pyrénées, mais, comme à cette époque je n’avais encore jamais mis les pieds dans les Pyrénées (sans doute parce qu’elles étaient trop proches pour être jugées dignes d’intérêt), je trouvai que la nature environnante ne ressemblait à rien de ce que j’avais vu jusque là. De toute façon, enfermé dans un mutisme profond, je boudais et le paysage ne me parût, de prime abord, pas aussi extraordinaire que cela. Des arbres et des rochers, rien de bien excitant ! A intervalles réguliers, Virgile, vautré en face de moi sur la caisse de verroteries, envoyait, de la pointe de ses godillots ferrés hors d’âge, de discrets coups sur mes rangers « cero kilometro » (comme disent les chiliens) dans une vaine tentative de rétablir un contact visuel avec moi. Pour résister aux cahots qui nous envoyaient en tous sens, il se tenait agrippé aux montants de la capote, les bras largement écartés. Avec son sourire de vieil homme qui a eu la mer mauvaise, on aurait dit un crucifié. Pas le Christ, bien entendu, mais un des larrons, le mauvais larron (Virgile était membre du parti communiste, après tout), celui qui, ayant eu une existence misérable, faite de petits larcins minables, avait fini par se faire prendre et condamner, non seulement à la crucifixion, ce qui était déjà en soi une manière relativement désagréable de finir sa vie, mais se voyait, en outre, voué à la damnation éternelle pour un jeu de mots hasardeux.  La vie est injuste ! La mort aussi. Il aurait du imiter son voisin de croix, le bon larron,  qui, dix sept siècle avant Pascal, avait décidé de faire le pari de croire, n’ayant, lui, pour le coup, plus grand-chose à perdre. Il avait, sans doute, tué  père et mère, violé sa petite sœur, profané la tombe de ses grands parents, mais peu importe, il gagna le salut éternel. Jésus avait le sens de l’humour. J’en suis convaincu. En livrant à ses disciples, avec la désinvolture de celui qui énonce une évidence, la parabole des riches, du chameau et du chas de l’aiguille, il savait qu’il allait donner du travail à des générations de théologiens. Il savait que l’Eglise serait riche, que les princes de l’Eglise seraient riches, que les rois seraient riches, pour faire court, il savait que tous ceux qui seraient à même de propager la nouvelle foi seraient riches et puissants, parce que les pauvres, hein,  on sait ce que c’est, on se méfie d’eux, c’est instinctif, toujours à quémander, pas très propres sur eux, humbles avec ça, aucun sens du marketing, alors comment voulez-vous…. ? Les riches, les puissants, par contre, arrivent, chevauchant fièrement leurs destriers caparaçonnés, arborant leurs armures dorées, à la tête d’armées invincibles (dans la version récente ils arrivent dans leurs limousines de vingt mètres de long à la tête d’armées de comptables et d’avocats) et vous collent sous le nez , le crucifix d’un côté, l’épée de l’autre ( plus récemment, le DVD ( 500$ ttc)  enregistré en direct par le messie d’un côté, la lettre de licenciement de l’autre)…convertis-toi pauvre mécréant…alors forcément, on se laisse convaincre, on se dit que l’un dans l’autre ça fait pas un pli, vaut mieux obtempérer, la foi vient en payant. Mais là où le système confine au sublime, c’est  que pas un seul, je dis bien pas un seul de ces puissants du Gold Gotha ne verra l’ombre du début du commencement du moindre centimètre carré de paradis. Même pas pour services rendus ? Même pas. Oh allez, ne soyez pas chiens ! Non, non…. Les textes sont sans ambiguïté à ce propos. Rappelez- vous du chameau coincé dans le chas de l’aiguille. A poil les riches et hop, en enfer. J’ai un faible pour les représentations infernales du haut Moyen Age. Et qui va aller au paradis ? Hein ? Hé oui ! Les pauvres, les miséreux, les pouilleux, les ratés, les recalés de l’histoire, les abstinents de la société de consommation.  C’est comme ça ! Alors, depuis deux mille ans, on essaie de faire passer ce maudit chameau par le chas de l’aiguille. Hélas ! Le chameau semble frappé d’obésité alors que le chas de l’aiguille, lui, rétrécit. Quel rapport avec une partie de chasse en Roumanie ? Aucun, si ce n’est que j’avais en face de moi l’image désarticulée du mauvais larron qui semblait aller à dos de chameau et, de fil en aiguille, j’en étais arrivé à me poser la question de savoir, si Virgile, sa dépression, son vieux manteau jeté telle une peau vergeturée sur une succession de pelures laineuses, n’étaient pas, en matière de salut éternel, une valeur beaucoup plus sûre que moi et mes rangers « cero kilometro ». Evidemment, je suis athée (tout petit déjà…) mais il m’arrive de jouer au loto. Et puis, je déteste voyager en voiture. Je suis un marin. La voûte étoilée du firmament (il y a quelque chose de maternel dans ce mot désuet) étalée à l’infini sur une mer phosphorescente me donne un avant goût de paradis, même sans un radis, alors que l’intérieur d’une Aro brinquebalante et surchauffée me parlait déjà d’enfer. Enfin, les pires choses n’ayant jamais de fin, nous finîmes par arriver à Nepos. Si ce n’était pas l’enfer, ça y ressemblait foutrement.

