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29 décembre 2008

Le naufragé

 

 

Bousculant les gens sur son passage, accrochant son chariot aux chariots d'autres passagers tout en s'excusant bruyamment, le Krakoukass s'approchait inéxorablement. Quand il ne fut plus qu'à quelques pas, il ouvrit les bras en croassant...mon sauveur... ce qui l'obligea à lâcher son chariot. Ce dernier alla s'encastrer dans les fesses d'une dame d'un certain âge occupée à ramasser le bambi en peluche qu'un enfant de deux ou trois ans, son petit-fils sans doute, avait laissé tomber. La dame piqua du nez en jurant effroyablement tandis que le charmant bambin éclatait de rire. Heureux d'échapper, provisoirement, à ce que je présentais être de nouveaux problèmes d'ordre krakoukassien, je me précipitai pour aider la dame à se relever. Qui a déjà tenté de relever une personne d'un certain âge, acâriatre de surcroît, comprendra mon désarroi.Petite et ronde, elle ne présentait aucune prise visible tout en étant très lourde. Un véritable concentré de matière. Mes mains dérapaient sur sa robe en tissu synthétique et quand j'essayai de la soulever en la saisissant sous les bras, de véritables jambons, elle se mit à hurler...Arrête, tu me fais mal, grand couillon....Dit avec l'accent, cela avait presque l'air affectueux. Finalement, en roulant sur le côté elle put se mettre à quatre pattes puis, en s'aidant du chariot, elle réussit à se remettre debout en poussant des rugissements effroyables à chaque phase de cette délicate opération. Les passagers, faussement indifférents, nous contournaient prudemment, comme ils l'avaient déjà fait pour le Krakoukass, quelques instants auparavant. Ce dernier, d'ailleurs, s'était tenu à l'écart, manifestant sa solidarité en me dispensant des conseils aussi inutiles qu'absurdes...Oui, comme ça. Non! Attention, elle va vous tomber dessus. Prenez-là par les jambes, j'ai déjà vu des chasseurs faire de la sorte avec un gros sanglier...Quand, échevelée et essoufflée, la pauvre dame eut enfin recouvré la position verticale, je compris qu'il était inutile d'attendre du Krakoukass des excuses. Il était replongé dans la lecture du document que j'avais, dans un premier temps, pris pour un programme de cirque. Je m'excusai donc à sa place, tandis que le gamin, qui, entre-temps, avait grimpé sur la cantine du colonel, essayait d'attraper ma fourragère en poussant des couinements aigus. Après avoir largué une dernière bordée d'injures où il était question de déclarer la guerre à un pays, n'importe lequel, pourvu que je me retrouve les tripes à l'air, la dame s'empara du marmot juste comme il allait m'étrangler avec ma fourragère et disparut dans la foule. Ce fut ensuite au tour du Krakoukass de passer à l'attaque...Il va falloir que vous m'aidiez, S***, je ne comprends rien à cette affaire!...Quelle affaire mon colonel?...Exaspéré, il fit un ample mouvement du bras, embrassant la totalité du hall de départ...Tout ce bordel! Comment je fais pour monter dans un avion avec ça?...Il m'agita sous le nez une feuille dactylographiée passablement usagée. Je m'en saisis et pendant que j'en déchiffrais le contenu, il crut bon de préciser...C'est la première fois que je prends un avion civil...Je lus et mes yeux n'en crurent pas leurs oreilles! Il s'agissait d'un itinéraire délivré par une agence de voyage de Draguignan. Eh oui, tout concordait. Numéros de vols, heures de départ. J'allais devoir me coltiner le colonel jusqu'à Mulhouse...Passablement secoué, je réussis toutefois à articuler d'une voix blanche, ou noire, je ne sais plus...Vous habitez en Alsace mon colonel?...Il secoua vigoureusement la tête...Non, je vais rendre visite à mon fils, à Fribourg. Il est militaire là-bas. Vous voulez voir sa photo?...Avant que j'ai pu l'en empêcher, de la poche arrière de son pantalon à carreaux, il produisit un portefeuille énorme, amarré à une chaîne aux dimensions respectables dont l'extrémité semblait se perdre dans les tréfonds du pantalon, capelée, sans doute, à son caleçon réglementaire dont je l'avais entendu vanter les mérites lors d'un repas. Je dus dire, ouh là, car il me fit signe de me baisser et il me murmura à l'oreille, manquant me crever les tympans...Avec les civils, on ne sait jamais...Je jetai un coup d'oeil distrait à la photo, m'attendant à voir un Krakoukass miniature prenant la pose en grand uniforme, mais je ne vis qu'un gamin d'une dizaine d'années, s'activant sur une plage au milieu de ses seaux et pelles en plastique, tandis que le colonel, notablement plus jeune, équipé d'un maillot de bain géant remonté jusqu'à la poitrine, le regardait d'un oeil humide. Un peu décontenancé, je rendis son cliché au colonel en lui servant une platitude dans le genre...Il a du grandir un peu quand même... Ce dernier hésita un instant, puis, tel un naufragé quittant l'illusoire abri de son radeau pour gagner, à la nage, une côte que l'on devine encore lointaine, il se jeta à l'eau...Je suis séparé de ma femme. Je n'ai plus vu mon fils depuis dix ans. Des nouvelles de temps en temps. Noël. Son anniversaire. Et puis il est allé faire son service en Allemagne dernièrement. Deuxième classe. Je ne sais pas ce qu'il a fabriqué là-bas. Il est au trou. Rien de grave, je suppose. Une connerie....Il reprit son souffle, un bref instant, la côte était encore loin puis, il continua...Ce n'est pas lui, qui m'a demandé de venir. C'est sa mère. Lui ne veut pas me voir. Absolument pas. Il n'a même pas voulu me parler au téléphone. Anti-militariste, Che Guevara, poing levé et tout ça. Mais c'est mon fils, vous comprenez?...D'un geste théâtral, il désigna son étrange accoutrement et au cas où je ne l'aurais pas remarqué, il précisa...Je me suis même mis en civil...Je suppose qu'il attendait de ma part une parole d'encouragement, un peu de compassion, mais je ne savais vraiment pas quoi lui répondre. Ce qui est certain, c'est que je n'eus brusquement plus du tout envie de me moquer de cette pauvre chose échouée dans un monde hostile dont les règles lui échappaient complètement. Je me contentai de lui montrer les comptoirs d'enregistrement...Pour revoir votre fils, mon colonel, il faut d'abord monter dans un avion. Allons nous faire enregistrer...Il eut un haut le corps...Comment ça, enregistrer?...Suivez-moi, mon colonel, je vais vous montrer...


 

 

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25 décembre 2008

Drôle de cirque

 

 

Je ne me souviens plus de l'heure exacte, mais il devait déjà être tard car il faisait nuit. Je me dirigeai vers le bureau d'Air Inter afin d'y retirer mon billet.De Nice je devais d'abord prendre un vol pour Lyon et de là, un avion de moindre capacité pour Bâle-Mulhouse. Évidemment, ma destination se trouvait être la ville mentionnée en second rang, pour laquelle on avait aménagé une modeste enclave dans cet aéroport démesuré sur lequel règnait une pax toute helvetica. Je ne fus pas surpris que cette misérable destination fût à ce point oubliée qu'on ne songeât point à relier directement la chaleur du midi à la froideur de cette ville sans âme. Il fallait aménager, en cours de route, une sorte de pallier de compression, afin que le choc ne fut point trop rude pour les imprudents voyageurs qui s'aventuraient dans cette steppe lugubre, ce glacis stérile planté d'usines aux cheminées fumantes situé aux confins de l'empire.

Mon billet en poche, je me dirigeai vers les comptoirs d'enregistrement. Là, au milieu de la foule insouciante et bronzée, s'agitait un personnage étrange. Revêtu d'une veste rouge bordeaux, il portait des pantalons gris souris à carreaux noirs. Enfoncée jusqu'aux yeux, une étrange casquette verdâtre à rabats dont les oreillettes avaient été attachées ensemble en son sommet, conférait à son propriétaire un faux air de Dingo. Il poussait un chariot à bagages sur lequel se trouvait une cantine de fer aux dimensions respectables. Son propriétaire y avait jeté, la recouvrant partiellement, un manteau pelucheux d'une couleur indéfinissable, oscillant entre le brun sâle et le jaune pas très propre, qui n'aurait pas détonné dans les stocks vestimentaires du secours catholique. Je crus d'abord qu'il s'agissait d'un homme-sandwich, car il semblait racoler les passants en leur distribuant une brochure. Sans doute le programme d'un cirque, pensai-je, au vu de l'extravagant accoutrement du bougre. Pinder, Bouglione ou Knie? J'adorais le cirque, aussi m'approchai-je de lui. Il ne semblait pas avoir beaucoup de succès, le pauvre type. Les chalands hâtaient le pas à son approche, se retournant vers lui à plusieurs reprises une fois l'obstacle franchi, pour bien se convaincre qu'il ne les suivrait pas, à moins que ce ne fût pour se gausser du malheureux. Certains arboraient ce sourire mauvais, réservé, en général, aux déchéances spectaculaires. Après tout, ce n'était peut-être qu'un clochard faisant la manche. Et puis j'entendis sa voix. Aucun doute possible. C'était lui. Encore et toujours lui. Le colonel Krakoukass. Lui aussi m'avait-vu. Faisant faire un cent quatre vingt à son chariot, il fendit la presse pour venir à ma rencontre avec, sur son visage, l'expression soulagée du naufragé qui vient d'apercevoir, au loin, la silhouette d'un bâteau de sauvetage. Comment aurait-il pu ne pas me voir, d'ailleurs? A la demande de mon père, j'étais en grand uniforme et aussi visible au milieu de tous ces civils que le phare des baleines sur l'île de Ré. L'antimilitarisme était à son comble, à l'époque. Certains bars et restaurants de la région étaient expressément « interdits aux animaux et aux militaires ». Illégal sans doute, mais le pouvoir de l'époque prêtait une oreille complaisante à cette gauche, pas encore caviar, mais déjà plus tout à fait cassoulet. D'ailleurs, le président, pour faire oublier sa particule, ne s'invitait-il pas « à la fortune du pot » (mouarf!) pour dîner chez les gens du petit peuple, quand il ne faisait pas valser ribauds et ribaudes au son de l'accordéon dans quelque guinguette préalablement réquisitionnée? Dans une gare, il eût été moins risqué de m'aventurer entièrement nu qu'en uniforme d'officier. Mais dans un aéroport, je ne pensais pas courir un bien grand risque. Jusqu'ici, on ne m'avait pas encore jeté à terre pour me rouer de coups.

Un an plus tôt, a l'issue des trois jours, passés à Macon, j'avais obtenu la note maximale aux tests de sélection, peu éxigeants, il est vrai. Quand j'eus signé le document où j'acceptais de faire six mois de service supplémentaires, en échange d'une formation dans une école d'officiers, nous dûmes être évacués de la salle, moi et quelques autres, sous la protection de la troupe rodée, selon toute évidence, à cet exercice, tandis que pleuvaient sur nous, horions, lazzis et quolibets de la part de ceux qui , quelques instants auparavant, nous traitaient encore en camarades. Le plus acharné était un gros blond au faciès rougeaud de garçon boucher qui tenta de m'envoyer son poing dans la figure, mais ne parvint qu'à toucher un malheureux soldat qui fit rempart de son corps pour me protéger. Nous fûmes libérés quelques heures avant nos charmants compagnons, afin d'éviter, nous dit un adjudant martiniquais, « qu'on vous retrouve le crâne rasé, errant à poil dans les rues de la ville, avec ,collabo, tracé au feutre indélébile sur vos petits culs blancs ».

