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02 mai 2009

Où l'on se prend une veste

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Je m'aperçois que je n'ai pas parlé de ma tenue pour ce premier dîner sur le « Terra Australis ». L'après-midi précédant cette première nuit, pour nous faire patienter, tandis que sur le navire s'activait à faire disparaître les traces laissées par la précédente fournée de passagers une armée de « camareras », a las tres de la tarde, donc, (expression ne faisant nullement allusion à trois amazones post-méridiennes mais bel et bien aux très françaises quinze heures) on nous entassa dans deux bus ayant pour destination la zone franche de Punta Arenas, tant est grande la frénésie d'achat éprouvée par l'humain dès qu'il pose le pied en terre étrangère. Inutile de dire que je ne partage en rien cette frénésie, mais comme, apparemment, on ne me laissait guère le choix, je suivis le mouvement, d'autant plus volontiers que, pour une fois, il me fallait faire un achat. Cette zone franche offrait certainement des opportunités pour autant qu'on achetât les produits à la tonne ou en « kilo-exemplaires ». Pour les achats à l'unité, il y avait le classique amoncellement de boutiques qu'on peut s'attendre à trouver dans n'importe quel centre commercial. J'avais eu l'occasion de parcourir le règlement intérieur du « Terra Australis », notamment, la rubrique « tenue vestimentaire ». Si le libre arbitre était de rigueur durant la journée, pour le soir, il était fortement recommandé de se vêtir « con traje y corbata » (costume-cravate), deux éléments qui me faisaient cruellement défaut, encore que dans mon cas la cruauté résidait dans la nécessité de porter cette tenue, non d'en être dépourvu. Mes origines germaniques et mon passé de petit séminariste me prédisposant à la discipline, je décidai donc d'entrer dans la première boutique dont la vitrine offrait à la convoitise du chaland l'inévitable costume. Je déteste acheter des vêtements, aussi le fais-je le plus rapidement possible, raflant dans les étalages chemises et pantalons, toujours les mêmes, et passant à la caisse dans un lapse de temps n'excédant pas la minute. Pour les costumes, je ne savais pas. Je n'en avais encore jamais achetés. Ce qui me frappa en entrant dans le magasin fut l'étrange uniformité des costumes, tous bleu marine pour la veste, gris souris pour le pantalon, ne se distinguant les uns des autres que par leur taille, allant du nouveau-né à l'adulte.Comme j'avais noté le goût des chiliens pour les costumes, cela ne m'étonna pas outre mesure. De toutes les manières, j'avais dépensé toute ma dynamique acheteuse en entrant dans ce magasin, il ne m'en restait plus assez pour aller voir ailleurs. C'est là que j'achèterais mon vêtement. Je portai donc mon attention sur les grandes tailles ou celles qui me semblèrent telles, sélectionnai une veste et un pantalon, hop, et m'apprêtai à passer à la caisse quand je fus intercepté par un vendeur....Puis-je vous aider, caballero?.....Non, merci, j'ai fait mon choix, je veux juste payer....Mais le vendeur ne lâcha pas le morceau aussi facilement...Puis-je vous demander la taille de votre fils, caballero?...Quand je suis dans un magasin, j'angoisse, j'ai toujours l'impression que tout ce bazar va me tomber dessus et m'étouffer. Et quand j'angoisse je deviens stupide. Sans trop chercher à comprendre, je saisis la perche qui m'était tendue, me sentant moins mal à l'aise dans la peau d'un père achetant un vêtement pour son fils, que dans celle d'un quadragénaire faisant maladroitement l'acquisition du premier costume de son existence. Je répondis donc ....L a même taille que moi (je mesure 1,80m ce qui au Chili est grand), c'est mon sosie en fait....Ce qu'entendant, le vendeur poussa un gémissement en se couvrant le visage.....Oooooooh, senor, mais le modèle que vous avez choisi n'irait pas à un garçon de douze ans. Attendez, j'ai ce qu'il vous faut...Je ne m'étonnai donc plus du quiproquo. Ceci dit, j'aurais pu agir pour le compte d'un neveu ou du fils d'un ami m'ayant expressément supplié de lui ramener un costume du Chili. Mais j'avais hâte d'en finir avec cette histoire de torchons, aussi n'entrai-je pas dans une stérile polémique généalogique. Le vendeur me présenta une veste et un pantalon qui, à première vue, me parurent démesurés, mais comme je commençais à avoir des fourmillements au bout des oreilles, je dis...Ah, parfait! Je prends...Mais l'autre....Non, non,senor. Si vous avez la même taille que votre fils, il faut l'essayer, avec ces choses là on ne sait jamais, ça va et puis ça ne va plus, il faut revenir au magasin, ça fait des histoires....Souhaitant mettre un terme à cet épisode ridicule, je me dépouillai de mon anorak et de quatre ou cinq pulls, utilisant le vendeur comme porte-manteau, et enfilai la maudite veste qui m'allait, me sembla-t-il, parfaitement si ce n'est que j'avais l'impression de me mouvoir dans en étau tandis que les manches laissaient mes poignets à découvert....Vous voyez, c'est parfait...Mais non, senor, c'est bien trop petit, regardez les manches! Et c'est ma plus grande taille!...Parfait, vous dis-je. Je gonfle toujours un peu après les repas, mais je ne vais pas tarder à dégonfler....Le vendeur me jeta un regard alarmé, comme s'il craignait de me voir me dégonfler brusquement et être propulsé au travers de son magasin en une course folle, un peu à la manière d'un ballon dont on aurait brusquement lâché l'air....Essayez au moins le pantalon, senor...Comme le pauvre garçon semblait désespéré, j'obtempérai...En revenant de la cabine d'essayage, le souffle coupé, les chevilles à l'air, je parvins à articuler, d'une voix rauque...Tout à fait remarquable, je me demande même si je ne vais pas le garder pour moi ce pantalon, tellement je me sens à l'aise....Introduisant sans préambule sa main entre ma chemise et le pantalon, le vendeur se mit à me secouer....Vous voyez bien que c'est trop étroit! Votre fils va vous maudire!....Commençait à m'énerver avec mon fils, celui-là...Écoutez, mon fils mettra ce que je lui dirai de mettre. D'ailleurs il est plus petit que moi. Minuscule, même. Plus maigre aussi. Limite squelettique. Ça vous va? Je peux payer maintenant?....Ah, mais dans ce cas, le costume va être trop grand et.....PUIS-JE PAYER?....

 

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30 avril 2009

El aguafiestas

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Sur le « Terra Australis », quand nous ne abîmions pas dans la contemplation du paysage superbe, nous mangions. La salle à manger était le centre, à la fois géographique et social, du navire. Le premier repas pris à bord, la cena,  fut pour moi un moment très pénible. En pénétrant dans le comédor, je constatai qu'outre un buffet abondamment garni, celui-ci abritait une dizaine de vastes tables rondes, que je n'hésiterais pas à qualifier de collectives, en lieu et place des tables individuelles que je m'attendais à y trouver. Cela signifiait qu'il me faudrait m'intégrer à l'une de ces tablées, possibilité dont la seule évocation ma donnait la nausée. Qu'on ne se méprenne pas, je ne suis pas timide et n'éprouve aucune hostilité ou à priori à l'égard de mes contemporains. Il se trouve juste que je ne les aime pas. On peut ne pas aimer quelqu'un sans avoir peur de lui ou lui vouloir du mal. Je suis simplement quelqu'un de profondément antipathique Je souhaite tout le bonheur du monde à chacun, pourvu qu'on me fiche la paix. Seul dans mon coin. Surtout quand je mange. J'aime assez l'expression que les américains utilisent pour dire qu'il faut laisser quelqu'un tranquille: leave him alone. Laissez le seul. De manière paradoxale, je déteste manger seul,.pour autant que j'aie pu, auparavant, choisir la personne avec qui je vais partager mon repas, chose que je puis envisager avec une certaine tranquillité d'esprit après deux ou trois années de fréquentation assidue. J'ai déjà livré ma théorie sur l'importance de ce partage.

Sur le « Terra Australis », fort heureusement, les gens se regroupèrent spontanément par affinités nationales. Les brésiliens, très majoritaires, occupèrent sept ou huit tables, tandis que les chasseurs d'onas prenaient possession de la leur, lançant à l'assistance des regards de pitbulls prêts à refermer leur mâchoire sur quiconque tenterait de s'en approcher. La table restante fut colonisée par des américains d'origines et d'âges divers. Assurement, dans leur pays, ils ne se seraient probablement pas adressés la parole, mais au milieu des tous ces étrangers exaltés parlant sans retenue une langue exotique, il convenait de ressérer les rangs. Comme au petit séminaire, lorsqu'il s'agissait pour les capitaines désignés de choisir des joueurs pour leur équipe de foot, je me retrouvai tout seul (je déteste les sports d'équipe), planté au milieu de la salle, alors que les premiers convives convergeaient déjà vers le buffet. Il me sembla qu'une fumée épaisse et noirâtre me sortait par les oreilles, alors que je songeais qu'en plus de tout le reste, j'avais payé, et fort cher, pour me retrouver dans cette situation grotesque. La chief purser (hôtesse chef), une duègne d'un âge indéterminé,, toujours engoncée dans des robes d'une rigueur monacale et surmontée d'un chignon étroitement serré à l'allure phallique, fondit sur moi tout en cherchant des yeux un trou à boucher, sans essayer de me cacher sa contrariété....Ces célibataires sont une véritable calamité. Où vais-je bien pouvoir vous caser?...Je vis alors, à portée de bras du buffet, poussée dans un coin, une table ronde aux dimensions raisonnables. Sans hésiter, je dis....Là et pas ailleurs....Je jetai un oeil sur sa plaque patronymique et ajoutai....Fraulein Rohrbach....Cette dernière me regarda avec l'expression outrée de celle qui se voit proposer quelque commerce douteux dans une ruelle sans issue par un rustre libidineux....Mais vous n'y pensez pas! Vous êtes ici pour disfrutar (profiter) et relajarse ( vous éclater), pas pour grignoter dans votre coin comme un pauvre bougre....Puis se radoucissant...Et puis appelez-moi Gertha...D'accord Gertha, mais mon isolement n'est pas négociable. Je veux dîner là et pas ailleurs, j'ai mes raisons... Elle cèda, parce que le client est roi. J'étais un client, donc j'étais le roi et avait, par voie de concéquence, droit à ma table ronde. Avant de tourner ses talons aiguilles vers une autre victime, elle ne put s'empêcher de me lancer avec un sourire équivoque...Vous êtes surtout un aguafiestas (trouble-fête). Il y en a un à chaque voyage. Mais je saurai bien vous mater (qui ne se dit surtout pas matar en castillan)... J'aurai l'occasion de reparler de ces chiliens d'origine allemande qui colonisèrent le sud du Chili au dix-neuvième siècle.

Tandis que j'attendais qu'un camarero dressât ma table de manière royale, les convives continuaient à défiler devant moi, la désapprobation la plus absolue peinte sur leur visage. Je suis certain qu'ils n'auraient éprouvé qu'un plaisir très modéré à voir mon antipathique personne s'installer à l'une de leur table. J'imagine qu' à l'instant du coucher,avant d'éteindre la lumière, un mari en pyjama à rayures se serait tourné vers sa femme, pleine de crème anti-tout-ce-qu'on-voudra,  pour lui dire...Este frances, muy antipatico...Je ne parle pas brésilien ou portugais mais je suppose que cela aurait donné...Echte franchech, muych antipachticoch...Mais mon « apartamiento » qui ne signifie pas appartement mais mise à l'écart, c'est un faux ami, les choquait encore bien d'avantage. Ce soir là, je dus bien me faire une centaine d'ennemis, ce seul fait justifiant déjà amplement, à mes yeux, la dépense engagée.

Mon triomphe ne fut que de courte durée. 

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26 avril 2009

Colonisation et décolonisation

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J'ai remarqué qu'ici et là, dans un bel élan expiatoire, on reparlait de la colonisation. J'ai toujours trouvé ce débat absurde puisque la colonisation, qu'elle fût imposée par les armes ou par la pensée, est l'histoire même de l'humanité depuis que les premiers humains choisirent de quitter leurs cavernes pour voir si l'herbe était plus grasse et les mammouths plus tendres dans la vallée d'à côté et tant pis si cette vallée était déjà habitée. Bien évidemment, ce n'était pas de cette colonisation là dont parlaient les pénitents, mais de la seule, de l'unique, colonisation européenne, la plus récente, la plus cruelle, cela va de soi, passant les autres (arabes, asiatiques) sous silence, ce que je trouvai un poil condescendant. Mais vox populi, vox dei, c'est donc vers cette dernière que je tournai mon attention.

En regardant une mappe-monde, je réalisai que les pays les plus prospères et les plus puissants de la planète étaient d'anciennes colonies européennes, qui, bien qu'ayant acquis leur indépendance, n'avaient jamais été décolonisées puisque leurs habitants étaient, dans leur immense majorité, des descendants des premiers colons à moins qu'ils ne fussent issus de vagues migratoires plus récentes. Quant aux autochtones, ou ce qu'il en restait, ils attendaient toujours de rentrer en possession de leur terres ancestrales. Mais un autre détail retint mon attention: le seul pays à avoir réellement décolonisé ses anciennes possessions, le seul qui avait arraché les anciens colons à leur nouvelle patrie comme on arrache la mauvaise herbe d'un champ en friche, fut la France, les québécois et les cajins ne devant leur permanence dans leurs pays d'adoption qu'à la cession de ces derniers à la perfide Albion. Ces pays décolonisés sont parmi les plus pauvres de la planète quand bien même ils regorgent de ressources naturelles. On ne m'enlèvera pas de la tête qu'une Algérie indépendante avec ses pieds noirs se porterait bien mieux aujourd'hui qu'une Algérie sans. Pour faire de la mayonnaise, il faut des oeufs et de l' huile, aucun de ces éléments pris séparément n'étant suffisant ou supérieur à l'autre, mais leur conjonction indispensable. Cela me donna donc l'idée d'un conte, où, de manière très, très schématique et outrancièrement caricaturale, je livre ma vision des colonisations anglo-saxonnes, lusitano-ibériques et françaises.


En ces temps là, la terre était recouverte par un gigantesque océan à la surface duquel surnageaient des îles, certaines surpeuplées, d'autres quasiment désertes.

L'une de ces îles, à la population pléthorique, s'appelait First Island. Y vivait une communauté industrieuse unie par la foi en un Dieu créateur unique qui, s'il promettait bien joie et félicité en un autre monde, condamnait ici-bas ses créatures aux durs labeurs des champs et de la forge, le reste du temps étant consacré à la prière et aux douleurs de l'enfantement. Parmi des milliers d'autres, y vivait un jeune couple, Josh et Emma. Ils occupaient une pièce, la pièce du fond, dans la confortable demeure familiale des parents de Josh. Un jour, se sentant à l'étroit sur cette île et dans cette vie faite de labeur et de privations, Josh décida de construire un petit voilier, un sloop, afin de voir si sur le vaste océan existait une île où la vie fût, non pas moins laborieuse, il n'y pensait même pas, mais où la terre à cultiver fût plus vaste et plus fertile. Emma, qui ne supportait que difficilement la cohabitation avec sa belle-mère, apporta son soutien indéfectible à son époux. Le couple embarqua donc sur le sloop par un beau jour d'été parce qu'une personne doué d'un minimum de bon sens ne s'embarque par sur le vaste océan par une journée pourrie d'hiver. Après quelques semaines d'une navigation pénible, faite de hauts et de bas, ils aperçurent une île qui leur sembla gigantesque. Ils la baptisèrent « Second Island », l'imagination n'étant pas leur qualité principale. A peine débarqués au fond d'une anse qui offrait un mouillage d'excellente tenue, ils entreprirent de cloturer un arpent de terre idéalement situé, n'omettant pas d'y accrocher une pancarte proclamant « Private property, trespassers will be killed », puis y montèrent le cottage en kit apporté depuis « First Island » dans les flancs du sloop. Tandis qu'assis sur la terrasse du cottage, Josh sirotait une cup of quelque chose en regardant le soleil se coucher et qu'Emma fourrait la dinde, une dizaine d'individus entièrement nus se présentèrent aux abords de la propriété. Josh, un jeune homme taciturne, qui ne parlait pas pour ne rien dire, sans lâcher sa cup of quelque chose, se retourna vers son épouse pour lui dire...Oh dear, voulez-vous avoir l'extrême obligeance de me passer le flingue...et tua tous les intrus. Tandis que les deux époux, tendrement enlacés, se rendaient sur les lieux du massacre, il n'est pas certain que, trompés par leur nudité, ils aient reconnu le caractère humain de leurs visiteurs. Il est vrai qu'ils n'avaient encore jamais vu un homme ou une femme entièrement nus, puisque, sur « First Island », chaque année voyait une nouvelle couche de vêtement s'ajouter à l'ancienne, ce qui, passé un certain âge, rendait l'acte de procréation singulièrement difficile, à moins que l'homme ne fût exceptionnellement dôté. Tandis que, de la pointe de sa botte, Josh jouait avec les organes génitaux d'une de ses victimes en maugréant...Les mâles de cette étrange espèce m'ont l'air robustes..., Emma, jamais avare de sens pratique, renchérissait....On pourrait les saler pour l'hiver....Mais il n'en firent rien. Mus par un malaise sur lequel ils auraient été bien incapables de mettre un nom, ils laissèrent les bêtes sauvages s'en occuper.

Des enfants naquirent, de nouvelles parcelles de terre furent mises en valeur. Manquant de bras, ils firent venir des cousins, des cousines, puis des nièces et des neveux, enfin, des étrangers, pourvu qu'ils fussent originaires de « First Island » et tous se mirent courageusement à l'ouvrage. Leurs vieux parents vinrent également leur rendre visite, mais comme ils menaçaient de s'incruster en prétendant prendre en main l'avenir de la famille, ils les expulsèrent sans ménagement. C'est vrai ça, toujours à râler...Moi, à votre place, je ferais ci, je ferais ça, t'as pas cent balles, gnagnagna...Ouste et bon vent!