04 mars 2007

La piste

Nous remontâmes dans l’Aro et suivîmes  le demeuré et sa charrette par un chemin de traverse qui longeait la rivière sur un peu plus d’un kilomètre. La mère tournait le dos à la route, et, donc,  nous faisait face, ce qui était un peu ridicule. Elle n’arrêta pas un instant de parler sans que nous sachions très bien si elle s’adressait à son fils ou à nous. De toute façon, le bruit du moteur nous empêchait de saisir ses paroles. Le chemin, à peine plus qu’un sentier, était constellé de  cratères boueux. A chaque cahot, la charrette prenait une gîte inquiétante, la matrouchka, projetée en l’air, émettait un couinement strident et retombait de guingois dans son fauteuil. Les roues arrière de la jeep se mirent à patiner. Le sauvage manoeuvra un levier…Je crabote…dit-il. Virgile me jeta un regard interrogateur…Il crabote…répondis-je. Il haussa les épaules d’un air résigné…Bon, crabotons alors…Cela suffit à nous faire rechuter dans une hilarité absurde. La voiture sembla habitée d’un souffle nouveau. Les quatre roues motrices à la force démultipliée arrachèrent l’Aro à sa gangue de boue et nous rattrapâmes lentement nos guides. Au bout du chemin, il n’y avait toujours pas de pont, mais un gué que nous traversâmes à la suite du demeuré. Les roues de la charrette disparurent dans la rivière. Puis ce fut au tour du plancher d’être submergé. Quand l’eau atteignit le poitrail des chevaux, deux magnifiques bêtes de trait, ceux-ci hésitèrent, piaffèrent,  ne sachant s’il fallait se mettre à nager ou continuer à marteler le fond du gué de leurs puissants sabots. Nous imaginâmes, un instant, la mère emportée par les flots, amarrée à son fauteuil. Le fils se leva (il était très grand), et, saisissant son fouet, le fit claquer à deux reprises aux oreilles de ses bêtes, prenant grand soin de ne pas les toucher. Deux détonations puissantes. On devait pouvoir tuer avec un tel fouet ! Les bêtes se mirent à tirer avec un enthousiasme renouvelé. Le fils nous fit un signe énergique du bras pour nous encourager à le suivre. Dans cette attitude de commandement, le demeuré ne me sembla plus si demeuré que ça. Splendide, plutôt, tandis qu’il arrachait aux éléments son attelage et  sa petite mère, après avoir atteint la rive opposée. L’Aro gravit à son tour la berge, dégueulant l’eau de la rivière par tous les interstices comme un vaisseau de haut rang, puis, s’arrêta à quelque distance de l’attelage. La piste était là, devant nous, pas même honteuse de s’être interrompue par une étrange divagation pour continuer, discrètement, à dérouler son cours sinueux là où plus personne ne l’attendait. Qu’était-ce donc ? Deux ingénieurs des ponts et chaussés, qui s’étant disputés, avaient, chacun de son côté, poursuivi leur route sans jamais la rattraper vraiment ?  Le sauvage descendit de voiture et, tandis qu’il remerciait notre guide, à sa manière, en flattant l’encolure des chevaux, je plongeai fébrilement dans la caisse de verroteries, cherchant désespérément, au milieu des bas, des rasoirs, des montres bon marché, un objet qui pût être d’une quelconque utilité à nos sauveteurs. Je sentis peser sur moi le regard condescendant  de Virgile, ainsi qu’une chaleur désagréable me monter à la tête. Mais qu’est ce qu’il fichait là, à me regarder du haut de sa dépression, au lieu d’aller faire la conversation à la petite mère et à son fils ? Il était payé pour ça, non ? N’y tenant plus, je relevai la tête, rouge, sans doute, comme le défunt Kroutchev à une cession de l’ONU…Tu me trouves minable, hein ? Pathétique ? C’est ça, je suis pathétique. Le petit bourgeois occidental et sa conception de la générosité...Virgile fit la moue…Tu fais les questions et les réponses ! Non, je te regardais remuer tes petites fesses. Donne-moi  une cartouche de cigarettes, ça suffira… Luisant comme une balise bâbord, je lui tendis la cartouche de Camel avec laquelle il m’asséna une tape amicale sur le sommet du crâne. Tandis qu’il déployait ses longues jambes pour sauter à terre, je fouillai dans ma poche et en sortis mon couteau suisse à trente lames. Une pièce unique, ou presque. Je lui mis de force dans la main…Donne ça à l’idiot. J’y tiens beaucoup. Ca, c’est un vrai cadeau…Il émit un sifflement admiratif tout en soupesant l’objet, puis me le rendit…Non, ça c’est pour moi, tu me le donneras. Le dernier jour…Son outrecuidance m’épata…Pourquoi ? T’as pas besoin de cadeau, toi,  t’es payé pour nous supporter…Virgile garda un moment le silence. Il regarda le sauvage mimer, un peu plus loin,  la mort du cerf  devant l’idiot impassible et la matrouchka ravie. Il désigna le bourgeois, toujours endormi…C’est lui qui paye, donc je n’attends aucun cadeau de sa part...Puis il pointa son menton dans la direction du sauvage-cerf, qu’une balle de calibre 7,62 venait de terrasser…Lui, c’est un esprit pur (il employa d’abord un mot roumain). Un esprit pur ne fait pas de cadeaux…Ce fut mon tour, ensuite…Toi tu n’es qu’un petit garçon. Un petit garçon mal élevé qui croit tout savoir…J’eus l’impression qu’on venait de me renverser un seau d’eau glacée sur la tête…Ah oui, et pourquoi le petit garçon mal élevé t’offrirait son couteau suisse à trente lames ? Hein, dis-moi pourquoi ?...Il réfléchit un instant…Parce que nous allons devenir amis…J’étais furieux et flatté à la fois…Ton amitié, tu peux te la mettre là où je pense. Figure-toi que le petit garçon était encore, il y a moins d’un mois, en Thaïlande ! Tout seul ! Enfin avec un ami. Hein ? Ca t’en bouche un coin ? Et puis, on est allé voir les filles. Elles ont des seins gros comme ça (ce qui était doublement faux). Et pas poilue pour un sou…Virgile émit un ricanement désagréable tout en gesticulant en direction de ma braguette…Des filles ? Qu’est-ce que tu as fait avec elles? Tu leur a montré ton petit machin ?...Je me l’imaginai se tortillant au bout d’un pal tout en cherchant vainement une réplique cinglante. Je m’explique : c’était LUI qui se tortillait et MOI qui cherchais une réplique, parce que je doute, qu’au bout d’un pal, on ait encore le cœur à la polémique. Mais rien ne vint. Jamais on ne m’avait manqué à ce point de respect ! Virgile dut voir les larmes de rage monter dans mes yeux…Il m’ébouriffa les cheveux, puis, retirant vivement la main avant que je pusse la saisir pour la mordre, lui casser le bras, enfin lui faire un truc terrible, il s’éloigna  en direction de la charrette avec la cartouche de cigarettes tout en secouant la tête et en répétant stupidement…La Thaïlande, la Thaïlande…