 

 

 

 

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23 décembre 2008

Quand le téléphone frappe

 

Septembre 1977. Notre mission à Canjuers s'achevait. Pour mon ultime week-end dans le midi, j'avais espéré mettre à profit la transhumance touristique vers les centres urbains pour parfaire mes connaissances du littoral varois, mais un coup de téléphone en décida autrement. Deux ou trois jours auparavant, alors qu'en fin de journée je passais devant le conteneur-bureau du capitaine Arbre Généalogique, une voix me hêla depuis l'intérieur. J'entrai et saluai. Le capitaine avait l'air contrarié. Non, pas contrarié. Embarrassé...Fermez la porte et asseyez-vous...Il feignit remettre de l'ordre sur son bureau rangé au carré...Dites-moi, S***; vous vous entendez bien avec vos parents?...J'avoue que je préférais le capitaine quand il inventait des histoires absurdes à mon sujet...Oui, mon capitaine, pas de problèmes de ce côté, pourquoi?...Le capitaine secoua la tête d'un air désolé, ce qui dut provoquer une friction douloureuse entre deux vertèbres au niveau de la nuque car une expression d'intense souffrance se peignit brièvement sur son visage...C'est étrange, parce que je viens d'avoir au téléphone le général Machin Chose et ce n'était pas pour parler de la pluie et du beau temps qu'il m'appelait, mais bel et bien pour évoquer votre cas, monsieur l'aspirant. En passant vous auriez pu me dire, entre quatre yeux, que le général était un ami de votre famille...Je sentis les cheveux (enfin ce qu'il en restait) se dresser sur ma tête....Un ami? C'est beaucoup dire. Il vient parfois à la maison, c'est à peine si je l'ai remarqué, mais je ne vois toujours pas...Le capitaine émit un sifflement désagréable...A peine remarqué? Voyez-vous ça! Moi, je ne l'ai vu qu'en photo, alors, s'il était venu dîner à la maison je m'en serais rendu compte. Mais n'essayez pas de noyer le poisson. Quand avez-vous vu vos parents pour la dernière fois?...Il me fit penser à l'inspecteur Colombo.Je fis mine de réfléchir, mais je ne connaissais que trop bien la réponse. J'essayai toutefois de gagner du temps...Il y a quelques mois, mon capitaine... Il frappa du poing sur la table, regrettant instantanément ce déploiement inhabituel d'énergie tout en étouffant un gémissement douloureux...Je vais vous le dire, moi...Il brandit devant moi mon dossier militaire...Le jour de votre incorporation, le premier décembre 1976! Presque un an! En passant, vous avez cumulé dix mille kilomètres gratuits inutilisés sur le réseau SNCF. Vous êtes un cas. En général je suis obligé de me battre pour freiner les hommes dans leurs demandes de permissions et vous, vous n'avez même pas encore écorné votre capital de seize jours de PLD (permission de longue durée). Vous auriez pu écrire ou téléphoner. Mais non! Silence radio. Même le général a eu du mal à retrouver votre trace. Je n'ai jamais vu une chose pareille, c'est une honte! Votre père vous croit encore deuxième classe à Offenburg et votre mère vous imagine croupissant dans une geôle soviétique au fin fond de la Sibérie. Pourquoi la Sibérie, d'ailleurs?...Je hasardai...Mon père a toujours eu tendance à me sous-estimer et ma mère à dramatiser...Puis, m'efforçant d'infléchir le cours des pensées du capitaine qui, inéluctablement, le mènerait à ne plus voir en moi qu'un fils indigne, j'ajoutai ...Mais il s'agissait d'un accord passé entre mes parents et moi. Je voulais vivre quelque temps en immersion totale dans un autre milieu. Sans contacts avec l'extérieur. Juste pour voir. Enfin le truc classique du fils à papa qui en a un peu assez de n'être que cela. Je savais que si quelque chose de grave se produisait, mes parents trouveraient toujours le moyen de me contacter. Apparemment ce n'est pas le cas. Vous me l'auriez dit. Sinon, je n'ai pas vu le temps passer. Voilà tout....Le capitaine leva les yeux au ciel...Oui, bon, je veux bien. Vous êtes majeur, c'est votre problème, mais cela devient le mien quand un général me recommande d'y mettre bon ordre et croyez-moi si vous le pouvez, il a d'autres soucis que de s'occuper de vos états d'âme...Il me désigna le téléphone en bakélite noir trônant au milieu de son bureau...Vous allez composer le numéro de vos parents et vous allez leur PARLER comme une personne normale. Vous voyez ce que je veux dire: bonjour, comment ça va? Moi ça va bien. Ou mal. Enfin ce qui vous passera par la tête. MAINTENANT. C'est un ordre...

Il en avait des bonnes le capitaine! Comme si nous étions des gens normaux, dans cette famille.

Pour m'encourager à passer à l'action, le capitaine s'extirpa de son fauteuil...Je vous laisse seul. Je vous retrouve au mess...

J'ai toujours eu les téléphones en horreur et ce jour là un peu plus que les autres. L'expression, donner un coup de téléphone ne résume que trop bien ce viol vocal perpétré au sein de l'intimité du foyer par une tierce personne absente, viol, dont les prémices sont une sonnerie aux accents wagnériens à moins qu'il ne s'agisse, dans la version réactualisée qu'est le téléphone portable, de vibrations aussi impatientes qu'inopportunes, émises dans l'obscurité d'une poche pour les hommes ou dans le désordre d'un sac à main pour les dames.

Ce fut mon père qui décrocha...Allo père, c'est Esteban...Je crus prudent d'ajouter...Votre fils... La conversation se déroula normalement pendant quelques minutes... Aspirant? Mais c'est très bien! Les chars? Parfait! Le midi? Quelle chance! Du beau temps j'espère? Ici, il tombe des cordes.Tout le monde se porte à merveille. Oui, j'ai du rompre l'Omerta. Ta mère, tu me comprends...

A cet instant il y eut un bruit de lutte. La voix de ma mère....Passez-moi ce téléphone, Jean-Charles!...Ne faites pas l'enfant, Anne-Sophie! Il est dans les chars! Il n'a rien à craindre sur la Riviera. ...

Ma mère réussit à prendre le contrôle de la situation. Tout se compliqua brusquement

....Mon pauvre chéri! Ils t'ont battu, j'en suis certaine! Une mère sent ces choses! Toi si délicat, si sensible, qui n'arrivais pas à dormir quand il y avait ne serait-ce qu'un pli dans les draps. Et j'ai lu "l'archipel du Goulasch" de Soyouzmachin (Ma mère avait des problèmes avec les noms. Dix ans plus tôt, elle avait déjà tenté d'expédier au général de Gaulle cette fois, tant qu'à faire, une supplique concernant un des mes frêres ainés, soldat lui aussi, en adressant sa missive à Colombier-les-deux- Eglises. Mon père avait pu intercepter la lettre à temps ). Ces russes! Quelle horreur! Comment ça, pas en guerre? J'espère bien! Il ne manquerait plus que ça. Mais on ne sait jamais.Et la nourriture? Immonde, n'est-ce pas? Quoi, excellente? Tu ne veux pas que je m'inquiète! Je suis certaine qu'ils vous laissent mourir de faim. Et ton hernie? Des muscles d'acier? Que me racontes-tu là! Oh, mon petit, mais tu n'as jamais eu de muscles! Enfant, tu te faisais rosser par le fils du jardinier qui avait cinq ans de moins que toi! Oh moi, je ne vais pas bien du tout, tu me fais trop souffrir avec cette idée absurde de vouloir être soldat. Bien sûr, tout le monde doit faire son service, mais pas toi. Quand je pense, avec les relations de ton père! Enfin, je n'en ai plus pour longtemps ici bas. Je le sens. Vous me brisez tous le coeur. Toi, ton père, tes frêres, et ta soeur. Mon Dieu, ta pauvre soeur. Elle s'est mise avec un serrurier ou un menuisier, enfin quelque chose de ce genre. Il a des mains énormes! C'est épouvantable! Si je pouvais au moins te voir une dernière fois...

A ce stade mon père reprit le téléphone....Ta mère se porte comme un charme, rassure-toi, (elle devait attendre trente ans avant de mettre à éxécution sa menace de quitter ce monde), mais une visite nous ferait vraiment très plaisir...

C'est ainsi que je me retrouvai, le vendredi soir, à l'aéroport de Nice pour prendre un vol à destination de l'est du pays, que, naïvement, j'avais cru de pure routine.

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19 décembre 2008

Drôle de mayonnaise

 

Le capitaine n'était sans doute pas un homme de terrain, par contre, il s'avéra fin psychologue. Je pus le vérifier dès le lendemain. Si le colonel ne se montra pas tout à fait chaleureux à mon égard, il arbora un sourire magnanime quand je le saluai au mess, pour le petit déjeuner. Devant les autres officiers, il s'exclama...Ah, voilà notre insolent, amateur de rousses...Dix minutes plus-tard, la longue table commune ne bruissait plus que d'histoires de rousses, rencontrées au hasard des affectations. Au moins, j'avais la paix. Mais le répit ne fut que de courte durée. Après avoir trempé une demi baguette de pain recouverte de beurre et de confiture dans son bol de café au lait, le colonel, la bouche à moitié pleine, me demanda, d'un air complice...Et peut-on connaître le nom de cette merveille?...Je me sentis dans la peau d'un étudiant durant un examen, auquel on pose la mauvaise question, celle que justement, il ne lui serait jamais venu à l'esprit qu'on pût lui poser. Je répondis la première chose qui me passa par le tête, sans doute sous l'influence du contenu brunâtre et pâteux qui encombrait la bouche largement ouverte du colonel...Caramela, mon colonel...Devant son expression ahurie je me hâtai d'ajouter...Elle est étrangère. Vénézuélienne. De la cordillère. Elles sont toutes rousses par là-bas. Une histoire de gênes...Il eut l'air rassuré...Ah bon, elle est italienne alors?...Comme cela avait l'air de lui faire plaisir, je ne relevai pas le quiproquo...Oui, enfin ses parents. Ils se sont enfuis d'Italie pendant la seconde guerre mondiale...Le nom d'aucun patriote italien anti-mussolinien ne me venant à l'esprit (il y en a sûrement), j'ajoutai innocemment... Ils étaient gaullistes...Le colonel arrêta un court instant de mastiquer son indigeste mixture...Comment, des gaullistes, en Italie?...Le capitaine Arbre Généalogique qui avait, à contre coeur certainement, abandonné son bureau pour se joindre à nous, vint à ma rescousse en me fusillant du regard...Oui, il y en avait quelques-uns, pas beaucoup certes, mais quelques-uns tout de même. Un peu comme il y eut des garibaldiens, un moment, en France....Un morceau de la tartine du colonel, immobilisée entre le bol et sa bouche, s'effondra dans le café en produisant des cercles concentriques de graisse...Des gars comment?...Prétextant la préparation de mes chars, je pris congé, en laissant le capitaine se dépétrer avec mes gaullistes italiens et ses garibaldiens français.

Toute la journée fut du même tonneau. Oubliés les démêlés de la veille avec le Krakoukass et ma courte victoire, on ne voyait plus désormais en moi que l'aspirant qui s'envoyait en l'air avec une pute rousse et qui, pour avoir défié le colonel, allait, durant deux semaines, devoir se contenter de moyens plus rustiques pour satisfaire les appétits insatiables d'une sexualité débordante. Dieu sait quelles cochonneries le capitaine avait encore inventées sur mon compte, qu'il n'avait point osé me dire, pour apaiser le courroux et la soif de vengeance du colonel.

Puis les choses reprirent leur cours normal à cette notable différence près, qu'il me semblait avoir été accepté dans cette communauté moins pour mes qualités réelles que pour mes faiblesses imaginaires. Les français détestent les premiers de classe et ont un faible pour les cancres, ils se méfient de la police et prennent facilement la défense du truand. Sauf quand c'est leur progéniture qui collectionne les zéros et leur lecteur de CD qu'ils se font tirer dans leur voiture. Alors là, aucun châtiment ne semble plus être à la hauteur du crime perpétré.

Mon destin croisa encore celui du colonel Krakoukass en une occasion au moins et cette fois en dehors de tout contexte professionnel.

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17 décembre 2008

Le capitaine et la pute rousse

 

Évidemment, les choses n'en restèrent pas là. Je fus, le soir même, convoqué par le capitaine Arbre Généalogique dans son bureau. Son bureau, sur un terrain de manoeuvres? Oui, où qu'il se trouvât, le capitaine réussissait à dénicher un bureau, un vrai, avec quatre cloisons, un meuble du même nom, un fauteuil pour lui, des chaises pour les autres, un téléphone, une armoire, enfin un bureau. A Canjuers, c'était un conteneur vide sommairement aménagé. Je n'ai d'ailleurs jamais vu le capitaine sur le terrain et encore moins dans un char. A trente ans et des poussières, il était entièrement cassé, par quoi, je n'en sais rien, les chars peut-être, ses interminables périodes passées en position assise dans ses bureaux successifs, sûrement. Le seul fait de se lever de son fauteuil lui arrachait un rictus douloureux. Un jour, à Stetten, il fallut l'évacuer d'urgence de son bureau vers l'hôpital militaire le plus proche, enchassé dans son fauteuil dont il était impossible de tenter de l'extraire sans déclencher chez lui des hurlements épouvantables.