Et ce fut l'Amérique du Nord.


C'était sur une autre île, pas très éloignée de la première, la isla Santa Cruz, que vivait un autre jeune couple, Juan Ramon et Maria Ignacia, tous deux habitant également chez les parents du premier, mais cette fois il ne s'agissait point d'un confortable cottage mais d'une demeure seigneuriale en ruine. Si les habitants de Santa Cruz, tout comme ceux de « First Island », vouaient un culte fervent à un Dieu unique, il n'aurait su, pour eux, être question de mériter la vie éternelle en se cassant les reins ici bas par un labeur acharné. Pour ça, il y avait les peones! Juan passait donc ses journées à boire du vin (l'eau était un luxe à Santa Cruz) et à jouer de la guitare avec ses compadres, nobliaux sans le sous comme lui, tandis que Maria Ignacia se languissait en compagnie de comadres du couvent, occupées à se répandre en propos fieleux sur le compte de leurs époux respectifs. Mais Juan Ramon, contrairement à ses amis, aspirait à une vie meilleure. La falta de dinero (manque d'argent) lui troublait les humeurs. Il devait bien exister, au milieu de toute cette flotte, un île où le dinero coulerait à flot. Sans qu'on eût à le gagner, de préférence. Juste à se baisser pour le ramasser. Se baisser, après tout c'était déjà quelque chose, hein? Ce fut donc mu par un enthousiasme fait de foi en l'avenir et de haine du présent que Juan Ramon entreprit la construction d'un navire dont le bois fut fourni par les rares meubles qui n'eussent point encore été vendus à l'encan dans l'ancestrale demeure, Santa Cruz étant dramatiquement dépourvue de végétation. Malgré une finition des plus sommaires et des voies d'eau multiples, la hourque de Juan Ramon, née de mains peu expertes, parvenait à se maintenir à la surface les jours de beau temps. Nourissant quelques doutes sur les qualités nautiques de son mari et de son oeuvre, Maria-Ignacia fit quelques difficultés pour se lancer dans cette hasardeuse aventure, réticence dont Juan Ramon vint rapidement à bout en assommant la malheureuse après l'avoir rageusement besognée en fond de câle.

De ces semaines de navigation chaotique, les époux ne gardèrent qu'un souvenir confus, tant était puissante l'emprise des boissons fortement alcoolisées qu'ils consommaient sans modération, quand ils ne vomissaient pas. Toujours est-il, qu'un jour, ou bien fut-ce une nuit, ils se réveillèrent dans une hutte en bambou, entourés d'hommes, de femmes et d'enfants, tous nus, cela va de soi, dont la peau, luisante de transpiration dans la touffeur tropicale, jetait d'inquiétants reflets cuivrés. Toutefois, cette nudité contre nature ne trompa nullement les époux au point de ne pas comprendre que les naturels de cette île était indubitablement humains. En effet, cette dernière, la nudité des naturels, était agrémentée de pendentifs et de bracelets finement ciselés dans une matière qui, assuremment, était de l'or le plus pur. Juan Ramon baptisa donc cette île, Santa Cruz de Oro. Il advint que, pour une raison échappant à l'entendement, tant était pitoyable l'état de Juan Ramon et celui de son épouse, il advint donc que les naturels considérèrent ces étrangers au teint cadavérique, échappés à la fureur des océans, comme des émissaires de leur dieu venus leur annoncer des temps nouveaux. Ce que comprenant, Juan Ramon, décidé à les occire tous afin de faire main basse sur leurs possessions, mais détourné de son funeste projet par la grandeur de leur nombre, il en sortait de partout, on aurait pu croire qu'ils tombaient du ciel, Juan Ramon dit à sa femme....Voy a matar unos cuantos, por si a caso (je vais en tuer quelques uns, à tout hasard)...ce qu'ayant dit, il fit, sabrant a dextre et à siniestre avec grande fougue et plaisir, malgré son triste état, songeant, para sus adentros, qu'un bon tas de cadavres valait mieux qu'un long discours. Ce que voyant, les indigènes survivants conçurent grande peur et grand respect pour leur nouveau maître. Décidé à ne pas s'arrêter en si bon chemin, Juan Ramon engrossa les femmes et réduisit les hommes en esclavage, prenant grand soin d'en épargner une poignée à laquelle il confia la garde et l'administration de ses nouveaux sujets, tant il est vrai qu'on n'est jamais aussi bien desservi que par les siens. Quant à lui, il prit le nom d'el « Libertador ». Non, après mûre réflexion, il se baptisa, el « Illustre Libertador ». Ayant amassé une fortune des plus considérables en métaux précieux et après avoir enfermé dans un couvent, construit à sa demande, Maria Ignacia qui commençait un poil à le gonfler avec ses incessantes jérémiades, el « Illustre libertador » éprouva le mal du pays. Ses vieux parents, les charlas entre amis autour d'un bon verre, les soirées passées à gratter la guitare auprès d'un bon bûcher d'hérétiques, tout cela lui manquait. Il fit donc venir parents, cousins, neveux et amis sur son île. Pour les femmes, on avait ce qu'il fallait sur place, c'était bien suffisant pour l'usage qu'on en faisait. Au début tout alla très bien. L'or était abondant, les femmes nombreuses, le vin excellent. Et puis, le temps passant, parce que tout a une fin, il y eut moins de tout. Puis, plus rien du tout. Dans un premier temps, on pensa qu'en renvoyant sur leur île les vieux parents, décidement très gourmands, la vie finirait par reprendre un cours normal. Mais non. L'union sacrée contre les vieux ne dura qu'un temps. Bientôt frêres, cousins, neveux, amis se dressèrent les uns contre les autres, sans oublier toute une ribambelle d'enfants conçus dans le péché qui réclamèrent également leur part de tortillas. Ils ne pouvaient plus se réunir autour de la même table, sans qu'entre le gazpacho et les calamares fritos, l'un ou l'autre ne finisse les tripes à l'air.

Et ce fut l'Amérique du Sud.


Entre « First Island » et « Santa Cruz », une troisième île étirait ses côtes rocheuses: elle était baptisée « La Douce Rance », nom dont les origines se perdaient dans la nuit des temps. Robert et Simone formaient un couple d'une insolente jeunesse, ou du moins se plaisaient-il à le croire, tant le paraître surpassait l'être sur cette île où tout n'était que raffinement, joie et volupté. Le temps libre, considérable en ces lieux au point qu'on semblait y avoir oublié Dieu, était consacré aux plaisirs de la table, des bons mots et du sexe. Le reste du temps, les habitants exerçaient une activité aussi lucrative qu'inutile, qu'un esprit subtile avait qualifié de fonction publique, un jour de beuverie suivie d'une orgie particulièrement gratinée, ce qui laissait les portes ouvertes à toutes les interprétations sans en fermer aucune. Bien entendu, le couple habitait chez les parents du garçon, tous deux, malgré leur relative verdeur, à la retraite, terme lui aussi très vague englobant la fraction de la population non occupée dans la fonction publique. A rebours de nos héros firstislandais et santacruzistes, Robert et Simone n'éprouvaient nulle attirance pour l'inconnu et n'envisageaient qu'une seule navigation, celle qui les déposerait en douceur sur les rivages de la retraite. Il advint toutefois que le père de Robert tenait en réserve une certaine idée pour son fils: enrayer le déclin qui, irrémédiablement, refermait ses griffes sur la Douce Rance, en découvrant de nouvelles terres....A cette fin, il fit construire une élégante goélette dont il fit cadeau à son fils, l'encourageant dans une harangue vibrante à sillonner les mers afin qu'ayant trouvé un hâvre à leur mesure, lui et sa compagne pussent repartir du bon pied et, qui savait, faire oeuvre civilisatrice si d'aventure quelque peuplade aux moeurs indubitablement primitives y avaient élu domicile avant eux. Qu'ils s'ouvrissent au monde, que diable! Robert, impressionné par la conviction que mit son père dans son discours, accepta, sans grand enthousiasme, il est vrai, mais il n'avait pas appris à dire non. Simone, quant à elle, fut séduite par le côté « ouverture au monde » de l'affaire. Ça ne voulait pas dire grand chose, mais ça sonnait fichtrement bien. Le départ fut toutefois retardé par des problèmes administratifs de dernière minute: tout le matériel de sécurité règlementaire ( entre autres, une mongolfière, une forge portative et un éléphant de brume) n'avait pas été embarqué, en outre, les toilettes ne fermaient pas de l'intérieur et pour l'administration, tout ce qui n'était pas à l'intérieur était à l'extérieur, ce qui aurait impliqué un autre ministère, qui, hélas, n'était pas compétent en matière de navigation ultramarine. Mais grâce à la bonne volonté des uns et des autres, les choses furent règlées en un temps dont la brièveté suscita l'admiration de plus d'un. Après cinq petites années d'attente, la goélette baptisée « Vers le néant », appareilla toutes voiles dehors, cap à l'ouest. Après plusieurs semaines de navigation, Robert aperçu une bande de terre longue et étroite bordée de plages aux reflets dorés. Il baptisa l'île la  « Frite Occidentale »  en hommage à l'un des mets les plus fréquemment dégusté en « Douce Rance ». A peine eurent-ils débarqué sur la plage, déserte quelques instants auparavant, qu'ils furent entourés d'une bande de naturels vociférants et, on ne s'en étonnera point, entièrement nus. Outre les caractéristiques précedemment mentionnées, les habitants de la « Frite Occidentale » présentaient la particularité d'être, des pieds à la tête, entièrement noirs, sans qu'aucun artifice ne semblât avoir été utilisé dans l'obtention de cette noirceur qui était telle, qu'au premier regard la nudité des indigènes n'apparaissait point à l'oeil nu des visiteurs et qu'il y fallut mettre un deuxième, puis, un troisième regard même, dans le cas de Simone, avant que la nudité des indigènes, un instant masquée par leur noirceur pût apparaître en sa totalité.

Robert dit...Hum...tandis que Simone s'écriait....Oh, ils sont trop choux...

A présent les naturels formaient une ronde autour du couple tout en chantant et en frappant le sol des pieds. De temps en temps, ils s'interrompaient pour éclater de rire en se roulant sur le sable tout en se montrant du doigt les nouveaux venus. Puis ils formaient à nouveau cercle autour d'eux, les mains posées sur les épaules de celui qui les précédait et entonnant un chant, guerrier, à n'en point douter, ils reprenaient leur ronde en tortillant de la croupe. Insensiblement d'abord, irrésistiblement par la suite, le couple sentit monter en lui une force qui semblait vouloir prendre possession de leur corps.Cela fut d'abord un balancement saccadé, puis, des secousses gagnant en amplitude et en fréquence au point que, oubliant toute retenue, Simone se dépouilla de ses jupons, ce qui prit un certain temps. Robert fit de même, mais beaucoup plus rapidement, avec ses braies et tout deux, indubitablement possédés du démon, joignirent la folle sarabande où les naturels leur firent une place sans leur montrer la moindre hostilité.

Robert et Simone passèrent les mois suivants dans le village que les naturels avaient établi à l'intérieur de terres. Ils ne manquaient trop de rien sans jamais rien avoir en trop. A la vérité, sans leurs nouveaux amis ils seraient mort de faim. Dans ces conditions, se rappelant le discours du père, Robert se demanda quelle oeuvre civilisatrice pourrait bien être la sienne. De leur côté, les indigènes, après s'être appropriés le contenu des cales de la goélette, paradaient, les femmes en robes à crinolines et les hommes en chemises à jabots, la tête couverte de chapeaux à plumes, tandis que les deux étrangers avaient définitivement adopté la nudité la plus absolue dans leur quotidien. Un jour, le chef du village s'étant pris d'une sorte d'affection amusée pour les deux dulcirançais, il fit venir Robert dans sa case. Ce dernier, doué pour les langues, bien qu'il n'eût jamais à parler que la sienne, maîtrisait parfaitement l'idiome des frités occidentaux. Le chef s'adressa donc à lui en ces termes...Bon, les conneries ça suffit. Il va falloir nous civiliser maintenant...N'ayant jamais su faire grand chose de ses dix doigts, Robert se trouva bien dépourvu devant la demande du chef. Il réfléchit longuement, réfléxion qui porta ses fruits, puisqu'il répondit...Je sais ce que je vais faire, je vais vous administrer! Vous serez tous fonctionnaires...Le chef cracha sur le sol de terre battue un long jet de salive...Fonctionnaire? Mouais ça me branche assez....Puis gesticulant vers le bas ventre du jeune homme....Va falloir que vous me couvriez tout ça, toi et ta femme. Maintenant qu'on est civilisés, ça la fout mal de se balader à poil....Après s'être vêtu, Robert fit construire une grande case de plusieurs étages, barrée d'un panneau annonçant « Administration générale de la Frite Occidentale », dans laquelle chaque frité occidental, homme ou femme, put avoir son bureau. Grâce à son savoir faire, l'île fut désormais remarquablement administrée. Simone, de son côté, ouvrit une école où tout un chacun put apprendre à lire et à écrire et surtout, à se convaincre, qu'il existait, au-delà des mers, une île où se trouvait leur mère patrie à tous. Civiliser les indigènes de l'île s'avéra une tâche beaucoup plus simple que tout ce que Robert et Simone avaient pu imaginer. Bientôt, à l'instar de leur administrateur, ils parlèrent le langage de la raison: congés, repos hebdomadaire, retraite.

Survint alors une famine comme les frités occidentaux n'en avait encore jamais connue. Grâce à Robert, la famine fut gérée de main de maître: on prit tous les décrets et contre-décrets qui s'imposaient. On instaura un rationnement sévère, d'autant plus sévère qu'il n'y avait plus rien à manger et donc plus rien à rationner car, tous les frités étant devenus fonctionnaires, plus personne ne travaillait aux champs ou n'allait à la pêche. Soucieux de ne pas revenir sur les acquis de ses administrés, Robert envoya une supplique à son père, comment, peu importe, ceci est un conte, supplique où il ne réclamait pas la venue de cousins ou de neveux, il avait déjà bien assez d'administrés, mais l'envoi, en grande urgence, de vivres en quantité. Le père, heureux de voir son fils s'impliquer, dans quoi, il s'en foutait, pourvu qu'il s'impliquât, le père fit donc diligence et envoya par retour du courrier quelques tonnes de spécialités dulcirançaises, qui, une fois consommées, achevèrent définitivement de civiliser les frités occidentaux. Il s'engageait, en outre, à fournir régulièrement l'île en toutes choses nécessaires à sa survie. Vingt années s'écoulèrent ainsi dans une langoureuse somnolence, sans qu'on pût imaginer un seul instant que les choses pussent changer ni en bien, ni en mal. Et puis tout s'arrêta. Sans explications, ni clauses de style, Robert fut rappelé par son père en sa lointaine patrie sur un ton qui n'admettait aucune réplique. Ce fut avec des sentiments mêlés que les anciens administrés regardèrent s'éloigner la goélette qui emportait pour toujours l'ex-administrateur, son épouse et ses dix enfants. Tout cela était si brutal. Ils éprouvèrent bien une pointe de regret. Ils avaient fini par s'attacher à ces drôles de blancs, mais dans l'ensemble, ils étaient plutôt satisfaits de se retrouver entre eux. Mais jamais les choses ne reprirent leur cours normal. Après l'interruption des envois de vivres, il fallut bien se remettre à la culture et à la pêche, mais le coeur n'y était plus. On avait perdu la main, les terrains laissés en friche étaient retournés à l'état sauvage, jusqu'aux poissons qui semblaient s'être éloignés de l'île. Le chef ,devenu bien vieux, s'était adjugé le bureau de l'ex-administrateur. Les locaux tombaient en ruine. Que faire? Si cela continuait, ils allaient tous y passer. Un jour, tout en fouillant dans un tiroir pour voir s'il ne restait pas un peu de tabac à chiquer, le chef tomba sur une carte marine où figurait la « Douce Rance ». Il fit venir son adjoint et lui montra la carte....Tu te rappelles de ce que nous répétait sans cesse la petite blanche en parlant de son île?...Le bras droit réfléchit un moment...Les congés payés?...Non....Primes de panier?....Non, non, tu n'y es pas du tout. C'était un truc vraiment énorme. Allez, cherche bien....Désolé, chef, je ne vois pas....La MERE PATRIE! Notre mère à tous, ça ne te rappelle rien?...Ah, mais bon sang, c'est bien sûr! La mère patrie, c'est vite dit! La mère partie, ouais!...Ravi de son bon mot, l'adjoint éclata d'un rire tonitruant sous le regard glacé du chef qui n'était pas d'humeur à supporter son l'humour à deux bananes...Bon, c'est fini, oui? Dis-moi plutôt si tu serais capable de nous construire un grand bâteau?...

Et ce fut la décolonisation. 

23 avril 2009

Les naufragés de la pampa

 

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La croisière sur le « Terra Australis » me laissa un goût d'inachevé, de frustration profonde. Je touchai du doigt, en ce bout du monde battu par les vents, sans pouvoir m'y arrêter, des paysages d'une beauté bouleversante et d'une cruauté parfaite. J'aurais voulu être plus vieux d'une centaine d'années, quand débuta réellement l'aventure de la colonisation de ces parages inhospitaliers. Anglais, écossais, allemands, serbes, français même, il vinrent par milliers entassés dans les câles de vapeurs poussifs dans l'espoir d'une vie meilleure et ne trouvèrent souvent que le froid, la neige, la solitude, la mort parfois, la peur toujours, perdus, seuls, au milieu d'estancias demesurées, mais tout était demesuré dans ce pays, n'ayant pour seuls compagnons que leur cheval et quelques milliers de moutons dont la laine d'une qualité exceptionnelle viendrait vêtir la bourgeoisie émergeante d'une Europe en pleine mutation.