01 mars 2007

Le rire de Virgile

Reprenant du poil de la bête, je me tournai vers le sauvage…Dommage, que tu n’aies pas eu ton fusil…Il eut l’air étonné…Pourquoi ?...Ben pour tuer l’ours, pardi !...Il leva les yeux au ciel…On ne tue pas une bête, comme ça, par hasard, juste parce qu’elle croise notre route. On  la piste, on la traque, on marche des jours, des nuits, parfois, on apprend à la connaître. Est-ce un vieux mâle ou au contraire une femelle pleine, à moins qu’elle ne soit accompagnée de ses petits ? Je ne tue jamais les femelles. Seulement les mâles, vieux de préférence, pour les trophées. Les hommes, en vieillissant, perdent leurs cheveux. Les animaux, eux, ajoutent de la corne à la corne, du poil au poil. Quand enfin, après des jours d’effort, on le tient au bout de la mire, à moins qu’il ne surgisse au détour d’un layon, alors là, oui, on peut décider d’appuyer sur la détente ou au contraire, de le laisser s’enfuir. Sinon, autant tuer une vache dans un pré…

Beaucoup de paroles pour un sauvage, mais le sauvage était comme cela. Il théorisait beaucoup. Cela aurait été trop simple de prendre son fusil et de tirer dans le tas ! Non, il y avait tout un cérémonial à respecter et si dans le feu de l’action on risquait de se prendre un coup de corne, de dent ou de griffes, c’était encore mieux. Bien mieux. Les mécanismes qui mouvaient le sauvage étaient d’une grande complexité. Le bourgeois, sous son apparente sophistication,  était d’un usage beaucoup plus simple. Lui, assurément, aurait  tiré sur l’ours, couché, bien à l’abri sur l’autre rive.