Ce soir là, il semblait être en forme. Il fumait un Partagas, une carte du camp étalée sur son bureau....Hé, hé, vingt kilomètres à pied, ça ne vous aurait pas fait de mal et surtout ça m'aurait évité d'avoir le Krakoukass (il avait adopté le surnom avec enthousiasme) sur le dos. Mon pauvre dos...Il fit une grimace douloureuse. Son manque de soutien me peina...Ah bon, si j'avais laissé hommes et matériel et était rentré à pied comme un misérable, vous n'auriez rien dit?...Le capitaine se massa l'épaule droite de la main gauche (ou l'inverse, je ne sais plus) en gémissant...Bien sur que si, je vous aurais renvoyé en Allemagne sur le champ, sans compter que vous auriez perdu la face auprès de vos hommes.Vous ne m'auriez plus été d'aucune utilité...Je haussai les épaules...Eh bien alors?...Il ouvrit un tiroir de son bureau et en sorti un bouteille de Cognac dont il versa une rasade dans un verre à dent d'une propreté douteuse...Maintenant, c'est le Krakoukass qui a perdu la face. Que vous ayez été dans votre bon droit ne change rien à l'affaire. Une face de colonel a quand même plus de surface qu'une face d'aspirant. Il sort d'ici et voulait votre peau, c'est aussi simple que cela. Après tout, vous aviez commis une faute. Si vous aviez été un professeur, surveillant une épreuve du baccalauréat et que vous aviez soufflé la bonne réponse à l'un des candidats, vous auriez été mis à pied sur le champ! L'erreur du colonel a été de proposer une sanction non règlementaire...Un silence pesant s'installa entre les cloisons métalliques du conteneur. Finalement, un sourire malicieux vint détendre les fines lèvres aristocratiques du capitaine...Mais j'ai fini par trouver un terrain d'entente avec le Krakoukass. Officiellement, vous êtes un obsédé sexuel...Je sursautai, comme touché par une décharge électrique...Mon capitaine!!!!....Laissez-moi finir! Un obsédé qui, sous ses airs de premier de classe, entretient une liaison sulfureuse avec une prostituée de Toulon. Une rousse. Avec une poitrine énorme (le capitaine appuya ses dires d'un mouvement explicite des mains)....Mais c'est faux et je ne vois pas le rapport avec le colonel, mon capitaine!..Le capitaine émit un sifflement éxaspéré...Mais c'est qu'il me les gonfle, le petit aspirant! Écoutez, vous dis-je. La vision de cette créature démoniaque peuple vos jours et vos nuits. Vous ne vivez plus que pour ces samedis et ces dimanches où vous allez la rejoindre dans un hôtel borgne des bas fonds de Toulon pour vous livrer à une débauche des sens inimaginable, vos deux corps nus, luisants de transpiration, se cherchant fébrilement dans l'obscurité de la chambre sordide aux murs lépreux...Je ne sais pas où le capitaine, marié à une femme austère, légèrement moustachue, répondant au nom de Blanche, allait chercher pareilles bilevesées, mais je décidai d'entrer dans son jeu...Comment pouvez-vous être au courant de ma vie intime, mon capitaine? Un tel luxe de détails! Peut-être teniez-vous la chandelle?...Le capitaine saisit la balle au bond...Mais non, rappelez-vous de cette soirée un peu trop arrosée au mess, oui, en plus vous avez un problème avec l'alcool, si jeune déjà, enfin, je vous avais raccompagné à l'hôtel des cadres et en chemin vous avais demandé ce que vous faisiez de vos permissions. Dans la nuit étoilée, votre réserve avait cèdé tel un barrage fissuré et vos confidences avaient roulé en un flot ininterrompu ne m'épargnant aucun détail de votre liaison torride....Parvenu à ce stade de la conversation j'essayai de faire le point...Tout cela est très bien mon capitaine, mais outre le fait que je suis pratiquement puceau, que je ne bois pas une goutte d'alcool et que j'ai passé ma dernière permission à visiter le musée océanographique de Monaco en compagnie de l'aspirant de M*** qui a le sex-appeal d'une holothurie, je ne vois pas très bien en quoi ma soit-disant vie sexuelle débordante pourrait arranger mes affaires avec le colonel....Le capitaine frappa le dessus de son bureau du plat de la main, une des premières fois que je le vis fournir un effort physique concéquent...Justement, je vous ai humanisé. Votre côté lisse, monsieur je sais tout, votre arrogance de nanti, tout cela l'exaspère et moi aussi, je peux bien vous l'avouer. En faisant de vous un baiseur alcoolique de putes rousses, je vous ai rendu sympathique aux yeux du Krakoukass....Je manquai étouffer d'indignation...Comment, mon capitaine, vous avez raconté ces conneries au colonel????? Oh putain, j'aurais mieux fait de rentrer au camp en rampant!....Le capitaine envoya en l'air un épais nuage de fumée cubaine...Ce que vous pouvez être coincé. En vous présentant sous les traits d'un séducteur débauché, je lui ai donné des verges pour vous battre sans pour autant vous arracher la peau du dos. Vous donnez libre court à vos instincts lubriques le week-end? Qu'à cela ne tienne! Supprimons ces week-ends de perdition. En arrivant ici, le Krakoukass voulait vous voir renvoyé en Allemagne, avec à la clé une affectation peu glorieuse dans un bureau. Grâce à mon subterfuge, j'ai réussi à ramener la sanction à deux semaines sans permission. De toute façon vous vous en fichez, vous ne rentrez jamais chez vous en Alsace...J'adoptai une expression catastrophée....Quoi, deux semaines sans rousse?...Le capitaine me lança un regard interrogateur...Hein, quelle rousse?...Non, rien, je me mettais juste dans la peau du personnage. Sinon, la sanction me semble équitable si elle ne me touche pas et rend la paix de l'esprit au colonel...Alors que j'étais sur le point de quitter son bureau, le capitaine me lança...Au fait, S***; vous étiez sérieux en prétendant être encore puceau? Va falloir qu'on arrange ça!...Je quittai les lieux en claquant la porte, poursuivi par le rire haut perché d'Arbre Généalogique.

14 décembre 2008

Tout ça pour ça

 

...Dites donc l'aspirant, vous ne voulez pas le sucer en plus, votre protégé?...Le colonel semblait hors de lui. Je m'efforçai de me dépétrer de la masse gluante de mon « protégé ». En effet, je me trouvai dans une position plutôt délicate: à quatre pattes, la figure à la hauteur de l'entre-jambe du misérable. Je ne craignais qu'une chose, que le colonel ne m'envoyât un coup de pied au cul. J'aurais, dans ce cas, été obligé de le tuer ce qui m'aurait valu bien des désagréments, je le crains. Dans ma précipitation, je dérapai sur la larve transpirante, retombai sur elle, pour finalement réussir à me relever en lui écrasant au passage les roubignolles sous une de mes rangers. L'idiot poussa un hululement sinistre. Ayant retrouvé un semblant de dignité, j'époussetai mon treillis du revers de la main, tout en bafouillant...Désolé...Je lançai un rapide coup d'oeil à la bande patronymique de son treillis... Pignolet (nom fictif), pas fait exprès...Pignolet me jeta un regard chargé de haine tout en essayant de se mettre debout...Si, vous l'avez fait exprès, mon lieutenant, je ne vous ai jamais demandé de m'aider....Puis il se tourna vers le colonel...J'ai rien compris à son cinéma, en plus, mon colonel... Le colonel nous fusillait alternativement du regard en soufflant comme un phoque. Inutile de dire que ça tirait dans tous les sens!..Dites-donc, élève Pignolet, vous pourriez avoir la reconnaissance du ventre, cet imbécile d'aspirant cherchait à vous aider...

Ce fut ce moment que choisit mon adjoint, le chef Romain auquel une étrange amitié me liait, (étrange parce que d'habitude un sous-officier d'active ne peut envisager d'apprécier un aspirant), pour venir à ma rescousse, parce que, moi, j'étais KO debout, j'entendais même des cloches tinter au loin...Mon colonel, on ne parle pas comme ça à un officier, pas devant les hommes en tous cas...Le Krakoukass pivota sur lui, d'un mouvement giratoire si brutal, qu'il me fit espérer un bris osseux irrémédiable ou, tout du moins, une déchirure ligamentaire douloureuse...Quand j'aurai besoin qu'un sous-officier vienne me rappeler à l'ordre, je vous ferai signe, Romain...Je me tournai vers mon adjoint et d'une voix blanche...Laissez tomber Romain, c'est de ma faute...Le Krakoukass poussa un rugissement de triomphe...Ah, quand même! Oui parfaitement de votre faute! Il ne vous est jamais venu à l'esprit dans votre petite tête d'intellectuel (il pointa un doigt en direction de mon front) que vous n'êtes pas dans une de vos grandes écoles merdiques, mais qu'ici les armes tirent des balles réelles et qu'un gars qui ne connaît pas les procédures de tir au bout de plusieurs mois d'instruction, n'a rien, strictement rien, à faire dans nos rangs...Je dus reconnaître que c'était frappé au coin du bon sens...Oui,mon colonel, vous avez raison...Tout, pourvu qu'on en finisse avec cette histoire ridicule. Qui s'est déjà fait sévèrement admonester à l'âge adulte devant une foule hostile, me comprendra, parce qu'à ce stade, nous étions au centre d'une arène formée par une centaine d'élèves et de cadres et les appuis, en dehors du chef Romain, ou les signes de sympathie à mon égard, un regard, un petit signe de la main, brillaient par leur absence. Enfin, le chant du coq et tout le bazar, on connaît tous cela. Malgré  ses longs doigts, le doigté n'était pas le fort du colonel. Si l'on ajoute à cela que sa voix devait porter à une dizaine de kilomètres...

Mais le colonel n'en avait pas encore fini avec moi. Il y a des gens comme ça, qui ne savent pas mettre fin à une engueulade. Qui semblent la déguster à petites gorgées, l'oublier quelques instants pour mieux la savourer ensuite. J'espérais que le Krakoukass allait décréter l'incident clos.Après tout, il n'y avait pas mort d'homme, j'avais fait une bêtise, j'avais été humilié publiquement, on remettait les compteurs à zéro et on continuait ce stupide test, que je puisse rentrer la tête haute pour, enfin seul, m'effondrer en sanglots rageurs sur mon lit. Mais non. Il a fallu qu'il en rajoute.

Alors que les pharisiens (gosse, j'ai toujours cru que c'était les parisiens) commençaient à se disperser, le colonel sembla avoir une inspiration subite...De toute façon, l'aspirant, je ne veux plus vous voir pour le restant de la journée. Vous allez rentrer au camp à pied. Allez, exécution, il y a vingt kilomètres, ne perdez pas de temps....La plèbe refit cercle autour de nous. L'odeur du sang. Je sentis que je reprenais pied....Avec tout le respect qui vous est du mon colonel, si je pars et vous avez parfaitement le droit de vouloir mon départ, ce sera avec mes trois chars et leur équipage...Je jetai un rapide coup d'oeil au chef Romain. Son pouce droit levé dans son poing fermé à hauteur du ceinturon, me confirma que j'étais sur la bonne voie. Le Krakoukass pris un faux air de Pompadour effarouchée...Oh oh, l'aspirant se rebelle! Il veut repartir avec SES chars et SES hommes, comme ça le vilain colonel sera bien puni... Puis changeant de registre de voix, dans la plus pure tradition krakoukassienne, il mit son visage contre le mien et se mit à hurler....Mais vous vous croyez où, espèce de petit connard? Dans une soirée mondaine? Dans une de vos usines capitalistes? Vous voyez ces gallons? (il pointa l'index droit sur son ventre) Il y en a cinq! Et là (il pointa le mien) je n'en vois qu'un! A moins que ma vue ne m'abuse...Il se retourna vers ses élèves, les prenant à témoin, ses yeux battant la chamade.Des bribes de phrases fusèrent...Non, non, vous avez raison, mon colonel...L'aspirant doit obéir...Cinq c'est plus qu'un...D'autres entièrement hors de propos...L'aspirant à poil...Pensant me décocher l'estocade finale, il conclut, l'air subitement très las...Allez, mon petit, vous vous faites du mal. Je doute que vous vous sentiez en état de tâter de la forteresse. Mettez vous en route. MAINTENANT!!!!...Le coeur au bord des lèvres, j'essayai de parler sans que ma voix ne trahisse les tremblements qui me secouaient...Sauf votre respect, mon colonel, hiérarchiquement, je dépends du capitaine Arbre Généalogique et du colonel commandant le troisième RD à Stetten. C'est lui qui m'a donné ce commandement, c'est lui seul qui peut me le retirer. Si je rentrais au camp sans mes hommes et mes chars, c'est pour le coup qu'on me collerait en forteresse!...Puis me souvenant de cet exemple, cent fois ressassé, de l'armurier de deuxième classe refusant l'accès de son armurerie à un officier supérieur non habilité, je donnai le coup de grâce...La fonction prime le grade, mon colonel, vous le savez mieux que moi...Krakoukass devint livide. Un bref instant je crus qu'il allait me frapper au visage, mais son mouvement se transforma en une tape amicale sur la joue....Eh bien, jeunes gens, on dirait que notre ami l'aspirant en a finalement dans la culotte. Il y a un an encore, il ignorait ce qu'était un char et là, non seulement il est responsable de trois de ces admirables machines, mais en plus, il se paie le luxe de nous donner une brillante leçon de règlement. Notez tous cela dans vos cahiers: la fonction prime le grade. Et maintenant retour au test...Il désigna Pignolet, visiblement déçu de l'issue de cette joute verbale...Grâce à votre camarade, vous avez déjà la réponse à la première question. Je veux donc un sans faute...

Tout ça pour ça! Le Krakoukass s'éloigna de notre groupe d'un pas rapide tout en maugréant, comme Napoléon dut, sans doute, le faire après s'être convaincu de la magnitude de sa défaite à Waterloo et moi, je me demandai si je ne venais pas de remporter une victoire à la Pyrrhus.

13 décembre 2008

L'interrogation écrite

 

Pendant le premier mois, hormis ses apparitions au moment où justement nous espérions ne plus le voir, je n'eus pas à me plaindre du colonel, ni lui de moi. Il me semblait bien qu'il me méprisait un peu, mais comme je n'étais qu'un pion dans le dispositif de cette formation qui en comptait une bonne vingtaine et que ces autres pions, des officiers ou sous-officiers d'active cette fois, ne semblaient pas trouver grâce plus grande à ses yeux, je n'y prêtais pas grande attention. Ça devait être son strabisme, cette manière de nous voir sans nous regarder, qui nous mettait mal à l'aise. Sa voix aussi. Le lundi, surtout, quand nous venions de passer deux jours dans le monde des gens normaux et qu'il fallait, dès le petit déjeuner, au messe, supporter ce coassement...L'aspirant, allez donc me chercher du pain et de la confiture, je n'ai jamais très bien compris comment fonctionnaient ces self-service...J'acceptais volontiers, étant l'officier le plus jeune et le moins gradé, de me charger de cette délicate démarche (à l'époque nous autres les jeunes avions conscience de faire partie d'une chaîne humaine, où nous occuperions, le temps venu, la place qui nous revenait, sans essayer de la filer par le bout, bouleversant au passage les hiérarchies et les générations pour n'aboutir finalement qu'à un sac de noeuds inextricable). C'était juste d'entendre cette voix, de bon matin, à jeun, qui me donnait le mal de terre.

