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01 mars 2009

Cruela

 

Évidemment, Cruela n'était pas une femme, ni un homme, sinon je l'aurais appelé Cruelio, de toute façon Astrubal nourrissait pour l'homosexualité un dégoût tel qu'il urinait assis, de manière à ne pas avoir à manipuler son sexe. Cruela était une toute jeune fille d'à peine dix-huit ans, dont il fit la connaissance lors d'une de ses longues escales au café do Brasil au mois de mars de l'année 1995. Évidemment, cette union ne se fit pas, comme il est de bon ton que les choses se fassent de nos jours en terre gauloise, à la hussarde, le pantalon baissé sur les genoux, dans les toilettes pour hommes du café. Cela ne se fait pas au Chili et ne devrait se faire nulle-part ailleurs. Il y eut, dans un premier temps, un échange courtois de civilités avec la jeune fille assise à une table voisine, qui, comme toutes les jeunes filles chilienne de son âge, chassait le mari en sacrifiant une partie non négligeable de son maigre salaire d'employée de banque dans les établissements où se concentrait, à l'heure de l'almuerzo (déjeuner), le gibier tant convoité. Après un premier échange où il fut question du temps et du prix outrancièrement élevé du saumon d'élevage, Astrubal s'enhardit à décliner son identité et fit un bref, très bref résumé de ses quarante premières années de vie, résumé d'où disparurent étrangement, mais pas si étrangement que ça si l'on y réfléchit bien, l'épouse, volage, je le rappelle, ainsi que les enfants, un garçon et une fille approchant dangereusement de l'âge de la puberté, appliqués à l'apprentissage du subjonctif imparfait castillan à quelques pâtés de maison de là. Cruela n'interrompit qu'une seule fois Astrubal dans sa narration pour lâcher, d'une voix dont le volume sonore jurait étrangement avec sa frêle silhouette...Ay, frances! No me diga!...Arrêtons nous quelques instants sur cette phrase en apparence anodine. L'exclamation ravie...Ah, français, pas possible!... ne se rapporte bien évidemment pas à la qualité de citoyen français d'Astrubal tout en nourrissant l'espoir de pouvoir parler, ultérieurement, de littérature ou de cinéma français, à moins qu'il ne se fût agi d'évoquer un voyage réalisé en famille, durant lequel elle avait pu admirer une rétrospective impressionniste au musée du Louvres ou écouter un concert de musique baroque donné sous les voûtes du château de Chenonceaux. Rien de tel. Pour Cruela le qualificatif , français, vaguement familier comme nous sont familiers le parmesan et le gouda, sans que nous ne sachions rien de leur intimité, ce qualificatif, dis-je, ne pouvait dissimuler qu'une et une seule réalité: Astrubal était étranger. Et s'il était étranger, il ne pouvait être que riche, l'état chilien n'étant pas particulièrement réputé pour sa grande générosité en matière d'allocation de permis de séjour quand les requérants, étrangers, bien évidemment, sont sans le sous. A partir de cet instant, les cheveux blancs d'Astrubal, son visage prématurément ridé, ses gestes maladroits de vieillard incontinent, tout cela disparut et ne resta plus, nimbant la silhouette voûtée de ce gringo au teint olivâtre (il ne s'était jamais vraiment remis de son hépatite mal soignée), que ce mot magique: dinero (el pognon). Poderoso caballero es don dinero, dit la ritournelle. Gracias al pognon, Cruela espérait bien échapper au quotidien dont, à son tour, elle entreprenait la narration, en s'efforçant d'en gommer les détails les plus sordides, pour être jeune elle n'en était pas moins intelligente. Elle passa sous silence ce père alcoolique, ancien garagiste qui ayant bu son fond de commerce, s'étais mis à battre femme et enfants avant de disparaître un beau matin en les laissant sans le sous, elle Cruela, sa fille tant chérie dans un passé lointain, sa mère, une femme de bonne famille victime d'une regrétable mésalliance ainsi que ses deux soeurs cadettes. Elle ne parla pas non plus de la masure misérable située dans une poblacion de mala muerte, qu'elle et sa famille se voyaient contraintes d'habiter après avoir du abandonner la villa cossue dans laquelle ils vivaient jusque là. Elle ne mentionna pas non plus la dure nécessité dans laquelle elle se trouvait de partager l'un des deux lits du foyer avec l'une de ces soeurs, laissant sa mère occuper l'autre avec la benjamine. Elle se contenta de se présenter comme une jeune fille sans histoire, issue de la classe moyenne, la clase media alta, comme on l'appelle dans ce pays où la dissection de la société en groupes et sous-groupes aux noms exotiques est un sport national. Tout en haut, il y a la oligarquia et tout en bas, el lumpen. Au milieu la clase media baja et la media alta qui elles même se déclinent différemment suivant qu'on soit de la campagne ou de la ville.

A cette première rencontre, succéda une autre, puis une autre et bien d'autres encore. Au café succéda la sopa marinera consommée au marché de La Serena, avec parcimonie pour Astrubal, avec force minauderies et tortillements de la croupe pour Cruela. Puis on franchit une étape supplémentaire avec une invitation, un soir, à dîner dans un restaurant français où le plat de résistance fut l'aveu de l'existence de Castor et Cassiopée (laissés à la garde d'un couple argentin habitant une gare voisine, que le lecteur se rassure), les enfants d'Astrubal que je me décide enfin à baptiser, maintenant qu'ils ont cessé d'être de simples figurants dans ce récit, aveu qui aurait pu transformer l'excellent Bordeaux en vinaigre, si Astrubal n'avait précisé que leur mère, une noire, avait déserté le foyer une décénie plus tôt et que la procédure de divorce suivait son cours, chaotique, comme tout le monde sait, surtout lorsque l'épouse légale ne veut pas en entendre parler, persuadée qu'elle est, qu'à peine libérée des liens du mariage, elle sera déportée de la douce France vers son Zaire natal. Mais ça, il n'en dit rien. Cruela saisit cette opportunité, para sacarse la mugre de encima, expression qu'on pourrait traduire par, vider son sac. Elle avoua que ce père exemplaire, ce mari parfait, dont elle avait orné son curriculum vitae précédent, était en fait un ivrogne déserteur et que, piment sur le chorizo, il était noir et péruvien, sans qu'il fût possible de savoir lequel de ces deux qualificatifs était le plus désobligeant dans la bouche d'une chilienne... Tout à fait comme ton ex... ajouta-t-elle avec perfidie, bien qu'à ce stade rien ne lui permît d'affirmer que Bernadette eût été alcoolique et péruvienne. A ces mots, le visage d'Astrubal s'éclaira...Mais alors tu es une métisse, noire....Ce qu'ayant dit, il se jeta aux pieds de sa bien aimée, raflant au passage deux roses anémiques fichées au milieu de la table dans un vase aux allures d'urinoir, qu'il posa sur le giron de l'élue, les roses, pas l'urinoir, avant de lui déclarer sa flamme, faisant ondoyer la bannière de la possibilité d'un mariage futur sitôt l'autre annulé. Un tel comportement de la part d'Astrubal mérite quelques mots d'explication. Prisonnier de son adolescence zaïroise, passée toute entière, selon ses dires, alité dans sa chambre à calmer les ardeurs des femelles de la ville de Lubumbashi, pour autant que leur âge n'éxcédât point vingt ans, les unes dans son lit tandis que les autres attendaient patiemment leur tour en file indienne devant la porte de la chambre, Astrubal, parvenu à l'âge d'homme, ne pouvait concevoir atteindre l'orgasme qu'en compagnie d'une femme jeune et noire, bien entendu. Il avait bien remarqué que la peau de Cruela avait une jolie teinte cuivrée, mais il mit cette coloration sur le compte d'un métissage indien, n'osant lui poser la question directement, tant il est vrai que les chiliens n'aiment pas qu'on vienne leur rappeler ce lointain cousinage, conscients de descendre en droite ligne, tous autant qu'ils sont, de Cortès par leur mère et de Bolivar du côté du père, même lorsque leurs traits clament haut et fort leur parenté avec le grand Tupac Amaru. Tarodé par sa longue abstinence, Astrubal s'était résolu à tenter l'expérience avec une femme qui, sans être tout à fait blanche, n'était pas non plus africaine. Et voilà que Cruela lui confessait sa négritude, partielle, certes, mais négritude quand même. Il était ivre de joie. Rien ne l'empêchait plus désormais de goûter aux joies du bonheur conjugal.

 

 

27 février 2009

Une gare dans le désert

 

 

La Serena était une ville qui bougeait, Astrubal put s'en rendre compte dès son arrivée. Au milieu de la nuit, la terre se mit à trembler, faisant tressauter le mobilier de la cabana louée par Astrubal. Ce mode de logement, très populaire au Chili, permet à une famille en vacances de se loger à moindre frais puisque les cabanas, exploitées par des particuliers, offrent toutes les commodités d'un appartement ou d'une petite maison, pour le prix d'une chambre d'hôtel. Affolé, Astrubal se mit à arpenter la cabana à grandes enjambées en se tordant les mains, ses enfants en larmes accrochés à ses basques, ne sachant s'il convenait d'abord de s'habiller, sauver son argent, se glisser sous une table ou sortir quasiment nu dans la rue. Quand il se fut enfin décidé pour l'une ou l'autre de ces alternatives, le calme était revenu. Plusieurs secousses se succédèrent ainsi tout au long de la nuit, sans que ces phénomènes ne produisent quelque réaction remarquable que ce fût de la part des occupants des autres cabanas. Les rues ne s'emplirent pas non plus d'une foule hystérique clamant son désespoir au ciel. Se rappelant d'une vieille histoire vaguement entendue lors d'un lointain cours de géographie où il fut question de plaques se chevauchant comme des amants lubriques et de fractures de l'écorce terrestre laissant surgir un magma plus ou moins visqueux, mais toujours désagréablement brûlant, toutes choses qui n'avaient, alors, su éveiller le moindre intérêt dans la tête de cet adolescent, élève d'un quelconque lycée parisien, Astrubal en tira la conclusion que, si la dérive des continents leur en laissait le temps, ils quitteraient cet endroit aux premières lueurs de l'aube.

Huit années passèrent et ils étaient toujours là-bas. De manière étrange, Astrubal s'attacha à cette petite ville qui affichait les allures d'une Ibiza des années soixante soumise à un perpétuel tremblement nerveux. Si lui et ses enfants s'habituèrent aisément à ces secousses, au point de finir par y trouver un certain agrément, ils mirent plus de temps à s'accoutumer à la « niblina ». La mer était froide (courant du Humboldt) et le désert, brûlant le jour, voyait sa température tomber au point de congélation la nuit. Ce dernier déployait ses vastes étendues sablonneuses et sa végétation de cactus aux formes phalliques aux portes de la ville. Aussi, jusqu'au milieu de la journée, le littoral était noyé dans un épais brouillard. Puis, l'air chaud et sec du désert ayant imposé sa loi à l'air froid et humide de la mer, toute chose se voyait exposée dans une lumière violente et douce à la fois, qui savait rendre ses bleus à la mer et ses ocres à la terre, laissant les pics enneigés de la cordillère flotter au loin dans un ciel sans nuages, rappelant qu'un peu plus au Nord se trouvait le désert le plus aride du monde, le désert d'Atacama où, disait-on, les dernières pluies remontaient à plus d'un demi millénaire. Voulant fuir ce brouillard matinal du littoral, Astrubal choisit de s'enfoncer d'une cinquantaine de kilomètres à l'intérieur des terres, au pied des Andes, car faut-il le rappeler, s'il le faut, je le ferai, le Chili est aussi étroit que long et si la distance séparant Arica du cap Horn équivaut à celle qui sépare Paris de Dakar, il y a rarement plus d'une centaine de kilomètres entre le littoral et la cordillère, cette frontière naturelle aux allures de forteresse imprenable. Ne voulant dépendre de personne pour lui assurer le gîte et le couvert, ainsi que pour se simplifier la vie, selon ses propres termes, Astrubal racheta, pour une bouchée d'empanada, une gare désaffectée, une de ces stations abandonnée au milieu du désert quand les gisements de phosphates, pour l'acheminement desquels elle avait été érigée, furent épuisés. Posé sur quelques mètres de rails dont l'extrémité se perdait dans les sables, un wagon construit en Allemagne de l'Est dans les années cinquante semblait n'avoir été oublié là que pour servir de hâvre aux Astrubal. N'étant pas plus bricoleur que dépensier, Astrubal engagea un maestro, non dans le but d'improviser des concerts dans le silence du désert sur toile de fond andine, mais afin de transformer en appartement l'austère wagon, primitivement dévolu au transport des masses laborieuses germaniques. Les maestros chiliens manient plus volontiers la truelle et la marteau, que la baguette. Si je me fie aux clichés que j'en vis, le résultat fut probant, quelque chose entre « Ma cabane au Canada » et « Il était une fois la révolution ». Il fit également réaménager le porche de la petite gare, de manière à pouvoir s'y installer en fin de journée et regarder le soleil disparaître à l'ouest. La nuit, le ciel d'une limpidité exceptionnelle laissait appaître une myriade de constellations invisibles à l'oeil du citadin. Tout cela était parfait, mais que fit-il de ses journées durant toutes ses années? Rien. Ou plutôt, si. Il fit peut-être l'essentiel. Il regarda grandir ses enfants. Le matin, il se levait, leur préparait le petit déjeuner, un garçon et une fille, je ne crois pas encore l'avoir précisé. Puis il prenait sa voiture, une vieille land rover, et les conduisait à La Serena où ils fréquentèrent le jardin d'enfant d'abord, l'école ensuite, apprenant simultanément à s'exprimer en français à la maison et en castillan dans le monde. Pendant ce temps là, il se rendait dans un café, toujours le même, le café do brasil, où il tuait le temps en buvant du thé de Ceylan tout en lisant des livres français. L'après-midi, il les cherchait à l'école et tous trois retournaient à la gare du désert. Là, les enfants faisaient leurs devoirs sous l'oeil sévère de cet ancien cancre, puis Astrubal les laissait s'ébattre jusqu'au dîner dans le désert. Suspendue à une poutre du porche, se trouvait, je le suppose, une balançoire faite avec un vieux pneu et un bout de corde éffilochée. Peut-être taillaient-ils des figurines dans de vieux bouts de bois. A moins qu'ils ne gravassent leur initiales, infiniment répétées, sur les troncs des cactus-cierges. L'absence d'électricté dut écarter toute tentation de passe-temps coûteux. Pour l'eau, un camion citerne venait de la ville, une fois par semaine, afin de remplir un réservoir relié à une antique pompe à bras. Ce n'était pas grand chose, mais c'était quand même beaucoup. Je crois bien qu'ils furent heureux pendant quelques années. Et puis, parce que l'homme, ce Sisyphe poussant sans fin son rocher sur les flancs de la montagne tout en sachant qu' une fois arrivé au sommet, cet imbécile de rocher va rouler vers le bas et que tout sera à recommencer, alors qu'il lui suffirait de refuser de le pousser, ce cailloux, en faisant un bras d'honneur aux dieux, parce que l'homme, donc, est irrésistiblement attiré par le malheur, se complaisant dans la chute bien plus que dans l'ascension, on sait bien que les alpinistes ne gravissent les montagnes que pour pouvoir en redescendre, pour toutes ces raisons, Astrubal rencontra Cruela...