Virgile était assis sur le marchepied de l’Aro, la tête sur les genoux. Il nous regarda approcher d’un air hébété et malheureux c'est-à-dire qu’il avait l’air parfaitement normal. Il n’évoqua pas plus la beuverie du matin qu’il ne l’aurait fait pour une banale crevaison ou un plat trop épicé. Très énervé, je le tirai pas le bras en trépignant comme un gamin de dix ans…Un ours, on a vu un ours ! Gros et plein de poils !...Une lueur de contrariété passa dans son regard de malheureux hébété. Il regarda le sauvage pour avoir un avis digne de foi sur la question. La Tuica pouvait donner aux hallucinations le visage de la réalité, surtout pour qui n’y était pas habitué. Le sauvage hocha la tête et s’empressa d’ajouter…Mais il est loin maintenant !...Virgile n’eut pas l’air soulagé pour autant, juste un peu moins angoissé. Le sauvage s’approcha de Virgile et lui tendit la carte routière de cul de mandrill…Vous voyez, j’ai suivi cette piste. Il devrait y avoir un pont, là ! Il y a bien la rivière mais pas le pont…Virgile haussa les épaules, l’air de dire, ce sont des choses qui arrivent. Puis il sourit, enfin, je pense que c’était un sourire, même s’il eût été plus juste de le qualifier de grimace. Son visage se plissa comme celui d’un nouveau né, tandis que ses lèvres s’écartèrent sous l’effet d’une poussée interne incontrôlable. Je crus qu’il allait vomir. La grimace fut suivie d’un râle venu du tréfonds de ses bronches. Le rire de Virgile était une chose terrible à entendre. Le vieil homme d’Hemingway dut avoir ce genre de rire en se rendant compte que de son bel espadon, il ne restait rien d’autre que la tête et l’épine dorsale. Entre deux râles, Virgile parvint à laisser échapper de sa voix évanescente…Le plus étonnant, ce n’est pas qu’ils aient oublié de construire le pont, mais qu’ils aient pensé à le faire figurer sur les cartes… Après avoir ri un court instant avec lui, par solidarité, je suppose, le sauvage demanda à Virgile…On fait quoi, maintenant ?... Virgile leva les bras au ciel, en signe d’impuissance…Vous savez, moi, d’habitude, je suis affecté au tourisme politique. Une usine ou un hôtel qui disparaissent, ce n’est pas un problème, j’ai vite fait d’en trouver un autre, mais un pont…Il fut à nouveau secoué de spasmes douloureux. Quand le sauvage eut fini de se moucher, il désigna cul de mandrill…Et lui, il n’aurait pas une idée sur la question…Virgile se leva en vacillant. Ayant atteint l’avant de la voiture, après un temps qui nous parut interminable, il ouvrit la portière et  secoua le garde chasse tendrement enlacé au bourgeois. Il y eut des grognements, puis un échange de paroles vaseuses en roumain, après quoi, cul de mandrill se rendormit profondément. Virgile se laissa retomber sur le marchepied. Le sauvage avec une pointe d’impatience dans la voix…Qu’est-ce qu’il a dit ?... L’interprète le regarda droit dans les yeux, des larmes aux coins des paupières…Sic transit gloria mundi…Le sauvage laissa échapper un rire cristallin qui raisonna longtemps au fond de la vallée…Non, sans blague ?...Virgile secoua la tête et tomba à genoux, tremblant de la tête aux pieds…Non, il a dit que c’était pas lui qui avait piqué le pont…Pendant la demi-heure qui suivit, nous fûmes trop occupés à nous tordre de rire pour nous soucier du pont, de la rivière, des ours ou des cerfs. A chaque accalmie, il nous suffisait de nous regarder pour recommencer à rire. Nous crûmes être définitivement calmés, quand le sauvage reprit la carte, l’étudia avec soin, puis scruta la rive opposée, avec de vraies jumelles cette fois…Le plus ennuyeux, dans cette histoire, ce n’est pas l’absence de pont, après tout, on pourrait essayer de passer à gué, mais c’est l’absence de piste, parce que là, en face, il n’y a rien que des rochers !...Virgile laissa échapper un vagissement…Ils ont aussi piqué la piste  !... A nouveau, nous nous roulions dans l’herbe en hurlant de rire. Nous retrouvions, à grand peine, notre sérieux, lorsque cul de mandrill, à moins qu’il ne se fût agi du bourgeois, lâcha un pet retentissant. Nous crûmes mourir ! Nous devions offrir un spectacle lamentable au curieux attelage qui se présenta devant nous. Une jolie charrette en bois tirée par une paire de chevaux s’arrêta à la hauteur de l’Aro. Dans notre hystérie collective, nous ne l’avions pas entendue arriver. Le cocher semblait tiré d’une nouvelle de Pouchkine avec sa chemise blanche boutonnée sur le côté et ses pantalons noirs bouffants. Aux pieds, il portait de drôles de sabots noirs, qui,  au lieu d’être en bois, semblaient avoir été confectionnés dans de la chambre à air. Les quatre pneumatiques ornant les essieux de la charrette constituaient, d’ailleurs,  la seule concession faite à la modernité. Le cocher nous contemplait du haut de son char avec le regard inexpressif de celui qui s’interdit de penser. Apparemment, il appliquait la même censure à la parole, car il resta muet à toutes les sollicitations verbales de Virgile. Celle qui s’égosillait comme une pintade du Mississipi était sa passagère, une femme d’un certain âge, vêtue comme une matrouchka. Assise à l’arrière,  dans un vieux fauteuil amarré aux montants de la charrette par de grosses cordes de chanvre, elle tournait le dos à la route. Elle et Virgile s’immergèrent dans un long conciliabule dont le résultat fut qu’elle ne s’occupait pas de ce genre de choses (les ponts et les pistes) mais que, par contre, son fils était au courant de tout. Malheureusement il ne parlait pas. Nous n’avions qu’à les suivre...Sourd et muet ?...hasardai-je…Non, il est idiot…me répondit Virgile, comme si la chose allait de soi.

 

 