J'ai toujours aimé la nature, pas la nature domestiquée des écolos-bobos, celle qu'on a mise en cage, non, celle-là je la laisse aux citadins. Je parle de la nature telle qu'elle existe depuis le commencement des temps, celle qui nous fait dire, il y a mille ans, dix mille ans, cent mille ans, les choses devaient être telles que je les vois aujourd'hui et dans dix mille ans, rien n'aura changé. Ils ne sont pas si nombreux dans le monde, les endroits qui nous inspirent pareille réflexion. Les terres bordant la partie occidentale du détroit de Magellan et celles jouxtant le canal de Beagle en font partie, là où la cordillère des Andes vient mourir, là où se rencontrent les deux grands océans. Pas de routes, pas de ports, pas d'aéroports. Les rares tentatives faites par l'homme pour y établir une présence permanente furent vouées à l'échec. Qu'y ferait-on de toute façon? Il n'y a que des forêts impénétrables, du roc et des glaciers. La vision de ces mers de glace se disloquant avec fracas dans une autre mer faite d'eau cette fois, faisait se taire jusqu'aux intarissables brésiliens, quand, laissant le « Terra Australis » à distance respectueuse, nous quittions le bord pour embarquer sur des Zodiac afin d'approcher, au fond d'un seno (sortes de fjords), ces ventisqueros (glaciers) en pleine débâcle. Un bloc de glace se décrochait, puis un autre et un autre encore, engendrant de petits raz-de-marée, sur lesquels les marins, poussant les moteurs à fond, nous faisaient surfer avec un plaisir évident. Dans mon enthousiasme (indétectable, cela va de soi), j'allais jusqu'à pardonner à mes compagnons de voyage leur superficialité mondaine, quand, émus par ce spectacle, je voyais se peindre sur leurs visages une joie enfantine mêlée de terreur. Le reste du temps, profitant d'une météo jugée exceptionnelle pour la saison, je le passais accoudé au bastingage, transpercé par un froid qui m'engourdissait les sens, occupé à m'imprégner de ces paysages qui défilaient lentement, conscient que jamais je ne les reverrais, il est des expériences qui ne gagnent pas à être répétées.


L'escale à Ushuaia, cet ancien centre pénitencier, fut pour moi l'occasion de vérifier une fois de plus que l'homme se montre d'autant moins capable de ne pas souiller son environnement que celui-ci l'écrase de tout le poids de sa beauté. Évidemment, mes compagnons de voyage ne partageaient pas mon point de vue: après trois jours de sevrage urbain, ils se jetèrent avec enthousiasme dans les rues de cette ville sans charme autre que celui d'être la municipalité la plus australe au monde, Puerto-Williams, légèrement plus sudiste, n'étant pas à proprement parler une ville mais une grande base militaire chilienne. Il y avait aussi les boutiques « duty free ». Je n'ai jamais compris la frénésie qui s'empare de l'acheteur à la simple vue de ce label, mais ai souvent constaté qu'en dehors de quelques produits d'appel, les prix pratiqués dans ces magasins étaient identiques, voire supérieurs, à ceux pratiqués par le commerce normalement taxé.

Un incident amusant vint toutefois émailler cette journée passée dans la ville fétiche de Nicolas Hulot. On embarqua les volontaires dans un bus afin qu'ils eussent une vague idée de la nature fuégienne et surtout dans le but de leur faire visiter un élevage de Saint-Bernard où une collation typiquement argentine devait leur être servie. Le bus, plus tout jeune, était conduit par un argentin au verbe haut pour ne pas dire fort en gueule, la cinquantaine argentée, le cheveu gominé, le teint couperosé. Avant de démarrer son bus, il se présenta, Jusepe, meilleur conducteur de l'hémisphère Sud, poète, écrivain, conteur, chanteur, joueur de bandonéon, danseur de tango, séducteur et surtout patriote indéfectible, à lui tout seul il se faisait fort de reconquérir las Malvinas qui, comme nous le rappelaient des panneaux disposés tous les cent mètres, étaient incontestablement argentinas. Mais avant de nous immerger dans la pampa, il voulait savoir s'il y avait des français dans le groupe. Les brésiliens me dénoncèrent avec délectation. Jusepe parut déçu...Comment! Un seul français? Et comment s'appelle ce français? Como? Plus fort! Ah Esteban! Mais ce n'est pas un prénom français, ça. Je peux donc le laisser libre....Il exhiba alors une corde soigneusement lovée à un public ravi et tout acquis...Parce que les français, d'habitude je les attache!...Suivi ensuite une longue tirade sur l'abomination que représentaient les français en voyage, indisciplinés, jamais contents, toujours en retard, pingres, ah los norteamericanos ou los alemanes ça oui, c'était de bon clients. ....Et les brésiliens?....se récrièrent en choeur mes compagnons de voyage. Jusepe évalua d' un coup d'oeil le contenu de son bus et vit de quel côté soufflait le vent...Heu, les brésiliens? Bien, très bien...


Après deux heures de route, nous atteignîmes une pampa gorgée d'eau située sur une sorte de plateau. Voulant nous faire profiter de la vue, Jusepe arrêta son bus et fit débarquer les passagers qui le souhaitaient. Quelques personnes âgées choisissant de rester à bord, le chauffeur laissa donc tourner le moteur pour assurer le fonctionnement du chauffage. Nous grâvîmes sous la pluie une petite éminence d'où nous ne vîmes pas grand chose d'autre que ce que nous voyions depuis plusieurs heures déjà, des nuages. Cela ne découragea nullement le sémillant chauffeur qui, écartant les bras, entonna d'une voix de stentor une chanson larmoyante, dont les paroles furent emportées par le vent. Puis, venu de la route, il y eut un bruit étrange, une sorte de long pet déchirant. Tandis que le ténor continuait à défier les éléments, assourdi par le son de sa voix, nous vîmes clairement, comme dans une sorte de cauchemar, le bus garé au sommet d'une légère côte se mettre à bouger, lentement d'abord, puis, gagnant progressivement de la vitesse, dévaler à reculons la pente. Quelques clameurs désolées s'échappant de l'intérieur du véhicule donnèrent à la scène une dimension dantesque. Laissant l'autre imbécile s'époumonner dans la pluie et le vent, nous nous lançâmes tous à la poursuite du bus fou. C'est que certains y avaient laissés leurs vieux parents et d'autres leur matériel photographique beaucoup plus récent. Évidemment, c'était absurde, mais nous ne pouvions rester là, les bras croisés, tandis qu'une poignée de vieillards se voyaient confrontés à un destin funeste. Relativisons. La pente était douce, la route, déserte et droite, bordée d'une pampa spongieuse. Pas de précipice en vue. Tandis que nous courions sur la route à la poursuite du bus en un groupe de moins en moins compact du fait du lâchage des moins valides, de brêves embardées du véhicule nous firent comprendre qu'un intrépide vieillard tentait de s'en rendre maître et que les freins ne fonctionnaient plus, sinon il s'en serait servi. Le grincement caractéristique d'une vitesse qu'on essayait de passer en force nous conforta dans cette inquiétante certitude. Finalement, le conducteur improvisé eut la bonne idée de quitter la route pour pénétrer, toujours en marche arrière, dans la pampa où le pasto coiron (herbe épaisse) et l'irrégularité du terrain freinèrent le bus qui finit par s'arrêter au bout d'une centaine de mètres sans dommages apparents ni pour les passagers ni pour la machine. Quand nous arrivâmes, passablement essoufflés, à la hauteur du bus, Herb, un octogénaire américain du Minnesota, trônait sur le siège du conducteur, entouré d'une demi-douzaine de groupies brésiliennes du troisième âge, certaines remerciant le Seigneur agenouillées à ses pieds, ceux d'Herb pas ceux du Seigneur, bien que l'état de confusion extrême dans lequel se trouvait ces dames larmoyantes eût pu engendrer dans leur esprit troublé une provisoire inversion des hiérarchies, d'autres s'étaient emparées des mains aux veines saillantes de leur sauveteur et les baisaient avec ferveur. Je réalisai alors deux choses: pour six dames d'un âge certain encore en vie, ne subsistait qu'un seul mâle du même âge et une fois franchie une certaine limite dans l'échelle du temps, on ne pouvait plus parler de peur de la mort mais de terreur absolue de la mort. C'est ainsi que nous ne vîmes jamais l'élevage de Saint-Bernard et que nous ne goûtâmes pas aux joies d'un repas typiquement argentin. Ce fut l'estomac vide que nous regagnâmes le « Terra Australis », après bien des heures passées à attendre un bus de secours alerté par radio, heures durant lesquelles une sorte de fraternité s'instaura entre les naufragés de la pampa, transcendant les nationalités, les langues, les générations, pas les races, quand même, nous étions tous outrancièrement blancs, ni les barrières sociales, nous étions tous passablement riches. Toutefois, cette brêve fraternité ne résista pas à l'apartheid qui s'était instauré, depuis le départ, dans la salle à manger du « Terra Australis ». 

 

19 avril 2009

Terra Australis

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Le Terra Australis n'était pas à proprement parler un paquebot, mais un promène couillons fluvial reconverti en promène couillons austral. D'une soixantaine de mètres de long, il accueillait une centaine de passagers. Au printemps et en été, il proposait des croisières en Terre de Feu. L'hiver, il officiait sur le Rio de la Plata séparant l'Argentine de l'Uruguay. La croisière que j'avais hâtivement achetée à La Serena et qui, aux dires de la propriétaire de l'agence de voyage, devait m'exposer à des « sensaciones inolvidables », de toute façon tout plutôt que le désert, cette croisière devait me mener de Punta Arenas à Ushuaia et Puerto Williams en passant par le détroit de Magellan et le canal de Beagle pour me ramener par la même route, au bout d'une semaine, à mon point de départ , ce qui était passablement stupide mais je n'avais rien trouvé d'autre pour tuer le temps et dépenser mon argent. La patronne de l'agence me confia que cette croisière avait des connotations scientifiques sans que je susse très bien ce qu'elle voulait dire par là.

Ce matin là, à l'hôtel « los navigantes », je m'éveillai d'un sommeil rempli de crabes géants avec ce sentiment fait de crainte et d' expectative qui était le mien avant d'aborder une nouvelle année scolaire, dans ma lointaine enfance. Si j'avais bien fait la moitié du tour du globe sur mon petit voilier d'une dizaine de mètres, persistant dans la voie maritime une fois arrivé en Polynésie en armant un thonier à peine plus grand, je dois avouer que je n'avais encore jamais fait de croisière sur un vrai bâteau. A mon arrivée aux Marquises, j'avais bien emprunté une de ces goelettes (un cargo en fait) reliant le lointain archipel à Tahiti, mais les quatre jours passés sur le pont avec les autres passagers, exposé aux embruns, au soleil et à la pluie, m'alimentant de riz et de poisson dévorés avec les doigts dans une gamelle en fer blanc, ces quatre jours, dis-je, ne m'avaient pas vraiment laissé un arrière goût de croisière. De fait, ils ne me changèrent que fort peu de mon ordinaire de marin. Ce fut donc habité d'une certaine exaltation, invisible à l'oeil nu et même à l'oeil habillé, que je me présentai très en avance dans l'humble local servant de terminal au « Terra Australis » dont je devinai la silhouette un peu pataude, plus loin, sur les quais. Une jeune fille en uniforme m'accueillit très courtoisement et me délesta de mon passeport tout en me tendant une chemise frappée aux armes de la compagnie remplie d'une foultitude de documents....Quand, vous aurez un moment don...elle consulta mon passeport....don Esteban. Rien ne presse....Ah, j'étais rétabli dans mes titres et prérogatives, tout allait bien. J 'attendis donc devant le comptoir, un sourire idiot aux lèvres, qu'elle me rendît mon passeport. Mais après l'avoir brièvement consulté, elle avait rayé mon nom sur une liste, puis l'avait mis dans une mallette qu'elle avait refermé en brouillant la combinaison. Un doute horrible s'insinua dans mon esprit quand elle me dit....Vous pouvez aller vous asseoir dans la cafétéria, Don Esteban, on va venir prendre votre commande. Dès cet instant, todo es incluido (tout est compris).... Oui, mais moi je ne comprenais toujours pas...Heu et mon passeport, vous ne me le rendez pas?...Elle me regarda avec indulgence....Claro que si, mais à la fin de la croisière. On procède ainsi avec tous les passagers. C'est pour vous simplifier les formalités d'entrée et de sortie lors de nos escales en Argentine. . N'ayez crainte, nous sommes au Chili pas au Pérou...Oui, oui je connaissais la chanson. Mais de là à laisser le précieux document en des mains inconnues. L'armateur craignait-il que nous désertions au cours de la croisière? Serions nous enchainés en fond de câle, nourris de carcasses de centolla? Il faut savoir qu'à l' étranger nous n'existons que tant que nous possédons un passeport. Une fois celui-ci disparu, que ce soit du fait d'un vol ou d'une perte, nous cessons tout simplement d'appartenir à l'espèce humaine. Pfuit. Y a plus. Inutile d'aller pleurnicher au consulat ou à l'ambassade, puisque la première chose que le fonctionnaire zélé, en général un attaché de quelque chose, nous demandera pour prouver notre citoyenneté au-delà de tout doute raisonnable, sera justement le document que l'on vient de nous voler ou que nous venons d'égarer. Il ne restera plus alors au malheureux sans-papier qu'à se faire sepuku, de préférence sur le lieu même de la négation identitaire, avec son couteau suisse qui jamais ne le quitte, prenant grand soin de répandre la plus grande quantité de tripaille sur le bureau et les documents de l'attaché qui, fort embarrassé de ce fâcheux contre-temps, verra sa journée ruinée.

D'un naturel discipliné, j'obtempérai donc, non sans m'être retourné à plusieurs reprises, nourrissant le fol espoir que l'employée allait me rendre le précieux document, me sentant plus nu qu'un ver, pour autant qu'un ver puisse ressentir une nudité quelconque. Mais à chaque retournement elle me dispensait le sourire énigmatique d'un sphinx encore pourvu de narines. Les premiers passagers commençaient à arriver en petits groupes ou en couples, jamais individuellement. Ils avaient en commun le fait d'être brésiliens et de s'esclaffer à chacune de leur parole comme si le fait de constater qu'il s'était remis à pleuvoir ou qu'il était une heure de l'après-midi renfermait une vérité d'une drôlerie incommensurable. Les tables de la cafétéria étant en nombre réduit, un couple me demanda s'il pouvait prendre place à la mienne, je fus un instant tenté de répondre non, juste pour voir si cela mettrait un terme à cette agaçante bonne humeur, mais bien évidemment je répondis, por supuesto. Tout en s'asseyant, ils me tendirent la main...Joao hahahaha. Rosalinda hahahaha....Je broyai donc leur dextre, histoire qu'ils n'aient plus envie de renouveler l'expérience, je n'aime pas toucher les gens. Evidemment mon sens du partage n'alla pas jusqu'à partager leur hilarité. Je leur lançai un regard glacial en grognant, Esteban, mucho gusto, avant de retourner à la lecture de « Golfo de penas » de Francisco Coloane, dont les personnages n'étaient pas précisement des marrants. Un instant déconcertés, mes brésiliens choisirent de m'ignorer en me tournant le dos pour aller mêler leurs éclats de rire stridents à ceux de leurs concitoyens. Peu après, il y eut une sorte de commotion provoquée par l'arrivée d'un groupe d'une dizaine de personnes composé d'un vieillard accompagné de jeunes gens des deux sexes tous revêtus de ponchos et de bonnets péruviens. On aurait dit une secte. Après avoir lancé un regard circulaire sur la cafétéria remplie de brésiliens hilares, le patriarche lança à ses disciples...We are in the wrong place, let's wait outside....Le petit groupe ressortit donc pour attendre sous la pluie. Le vacarme devenant infernal dans la cafétéria, on aurait dit une cage remplie de singes hurleurs, je décidai d'aller prendre l'air à mon tour. Les membres de la secte étaient disséminés sur le quai, chacun arborant sur le visage l'expression abattue de celui qui participe à une veillée mortuaire. Entre les jouisseurs et les pénitents, la croisière s'annonçait amusante. J'appris plus-tard que le gourou était un professeur de lettres américain accompagné de quelques élèves méritants partis à la recherche des derniers indiens Onas, noble quête s'il en fût, mais pourquoi précisément sur le « Terra Australis »?