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24 février 2009

Jaunisse et grisaille

 

 

 

 

Bien entendu, les recherches d'Astrubal demeurèrent vaines. Santiago était une ville de plusieurs millions d'habitants et des gens y disparaissaient tous les jours. Pour ne pas alourdir le récit avec des détails sans intérêt, je me contenterai de dire qu'il réussit quand même, mais trop tard, à retrouver la trâce de Bernadette dans une boîte de nuit où elle exerça ses talents de chanteuse quelques temps, avant de retourner en France, retour qui fut confirmé par une tierce personne résidant à Paris. Après avoir passé quelques semaines dans une pension modeste, mais honnête, de Penalolen, un faubourg populaire de la capitale, Astrubal téléphona à madame mère pour la mettre au courant de sa condition de mari abandonné. Après l'inévitable, je t'avais prévenu, elle réussit à le dissuader de se lancer plus avant dans sa poursuite. En fin de compte, il avait les enfants, c'était l'essentiel, les femmes ça se remplaçait! D'ailleurs à ce propos, si la prochaine pouvait être blanche, même de Rennes ou de Tourcoing, à ce stade on ne pouvait écarter aucune possibilité et un brin, mais un brin seulement, d'éxotisme n'était pas totalement exclu, elle, sa mère, en éprouverait un soulagement incommensurable.

Astrubal sombra dans le désespoir. Il me confia, un jour, que ses femmes étaient son garde-fou et par voie de concéquence, sans garde, il devenait fou. Je doute qu'il ait erré nu dans les rues de Santiago en hurlant, Nénette, mais il s'enferma dans un mutisme total, au point que la senora Lupe, la propriétaire de cette pension modeste, mais honnête, on ne le répètera jamais assez, dut s'occuper des deux bambins voguant à la dérive entre des clients dont l'honnêteté aurait, elle, pu, éventuellement, être sujette à caution, l'extrême brièveté de leur séjour ne plaidant pas en faveur de leur moralité. Faisant preuve d'une solidarité digne d'éloge avec l'esprit qui l'habitait, le corps d'Astrubal en fit une jaunisse. Tandis qu'il était alité, le foie gonflé comme une outre pleine de pus, en proie à la fièvre et à la nausée, Astrubal eut tout loisir de songer à leur avenir, à lui et à ses enfants, si toutefois il survivait à cette hépatite. Ne se sentant pas le courage d'affronter, dans le regard des autres, de ceux qui se disaient ses amis, la honte d'avoir été abandonné par sa femme, tout retour en Polynésie était exclu. L'idée d'avoir à supporter les sarcasmes de sa mère rendait un retour en France tout aussi peu attractif. Si la maladie ne le tua point, elle laissa Astrubal dans un état de décripitude morale et physique tel, que la senora Lupe ne put s'empêcher de dire à son entourage que le jour de sa mise en bière, son père, que en paz descanse, arborait un aspect plus sain que don Astrubal, ce gringo si courtois, un peu pingre certes, il feignait toujours dormir quand elle lui apportait la petite facture hebdomadaire, la cuentita, tout était petit au Chili, et si elle le relançait, il se mettait à gémir comme le Christ sur la croix. Ay, pobrecito! Pour conjurer le mauvais sort, elle se signa une dizaine de fois en embrassant son pouce au terme de chaque  crucisignalisation . Le docteur Arrabal qui venait tous les jours apporter au malade un réconfort plus verbal que médical, disait, il faut laisser faire la nature, manger des carottes, boire du bouillon et beaucoup prier concluait-il, en guise d'ordonnance. Quand la maladie se fut retirée du grand corps d'Astrubal en laissant le foie du patient réduit à l'état de tartiflette, le docteur lui conseilla d'aller prendre les eaux dans le Sud. La région des lacs était sublime à cette époque de l'année (janvier, l'été austral). Arrabal qui connaissait mieux la nature humaine que le fonctionnement des divers organes la constituant, se hâta d'ajouter, la vie y est très bon marché, bien moins chère qu'à Santiago.

C'est ainsi que deux jours plus tard, Astrubal et ses enfants débarquèrent, après un voyage harassant de vingt-quatre heures effectué dans un bus loué par des agriculteurs en route pour une foire australe, dans lequel Astrubal et sa famille avaient réussi à embarquer moyennant une somme symbolique, au terme de tractations dont j'épargnerai les détails au lecteur, voyage durant lequel ils durent partager force cecinas y mariscos (cochonnailles et fruits de mer) avec ces rudes paysans des contreforts andins, ce qui mit à mal le système digestif à peine convalescent du mari trompé, c'est ainsi qu'ils débarquèrent, disais-je, un beau matin, sous des trombes d'eaux portées par les quarantièmes rugissants, dans un froid sibérien, en la cité de Puerto-Montt, du nom de l'un de ces innombrables héros de la guerre d'indépendance dont les statues, plus ou moins souillées par une foule d'oiseaux malveillants et gauchistes, parsèment les plazas de armas du pays. Qui n'a jamais vu Puerto-Montt, au petit matin, sous une de ces averses glacées que les météorologues chiliens qualifient de chubascos, ne peut apprécier dans toute son étendue le sens du mot sinistre. Mer grise, rues grises, immeubles gris, passants gris flottant furtivement dans toute cette grisaille aqueuse. Astrubal comprit en ce jour la signification de l'expression, aller prendre les eaux dans le Sud, employée par le docteur Arrabal pour l'enjoindre à se refaire une santé. Il comprit aussi que s'il ne voulait pas que son peu de foi en la vie et le peu de vie en son foie ne finissent par s'éteindre tout à fait dans un de ces taudis en tôle ondulée cernés par les eaux, bordant la carretera austral, il fallait quitter au plus vite cet endroit. Avec ses enfants grelottants accrochés à lui, il pénétra dans la première agence de voyage qui était sans doute aussi la dernière. Là, il demanda à l'employée, une jeune fille saucisonnée dans un uniforme trop étroit, reins cambrés et poitrine saillante, à la recherche d'un mari, de préférence petit, gras, visqueux, huileux, éjaculateur précoce, les enfants elle en voulait, mais pas avec le visqueux, avec un autre, un grand, un beau, un riche, un qui aurait un nom anglais ou allemand, mais comme pour l'instant il n'y avait que le petit visqueux, elle ferait avec, se contentant de lui prendre son fric à la fin du mois, lui laissant juste de quoi aller se soûler à coups de Pisco bon marché avec les copains pour gueuler comme eux, COLO-COLO, tout en regardant un match de foot minable, où en étais-je, ah oui, Astrubal demanda donc à l'employée de lui conseiller une destination ensoleillée au Chili, précisant, nous prendrons l'avion, nous sommes pressés. Tirant sur sa jupe pour la décoincer des fesses, elle sélectionna un catalogue qu'elle lui tendit, en prenant grand soin de lui offrir une vue plongeante sur son décolleté. Elle dut songer, celui-là ferait bien l'affaire, il n'a pas l'air bien vigoureux, mais il est grand et étranger, ça se voit tout de suite, il a un drôle d'accent et surtout, cette désinvolture. Un chilien travaille toute sa vie, en rêvant de pouvoir, un jour, entrer dans une agence comme celle-ci et dire voilà, je veux aller à Antofagasta ou a Vina del Mar. Il connaîtrait chaque détail du voyage, le prix du bus, parce que l'avion, hein, même pas en rêve, les hôtels à petits budgets, les plages gratuites, le taux d'humidité dans l'air, la température de l'eau, pensez, il aura eu toute une vie pour s'y préparer. Tandis que ce gringo, elle imita mentalement le castillan francisé et zozotant d'Astrubal...Un deftino con fol , po favo y con avion, eftamof de pifaf!...Ah, quelle classe! Elle eut envie d'arracher cet uniforme trop étroit pour s'offrir à ce grand dadais, elle saurait bien lui rendre le sourire. Tandis qu'Astrubal parcourait le dépliant, faisant la conversion des prix en francs Pacifique, après avoir converti les pesos en dollars, elle reporta son attention sur les enfants. Tout en disant...Ay, amorcitos...elle songea qu'ils étaient vraiment trop bronzés pour être honnêtes. Pourtant le gringo était bien blanc, como dios manda, tellement blanc qu'il en était presque vert, décidemment il n'avait pas l'air en bonne santé. Des enfants adoptés, peut-être? Mais non, même bronzés, ils ressemblaient au gringo. Une idée épouvantable traversa alors son esprit: si les petits étaient si tostados, c'est que la mère, dios mio, était...Elle s'accrocha frénétiquement au crucifix pendu à son cou, se signant mentalement. Elle n'avait jamais vu de noirs. Des indiens, ça oui, ils étaient partout, mais des noirs, jamais. Juste une fois, dans un film. Ça devait se passer dans la jungle. Le seul blanc marchait devant et derrière, une centaine de noirs entièrement nus portant des caisses sur la tête. Elle se demandait d'ailleurs ce qu'un blanc pouvait faire avec autant de caisses au milieu de la jungle. Cette fois encore elle ne put élucider cet intéressant mystère, le gringo semblait s'être décidé...La Serena, c'est bien?...La Serena, mais pensez-donc, c'est ce qu'il y a de mieux. Très exclusivo! C'est le balnéario favori des vedettes de cinéma, enfin du cinéma chilien, n'éxagérons rien...Suivirent de longue tractations sur les prix du vol et de l'hôtel, con o sin desayuno, les pensions, il en avait provisoirement sa claque. Il venait de perdre sa femme et avait manqué perdre la vie, il pouvait bien s'offrir un peu de bon temps, tout en restant raisonnable, cela va de soi. Un des rares avantages de Puerto-Montt, selon Astrubal, était qu'on pouvait s'en échapper aisément par la voie des airs. Le soir même, ils attérissaient tous trois à l'aéroport de La Serena, petite station balnéaire située à cinq cents kilomètres au nord de Santiago.


 

 

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22 février 2009

Les femmes d'Astrubal

 

 

Évidemment, nous ne tombâmes pas dans les bras l'un de l'autre. Je déteste cette habitude, bien française, qu'ont les hommes de s'embrasser pour se dire bonjour. Une poignée de main, rien d'autre et quand je dis une poignée de main, je ne parle pas de ces gesticulations ridicules, fort en vogue chez les jeunes et les moins jeunes, dans l'espoir de faire oublier leurs cheveux blancs, qui consiste à se contorsionner les mains dans tous les sens pour finir par se frapper les poings fermés, l'un contre l'autre. Astrubal m'apparut prématurément vieilli depuis la dernière fois que nous nous étions vus, dix ans auparavant. Non, vieilli n'est pas le mot qui convient. Oh, bien sûr, je sais que la quarantaine marque la frontière entre la jeunesse et la maturité, mais ce n'était pas cela. Astrubal me semblait entammé, comme s'il avait abandonné une partie de sa personne dans quelque recoin de la planète. Sa crinière frisée était entièrement blanche, le transformant en un oncle Tom caucasien, sa silhouette s'était voutée et sa démarche était devenue hésitante, mais ce qui me frappa le plus, ce fut son regard de bête traquée, comme si une meute de créanciers allait surgir d'un moment à l'autre de derrière les cocotiers pour le dépouiller.Je n'en étais pas certain, mais il me sembla bien qu'en me voyant, il prit d'abord le parti de s'en aller dans la direction opposée, puis se ravisant, après tout il ne me devait rien, il vint vers moi. Je m'aperçois que je n'ai pas encore parlé du rapport difficile qu'Astrubal entretenait avec l'argent. S'il n'en manqua probablement jamais, madame mère n'était jamais très loin, il avait les plus grandes difficultés à s'en défaire. Doté d'un grand sens de l'autodérision, il acceptait volontiers de se moquer de ses travers, mais perdait tout sens de l'humour quand il s'agissait d'argent. Incapable de gagner le moindre sous, il devenait imbattable quand il s'agissait de n'en point dépenser. Ainsi, quand je lui proposai de discuter tranquillement à la terrasse d'un restaurant, il en était sorti deux ou trois de terre depuis notre première rencontre, il prit un air désespéré tout en se palpant frénétiquement le corps...Ce serait avec plaisir, mais je suis parti, ce matin, sans le moindre argent...Cela me fit rire aux éclats. Sur ce point au moins, il n'avait pas changé. Nous étions aux environs de la mi-journée, aussi l'invitai-je à déjeuner, ce qui ramena quelques couleurs sur son visage. Une fois installés, je lui posai la traditionnelle question...Alors comment va ta petite famille, Bernadette, les enfants?...Astrubal n'avait aucune pudeur quand il s'agissait de parler de ses malheurs, aussi me narra-t-il toute l'histoire par le menu....Oh très mal! Nénette (il l'appelait Nénette!) m'a quitté et m'a laissé en plan avec les enfants, au Chili...Je sursautai. Je pensais qu'il était rentré en France...Au Chili? Mais que diable...