26 février 2007

L'ours

Ce fut la chaleur qui me réveilla. La chaleur et le silence. Une chaleur silencieuse. J’avais l’impression d’être en carton. Cerveau de carton, langue de carton, jambes de carton. Dur et mou à la fois. Je soulevai ma tête de carton. Deux inconnus, la tête de l’un sur l’épaule de l’autre, ronflaient sur la banquette avant. Un inconnu dormait à mes côtés, enveloppé dans un caban boutonné jusqu’au cou. Il paraissait frigorifié. Par le pare-brise, je vis, de dos, un inconnu assis sur le capot. Il était torse nu et portait un pantalon de treillis militaire. Trop d’inconnus dans cette équation. Je m’extirpai de l’habitacle surchauffé. Pas d’un seul tenant, mais morceau par morceau. Je n’essayai pas même de me mettre debout, mais optai pour la marche à quatre pattes. Je fis le tour de la jeep, à moins que ce ne soit la jeep qui ait tourné autour de moi, je ne puis l’affirmer avec certitude. Je  m’arrêtai, haletant, à la hauteur du pare-choc. Avec sa calandre et ses gros phares inquisiteurs, la voiture avait l’air fâché. L’inconnu au torse nu mangeait tout en consultant une carte étalée sur ses genoux. Sa tête à la chevelure broussailleuse me disait vaguement quelque chose. Ce bref effort m’avait épuisé.  Je transpirais abondamment et une soif cartonneuse me dévorait. J’ignorais où j’étais et ce que je faisais dans cette étrange voiture au museau allongé, arrêtée sur cette piste qui se terminait au bord de cette rivière dont la fraîcheur et la bonne santé contrastaient douloureusement avec mon état moribond. Si je levais la tête, je pouvais apercevoir des montagnes, mais j’évitai de les regarder pour ne pas attirer leur attention. Avec les montagnes, on ne savait jamais. C’était plein d’arbres aussi, des arbres couverts de feuilles qui remuaient en produisant un froissement agaçant. L’inconnu du capot qui me disait vaguement quelque chose s’aperçut de ma présence. Il me tendit une tranche de viande noirâtre…Un petit coup de saucisson à l’ours, Esteban ?...Je vomis longuement, ce qui me fit du bien. Puis, j’avançai à reculons une main implorante vers l’inconnu du capot, sans le regarder toutefois : il me donnait le vertige, là haut, sur son capot…Soif, boire…Il m’offrit une bouteille d’eau minérale que je saisis en tendant le bras derrière le dos. Elle était pleine. Je commençai à boire et ne m’arrêtai que lorsque la bouteille fut vide. Toujours sans le regarder, je demandai à l’inconnu…Où sommes-nous ?...Sais pas ! Devrait y avoir un pont au-dessus de cette rivière, normalement, mais dans ce putain de pays rien n’est normal…Ce n’est pas ce que je voulais entendre….Qui êtes-vous, monsieur ?... L’inconnu se mit en colère. Il sauta du capot…Bon, ça suffit les conneries maintenant…Il me saisit par le col de ma chemise, me mit debout et me traîna jusqu’à la rivière distante d’une cinquantaine de mètres. Un drôle de bruit de castagnettes andalouses dans ma tête. Arrivé sur la berge, je me débattis, tombai sur le sol,  tentai de m’échapper en rampant, mais il me rattrapa et  me plongea à mi-corps dans l’eau glacée en me maintenant la tête sous l’eau. La rivière n’était pas profonde à cet endroit. Je pouvais sentir les galets et la vase sur mon visage tandis mes jambes envoyaient des ruades sans rencontrer autre chose que le vide. En me tirant par les cheveux, il me ressortit la tête de l’eau…Ca y est ? Tu es réveillé ?…La tignasse de l’inconnu était constellée de gouttelettes d’eau que le soleil faisait luire comme une auréole. Une goutte avait glissé le long de l’arrête de son nez. Elle se refusait à tomber, s’allongeant interminablement, telle une obscène stalactite nasale. Je ne sais pourquoi, mais je ne pouvais détacher les yeux de cette goutte. L’inconnu rompit le charme en sortant de la poche de son treillis un horrible mouchoir à carreaux dans lequel il se moucha bruyamment. Le froid ne m’avait pas réveillé, mais à moitié tué, ce qui me fit prendre conscience, que, peut-être, j’étais encore à moitié vivant. A genoux sur la berge, je peinai à retrouver mon souffle. Toutefois,  l’enveloppe de carton se déchirait. Très petit à petit. Le sauvage, le bourgeois, cul de mandrill, le spécialiste, Virgile, la Roumanie, tout cela afflua à mon cerveau tuméfié en même temps que le flot sanguin que je sentais bouillonner dans mes veines. Le sauvage scrutait, en aval, la rive opposée. Brusquement, il m’attira dans les fourrés. Je n’y comprenais plus rien. Il me chuchota à l’oreille…Un ours…Un ours ? Ou ça ?...Là, de l’autre côté de la rivière, à côté de l’éboulis. Sous le gros rocher pointu… Ecarquillant douloureusement les yeux, je parvins, péniblement, à faire une mise au point. Oh, oui ! C’était bien un ours. Une bête énorme. Je pensai au corps martyrisé du spécialiste. Mon premier réflexe fut de prendre mes jambes à mon cou, mais le sauvage me plaqua au sol…Ne bouge pas. Il ne nous a pas vus. Nous sommes sous son vent. Les ours voient mal, mais ont un odorat très affûté. Par contre, ils détectent très bien les mouvements. Un beau mâle de sept ou huit ans. Regarde, il va pêcher…Effectivement, l’ours s’approcha de la berge en remuant sa grosse tête de gauche à droite, comme le spécialiste quand il traînait Virgile pour aller le fracasser contre un arbre. L’ours resta  un long moment à observer la surface, puis, brusquement, il bondit dans l’eau et de ses pattes avant envoya en l’air un objet argenté qui atterrit au milieu des rochers…Une truite arc-en ciel… Le sauvage avait entouré ses yeux de ses pouces et index réunis, confectionnant ainsi des jumelles improvisées (c’est très efficace). Je fus étonné qu’il ne me donnât point l’âge et le sexe de la truite. L’ours joua un peu avec son poisson, puis le dévora comme s’il ne s’était agi que d’une vulgaire cacahuète. Il se dressa ensuite sur les pattes arrière et regarda dans notre direction en humant l’air. Le sauvage eut l’air contrarié…Le vent a tourné, il nous a senti…Je voulus m’enfuir, mais mes jambes me refusèrent tout service. Je tremblais comme un Iliouchine au décollage. Dans un râle, je laissai échapper…Nous sommes morts…Le sauvage sourit et me désigna l’ours…De vous deux, c’est lui le plus effrayé. Tu n’as rien à craindre, on ne lui interdit pas la retraite et il n’est pas blessé. Tu vas le voir détaler. Dommage, j’aurais voulu le photographier…L’ours se laissa retomber sur ses pattes avant et partit au petit trot en bondissant avec agilité d’un rocher à l’autre. Il s’arrêta à la lisière de la forêt, puis, ayant tourné une dernière fois la tête dans notre direction, disparut au milieu des arbres.