Et puis il y eut cette histoire ridicule. Au mois d'août, en un point reculé du camp, juste après la pose de midi, le colonel Krakoukass décida de faire subir une « interrogation écrite » surprise à ses élèves. Bon, pourquoi pas... Ce n'était pas vraiment mon problème, puisque nous ne nous occupions que de la logistique, pas de l'instruction proprement dite. Mais cela allait le devenir. Le colonel distribua donc les questionnaires QCM (un choix à faire entre plusieurs propositions) aux futurs sous-officiers. Chacun essaya de s'installer le moins inconfortablement possible pour remplir son document: à l'ombre d'un char, d'un des rares arbres ou d'un rocher. Comme je n'avais rien de mieux à faire, je déambulai au milieu des élèves, jetant un coup d'oeil de ci, de là, plus pour tromper mon ennui que par réel intérêt. Le test était très simple et ils s'en tiraient plutôt bien. Un emploi garanti et la retraite à quarante ans, valaient bien quelques efforts de révision. A la fin des années soixante dix, ça commençait déjà à sentir le sapin. Par contre, il y avait un petit gars, assis en retrait, le dos appuyé à la roue d'une jeep, pour qui les choses ne semblaient pas se passer si bien que ça. En nage, le visage congestionné, il se frottait les bras et les jambes tout en gémissant comme un drogué en état de manque. Je m'approchai de lui et l'interrogeai du regard. Il poussa un soupir et me laissa voir sa feuille vierge de toute croix, parce que, dans le fond, tout se résumait à cela, mettre une croix en face de la bonne réponse. Quand on ne savait pas, on mettait une croix au hasard, ça ne mangeait pas de pain. Mais ce gars, non...

Je me souviens de la première question, je ne suis pas près de l'oublier:

Après avoir tiré avec votre PA et éjecté le chargeur, pour vérifier qu 'aucune balle n'est engagée dans le canon ,vous:

Pointez l'arme sur un camarade et pressez la détente?

Retournez l'arme et essayez de voir par la bouche du canon si une balle s'y trouve engagée?

Faites fonctionner la culasse plusieurs fois en pointant l'arme vers le sol?

Aucune croix ne venait confirmer l'une ou l'autre proposition.

Je regardai fixement le futur ex-élève sous- officier en lui murmurant...quand même...., prenant l'air désolé du médecin qui à ce stade d'évolution de la maladie ne peut plus rien faire pour son patient. Mais l'autre, au bord des larmes, bafouilla...je sais pas, je sais pas...tout en reprenant son massage frénétique des avant-bras et des cuisses. Peut être, s'agissait-il juste d'amorcer la pompe. Je m'éloignai de quelques pas et jetai un regard furtif en direction du Krakoukass. L'objectif était situé à une cinquantaine de mètres, occupé à regarder passer les obus tirés par les artilleurs à une trentaine de kilomètres de là. Ceux-ci passaient en ronflant au-dessus de nos têtes ( les obus, pas les artilleurs et oui, un obus ça ronfle, quand il siffle c'est qu'on va se le prendre sur la figure). Pas de danger de ce côté, donc. Je dégainai mon pistolet automatique, éjectai le chargeur, vide de toute munition évidemment, puis fis jouer la culasse deux ou trois fois en pointant l'arme vers le sol. Je me baissai ensuite pour ramasser une balle imaginaire. Puis je rengainai après avoir soufflé sur le canon de mon arme. Quelques rires fusèrent en provenance des aspirants sous-officiers. Par contre, celui à qui était destiné cette démonstration me regarda d'un oeil d'où la plus petite, la moindre, l'ultime lueur d'intelligence avait déserté depuis un certain temps déjà pour être remplacée par l'effroi le plus pur. L'objet de cet effroi semblait se situer derrière moi. Je n'eus pas le temps de me retourner quand je me sentis saisi par le bras et propulsé avec une force peu commune dans la direction du malheureux crétin sur lequel je tombai en ayant l'impression de m'enfoncer dans un oeuf en gelée. Pendant la fraction de seconde que dura cette humiliante attaque, je pus vérifier que le Krakoukass ne se trouvait plus à son poste d'observateur.

11 décembre 2008

Le krakoukass

 

 

 

 

A ma sortie de l'école de l'arme blindée de Saumur j'avais été envoyé en Allemagne. A Stetten am kalten Markt. Les anciens avaient baptisé ce morceau de Bade Wurtemberg situé à un jet de pierre de Sigmaringen, la « petite Sibérie ». Tout un programme...Mais nous étions au mois de juin, le temps était superbe et l'on confia à mes mains inexpertes la destinée d'un peloton de combat composé de trois chars AMX 30 et de douze hommes dont la moitié étaient des engagés. Cela faisait tout d'un coup beaucoup de monde dans ma vie et énormément de ferraille. Je n'eus pas le temps de m'appesantir sur la question, car, le mois suivant, hommes et machines de mon escadron furent embarqués dans un train militaire. Notre absence devait durer trois mois.En attendant, le convoi mis trois jours pour couvrir la distance séparant Stetten de Draguignan. Là, après avoir été débarqués en rase campagne, nous gagnâmes le camp de Canjuers par nos propres moyens. Frimer au volant d'une voiture de sport est une chose, mais frimer en pleine ville du haut de la tourelle d'un char de quarante tonnes donne une toute autre sensation. Divin! Tandis que les jeunes filles en tenues estivales nous faisaient de petits signes amicaux au passage des pesantes machines, je distribuai des saluts gaulliens aux unes et aux autres du haut de mon terrible engin, jusqu'à ce que, dans mon casque, la voix courroucée du capitaine vînt me rappeler à l'ordre....Arrêtez vos conneries S***, vous n'êtes pas en train de libérer Draguignan...Oui, sans doute, mais au milieu des redoutables gaz d'échappement dont les fumées obscurcissaient l'horizon à chaque coup d'accélérateur, flottait dans ce calme matin de juillet comme un délicieux parfum de liberté et de jeunesse.

Notre mission était très simple: fournir l'appui logistique à un détachement d'élèves sous-officiers pour leur formation de chefs de chars. Nous amenions les chars chaque matin en divers endroits de ce gigantesque champ de manoeuvre aux faux airs de Grand Canyon, les élèves en prenaient possession et nous passions ensuite la journée en jeep à jouer les méchants venus de l'est qui se cachent et font semblant de tirer sur les gentils gars de l'ouest. Le soir nous recupérions nos chars et rentrions au camp. Les fins de semaine, nous avions quartier libre et allions parfaire notre bronzage sur les plages bondées de la riviera. Finalement, la vie n'était pas plus compliquée que cela. Cela ne faisait que confirmer la certitude que je confiais à ce curé à soutane qui venait régulièrement déjeuner à la maison au volant de sa Mercedes: pour moi, après le petit séminaire, les choses ne pourraient aller que mieux. Cela le faisait beaucoup rire. Il buvait beaucoup aussi et jurait encore plus. Nous l'appelions oncle Fritz, mais je ne sus jamais réellement qui il était. On ne sait jamais réellement qui sont les souvenirs qui peuplent notre enfance.

En tant qu'officier je partageais une chambre à « l'hôtel des cadres » avec le lieutenant Moustache (surnom sans grande originalité dont la troupe avait affublé cet homme placide, en raison de ses moustaches hors du commun) et l'aspirant de M*** qui, sous prétexte de douches répétées, promenait une nudité sans complexe dans les couloirs de l'austère bâtiment. Sous-officiers et hommes du rang dormaient sous de grandes tentes collectives. Pour une raison étrange, tous mes camarades se plaignaient. Les officiers regrettaient leurs inconfortables logements de Stetten, les sous-officiers se lamentaient de l'absence de leurs mégères de femmes et les hommes du rang éprouvaient une nostalgie toute proustienne à l'évocation de leurs HLM perdus dans les brumes du Nord (ils étaient tous chtis). Moi, j'aimais cette terre ocre qui se défaisait en particules poussiéreuses à chaque pas. Il y avait aussi un petit je ne sais quoi de saharien dans ces massifs pelés et dans la chaleur de midi qui, chaque jour, nous valait le privilège d'une sieste à l'ombre des chars. J'étais heureux. Tout simplement.

L'officier supérieur en charge du stage d'instruction était un colonel dont j'ai oublié le nom, mais pas le surnom. Le soir, il nous disait en quel point du camp livrer les chars le lendemain ainsi que la manière dont il souhaitait voir évoluer le plastron (l'ennemi symbolisé par des jeeps équipées de grands panneaux rouges). Jusqu'ici, tous les colonels que le hasard ou la necessité avaient mis sur mon chemin irradiaient une autorité naturelle, quelque chose dans leur physique, leur voix, leur regard ou simplement leur maintien. Celui-là ne ressemblait pas à grand chose. De petite taille mais démesuré au niveau des bras et des mains, il était engoncé dans un treillis trop grand et sa casquette enfoncée jusqu'aux yeux faisait ressortir ses grandes oreilles poilues, comme deux minuscules paraboles de radar. Perchées sur son interminable nez, des lunettes règlementaires derrière lesquelles ses yeux myopes fixaient en même temps deux points diamètralement opposés de l'espace ce qui faisait qu'on n'était jamais bien certain de savoir à qui il parlait ni de quoi il parlait quand il donnait un ordre d'une voix oscillant entre le cri de l'albatros de Patagonie et le glapissement du pingouin du Cap. Surgissant de nulle part, il semblait être partout, interrompant les parties de scrabble ou de « baise couillon » (un jeu de cartes enseigné dans mon enfance par un vieux colonial et dont, à mon tour, je fis découvrir les arcanes à mes hommes) que nous improvisions sur le capot d'une jeep quand nous en avions assez de jouer les « tovaritchs » » invisibles.Le colonel produisait alors des sons étranges et effrayants, agitant ses bras comme deux ailes démesurées. Nous retournions bien vite dans cet « Est » que nous n'aurions jamais du quitter. Les mauvaises langues disaient que son étrange strabisme lui permettait de suivre de manière simultanée le départ d'un obus et son point d'impact. Je le surnommai donc le Krakoukass, du nom de cet animal étrange qui venait semer l'effroi et la désolation dans la paisible colonie des schtroumpfs.

 

 

 

 

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07 décembre 2008

Mazuche

 

 


Il y a peu, dans le cadre d'une de ces missions qui me sont désormais dévolues, je me retrouvai immergé durant une semaine au sein d'un détachement d'infanterie de marine basé sur une de ces îles lointaines. Je fus présenté par le capitaine aux sous-officiers chargés de l'encadrement des recrues. Un vieil adjudant retint ma main dans la sienne un peu plus longtemps que ne l'aurait voulu la simple courtoise...Vous ne me reconnaissez pas mon lieutenant?... Mon lieutenant? Cela faisait une vie qu'on ne m'avait plus appelé ainsi. Je cherchai vainement dans ma mémoire. Non, vraiment je ne voyais pas...Mazuche (ce n'est pas son nom, évidemment). Stetten. 1977. Je pilotais votre char. Ca ne vous dit toujours rien?...Je jetai un coup d'oeil sur la bande patronymique de son treillis...Mazuche? Ah, mais oui, évidemment!... Je revis la longue colonne de chars sur la route tortueuse menant de Canjuers à Draguignan et le petit Mazuche (il avait dix huit ans) arcbouté sur ses commandes tandis que me parvenait dans mon casque sa voix juvénile et angoissée...Les commandes ne répondent plus mon lieutenant!...Nous avions quitté la route, dévalé la pente, défoncé un muret et pénétré dans un jardinet proprement tenu où la pesante machine s'était arrêtée au milieu des bougainvilliers, à deux tours de chenilles d'une jolie maison où un couple de septuagénaires prenait le frais sous une tonnelle. La dame poussa un cri strident et se rua sur le monstre d'acier, s'acharnant sur lui à coups de balais, le premier objet qui lui était tombé sous la main. Monsieur ajusta ses lunettes, contempla le jardin dévasté et fit....Popopopo....Quant à nous, l'équipage du char, quatre personnes, nous fûmes projettés en tous sens à l'intérieur de la tourelle , mais, protégés par nos casques et nos solides combinaisons, nous nous en tirâmes avec quelques contusions.Cela tenait du miracle ou de la malédiction. Après avoir failli périr dans ma jeep, aplati par un char, quelques jours auparavant (la jeep avait fini à l'état de blinis fatigué), j'entrai dans la légende de l'escadron sous le nom d'aspirant Baraka.

Oui, maintenant je le reconnaissais à ses petits yeux dont l'azur émettait encore, malgré le passage des ans, ces étincelles malicieuses qui m'exaspéraient tant, quand, s'étant rendu coupable de quelque bêtise, Mazuche venait quémander un pardon que j'étais bien incapable de lui refuser. Mazuche rentrait en retard de ses permissions, Mazuche confondait la gauche et la droite, Mazuche perdait tout et surtout Mazuche mentait. Il s'inventait des parents alcooliques, des grands-parents mourants, des frêres et soeurs affligés de maux dont seule la lecture d'un dictionnaire médical pouvait venir à bout. Mais Mazuche était de l'assistance comme on disait à l'époque. Alors l'aspirant, élevé dans la haine de sa condition de privilégier, pardonnait. A présent, doyen de cette jeune troupe, Mazuche sautillait de l'un à l'autre, quémandant non plus un hypothétique pardon, mais juste un peu d'attention: il venait de retrouver un minuscule fragment de son passé et, tel un archéologue minutieux, il avait bien l'intention de le faire parler, ce fragment. Ce fragment justement, c'était moi. Mazuche n'avait pas grandi finalement, il s'était juste un peu élargi.

A midi au messe, l'adjudant, qui ne me quittait plus d'une semelle, me donna un coup de coude complice dans les côtes...Et le colonel Krakoukas, vous vous en souvenez mon lieutenant ?...