Dix ans plus tôt, Bernadette, une femme de la ville, avait finit par se lasser des Marquises. Aussi, à la naissance du second enfant, elle demanda à Astrubal s'il ne pouvait trouver un endroit plus civilisé pour élever leurs enfants. La mer, le soleil, les cocotiers, ça va bien un moment, mais rien ne remplace une bonne grosse ville , pleine de beaux magasins où dépenser son argent. C'est bien ce qui inquiétait Astrubal. Il essaya d'argumenter avec elle. Les soins étaient gratuits, les allocations familiales généreuses, ils dépensaient trois fois rien dans leur petit fare de la « Terre Déserte », le nom enchanteur de cette fin du monde où ils s'étaient installés, même les marquisiens hésitaient à s'y aventurer, et quand Astrubal disait trois fois rien c'était vraiment trois fois rien. Et puis il y avait la nature, le bon air vierge de toute pollution, ce n'était pas rien quand même! Mais Bernadette s'entêta. Seule noire à des milliers de kilomètres à la ronde, elle se sentait rejetée par les locaux qui l'avaient surnommée Tiaporo (diable). Finalement, elle ne trouvait refuge et consolation qu'auprès des blancs, mais ceux-ci étaient en si petit nombre et Astrubal les fuyait comme le fisc. Tous des fonctionnaires petits bourgeois, tonnait-il, payés avec l'argent de nos impôts, comme si Astrubal avait déjà payé quelque impôt que ce fût durant son existence! Ce fut la destin qui força la main à Astrubal, contrairement à ce qui se produit d'habitude. Un soir, alors que Bernadette marchait seule sur la piste qui menait à son fare, elle tomba sur un individu qui l'agressa, verbalement d'abord, physiquement ensuite. Comme elle était robuste, elle put échapper à son agresseur, mais l'alerte avait été chaude. La mort dans le portefeuille, Astrubal décida d'abandonner les Marquises pour Tahiti, dans un premier temps. Là-bas, Bernadette se fit de nouveaux amis, notamment un jeune couple de chiliens, des touristes, des gens charmants, qui l'invitèrent à venir les visiter à Santiago quand il lui plairait. On ne se méfie jamais assez des gens charmants. Quand on sait à quel point les chiliens peuvent être racistes, on se dit qu'Astrubal jouait vraiment de malchance. Bernadette, pour qui Papeete émettait par trop des relents de ville provinciale, sauta sur l'occasion. Après tout, il ne s'agissait que d'une quinzaine de jours, une petite escapade qui permettrait à la jeune femme de décompresser après ses deux grossesses successives. Astrubal cèda et accepta de mettre la main à la poche, après, j'en suis sûr, avoir âprement marchandé le prix du billet avec la Lan Chile. Astrubal était un excellent père, aussi son rôle de nounou auprès de ses deux enfants en bas âge ne lui pesa pas le moins du monde. Il ne s'inquiéta pas non plus de ce que sa femme ne lui donnât point de nouvelles. Les communications téléphoniques étaient si coûteuses et internet n'existait pas encore. Par contre, lorsqu'il se rendit à l'aéroport pour chercher sa femme, à la date mentionnée sur le billet, au-delà il faudrait payer un supplément, il ne put que constater son absence dans le hall d'arrivée. Un doute s'insinua alors dans son esprit. Léger au début, après tout il ne s'agissait peut-être que d'un contre-temps, ce doute prit de l'ampleur quand, s'étant résigné à téléphoner à ces gens charmants, les hôtes chiliens de Bernadette, il lui fut répondu qu'il devait s'agir d'une erreur, que les personnes qu'il mentionnait n'avaient jamais vécu à ce numéro, ce doute finit par se transformer en certitude quand, ayant finalement réussi à découvrir le véritable numéro des gens charmants, comment, je l'ignore, ceux-ci lui apprirent, après un moment d'hésitation, que la senora Bernardette avait effectivement passé quelques jours chez eux, puis était partie sans laisser d'adresse. Rien d'autre? Ah si, elle les avait remerciés en les enjoignant à ne pas s'inquiéter, précisant qu'elle se sentait chez elle à Santiago. Débrouillez-vous avec ça. Astrubal n'était jamais aussi bon que lorsqu'il s'agissait de partir à la recherche d'une épouse volage. Des années plus-tard, je vis comment il entreprit la traque d'une autre épouse infidèle, à partir des Marquises et sur internet cette fois. Du grand art. Non seulement il réussit à trouver l'identité et l'adresse de l'homme avec lequel l'épouse infidèle s'était enfuie, mais grâce à je ne sais quel satellite, il put avoir la photo de la maison de l'amant. Il en fit un agrandissement qu'il afficha dans sa chambre. A partir de ce moment, la vie du couple illégitime se transforma en cauchemar. Il le bombarda de mails rageurs, puis il se déplaça in corpore dans la ville européenne où se consommait l'adultère, distribua à la populace ravie, agglutinée devant le domicile des amants, des tracts montrant sa femme en sous-vêtements surmontée de ce commentaire lapidaire, salope, n'hésitant pas à s'enchaîner à la grille de la propriété du bellâtre. Les forces de l'ordre durent intervenir, puis le pompiers, le Samu après qu'il eut avalé les clés du cadenas verrouillant ses chaînes, enfin bref, cela fit un scandale épouvantable. Évidemment, il ne récupéra pas l'infidèle. Je reste persuadé que s'il avait dépensé autant d'argent pour garder ses femmes que pour les récupérer, sa vie sentimentale eût été moins agitée.

Pour Bernadette, il agit avec plus de sobriété, se contentant de rendre à moitié fous le consul honoraire du Chili, les employés du haut-commissariat et le chef d'escale de la Land Chile après qu'il se fût résigné à se rendre à Santiago, avec ses deux nourrissons, sur la foi de vagues racontards, de minces indices.

20 février 2009

Astrubal

 

C'était en octobre 1995, je m'en souviens fort bien, puisqu'il ne me restait que quelques jours avant de fêter mes quarante années de vie, anniversaire que je n'avais d'aucune façon l'intention de fêter, tout comme je n'en avais jamais fêté aucun depuis...depuis quand déjà, je ne sais plus vraiment. Je marchai de manière nonchalante sur ce chemin du front de mer qui constitue l'artère principale du village de T**** aux Marquises. On peut, si on le désire, m'imaginer en costume de toile blanche, coiffé d'un panama aux larges ailes, un cigare aux lèvres, une canne de jonc manipulée avec désinvolture dans une de mes mains, la gauche, la droite, au choix. En réalité, je ne me souviens pas de ma tenue, si ce n'est qu'elle ne devait en rien ressembler à celle dont je m'affuble complaisamment dans la phrase précédente, sans doute un pantalon de treillis et un gao (un machin sans manches, ouvert sur le côté, histoire de ventiler), j'ai toujours vécu simplement, mais je me sentais, assurément, dans la peau d'un gentilhomme de fortune du siècle passé. Je venais de réaliser, en Europe, une opération immobilière mirifique, qui, selon mes calculs, devait me mettre à l'abri du besoin pour les cinquante années à venir. Je n'ai rien contre le travail, par contre je déteste travailler pour de l'argent. Cela crée une relation de dépendance que je trouve tout à fait détestable . J'étais donc de fort bonne humeur, lorsque je vis sortir de la Mairie un grand échalas à la mise négligée. Je reconnus instantanément mon vieil ami Astrubal.

Astrubal était un personnage. Nos routes s'étaient croisées douze ans auparavant, alors que je venais d'arriver aux Marquises sur « l'île de feu ». Je prenais un verre de Perrier au « moana  nui », l'unique auberge où se concentrait la vie sociale insulaire. De cette soirée aussi, je me souviens parfaitement. La bonne société était en ébullition: un milliardaire libanais avait attéri sur le modeste aéroport avec son jet rutilant et était venu s'installer avec équipage, femmes et enfants au « moana nui » qui faisait aussi fonction d'hôtel dans les grandes occasions.. Comme tous les riches, c'était des gens très simples si ce n'est qu'ils étaient très compliqués. Le point d'orgue de ce séjour fut lorsque Philomène, la serveuse, en faisant la chambre du milliardaire, trouva, recroquevillée sous le lit, une touffe de poils. Croyant avoir à faire à un rat crevé, elle le prit avec dégout et le jeta au feu. Le milliardaire était chauve comme une boule de billard, ce qui à l'époque, pour un homme dans la force de l'âge, était ressenti comme une disgrâce insupportable. Ce que la pauvre Philo avait jeté au feu, était la moumoute favorite du magna de la finance, en vrais cheveux, valant je ne sais combien de milliers de dollars, ce qui provoqua un départ précipité du libanais et de toute sa suite.

Le soir de l'arrivée du prestigieux hôte, je vis se présenter à l'entrée du restaurant, dans le sillage de monsieur l'administrateur, du médecin, du gendarme et de l'évêque (oui, nous avons même un évêque), un grand jeune homme sensiblement de mon âge, gauche et compassé. Il était accompagné d'une femme, sa femme, aussi noire qu'il était outrancièrement blanc. Tandis que nous étions tous au bar à regarder l'homme illustre et sa famille manger du poisson cru en buvant du coca, nous attendant à je ne sais quel prodige, le grand jeune homme s'approcha de moi...Je me présente, Astrubal B***. C'est bien au propriétaire de l' « île de feu » que j'ai l'honneur de parler?....Astrubal était tout entier dans cette brêve introduction faite à la fois d'un formalisme de bon ton, d'une adhésion pleine et entière aux valeurs bourgeoises, toutes choses immédiatement démenties par un parcours hors du commun.Son épouse et lui avaient débarqué quelques mois auparavant des câles du Taporo, un vieux cargo délabré assurant la liaison entre Tahiti et les îles, dénomination sous laquelle on regroupe, avec une certaine condescendance, tout ce qui n'est pas Tahiti. A peine arrivés, ils avaient loué une petite maison qu'ils transformèrent en crêperie, activité qui ne connut pas le succès escompté, la crêpe, dont l'ingestion est concevable sur le littoral breton, étant sans doute le dernier aliment que l'on souhaite voir attérir dans son assiette lorsque le soleil fait fondre la glace au coeur des congélateurs. Je pris toutefois l'habitude de le retrouver dans sa crêperie déserte où nous devisions des heures entières. Fils d'une parisienne de la meilleure société et d'un aventurier maltais, son enfance se passa entre la France et le Zaire. Quand il eut seize ans, son père mourut d'un cancer. Il vécut alors quelques temps avec sa grand-mère maternelle. Après qu'il eut confectionné un gâteau au haschich qui faillit être fatal à la pauvre femme, sa mère jugea plus prudent de confier son éducation à un oncle, un frêre de son père, resté au Zaire. Fort bien accueilli par ce dernier, il y passa plusieurs années, faisant, par la même occasion, la connaissance d'un nombre impressionnant de demi-frêres et de demi-soeurs éssaimés par leur géniteur dans les jungles et les savanes du pays. Il semblerait que durant ces quelques années Astrubal se consacra exclusivement à la fornication la plus effrénée. A vingt et un an il put entrer en possession de la part de l'héritage paternel lui revenant. Il consacra cet argent à voyager dans le monde entier, errance qui dura plusieurs années. L'épisode le plus étrange se déroula sur un atoll des Tuamotus, une histoire racontée par Astrubal au milieu de volutes de fumées hallucinogènes. Si j'ai bien compris, il tomba sous la coupe d'un individu, gérant d'un hôtel, qui l'obligea à plonger au milieu des requins pour je ne sais trop quelles raisons et à coucher avec ses maîtresses pour des raisons cette fois évidentes, à moins qu'il ne se fut agi de coucher avec les requins et plonger au milieu des maîtresses, à ce stade c'était assez flou, pour finir par l'escroquer d'une assez grosse somme d'argent. Durant ces années, il se prit d'une passion dévorante pour la lecture, rattrapant le retard accumulé tout au long d'une scolarité chaotique. A ce jour, je n'ai pas encore rencontré personne plus cultivée qu'Astrubal. Ruiné par cet épisode, il retourna auprès de sa mère à Paris. Là-bas, il rencontra Bernadette, une Zairoise, vérifia, je suppose, qu'il ne s'agissait pas d'une demi-soeur ou d'une cousine, le hasard fait parfois mal les choses, puis il se maria avec elle, au grand déplaisir de sa mère, le sketch de Muriel Robin (noire....noire?) peut fournir une piste quant à sa réaction, ce qui ne l'empêcha pas de soutirer de l'argent à la dite mère pour repartir vers de nouvelles aventures. A vingt-huit ans, Astrubal avait déjà vécu plusieurs vies. Il se posa donc quelques années aux Marquises, le temps de faire deux enfants à Bernadette. Me consacrant exclusivement à la construction et à l'armement de mon thonier, puis à son exploitation, je vis moins souvent Astrubal. D'ailleurs, lassé d'attendre des clients qui ne venaient pas, il avait loué un terrain à l'autre bout de l'ile et y avait fait ériger un petit fare où il regardait croître sa famille en lisant des ouvrages aux titres rébarbaratifs. De temps en temps, je le rencontrais à la poste ou chez le chinois et nous échangions alors les dernières nouvelles. Et puis, je ne le vis plus du tout. Il avait tout simplement disparu avec femme et enfants. Jusqu'à ce jour d'octobre 1995. .

16 février 2009

Sommeil

 

C'est donc d'excellente humeur que je regagnai la chambre 43. En entrant, la première chose qui me sauta aux yeux fut la porte du placard, ouverte. Évidemment, l'idée que cette porte ait pu rester tout le temps que dura mon absence dans cette position contre nature me contraria bien un peu. Mais, comme je l'ai déjà dit, j'étais dans les meilleures dispositions d'esprit, aussi me contentai-je de remettre les feuilles de journal pliées à leur place, afin de coincer le battant, au lieu de me lancer dans des spéculations hasardeuses sur le pourquoi et le comment des choses. Mais, quand même. En avisant le lit ouvert et les deux chocolats posés sur l'oreiller, je me dis que la femme de chambre, certainement une vieille fille aigrie, avait du, prise d'une curiosité irrépressible, ouvrir l'armoire afin d'en vérifier le contenu et n'était pas parvenue à la refermer.

Sur le front des dix-huit heures d'Arcachon, tout semblait calme du côté du chapiteau. Le gros du peloton devait être encalminé à l'autre bout du bassin. Très bien. Excellent même. Je me dévêtis et me glissai avec délice entre les draps. Je ne tardai pas à sombrer dans un sommeil réparateur. Des mots hurlés d'une voix tonitruante se bousculaient dans ma tête....Le Petit Mousse, Albertine, Fend-la-Bise, Caramba, l'Aigle, l'Hirondelle, Flipper....Je me réveillai en sursaut et me précipitai vers les fenêtres restées ouvertes. Le haut-parleur avait repris du service et la mer était constellée de feux de position rouges et verts. Parfois, un projecteur éclairait une voile, afin de faciliter la lecture du numéro qui s'y trouvait imprimé. C'était joli, pas grandiose, mais agréable à regarder. Par contre, c'était bruyant, très bruyant même.Vue l'heure, le gars au micro aurait pu chuchoter, susurrer les noms...brise de mer, ouh, ouh, vous êtes soixante-douzième, il y a du boulot, ne perdez pas courage...au lieu de gueuler comme s'il s'était coincé son machin dans la fermeture éclair du pantalon. Je demeurai une dizaine de minutes à contempler le spectacle, puis, confiant en ma capacité à dormir en toutes circonstances, je regagnai mon lit. Mais rien à faire. Impossible de me rendormir. Je mis les deux oreillers sur la tête, inutilement: la voix était dans le lit. Je manquai mourir asphyxié, rien de plus. Ce n'était pas tant le bruit qui me dérangeait que l'irrégularité de ce bruit. Le commentateur aurait crié dans son micro une suite interminable de noms, que je me serais rendormi sans problèmes. Mais il se taisait durant quelques instants, le temps nécessaire pour commencer à entrevoir la possibilité d'un sommeil profond, puis, brusquement, se remettait à hurler. Insupportable. La mort dans l'âme, je me résignai à fermer les fenêtres. Depuis que j'ai conscience d'être de ce monde, j'ai toujours dormi les fenêtres grandes ouvertes, même en hiver et Dieu sait que les hivers sont rudes dans l'Est de la France.

Une fois le fenêtres fermées, les choses rentrèrent dans l'ordre. La voix de l'autre ne me parvenait plus que de manière étouffée. Moi aussi j'étouffais. Persuadé que durant ces quelques secondes qui séparaient la fermeture des fenêtres de mon retour au lit, la température de la chambre s'était élevée d'une vingtaine de degrés, je rejetai draps et couvertures, roulant d'un bout du lit à l'autre à la recherche d'un peu de fraîcheur et d'air, hâletant comme un manchot du Cap exposé au soleil des tropiques. Bien décidé à dormir, je me précipitai dans la salle de bain, pris une douche glacée, puis, grelottant et ruisselant, je fis une centaine de pompes. Je me séchai à la hussarde, jetai la serviette éponge dans la baignoire et regagnai mon lit. En attendant le sommeil, je me mis à compter, non pas les moutons, mais les ports où j'avais fait escale depuis mon départ d'Europe, essayant de me remémorer le moindre détail, orientation, nature et tenue du fond, distance séparant le mouillage de la zone de débarquement. Arrivé à Santa- Cruz de Teneriffe, je dormais comme un bienheureux.