 

24 février 2007

Ivresses

J’ai un souvenir assez vague du voyage qui nous mena à Nepos, au cœur des Carpates. Ca tournait, encore et toujours.  Mais la route n’y était pour rien. Je dois avouer que, dans la datcha du spécialiste, j’avais, à plusieurs reprises, tâté de la bouteille de Johnny, moi qui ne buvais jamais. Il faut me comprendre. Je voulais juste jouer à l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours. J’avais également sifflé un demi paquet de Camel, gagné par la tabagie généralisée. Nous étions tous bien, d’ailleurs, dans cette atmosphère imprégnée de franche camaraderie intergénérationnelle et de la fumée d’une centaine de cigarettes capitalistes. N’éprouvant nulle hâte à voir l’un d’entre nous se faire étriper par un quelconque ours acariâtre, j’aurais voulu que cet instant s’éternisât à jamais. Seul le sauvage resta sobre. Il était pressé d’en découdre, lui qui avait foudroyé sans ciller un buffle en plein élan dans la savane rhodésienne d’une unique balle savamment ajustée qui fit s’effondrer l’animal à ses pieds, au point qu’il nous confia avoir senti la chaleur de son haleine à moins qu’il ne se fût agi du souffle de la mort. Mais le spécialiste, passablement imbibé à ce stade de la discussion, n’en démordait pas : le buffle n’était pour lui qu’une vache hystérique, alors que l’ours… Nous eûmes toutes les difficultés du monde à l’empêcher de se dénuder totalement pour nous montrer, dans son intégralité, l’étendue des ravages causés par sa rencontre avec l’ours brun des Carpates. Pour achever de nous impressionner, le spécialiste, lorgnant le fond de la bouteille de Johnny désespérément vide, nous assura que lors d’une chasse, par lui organisée, il avait vu Brejnev pointer son arme en direction du Conducator et faire feu. N’écoutant que son courage, le spécialiste s’était jeté devant son maître, encaissant la balle à sa place. Dans la cuisse. Brejnev tirait déjà bas, à l’époque.  Avant que nous puissions intervenir, le pantalon gisait sur les chevilles de note hôte, laissant à nu la cuisse que la balle avait traversée de part en part. Vrai ou faux ? Je l’ignore. Toujours est-il que la blessure avait indubitablement été occasionnée par un projectile et que le spécialiste semblait jouir d’un régime de faveur dans ce pays où des familles entières s’entassaient dans quelques mètres carrés. Une bouteille de Tuica fit son apparition. Il fallut se montrer courtois, laisser se fendiller cette rigidité que me reprochait le bourgeois à l’égard de ce qu’il appelait les plaisirs de la vie, le torchage de gueule en l’occurrence. Je ne fis qu’imprégner mes lèvres, mais la brûlure et le goût de kérosène me poursuivirent pendant des heures. Oui, j’avais déjà goûté du kérosène. En quantité infinitésimale, il est vrai.  Je prenais, à l’époque, des cours de pilotage. Avant chaque vol, il fallait actionner une purge située sous les ailes de l’avion et goûter du bout de la langue un échantillon du liquide recueilli sur un doigt afin de s’assurer que toute l’eau, fruit de la condensation dans les réservoirs, avait bien été éliminée. A la réflexion je dus en avaler une gorgée ou deux. Peut-être trois. Je parle de la Tuica, pas du kérosène.

Ce jour là, au milieu de discours enflammés et d’embrassades désordonnées et réitérées,

 la France et la Roumanie se jurèrent une amitié sans faille sur le perron de la maison du tueur d’ours. Je ne sais pas d’où sortaient tous ces gens, mais ils faisaient un raffut de tous les diables ! Le plus ivre d’entre nous était, bien entendu, celui qui devait nous conduire sains et saufs sur une centaine de kilomètres de route de montagne bordée de précipices insondables. Cul de mandrill, dont le visage avait pris une effrayante teinte mauve, dut tirer plusieurs bords avant que de pouvoir atteindre l’Aro et y grimper en hurlant, vive la France. Le bourgeois était rouge comme une balise de détresse et souriait béatement.  Virgil, blanc comme un cierge de Pâques, oscillait dangereusement d’avant en arrière. Le sauvage se mouchait à s’en arracher le nez.  Moi, et bien moi, je ne sais plus trop si ce n’est que j’essayais désespérément de saisir un point fixe dans la folle sarabande de visages et d’objets qui dansaient autour de moi. A un moment, on dut m’enfourner à l’arrière de la  jeep car je me retrouvai assis sur la malle du bourgeois, les pieds sur le ventre de Virgile, au milieu d’un inextricable entrelacs de cartons, de valises, d’étuis à fusil dont rien ne semblait pouvoir entraver l’absurde mouvement giratoire. Le sauvage prit place au volant. A ses côtés, le bourgeois et cul de mandrill ne tarderaient pas à sombrer dans une torpeur comateuse. Le moteur aboya, la première hurla, l’Aro fit un bond en avant. Par la lunette arrière, il me sembla voir le spécialiste nous envoyer des baisers à la volée tout en dansant une gigue endiablée au milieu d’un massif de rhododendrons. Je lui fis signe, mentalement, car j’eus l’impression que si je bougeais mon bras il allait certainement se détacher de mon corps pour s’envoler par la fenêtre. Je m’allongeai sur le plancher entre Virgile et la malle du bourgeois. Se coucher bien à plat et tout finirait par retrouver sa place. Enfin, c’est ce que je faisais en début de croisière quand mal amariné, j’étais terrassé par le mal de mer. Mais cela continuait à tourner. Je finis par perdre conscience.