 

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15 avril 2009

Où l'on ne refait pas le monde

 

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J'aurais voulu dîner sur le port, dans une de ces auberges fréquentées par les marins, pleine de papas fritas et de drâmes, mais la pluie me surprit et je courus me réfugier à mon hôtel, le seul endroit dont je connusse avec certitude la direction. Passant devant le concierge en coup de vent, je fis irruption dans la salle de restaurant (quand j'ai faim, j'ai faim), vide à cette heure et à toutes les autres, supposai-je. Une dizaine de tables étaient mises, quel optimisme, je choisis donc celle qui jouxtait un joli poêle à bois par la porte vitrée duquel je voyais danser d'espiègles flammes jaunes qui me réchauffèrent les yeux plus que le corps. Dehors, le vent qui jusque là sifflait se mit à produire un bruit semblable à celui d'un train lancé à pleine vitesse sur des rails. Je n'entendis donc pas le concierge s'approcher de moi et ne me rendis compte de sa présence que lorsqu'il me tendit une chemise cartonnée dans laquelle se trouvait une carte dont le contenu n'avait pas du varier durant les cent dernières années. Malgré moi, je sursautai. Même debout, le concierge semblait encore assis. Une atrophie du bassin et des jambes sans doute. Je sélectionnai une centolla (crabe d'un mètre d'envergure) à la mayonnaise et des chuletas de cerdo (côtelettes de porc). Ce fut le camarero simplet qui me servit. Pour l'occasion, il avait endossé une veste bordeaux élimée et me gratifiait à chacun de ses passages d'un éclat de rire dément. Enfin, il ne renversa rien sur moi, c'était déjà ça. La centolla était bonne, par contre les chuletas étaient dures et sèches au point qu'en attaquant l'une je dérapai avec mon couteau et envoyai l'autre valser au pied d'un oranger en pot d'une vigueur tout à fait surprenante. Je jetai un coup d'oeil du côté des cuisines. Personne.Communiquant avec la réception, la porte vitrée dont les doubles battants se croisaient en émettant un couinement désagréable, scouitch-scouitch, restait elle aussi obstinément fermée. Je me levai, fis quelques pas et ramassai la chose cartonneuse. On aurait pu tuer quelqu'un avec ces chuletas. Comme j'allais regagner ma place, j'entendis le couinement délateur et vis la porte s'ouvrir sur un curé en soutane. D'un geste prompt mais néanmoins précis, j'enfournai la chuleta dans la poche droite de mon tout nouveau pantalon « grand froid », une chose assez disgracieuse, large, confectionnée en un matériau indéterminé à la texture rêche. Je feignis m'âbimer dans la contemplation d e l'oranger. En passant à côté de moi, l'homme d'Eglise me salua courtoisement, salut auquel je répondis de la même manière tout en priant le ciel qu'il ne lui vînt point à l'esprit de me serrer la main que j'avais fort poisseuse, car si la chuleta était sèche ce n'était pas faute de l'avoir enduite d'une épaisse couche de sauce brunâtre. La côtelette était restée imperméable à toute forme de cuisson, voilà tout. Le padre alla s'installer à la table voisine de la mienne. D'une démarche légèrement compassée, produit du contact entre l'os de la chuleta et ma cuise droite, je regagnai ma table, juste à temps pour voir « l'homme qui marchait assis » faire irruption avec la carte....Ah padre! Je suis désolé. Pas d'almejas a la parmesana ce soir....Oh!...Oui, je n'ai pas eu le temps d'aller au marché, avec tous ces clients, vous savez ce que c'est...Non, le padre n'avait pas l'air de savoir ou il s'en fichait, lui ce qu' il voulait c'était ses almejas a la parmesana (palourdes au fromage, trèèèèès bon). Il tripotait le menu d'un air furieux...Alors que me proposez-vous à la place, don Evaristo....Nous avons une excellente centolla...Oh la barbe, encore de la centolla...Mais elle est vraiment très fraîche...Se tournant vers moi, don Evaristo me lança un regard désespéré...Ce monsieur en a pris, demandez-lui...Je confirmai...Estupenda, la centolla...Don Evaristo me remercia d'un hauchement de tête...Ce monsieur est français...Puis, en me tapotant familièrement l'avant-bras, il me chuchota...Je vais vous mettre un peu d'Aznavour...Le padre lança avec résignation le menu sur la table...Ah, dans ce cas, si un français trouve votre centolla excellente, c'est qu'elle doit vraiment l'être. Et pour la suite?...Une fois de plus, le concierge se tourna vers moi ou plus exactement vers mon assiette...Ah, vous avez de la chance ce soir, padre, nous avons d'excellentes côtelettes de porc...Là c'était trop me demander. Profitant d'un moment d'inattention du concierge, je secouai frénétiquement la tête en signe de dénégation et pointai le pouce vers le bas. Finalement le padre prit une sôle meunière.Après tout, le Nouveau Testament parlait de pêche miraculeuse mais restait obstinément muet sur toute tentative de multiplication de côtelettes de porc.



Tandis que le concierge disparaissait dans la cuisine...Ah, dios mio, avec tous ces clients, je n'ai plus ma tête..., la complicité née entre entre le padre et moi du fait de cette tentative d'empoisonnement avortée, se mua en conversation, faite de platitudes dans un premier temps qui laissèrent bien vite place à des propos de fort bonne tenue. Avec ses cheveux poivre et sel coupés en brosse et son visage énergique taillé à la machette, le padre me rappelait furieusement le supérieur du petit séminaire où je passai huit longues années. C'était un homme sans concession avec le règlement et la discipline, mais, on me pardonnera le lieu commun, aussi juste que Salomon. Je conserve de ce séjour qui me fit passer des rivages de l'enfance à ceux de l'âge adulte, un mauvais souvenir même si je m'en souviens très bien. Jusqu'à l'adolescence mes camarades (que je n'aimais pas et qui me le rendaient bien) et moi, nous vécûmes dans un état de terreur permanente qui laissa place, vers la puberté, à un ennui sans nom. Oubliés de tous, nous avions l'impression d'être devenus invisibles et de vivre dans un monde parallèle. Pour les études, rien à dire, nous dépassions de cent coudées nos camarades du public. Aux examens passés en terra incognita (les lycées de la région), les examinateurs, hommes et femmes de gauche pourtant, ne cachaient pas leur plaisir de nous avoir en leurs murs. Selon la matière, nous discourrions en latin ou en allemand avec eux, alors même que nos condisciples du public ne savaient qu'ânonner quelques monstrueuses absurdités. Je me souviens qu'au BEPC (requiescat in pace), l'examinatrice de latin faillit avoir un orgasme alors que je scandai les premiers vers de l'Eneide, de mémoire, bien évidemment. Quant à être armé pour affronter le monde moderne qui n'avait, déjà, que faire de la culture, c'était une autre histoire. Je me demande d'ailleurs si toute ma vie passée à voyager dans d'étranges contrées, ne fut pas une manière, agréable certes, de fuir ce monde qui me répugne autant qu'il me fascine. Je n'ai jamais pu me départir, non plus, de ce goût pour l'austérité et l'abstinence en tous genres qu'on nous inculqua dès notre plus jeune âge. Jamais je ne fus réellement capable d'exprimer ma joie ou ma peine, ni même ma colère. Toute ma vie je ne serai qu'un pince sans rire cynique et froid.


Tout cela je l'expliquai au padre, tandis qu'avec sa dentition de carnassier il attaquait avec férocité les pattes du crustacé géant. Depuis que les portes du petit séminaire s'étaient refermées sur mon enfance après avoir fait de moi un bachelier, je n'avais plus eu aucun contact avec la religion. La vision d'un prêtre, surtout s'il porte soutane, me fait sourire, mais aussi, allez savoir pourquoi, me rassure. « ...Ein Marchen aus alten Zeiten... » comme dirait Heinrich. Et le padre avait l'air rassurant en diable. Pas cet aspect gourmé, rondouillard et rose du curé de caricature, mais tout au contraire, celui d'une âme forte qu'on imaginait le goupillon dans une main, le sabre dans l'autre, convertissant les foules paiennes d'une voix tonitruante dans un latin de cuisine où les r et les jotas s'entrechoquaient comme les pierres dans un fleuve en crue. Saisissant l'occasion de cette nuit fuégienne, entre vent et pluie, je lui posai cette question que jamais auparavant je n'avais osé poser à un homme d'Eglise, non parce qu'elle me tourmentait véritablement, mais juste par curiosité, un peu comme lorsqu'on demande à un écossais s'il porte un slip sous son kilt....Padre, croyez-vous en Dieu?...


Les bons pères du petit séminaire n'abordaient que rarement les questions de fond quand il s'agissait de religion , plus à l'aise dans la Rome ou la Grèce antiques que dans les arcanes de la gnose. Nous avions bien un cours de religion, mais il nous était délivré par un illuminé, dans le bon sens du terme, qui voyait Dieu partout, sous la moindre table ou chaise, dans l'air, l'eau, les petits oiseaux. En plein hiver, alors que lui-même ne portait qu'une lègère chemise grise et un pantalon de toile, mais pas de soutane, il nous faisait éteindre les radiateurs de la salle de classe et ouvrir grand les fenêtres tout en hurlant....Eveillez-vous à Dieu, enfants de peu de foi...En d'autres moments, il mimait avec délice la crucifixion, se contenant à grand peine au premier clou, gémissant fortement au second et se laissant aller franchement au troisième, le plus douloureux, en poussant un rugissement effroyable qui nous terrifiait. Comme on le voit, l'existence de Dieu n'était pas "questionable" dans une telle atmosphère.



Le padre m'avait écouté jusque là avec bienveillance, m'interrompant parfois pour me faire préciser l'un ou l'autre point de mon récit, riant souvent, un rire puissant, car si je ne ris pratiquement jamais, je fais parfois rire les autres, je ne sais pas pourquoi.

A l'énoncé de ma question, il ne dégaina aucun crucifix pour me le coller sous le nez en hurlant....Vade retro satanas...Non. Il eut tout juste l'air étonné. Choqué. Déçu. L'expression de son visage me disait clairement...Je te prenais pour un gentil homme. Alors pourquoi?....Il s'acharna un instant sur un morceau de patte récalcitrant, utilisant le manche de son couteau en guise de masse avant de finalement lâcher, comme à regret...Por supuesto que si... (evidemment, oui)...De mon côté, tout en dégustant mon « suspiro limeno » (une patisserie pleine de crème) qui avait, avec bonheur, remplacé les affreuses chuletas, je me sentis un peu frustré... Ah, c'est tout?...Je sentis l'autre s'échauffer...Vous espériez quoi? Que je vous réponde non? Un strip tease théologique de ma part? Des photos de Dieu et moi, bras dessus, bras dessous....Non, mais vous auriez au moins pu me dire que vous vous posiez tous les jours la question au saut de lit, c'est la réponse classique des curés de télénovelas...Le padre éclata de rire, puis, troussant sa soutane jusqu'à la ceinture, il extirpa d'une poche de son pantalon un mouchoir dans lequel il se moucha bruyamment. Toujours hilare, il pointa son index vers moi....Ah, vous m'avez bien eu! J'ai cru un instant que vous étiez sérieux....

En rentrant dans la chambre où règnait une douce température tropicale, apparemment le fou n'était pas aussi fou que ça, j'ouvris la fenêtre, vérifiai que personne ne passait dans la rue et jetai la chuleta naufragée aussi loin que je pus. Un chien errant et ils étaient nombreux, étonnemment bien nourris et familiers, saurait en faire bon usage.

 

 

 

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14 avril 2009

Crépuscule austral

 

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A peine les portes du 737 de la Lan Chile furent-elles ouvertes, que les quarantièmes s'y engouffrèrent en rugissant. L'hôtesse nous avait prévenus...Rafales à cent kilomètres heure, faites attention en quittant l'avion, tenez fermement vos chapeaux, les enfants et les personnes âgées.Après un vol de quatre heures sans histoires depuis Santiago, nous avions été pris dans des williwaws (rafales puissantes tombant des montagnes) peu avant d'attérrir, qui avaient projété l'appareil en tous sens, la routine si l'on se fiait au calme qu'affichaient les passagers. De manière étrange, les secousses ne cessèrent pas lorsque l'avion s'immobilisa devant les bâtiments vétustes de l'aéroport de Punta Arenas. A sa descente de l'appareil, une petite dame d'un certain âge fut hâppée par le vent. Elle perdit dans un premier temps son chapeau cloche, puis les rafales lui firent perdre pied et l'envoyèrent rouler sur la piste, ce que voyant un bagagiste accourut vent arrière, son blouson gonflé par les bourrasques, et réussit un fort bel arrêt du pied, les passagers se retenant à grand peine de pousser l'interminable GOOOOOOOOOOOOAL sud américain. Ayant réintégré dans nos rangs la dame passablement échevelée et déchapeautée, mais la pauvre chose mauve (le chapeau pas la dame) devait déjà flotter à la dérive dans le détroit de Magellan, nous nous serrâmes les uns contre les autres tels de manchots empereurs pris dans le blizzar et, d'une démarche incertaine, nous réussîmes à atteindre le terminal.


Le chauffeur de taxi, tout en me conduisant à mon hôtel, m'apprit que j'avais de la chance d'arriver par une si belle journée printanière, la semaine passée on avait enregistré des chutes de neige avec des vents de deux cents kilomètres à l'heure qui avaient obligé les autorités à fermer l'aéroport. Pourtant le ciel charriait d'énormes cumulonimbus dont la noirceur était très peu printanière. Comme pour confirmer mes appréhensions, une pluie horizontale se mit à tomber, oblitérant toute forme animale et minérale située à plus de dix mètres de nous, sans calmer pour autant les ardeurs printanières de mon chauffeur. Mon taxi était équipé d'un système que je n'avais jamais vu avant et que je ne vis plus jamais après. Il faut savoir qu'au Chili la vitesse est limitée à cent kilomètres sur tout le réseau routier, ce qui sur certaines portions de la ruta cinco est un véritable supplice. Contrairement à ce qui se passe dans le reste de l'Amérique latine, cette mesure est relativement respectée, sauf par mon chauffeur patagon. Sur ordre des autorités compétentes, on avait donc équipé son véhicule d'une alarme sonore puissante qui se déclenchait chaque fois qu'il dépassait la vitesse maximale autorisée. Il disposait alors de trente secondes pour ranger son taxi sur le bas côté de la route, lapse de temps au terme duquel le moteur était automatiquement coupé. La punition (el castigo), comme l'appelait mon chauffeur; durait dix minutes durant lesquelles il était impossible de redémarrer le moteur. Comme le bougre semblait avoir le vice chevillé au corps, nous mîmes un temps considérable pour franchir les dix kilomètres d'excellente route séparant l'aéroport de la ville, puisque nous fûmes punis à trois reprises. Je profitai de ces périodes de pénitence forcée pour parfaire mes connaissance de la région. En résumé, le mouton n'était plus ce qu'il avait été et lorsqu'il ne neigeait pas, il pleuvait. Sinon, avec un peu d'imagination, même beaucoup, je pouvais considérer que sous ces nuages aux formes diverses, derrière ces rideaux de pluie, se cachaient les plus beaux paysages au monde. La Polynésie commençait déjà à me manquer!


L'hôtel « Los Navegantes » où j'avais réservé une chambre pour mon unique nuit à Punta Arenas, fut, comment dire, un choc, pas nécessairement traumatisant, mais un choc quand même. Il était à lui tout seul un condensé de toutes mes expériences les plus calamiteuses en matière d'hôtellerie. D'abord, c'était un immeuble vétuste situé dans une rue fréquentée. Donc bruit. Le concierge qui m'accueillit avait du être conçu dans cet immeuble alors qu'il était encore en construction. Enkysté derrière un comptoir poussiéreux, il ne se leva pas à mon entrée mais se contenta de lever deux yeux fatigués par dessus les verres de ses lunettes dont la monture avait été raffistolée avec du chaterton vert...En que puedo ayudarle, JOVEN...(En quoi puis-je vous être utile, jeune homme). Pas caballero, ni même senor, mais joven. Jeune, j'ai toujours détesté que l'on m'appliquât ce qualificatif. Ca n'allait quand même pas recommencer alors que j'entrais dans ma quarante et unième année, car quand on a quarante ans, on entre dans sa quarante et unième année, c'est comme ça. En voyant mon passeport, il s'écria...Ah, francès..., ce qui a priori n'était pas d'une originalité bouleversante....Espere... (attendez). Il se tourna vers un vieux magnétophone où tournait une bande aux dimensions respectables qui diffusait un tango bandonéant au moyen d'un haut parleur qui avait du faire les belles heures de Woodstock et fit taire le duo argentin. Il fouilla ensuite dans un carton rempli de bandes, en choisit une et la posa sur le vénérable instrument tout en actionnant bruyamment un nombre impressionnant de manettes. Son faciès chafoin sillonné de rides aussi profondes que la fosse des Mariannes fut parcouru d'une ondulation que d'aucuns eussent qualifié de sourire mais auquel je trouvai une certaine ressemblance avec les plissements hercyniens de mon enfance studieuse. Aux premières notes venues du fond des âges, le concierge se mit à bouger frénétiquement ses bras, dirigeant une orchestre de revenants et d'une voix chevrotante accompagna Edith Piaf...No, rrrien dé rrrrien, yé né récrète rrrien....


Tout ça était à la fois beau et sinistre. Un poil ridicule aussi. J'eus envie de prendre mes jambes à mon cou, trouver un taxi normal dans lequel un cor de chasse ne sonnât point l'hallali à chaque excès de vitesse, prendre le premier avion, un second, puis un troisième et retourner dans mon île. Je me contentai de suivre le camarero, un jeune homme visiblement simple d'esprit qui répondait à chacune de mes questions en en répétant la fin avec un rire idiot. La chambre minuscule, au point qu'elle semblait avoir été construite autour du lit, était aussi froide que notre ministre de l'intérieur. Enjambant le lit, je tâtai l'unique radiateur, glacé. Normal, l'arrivée d'eau était fermée. J'essayai de manoeuvrer la molette, sans succès. Je me tournai donc vers le camarero...La calefaccion no funciona....Hé, hé, hé, no funciona....Hace mucho frio...Hé, hé, hé, si, mucho frio...Dans une ultime tentative de me faire comprendre, je mimai le froid en m'entourant le corps de mes bras tout en faisant...Brrrrrrrr....Mais l'autre se contenta de reproduire l'onomatopée en éclatant de rire. J'eus un peu honte. Je m'étais équipé dans un mall de Santiago et, outre une veste grand froid, portais une demi douzaine de chombas supperposées les unes sur les autres, ce qui me donnait l'impression de me mouvoir dans un scaphandre. Le camarero, en revanche, ne portait qu'une chemisette blanche en nylon surmontée d'un petit noeud papillon tout minable, sans avoir l'air d'éprouver le moindre frio. Il est vrai que nous étions au printemps. Je congédiai donc le camarero qui suivait chacun de mes mouvements avec un intérêt démesuré et aurait sans doute passé le reste de la journée à me singer si je ne l'avais gentiment poussé vers la porte. Le seul moment où il manifesta un profond désaccord, fut quand je lui tendis un billet de mille pesos pour le remercier de son absence de services. Il émit un nooooo sonore et terrifié.