L'avion privé de ses moteurs et livré aux caprices des courants aériens semblait épouser les formes du relief tant il volait bas. Il glissait en silence le long des pentes escarpées de montagnes invisibles, puis plongeait dans des vallées insondables. Un rêve récurrent que je fais une nuit sur deux. Je mourrai dans un crash aérien, cela ne fait aucun doute. Parfois, quelques variantes viennent agrémenter cette chronique d'une désastre annoncé. Cette nuit là, une des portes de l'appareil, toujours un Boeing 767, j'ai le souci du détail, même dans mes rêves, la porte, donc, s'ouvrit sur le vide en produisant un gémissement humain, aaaaaaaaaaaoooonnn, où quelque chose d'approchant, laissant passer mon voisin de bar. Ce dernier, en tenue de steward, poussait un chariot sur lequel s'entassait une pile de journaux. Je reconnus « el Mercurio » tandis que l'ivrogne me criait...Cette maudite porte, il faut la fermer sinon on va tous y passer!...Je me réveillai, ruisselant de transpiration. Je tâtonnai quelques instants avant de trouver l'interrupteur de la table de chevet. Évidemment, la porte de l'armoire était ouverte. Toutes les tentatives pour la faire tenir en position fermée pendant plus de cinq minutes se révélèrent vaines. J'ajoutai bien une feuille du "Mercurio", mais la liasse ainsi obtenue s'évéra trop épaisse et la porte refusa de reprendre sa place. En attendant de trouver une solution je m'assis, calant la porte avec mon dos. Je regardai l'heure, deux heures, la nuit s'annonçait longue. Privé de sommeil, je m'endormirais au volant le lendemain, m'encastrant dans un camion citerne rempli d'acide sulfurique, tuant des dizaines de personnes et rendant terres et habitants de la région stériles pendant plusieurs générations, tout ça à cause de ce stupide placard! Mais, je l'ai déjà dit, je suis malin. Ce que mon dos pouvait faire, un objet pouvait également le faire. Restait à le trouver. Je passai en revue le maigre mobilier. La télévision? Trop compliqué, avec tous ces fils. Par contre, la commode me semblait une candidate idéale. D'une détente féline, je me mis debout et à l'ouvrage. Évidemment, je ne la portai pas à bout de bras, elle était trop lourde, mais la poussai sur le plancher aux lattes vernies et c'est là que les choses se compliquèrent. Si la commode se mouvait avec une relative facilité, il n'en demeurait pas moins qu'en glissant sur le plancher elle produisait un bruit qui, dans la nuit, résonnait comme la corne de brume du Queen Mary. Je n'étais pas encore à mi-chemin, que déjà me parvenait, en provenance des chambres voisines, comme une rumeur portée par un mécontentement certain. Pas vraiment des phrases complètes, ni même des jurons, juste une vibration hostile dans l'air. Un esclandre nocturne était bien la dernière chose dont j'avais besoin. Je me précipitai donc sur le lit afin d'éteindre la lampe de chevet, de manière à ne pas être trahi par la lumière au cas où l'un de mes voisins se serait penché à sa fenêtre pour voir qui, à cette heure tardive, était encore réveillé. Personne ne bouge les meubles dans le noir. La commode n'était manifestement pas la solution. Tandis que je réfléchissais dans l'obscurité, la solution m'apparut clairement: le calmar géant du capitaine Nemo, ou, si l'on préfère, la perche à manteaux qui m'avait tant intrigué dans la salle de bain lors de mon arrivée. Je m'y glissai donc et attendis d'avoir soigneusement refermé la porte avant d'allumer la lumière diffusée par une plafonnier aux allures de compotier renversé. La perche était bien là, dans son coin, attendant, enfin, de pouvoir servir à quelque chose de vraiment utile: empêcher la porte du placard de s'ouvrir. Je m'en saisis donc avec l'allégresse que l'on devine et me hâtai vers la sortie. Juste l'affaire de quelques mètres. Dans ma précipitation, je dérapai dans la flaque laissée sur le carrelage par mes ablutions nocturnes. Déséquilibré, je tentai de me rattraper en lançant les bras vers le haut. Je parvins à rester debout, mais au bout de ces bras il y avait mes mains, bien sûr, mais surtout la perche qui, dans sa trajectoire hyperbolique, rencontra le plafonnier. Il y eut un bruit de verre cassé en même temps que l'obscurité se fit. Cette fois, j'entendis clairement des clameurs de protestation provenant du voisinage. Je conservai une immobilité parfaite, non par crainte de mes voisins, mais parce que je me trouvais pieds nus, environné des débris du compotier et de l'ampoule qu'il contenait. Je les avais sentis pleuvoir autour de moi. En vérité, j'étais entièrement nu, j'ai toujours trouvé absurde cette manie de s'habiller pour dormir, cette nudité ajoutait sans doute au ridicule de la situation, mais comme je n'avais pas l'intention de gagner la sortie en rampant sur le ventre, seuls mes pieds se trouvaient immédiatement exposés à la lacération. L'obscurité n'arrangeait rien à l'affaire. Une serviette de bain! Il me fallait une serviette de bain pour la jeter sous mes pieds, m'isolant ainsi du sol en l'utilisant à la manière de patins jusqu'à la porte. On verrait bien ensuite. Façon de parler, parce que je n'y voyais rien. Je me souvins alors que j'avais jeté une serviette dans la baignoire, un peu plus tôt. Utilisant la perche, je tâtonnai autour de moi en m'efforçant de ne pas mouvoir mes pieds d'un pouce. Ah, ça devait être la baignoire. A présent, il s'agissait d'agir avec finesse en utilisant les bras recourbés de la perche comme autant d'hameçons pour aller pêcher la serviette au fond de la baignoire. J'accrochai quelque chose dans la baignoire, un tissu, aucun doute n'était permis. Je soulevai la perche considérablement alourdie du poids de la serviette. Mais quand je voulus la ramener vers moi, je rencontrai une certaine résitance. J'y mis un peu plus de force. Cela ne venait toujours pas. Je tirai alors un coup sec, comme me l'avait appris le vieux Louis, mon fidèle pêcheur, décédé depuis, puisse-t-il reposer en paix, pour ferrer les marlins et les espadons. Han! Au bout de la perche quelque chose cèda, suivi du vacarme caractéristique produit par un objet métallique s'écrasant sur le carrelage. Ce que j'avais pris pour le drap de bain, était, en vérité, le rideau de douche situé le long de la baignoire. En tirant dessus avec force, j'avais délogé la tringle. Quelqu'un hurla, un peu comme un chien hurle à la mort....C'est pas bientôt fini ce micmac....Il dit micmac, j'en suis certain. Peu soucieux de rester dans la salle de bain, transformé en statue de sel, jusqu'à ce que la femme de chambre me découvre, le lendemain, entouré de débris de verre, j'employai le rideau de douche à l'usage que j'avais destiné, dans un premier temps, à la serviette. Cela fonctionna très bien et je pus patiner jusqu'à la porte sans me blesser. Je passai ensuite une bonne heure à essayer de réparer les dégats. En allumant toutes les lumières de la chambre, je pus obtenir un éclairage décent de la salle de bain. Pour le rideau de douche ce fut facile, il me suffit de remettre la tringle en place. Par contre, je ne pouvais rien faire pour le plafonnier, si ce n'est ramasser le plus petit débris de verre afin d'effacer la moindre trace de mon forfait. A cet effet, je partis en reconnaissance dans les couloirs de l'hôtel, après avoir enfilé un pantalon, quand même, réussis à trouver le local où les femmes de ménages rangeaient leurs outils, subtilisai une pelle et un balais, retournai dans ma chambre, balayai le verre cassé, prenant soin de le jeter dans la poubelle du local technique et non dans ma corbeille à papier, puis je remis les outils à leur place. Et voilà.

Une fois la porte de l'armoire câlée par la perche, je passai une fin de nuit tout à fait potable. Au moment de prendre congé du remplaçant d'Hitchcock, après avoir règlé ma note, je lançai de manière innocente...Ah oui, au fait, la lumière ne fonctionne pas dans la salle de bain...


 

14 février 2009

En attendant le steack-frites

 

 

En vérité, il n'y avait qu'un seul consommateur accoudé au bar et il me sembla qu'il m'observait depuis un moment, déjà. Lui aussi était sérieusement blindé. Soixante années de libations ininterrompues (j'estimai qu'il devait jouxter la septantaine aussi lui concédai-je dix années, les dix premières de sa vie, de relative sobriété) avaient laissé sur son visage buriné et turgescent les marques qui sont en général celles que les grands cataclysmes (tremblements de terre, tsunamis, ouragans) impriment à la surface du globe. Si on avait carotté son foie, on aurait sans doute pu reconstituer la vie du vignoble français ou mondial de ces cent dernières années, et, qui sait, les aléas survenus durant cette même période aux cultures fruitières, houblonnières ou céréalières, tout était possible. Qu'on ne se méprenne pas, il n'était point ivre, il avait depuis longtemps dépassé le stade d'une vulgaire ivresse festive et sociale accompagnée de son lot de propos inconhérents et de vomissements. Il était tout simplement confis dans l'alcool. Cela lui donnait une jolie couleur rouge brique, semblable à celle de certaines pistes de la savane africaine, les rides profondes marquant son front et les commissures des lèvres pouvant très bien être assimilées à de la tôle ondulée. Ses yeux, tels deux feux follets crevant la surface d'un marécage putride, suivaient chacun de mes mouvements. Pendant que je sirotais mon Perrier on the rocks, je l'entendis ricaner...Que d'eau, que d'eau....Il y avait là les restes de quelque splendeur passée. Le polo blanc, le blazer bleu marine marqué aux armes de quelque yacht club au niveau de la pochette, le pantalon gris, les chaussures de bonne facture et, posée devant lui, la bouteille de vin aux rondeurs bourgeoises, juraient avec sa trogne ravinée de curandeiro. Ne voulant pas être en reste, je pointai mon index vers l'écusson de son blazer...Vous ne faites pas la régate?...Incommodé par le bruit de fond produit par les mangeurs de coquillages, mais visiblement ravi de trouver une oreille complaisante, il se rapprocha de moi, entraînant dans son déplacement le verre et la bouteille avec une rapidité et une coordination qui me laissèrent perplexe...Vous disiez.... Je lui reposai ma question, légèrement indisposé par cette proximité vinicole. Il éclata d'un rire sinistre puis secoua la tête...Ah la régate! Non, non, je ne navigue plus. J'ai coulé depuis longtemps déjà. Je suis au fond et je regarde les autres passer à la surface...Il leva les yeux au plafond, sans doute à l'affût de quelque sillage, mais ne rencontra que l'indifférence de quelques casiers de pêche couverts de poussière. C'est une des qualités de l'ivrogne que de ne pas s'encombrer de préambules, comme bonjour, je me présente, mais d'attaquer tout de suite le corps du sujet lorsqu'un inconnu croise sa route, le transformant, instantanément, en confident de longue date. Il s'envoya ensuite une gorgée de vin au fond du gosier, tout en continuant à me fixer avec un intérêt amusé. Ne sachant que dire je dis n'importe quoi...Pourtant, ils ont l'air de bien s'amuser sur leurs voiliers. J'ai l'impression qu'ils ne boivent pas que de l'eau, eux non plus....L'autre, jouant à l'offensé...Ah monsieur, insinuez-vous que je suis un ivrogne?...Un petit temps d'arrêt, juste assez pour me voir bafouiller des excuses embarrassées....Mais vous avez raison. Je suis un ivrogne, un vrai, pas comme ces marins de bassin qui sont tout juste des intermittents de l'ivrognerie, s'arsouillant en fin de semaine avec de la piquette bon marché. Moi, je bois en grand!... Pour me prouver sa grandeur de boisson, il se remplit un verre qu'il vida d'une lampée prenant à peine le temps de déglutir. Et toujours, posé sur moi, ce regard de chamane amazonien revenu de tout en n'étant jamais allé nulle part, il aurait sorti de la poche intérieure de sa veste un tube en bambou pour me souffler quelque poudre magique dans les narines afin que je me transforme en agouti ou en tapir, que je n'en eusse point été étonné. Il hôchait rythmiquement la tête au son de quelque musique imaginaire, ne m'invitant pas à partager ses libations comme le font d'habitude les ivrognes, non, il se contentait de me déshabiller du regard, pour, une fois nu, me dépecer, peser chacun de mes organes, analyser les restes contenus dans mon estomac, évaluer le temps qu'il me restait à vivre, le nombre de mes dents, mon volume crânien, la qualité de mes pensées. Je suis trop bien élevé, hélas, pour demander à un inconnu, mon aîné de surcroît, tu veux ma photo, aussi optai-je pour une question idiote qui aurait, normalement, du détourner son attention, un court instant, de ma personne...Vous êtes de la région ou de passage?...L'autre ricana....Passage? Passage à niveau, oui! Nous sommes tous de passage, mais nous passons à des niveaux différents...Un ivrogne philosophe, c'était bien ma chance. S'il me parlait de Kant ou de Platon en continuant à me regarder avec ce sourire d'outre tombe, je le plantais là, devant son litron de rouge, tant pis pour le repas. Je commençais vraiment à avoir très faim et le fit savoir à mon voisin histoire d'alimenter la conversation à défaut de pouvoir m'alimenter. Il hôcha la tête comme si je venais de soulever un point de réthorique particulièrement passionnant, sujet à controverse...Ah la faim! Tout le monde a faim. Les gens mangent trop, beaucoup trop...Pour souligner la profondeur de sa pensée, il remplit son verre et en flaira longuement le contenu. Désireux de me justifier, de me distinguer de la masse de tous ces dîneurs qui engloutissaient leur troisième ou quatrième repas de la journée...C'est que je n'ai rien mangé depuis hier et j'ai roulé toute la journée...Il reposa son verre, visiblement dégoutté...Ah, on a fait vroom-vroom avec sa petite voiture (il tenait en main un volant imaginaire)! La moyenne, il faut tenir la moyenne. Avec bobonne qui râle et les mioches qui braillent derrière. Le Nord, je suis certain que vous venez du Nord ...Apparemment, le Nord lui rappelait de mauvais souvenirs car il avait cessé de me sourire et vida furieusement son verre d'un mouvement si brusque que j'eus à peine le temps de le voir faire l'aller-retour du comptoir à sa bouche...Non, vous n'y êtes pas, je viens du Sud, du grand Sud....Ah? La sacro-sainte Côte d'Azur? On cherche de l'authentique en venant se frotter aux sauvages du Sud-Ouest. C'est encore pire...Je commençai à m'échauffer...Non, non, je viens du Sud du monde, de Patagonie...Son visage s'illumina brusquement...La Pa-ta-go-nie...Il répéta le mot à plusieurs reprises, l'enrobant de qualificatifs comme admirable, remarquable, sublime, tel un monsieur Jourdain passablement émêché. Il descendit alors de son tabouret, manquant s'effondrer sur une table mitoyenne, et me fit une révérence grotesque...Alors là, mon ami, je vous tire mon chapeau! C'est inattendu! Surtout, venant de la part d'un gars qui ne boit que de l'eau gazeuse! Non, non, n'ajoutez rien, j'ai tout compris. C'est là que ça se passe....Il pointa son index vers mon front. Ben voyons, il me prenait pour un dingue. Je lui rendis donc son salut, sans avoir à me lever puisque j'étais resté debout, ce que voyant, il réitéra son geste, monseigneur, moi de même, serviteur. Je remarquai alors qu'une partie des convives avait cessé de s'alimenter et contemplait notre petit manège en échangeant des sourires entendus, t'as vu ces deux là, qu'est-ce qu'ils tiennent! Ca ne pouvait plus durer. J'enjoignis mon voisin à remonter sur son perchoir, tandis que je tentai d'attirer l'attention d'un serveur, sans succès évidemment, il me semblait d'ailleurs que j'avais du mal à m'exprimer et que ma voix était devenue pâteuse, la faim certainement. Réussissant finalement à harponner un garçon, celui du début, celui qui n'avait pas le temps, je conclus un deal, ça marche, no souci, on vous amène ça tout de suite. Dix minutes plus-tard, je dégustais mon steack-frites debout au bar. J'en profitai pour remplacer la bouteille vide de mon voisin, je le laissai choisir un Mouton quelque chose (je n'y connais rien) qui me coûta plus cher que ma nuit d'hôtel, ce qui ne l'empêcha pas de commenter chacune de mes bouchées, trouvant très distrayant mon dégoût pour les fruits de mer, datant de l'époque où je faillis me faire dévorer vivant par des Bernard-l'ermite sur l'île Coco. Il devait être minuit passée lorsque je quittai le restaurant. Tout en suivant le bord de mer, je songeai que je venais de passer une soirée intéressante à discuter avec un individu étrange dont je ne connaissais pas même le nom.