21 février 2007

Le spécialiste

La journée qui suivit fut étrange. Un voyage dans le temps. Il nous fallut d’abord abandonner la Mercedes, confiée au parking du Regina,  pour nous entasser avec tout notre fourbi dans une jeep Aro conduite par un individu auquel je n’aurais pas donné l’heure s’il me l’avait demandée. Je l’avais découvert une heure plus tôt,  installé à la table du petit déjeuner en grande conversation avec le sauvage. En l’absence de Virgile, venu me chercher, cette conversation ne pouvait être que muette, ce qui ne l’empêchait pas d’être parlante. Le sauvage était à quatre pattes et grognait de manière menaçante tout en fouissant la moquette du groin. Sans aucun doute un potamochère du Gabon.  L’individu auquel je n’aurais pas donné l’heure avait reculé sa chaise et faisait…oh, oh, oh ....Tout en rondeur, il était revêtu d’un pantalon bouffant vert olive pris dans des godillots montants et d’une chemise d’uniforme grise. Sur la tête, une casquette identique à celle dont les gendarmes s’affublent depuis quelques temps en France. Dans le visage  dissymétrique, l’œil droit regardait l’œil gauche par en dessous, de manière sournoise et l’œil gauche fixait  un nez obscène,  applati comme une noix de beurre sur une tartine.  A mon entrée, il se désintéressa du sauvage grognant pour me saluer. Il se leva péniblement, retomba sur sa chaise, parvint finalement à en décoller et lança …oh, oh, oh !...puis  me broya la main dans sa grosse patte velue tout en m’envoyant une grande claque dans le dos. Ses yeux roulèrent de manière effrayante dans leurs orbites, puis se fixèrent en divers points de la salle à manger. Il éructa quelque chose qui ressemblait à…il va neiger…mais qui, selon Virgile, signifiait… voilà le grand paresseux…Son visage avait une couleur étrange, hésitant entre le jaune et le vert. On aurait dit le cul d’un mandrill. Il m’assit de force devant une assiette remplie de je ne sais plus quoi (mais l’ai-je jamais su ?) et se frappa les pectoraux de ses poings fermés. Je supposai qu’il fallait que je prisse des forces. Lui-même, pour donner l’exemple, s’affala sur sa chaise,  se remplit une tasse de café et y ajouta une longue rasade d’un liquide transparent contenu dans une bouteille marquée, Tuica. Le bourgeois fit son apparition habillé « en chasse ». S’il n’y avait eu ce Borsalino usé qui lui donnait un vague air mafieux, on aurait pu le croire sur le point de se rendre à une réunion de son country club. Il s’exclama de manière théâtrale…Carpates nous voilà…Le cul de mandrill leva sa tasse en éclatant de rire…Da, da, da, Carpati…

Nous n’allâmes pas très loin. A la sortie de la ville, l’Aro franchit une grille, remonta une allée en gravier pour venir s’arrêter devant une belle maison de maître. Le locataire en était l’ancien garde chasse présidentiel. Un grand spécialiste de la chasse à l’ours qui pourrait nous donner de précieux conseils. Le spécialiste dévala les escaliers du perron  pour embrasser avec effusion cul de mandrill. C’était un grand vieillard d’une aristocratique maigreur. La maison sonnait creux et le salon dans lequel il nous invita à nous installer était entièrement vide à l’exception d’un sofa sur lequel nous nous entassâmes. Aux murs, des marques moins grisâtres signalaient l’absence de tableaux et des trophées glanés aux quatre coins du monde. Le spécialiste était, en effet, un ci-devant qui, à l’avènement du communisme, avait vu ses terres et sa demeure réquisitionnées. Il avait du mettre sa grande expérience au service du nouveau maître de la Roumanie afin de continuer à habiter son manoir et était devenu gardien de son ancien domaine. Il avait accepté avec philosophie l’ordre nouveau. Le roi ou le conducator, les nobles sont habitués à servir. Il n’y avait qu’une seule chose qui le mettait hors de lui : les ours. Il fouilla dans son épaisse chevelure blanche de ses longs doigts spatulés et, baissant la tête, nous encouragea à palper une longue balafre qui lui labourait le cuir chevelu. Puis il se mit à hurler…L’ours, l’ours, l’ours ! L’animal le plus intelligent, le plus sournois, le plus cruel, le plus fort ! Tuez l’ours, mais tuez-le vite et bien. Si vous manquez votre coup, voilà ce qui vous arrivera….Il fit se lever Virgile qui traduisait de sa voix évanescente les propos enflammés du spécialiste. La suite fut effrayante et imprévue. En poussant un hurlement venu du fond des entrailles qui nous glaça le sang, le ci-devant se jeta sur le malheureux Virgile. Avec une force insoupçonnée chez un vieillard, il le renversa sur le parquet puis le traîna par les jambes en agitant la tête de gauche à droite. Il essaya ensuite de le fracasser contre un arbre imaginaire, puis, ses aristocratiques doigts transformés en griffes acérées,  il entreprit,  assis à  califourchon sur lui, de déchiqueter Virgile en commençant par la tête et en continuant par le torse, procédant un peu comme un chien qui creuserait un trou pour y enterrer un os. Echevelé, Virgile se releva en essayant de remettre de l’ordre dans ses nombreuses couches de vêtements. Il semblait plus déprimé que jamais. Le spécialiste peinait à retrouver son souffle. Un filet de bave coulait à la commissure de ses lèvres et ses yeux de rapace, tournés vers l’intérieur, semblaient contempler une scène effrayante. Finalement, il déboutonna sa veste rendue luisante par l’usure  et souleva sa chemise sur un chaos de chaires violacées et boursouflées. Nous gardâmes, un long moment, un silence respectueux. Je fus pris d’une irrépressible envie d’uriner. Le sauvage se moucha tandis que le bourgeois murmurait…Doux Jésus…Il finit par se lever et revint une minute plus tard avec une bouteille de Johnny et une cartouche de cigarettes américaines. Le spécialiste se précipita sur la bouteille, la déboucha et en but une longue rasade à même le goulot. Il fit ensuite circuler la bouteille. De ses doigts que l’impatience avaient rendus gourds, il ouvrit un paquet de Camel (pour le bourgeois, rien ne symbolisait mieux la cigarette américaine que la Camel), en tira une cigarette et l’alluma, en inhalant interminablement la fumée. Puis, nous contemplant d’un air ravi, il murmura…Ah, l’occident !...