Peu soucieux de finir congelé dans ma chambre, je sortis de l'hôtel en laissant la môme Piaf s'époumonner dans mon sillage et passai le reste de l'après-midi à faire semblant de m'intéresser à la ville. C'était une ville pleine de courants d'air où les différents endroits ne se distinguaient les uns des autres que par le froid plus ou moins intense qui y rêgnait. Attiré par les rivages du détroit de Magellan, j'y attendis l'heure du dîner, assis sur une plage de galets, occupé à regarder passer au loin les cargos baignés par la lumière de fin du monde de cet interminable crépuscule fuégien. Des phoques pêchaient à quelques encablures du bord en soufflant bruyamment chaque fois que leurs museaux moustachus crevaient la surface.Dès lors qu'on oubliait la ville et les façades grisâtres de ses immeubles, tout prenait un sens d'une infernale beauté.

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11 avril 2009

La ruta cinco

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Le surlendemain, j'étais à l'aéroport de La Florida. La veille, j'étais parti à la recherche d'Astrubal et de sa gare fantôme. En me dessinant ce plan maladroit au Moana Nui, un mois plus tôt, il ne devait pas être très convaincu du sérieux de mon engagement à venir le voir, à moins qu'il n'ait pas voulu que je fusse témoin de son quotidien chilien, la distance séparant le fantasme « astrubalien » de la réalité s'accroissant de jour en jour. Toujours est-il que ce plan, deux traits se coupant à angle droit surmontés de ces quelques mots, suivre la ruta cinco sur cinquante kilomètres vers le Nord, puis prendre la première à droite, faire vingt kilomètres, c'est là, ce plan ne menait nulle-part. Mes incertitudes géographiques furent aggravées par l'absence de toute carte routière. J'avais bien essayé d'en trouver à la « Feria del Libro » de Santiago, mais n'avais réussi qu'à mettre la main sur un guide très bien conçu en matière de textes, mais indigent au niveau des cartes. Tout juste s'il proposait quelques vagues croquis. Impossible de trouver l'équivalent de nos cartes Michelin. Je supposai qu'il s'agissait là d'un signe supplémentaire de la paranoïa chilienne. Le pays était entouré d'ennemis: les péruviens au Nord, les boliviens et les argentins à l'Est, jusqu'au Pacifique à l'ouest qui pouvait être considéré comme « medio subversivo ».C'est étrange cette manie typiquement chilienne de dire qu'un type est medio (à moitié) quelque chose quand on veut dire qu'il l'est tout à fait. C'est vrai que la guerre du Pacifique avait opposé le Chili au Pérou allié à la Bolivie....à la fin du dix-neuvième siècle. Depuis, le Chili continuait à être officiellement en état de guerre avec la Bolivie. Par contre, avec l'Argentine les choses avaient failli dégénérer à la fin des années septante. Les deux pays avaient été au bord de la guerre au sujet du « campo hielo sur » situé en Patagonie, que les argentins prétendaient accaparer et les chiliens garder. Finalement les choses s'étaient arrangées grâce au nonce apostolique et les généraux argentins, en mal d'épopée guerrière, se prirent la déculottée du siècle en s'attaquant aux Falklands. Durant ce conflit, Pinochet, homme à la rancune tenace, offrit gracieusement l'hospitalité de ses bases de la Terre de Feu aux forces de sa très gracieuse majesté menées par la pas très gracieuse mais très couillue dame de fer. . Quand le généralissime, vieux et gâteux au point d'aller vouloir se faire soigner dans un pays de l'union européenne, fut retenu en Angleterre, Margaret, à la retraite elle aussi, bravant l'opinion publique, n'hésita pas à venir lui apporter une boite de cookies en souvenir des services rendus. A ce sentiment de siège géographique ressenti par les chiliens, venait s'ajouter une sensation de siège psychologique. L'opinion mondiale bien pensante semblait ne pas pardonner aux chiliens la facilité avec laquelle ils avaient accepté la dictature militaire durant dix-sept longues années au cours desquelles ils auraient du avoir le bon goût de mourir par centaines de milliers en la combattant et surtout, il y avait ces quarante pour cent de voix favorables recueillies par le dictateur lors du référendum de 1989 (à peine moins que la Ségolène en 2007), score auquel un président démocratiquement élu n'aurait pas songé à aspirer après le même lapse de temps passé au pouvoir. Le fait que le pays ne soit pas sorti exsangue et ruiné de la dictature contribuait à accroître les aigreurs idéologiques d'une gauche mondiale en pleine déroute tant à l'Est qu'à l'Ouest. Enfin, à grandes causes petits effets, cela n'arrangeait pas mes affaires, chaque touriste étranger étant considéré comme un détracteur potentiel, il fallait donc le priver de tout point de repère et c'est ainsi que je me retrouvai dans ma voiture location, une caisse d'eau minérale sur le siège passager, à errer dans le désert sur la ruta cinco. Le compteur journalier marquait deux cents kilomètres parcourus depuis mon départ de la Serena, j'avais du laisser le dernier virage, à peine une légère inflexion de la route vers la gauche, à plus de cent kilomètres vers le Sud, ce qui me permettait de conclure que j'avais progressé de deux cents kilomètres vers le Nord, sans avoir été capable de découvrir l'introuvable « première à droite » promise par le plan d'Astrubal. A droite, il n'y avait que le désert, à gauche aussi d'ailleurs. Ce n'était pas un désert fait de dunes régulières au sable doré mais une succession de collines blanchâtres couvertes de pierres et par endroits de cactus cierges. Le désert m'a toujours déprimé, un peu comme les villes d'ailleurs. L'uniformité du trop plein ou du trop vide, je suppose. Ma première expérience désertique fut brêve, une ou deux heures à peine. En route pour le Sri Lanka, l'avion avait fait une escale technique à Dubai. A peine sorti de l'avion, je sombrai dans une dépression sans nom qui s'accrut quand nous fûmes à l'intérieur du terminal d'une blancheur éblouissante s'accordant tout à fait à la tenue des habitants de ce petit émirat. Je regrettai de ne pas avoir profité de l'aimable offre faite aux passagers de confession israélite de rester à bord de l'appareil. Il fallut quasiment me traîner à bord de l'avion quand les pleins eurent été complétés, mes jambes me refusant tout service. Une fois en l'air, le malaise disparut instantanément. J'avais alors vingt ans. Deux décénnies plus-tard, je sentis que le même malaise me gagnait.Des picotements sur tout le corps et une nausée sournoise. Je perdis rapidement de vue mon objectif, trouver la maudite gare, et me contentai de rouler droit devant moi, l'oeil rivé sur le ruban d'asphalte noir. Je dus m'arrêter une ou deux fois pour vomir au bord de la route. C'est alors que je les remarquai: de petites croix plantées dans le sable auxquelles on avait fixé des plaques d'immatriculation. Étranges ex-votos!

Arrivé à Copiapo, je fis demi-tour et repartis vers le Sud, le pied au plancher. Je passai l'après-midi dans une agence de voyage de la Serena, occupé à préparer la suite de mon voyage, n'ayant nulle envie de m'attarder en ces lieux. Quant à Astrubal, je l'aimais bien, mais il devait vraiment avoir un grain pour venir s'installer dans une gare au milieu du désert.

Dans mon enfance, j'avais vu à la télévision un film qui m'avait fort impressionné. Je ne me rappelle plus exactement de l'histoire, si ce n'est qu'un homme en poursuit un autre dans un désert, d'abord en voiture, puis à pied. Le poursuivant est en costume de ville, une mouchoir noué sur la tête. Il porte une ridicule valise remplie de bouteilles de coca, qu'il consomme au fur et à mesure de sa progression. Le poursuivi qui n'a ni mouchoir sur la tête, ni valise remplie de bouteilles de coca, voit son avance fondre tandis que la soif le dévore. Il finit pas s'effondrer, ploc. Le poursuivant le rejoint et se laisse tomber à ses côtés. L'autre ouvre un oeil en gémissant, à boiiiiiire! Son ennemi ouvre sa valise, mais elle est vide. Il commence donc à mourir lui aussi, ce qui en dit long sur les qualités désaltérantes du coca. Finalement, entre deux râles, poursuivi et poursuivant se réconcilient en se racontant leur vies pas drôles du tout et achèvent de mourir ensemble. C'est évidemment une histoire absurde, mais j'étais tout petit et ça m'avait impressionné qu'on puisse mourir de soif après avoir bu tout ce coca.

Le soir, alors que, psychologiquement deshydraté, j'éclusais coca sur coca, j'appris de la bouche du patron de la parillada argentina (je prends rapidement mes marques à l'étranger) la signification de ces étranges petites croix plantées le long de la route: on procédait de la sorte chaque fois qu'un accident mortel survenait sur la ruta cinco: une croix pour le défunt et sa plaque pour le véhicule accidenté, en général un camion. Mais comment pouvait-on se tuer sur une route aussi droite que déserte?...Justement, senor, c'est parce que la route est droite et déserte que les gens se tuent. Il s'endorment et ne se réveillent jamais. Je vous le dis, ce pays est foutu...

06 avril 2009

La chevauchée fantastique

 

 

Le séjour à La Serena fut étrange et frustrant. J'avais l'impression d'être précisément là où je ne voulais pas être. Pour commencer, l'aspect méditerranéen de la ville et son environnement désertique ne se mariaient que fort mal avec le froid humide qui sévissait une grande partie de la journée et de la nuit. Le jour il faisait froid et humide à cause de la brume et la nuit on gelait parce que le ciel était d'une limpidité exceptionnelle. Ça n'avait aucun sens, à un jet de bolas du tropique du capricorne. En outre, il était difficile de marcher dans la rue sans être abordé sous les prétextes les plus divers qui avaient tous en commun le fait qu'à un moment ou un autre il fallait verser une somme d'argent ou acheter quelque chose, ce qui revenait au même. Trouver un restaurant était facile. Réussir à y pénétrer intact était une autre paire de manche, on verra pourquoi.. Je suis un homme normal. A midi et le soir j'ai faim. C'est comme ça. Malgré la kitchenette équipant mon appartement, le premier soir, je cherchai un restaurant, n'ayant que peu de goût pour les ustensiles de cuisine et les courses alimentaires, les autres non plus d'ailleurs, je hais les magasins, ces amoncellements de marchandises me donnent la nausée. Par contre j'adore manger, d'autant plus que je puis le faire sans complexes, n'ayant jamais été affecté d'aucune forme de sur-poids.Vers dix heures du soir, je déambulais donc dans les rues animées de la station balnéaire, heure à laquelle on commence, au Chili, à songer à s'alimenter. Le concierge m'avait conseillé le restaurant d'un hôtel cinq étoiles tout proche, me suppliant d'éviter les parages du mercado (marché), où, certes, les restaurants abondaient, mais dont la fréquentation n'était pas à la hauteur de ce qu'un caballero, étranger de surcroît, pouvait espérer. Nul danger, on était au Chili, pas au Pérou, no faltaria mas, mais tout cela pouvait se révéler muy molesto (embêtant) et le concierge ne voulait surtout pas qu'on moleste l'un de ses rares clients. Je fis bien évidemment le contraire de ce que me conseillait l'aimable employé. Il ressemblait à Djian dont je n'ai jamais pu supporter le style. En approchant du marché, un bâtiment de deux étages où les bodegas et les « restauran » s'empilaient les uns sur les autres, je fus agrippé par la manche de ma chemise, une bonne grosse chemise de bûcheron à carreaux qui m'évitait d'avoir à mettre un pull, j'ai toujours détesté superposer les couches de vêtements, je fus donc agrippé par un garçon d'une quinzaine d'années qui me baragouina en mauvais anglais....Want to eat, come, very good, cheap...Bon, après tout, ça ou autre chose, je déteste dire non, il faut s'expliquer, argumenter, communiquer, ça finit toujours mal et je ne suis pas difficile. Je me laissai donc entraîner vers une gargote à la porte de laquelle m'attendait une commère aussi large que haute, alertée par les hurlements triomphants du gamin. J'eus toutefois un mouvement de recul en avisant sa chevelure grisonnante. Si sa cuisine était aussi grasse que ses cheveux, j'allais de nouveau avoir à visiter tous les « inodoros » de la région et c'était une expérience que je ne tenais pas à renouveler. Mais la comadre était déjà sur moi, me saisissant pas l'autre bras...Venga aqui, guapito, a comer mi sopita manirera...Ah non! Tout sauf la sopa marinera! Je me débattis donc avec la dernière énergie, aidé en cela par un autre muchacho surgi de je ne sais où qui, emprisonnant ma taille entre ses bras chenus, essaya de m'entraîner loin de ce lieu de perdition gastronomique...No vaya a comer la sopa de esa bruja, es pura mierda. Venga conmigo, senor... (N'allez pas manger la soupe de cette sorcière, c'est de la merde, venez avec moi). Ce que voyant, la patronne se mit a frapper la gamin numéro deux avec un torchon de cuisine d'une propreté douteuse. Surgit alors une comadre bis, copie conforme de la première qui se jeta dans la mêlée en glapissant tout en distribuant une grêle de coups à dextre et à siniestre dont je subis les dommages collatéraux. A la porte des autres gargotes, patronnes et rabatteurs faisaient chorus, encourageant l'un ou l'autre camp. J'aurais du écouter Djian: après tout un écrivain qui connaissait un tel succès tout en malmenant à ce point la langue, devait être un génie. En attendant, j'avais quatre personnes suspendues à mes basques et loin de me mettre en colère, je fus gagné par un irrépressible fou rire, qui connut son apogée quand la manche droite de ma chemise cèda, me permettant de me libérer un court instant avant de me retrouver aux prises avec un troisième rabatteur que je suivis avec d'autant plus de plaisir qu'il me parla de parilladas et de churascos (viandes grillées). Chemin faisant, je ne pus que m'extasier de la vigueur avec laquelle s'exprimaient les forces du marché en ce lieu: les Serena Boys valaient bien les Chicago boys. La « Parillada argentina » était un petit local envahi de fumée où, sur des tables aux nappes douteuses, s'accomplissait la crémation de viandes diverses posées sur de petits braséros manipulés par les clients. Le patron, un homme à la mine austère, disparaissant dans une tenue de maître d'hôtel trop grande, se contentait de faire le tour des tables, alimentant les braseros en combustible et les conversations en propos désabusés. Tandis qu'il ravivait les braises de mon braséro, il avisa ma chemise manchote et m'apprit qu'il venait du Sud et que « ese pais se va al carajo » (tout part en couilles dans ce pays) depuis que le généralissime avait laissé le pouvoir entre les mains de politiciens incompétents. Inlassablement, il accomplissait sa ronde et quand venait mon tour, il désignait mon bras droit dénudé à l'attention des autres clients et tout en ricanant éructait...Regardez, le Chili sans Pinochet c'est ça, une chemise dont on aurait arraché une manche. On finira comme les péruviens...Ça virait à l'obsession. Je songeai à arracher l'autre manche ce qui m'aurait conféré un look viril de camionneur, mais je craignis la signification politique que le patron n'allait pas manquer de donner à ce geste. Je fus tiré d'embarras par un homme qui apparut à mes côtés sans que je l'eusse vu entrer. C'était un indien, impressionnant avec son visage en lame de couteau et son grand nez busqué, très différent des indiens au type asiatique que j'avais connus jusque là au Panama ou au Costa-Rica. Avec son allure indubitablement européenne, j'avais fini par oublier que ce pays avait abrité l'empire inca, en d'autres temps. Cet indien n'était pas déguisé en indien, mais portait un polo et un « jean », comme n'importe quel jeune de son âge, mais était-il jeune ou vieux, je n'aurais su le dire, malgré tout, il me sembla revivre à quelques centaines d'années de distance, la rencontre entre Cortès et Tupac Amaru. Cette sensation d'intemporalité fut accentuée quand de son index il toucha mon épaule droite dénudée en esquissant un sourire énigmatique sans prononcer une parole. Était-il muet ou ne parlait-il pas castillan? Le fait est qu'il ne proféra jamais un son. Mais je n'étais pas Cortès et ce n'était pas Tupac. Il déposa sur une chaise son grand sac à dos et en sortit tout un assortiment de ponchos et de bonnets péruviens multicolores.

Tandis que je rentrais à mon hôtel enveloppé dans mon poncho aux couleurs fluorescentes, ce qui m'évita de traverser la petite ville en exhibant ma chemise dépareillée, je me sentis un peu ridicule mais au chaud, d'ailleurs, c'est à peine si je m'attirai quelques lazzis de la part de jeunes gens agglutinés sur les bancs de la plaza de armas, rien de méchant, à aucun moment je n'eus l'impression qu'ils pourraient me terminer à coups de battes de baseball. Je décidai de faire un détour par le bord de mer pour profiter un peu de ce fameux ciel si pur. Tandis que je marchais sur l'interminable plage où une houle puissante s'écrasait avec fracas en jetant des éclats phosphorescents, j'avançais la tête dans les étoiles, regrettant un court instant de ne pas être le professeur S***, l'oeil rivé à son télescope à trois mille mètre d'altitude. C'était vrai qu'il était beau ce ciel. Mais c'est à terre que me fut offert un spectacle étrange, au point qu'aujourd'hui encore je me demande si je ne l'ai pas rêvé. Cela commença par des cris lointains dont l'intensité peinait à franchir la barrière sur le Pacifique érigée par le puissant ressac. Puis il y eut le bruit caractéristique que produisent les sabots de chevaux lancés au galop. Il y en avait trente ou quarante qui passèrent en file indienne, semblant voler à quelques mètres de moi, tantôt sur le sable sec, tantôt dans l'eau en soulevant de grandes gerbes d'écume, là où la houle poussée par les puissants vents d'ouest venait mourir sur la grêve, tandis que leurs cavaliers les excitaient en donnant de la voix. Une voiture tournant sur le front de mer vint éclairer, un bref instant, cette cavalcade nocturne. C'est alors que je remarquai que les hommes qui chevauchaient, dans la nuit glaciale, ces fougueuses montures à cru, étaient tous entièrement nus.