10 février 2009

Dix-huit heures

 

Une chose m'inquiétait toutefois. Peu avant de quitter la pièce j'avais constaté que, par les fenêtres ouvertes (je déteste les fenêtres fermées, j'étouffe), continuaient à se déverser des flots de musique ainsi que la voix de fausset du commentateur nautique. Aussi, en me débarassant de mon encombrante clé au « front desk », je demandai à Hitchcock....C'est une régate qu'on voit passer près du bord?....Le concierge abandonna la lecture de son journal et me jeta un regard de lémurien surpris dans la nuit malgache en train de copuler....Régate? Ah oui, ce sont les dix-huit heures d'Arcachon. Les voiliers font le tour du bassin pendant toute la nuit et une partie de la journée suivante...C'était surtout la nuit qui m'inquiétait un peu. Ce que j'avais pris pour l'arrivée de la régate, n'en était que le départ. Histoire de ne me montrer ni ironique, ni méprisant, je répondis...Le tour du bassin? Quelle aventure!...L'autre n'y vit que du feu....Ça vous pouvez le dire, monsieur! Il y en a qui n'ont pas froid aux yeux!....Moi, je voyais surtout qu'en dix-huit heures, ils auraient pu se retrouver en Espagne, enfin chacun trouve sa dose d'adrénaline où il peut. Je pris donc congé du concierge. J'allais franchir la porte d'entrée quand ses grasseyements me rattrapèrent...Vous ne prendrez pas votre repas avec nous?....Repas? Trépas oui! Je venais de passer devant la salle à manger où régnait une ambiance de veillée mortuaire....Non, non, merci, je vais faire un peu de tourisme et me trouver une auberge accueillante pour dîner. Le goût de l'aventure!...Et vous avez réservé quelque part?....Non, pourquoi?....Ah, la, la, c'est qu'on est en pleine saison. Tout est blindé. Je vous souhaite bien du plaisir, monsieur.... Commençait à me plaire, Hitchcock, avec sa pleine saison! Et ce blindé, était-ce bien un langage de concierge d'hôtel affichant trois étoiles?

Dans un premier temps, je me rendis aux abords de la jetée où les dix-huit heures d'Arcachon avaient planté la tente. Chaque voilier, alors qu'il passait devant la jetée, était identifié à haute et parlante voix, par son numéro, son nom et son classement. Suivaient quelques encouragements et quelques plaisanteries douteuses. Ça donnait quelques chose de ce genre....F 4430! LA MARIE-JEANNE! TRENTIEME! ET VAS-Y DONC LA MARIE-JEANNE! UN PETIT COUP SUR LES FESSES ET C'EST REPARTI!AH AH AH AH...L'équipage du voilier mentionné manifestait alors bruyamment son approbation en tendant en direction du chapiteau ce qui me sembla clairement être des bouteilles contenant des boissons fortement alcoolisées. J'imaginais dans quel état ils allaient terminer la régate. Entre le passage de deux voiliers, on pouvait entendre de la musique entrecoupée de messages publicitaires. Ça tournait un peu en rond cette affaire! Ne restait qu'à souhaiter un bon gros coup de tabac qui clairsèmerait les rangs des concurrents, non par naufrage et noyade, je ne suis pas un monstre, mais par abandon pur et simple. Mais ce jour là, à Arcachon, le ciel était vierge de tout nuage et soufflait une brise pour demoiselles. Les voiliers avaient plutôt tendance à rester aglutinés en groupe de cinq ou six, toutes voiles pendantes, ce qui forçait l'animateur à des prouesses vocales quand un de ces groupes, mu d'avantage par le courant que par le vent, se présentait devant la jetée.

Je continuai ma déambulation en pensant qu'il y avait sans doute pire destin que d'être obligé de passer une nuit à Arcachon dans un hôtel situé en face du chapiteau officiel des dix-huit heures. Enfin, là, tout de suite, je ne voyais pas, mais j'allais sûrement trouver. Je passai ainsi devant une multitude de petits restaurants offrant quelques tables en terrasse. Hitchcock avait finalement raison. Le blindage semblait impénétrable. Sentant les premiers tiraillements de la faim, je sais bien, ce n'était pas de la faim, juste de l'appétit, mais de même qu'un riche ne possédant plus que cent mille euros en banque se dit ruiné, moi qui n'avais rien mangé depuis la veille, en dehors d'un vague croissant avalé dans une station service sur l'autopista, j'avais faim. Voilà. Je tentai donc ma chance dans l'une des dernières tavernes du front de mer, après je ne savais pas, il m'aurait sans doute fallu marcher jusqu'à Bordeaux, ou pire, retourner à l'hôtel pour quémander quelque nourriture. Je demandai à un serveur excédé, les français sont incroyables, il se plaignent toujours d'avoir trop de travail ou de ne pas en avoir assez, je demandai donc à ce serveur à la triste mine si je pouvais dîner, oui, mais alors ce serait à l'intérieur et encore, il me faudrait attendre jusqu'à ce qu'une table se libère, parce qu'à l'extérieur, c'était blindé pour toute la soirée. A l'intérieur, c'était tout aussi blindé qu'à l'extérieur, si ce n'est qu'un espoir de déblindage futur subsistait. Je fus orienté vers le bar où l'on me proposa de patienter. Par bar, il fallait comprendre un comptoir où l'on servait à boire et non une salle attenante dont l'entrée aurait été surmontée d'un néon fluorescent et clignotant proclamant bar, restons modeste, c'était un tout petit restaurant et les tabourets du bar surplombaient les tables mitoyennes en laissant pendre les pieds des consommateurs à quelques centimètres des visages des dîneur les plus proches. Je choisis donc de rester debout, scrutant la salle pour deviner à quel stade du repas se trouvaient les différents convives, mais à moins que les huîtres et autres fruits de mer à l'aspect rébarbaratif fissent partie de la carte des desserts, il me semblait bien improbable de pouvoir rompre mon jeûne avant les premières lueurs de l'aube. Je m'intéressai donc à mes voisins de comptoir.

 

06 février 2009

Faits divers

 

Dans le fond, c'était juste une armoire comme une autre, maintenant que l'un des battants était ouvert. L'autre, scellé dans l 'encadrement, n'aurait pas cèdé un pouce de terrain même si le parlement et le sénat (au diable l'avarice), avec une splendide unanimité, en avaient disposé autrement. Évidemment, l'armoire était vide, ce qui pour une armoire d'hôtel était normal. J'y mis donc mon sac avec le sentiment du devoir accompli, tout était rentré dans l'ordre, Dieu merci. Je repoussai ensuite le battant, ne m'attendant pas à le voir reprendre sa place avec un claquement sec, cela eût été impossible, le cadre rectangulaire étant devenu trapézoidal, l'âge, nous passerons tous par là, mais j'espérais, pour le moins, pouvoir le coincer, ce qui fut effectivement le cas. Dans un premier temps....J'allais sortir, la main posée sur la poignée de la porte, un dernier regard sur la pièce où toute trace de mon passage semblait être effacée, je n'avais commis aucun crime, mais je voulais que la femme de ménage, pas la technicienne de surfaces, quand j'entends ce titre j'imagine toujours une grosse pleine de poils aux commandes d'un bulldozer , je désirais donc que cette personne, que j'imaginais jeune, lituanienne, étudiante en arts plastiques ou en architecture, issue d'une bonne famille ruinée par soixante-dix ans de communisme, obligée de partager le manoir ancestral avec une quinzaine de familles originaires du Tadjikistan, mais que vingt années de capitalisme sauvage n'avaient pas d'avantage tirée de la gêne et qui dut, une fois les tadjiks rentrés chez eux, se prostituer dans l'écotourisme, je voulais donc que cette jeune personne se dise, au moment d'ouvrir le lit comme cela se fait dans les bonnes maisons, ah, si tous les clients étaient comme lui, car, au premier coup d'oeil, elle aurait compris que c'était un homme qui occupait cette chambre, les femmes sont impitoyables avec le petit personnel et laissent traîner toutes sortes de choses. J'étais donc dans cet état extatique qui précède les grandes déceptions, quand la porte de l'armoire, toujours la même, s'ouvrit avec le grincement déchirant d'une Micheline freinant sur un passage à niveau pour éviter d'emboutir une deux chevaux conduite par une bonne soeur distraite par les premières mesures de « Plus près de toi Mon Dieu ». Je sais, il n'y a plus de michelines, ni de deux chevaux, c'est à peine s'il reste quelques bonnes soeurs et elles écoutent du rap. Mais un TGV aurait pulvérisé la malheureuse rapeuse au volant de sa twingo, sans le moindre grincement. Alors...Remettant à plus tard ma déambulation vespérale dans les rues d'Arcachon, je me ruai sur la maudite porte, parvint à la faire tenir, m'assis sur le lit, l'oreille et l'oeil aux aguets, le souffle court. Deux minutes, trois peut-être et la micheline freinait. On se dira, bah, une porte d'armoire ouverte, la belle affaire! Le sac est rangé à l'intérieur, que demander de plus? Eh bien, il se trouve, que je ne supporte pas la vision d'une porte ou d'un tiroir ouverts si leur vocation première est d'être fermés, pas plus que je ne les supporte fermés si j'ai décidé de les ouvrir pour les refermer ensuite. Je serais incapable de dormir dans une pièce peuplée de tiroirs et de portes de placards ouverts. Rien que d'en parler, je me sens tout chose. C'est comme ça. On en tirera les conclusions qu'on voudra, chacun a ses petits problèmes, les uns avec le sexe, les autres avec les portes. Moi, le sexe, je m'en fiche, par contre les portes, eh bien les portes, il faut qu'elles soient fermées, c'est vrai ça, sinon qu'on les enlève et qu'on les remplace par des rideaux, enfin je préfère quand même qu'il y en ait et qu'elles soient fermées. Mais je suis malin. Je récupérai, dans la corbeille à papiers, un exemplaire du « Mercurio », acheté à l'aéroport de Santiago. Tout le monde devrait avoir lu la page des faits divers du « Mercurio » au moins une fois dans sa vie. L'exercice du journalisme politique étant quelque peu périlleux au Chili où, même vingt ans après la fin de la dictature, le simple fait de se moquer des hommes politiques est très légalement puni de prison, la page des faits divers est toujours particulièrement copieuse. On peut ainsi apprendre que la jeune Mercedes Maria Avila Y Trujillo, 19 ans, fille de dona ....... et de don....... numéro de RUT (Rol unico tributario)....... vivant en la ville de Temuco, poblacion del libertador, calle.........., dans une humble demeure (humilde vivienda) se composant d'un rez de chaussée et d'un étage, fut admise aux urgences à l'hopital de Temuco après s'être plainte de violentes douleurs abdominales. Après avoir pratiqué une opération d'un niveau technique tout à fait remarquable dont la chirurgie chilienne pourrait s'enorgueillir jusqu'à la fin des temps (suivent des détails sanguinolents que j'épargne au lecteur), le chirurgien, le docteur Armando Emiliano Samuelson Schmidt, fils de etc...., déclara avoir trouvé dans l'estomac de la patiente, Mercedes Maria etc...., une boule de poils pubiens de la taille d'une « bola de.gaucho ». Interrogée à son réveil sur l'origine de ces poils, Mercedes Maria etc...., déclara avoir pris l'habitude, depuis que la puberté eut commencé à modifier son corps et sa pilosité, d'arracher les poils situés sur son pubis pour les avaler, non sans les avoir, auparavant, mastiqué longuement avec délectation (con fruccion). Suivent des considérations sur la pilosité des femmes (mujeres) chiliennes comparée à celles des femelles (hembras) argentines, bien inférieures en cette matière et en beaucoup d'autres d'ailleurs. L'article est illustrée par la photo de la patiente, dont je me refuse à répéter le nom, exhibant fièrement, dans son lit d'hôpital, sa boule de poils tandis que le chirurgien, un sourire faussement modeste aux lèvres, pose au pied du lit. Je déchirai donc deux ou trois pages de l'excellent « Mercurio », les pliai avec soin et les coinçai entre la porte et le cadre de l'armoire. Parfait. Je déambulai de long en large devant l'ennemi, n'hésitant pas à pratiquer un puissant taconeo de flamenco pour tester la permanence de la fermeture. Rien ne bougea. Je pus enfin quitter la chambre 43.