Si je m'en souvenais....

30 novembre 2008

Une histoire de tapis

 

 

Il semblerait que la tempérence ne soit plus de mise. Les jeunes se soulent à la vodka et les adultes s'enivrent de grands mots. Au politiquement correct qui voudrait nous faire prendre des vessies pour des lanternes en donnant à la réalité une apparence de réalité, ce qui, entre nous soit dit, la rend suspecte en le décrétant innommable alors que c'est juste une réalité qui n'a pas demandé à venir au monde (un concierge devient un gardien d'immeuble parce qu'un concierge, hein..., mais il reste un concierge, ne lui dites surtout pas!), à ce politiquement correct donc, a succédé un politiquement incorrect tout aussi dogmatique. Dans ce nouveau dogme, tout ce qui, de près ou de loin, émet des relents de compassion et de générosité est frappé d'anathème.

Je me souviens que vers la fin des années soixante, les immigrés étaient surtout algériens.Pourquoi des algériens? Je n'en sais rien. L'histoire doit avoir un sens de l'humour qui nous échappe parfois. Toujours est-il qu'ils étaient là sans être réellement là. Les bras en France, la tête dans leur pays. La France manquait de bras, alors... Je ne sais si leur vie fut un cauchemar, mais elle ne dut pas être un rêve non plus.

Enfant, j'ignorais ce que je voulais être plus-tard, gardien de phare peut-être ou Huckleberry Finn, mais pas algérien en tout cas. Ce n'était pas une profession promise à un grand avenir, me semblait-il. Le père supérieur ne sous menaçait-il pas, lors de ses interminables homélies, d'avoir à vendre des tapis jusqu'à la fin des temps si nous ne travaillions pas bien en classe, comme ces malheureux, ajoutait-il en secouant la tête d'un air navré tout en faisant décrire à sa main une élégante hyperbole vers un point indéfini de la chapelle où ces malheureux, foule honteuse et invisible, semblaient s'être réfugiés ? Personnellement, je n'avais rien contre les algériens ou les tapis, mais les rares algériens que j'avais croisés en ville, toujours les mêmes, vendaient des tapis, toujours les mêmes. Sans être d'une intelligence exceptionnelle, j'en avais conclu que si les mêmes personnes se promenaient toujours avec les mêmes tapis à l'épaule et cela, semaine après semaine, mois après mois, dans un but autre que de faire prendre l'air aux dits tapis, c'est que la demande pour ce genre d'article devait être confidentielle, voire inéxistante et donc l'activité fort peu lucrative. Inquiet de me voir ressasser ces histoires d'algériens et de tapis au point d'en devenir obsédé (mes résultats scolaires étaient des plus médiocres en cette première année de petit séminaire), mon père m'expliqua que les algériens travaillaient surtout dans le bâtiment où ils gagnaient décemment leur vie et que cette histoire de tapis n'était que du folklore...Comme ma grande soeur, après avoir épuisé les charmes du flamenco, était dans sa période  « danse folklorique irlandaise », cela ne me rassura pas outre mesure. Je me l'imaginais sautillant au son des cornemuses tout en jonglant avec des tapis.

Quarante ans plus-tard, alors que je dépassais sur une autoroute, cap au nord, une longue file de voitures surchargées, quelque part en Andalousie, mon neveu me fit cette réfléxion...Je me demande ce qu'ils peuvent bien ramener d'Algérie?...La réponse me vint tout naturellement...Des tapis, sûrement...Il me rétorqua, avec cette commissération teintée d'un brin de mépris que l'on réserve en général aux malades mentaux...Des tapis? Mais t'es débile! Pour quoi faire?...Je poussai un soupir chargé d'ans...Laisse tomber! Tu ne peux pas comprendre...

Il y a peu, j'étais logé dans une de ces pensions qui font le charme des îles polynésiennes: repas commun, toilette commune, chambre (quasiment) commune. J'y fis la connaissance d'un de ces couples dont la seule mention donne des boutons aux tenants du politiquement incorrect. Monsieur, français d'origine algérienne, était professeur de lycée en poste à Tahiti, madame, française d'origine bretonne était institutrice, et les deux enfants... un peu tout ça. Je n'ai pas le souvenir que les enfants, un garçon et une fille d'une dizaine d'années, eussent été particulièrement bien ou mal élévés. C'était des enfants, tout simplement. Dans la salle commune, nous nous préparions à regarder, sans la regarder vraiment, la diffusion en différé d'un match de football opposant je ne sais plus quelles équipes. Quand la marseillaise fut copieusement sifflée par le public au point qu'on ne pouvait même plus en distinguer les notes, je crus, un bref instant, que le professeur avait perdu la raison. Il se leva, blême, et, tout en se bouchant les oreilles; se mit à hurler....ETEIGNEZ CETTE HORREUR! JE NE VEUX PLUS ENTENDRE CA! IL FAUDRAIT TOUS LES ENVOYER AU BLED, POUR QU'ILS COMPRENNENT LA CHANCE QU'ILS ONT DE VIVRE EN FRANCE!....Il s'effondra ensuite dans son fauteuil en proie à des convulsions. La patronne de la pension éteignit en hâte le poste, tandis que les enfants se mettaient à pleurer et que madame s'activait auprès de monsieur qui, à présent, était secoué de sanglots violents. Elle leva vers nous sa bonne tête d'institutrice bretonne et nous dit...Il faut l'excuser, il aime beaucoup son pays...Elle nous dit cela dans un souffle quasiment inaudible, comme l'aveu d'une perversion particulièrement infamante.

Oh, je sais bien que cet exemple ne satisfera personne. Les politiquement corrects me rétorqueront qu'il doit s'agir d'une erreur, que la vie d'un français issu de l'immigration n'est forcément qu'une vallée de larmes sans issue et les politiquement incorrects me parleront de voitures en flammes, de zones de non-droit, de patrie violée par des hordes de sauvageons. Cela existe sûrement tout ça.

J'ai quitté la France depuis trop longtemps pour prétendre encore pouvoir porter un jugement valide sur ce qu'il s'y passe. Alors je me cantonne à mon microcosme, à ma galerie de personnages et dans cette galerie, monsieur le professeur joue un peu le rôle de ce juste introuvable dont l'existence aurait pu sauver Sodome d'un sort si funeste. Après tout, je ne peux quand même pas me montrer plus exigeant que Dieu...

 

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24 novembre 2008

Lettre invisible à monsieur Zemmour

 

Je ne sais pas trop comment je suis tombé là-dessus, peu importe du reste, mais je n'imaginais pas un seul instant que cela fût possible. L'affaire date déjà, mais aucun écho n'en était parvenu sur mon île. Je ne sais même pas si écho il y eut en France, puisqu'il n'en fut fait nulle mention dans le chiche résumé de l'actualité nationale que RFO nous accorde tous les jours vers huit heures du soir, avec la parcimonie que montrait la tante Marcèle pour nous octroyer du papier toilette. Par contre, sur le net c'était le chemin des dames. Il ne faisait pas bon s'aventurer hors des tranchées, chacun en prenait pour sa race. Au centre du scandale? Monsieur Zemmour. Je ne sais même pas s'il est encore en vie d'ailleurs. Peut-être se cache-t-il au fond de la forêt guyannaise sous un nom d'emprunt (Mamadou Diop, on n'est jamais trop prudent), gardé jour et nuit par un peloton du GIGN, le corps des tirailleurs sénégalais ayant été dissout il y a quelques temps déjà. C'est que l'affaire est gravissime.

On savait le monde en proie à la CRISE, on n'ignorait pas que les costumes en peau de léopard retournée cousus main avec toque assortie avaient du mal à trouver preneur dans les boutiques branchées de Londres auprès de la clientèle habituelle des traders, on était au courant de l'insolvabilité de banques heureusement sauvées par les Etats avec un argent qu'ils n'avaient pas, on avait entendu dire que les entreprises délocalisaient frénétiquement vers des pays dont on ignorait jusqu'à ce jour l'existence, on avait bien compris que le prix des matières premières flambait, on avait bien intégré le fait qu'après avoir flambé le marché de l'immobilier s'abîmait en flammes dans un océan d'invendus, on avait digéré les hausses du cours du pétrole et dans le même temps les baisses, on avait supporté tous les soirs, à la télévision, la charmante famille d'Ingrid Bétancourt, on commençait à comprendre que l'euro avait été une monumentale erreur en rendant inexportables nos voitures vers les pays pauvres, les seuls à éprouver encore un plaisir masochiste à rouler français, on avait parfaitement accepté le fait que l'âge de la retraite fût repoussé à soixante dix ans tout en continuant à voir les quiquagénaires se faire virer à coups de préretraites minables par charrettes entières, enfin, d'une manière générale, nous étions tous conscients que notre vieux monde partait à la dérive en se brisant petit à petit, comme la banquise, un morceau par ci, un morceau par là. Tout ça pour dire qu'on se croyait cuirassé contre l'adversité. Mais là, franchement, la coupe est pleine. Oser prétendre devant l'auditoire d'Arte, assez clairsemé, il est vrai, qu'un blanc est de race blanche et un noir de race noire,là je dis, non! On atteint les limites du tolérable. Halte-là, monsieur Zemmour. Déjà qu'on est obligé de se coltiner le poids du péché originel, de tous les péchés originels en fait, le tien, le mien, le sien, quand on est blanc, si en plus il faut être de RACE blanche, on ne va plus pouvoir s'en sortir. La charge est trop lourde! Le législateur dans son immense sagesse a décidé que les pas-blancs s'appelleraient désormais les visibles. Moi je trouve ça remarquable...Hep, le visible là, non, pas vous, le plus visible à coté de vous, montrez-moi vos papiers!...C'est cool non? Évidemment il faudra songer à faire disparaître du vocabulaire courant des expressions comme, la visibilité est mauvaise ou, c'est visible comme le nez au milieu de la figure. Et puis, si les non-blancs ce sont les visibles, nous, les blancs, devenons invisibles. C'est bien ça d'être invisible! Comme ça, on nous fichera peut-être un peu la paix!

22 novembre 2008

Bon sang, ce que c'est beau une information qui passe...

 

 



Hier soir je regardais « envoyé spécial », une des rares émissions diffusées sur la chaîne unique de RFO me permettant de prendre le pouls de la société française , c'est dire si je suis bien informé. J'aime beaucoup « envoyé spécial ». Il y a les reportages en caméra cachée. Là, on se sent vraiment au coeur de l'évènement. Le fait que le champ de vision soit réduit à l'extrême, le visage des intervenants flouté et leur voix transformée, ne nuit en rien à l'information. Pas le moins du monde... N'est en rien nuisible, non plus, à la bonne compréhension du sujet traité le fait que les hommes ou les femmes faisant l'objet du reportage parlent en général, d'une voix de canard, en une langue que personne, hormis les intéressés, ne comprend. On voit tout de suite qu'on est au coeur d'un réseau de prostitution ou en présence de redoutables trafiquants de drogue ou en encore dans le saint des saints des services secrets de Mongolie intérieure. L'information passe. C'est beau une information qui passe. On se sent tout de suite plus citoyen.

Il y a les présentatrices aussi. Elles transpirent objectivement l'information. Assises, raides comme des cierges de Pâques, elles me font penser au cobra et à la mangouste. Que l'une baisse la garde et l'autre lui mettra les tripes à l'air.

Hier, nous avons eu droit à des reportages en clair. Il ne faut pas abuser des bonnes choses.

Les sujets? L'introduction d'une nouvelle boisson en France, les suicides dans les prisons et un humoriste qui ne m'a jamais fait esquisser ne serait-ce qu'un sourire. Mais je suis un inconditionnel de Raymond Devos, donc irrécupérable.

Pour les prisons, je n'y connais trop rien, j'ai réussi à éviter d'y aller jusqu'ici et, à mon humble avis, plutôt que d'avoir une opinion arrêtée sur la question, je vais continuer à tout faire pour m'en tenir éloigné ce qui me semble être la meilleure solution pour éviter la surpopulation carcérale.

Par contre, je suis un gros buveur d'orangina et j'ai donc suivi avec passion la saga de la nouvelle boisson dont les canettes déferlent sur notre beau pays en un torrent ininterrompu depuis quelques mois. Son nom? Le Toropupu. Oui, j'ai préféré masquer le nom, je ne suis pas certain qu'il veuille qu'on le reconnaisse.

On sent dès le départ que c'est pas très catholique ce machin. Pour son lancement, pas de publicité à la télé mais du porte à porte. Moi ça ne m'a pas dérangé outre mesure, mais la voix off avait l'air de dire que c'était sournois et que ça cachait quelque chose. La cible? Je vous la donne en mille....LES JEUNES...Ça c'est un scoop! D'habitude on ne lance que des boissons pour vieux. C'est vrai ça, on ne parle jamais des jeunes dans ce pays. Sont donc visés les « quinze-vingt cinq ans ». Pour les autres, je ne sais pas trop. Leur gorge doit se fermer, se refusant à laisser passer le breuvage à moins qu'ils en crêvent, la bave aux lèvres, le ventre distendu, en poussant leur dernier soupir en araméen. Mais revenons au Toropupu. On sent que la voix off n'aime pas trop. C'est que cette boisson en plus d'être gazeuse et sucrée, attire la vodka comme un aimant. Tu te verses un verre de Toropupu et, surgie de nulle-part, une bouteille de vodka munie d'un doseur (business is business) largue sa dose mortifère dans la boisson à bulles. Ahlalala! Le résultat est terrible! Les « quinze-vingt cinq ans » sont tout malades et vomissent tout partout. Les pauvres choux! Envisage-t-on une seule seconde que le coupable de pareils effets puisse-t-être la vodka (espérance de vie des mâles en Russie: cinquante ans)? Noooooon! Pas une seule seconde, mais un seul coupable: l'ignoble breuvage à l'aspect de pisse gazéifiée. Mais que fait la police? Rien comme d'habitude. Ou plutôt si, elle traque les vieux qui conduisent shootés au gros rouge, on ne fait rien pour les jeunes dans ce pays, c'est bien connu.