04 avril 2009

Point fixe

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Je suis de retour. Voilà une des rares choses qui me plonge encore dans un état proche de l'extase. Ne pas oublier d'activer le son. Ah quelle musique....     http://www.youtube.com/watch?v=ITnUdg0ZM5o

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23 mars 2009

Interlude

Cette courte note pour dire que je ne publierai plus de posts durant une quinzaine de jours, en raison d'une mission en terre hostile. Si j'y survis, je reprendrai les publications avec enthousiasme...Pour aider mes lectrices à patienter, une jolie vue(une des rares photos que j'ai prise sans mettre les doigts devant l'objectif) sur le mont Puntiagudo situé aux portes de la Patagonie chilienne.

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22 mars 2009

La tête dans les étoiles

 

 

Partis de Santiago sous une chaleur tropicale, nous fûmes cueillis à La Serena par un froid humide, malgré un ciel sans nuages. Ça commençait mal. En principe, dans l 'hémisphère Sud, plus on monte vers le nord et plus il fait chaud. Je sais que cinq cents kilomètres n'auraient pas du faire une grande différence, mais cette différence, même minime, n'avait pas à s'éxercer dans le mauvais sens. Enfin, c'était le courant froid du Humboldt, qui, de la Terre de Feu au Pérou, plongeait les côtes dans un crachin perpétuel jusque vers la mi-journée. Quand, par malheur, il infléchissait son cours vers l'ouest, c'était encore pire, puisqu'il emportait avec lui l'unique ressource de bon nombre de riverains: le poisson. Un mauvais point songeai-je en enfilant ma « chomba » tandis que j'attendais mon sac au milieu des autres passagers agglutinés le long d'une planche en bois où les bagagistes déposaient valises et cartons, un à un, après que leurs propriétaires les eussent reconnus sur le chariot à bagages, non sans avoir au préalable vérifié que le numéro d'enregistrement figurant sur l'étiquette passée à la poignée correspondait bien au talon agrafé au billet, ce qui prenait une éternité. On avait l'impression d'être dans une criée aux poissons, chacun hurlant la description de son bien, la rouge, non la verte, oui la bleue. L'aéroport « La Florida » ressemblait à une hacienda de télénovela. Ce n'était pas laid d'ailleurs, juste surprenant, un peu comme si on avait attérri dans le jardin de quelque latifundiste qu'on s'attendait à voir, assis sur la véranda, siroter son pisco sauer servi par un peon en poncho. Évidemment, je fus le dernier à récupérer mes effets, la lutte au coude à coude en poussant des hurlements de pourceau n'étant pas précisément mon point fort. Et puis le temps était bien la dernière chose que je songeais à économiser. Quand je franchis la porte donnant accès à la zone publique de l'aéroport où ne se bousculait plus grand monde, puisque j'étais bon dernier, un jeune homme fondit sur moi, avec sur le visage l'expression désespérée de celui qui ne voit que l'herbe qui verdoie et la route qui poudroie depuis un bon moment déjà, et me demanda dans un anglais laborieux...Êtes-vous le professeur S****....C'était bien mon nom qu'il m'avait semblé entendre, mal prononcé certes, mais mon nom quand même. Il faut dire que je porte un nom anglo-saxon se prêtant facilement à toutes sortes de déformations en terres latines. Quant à ce pompeux titre de professeur, encore un de ces excès de courtoisie typiquement chilien...Quand il ajouta....La direction m'a envoyé vous chercher...Je n'eus plus aucun doute, il s'agissait bien de moi. J'avais réservé une chambre dans un hôtel de La Serena par l'intermédiare d'un concierge du Hyatt après qu'il me l'eût chaudement recommandé. Il n'était pas exclu qu'il eût demandé qu'on vînt me chercher à l'aéroport. Enfin c'était très bien. Ce fût donc sans la moindre arrière-pensée que je répondis....Yes I am mister S***....Le jeune homme se saisit de mon sac avec soulagement, soulagement qui ne connut plus de limite lorsque je lui appris que mon castillan valait largement mon anglais....Estupendo....s'écria-t-il, ce qui ne signifie pas stupide mais génial. La voiture dans laquelle il m'invita à monter portait inscrit sur les portières avant, Gémini, sans doute le nom de la chaîne à laquelle appartenait l'hôtel. Justement, je fus un peu étonné qu'il m'invitât à monter côté passager, mais il est vrai que nous avions franchi quelques degrés en latitude vers le nord, un certain relâchement dans le protocole n'avait donc rien d'étonnant. Après avoir tourné la clé de contact, il se tourna vers moi et, avec un grand sourire plein de dents, me tendit la main....Luis Manuel, astrofisico....J'avoue que je devais être ailleurs, car je compris astre physique ce qui me sembla un peu excessif et surtout hors de propos, mais ce garçon avait l'air sympathique, il devait animer des soirées au bord de la piscine dans une tenue grotesque, aussi lui répondis-je...mucho gusto... en lui broyant la dextre sans juger nécessaire de décliner mon identité, puisque visiblement la direction l'avait renseigné à ce sujet. En attendant, j'avais bien l'impression que j'étais tombé dans une espèce de club med chilien, joie et bonne humeur à tous les étages. Je grimaçai donc un sourire. La voiture était un quatre quatre, récent mais couvert de poussière. Évidemment, le désert et tout ça. Le paysage était plus verdoyant que je me l'étais imaginé après avoir vu les photos de la gare du désert exhibée par Astrubal un mois plus tôt. Dans quel trou était-il encore allé se mettre? Je fis remarquer que le fond de l'air était frais, histoire de dire quelque chose....Ah, oui, et vous verrez dans la cordillera à près de trois mille mètres, ce sera encore bien pire...me dit-il en dépassant une file de voitures tandis qu'un bus se rapprochait dangereusement sur la voie de gauche. Oui la cordillère, bien sûr, omniprésente. Je ne voyais toutefois pas ce que je serais allé y faire surtout à trois mille mètres, sans doute une tentative pour me vendre d'entrée de jeu une de ces excursions absurdes, quand, entassés dans un minibus trop petit, des touristes trop gros venus du bout du monde pour voir, ne voient rien d'autre que l'oreille velue de leur voisin ou le chignon pointu de leur voisine. Mais Luis Manuel avait de l'ambition, après avoir essayé de me vendre la cordillère il s'attaqua à l'espace....Vous verrez ce soir, avec la pureté de l'air qui caractérise cette région, vous aurez l'impression de pouvoir toucher les étoiles...Parfait, j'étais précisément venu pour cela. Il surenchérit par une rafale de constellations dont j'ignorais jusqu'à l'existence...Que bien... répondis-je en me préparant au choc avec l'arrière d'un camion surmonté d'un panneau annonçant, frenos de aire, avançant aussi lentement qu'il fumait noir, pureté de l'air, tu parles! Luis Manuel déboita brutalement pour dépasser le poids lourd fumant tout en klaxonnant furieusement. Nous étions bien en Amérique du Sud finalement. Remarquant sans doute une certaine nervosité de ma part, il essaya de se justifier...La réunion se tient dans trois heures. Il ne faudrait pas arriver en retard...La réunion?...Oui, vous savez, pour fixer les horaires, la répartition des tâches, l'analyse des observations, vous ne faites pas ça à Hawaii, Bob?...Je passai sur la confusion géographique, après tout, tant qu'on ne sortait pas du triangle polynésien, par contre ce Bob m'inquiéta bien un peu. Et puis, c'était quoi ces horaires, ces tâches, ces analyses? En outre, nous étions arrivés en plein centre ville, une toute petite ville, l'hôtel devait se situer à un jet de pierre du côté de la mer qu'on voyait toute proche entre deux immeubles. Si la fameuse rèunion devait se tenir dans trois heures, nous avions largement le temps! J'imaginais les clients parqués dans le hall, contraints de répondre à des questionnaires, tandis qu'on fixait le planning du lendemain. Tout cela n'avait aucun sens. A tout hasard, je répondis quand même par l'affirmative, je suis peu contrariant de nature, mais quand je vis qu'après avoir traversé la ville, Luis s'apprétait à prendre la "ruta cinco" qui se prolonge jusqu'au Pérou, je tirai, mentalement, la sonnette d'alarme...L'hôtel n'est pas en ville, on m'avait pourtant dit qu'il était proche du centre?...Luis Manuel se tourna vers moi en fronçant les sourcils...Quel hôtel?...Hôtel Las Fuentes...Non, pas du tout, vous serez logé à proximité de Gemini, pour éviter les aller-retour. Vous comprenez bien qu'à trois mille mètres d'altitude....Mais vous commencez à m'emmerder avec vos trois mille mètres d'altitude! Je veux rester au niveau de la mer, moi!....Contre toute attente, Luis éclata de rire....On m'avait prévenu que vous étiez excentrique Bob, mais là, vraiment, vous éxagérez!...Encore ce Bob! Nous commencions à pénétrer dans une zone désertique, aussi, avant que les choses n'allassent plus loin, je voulus faire une pause. Le spectre du quiproquo pointait son mufle hideux à l'horizon....Arrêtez-vous un instant, sur le bas-côté, je vous prie, Luis....Il s'éxécuta sans protester...Moi aussi j'ai envie de pisser...Non, non, il ne s'agit pas de cela. J'ai l'impression que je ne suis pas celui que vous espériez...Apparemment, celui lui coupa toute envie de pisser....Que voulez-vous dire?...Qui attendiez-vous exactement?....Vous, enfin, le professeur Robert S*** de Hawaii...C'est bien ce que je craignais, moi c'est Esteban S*** de Tahiti, une chance sur un million que cela se produise, mais c'est tombé sur nous...Comment? Vous n'êtes pas le professeur S***, astrophysicien, grand spécialiste des trous noirs????...Je songeai, bien sûr, astrofisico, non mais quelle andouille!...Non, je regrette, ni noirs ni d'aucune autre couleur, en plus la physique a toujours été mon point faible au collège....J'étais sincèrement désolé pour Luis et le crus sur le point de fondre en larmes. Il s'effondra, la tête sur le volant...Es une desastre! Entiendes? UN DESASTRE!... Oui bon, je n'étais pas le professeur machin, spécialiste des trous, on n'allait quand même pas décréter une journée de deuil national. Il aurait pu choisir un autre nom que le mien, après tout. Ce n'était certainement pas une raison pour me tutoyer, astrofisico ou non! Se reprenant, Luis fit faire demi tour à la voiture et reprit le chemin de La Serena dans un grand nuage de poussière. Pour rompre le silence pesant, je lui demandai innocemment...Où, allons-nous?....Il haussa les épaules....Te déposer à ton hôtel, c'est à deux minutes d'ici, et retourner à l'aéroport pour sauver ce qui peut encore l'être...Ça m'allait très bien. L'hôtel s'avéra être un de ces "apart-hotels" très en vogue au Chili qui proposent de petits appartements entièrement équipés dans des immeubles neufs d'un étage. J'offris à Luis d'utiliser le téléphone de ma chambre pour appeler l'aéroport ce qu'il accepta avec reconnaissance. Vu le maigre trafic, un gringo écumant de rage devait être facile à repérer. Ce fut le cas. En sortant de l'avion, le professeur, pris d'une envie subite, s'était précipité dans les toilettes de l'aéroport où il devait encore se trouver lorsque Luis m'accosta. Tandis que je le raccompagnais à sa voiture, je lui demandai ce qu'était Gémini...Un des téléscopes les plus puissants au monde, situé dans la cordillère à trois mille mètres d'altitude....

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18 mars 2009

La feria del libro

 

 

Le dernier jour à Santiago, j'abandonnai ma chambre à midi, comme me le demandait le règlement intérieur du Hyatt. Mon avion pour La Serena ne décollant qu'à quatre heures de l'après-midi, je proposai à Adolfo de musarder un peu en ville, puis de déjeuner tranquillement avant de gagner l'aéroport. Une idée me trottait par la tête depuis un certain temps. Confronté à la pratique quotidienne du castillan fortement « chilenisé » de mon chauffeur, tout en y perdant un peu mon latin, je voulais aller dans une librairie afin d'y trouver un manuel traitant des « chilenismos » pour ne plus risquer d' « alquilar une coche » mais bien d' « arendar un auto » (oun aouto, louer une voiture), ou ne plus « buscar un piso », mais bel et bien « tratar de encontrar un departamento » (chercher un appartement) tandis que je ne chercherais plus le « piso bajo » mais la « planta baja » (rez-de-chaussée) tout en évitant de fixer son entrejambe quand un chilien me dirait qu'il avait des problèmes avec sa « polola » (petite amie). Adolfo, auquel je venais de verser ses émoluments, tout en le gratifiant d'un bonus généreux, me répondit...Todo lo que quiera, Don Esteban.... (tout ce que vous voudrez). Je trouverais sûrement mon bonheur à la «  Feria del Libro », la plus grande librairie de Santiago donc, par voie de concéquence, de tout le continent sud- américain. Une foire aux livres? Ah oui, ça me paraissait tout à fait bien. La « Feria del libro » de Santiago, un magasin de taille moyenne situé au bas d'une tour, se composait d'un rez-de-chaussée dédié aux livres et d'un premièr étage consacré aux fournitures de bureau.Vide de tout client, elle offrait moins de titres que la librairie d'une ville française de dix-mille habitants, et encore, une grande partie de ces derniers était consacrée aux différents corps d'armée, à l'agronomie, aux mémoires de Pinochet, à l'oenologie, à l'économie, au droit, aux mémoires de Pinochet, à la pisciculture, à la pêche aux mariscos, à l'élevage du mouton, aux mémoires de Pinochet, sans oublier toute une étagère où s'étalait en différentes éditions, de la plus luxueuse à la plus accessible, « mi lucha » de Adolfo Hitler faisant face à un Carlos Marx furibond dans son « El capital » plus rouge que rouge. Évidemment, pas un seul livre écrit par un auteur français, pas même l'inévitable « Senora Bovary » de Gustavio Flaubert ou l'indispensable « los Miserables » de Victorio Hugo, pas même « el Rojo y el Negro » de Stendhal. Ca fiche un coup quand même! C'est à peine si les grands noms de la littérature sud-américaine étaient présents. Quelques ouvrages de Marquez, Borges, Vargas Llosa, Carlos Fuentes, Asturias, Sepulveda, Soriano, Donoso et Coloane. Je les achetai tous. Passionné de littérature sud-américaine, je les avais déjà lus en français, mais voulais les relire en castillan. J'en profitai pour acheter l'autobiographie de Neruda « Confieso que he vivido », désireux de mieux faire connaissance avec ce grand poète dont je n'avais pas visité la maison. J'y ajoutai quelques guides fort bien faits ainsi qu'un livre très bien documenté sur la faune chilienne. Je réussis même à trouver ce que je cherchais sous le titre de « Como sobrevivir en Chile » (comment survivre au Chili). Au bout du troisième livre choisi, le vendeur qui me suivait dans tous mes déplacements, non par crainte de me voir empocher un traité sur le fumage du saumon, mais afin de me débarrasser de ma charge livresque, ce vendeur, donc, fut rejoint par un autre, puis un autre encore et finalement, ce fut suivi par une file d'une dizaine de vendeurs hilares, chacun portant deux ou trois livres, que je me présentai à la caisse. A cette occasion, le patron sortit de son bureau, une espèce de placard situé en altitude, pour me féliciter et m'offrir un livre de mon choix. Je choisis un superbe et pesant dictionnaire « espanol-frances », la preuve que des gens devaient essayer d'apprendre le français dans ce pays, ouvrage que je consulte encore quotidiennement. Quand je quittai le magasin, lesté de deux grands cabas remplis de livres, les employés me firent une haie d'honneur et, je n'en suis pas encore revenu, m'applaudirent. En me laissant à la porte, le patron, les yeux rougis par une émotion que je supposai sincère, garda longtemps ma main dans la sienne tout en me disant...Vous savez, monsieur, les gens lisent très peu dans ce pays...

 

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17 mars 2009

Valparaiso

 

 

Et puis il y eut Valparaiso. Un joli nom. Je m'aperçois que je suis incapable de parler des villes parce que dans le fond je ne les ai jamais aimées, alors je vais laisser ce jeune homme le faire à ma place: http://www.youtube.com/watch?v=ps_FhFt6xgI. J'avoue que l'espace d'un instant je me suis senti là-bas en écoutant cette chanson, retrouvant cette émotion qui m'envahit dès que je posai les pieds sur le sol chilien. La beauté de cette langue débarrassée de sa rugosité ibérique, les paroles qui chantent la vie et la mort, le dépouillement de l'interprétation, tout cela parle mieux du Chili que je découvris plus-tard, là-bas, vers le Sud, que cette sinistre comédie du consumiérisme à crédit entrevue à mon arrivée. « Porque no naci pobre y siempre tuve un miedo inconcebible a la pobreza », parce que je ne suis pas né pauvre et que j'ai toujours éprouvé une peur incommensurable de la pauvreté, nous dit ce beau texte écrit par Oswaldo Rodriguez dans les années septante. C'est cette peur que j'avais vue dans les yeux des passants quelques jours plus tôt à Santiago.