 

 

 

05 février 2009

Les lemmings

 

Quand j'eus remis l'armoire à sa place, contre le mur, opération qui demanda un déploiement d'énergie considérable, accompagné de gémissements (les miens et ceux du machin), de craquements, de grincements, de raclements, je pris brutalement conscience que l'hôtel s'était rempli. Des claquements de portes, des bruits de chasses d'eau, des baignoires achevant de se vider dans un ultime râle de siphon engorgé de poils et de cheveux, des voix surgies des entrailles du manoir, mâles et femelles, enfantines même....oublié sur la plage, ça coûte cher, non mais regarde moi cette vue on dirait l'Afrique, tu me l'as déjà dit, sortir en ville, coup de soleil, marques blanches, quand est-ce qu'on mange, c'est nul ici, à la Grande Motte au moins, n'y a que des vieux, de mon temps, il y a trop de suisses, toujours les mêmes serviettes, la ferme, c'est Kevin qui m'a poussé, touche pas à mon portable, on capte mal ici, l'an prochain....A côté, au-dessus, en dessous, ils étaient partout, j'étais cerné. Que tant de personnes, sans doute douées d'un bon sens identique voire, certainement, supérieur au mien, aient pu choisir avec l'unanimité de lemmings, non pas de se suicider collectivement, on n'en n'était pas encore là, mais de venir s'amonceler toutes au même endroit, afin de pouvoir constater que finalement, non, ce n'était plus possible, qu'il fallait que ça cesse, que l'an prochain c'était promis on FERAIT le Machu Pichu ou le désert d'Atacama, on ne savait pas ce que c'était, mais avec des noms pareils ça ne pouvait être que bien, d'ailleurs les Boursinet étaient allés au Club à Saint Pourad dans les Caraibes et étaient revenus en-chan-tés. Malades, mais en-chan-tés.Tu penses, cinq cents euros, tout compris, c'était déjà un miracle qu'ils reviennent. Et ces photos qu'ils ont prises! Le moteur droit du Tupolev de la « Jésus-Maria airways » en flammes, tandis qu'ils amérissaient au large en faisant une hola. Les bungalows du Club, en fait El Club, aux toits arrachés par le dernier cyclone, c'était il y a dix ans, mais sous les tropiques, le temps on sait ce que c'est ou plutôt on ne sait pas, d'ailleurs c'est sympathique de dormir à la belle étoile surtout quand il pleut, c'est sûrement ça qu'ils voulaient dire en parlant d'eau courante, un peu noire l'eau, rapport à la raffinerie qu'on voit sur la photo suivante, enfin on la voit pas vraiment à cause de la fumée, mais on la devine, c'est l'essentiel. La plage avec les cocotiers, enfin les troncs de cocotier, toujours le cyclone. La mer. Ah, la mer si bleue. Chaude. On ne voit personne s'y baigner. Non, à cause du corail. Il est mort. Remplacé par des hérissons couverts de piquants empoisonnés. Des hérissons? Oui c'est comme ça qu'ils disent là-bas, erizos, parce qu'ils ne parlent pas le français, non, si, ben dis-donc faut vous plaindre, à qui, au tour opérateur, impossible, pourquoi, il s'est suicidé. Tu vois la grosse dame sur la photo, là. Oui, elle est toute rouge. Elle faisait partie du groupe. Ah? Elle est morte deux jours plus-tard. Oh, la pauvre! Infarctus? Non, le plancher des latrines a cèdé, elle s'est noyée dans la merde. Et là? C'est la prison, une erreur, ils ont pris Georges pour un agent de la DEA. Georges? Mais c'est ridicule, ton mari ne parle pas un mot d'anglais! Eux non plus. On a eu de la chance, ils nous ont gardé quinze jours. Et là? L'hôpital. Forcément, après la prison....Et tout ça pour cinq cents euros par personne? Oui, mais on a bien profité. Allez, c'est dit, l'an prochain, on fait la Birmanie avec Carnage sans Frontières!

Quelles conneries! J'ai beau essayer d'imaginer le pire de la part de mes contemporains, la réalité dépasse toujours mes espérances. D 'ailleurs je ne vaux pas mieux qu'eux. La preuve, je donnai un grand coup de pied à la porte récalcitrante. Un geste gratuit. Gratuit? Pas tant que ça. Je le payai cher, très cher. L'armoire fut parcourue d'une vibration lugubre, l'indignation sans doute, puis, en se déformant de manière inquiétante, elle libéra la porte qui s'ouvrit dans un grincement furieux de craie dérapant sur un tableau mouillé.

04:07 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (4)

03 février 2009

La chambre 43

Finalement, la chambre 43 se révéla une heureuse surprise. Assez spacieuse et lumineuse, elle donnait sur le front de mer. J'ouvris largement les deux fenêtres et contemplai, un bon moment, la foule multicolore déambulant dans les rues. Vue de haut, elle me sembla déjà beaucoup plus supportable. La mer était couverte d'une multitude de voiliers. L'espèce de chapiteau jaune et blanc élevé au bout d'une jetée d'où s'échappaient des flots de musique interrompus, de loin en loin, par une voix hystérique dont les mots colportés par un haut parleur s'envolaient au vent, dénués de sens, ainsi que les bannières fièrement déployées vantant les mérites de saucisses en boite et de crêmes renversées, ce camp du drap d'or moderne, donc, me fit penser qu'il y avait une régate en cours. On jugeait probablement l'arrivée. Délaissant le domaine maritime, je m'intéressai à mon environnement immédiat. Peu de meubles. On n'avait pas même essayé de faire semblant. Dans un coin, une grande armoire à double porte torsadée, du haut de laquelle deux démons grimaçants, maladroitement sculptés, me dévisageait d'un air lubrique. Lui faisait face une commode anguleuse en contreplaqué, à l'austérité stalinienne. Au milieu de la pièce, le vieux téléviseur vissé sur un trépied avait du diffuser tous les discours du général de Gaule. Le lit était vaste, le matelas bien dur. Excellent. Pas de chaises ou de bureau. Enfin, je n'étais pas venu de si loin pour écrire mes mémoires. Je terminai ma visite par la salle de bains. Rien à signaler, si ce n'est, dans un coin, complètement incongrue en ce lieu dévolu aux ablutions du voyageur fourbu, une perche pour suspendre les vêtements, telle qu' on pouvait en trouver, il y a quelques décénnies, dans les cafés et les petits restaurants populaires. Couronnée de ses quatre bras recourbés, elle me fit penser au calmar géant de « vingt mille lieues sous les mers ».

Douché et changé, je m'apprêtai à m'immerger à nouveau dans la foule estivale, que l'approche de la nuit avait rendue moins dense, quand mes yeux tombèrent sur mon sac de voyage, une pauvre chose difforme en toile noire, usée par le contact rugueux et viril des mains de bagagistes du monde entier. Il était là, au beau milieu de la pièce, reposant à même le plancher aux lattes grinçantes et semblait me dire...Et moi?...Avant de continuer plus avant ce passionnant récit, il convient de dire que si l'on me demandait de me définir par un mot, j'utiliserais celui-ci : célibataire. Je suis avant tout cela, un célibataire. Et un célibataire ça a des manies. Une de ces manies, justement, est que je ne supporte pas la vue d'un sac jeté sans ménagement au milieu d'une pièce. C'est pour moi une vision insupportable. Si on voulait me contraindre à divulguer des secrets, il suffirait de me faire déambuler dans une pièce remplie de sacs posés à même le sol après m'avoir forcé à chausser des charentaises et à enfiler un débardeur, deux autres de mes phobies. Je cherchai donc un endroit où ranger mon sac. L'armoire, bien sûr! Je m'en approchai et fit jouer la clé dans la serrure. Un claquement sec m'apprit que tout fonctionnait normalement. Puis, tirant sur la clé à laquelle je fis faire un quart de tour de manière à la bloquer dans la serrure, je tentai d'ouvrir la porte. Rien. Je tirai plus fort. Toujours rien. Cette chose ridicule était pétrifiée tandis que les deux démons semblaient se foutre de ma gueule. Je sentis une chaleur désagréable me parcourir les jambes, monter dans mon ventre et gagner, petit à petit, la tête. Je ne supporte pas que les choses me résistent. Les gens, peu importe, mais pas les choses. Une chose doit se soumettre à la volonté de l'homme, c'est comme ça! En poussant un rugissement, je m'emparai d'une des torsades fixée sur la porte et hâlai dessus en y mettant toutes mes forces. Il n'est pas exclu que quelques jurons, ma foi assez orduriers, aient franchi mes lèvres. A chacune de mes ruades, je sentais l'armoire bouger, se déplacer même, au point qu'il me fallut modérer mes efforts si je ne voulais pas voir ce monument grotesque me tomber dessus en m'écrasant, mais la porte tenait bon. Quand l'armoire et moi, nous fûmes parvenus au milieu de la pièce, sans que la porte ne m'eût concédé un millimètre d'ouverture, je dus me rendre à l'évidence. J'avais à présent deux objets qui n'étaient pas à leur place: mon sac, bien entendu, et l'armoire.

31 janvier 2009

Sous les pavés, la plage.

 

Il devait être quatre ou cinq heures de l'après-midi. Apparemment, l'heure de pointe où se croisent les vieux qui rentrent de la plage et les jeunes qui, venant de se réveiller, s'y rendent en bandes bruyantes. A la première occasion, j'abandonnai la tia Julia dans un parking, me glissant subrepticement à la place qu'une dame venait d'abandonner au volant de sa voiture sans permis. Elle fit hurler le moteur miniature tandis qu'elle progressait par bonds successifs vers la sortie. La foule des piétons me fit penser à celle que je côtoyai au Sri Lanka, en d'autres temps. Le sourire en moins. C'est fou ce que les français en vacances sont sérieux. Ils font montre d'autant d'acharnement et de hargne à s'amuser qu'ils en mettent, le reste de l'année, à gagner l'argent indispensable pour « s'éclater », durant quelques jours, dans l'univers impitoyablement concentrationnaire de quelque station balnéaire, ne se distinguant en rien des gnous du Kenya qui entreprennent, chaque année, une migration massive de laquelle beaucoup, piétinés et noyés au passage des rivières, ne reviendront pas. Il m'aurait fallu une machette pour progresser dans ce flot ininterrompu de vacanciers à moitié nus, mais, comme je n'en avais pas, je m'armai de la courtoisie outrancière de celui qui se trouve en présence d'une peuplade primitive dont les réactions imprévisibles sont toujours à redouter...Pardon, excusez-moi, ouh là, il n'y pas de mal, une crème glacée étalée sur mon seul pantalon décent, réellement sans importance, un vrai plaisir même, par ses températures caniculaires, que je vous la rembourse, là faudrait pas éxagérer, si vous appreniez à votre gosse à regarder où il marche, ça n'arriverait pas, c'est du chocolat en plus, c'est répugnant, me casser la gueule, c'est ça, allez viens, mais viens donc pauvre connard, eh oui, bien ce que je pensais, dégonflé!...Enfin, cette histoire de courtoisie outrancière avec les peuplades primitives, ça se termine souvent par une salve de mitraille. Non, mais! C'est donc bousculé, piétiné, souillé, insulté, débraillé et échevelé que je me présentai à la réception d'un hôtel dont la situation, sur le front de mer et la façade, d'une bourgeoisie de bon ton, m'induisirent, quelques temps, dans l'erreur de croire en la possibilité d'une nuit réparatrice. Le concierge, une espèce d'Hitchcock engraissé à l'huître dont seul le sommet du crâne émergeait du comptoir, me dévisagea d'un air soupçonneux...Vous avez eu un accident?...Oui plusieurs.En attendant, il me faudrait une chambre pour la nuit... Il prit un air offensé...C'est cent cinquante euros! Pas l'armée du salut ici!...Sur le comptoir trônait une statuette absurde, représentant un chevalier en armure dont l'épée brandie pointait agressivement vers les narines du visiteur. J'eus brusquement envie de lui enfoncer cette horreur dans une partie de sa personne que seule ma bonne éducation m'interdit de mentionner. Je me contentai de lui tendre ma carte de crédit ce qui l'amena à esquisser une ébauche de sourire qui fit monter en moi une sourde nausée.Quand j'eus rempli les formalités habituelles, il fourragea quelques temps dans le tableau à clés situé derrière lui . Manifestement, les propriétaires de l'hôtel avaient choisi de ne pas monter dans le train du progès, ou alors, c'était un omnibus. Ceci dit, je préfère les bonnes vielles clés aux cartes que j'oublie toujours dans la chambre surtout quand ces cartes servent aussi à faire fonctionner l'interrupteur général. Ça fait toujours des histoires pas possibles. Enfin là, il s'agissait vraiment d'une bonne vieille clé pendouillant au bout d'une espèce de gros plomb de pêche argenté frappé d'un chiffre...Vous avez de la chance! Vous pensez! En pleine saison! La 43 est libre, c'est une de nos meilleures chambres!...Ben voyons, on ne me l'avait jamais faite, celle-là! Lorsque je voulus prendre un ascenseur aux allures de cage à torture moyenâgeuse, le concierge me hurla de sa voix grasseyante...L'ascenseur est en panne, prenez l'escalier...Comme si j'allais grimper au troisième étage en utilisant les aspérités du mur pour me hisser, péniblement, jusqu'à la fenêtre de ma chambre, tel un spiderman recouvert de crème glacée au chocolat. Tandis que je progressais dans les couloirs silencieux à cette heure, je me dis que l'hôtel machin chose avait du appartenir, en des temps reculés, à une charmante vieille dame, que tout le monde appelait tante Berthe, un peu folle et indigne, tant l'intérieur de ce manoir me semblait tarabiscoté et désuet.

 

 

23:35 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (4)

30 janvier 2009

Mama Wong

 

Arcachon, était bien une petite ville. Mais, elle était loin de ressembler à cet eldorado ostréicole que je m'étais imaginé. En dehors des huîtres, il y avait du monde. Beaucoup de monde. En voiture et à pied, du monde partout. C'est peut-être ce qui distingue le plus la France contemporaine de celle du siècle dernier, la foule. C'est vrai ça, il y a quarante ans, on voyageait en voiture, train, avion, on faisait ses courses dans des supermarchés, on téléphonait, on regardait la télé, on allait au cinéma, au restaurant, bref on faisait déjà tout ce qu 'on fait aujourd'hui (oui, je sais, internet...) mais on le faisait seul, ou à peu près. Les routes étaient désertes, les aéroports vides, on pouvait jouer à Ben-Hur avec les caddies dans les allées de la grande distribution, manger tranquillement au restaurant sans avoir à jouer des coudes avec ses voisins. Ah, justement à ce propos, je me souviens que récemment, déjeunant ou plutôt tentant de déjeuner dans un restaurant chinois sis en la ville maudite (pas Arcachon, l'Autre), je me vis attribuer une table pour moi tout seul. Oh, pas bien grande la table, mais une vraie table quand même, pas une tablette. Le restaurant était bondé bien évidemment. Alors que je venais de passer ma commande, la patronne, une chinoise d'un certain âge, s'avança accompagnée d'un jeune couple....Çà pas déranzer à toi, si eux manzer à même table... Je jetai un oeil sur le couple ou plutôt je surpris leur regard. Des trentenaires. Je n'aime pas les trentenaires. Ils sont encore pires que les vrais jeunes, avec leur air de ne pas vouloir grandir. Je compris en une fraction de seconde qu'ils n'avaient pas plus envie de manger avec moi que moi avec eux. Je me levai donc...Oui, ça me dérange et eux aussi. Mais comme visiblement on ne semble rien avoir compris, ici, à la valeur symbolique du partage du pain et pourquoi on choisit de le partager avec les uns plutôt qu'avec les autres, je laisse la place à ces jeunes gens.......D'un mouvement sec de la tête, je pris congé du couple et m'apprêtai à quitter les lieux quand la patronne me rattrapa...Attendre! Toi pas parti! Moi ouvrir salle pour toi tout seul....Elle trottina vers le fond du restaurant, m'entraînant dans sa progression en me tenant par le bras comme un mauvais élève qu 'on enmène voir le proviseur. Elle ouvrit une lourde porte matelassée, me poussa dans un pièce plongée dans la plus totale des obscurités, puis, refermant la porte derrière elle, gomma instantanément les bruits désagréables du restaurant surpeuplé. Jurant en cantonnais, elle tâtonna quelques instants avant de trouver l'interrupteur. La lumière tamisée, outre les chinoiseries de rigueur (les VRAIS restaurants chinois sont aussi dépouillés qu'un contribuable après un redressement fiscal), laissait voir une vingtaine de tables mises avec élégance...Salle seulement pour fêtes, mariazes, entrement, tout ça... Elle me poussa vers l'une des tables...Toi content? Toi tout seul!...J'avoue que j'étais ravi et mon contentement atteignit l'extase lorsque les hauts parleurs dissimulés dans la gueule de dragons à l'oeil torve se mirent à déverser une mélopée sirupeuse interprétée par une voix aux aigus surdimentionnés. Je sais, j'ai des goûts étranges, mais j'adore ça. Avant de quitter la pièce, la patronne se tourna vers moi...Toi mauvais cratère, mais mama Wong quand même donner à manger à méchant homme...Le méchant homme que je suis fit un excellent repas. Mais revenons à Arcachon, où, en ce mois de juillet ensoleillé, la France entière semblait s'être donnée rendez-vous.