D'abord il vient d'où ce Toropupu? Je vous le demande. Là, on sent comme une jouissance contenue dans le voix off. Un début d'orgasme. C'est que la maudite boisson est fabriquée en.... Autriche. L'Autriche! Suivez mon regard... J'ai l'impression qu'on a du obliger la voix off à porter des Lederhosen et un chapeau tyrolien dans son enfance. Circonstance aggravante, l'usine de conditionnement se trouve dans un cadre idyllique. Au milieu des forêts et des montagnes. Aucune banlieue pourrie à l'horizon. On sent que la voix off a perdu tous ses repères. Ça ne peut cacher que des choses fort laides toute cette beauté. Venons en maintenant à la personnalité du créateur de cette perfide entreprise. On voit tout de suite qu'il n'est pas clair ce gars. D'abord il est vieux et puis il n'aime pas les journalistes. Rien que pour ça, il mérite déjà la prison. Enfermé dans une cellule avec un jeune psychotique buveur de coca. Et son parcours! A quarante ans, oui, vous avez bien entendu, quarante, un âge où toute personne douée de raison songe à prendre une retraite pas du tout méritée , à quarante ans donc, notre homme abandonne un travail bien rémunéré et part pour la....Thailande. Là, il s'associe à un autochtone (s'affiche la photo d'un asiatique grimaçant) pour mettre son breuvage au point. La voix off se trémousse d'aise. La messe est dite. La sainte opinion publique dûment informée pointe le pouce vers le bas.

Et les victimes de cet immonde brouet? A ce stade, ayant assimilé l'information qu'il s'en vend des milliards de boites dans le monde chaque année, je m'attends à entendre des chiffres apocalyptiques. Des milliers, que dis-je, des millions de morts! La voix off minaude, semble peiner à trouver ses mots. Des morts, non quand même pas. Pas encore, il ne faut pas éxagérer, quoique....Il y eut bien ce jeune suédois en pleine santé, mort d'un arrêt cardiaque lors d'une soirée entre amis. La voix off attaque.... Évidemment il avait bu du Toropupu ce jour là, non?... Réponse d'un ami de la victime...Non...Mais il aurait pu en boire (la voix off s'impatiente)?..Oui, mais non...Le jour d'avant?...Non...Deux jours avant alors (la voix off semble désespérée)?...Oui...On respire et la voix off reprend espoir...En grosse quantité?...Non, une canette...Aha, je vous l'avais bien dit, même en petite quantité...La voix off triomphe.

J'avoue qu'à ce moment là, un doute s'est mis à planer et un doute qui plâne, c'est pas mal non plus. Le soupçon m'a un très court instant traversé l'esprit qu'on se moquait de nous. Enfin, pour être précis, je me suis dit qu'on nous prenait carrément pour des cons. Mais je me suis rapidemment ressaisi. C'était tout simplement l'information qui passait, déguisée en doute plânant pour l'occasion...




 



 






 

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05 novembre 2007

Entre deux missions...

 

 

 

 

 

Entre deux missions en terres lointaines, je retrouvai ma chère maison, ce havre de paix niché au fond d'une vallée où l'abondante végétation me met à l'abri du regard inquisiteur de mes voisins. Pouvoir à nouveau déambuler à mon aise sans avoir à sourire à un inconnu, ni échanger quelque politesse dont je ne pensais pas le premier mot. Le matin, surtout, quand, réveillé à une heure grotesquement matinale, je me heurtai à la porte close de la salle de bain à la pension « Eden troc » et qu'il me fallait subir les éternels...Bonjour, bien dormi? On dirait qu'on va avoir une belle journée. La mer a l'air si calme, ça va être un plaisir de se baigner. Ah oui, j'allais oublier, il n'y a malheureusement plus d'eau chaude... J'aurais voulu pouvoir dire...Non, j'ai passé une nuit épouvantable à écouter vos ronflements glaireux. La journée va être dégueulasse, d'ailleurs il n'y a plus d'eau chaude, c'est déjà mal parti. Quant à la mer, laissez-moi rire, avec ce vent merdique, elle va être pourrie de méduses, il vous faudra plusieurs bouches pour hurler toute votre douleur... Mais les convenances, la convivialité, le fait que le pauvre type (ou la pauvre femme, les femmes ont le don de se lancer dans des entreprises calamiteuses avec le sourire) que j'avais en face de moi ait eu, probablement, à hypothéquer jusqu'à son slip pour se payer son voyage aux antipodes, toutes ces choses m'inclinaient à jouer le jeu de l'éternel imbécile heureux. Chez moi, j'étais comme un militaire en permission, guettant avec angoisse la course de la trotteuse sur le cadran de mon horloge de quart (seul vestige arraché aux griffes de l'océan, lorsque mon cher voilier, l'« Ile de feu » y fila sa chaîne par le bout, ces îles sont des tombes ) chaque seconde arrachée à l'éternité me rapprochant inexorablement du moment où il me faudrait repartir en mission, le désagrément ne résidant ni dans la mission, ni dans le déplacement, mais dans la nécessité de loger dans une de ces maudites pensions.

Je passai le mois de septembre sur la même île que les mois précédents, mais non plus au chef lieu où l'on pouvait conserver l'illusion d'être encore en vie, mais dans un village de quelques dizaines d'âmes, âmes errantes où les paysages d'une beauté bouleversante venaient se diluer, noyant cette vallée dans les miasmes méphitiques engendrés par les rivalités les plus sordides déchirant impitoyablement jusqu'aux familles les plus unies. Dieu nous préserve des histoires de terre, dans ce monde et dans l'autre!

Mon amphitryon, le propriétaire de la pension « Hansi », une bâtisse en ciment, insolemment fichée sur un promontoire dominant le village fantôme, me confia, alors que je m'étonnais qu'il utilisât sa voiture pour franchir les cent mètres le séparant de l'unique échoppe du village, qu'il évitait de marcher dans les ruelles du lieu qui l'avait vu naître, de peur d'avoir à subir les lazzis et les quolibets de ses voisins. Une vieille histoire de terre...

J'étouffai littéralement à la pension « Hansi ». D'abord j'avais l'impression de vivre dans un blockhaus, ensuite ma chambre était orientée à l'ouest, emmagasinant toute la chaleur de l'après-midi pour ne la restituer, avec beaucoup de parcimonie,que vers la fin de la nuit.Il y avait aussi ces interminables soirées passées à partager les silences de mon hôte et de sa femme. Pourtant tout avait bien commencé. Claude (ce n'est pas son nom, mais le surnom dont je l'ai affublé, para mis adentros, on comprendra un peu plus loin pourquoi) avait achevé de me faire visiter ce qui allait devenir ma prison pour les semaines à venir, lorsque, brusquement, il s'arrêta devant un casse-tête en pierre, solidement fixé au mur...Tu vois ce casse-tête? C'est moi qui l'ai sculpté...Moi...Remarquable (c'était sincère)!...Lui...Un jour, un touriste a voulu me l'acheter. Sais-tu quelle somme il m'a offerte?...Moi...Non pas la moindre idée ( surtout, strictement rien à en foutre)...Trois cents millions de francs pacifique (un peu plus de deux millions cinq cents mille euros)...Moi...Fichtre! (je songeai que j'étais tombé sur un mythomane et mon moral remonta en flèche)...Lui...Tu penses bien que je n'ai pas vendu!...Moi...Non, bien entendu...La discussion pris ensuite un tour totalement absurde...D'ailleurs, j'ai un Claude Monet, dans ma chambre. Un authentique Monet, pas une vulgaire copie...Moi...Oh, quelle chance! J'en cherchais un justement. Je peux le voir?...Non, ce ne sera pas possible! Il faudrait que ton mana augmente un peu de volume avant que je te laisse le voir...Moi...Mon mana? Bien entendu, où avais-je la tête! Il m'avait bien semblé qu'il donnait des signes de faiblesse, ces derniers temps (Un dingue! j'étais logé chez un dingue! J'étais fou de joie.).Pourrais-je au moins connaître le sujet du tableau? Venise, certainement?...Lui...Non! C'est un clown! Je l'ai trouvé aux puces, à Paris. Je suis passé devant et, brusquement, j'ai senti qu'on me tapait sur l'épaule.Je me retournai et c'était le clown du tableau. Alors tu penses, je l'ai acheté!...Moi...Un clown? Tu es sûr que ce n'est pas un Picasso?(Fou à lier, le gars! Ma joie ne connut plus de limite! Je me serais bien mis à danser un tamouré endiablé après m'être entièrement dénudé)...Non, je n'ai pas encore (comme j'aimais cet « encore »!) de Picasso, mais j'attends un Buffet sur le prochain T*** (une vieille hourque, pissant la rouille par tous ses orifices, à laquelle je n'aurais pas hésité à confier ma belle mère, si j'en avais une)...Un buffet? Le meuble?...Non, le peintre!...me répondit-il, la bouche en cul de poule.

 

 

 




24 octobre 2007

Le chef

 

 

 

 

Je me rends bien compte de ce que cette évocation de mes séjours à U*** peut avoir d'ennuyeux. J'aimerais beaucoup parler de ce que j'étais venu y faire, mais un devoir de réserve ne me permet pas d'en dire plus à ce sujet. Après tout, ce travail est tout ce qui me sépare de l'indigence la plus absolue. Une occasion inespérée que m'a offerte une dame qui n'était pas même une amie, mais juste une bonne personne. On comprendra que je ne veuille pas trahir sa confiance. Donc, une fois encore, le lecteur devra subir d'insignifiantes anecdotes que je m'efforce toutefois de consigner parce qu'elles parlent de la vie dans les îles, d'une autre vie, qui me fit me sentir étranger à moi-même qui, jusque là, menais grand train et ne devais rendre de compte à personne. Peut-être raconterai-je un jour comment je perdis quasiment tout ce que je possédais, là-bas, dans le grand Sud chilien, victime de mon enthousiasme pour un endroit que je considère, encore à ce jour, comme un Éden que je ne sus conserver, non pas à cause d'une pomme, mais pour avoir été trop bonne poire. Enfin, si, comme je l'espère, j'arrive à remonter la pente, je saurai, à l'avenir, me muer en châtaigne.

Le chef-lieu de U*** est un village agréable, aux allées bordées de manguiers déversant leur frondaison sur de jolies petites maisons blanches aux confortables terrasses, où la seule distraction de la journée, était, pour moi, le repas de midi pris dans l'unique restaurant de la place. Le reste de la journée, le restaurant reprenait sa fonction première: un magasin où il n'y avait pas grand chose à acheter. Dans une pièce du fond, toujours envahie d'une fumée épaisse et d'une écoeurante odeur de graillon, le chef s'activait derrière ses fourneaux. On murmurait qu'il s'agissait de l'ancien maître d'hôtel d'un grand restaurant parisien. Peut-être. Il ne restait pas grand chose de son autre vie. Je le vis toujours revêtu du même maillot de corps crasseux et du même short informe où ses mains avaient fini par laisser des traînées graisseuses et luisantes. Une fois, peut-être... Il rabroua la serveuse (l'ex-femme du patron, devenue sa maîtresse depuis qu'il s'était remarié avec sa soeur, mais les histoires de fesses sont souvent difficiles à comprendre dans les îles) qui venait d'annoncer d'une voix tonitruante...Ahi, faut que j'aille chier, j'ai chopé cette saloperie de gastro...Le chef se redressa comme s'il venait d'être piqué par un cent-pieds sur la partie la plus sensible de son anatomie...Voyons Tiare, un peu de tenue. Dans les bonnes maisons on dit, je vais me laver les mains...Les bonnes maisons? Que c'était loin tout cela! On avait installé quelques tables autour des fourneaux, dans cette pièce où deux antiques ventilateurs peinaient à rendre l'atmosphère respirable.La serveuse venait prendre les commandes après avoir présenté un menu rédigé d'une main maladroite sur un chiffon de papier huileux, interrompant régulièrement sa laborieuse rédaction pour se gratter les fesses. La nourriture, de manière étrange, était excellente et peu dispendieuse comme diraient nos amis québécois. La première fois que j'y pris mon repas, on me traita comme un touriste de plus, sans me prêter grande attention. La deuxième fois, le chef, perdu au milieu de ses brumes graisseuses, leva un sourcil et eut un élégant geste de la tête pour me saluer. La troisième fois, j'eus droit à une table, dressée un peu à l'écart, à proximité d'une fenêtre laissant passer des bouffées d'un air un peu moins brûlant qui devait bien contenir un soupçon d'oxygène. Un vase, dans lequel une main anonyme avait fiché une solitaire rose en plastique au teint verdâtre, avait fait son apparition au milieu de la table. Ce fut le chef en personne qui prit ma commande. Il portait toujours sa tenue misérable, mais son port de tête avait un je ne sais quoi d'altier, le monsieur (titre rarement employé en Polynésie) dont il me gratifia sonna si étrangement juste, les termes culinaires sophistiqués qu'il employa furent dits avec tant de naturel, que l'espace d'un court (très court) instant je pus me croire transporté à la terrasse d'un grand restaurant parisien.