Valparaiso moins industrieuse, plus paresseuse, était une vieille dame « aux langueurs  océanes », vivant des rentes d'un passé révolu entre son port (mais qui va encore à Valparaiso?) et les cerros couverts de maisons patriciennes aux peintures écaillées, accessibles uniquement au travers d'un système compliqué d'ascenseurs hors d'âge dont les cabines grinçantes menaçaient à tout instant de tomber en morceaux. J'y respirai mieux qu'à Santiago, ce qui ne signifie pas que j'y respirais bien, c'était une ville après tout. J'ai toujours eu l'impression de devenir extraordinairement vulnérable dans une ville, on y paye jusqu'au temps qui passe. De toutes façons, je n'y respirai que quelques heures largement insuffisantes pour ajouter quoique ce soit aux platitudes écrites plus haut. Juste ce jugement lapidaire d'Adolfo... Autrefois Valparaiso était dans le commerce de la merde d'oiseaux (le guano), aujourd'hui elle se retrouve dans la merde tout court... Puisqu'on faisait dans la poésie, Adolfo me demanda si je souhaitais voir la maison de Pablo Neruda à Isla Negra. Pablo Neruda s'était vu décerner le prix Nobel de littérature en 1971. C'était un énorme poète, dont je n'avais jamais lu une ligne et dont je n'aurais sans doute jamais entendu parler, si un de mes camarades de terminale, un être chétif affecté d'un nombre de târes physiques tel qu'on l'avait dispensé du cours de gymnastique et de chant, à l'époque on ne faisait pas dans le social, même chez les curés, si ce garçon, donc, n'avait nourri une admiration sans borne pour le poète chilien, le citant à tous propos, n'hésitant pas à en déclamer des pages entières en un espagnol corrompu par un fort accent alsacien. Comme nous étions en Alsace et que Neruda n'était pas au programme, cela ne dérangeait personne. Pour être tout à fait honnête, encore affaibli par ma récente indisposition gastrique, non, pas affaibli, de mauvaise humeur serait plus exact, aller voir la maison de Neruda n'était pas exactement en haut de ma liste de priorités, pas même en bas d'ailleurs. Une maison c'est une maison après tout, le fait qu'elle ait appartenu à un homme illustre n'y change rien. Elle n'est pas nimbée d'un halo de lumière tandis que des orgues célestes déversent sur elle des flots de musique sacrée. Quant à l'architecture, à la beauté des lieux, on sait que de parfaits imbéciles ont eu des maisons superbes, moi par exemple, alors que la plupart des écrivains et des peintres de renom ont vécu dans des bouges sordides. D'ailleurs il valait mieux. On imagine mal Dostoievski écrire « Crime et châtiment » dans un pimpant chalet suisse entouré de petits oiseaux qui font cui-cui à longueur de journée. Bon, va pour Néruda, ça ou autre chose, après tout...Quand nous arrivâmes dans la rue menant à la maison du poète à Isla Negra, une congrégation d'une centaine de personnes munies de pancartes en barraient l'accès. Sur ces dernières on pouvait lire « No a los ensayos nucleares en Muroshima » D'autres plus directives disaient « Los franceses fuera del Pacifico ». Je crus un moment être tombé dans un guet-apens monté par Adolfo, mais j'abandonnai rapidement cette hypoyhèse à la vue son étonnement...Que mierda es esa... et en entendant le filet de voix avec lequel il s'excusa comme s'il était coupable des vélleités anti-nucléaires de certains de ces concitoyens. Justement, ceux-ci ne correspondaient ni en âge, ni en tenue, aux habituels porteurs de ce genre de pancartes. Les hommes avaient l'air de notaires en congrès et les femmes aux têtes recouvertes de foulards noirs semblaient se rendre à un pèlerinage dédié à la « virgen de las lagrimas ». Tandis qu'Adolfo, ne sachant que faire d'autre, arrêtait la voiture à quelques mètres des manifestants, un homme petit et gros, les cheveux grisonnants coupés en brosse, se mit à agiter frénétiquement devant ses camarades une sorte de long bâton métallique terminé par un gland doré. Il y eut des roulements de tambour, le son déchirant d'un accordéon et un chant lugubre s'éleva de la foule où se mêlaient les voix aigrelettes des femmes et celles, plus graves,des notaires....Je crus comprendre que «los franceses no pasaran ». Puis il y eut un moment de flottement parmi les manifestants qui semblaient guetter l'arrivée d'un contingent supplémentaire de « franceses » atomiques, le chant perdu de son énergie puis s'arrêta tout à fait quand Adolfo expliqua au Kapelmeister à gland que j'étais un touriste espagnol, grand amateur de Pablo Neruda. Je lâchai quelques « joder » et « cojones » sonores du fond de la berline pour accréditer cette thèse. Une haie d'honneur s'ouvrit donc pour nous laisser le passage. Il y eut même quelques « Viva Espana, muerte a los franceses ». C'est alors que je remarquai deux voitures de carabineros garés en retrait dont les occupants semblaient plus amusés que préoccupés par la scène.

Je n'étais pas le seul à avoir eu l'idée de visiter la maison du poète, ce jour là. Les visites se faisaient par petits groupes d'une vingtaine de personnes. On me dit que le temps d'attente était d'environ trois heures. J'achetai tout de même un billet, histoire de participer à la conservation du patrimoine culturel chilien, sans avoir la moindre intention d'attendre mon tour. Je retournai lentement à la voiture où je trouvai Adolfo profondément endormi. Ne voulant le réveiller, je me promenai le long du bord de mer, puis, remarquant que le dispositif de blocage anti-nucléaire se remettait en place, je m'en approchai. Cette fois l'objectif était en vue: un bus rempli de vignerons français. Une petite dame rondelette et toute en cul se précipita ventre à terre vers le bus en poussant un rugissement terrible, raaaaaaaa, tandis que le choeur des « no pasaran » se remettait en branle. Arrivée devant le bus où les vignerons, passablement avinés, croyant à un comité de bienvenue prenaient des photos en faisant des signes amicaux, la passionaria sorti de son corsage un drapeau français qu'elle entreprit de déchirer en se contorsionnant de manière grotesque tout en couinant comme une truie, n'y parvenant pas, elle fut rejointe par une autre mégère et toutes deux avec des cris de triomphe hystériques mirent l'emblême national en pièce. Songeant sans doute que tout cela avait assez duré, un officier de carabineros siffla la fin de la récréation, ce qu'entendant les manifestants se regroupèrent docilement sur les côtés de la route, se congratulant bruyamment d'avoir ainsi oeuvré pour la paix dans le monde, tandis que le bus transportant une cinquantaine de vignerons livides se frayait un chemin jusqu'à la maison du maître. Après tout, business is business.

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14 mars 2009

Los balnearios populares

 

 

Les jours suivants, nous nous éloignâmes de Santiago en direction du littoral. A mon grand désespoir, je ne voyais nulle trace de toute cette beauté tant vantée par mon ami Astrubal. Entre Santiago et la mer, après nous être extraits d'une interminable zone industrielle jetée de manière anarchique de part et d'autre de la route, nous abordâmes une région peuplée de « cerros » perdus dans une brume omniprésente qui me fit penser aux Vosges et Dieu sait que je déteste les Vosges depuis le jour où, encore enfant, j'avais vu un séjour africain prévu de longue date annulé par décret paternel, pour être remplacé par une quinzaine aux « Trois Epis » dans un hôtel situé à mi-chemin entre un hôpital psychiatrique et un asile de vieux, mon père prenait parfois des initiatives étranges. Quant à la côte bordée de falaises noirâtres et de plages couvertes de laminaires en voie de putréfaction, elle me semblait plus apte à abriter des pénitenciers que des stations balnéaires. C'était pourtant là qu'elles se concentraient de la plus modeste dont j'ai oublié le nom, à la plus fameuse, Vina del Mar. Je suppose que leur édification dut plus à la proximité de Santiago qu'à l'ésthétique du site.

Les chiliens ont ceci de commun avec les français que, durant les mois de janvier et février, ils migrent tous en masse, toutes classes sociales confondues, pour jouir en famille des bains de mer, le tri étant opéré au moment de choisir la destination: San Antonio pour les chiliens modestes, Vina pour la bourgeoisie. Ce n'était pas Ibiza, ni même les Landes et pourtant c'est déjà très moche les Landes, mais ces séjours revêtaient pour les chiliens de condition modeste une importance toute particulière: l'impression de ne pas avoir été laissés au bord de la route par le fameux miracle économique chilien. Aucun sacrifice n'était trop grand pour y parvenir. Si Vina del Mar s'avéra être assez proche de ce que l'on peut attendre d'une ville consacrée aux fins de semaine ou aux vacances d'une population aisée, les « balnearios populares », disséminés au Nord et au Sud de Vina, tout comme les hameaux peuplés de serfs pouvaient l'être dans les environs de la demeure seigneuriale, me laissèrent perplexe. A vrai dire cela ne ressemblait à rien de ce que j'avais connu jusque là. Je n'arrivais pas à me débarrasser de cette impression désagréable que m'avait laissé la capitale la veille et ce malaise corrompait tout ce que je voyais défiler derrière les vitres teintées de la berline. Pourtant Aldolfo n'avait pas de superlatifs suffisamment forts pour qualifier les merveilles nous entourant. Une sinistre bâtisse munie de solides barreaux au fenêtres devenait un fastueux club de vacances, une plage déserte émettant de forts relents de pourriture, sur laquelle venait se briser avec fracas une houle énorme, se transformait en atoll corallien aux eaux turquoises. Les restaurants ressemblaient à des cantines d'entreprises même si on y mangeait fort bien pour quelques pesos. Endroits étranges où les serveurs portaient des masques blancs sur le visage, comme ceux que portent les secouristes quand il s'agit de fouiller des décombres remplis de cadavres en décomposition. Dans le cas des cantines, il s'agissait de protéger les aliments des germes qui auraient pu les corrompre, bien entendu, mais une petite voix intérieure me disait que c'était le personnel qu'on essayait de protéger des effluves pestilentielles de la nourriture servie. J'étais passé par des pays d'Amérique latine où les pauvres s'échinaient à des travaux pénibles payés quelques centimes de l'heure, à moins qu'ils ne traînassent dans la rue, fouillant les poubelles quand il y en avait, faisant la manche quand ils en avaient ou se rassemblant sur une place pour boire, jouer aux dominos, rigoler, se moquer des gringos qui payaient si cher le privilège de voir toute cette exotique laideur. Ils vivaient dans des quartiers où le crime et le vol se pratiquaient comme dans d'autres endroits on s'adonne au jardinage ou à la poterie, occupant des taudis insalubres unis les uns aux autres par des cordes à linge encombrées de vêtements en haillons qu'ils se volaient mutuellement. De vrais pauvres en somme. Jamais on aurait une seconde imaginé qu'ils pussent un jour partir en vacances. Au Chili, je ne sais pas si le terme de pauvre convient exactement, mais quand on gagne deux cents dollars par mois on n'est quand même pas très riche, eh bien au Chili, personne ne traînait dans la rue, tout le monde travaillait, les gens modestes vivaient dans de petites maisons individuelles (humilde viviendas selon le terme consacré) spartiates mais propres, reproduites par milliers dans des quartiers surgis de terre du jour au lendemain au rythme de la croissance économique et surtout, on s'était mis dans la tête de faire partir en vacances cette frange de la population à très faibles revenus. Au départ c'était sans doute une idée d'Allende, mais elle avait été reprise avec enthousiasme par la junte militaire, rappelons quand même qu'Augusto Pinochet (prononcer Pinotchette, pin8 pour les opposants), à la différence de Francisco Franco, avait été nommé commandant en chef des armées par le gouvernement d'unité populaire et volens, nolens, une telle proximité avait du laisser des traces. Alors forcément, les stations balnéaires conçues pour cette population reflètaient un peu, même beaucoup, les conditions de vie qui étaient les siennes le reste de l'année, la part du rêve étant réduite à la portion congrue. Efficaces mais sobres, très sobres, les « balnearios populares ». Il est vrai que nous autres européens avons été trop gâtés par la vie et avons tendance à juger celle des autres à l'aune de nos exigences. Mais quand même....Peut-être que si ces endroits avaient été remplis d'une foule bruyante et enthousiaste, leur aurais-je trouvé un petit air festif, mais nous étions en novembre et ces « balnéarios » semblaient des cités fantômes. Ne manquaient que les grincements d'une porte dégondée s'ouvrant et se fermant au gré du vent. Même les pélicans posés par centaines sur les piquets des jetées ou sur les toits des rares restaurants ouverts, dans l'attente de quelque pitance facile, même ces disgracieux volatiles semblaient déprimés.


 

 

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12 mars 2009

Santiago

 

 

 

En dépit de tous les efforts déployés par Adolfo pour me la montrer sous un bon jour, Santiago ne me plut pas . Je trouvai la ville sinistre, malgré le bleu du ciel. De toutes façons en matière de villes je suis mauvais juge. Je n'aime pas les villes, ou bien juste en passant. Deux choses me marquèrent toutefois durant cette première journée passée dans la capitale. D'abord le palais de la Moneda, résidence des présidents chiliens. Pas pour son architecture qui est certainement très acceptable, mais parce que je fais partie de cette génération qui vécut grâce aux médias l'accession au pouvoir d'un socialiste en Amérique Latine, le président chilien Salvador Allende élu au suffrage universel. Je ne sais si cela souleva une éspérance démesurée au sein du peuple chilien, certainement, mais je sais que cette élection suscita un enthousiasme hystérique dans le petit monde des intellectuels de gauche, comme on les appelait à l'époque en France. Et puis, le 11 septembre 1973, le ciel leur tomba sur la tête, où plus exactement, du ciel surgirent les avions qui bombardèrent le palais de la Moneda où le président, protégé par un casque trop grand pour sa tête, tout un symbole, et ses plus proches collaborateurs s'étaient retranchés avec une garde rapprochée dont les rangs se clairsemaient d'heure en heure. La façade vérolée d'éclats d'obus de la Moneda fit brusquement irruption dans nos petites vies et ne la quitta plus vraiment. Cette façade devint pour moi, à dix-huit ans on est romantique, et pour tous ceux de ma génération, je ne crois pas m'avancer en l'affirmant, le symbole du Mal terrassant le Bien, inversant ainsi l'ordre des choses de manière insupportable. Depuis, ayant lu quelques ouvrages écrits par les partisans de l'un ou l'autre camp, j'ai bien compris que les choses n'étaient pas aussi simples qu'elles le paraissaient à l'époque et que le coup d'état militaire avait probablement permis aux chiliens de faire l'économie d'une guerre civile, mais quand même, me retrouver vingt-deux ans après les faits devant ce palais de la Moneda entièrement restauré me remplissait d'émotion.

Dans les années qui suivirent le coup d'état, nous vîmes un certain nombre d'éxilés chiliens grossir nos rangs à l'université, quand ils ne renforçaient pas ceux du corps enseignant. Je les trouvais arrogants, méprisants, anachroniquement communistes, ne regrettant nullement les erreurs commises par les leurs, responsables du désastre bien plus qu'un prétendu complot de la CIA.

Je n'interrogeai pas Adolfo sur cette période, après tout, c'était son histoire et elle lui appartenait. Pendant toutes ces années où le Chili devint ma seconde patrie, j'eus l'impression que les chiliens souhaitaient tourner la page et vivaient très mal l'ingérence de tel ou tel gouvernement étranger s'acharnant à expliquer à ces pauvres chiliens que décidemment ce retour à la démocratie accepté, même à reganadientes (à contre coeur), par le vieux dictateur, aurait toujours des relents d'inachevé tant qu'on ne l'aurait pas trainé devant quelque tribunal international, certes on aurait préféré une bonne révolution arrosée du sang de quelques centaines de milliers de héros, avec son lot de déclarations enflammées proférées par des leaders au verbe haut et à la barbe fournie, el pueblo par ci, el pueblo par là, pueblo où es-tu, mais à défaut d'une geste guévariste on se contenterait d'un mauvais procès.

Autre chose. Nous avions tourné pendant des heures sur les larges avenues du centre et dans les rues étroites de quartiers plus populaires, les unes tout comme le autres parcourues par un flot de véhicules aux gaz d'échappement généreux qui laissèrent leur empreinte jusque dans les endroits les plus reculés de mon être tout en imprégnant mes vêtements d'une forte odeur d'huile de vidange. Les trottoirs étaient arpentés par une foule pressée, hommes et femmes confondus dans une même négritude vestimentaire, j'eus l'impression que les ouvriers aussi devaient arriver à leur travail en costume noir. De temps en temps, un groupe d'écoliers portant cravate, costume bleu ciel et chemise sortie du pantalon, après tout ce n'était encore que des enfants, mettait une note d'espoir et de légèreté dans .... oui, dans quoi au fait, je ne sais pas, cette ville n'avait pas d'âme juste des prétentions. J'étais un peu écrasé par l'entassement de ces vies laborieuses, où donc se cachait l'oisiveté, les bancs placés le long de l'Alameda étaient vides, les bus jaunes, les collectivos noirs, les malls bondés de produits payables en commodes « quotas » (prononcer kouotasse), on pouvait dans ce pays tout acheter à crédit sauf ses cigarettes et ses médicaments vendus à l'unité dans de petits kiosques disséminés le long des avenues. On y trouvait également, imprimés sur du papier de mauvaise qualité, des magazines racontant des histoires épouvantables d'enfants poilus et de fillettes enceintes des oeuvres d'un padrastro (beau-père) alcoolique s'adonnant au trafic de pasta base (jamais trop su ce que c'était mais ça ne m'avait pas l'air catholique ce machin) tandis que la mère se prostituait auprès des pensionnaires d'un hôpital psychiatrique. J'avoue que le spectacle de cette misérable richesse me mit mal à l'aise. On sentait que tous ces gens avaient à manger dans leur assiette, un toit au-dessus de leur tête et dans la penderie deux ou trois costumes d'un beau noir outre-tombe. Mais je lisais dans leurs yeux, eh oui, je lis dans les yeux, qu'ils crevaient de trouille. Pas la trouille du futur dictateur, du carabinero, de la mort, du prochain tremblement de terre, non, rien de cela n'effraie le chilien, c'était juste la trouille de ne pas pouvoir payer leurs quotas à la fin du mois. Le crédit est à ce point institutionalisé au Chili, que le moindre ticket de caisse fait mention de la possibilité de payer en plusieurs quotas. Jamais, dans aucun des pays que j'avais visité jusque là, même le plus misérable, je n'avais vu peur aussi palpable. Même les riches, les caballeros, devaient faire dans leur froc à l'idée de ne pas pouvoir continuer à honorer les traites de leur chalet (tchalette qui ressemble à tout sauf à un chalet) construit dans un barrio exclusivo sur les hauteurs de Las Condes. Évidemment je livre ex post des conclusions auxquelles je ne suis pas nécessairement arrivé en un jour, pour la simple et bonne raison que toute cette journée, ma première vraie journée au Chili, je la passai recroquevillé sur le confortable siège arrière de la voiture d'Adolfo, victime d'une incommensurable tourista: sans doute l'eau du robinet dont je m'étais imprudemment abreuvé la veille. La dernière fois c'était à Port au Prince ce qui m'induisit à penser que le seul point commun entre la mégapole chilienne et la capitale haïtienne était le caractère nocif de leur eau. J'invitai fréquemment Adolfo à s'arrêter devant une fuente de soda dont je me gardai bien de consommer la moindre goutte malgré la soif dévorante que je prétextais, ne recherchant que l'hospitalité de son inodoro, puisque c'est ainsi que les chiliens appellent leurs toilettes avec, me sembla-t-il, un goût certain pour le paradoxe. Il y aurait beaucoup de choses à dire sur les lieux d'aisance des restaurants chiliens pour peu qu'on prît la peine de s'éloigner des palaces. Vers trois heures de l'après-midi, je sentis à l'enthousiasme avec lequel il me vantait la gastronomie chilienne, qu'Adolfo avait faim. La mort dans l'âme et l'estomac au bord des lèvres, je lui demandai s'il connaissait un bon restaurant. Il faut savoir que je me ferais tuer sur place plutôt que de reconnaître que je suis malade. Je suis un être méprisable, bouffi d'orgueil. Les autres peuvent être malades, pas moi, c'est comme ça.