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27 janvier 2009

La tia Julia

 

 

 

 

 

Arcachon....Arcachon....Arcachon...Je ne sais pourquoi, mais, depuis quelques temps, ce nom de ville m'obsède, qui me fait penser à une armée de gremlins édentés se ruant à l'assaut d'une place forte peuplée de saucisses de Frankfurt....Un blog que j'ai lu certainement. Je ne connais pas cette ville et pourtant j'y ai passé une nuit, il y a quelques années. C'était en plein mois de juillet. Je revenais du Chili où j'habitais à l'époque et, après quatorze heures d'un vol sans escale, j'avais débarqué en début d'après midi à l'aéroport de Madrid-Bajaras dans l'état second de la victime d'une prise d'otages restée ligotée pendant six mois dans un local sans fenêtre, battue quotidiennement par ses geôliers, qui , brusquement libérée, se retrouve dans la rue sans trop savoir ce qui lui arrive. Décidé à ne pas hâter outre mesure mon retour vers cette ville honnie de l'Est de la France où je m'étais engagé, comme chaque année, à passer deux mois avec ma mère, j'avais décidé de faire les mille cinq cents derniers kilomètres en voiture. Je me dirigeai en chancelant vers le comptoir de l'agence dans laquelle j'avais réservé un véhicule depuis ma lointaine retraite patagone. J'avais porté mon choix sur une Golf, on me donna donc une Seat je ne sais plus combien en me précisant que c'était, mas o menos, mais plutot menos que mas, la même chose...Muy compacto...me précisa l'employé en me tendant les clés...Compactissimo...crut bon de renchérir sa collègue qui était en train de refiler un coche muy spacioso a une famille de belges flamingants.Ça pour être du compact, c'était du compact. Du concentré de voiture, en fait. Courte, étroite, mais haute, étonnement haute. Elle avait du passer dans un broyeur ou quelque chose de ce genre. Au moins, je n'eus aucun mal à la répérer dans le parking babélien, coincée entre deux berlines à la calandre agressive. Tout cela était grotesque, mais j'étais trop épuisé pour refaire les dix kilomètres de couloirs qui me séparaient de l'agence. Je la surnommai mentalement tia (tante) Julia, je ne sais pas pourquoi, c'était tout ce que j'avais en stock et j'était vraiment très fatigué. Ce jour là, j'abattis avec difficulté une cinquantaine de kilomètres, avant de m'effondrer dans le premier motel que je trouvai le long de l'autopista. Je ne me réveillai que le lendemain, en fin d'après-midi, ce qui me sembla être une bonne raison pour remettre hasta manana la suite de mon voyage, après tout, l'hôtel était confortable et les chaînes de télévison innombrables. J'ai toujours été heureusement surpris , en Espagne, par les hôtels de classe moyenne, qui cachent si bien, derrière des façades insipides, un luxe insoupçonné. Tandis que le serveur prenait ma commande pour mon almuerzo tardif, avec cette morgue ibérique qui donne à celui qui demande courtoisement son assiette de calamares a la plancha l'impression de devoir aller les pêcher lui-même, le serveur donc, sans doute en mal de conversation dans le restaurant désert à cette heure où une climatisation poussée à ses extrêmes maintenait une température sibérienne, le serveur, dis-je, me demanda si j'étais là pour affaires, en précisant, por si a caso, qu'il m'avait vu arriver la veille et qu'ici, en général, les gens ne faisaient que passer, una noche y ya basta. Non, non, j'étais juste un vacancier de plus profitant de la vue grandiose. Il eut un haut le corps...Uy, pero hombre, ne se ve nada aqui...D'un geste désabusé de la main, il me désigna, derrière la baie vitrée, le paysage désolant qu'offraient l'autopista d'un côté et la vaste zone industrielle écrasée par la chaleur, de l'autre. Je compris alors que si je ne voulais pas finir à la cuisine, coincé entre le concierge et la camarera, victime de cette familiarité bon enfant réservée aux habitués, il me faudrait, sans faute, reprendre la route le lendemain. C'est ce que je fis, aux aurores, avec impasse sur le desayuno incluido. Bien reposé, je roulai toute la journée sur les magnifiques routes espagnoles, désertes dans cette partie du pays en cette saison. La désertification prit fin au passage de la frontière française. Je réussis toutefois à traverser les Landes, avant de ressentir les premiers effets de la fatigue. Deux options s'offraient à moi: passer la nuit à Bordeaux ou à Arcachon. Bordeaux me faisait l'effet d'une grande ville hostile. Je nous voyais errer, toute la nuit, la tia Julia et moi, pris dans un entrelacs de ruelles portant toutes des noms de grands crus, éconduits par des concierges aux visages couperosés d'hôtels pris d'assaut par des touristes bavarois avinés. Tandis qu'Arcachon avait un côté rassurant de petite ville faussement rustique, peuplée uniquement d'une austère bourgeoisie ayant fait son beurre dans l'huître. Comme on peut le constater, je ne suis pas homme à avoir des idées préconçues. Dès que cela fut possible, je rangeai la tia Julia dans la file surmontée d'un impressionnant panneau annonçant ARCACHON.

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21 janvier 2009

Un si beau texte

 

    

« Et vous, qu’est-ce que vous avez fait pour les jeunes ? » lançait l’autre soir Jack Lang, cette frétillante endive frisée de la culture en cave… « Qu’est-ce que vous avez fait pour les jeunes ? » Depuis trente ans, la jeunesse, c'est-à-dire la frange la plus parasitaire de la population, bénéficie sous nos climats d’une dévotion frileuse qui confine à la bigoterie. Malheur à celui qui n’a rien fait pour les jeunes, c’est le péché suprême, et la marque satanique de la pédophobie est sur lui… Je n’ai jamais aimé les jeunes. Leur servilité sans failles aux consternantes musiques mort-nées que leur imposent les marchands de vinyle n’a d’égale que leur soumission béate au port des plus grotesques uniformes auquel les soumettent les maquignons de la fripe… Et comment ne pas claquer ces têtes à claques devant l’irréelle sérénité de la nullité intello-culturelle qui les nimbe ? Et s’ils n’étaient que nuls, incultes et creux, par la grâce d’un quart de siècle de crétinisme marxiste scolaire, renforcé par autant de diarrhéique démission parentale, passe encore. Mais le pire est qu’ils sont fiers de leur obscurantisme, ces minables. »

Il y a quelques jours, je suis tombé en arrêt devant ce petit texte en furetant dans la blogosphère. Ah, la belle chose ! J'aurais pu l'écrire (sur le fond) tant il exprime ce que je ressens vis à vis du jeunisme qui pourrit notre société et qu'il faudra bien extirper de la cervelle de nos concitoyens si l'on veut que la machine se remette en route. Enfin, en attendant, j'avais le sentiment, que, quelque part, au-delà des océans, la résistance commençait à s'organiser. J'arpentai d'un pas vif la salle de séjour de mon humble demeure, en proie à une agitation salutaire, m'arrêtant à intervalles réguliers devant l'écran de mon ordinateur pour relire l'admirable prose, m'en imprégner, allant jusqu'à émettre des ricanements que certains eussent pus considérer malsains, pour ne rien dire des apartés entre moi et moi, d'abord à voix basse puis, comme je m'échauffai tout seul n'hésitant pas à sabrer l'air du plat de la main, la voix pris du coffre et s'enfla au point de devenir un cri, que dis-je, un rugissement!. « Frétillante endive frisée », il fallait le trouver. « Frange parasitaire de la population », trop beau pour être vrai. « Une dévotion frileuse confinant à la bigotterie », ah le brave homme! « Crétinisme marxiste scolaire », tout à fait ça! « Démission parentale », nous y voilà!

Mon agitation menaçant de dégénérer en atteinte à l'ordre public, je me precipitai sur la plage, bondis dans mon fidèle kayak et me mis à ramer furieusement vers le large, composant mentalement le texte du billet que j'allais rédiger séance tenante, à peine surgi ruisselant de l'océan, à la gloire de ce vaillant blogueur qui avait de manière si subtile su exprimer le fond de ma pensée.

Trois heures plus tard, les muscles douloureux et le cerveau en ébullition, mon abondante chevelure mêlée à diverses créatures marines animées et inanimées que ma tête était allée chercher sur le fond sablonneux lors de mon attérissage intempestif sur la plage déserte, trois heures plus-tard, donc, je me mis au travail. Par acquis de conscience, pour être certain de ne pas avoir rêvé ce texte, je me rendis sur le blog de ce lointain génie. Il était bien là, le texte, pour le génie, je ne sais pas, je doute qu'il ait été occupé à surveiller les allées-venues sur sa page. Mais une chose me sauta aux yeux comme un krishna bondissant, sournoisement caché dans la foule. Le titre du billet. « Desproges, encore... ». Mon enthousiasme retomba comme un soufflé trop vite monté. Floc.

D'abord je n'ai jamais aimé Desproges, pas plus que Coluche d'ailleurs. D'une manière générale, je n'aime pas les gens qui s'efforcent de nous faire rire, par contre j'aime beaucoup rire aux dépends des gens sérieux, ce sont les plus drôles. Chirac expliquant dans un anglais vacillant, avec des mouvements désordonnés de noyé, comment on s'y était pris pour piquer je ne sais plus combien de milliers de billets pour le mondial de foot 98, ça oui, c'était du grand art!

Une petite voix perchée sur mon épaule continuait, cependant, à me murmurer...Peu importe l'auteur, il reste le fond,le fond, le foooooooond....

Eh bien justement, le fond est un véritable désastre parce que si, comme je le pense, Pierre Desproges a rédigé ce texte au début des années quatre-vingt, moi, à l'époque, oui, moi, aussi impensable que cela puisse paraître, j'étais jeune....

 

  

16 janvier 2009

God bless America

 

 

L'actualité, chiche en bonnes nouvelles, non parce que ces nouvelles sont rares, mais parce qu'elles n'intéressent personne (un criminel ne jouit-il pas d'une attention médiatique bien supérieure au porteur d'un projet positif et innovant?), l'actualité récente, donc, me redonne des raisons d'espérer en infligeant un camouflet, retentissant, aux tenants du "tout jeune", ces infâmes suppôts du jeunisme, que Dieu les maudisse, j'irai pisser sur leurs tombes!

En fait il y a deux bonnes nouvelles. D'abord cent-cinquante-cinq vies sauvées dans un crash aérien survenu au pire moment, celui du décollage, se concluant par un amérissage parfait, et ils sont rares, très rares, dans l'Hudson River aux eaux gelées. Ca, tout le monde le comprendra, c'est une très bonne nouvelle.

Ensuite, divine surprise, qui pilotait l'appareil, hein? Allez, un petit effort. Dites-le moi. Un jeune et vaillant pilote au faciès « bradpittien »? Que nenni! Un vieux de la vieille de cinquante-sept ans, même pas un de ces faux vieux rafistolé par la chirurgie esthétique, au cuir chevelu bourré d'implants. Non! Un vrai vieux, à gueule de vieux et à la crinière blanchie sous le harnois. J'espère que l'image de ce héros (parce que c'en est un, un vrai, pas une de ces larves médiatisées par la télé-réalité) fera le tour du monde et j'espère, mais non, je ne nourris aucun espoir à ce sujet, que cela fera réfléchir ceux qui, dans notre pays, virent à grands coups de préretraites minables tout ce qui a plus de cinquante ans ,condamnant ces nouveaux parias, les vieux-pas-vraiment-encore-vieux-qui-pourraient- encore-servir-mais-dont-personne-ne-veut-plus-entendre-parler, à une mort sociale doublée d'une longue agonie économique.

God bless America and you, captain Chesley Sulenberger!