17 octobre 2007

Le monolithe

 

ll y avait, dans un coin de cette grande terrasse qui nous servait de salle de séjour et de salle à manger, un monolithe recouvert d'un drap multicolore. Je me plus à imaginer qu'il s'agissait là d'un autel dédié à quelque divinité païenne. Je n'étais pas si loin du compte, après tout. Un soir, alors que l'avion du jour n'avait pas délivré sa ration de clients et que les précédents pensionnaires avaient déserté l'endroit le matin même, je me retrouvai en tête à tête avec mes hôtes. Il tombait des trombes et, dans cette étrange bâtisse qui ne comportait pas réellement d'intérieur, juste un toit et quelques boxes, nous dûmes manger en ciré, les rafales de vents poussant vers la table, de loin en loin, des embruns de pluie tiède. Le repas fut, comme d''habitude, excellent. Comme je félicitais la mère (cette femme intelligente et froide, fondait littéralement, en se trémoussant comme une adolescente énamourée, à l'énoncé de mes éloges, que, tous les soirs je m'efforçais d'agrémenter de qualificatifs nouveaux) pour si aimable pitance, elle me confia qu'il n'était pas toujours facile de transformer le quotidien en jour d' exception, la pêche étant ce qu'elle était, la chasse rendant ce qu'elle pouvait et la goélette faisant escale quand elle le voulait. Le père, tout en observant un coin du ciel, où, par une déchirure, scintillaient quelques étoiles annonciatrices de la fin de ces grains aussi violents que brefs, le père, donc, ajouta de sa voix douce et autoritaire...Tu vois, nous, ce qui nous emmerde le plus, ce sont les clients qui restent plus de deux ou trois jours, parce que là, on ne sait vraiment plus... Il s'interrompit brusquement, se rappela que j'étais déjà là depuis deux semaines, bafouilla... Oui mais toi, ce n'est pas la même chose...Nous nous dévisageâmes puis éclatâmes d'un rire qui dura longtemps.Je compris, à cet instant, que je commençais à faire partie des meubles. La « sobremesa » s'éternisait et je sentais mes hôtes nerveux. Quand la pluie cessa, le père se leva péniblement puis se dirigea d'un pas pesant vers le monolithe. La mère me lança un regard bienveillant...Après tout, tu fais partie de la famille, maintenant...Allait-on me demander de revêtir une toge, de coiffer une tiare en forme de citrouille pour me prosterner devant une idole faussement bienveillante, fraîchement arrosée du sang d'une vierge? Après avoir hésité un instant, le père retira le drap d'un geste théâtral, découvrant le poste de télévision le plus gigantesque qu'il m'eût été donné de voir. Sur la table, cachée jusque là par le drap, une batterie de boîtiers clignotants, reliés à une antenne parabolique, sans doute, déguisée en bougainvillier. Le père installa deux transats en face du monstre, puis, son épouse et lui s'y laissèrent tomber, faisant ainsi grincer les structures de la vieille demeure. Je m'installai derrière eux, dans un fauteuil de bambou aux jointures couinantes.Le père se tourna vers sa femme, les deux commandes nécessaires à l'utilisation de cet invraisemblable ustensile fermement calées dans ses mains puissantes....Qu'est-ce que tu veux voir ma puce?...Et la mère en minaudant...Oh, tu sais bien mon chéri!... Je les trouvai émouvants et charmants. Après tout, à eux deux, ils comptaient plus d'années que la tour Eiffel. Après avoir subi « Au coeur du brasier » et « Baisers ardents » (je ne suis pas certain des titres, mais c'était dans cet ordre d'idée, de palpitantes telénovelas brésiliennes, mal doublées en français par des québécois enrhumés où il n'était question que de pauvresses des favellas tombant amoureuses de fils de riches fazendeiros bêtes et méchants), je pus voir un extrait d' « Envoyé spécial ». Il était question d'une famille dont tous les membres étaient au chômage (le père, la mère, les enfants, les grands-parents, enfin tous), logée en rase campagne dans une maison qui, à la moindre pluie, se remplissait d'eau comme un bocal à poissons. Alors, ils se déplaçaient tous en cuissardes, chacun vaquant à ses occupations en grommelant au milieu du clapotis et des charentaises partant à la dérive. Evidemment, ils souffraient tous de maladies rares et incurables. J'ignore comment ils font à « Envoyé spécial », ils demandent peut-être à Delarue de faire un casting pour trouver les êtres à la vie la plus pourrie possible, mais je ne sus jamais le fin mot de l'histoire car le père éteignit le poste et se tournant vers moi...Oh, ça me démoralise toutes ces conneries! Allez, tout le monde au lit!..

15 octobre 2007

La retraite du milliardaire

 

En dehors d'une nourriture succulente et abondante, l' « Eden troc » offrait une autre spécialité à sa clientèle: ce que les espagnols appellent la « sobremesa », ce temps plus ou moins long passé à table, entre la fin du repas et le retrait du dernier convive dans son box. Le père et la mère ne s'en cachaient nullement: leur unique but en ouvrant ce modeste établissement, quinze ans plus-tôt, alors que jeunes encore (tout juste cinquante ans), ils étaient venus s'installer aux Marquises dans ce que je considère comme l'île la plus belle et la plus difficile d'accès, leur unique but donc, avait été la promotion des relations humaines. A prime abord, la passion du genre humain n'aurait certainement pas été ce qui me serait venu à l'esprit si l'on m'avait demandé de faire un portrait de ce couple. La mère toisait le nouvel arrivant d'un oeil oscillant entre la méfiance et le franc mépris. Quant au père, je me demandai durant tout le trajet entre « l'aéroport » et la pension, s'il ne portait pas sous sa large chemise hawaïenne, glissé dans la ceinture de son pantalon, un Walter PPK ou une matraque. Il s'exprimait avec, dans la voix, la tonalité monocorde de celui qui a l'habitude de se faire obéir sans avoir à hausser le ton. Alors que je me remettais à grand peine de la contrariété causée par la découverte de ce qui prétendait devenir mon espace de vie pour les semaines à venir, je demandai à la mère si je pouvais avoir un coca bien glacé. Elle me répondit...Non.... Tout simplement. Puis elle gesticula vers un appareil distributeur d'eau...De l'eau, c'est tout...Je ne parvins à contenir mon indignation qu'en me répétant, intérieurement...Demain, c'est tout vu, je me casse...

Mais durant le repas et, plus encore, la « sobremesa », la magie opérait, sans que ni le père, ni la mère ne se fussent départis de leur apparente froideur. Encore étrangers les uns aux autres quelques instants plus tôt, nous nous parlions tous comme de vieux amis. Et si nous y mettions tous du nôtre, la conversation pouvait durer jusqu'aux environs de minuit, heure à laquelle on peut décemment espérer s'endormir en oubliant que l'on n'est pas vraiment tout seul dans sa chambre. De ces conversations je ne garde aucun souvenir précis, ou plutôt, si, je m'en souviens précisément, mais n'en vois aucune qui mérite d'être rapportée. Sauf une. Cela devait être à la fin de la première semaine. J'étais un peu devenu, à mon corps défendant, l'attraction que l'on exhibe, ravi, à ses amis, à la fin d'un dimanche pluvieux, un mainate qui apostrophe le nouvel arrivant d'un...va te faire mettre...strident, un singe hurleur dans les bonsaïs de madame, la bonne laotienne.

Le père et la mère dont j'ignorais l'existence jusqu'à ce que je les rencontre, savaient tout sur moi, enfin presque. Tout ce qui concernait ma vie aux Marquises en tous cas. Ils devaient avoir des fiches sur moi, ou je ne sais quoi...J'appris ainsi qu'on me surnommait « le milliardaire », pour une raison qui dépasse l'entendement. Evidemment, cela ne pouvait qu'exacerber la curiosité des nouveaux arrivants, en général des retraités (la première catégorie socio-professionnelle en France) pour qui l'anecdote la plus croustillante dont ils pouvaient se prévaloir était d'avoir vécu, en direct, à la télé, l'arrivée des socialistes au pouvoir en 1981. C'est fou ce que ça a marqué le peuple de France, ce machin! En cet instant historique, je faisais escale avec l' « île de feu » à un jet de pierre de Cuba. Les connaisseurs apprécieront...Qu'on ne s'imagine pas que ce rôle d'entre poire et fromage me convenait le moins du monde. Mais la terreur que j'éprouvais à l'idée de me retrouver dans mon box à huit ou neuf heures du soir, sans même pouvoir lire de peur de déranger mon voisin, me rendait bavard. Il fallait tenir coûte que coûte, le plus longtemps possible! Chaque nouvel arrivage de clientèle était pour moi la source d'une angoisse confinant au trac. J'en étais arrivé à préparer mes textes. Il n'est pas anodin que tout en ayant mangé comme jamais dans mon existence, j'aie perdu une quinzaine de kilos durant mon séjour. De manière étrange, le récit qui faisait le plus frissonner d'un effroi rétrospectif tous ces aimables retraités n'était pas celui de mes navigations, mais celui où j'avouais, avec un plaisir sadique, n'avoir jamais cotisé à aucun système de retraite de ma vie! Après cette révélation, un grand silence s'établissait, puis quelques rires, parce que, là, on ne pouvait vraiment pas écarter le fait qu'il se fût agi d'une galéjade... Non!... Vrai de vrai!... Jamais?... Jamais!... Les femmes alors secouaient la tête d'un air navré, j'en ai vu même certaine écraser une larme furtive, les hommes, eux, s'envoyaient avec avidité une rasade d'un liquide fortement alcoolisé au fond du gosier, pour noyer dans l'ivresse les paroles qu'ils venaient d'entendre. Pour les achever, je précisais que je n'avais pas non plus d'enfants, qui, le cas échéant, auraient pu s'occuper de moi dans mes vieux jours. Puis la question que l'on ne manquait jamais de me poser ...Mais comment ferez-vous, quand vous ne pourrez plus travailler?... La réponse qui fusait... Bah, un coup de douze et le problème sera vite réglé... Le père et la mère adoraient cette partie de l'histoire. Si un soir, la question de ma lointaine retraite ne venait pas sur le tapis, l'un ou l'autre me donnait du coude dans les cotes...Allez, parle-leur de ta retraite...

 

 

 

11 octobre 2007

Etrange sensation

 

Etrange sensation que celle de pénétrer dans l'intimité de parfaits inconnus.Parce que dans le fond, c'est bien de cela qu'il s'agit quand on pénètre dans le monde de la petite hôtellerie en Polynésie. Le père et la mère sont d'un abord difficile, un peu comme une course en montagne qui, vue de loin, semble irréalisable mais qui, au fil des kilomètres, s'avère d'une facilité déconcertante au point de croiser des vieillards cheminant bras dessus, bras dessous, ou des jeunes parents portant leurs enfants endormis sur le dos. Evidemment, ils ne s'appellent ni l'un ni l'autre « le père » ou « la mère », mais sont affublés de surnoms beaucoup plus savoureux que je ne puis divulguer, le monde des îles étant un tout petit monde, eux aisément identifiables et moi après eux, si le hasard faisait qu'un internaute local , assoiffé de ragots, ouvrît ma page. Le terme pension est du reste fort bien choisi pour qualifier ce genre d'établissement. Propulsé à des années lumières, je me retrouvai au pensionnat à l' « Eden troc », dans cette petite pièce, dont les cloisons en bois, s'arrêtant pour une raison étrange à un mètre du plafond, dévoilèrent à mon ouïe affinée jusqu'au rythme cardiaque de mon voisin, le jeune sac à dos. Je pus ainsi conclure qu'il dormait nu. Au vacarme provoqué par le glissement de son pantalon le long de ses jambes certainement poilues, succéda un bruissement léger, évanescent sillage sonore laissé par un modeste sous-vêtement, jugé encore trop contraignant dans la moiteur de la nuit tropicale. Puis, le choc d'un corps touchant la surface du lit, la lumière qui s'éteint (puisque je partageais jusqu'à la lumière de l'autre), quelques grognements provoqués par le contact avec les draps rêches de la mère qui semblait ignorer jusqu'à l'existence des assouplissants et ce fut le silence juste troublé par le fracas de la mer sur les falaises environnantes, bruit que j'ai fini par oublier depuis longtemps déjà. Le souffle régulier de mon voisin m'apprit qu'il dormait. J'aurais été ravi qu'il ronflât de manière à le lui faire sournoisement remarquer, le lendemain, au petit déjeuner. Ce mesquin plaisir me fut donc refusé.

Nous prenions nos repas en commun. A heure fixe. Au début, je crus à une mauvaise plaisanterie. J'ourdis même un plan d'évasion. Au diable les centaines de milliers de francs Pacifique (beaucoup moins en euros) qui devaient m'échoir à l'issue de ce séjour! Je reprendrais l'avion du lendemain, si cette misérable carcasse consentait encore à prendre l'air...