19 février 2007

La mauvaise nuit

La nuit fut mauvaise. Après avoir lu quelques pages de Panait Istrati,  j’avais pourtant fini par m’endormir. J’entretenais alors une relation fétichiste avec les livres. Impossible de trouver le sommeil sans avoir lu quelques pages ou, tout simplement, sans avoir constaté la rassurante présence d’un livre à mes côtés. Je ne fis pas ce cauchemar récurrent où je me voyais invariablement nu déambulant au milieu d’une foule de gens habillés. Sans doute parce que ce cauchemar s’était mué en réalité. Je ne rêve jamais de la réalité bien que mes rêves soient en général extrêmement compliqués et réalistes. Des itinéraires impossibles impliquant des moyens de locomotion improbables, des équations du second degré alors que j’ai depuis longtemps oublié comment les résoudre, des conférences, par moi données, sur des sujets qui m’échappent totalement comme le système d’irrigation sur le haut Niger à moins que ce ne soit  la synthèse amniotique dont j’ignore le premier mot ! J’avais donc fini par m’endormir, lorsque je fus brutalement réveillé par des éclats de voix. Du roumain. C’était sinistre.  Je crus, un court instant, que des hommes se battaient dans notre chambre. Sur le lit voisin, pour être précis. J’allumai fébrilement la lampe de chevet, m’attendant à trouver Virgile aux prises avec deux ou trois sicaires venus l’étrangler dans son sommeil. Bien entendu, il n’en était rien. Rien dans la réalité palpable que nous partagions tous deux, du moins. Par contre, derrière les yeux que le roumain tenait hermétiquement clos cette fois (un horrible soupçon m’envahit) devaient défiler des images d’une rare violence. Violence non dénuée d’une certaine sensualité. Ce que je vis m’étonna à plus d’un titre. Virgile avait rejeté la quinzaine de couvertures destinée à palier un système de chauffage défaillant. Elles gisaient au pied du lit. Il régnait pourtant dans la chambre un froid sibérien, aggravé, sans doute, par mon habitude d’ouvrir largement la fenêtre avant de me coucher.  Je fus donc étonné qu’un homme qui se couvrait autant la journée, pût être aussi nu la nuit. Je fus ensuite étonné que dans un pays où la gent féminine était aussi velue (du moins ce que j’en avais vu), un homme de son âge (mes estimations, revues à la baisse, le situaient à l’orée du quart de siècle) fût à ce point dénué de poils. Enfin, il y avait cette érection confortable qui agitait son sexe de soubresauts spasmodiques et l’expression douloureuse du visage. En y réfléchissant bien, l’expression, érection douloureuse, s’appliquait merveilleusement bien au cas de Virgile. A ce moment, un flot de paroles, inintelligibles même pour un latiniste comme moi, franchirent ses lèvres bleuies par le froid, dites d’une voix qui n’était pas la sienne. Non seulement nous avions hérité d’un interprète déprimé et autiste, mais, en outre, il semblait possédé par un démon aphrodisiaque. Peu désireux d’assister au dénouement qui, sans doute aucun, s’approchait à grands jets, je rejetai drap et couvertures sur sa nudité. Tout cela ne m’était pas destiné, après tout. J’éteignis la lumière et m’efforçai de penser à des choses désagréables. Du lit voisin me parvinrent quelques glapissements suivis de mouvements désordonnés, puis le silence, enfin. J’eus l’impression de m’être tout juste endormi, quand une main me secoua vigoureusement. J’ouvris les yeux. Virgile et ses couches de vêtements…Debout, bourgeois décadent, le garde chasse est là, on n’attend plus que toi…La vérité dans toute sa brutalité : Virgile ne dormait pas les yeux ouverts !  Evidemment, je ne relevai pas la provocation ni ne me donnai la peine d’esquisser la moindre justification, prémisse à l’aveu, comme tout le monde sait. J’étais toutefois ravi : dans mon cerveau, l’idée que Virgile pût être doté d’humour faisait son chemin. Tandis que je m’habillais, il m’informa que la garde chiourme qu’il appelait gouvernante lui avait fait un rapport complet sur mes frasques de la veille. J’imaginais qu’elle avait du l’entretenir de cet important sujet alors qu’il se trouvait sous la douche. Avait suivi une séance d’autocritique durant laquelle il reconnut ne pas m’avoir surveillé avec toute la vigilance requise et elle avoua avoir omis de fermer à clé le local des douches après l’heure limite. Les choses en resteraient donc là : je ne serais pas expulsé du pays et eux n’iraient pas croupir dans un camp de rééducation. Je remarquai, alors, que Virgile avait soigneusement plié ses couvertures, puis les avait entassées sur le lit. Les draps, eux, gisaient, roulés en boule, dans un coin de la pièce. Sans rien dire, je fis de même, tout en ayant la certitude que je poussais la sollicitude envers les camarades femmes de chambre au-delà de ce qui était normalement requis, même en terre communiste ! Enfin, elles pourraient toujours se dire que c’est ainsi qu’agissaient les français quand ils dormaient à l’hôtel Elles ne devaient pas en avoir vus tant que ça ! Tandis que nous parcourions les couloirs du Regina pour gagner la salle à manger où j’espérais prendre un petit déjeuner composé d’autre chose que de viande d’ours, Virgile se mit à siffler « la cucaracha ». Il se lâchait, le bougre ! Me retournant vers lui, je lançai perfidement…T’es vachement bruyant quand tu dors, en plus, tu fais de drôles de trucs !...Cela tua, dans l’œuf, ses velléités de rossignol des Carpates. Un partout !