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12 janvier 2009

Vol de nuit

 

 

Les premières secousses se firent sentir cinq minutes après le décollage. A peine un tressaillement au début comme celui que l'on peut ressentir en passant à vive allure sur un tronçon de route en mauvais état. Le calme ensuite. Juste le bruit de l'air sur la carlingue. Je sentis le Krakoukass se raidir à mes côtés, ou du moins eus-je l'impression que la raideur qui l'habitait depuis que nous étions monté dans cet avion s'était encore accrue, au point d'atteindre une tension des tissus qu'aucun organisme ne pouvait bien longtemps supporter....C'est normal ces vibrations, S***?....Puis plissant son nez...Vous ne trouvez pas que ça sent le brulé?...Adoptant le ton patelin de celui qui sait, je ne me voulus pas même rassurant, tant j'étais persuadé que ce vol, comme tous ceux que j'avais effectués auparavant, allait se dérouler comme un tapis rouge sous les pieds de quelque président africain, c'est à dire sans anicroches. Quarante minutes de vol, il n'y avait pas de quoi tourner un film catastrophe! Pas même une bonne soeur à guitare parmi les passagers...Quelques turbulences, mon colonel, quant à l'odeur, brulé n'est pas exactement le terme qui me vient à l'esprit. Plutôt une odeur potagère...Il tenta de se retourner vers moi, mais une autre secousse le figea à nouveau dans sa position de grand brulé. Quand le calme fut revenu, il articula péniblement...Vous croyez qu'on va nous servir du potage? Je crois que je ne pourrais rien avaler...Ma voisine me devança. Sortant de la poche de sa jupe un oignon de la taille d'une pomme Golden dans lequel une mâchoire de bonne facture avait déjà pratiqué une large échancrure, elle le brandit sous mon nez....Ce que le petit soldat veut dire, c'est que ça pue l'oignon. Désolé, mais ça me calme de croquer dans un oignon quand j'ai mes nerfs et en avion j'ai toujours mes nerfs et puis l'oignon ça me dégage...D'un geste de la main, elle mima le cheminement emprunté par une bouchée d'oignon de dégagement, un peu comme une hôtesse indiquant le cheminement à suivre vers les issues de secours, si ce n'est que le mouvement de ma voisine, ébauché aux abords de la tête, s'attarda un moment aux environs du ventre et se termina dans les soubassements de son siège. Le colonel murmura...Répugnant...mais on sait ce qu'était un murmure de Krakoukass. La dame à l'oignon haussa les épaules et reprit une bouchée de son viatique qu'elle mastiqua avec délice. Une insidieuse nausée commença à me gagner. Je tentai de me plonger dans une revue, mais l'odeur devenait insoutenable. La bougresse semblait se dégager par tous les orifices. L'instant suivant, il me sembla flotter dans mon fauteuil, uniquement retenu par ma ceinture, tandis que l'avion plongeait dans le vide, avant que de me retrouver écrasé sur mon siège pendant que nous remontions pour redescendre tout aussitôt, un peu comme dans un grand huit dont les wagonnets auraient été propulsés à près de mille kilomètres à l'heure. Le colonel émit un hurlement guttural venu du tréfond de son être qui me fit penser à la corne de brume d'un navire en détresse. Ma voisine eut un râle aussi rocailleux que le bruit d'un torrent en crue tandis qu'un renvoi pestilentiel dont il me sembla deviner les contours fluorescents, insinua sa puanteur jusque dans les moindres recoins de notre maigre espace vital. Je serais mort de dégoût si je n'avais été occupé à me défaire de l'étreinte mortelle du Krakoukass qui, aggripé à mon cou, croassait des propos inintelligibles, ses yeux dansant une gigue infernale au gré des mouvements désordonnés du Mercure. L'effet de la manifeste terreur inspirée au colonel et à la mangeuse d'oignon par ces turbulences, certes hors du commun, fut désastreux pour le moral des autres passagers. La reste de décence qui empêchait ces derniers de se lancer dans des manifestations d'hystérie collective, s'effondra comme les murailles de Jéricho au son des trompettes. Des clameurs désespérées s'élevèrent, faisant écho à celles de mes voisins. Une vibration plus forte que les autres fit s'ouvrir une partie des compartiments à bagages qui vomirent leur contenu sur leurs proriétaires. La voix du commandant, difficilement audible dans cette atmosphère de fin du monde, ramena le calme, un court, très court instant...Zone de fortes turbulences. PNC à vos postes, ceintures attachées...Les hôtesses, renonçant à mettre un semblant d'ordre dans ce chaos et à feindre un calme qu'elles étaient, sans doute, loin d'éprouver, s'égaillèrent dans le couloir, progressant par bonds successifs comme des soldats pris sous le feu de l'ennemi, profitant de la moindre accalmie pour gagner quelques mètres en direction de leurs strapontins qu'elles atteignirent, le cheveu en bataille et , pour certaines, passablement « épèclées » comme auraient dit les vaudois. Une série d'éclairs dantesques nimbant la nuit noire d'une lueur bleuâtre, vint accroître cette sensation d'apocalypse, tandis que, par les hublots, nous pouvions voir les ailes se plier vers le bas puis vers le haut, au gré des chaos aériens. Puis les secousses devinrent si violentes et si rapprochées les unes des autres qu'il fut même pénible de penser. La panique connut alors son paroxysme. Cris, pleurs, supplications, prières, jurons particulièrement orduriers s'entrechoquaient à l'intérieur de la carlingue tout en s'amplifiant à chaque rebond du Mercure. Je vis une femme arracher ses bijoux et les jeter dans le couloir. Un homme tendit une liasse de billets à je ne sais quelle divinité païenne avant de les déchirer en petits morceaux pour les faire pleuvoir sur ses voisins. D'autres se contentaient de se vomir dessus avec sur le visage, cette expression d'étonnement outré commune aux morts et aux femmes trompées. Ma voisine pleurait et le Krakoukass dont la main gauche, délaissant mon cou, s'était attachée à mon genou comme une bernacle à son rocher, semblait un pantin désarticulé agité de soubresauts anarchiques. Moi, je ne sais plus trop. Il me souvient juste avoir pensé qu'il serait terrible de mourir environné de cette pestilentielle odeur d'oignon. Puis, brusquement, ce fut le calme. Quelques étoiles se laissèrent entrevoir. Un silence profond se fit à l'intérieur de la carlingue qui ne fut plus troublé jusqu'à notre arrivée à Lyon que par quelques pleurs d'enfants. La dernière chose que je vis en quittant l'avion, ce fut la semeuse de bijoux, à quatre pattes, occupée à récupérer ses possessions entre les sièges.

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05 janvier 2009

Le mercure monte

 

 

Nous avions fini par nous retrouver côte à côte dans l'avion, assis sur deux sièges de la dernière rangée. A l'époque, les sièges n'étaient pas attribués, aussi chacun s'asseyait où bon lui semblait. Le Krakoukass s'était lancé à l'assaut de nos places, ou plutôt il m'avait poussé en avant, brandissant son manteau en hurlant...Prenez nous deux places dans la queue, S***, c'est toujours là qu'on retrouve les survivants en cas d'accident...Comme nous avions embarqué par l'avant, il m'avait fallu remonter tout l'avion aiguillonné par le colonel qui sifflait....Allez, allez,on va nous les piquer.... chaque fois que je m'arrêtais pour laisser un passager s'installer. Je voulus m'asseoir près du hublot, mais le colonel voulait occuper le siège du couloir, pour pouvoir évacuer plus rapidement l'avion en flammes au moment du décollage, car, m'expliqua-t-il, mais les autres passagers en profitèrent largement, c' était toujours au moment du décollage que « l'effet queue » montrait toute son efficacité en cas d'incident, parce qu'une fois en vol, queue ou pas queue, il claqua des mains, PAF, c'est foutu. Comme il refusait l'idée de voir un civil s'installer à coté de lui, il fallut que je pose mes petites fesses d'aspirant sur le siège du milieu, laissant le siège côté hublot libre. Je caressai l'espoir que personne ne viendrait l'occuper, mais une dame passablement obèse semblait partager les illusions du colonel en matière de sécurité aérienne, à moins que, plus probablement, il se fût agi du dernier hublot disponible. Je la vis arriver de loin, essoufflée, guettant du coin de l'oeil la place laissée vacante. Il fallut donc se lever pour la laisser passer tout en l'aidant à incérer son volumineux bagage à main dans le compartiment prévu à cet effet. Il y eut un moment de tension quand le sac de la dame vint se poser lourdement sur l'abominable manteau soigneusement plié du colonel....Attention, c'est du poil de chameau!...rugit-il. J'eus la vision d'une de ces bêtes disgracieuses perdant son pelage rêche par plaques entières.

Une fois que les portes de l'appareil eurent été fermées et que les réacteurs laissèrent entendre leur sifflement caractéristique, je pensai que le colonel allait se détendre, se laisser vivre un peu. Après tout, il avait réussi à aborder un avion civil et nous étions dans les temps pour notre correspondance à Lyon. Mais non. Il semblait au contraire de plus en plus nerveux, ouvrant et fermant les aérateurs, jouant avec l'éclairage individuel, vérifiant sans cesse le règlage de sa ceinture, abaissant et remontant sa tablette, bien inutile sur cette compagnie. Je dus l'empêcher de sortir son gilet de sauvetage de sous son siège, pour voir s'il était en bon état, lorsqu'une hôtesse nous en fit la démonstration. Tandis que l'avion avait commencé à rouler vers le bout de la piste, le Krakoukass se tourna vers la dame assise à côté de moi et qui ne demandait rien à personne...Ne craignez rien madame, les caravelles peuvent planer sur huit cents kilomètres. J'ai lu ça quelque part. Lyon n'est qu'à cinq cents kilomètres, alors vous pensez, on a du rab!...La dame jaugea du regard le colonel dans son accoutrement grotesque, s'attardant sur la casquette de trappeur canadien qu'il s'entêtait à vouloir garder vissée sur la tête, me jeta un coup d'oeil interrogateur, puis, haussant les épaules murmura...C'est ridicule...Déçu, le colonel reporta son attention sur moi...Vous saviez, vous, que les caravelles...Je l'interrompis. Mon côté je sais tout....Non, mon colonel, j'ignorais ce détail, mais il risque de ne pas être d'une grande utilité vu que cet avion est un Mercure...Je lui montrai la notice de sécurité..C'est écrit là...Et pour enfoncer le clou....Vous avez du remarquer en embarquant que les réacteurs se trouvent situés sous les ailes et non à l'arrière du fuselage... J'aurais mieux fait de me taire. Incrédule, le colonel bafouilla...Sous les ailes? Mais ça change tout!...Avant que j'aie pu l'en dissuader, il défit sa ceinture et, se dressant à moitié, se tourna vers l'hôtesse sanglée sur son strapontin derrière nous pour lui hurler...Ce n'est pas une caravelle?...Cette dernière se contenta de lui crier...Asseyez-vous monsieur et attachez-vous!...Puis s'adressant à moi...Vous le militaire, occupez-vous de lui...Des têtes inquiètes commencèrent à se tourner vers nous. Quelques enfants se mirent à pleurer. Je n'avais jamais vu un homme aussi terrifié de ma vie. Je réussis toutefois à le persuader de se rasseoir et à s'attacher, tandis que le pilote mettait les gaz à fonds, nous plaquant dans nos sièges sous l'effet de la poussée des réacteurs. Le Mercure n'était certainement pas un mauvais avion, mais il était extrèmement bruyant et parcouru de vibrations inquiétantes une fois en l'air. Tandis que nous prenions de l'altitude, je vis, au Nord, la nuit azuréenne de cette fin d'été se zébrer d'éclairs à la perfection inquiétante, tandis que montait, en provenance de ma voisine, non pas une odeur de terre mouillée après l'orage, mais une senteur beaucoup moins agréable bien que tout aussi végétale, celle de l'oignon consommé en grande quantité. Le vol ne faisait que commencer...

02 janvier 2009

Le billet

 

 

 

 

Un fois en possession de ma carte d'embarquement, je me tournai vers le colonel qui me fixait d'un air de béate admiration...A vous, mon colonel. Vous voyez c'est tout simple!...J'ai toujours eu le triomphe modeste. J'oubliais juste qu'avec le colonel Krakoukass, les choses les plus simples devenaient toujours extrèmement compliquées. Comme je lui cédai ma place au comptoir, il me retint par la manche de mon uniforme...Restez à mes côtés...Il commença par donner à l'hôtesse d'Air Inter le chiffon de papier sur lequel était inscrit son itinéraire. J'anticipai la réaction de l'hôtesse aimable comme...une hôtesse d'Air Inter, la seule compagnie au monde à avoir construit son image de marque autour de l'absence de tout service à bord de ses avions. Il fallait donc mettre les passagers dans le bain dès l'enregistrement. Un mot gentil, une formule de politesse et ils auraient pu s'imaginer des choses, tirer des plans sur la comète...Non, pas ça, mon colonel, votre billet, s'il vous plaît...C'est ainsi que je traduisis en langage normal, l'expression exaspérée de l'hôtesse. Le Krakoukass me fixa avec l'air égaré du touareg saharien auquel on apprend que toute sa famille vient d'être ensevelie sous une avalanche de neige poudreuse...Un billet? Quel billet? J'ai juste ce machin. C'est un peu comme un ordre de mission, non?...Encore le naufragé se cramponnant à une ultime planche qu'il préssent pourrie.C'est cet instant que la sympathique hôtesse choisit pour faire entendre son organe. Balasko dans ses mauvais jour, pour se faire une idée...Bon, vous vous dépêchez là, il y a des gens qui attendent! On a bien du vous donner un billet à l'agence. Hein? BILLET. Un truc rectangulaire, avec des souches à l'intérieur...Elle se tourna vers moi...Il comprend ce que je lui dis?....Plutôt que de répondre à cette grossièreté, je montrai au colonel mon billet et d'une voix très douce...Ça ressemble à ça, mon colonel...Livide, le visage inondé de transpiration, le colonel palpa le précieux document en fermant les yeux, essayant d'établir une liaison entre sa mémoire visuelle et sa mémoire tactile. On aurait dit un aveugle lisant du braille. Brusquement, il rouvrit les yeux, une lueur d'espoir dans son regard. Le Krakoukass fouilla dans une des ses poches, en sortit une clé fixée au bout d'une chaîne, encore une, se rua sur sa cantine, en ouvrit le cadenas, éjecta la tringle de fermeture qui finit sur le comptoir en produisant un bruit métallique sinistre, arrachant, au passage, à la Balasko un petit cri hystérique. Une fois le couvercle rabattu, le Krakoukass s'immergea dans les entrailles du monstre et finit par reparaître avec un vieux porte document culotté comme les guêtres d'un mamelouke. Avec précaution, il en fit jouer les serrures. A l'intérieur, une liasse de documents...J'y garde tous mes ordres de mission.Tenez, là c'est mon premier...Je l'interrompis....Le billet, mon colonel?...Oui, le billet s'y trouvait, alléluia! Je le tendis donc à notre cerbère, pendant que le colonel remballait ses effets. A contre-coeur, en ronchonnant, c'est pas trop tôt, elle consulta sa liste de passagers (à l'époque la micro-informatique restait à inventer), raya rageusement le nom du colonel, arracha une souche dans le billet avec la grâce d'une contrôleuse du transsibérien et me tendit la carte d'embarquement du Krakoukass, hâtivement gribouillée à la main en marmonnant...Des bagages?...C'est à ce moment qu'elle sembla prendre conscience du fait que le colonel et sa cantine allaient voyager ensemble, un peu comme si , jusque là, l'hôtesse avait supposé que cet encombrant bagage s'était contenté d'accompagner son maître à l'aéroport pour le voir partir et après un dernier adieu, une ultime embrassade, prendre le chemin du retour, seul, sur son chariot, mu par quelque force mystérieuse.Se penchant par-dessus le comptoir, elle beugla...Ah, mais non, ce machin ne monte pas dans l'avion...Elle réfléchit un instant, puis ajouta...Air Inter est une compagnie pour gens normaux.!.. C'est alors que le Krakoukass se mit à gueuler, fort, mais vraiment très fort, réduisant en bouillie la Balasko sous un pilonnage acoustique où il fut question d'un obus de 105 pénétrant par un des orifices de l'hôtesse afin de calmer, pendant quelque temps, ses ardeurs belliqueuses. Pas très fin. Mais efficace. La cantine fut enregistrée en un temps record.

 

 

 

31 décembre 2008

Voeux de cirque constance

La blog Manutara (c'est moi) interrompt, le temps d'un post, la passionnante saga de mes années garnison, pour souhaiter à tous ses lecteurs (deux dénombrés à ce jour) une bonne et heureuse année 2009. Enfin, quand je dis bonne et heureuse, c'est une clause de style, parce qu'au fond de moi j'ai le sentiment qu'elle va être particulièrement pourrie cette année. On aurait même du interdire de la fêter. Prendre le deuil et se couvrir la tête de cendres, plutôt que de se gaver de cochonneries pour sautiller ensuite comme des lutins avec un chapeau pointu sur la tête. Enfin, faites pour le mieux.

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