Pour m'appâter, on m'avait parlé d'un bungalow privé, perdu au milieu des hibiscus et des bougainvilliers et, surtout, d'une salle de bain pour moi tout seul. La végétation seule fut au rendez-vous. La maison, construite sur pilotis à flanc de montagne, n'était pas dénuée d'un certain charme. Mais ces chambres-boxes! La salle de bain commune! Le cauchemar absolu pour un individualiste comme moi! Le premier soir, autour de la table posée sur une terrasse surplombant le port, outre le « sac à dos »et nos hôtes, il y avait là un voyageur de commerce végétarien, un inspecteur des douanes et son épouse, tous deux carnivores et, enfin, un homme d'une quarantaine d'années, arrivé là huit mois plus-tôt, qui occupait une espèce de placard à balais où, me sembla-t-il, on l'avait relégué après que ses économies eussent fondu au soleil des tropiques. Le fait qu'il aidât à mettre la table, à la débarrasser et à faire la vaisselle, me confirma rapidement dans ma première impression. Il parlait peu, mangeait encore moins, mais écoutait beaucoup, en hochant la tête de temps en temps, d'un air consterné. J'en conclus qu'il devait être intelligent. Le VRP avala un bol d'eau chaude dans lequel il avait dilué une poudre verdâtre. Après avoir lapé sa mixture jusqu'à la dernière goutte, il s'exclama...Pour vivre cent ans!.... Je ne pus m'empêcher de laisser échapper: ... Vivre cent ans, à quoi bon, si c'est pour se faire chier autant?.... La mère qui présidait l'assemblée à un bout de la table et ressemble à une Marlène Dietrich vieillissante, me donna une tape sur le bras, mais, dans ses yeux une lueur amusée démentit ce geste de désapprobation d'une familiarité déconcertante. La mère cuisinait divinement bien. Je puis même dire que je n'ai jamais mieux mangé de ma vie qu'à la pension « Eden Troc ». Le sac à dos, en entendant ma saillie, laissa échapper un éclat de rire cristallin en se tortillant sur sa chaise. J'en fus heureux. J'avais craint, un moment, m'en être fait un ennemi, lorsque, sur la piste nous menant de l' « aéroport » au village principal, il avait émis le désir de voir la voiture s'arrêter afin de pouvoir prendre quelques photos. Le père, un clone de Jean Gabin dans sa période « clan des siciliens », avait émis un grognement tout en s'exécutant. Le jeune homme avait ouvert brusquement la portière sans trop regarder en arrière, provoquant ainsi la colère du père...Mais faites donc attention, une voiture pourrait surgir et arracher la portière!... Nous étions dans un paysage lunaire, au milieu de nulle-part, sur une piste défoncée ou aucun objet conçu par la main de l'homme n'aurait pu se déplacer à plus de dix kilomètres à l' heure! La voiture la plus proche devait encore être sur une chaîne de montage au Japon. J'éclatai de rire en faisant remarquer au jeune homme que ce serait un comble pour un parisien de venir aux Marquises pour se faire tuer par une voiture. Mais, il n'avait pas ri. Il s'était contenté de me lancer, le sourcil froncé, comme un gamin pris en faute ...Je ne suis pas parisien ...

11 juillet 2007

La pension

J’ai fait cette découverte au cours d’un de mes récents voyages vers cette lointaine dépendance où me mène mon travail, cette île encore un peu plus oubliée des hommes que ne l’est celle où je réside d’habitude, ce bout de terre battu impitoyablement par les flots déchaînés du Pacifique Sud, auquel ses pics, véritables lingams basaltiques,  confèrent l’aspect d’un temple indou. Jusque là, dans mon esprit,  une pension était indissociable de l’image qu’un Balzac, un Zola, un Dostoïevski ou encore un Dickens y avaient imprimé dans mon adolescence : une bâtisse aux murs lézardés, des escaliers aux marches usées, des chambres au papier peint d’un jaune pisseux, des rideaux éliminés, un lit au sommier défoncé, une table de chevet bancale abritant un pot de chambre ébréché, une tenancière en laquelle sommeille, comme en toute tenancière qui se respecte, une Ténardier  parvenue à stade plus ou moins évolué dans l’abjection et  l’ignominie. Comme on le voit, je ne nourrissais aucune idée préconçue lorsqu’on me remit le billet d’avion auquel était agrafé un « voucher » me donnant droit à dix jours et dix nuits à la pension « Eden Troc »

Le minuscule bimoteur emportait dans ses flancs l'un de ces échantillons d’humanité auquel seule la plume d’un Somerset Maugham ou d’un Conrad saurait rendre justice. Faciès parcheminés par le soleil et colorés par la mauvaise vinasse, yeux glauques striés de veinules verdâtres se cachant au fond d’orbites adipeuses cernées de poches cuirassées comme des guêtres de mamelouks, nez piqués comme des tromblons corses, panses rebondies abritant dans leur flanc des foies hypertrophiés confis dans leur mauvaise graisse, cœurs aux valves gondolées de trop charrier un sang épais comme les eaux de la Neva à la débâcle, conversations anémiques. Au milieu de toute cette carne tout juste bonne pour l’équarrissage, un jeune « sac à dos », assis bien droit sur son siège minuscule, me fit l’effet d’un diffuseur d’essences subtiles (pas un de ces effroyables déodorant) disposé dans une chambre remplie de moribonds. Une fois de plus, je réalisai à quel point la vieillesse est un naufrage. Un interminable naufrage sans gloire, surtout lorsqu’on n’est pas encore vraiment vieux. Comment une jeune pousse vigoureuse et droite pouvait-elle se transformer, en si peu de temps, en un sarment noueux et tordu ? Les bêtes sont plus humaines dans leur manière de vieillir ! On l’aura compris, ce fut habité d’un indéfectible optimisme que je tentai de résister aux lois de la pesanteur en m’agrippant aux accoudoirs de mon siège, alors que nous atterrissions sur une étrange piste en pente située au fond d’une vallée bordée de falaises blanchâtres. Mon voisin, entre deux quintes de toux, m’expliqua, d’une voix grasseyante, que la déclivité de la piste permettait de mieux freiner l’avion si celui-ci atterrissait trop long, parce que, sinon, pas moyen de redécoller face à la montagne et alors….Il écrasa son poing de la taille d’une pastèque contre la paume de son autre main largement ouverte, masquant momentanément le hublot par lequel j’aperçus une cahute misérable sur laquelle un pinceau  facétieux avait barbouillé, en anglais…U*** International Airport….Une vingtaine de personnes, tout au plus, attendaient les nouveaux arrivants d’un air résigné. Une bouffée brûlante d’un air visqueux comme le sperme d’une holothurie vint nous assaillir, à peine eûmes nous franchi l’étroite porte du Twin Otter. Sur le tarmac, deux civières attendaient d’être chargées dans le Twin à destination du chef-lieu. Leurs occupants gardaient les yeux fermés et seules les poches des perfusions, reliées par un fin tuyau à leur bras, semblaient abriter quelque vie…C’est la dengue… me confia à mi-voix mon ex-voisin…La mauvaise, l’hémorragique !....Quelques passagers attendaient avec impatience que l’avitaillement en carburant s’achevât afin, m’imaginai-je, de mettre le plus de milles nautiques entre eux et cette terre où les miasmes de la maladie fauchaient la population.

Un homme d’une soixantaine d’années, un bel homme, devrais-je dire, entièrement de blanc vêtu me dévisagea du haut de ses deux mètres et d’une voix de stentor hurla mon nom comme si un espace considérable nous séparait. J’acquiéçai et m’apprêtai à lui emboîter le pas, lorsque, sortant un papier froissé de la poche, il en cria un autre. Le « sac à dos », abîmé dans la contemplation des deux civières et de leurs occupants, sursauta. Après nous avoir un instant contemplé avec des yeux de myope, il se dirigea vers nous. Transpirant abondamment dans son T-shirt trop serré pour ses latitudes, il avait perdu une partie de sa fraîcheur. Sa saine pâleur  s’était transformée en lividité malsaine. Il gesticula en direction des civières…Un accident, hein ?...Il y avait dans ce, hein, comme une muette supplique. Le bel homme eut un sourire amer…Ouais, c’est ça, un accident…Puis perfidement, tandis que les couleurs revenaient aux joues du jeune homme, il ajouta…de la nature…Après avoir récupéré nos maigres bagages, nous montâmes dans le quatre-quatre griffé aux armes de la pension. Je m’installai d’autorité sur la banquette arrière, laissant la place avant au jeune inconnu, soucieux d'éviter d'avoir à me joindre à l'inévitable conversation qui s'instaure immanquablement entre les occupants d'un véhicule, surtout lorsque ceux-ci ne se connaissent pas. Je ne suis pas totalement asocial, mais, pour la conversation, je n’aime pas être cueilli à froid. Après avoir pris place derrière le volant, se tournant vers nous, le bel homme se présenta…Je m’appelle Marc-Antoine mais tout le monde, ici, me surnomme Le Père. Je dirige, avec mon épouse, la pension « Eden Troc »…

04 juillet 2007

Marrakech ou Ibiza?

Le physique est sans importance, c’est du moins ce que je pense et ai toujours pensé. Je fonctionne au feeling, mais le feeling est par définition aveugle et n’entraîne pas la réciprocité. Il semblerait qu’aujourd’hui, tout soit dans le paraître sans que cette proposition puisse donner lieu à contestation. Les moches (mais qu’est-ce qu’un moche ?) et les vieux (idem) sont des sous-hommes, un point c’est tout. Il faut vivre avec son époque et son temps. Mais l’époque est la même pour les moches et les vieux que pour les jeunes et les beaux. Sans compter qu’on peut être jeune et moche ou beau et vieux (mon cas, oui je sais, mais c’est comme ça, je n’y peux rien, c’est génétique). Il y a donc bien un temps et une époque mais ceux-ci peuvent être vécus de différentes manières suivant qu’on appartienne à telle ou telle strate de la société, à telle ou telle culture, à tel ou tel lieu géographique.

Le tout beau, tout jeune est avant tout une invention du Bobo métrosexuel qui lui-même est une invention du marché, pas celui où je me rendais dans mon enfance en compagnie du vieil Emile, mais  ce deus ex machina au culte duquel tout le monde sacrifie avec l’air entendu de celui qui hurle, je vous ai compris, à une foule de sourds muets. La grande majorité de l’humanité n’appartient pas à cette intéressante mouvance idéologique (Mets-je un short long ou un pantacourt ? Vais-je passer mes vacances à Ibiza ou à Marrakech ? Crème de jour ou crème de nuit ?). En fait, une grande partie de l’humanité se contente de n’importe quel vêtement pourvu qu’il cache la nudité de celui qui le porte, accueille les rides avec la joie de celui ou celle qui a vécu assez longtemps pour pouvoir s’en plaindre et la seule boite dans laquelle elle ira jamais s’éclater, cette humanité,  est un cercueil confectionné dans un bois de seconde zone, descendu au bout d’une corde effilochée en chanvre, au fond d’un trou dont on aura tôt fait d’oublier l’emplacement. Alors avec ou sans rides, confortablement installés dans un cercueil de chêne ou emmaillotés dans un linceul de jute,  nous finirons tous au fond de ce trou, oubliés de tous et si les morts étaient doués de raison, mais est-ce bien raisonnable de le penser, ils nous diraient, après avoir tourné et retourné longuement la question dans leur cerveau mort, rongé par les vers, ils nous diraient, en écoutant les craquements de leurs os attaqués par les pinces minuscules d’une armée d’insectes nécrophages aux allures de samouraïs, ils nous diraient en contemplant leur peau si souvent liftée, si rose et saine de leur vivant et à présent pauvre parchemin froissé et jauni, exsudant une glue fétide, ils nous diraient, sans doute, tout le regret qu’ils éprouvent à l’idée d’avoir distrait une seconde, juste une seconde, de leur brève existence pour se plaindre de leur apparence physique, un regret que toute l’éternité de leur mort ne pourra leur permettre d’expier, ils nous diraient la douleur qu’ils éprouvent à avoir blessé, ou pire encore, rejeté un être cher, pour quelques kilos superflus, une ride de trop ou un cheveu blanc trop tôt apparu et cette douleur les poursuivra tout au long d’une éternité sans miroirs, alors même que le souvenir de ce qu’ils ont un jour été aura disparu, retourné à la terre, à la mer ou à je ne sais trop quoi. Ils nous diraient, enfin, à nous, les vivants, vivez mais vivez sans souci outrancier de votre apparence car bientôt vous nous rejoindrez et alors, quelque fût votre laideur ou votre beauté, vous vous ressemblerez tous.

Mais, c’est bien connu, les morts ne parlent pas. Alors ? Marrakech ou Ibiza ? Crème de jour ou crème de nuit ?

 

 

03 juillet 2007

Un chat dans la gorge

On dit, c’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, mais moi c’est un chat qui me reste coincé en travers de la gorge, ou plutôt deux. Je ne suis pas vraiment fanatique de ces bestioles, mais trop c’est trop. L’autre jour, je voulus jeter un sac poubelle dans un container disposé à cet effet sur le chemin menant à ma maison. En soulevant le couvercle, je distinguai, lovés au fond d’un carton, deux petits chats, plus tout à fait des chatons, mais pas encore des chats adultes. Tremblant de tous leurs membres (comme si on pouvait trembler avec les membres d’un autre), selon l’expression consacrée, ils levèrent vers moi des yeux suppliants. Faisant un bref tour d’horizon, je cherchai à découvrir, caché au milieu des maisons voisines, le fils de pute qui avait bien pu se rendre coupable de pareil méfait. Sans doute encore une grenouille de bénitier qui, avant d’aller à l’église (nous étions dimanche) pour y aboyer ses prières, avait du balancer ses chats à la poubelle. Pas même le courage de les tuer. En me penchant dangereusement sur le rebord du container, je plongeai au milieu des immondices pour les libérer en les saisissant par la peau du cou  et les déposai délicatement dans l’herbe. Je craignis un moment qu’ils ne s’attachent à mes pas, mais ils filèrent en bondissant gracieusement au milieu des hibiscus et des frangipaniers. Une petite chance de survie (bien mince, car si la nature est généreuse ici pour un félin, les chiens, faméliques et maltraités, eux, ne le sont pas), mais une chance quand même….