Il y eut un petit moment de flottement lorsque j'invitai Adolfo à partager mon repas. ...C'est gentil don Esteban, mais au Chili les chauffeurs ne mangent pas avec leur patron, cela ne se fait pas....Je vous rassure, en France non plus, mais je suis un pays à moi tout seul et de plus, j'ai horreur de manger seul...

Lorsque nous pénétrâmes dans « la reina de los mariscos » gardée par deux centollas géantes en plastique, ces grands crabes des mers froides dont je devais consommer des quantités considérables par la suite, je crus ma dernière heure venue. Rien que l'odeur me fit me précipiter dans l'inodoro le plus proche, signalé par un panneau qui envoyait los varones (mâles) au fond du couloir à gauche et las hembras (femelles) à droite. Puis vint le choix délicat d'un plat que je pourrais garder suffisamment longtemps pour avoir une chance d'atteindre les toilettes sans rien perdre de ma dignité. Adolfo me recommanda le curanto. Rien que le nom déjà.... Qu'est-ce?...Une spécialité de l'île de Chiloé située dans les canaux de Patagonie, don Esteban. Un mélange de saucisses de Frankfurt, de boules de Bâle, de poitrine de porc fumée, de moules géantes, de palourdes, de picorocos, de gnocchi, de patates douces, le tout arrosé d'un bon bouillon...Étouffant un renvoi bilieux, je le laissai prendre son curanto, me rabattant sur une sopa marinera que, dans mon imagination, j'assimilai à un brouet inoffensif servi dans une assiette creuse.

Si le curanto d'Adolfo servi dans un plat gargantuesque aurait aisément pu nourrir une famille de dix personnes pendant une semaine, ma soupe aurait fort bien pu prendre le relais pour les sept jours suivants. Ne parlons pas d'assiette creuse, ni même de bol, mais d'une soupière remplie d'un bouillon dont les yeux me regardaient méchamment tandis que toute une faune marine aux formes étranges en tapissait le fond. Dans mon état normal j'aurais certainement trouvé cela bon, mais là....Alternant une gorgée de coca et une cuillérée du brouet, je réussis à faire légèrement baisser le niveau dans la soupière, puis, me levant avec beaucoup de dignité tout en m'excusant, je gagnai d'une démarche de sénateur le fond de la salle remplie d'une foule trop occupée à se nourrir pour me prêter la moindre attention, puis, à peine la porte menant au restaurant fermée, je me mis à courir le long du couloir avec l'énergie du désespoir.

Je n'ai pas le souvenir très clair de ce que nous fîmes après le déjeuner. Juste la vision de lamas nains et de poulets géants. Mais peut-être était-ce la fièvre.

 

 

 

 

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09 mars 2009

Le Hyatt

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L'hôtel Hyatt de Santiago, c'était quelque chose de spécial.Visible de loin, cette tour de verre entourée d'un jardin tropical luxuriant symbolisait, plus que d'autres institutions, la réussite économique du Chili. S'y pressaient en rangs serrés et en costumes trois pièces les businessmen et les hommes politiques de tout le continent américain. Alors que nous nous en approchions, j'avisai un déploiement important de carabineros (gendarmes), impressionnants avec leurs casquettes de la Wehrmacht version seconde guerre mondiale, la visière cachant la moitié du visage. A l'entrée de la voie d'accès menant à l'hôtel, nous dûmes nous arrêter pour laisser passer un convois de voitures blindées noires dans un vacarme de sirènes hurlantes, toutes surmontées de la bandera argentine. On se serait cru dans Tintin et les Picaros....Le président argentin....m'informa Alfonso...Il est en visite privée...ajouta-t-il avec ironie. J'essayai de deviner, derrière les vitres teintées, la silhouette de Carlos Menem perdu dans ses favoris, tandis que les bolides passaient devant nous en faisant rugir leurs V8. Bien entendu, je ne vis rien. Le taxi eut à peine le temps de s'immobiliser devant le péron de l'hôtel, qu'une escouade de jeunes gens en uniformes charamarrés se précipitaient à ma rencontre, l'un pour m'ouvrir la portière du taxi, un autre pour prendre mes bagages dans le coffre, un troisième pour m'indiquer le chemin à suivre, un quatrième pour me tenir la porte d'entrée ouverte, un cinquième pour prendre ma réservation, mon passeport et ma carte de crédit, un sixième pour me conduire au bar situé dans une espèce de cuvette ou dépression, je ne sais quel terme convient le mieux, au milieu du hall d'entrée et enfin, un septième pour m'offrir une boisson rafraîchissante, m'invitant à patienter agréablement, a disfrutar comme on dit au Chili où les caballeros disfrutent beaucoup, tandis qu'on s'activait derrière les comptoirs de la réception pour enregistrer les nouveaux clients le plus rapidement possible, sans qu'ils eussent à faire le pied de grue. Car les taxis succédaient aux taxis, les limousines aux limousines, déversant en flots continus de nouveaux caballeros, tandis que les anciens s'engouffraient dans les taxis et limousines qui à peine vidés se remplissaient à nouveau, tout cela au milieu d'une noria de chariots dorés chargés de bagages aux formes les plus étranges. Les hommes en noir semblaient former le gros de la clientèle, peu ou pas de femmes, toutefois quelques touristes des deux sexes, reconnaissables à leur tenue grotesque (shorts, débardeurs, casquettes) et à leur air ahuri, apportaient une touche de couleur au tableau et me sauvaient du ridicule d'être le seul à ne pas avoir revêtu l'habit noir de caballero.

En attendant la clé de ma chambre, je m'immergeai dans la contemplation de mon environnement immédiat, au fond de la cuvette. Mon attention fut attirée par un pianiste et son instrument, relègués dans un coin du bar. Il m'avait bien semblé percevoir en entrant dans le hall une petite musique guillerette, sautillante même, mais je pensai qu'elle était diffusée par des hauts-parleurs et n'y prêtai donc pas grande attention. A présent, je voyais le responsable de ce fond sonore s'échiner sur son clavier, le corps secoué de spasmes, vibrant au rythme d'une valse ou d'une polka, enfin quelque chose de suffisamment insignifiant pour se diluer parfaitement dans le bourdonnement des conversations et le tintinnabulement des verres, mais d'assez enlevé pour ne pas risquer de voir les consommateurs sombrer dans la morosité et la dépression. Tandis que je sirotai mon jugo de je ne sais quoi, un concierge déposa devant moi une élégante pochette en carton frappée aux armes de l'hôtel, dans laquellle se trouvaient mon passeport, ma carte de crédit, la clé magnétique et un plan des lieux. Je fis mine de vouloir me lever, mais, avisant mon verre à moité plein, l'employé posa une main légère sur mon épaule, me forçant à me rasseoir...Prenez votre temps, caballero! Quand vous serez prêt, el mozo vous conduira à votre chambre...J'étais complètement abruti par le voyage et le décallage horaire, aussi décidai-je de disfrutar encore un peu de ce premier contact avec la terre chilienne et même si j'étais bien conscient que le Hyatt n'était sûrement pas le meilleur endroit pour appréhender ce pays, il n'en demeurait pas moins que tout cela me semblait terriblement éxotique. J'aurais bien encore passé quelques heures à contempler le ballet des hommes en noir du fond de ma cuvette, mais je finis par m'en extraire, essayant de localiser mes bagages et el mozo dans la foule en perpétuel mouvement. A peine eus-je franchi les trois marches qui me remirent à niveau avec le hall, que j'entendis derrière moi...Permisso, caballero....C'était le mozo. Les chiliens ne sont pas grands, mais celui-là était particulièrement petit. Mon sac de voyage passé en bandoulière ainsi que ma mallette de cuir noire qui me suit depuis trente ans dans tous mes déplacements me parurent brusquement démesurés entre les mains de ce groom qui devait avoir dix-huit ou dix-neuf ans si je me fiais à sa voix mais en paraissait dix par la taille. J'ignore comment il avait fait pour me repérer dans la cohue, mais en tout cas le système était efficace. Il m'invita donc à le suivre. Tandis que nous nous élevions dans l'ascenseur extérieur en contemplant les lumières de la ville, c'est le grand avantage de ce type d'ascenseur que d'éviter à ses occupants d'avoir à contempler leurs pieds, le mozo me demanda d'où je venais. Quand je répondis de Polynésie, il eut une moue blâsée. Lui aussi voyagerait un jour et verrait le monde entier...Todito el mundo.... précisa-t-il . En me faisant découvrir la chambre, une jolie chambre avec vue sur les Andes, il sembla s'émerveiller de chacune des commodités qu'elle recelait....Et là, hop, c'est la lumière règlable en intensité, là, la télé avec au moins cent chaînes, ici le lit king size avec plein de coussins, vous allez bien dormir, et vous avez vu, caballero, trois téléphones, il y en a même un dans les toilettes, comme ça si on vous appelle quand vous, enfin vous me comprenez, muy comodo, jéjéjé...Quand j'eus enfin réussi à me défaire du mozo miniature lesté d'un pourboire qui me valut un Dieu vous bénisse retentissant, je me fis couler un bain brûlant dans lequel je me réveillai vers minuit, aussi ridé qu'une vieille pomme. Tenaillé par une faim terrible, je m'habillai et descendis dans le hall, où règnait, si la chose est possible, une activité encore plus frénétique qu'en début de soirée. Le cuvette-bar était entièrement remplie et le pianiste, toujours le même, avait basculé dans un jazz sirupeux tout en jetant de temps en temps un regard désespéré vers une grande horloge murale. J'allai trainer du côté des restaurants, mais outre le fait qu'ils me semblaient terriblement fréquentés, la tenue des consommateurs, elle aussi, me parut terriblement élégante. Mon comportement dut attirer l'attention d'un membre du service d'ordre de l'hôtel, un costume noir à oreillette, il y en avait dans tous les coins à tous les étages, forcément, avec des individus du calibre de Carlos Menem hantant les couloirs, il valait mieux assurer la sécurité de la clientèle. Il vint très poliment me demander si je cherchais quelqu'un ou quelque chose. Juste à dîner lui répondis-je, dans un endroit un peu moins ou un peu plus, comment dire.... Il me fit un sourire entendu, jetant sur mon « jean » et ma chemise, très propres tous deux, je tiens à le dire, un regard chargé de commisération...Ah si, un lugar menos formal y mas relajado... Il me recommanda le « Ana Kena » auquel en accédait en empruntant les allées du jardin. J'allais donc pouvoir dîner en me lâchant, mais à peine eus-je mis une de mes weston (pour les chaussures, ça oui, c'était la classe) dehors que je dus battre en retraite. Il faisait une bonne trentaine de degrés quand j'arrivai à l'hôtel. A la mi-nuit, la température devait tendre vers le point de congélation, c'est ce qu'il me sembla en tout cas. Je fus à nouveau intercepté par le barbouze attentionné....Un problema caballero?...Oui, toute cette attention commençait à me les briser mais comme mon castillan n'avait pas encore atteint un stade de perfection tel que je pusse exprimer de manière claire mes sentiments, je dus me contenter de bredouiller...Si hace muy frio, voy a buscar una pequena lana (il fait très froid je vais chercher une petite laine)...J'ignore ce que pequena lana signifie en argot chilien, après tout, echar un polvo, jeter une poussière, signifie baiser, mais si je lui avais dit que je venais de voir Carlitos faisant du skate à poil il n'aurait pas eu l'air plus étonné. J'essayai, pull-over, en hispagnolisant tout ça, mais sans plus de succès. J'eus alors recours au mime, me recouvrant d'une peau de bique imaginaire tout en me demandant pourquoi je me justifiais devant ce larbin cravaté. Et la lumière se fit.... Ah, una chomba!...C'est bon, on pouvait rappeler l'aviation.

En entrant au Ana Kena je ne m'attendais pas précisément à voir les client en sous-vêtements danser sur les tables, mais je fus frappé par le sens que les chiliens de la bonne société donnaient au mot relajado (relax). Les caballeros costumés étaient tout aussi omni-présents qu'ailleurs, l'un ou l'autre s'étant tout au plus laissé aller à retirer sa cravate et à déboutonner le col de sa chemise.

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07 mars 2009

Premières impressions

 

Un mois plus-tard, je débarquai à l'aéroport Arturo Merino Benitez de Santiago de Chile par le vol de la LAN en provenance de Papeete avec escale à l'île de Pâques, cette île fabuleuse, perdue à mi-chemin entre la Polynésie et le continent sud-américain. Je n'en vis rien cette fois-ci, mais comme je fis le voyage une trentaine de fois durant les dix années qui suivirent, j'eus tout loisir d'essayer d'en découvrir les mystères. Chaque fois que j'arrive dans un nouveau pays par la voie aérienne, j'ai au moment de l'atterrissage une bouffée d'angoisse ponctuée par cette grave question existentielle, mais que suis-je venu faire ici? Les pieds à peine posés sur le sol du pays hôte, cette angoisse s'envole. C'est tout simplement le trac du voyageur qui ne sait ni où il va, ni combien de temps il restera. La première impression que j'ai d'un pays est toujours pour moi d'une grande importance. Et ça commence à l'aéroport. Cette impression fut excellente cette fois-ci, au point que je me demandai si j'étais bien en Amérique du Sud. Il dut se dérouler dix minutes entre l'ouverture des portes de l'appareil et ma sortie de la zone sous douane. Là, point de foule hystérique hurlant le nom d'un être cher, pas de mamas en larmes au bord de l'asphyxie soutenues par une dizaine d'enfants morveux, ni de chauffeurs de taxi luttant à coups de pieds et de poings pour attirer l'attention du gringo de service, gringo qu'on espérait bien abandonner dans une impasse sombre après l'avoir délesté de ses possessions. Non, rien qu'une foule calme et silencieuse, comme recueillie au point que je me retournai pour voir si ne me suivait pas le cercueil de quelque personnalité décédée à l'étranger, qu'on ramènerait au pays afin de lui assurer des funérailles nationales. Non, ces gens devaient être naturellement calmes. Une jeune fille sanglée dans une uniforme s'approcha de moi...Vous avez besoin d'un taxi , Caballero? Caballero! Ah que j'aimais, ça ! Dans quel pays appelait-on encore les hommes, chevalier?...Puis-je vous demander votre destination, caballero?...Mais bien sûr, gente dame. Je compte chevaucher jusqu'à l'hôtel Hyatt...Il y eut une lueur admirative dans ses yeux...Ah, l'hôtel Hyatt! C'est donc à las Condes...J'en suis ravi...Puis-je demander au caballero s'il dispose d'une réservation?...Mais oui, la voici...Elle déplia avec déférence le document, tandis qu'elle me guidait vers un comptoir où elle me confia à une autre gente dame qui me rendit mon précieux document accompagné d'un ticket jaune....Comme le caballero a une réservation, il lui suffira de remettre ce bon au chauffeur. La course est offerte par l'hôtel aux clients en possession d'une réservation....Comme si je ne mesurais pas toute l'étendue du cadeau qui m'était fait, elle ajouta...Le caballero fait une économie de dix mille pesos ou vingt dollars...Ah, que bueno, muchas gracias....répondis-je, commençant à ressentir une crampe au niveau des zygomatiques à force de sourire comme un caballero...Tout en continuant à sourire, elle décrocha son téléphone...Don Adolfo Ernesto? Il y a un caballero pour le Hyatt...Puis se tournant vers moi...Puis-je demander au caballero d'attendre une toute petite minute, le chauffeur arrive....Mais bien sûr...Dieu vous ait en sa sainte garde. Faites bon voyage...J'attendis donc en flattant l'encolure de ma monture. Un homme d'une cinquantaine d'années, revêtu d'un costume impeccable, s'approcha du comptoir. Je pensai qu'il s'agissait d'un autre client, un homme d'affaires certainement, quand il inclina le tête dans ma direction....Adolfo Ernesto de la Rua y Gomina, pour vous servir, caballero....Je lui tendis la main, mais, feignant d'ignorer mon geste, il se précipita sur mon maigre bagage en rougissant violemment...Permisso, caballero...Aie, aie, aie, la gaffe! Un caballero ne serre pas la main du cocher! Faudra que je me surveille, songeai-je, en le suivant vers la sortie. En sortant du terminal, je fus frappé par la sècheresse de l'air et par la douce température de cette fin de journée printanière (novembre). Je montai dans une confortable berline aux sièges en cuir, agréablement climatisée. Tandis que nous franchissions le péage autoroutier, Adolphe Ernest, ça jette tout de suite moins en français, me demanda si je n'avais rien contre la grande musique. Non, rien, en fait je n'y connais surtout rien à la grande musique, pas plus qu'à la petite, on n'était pas très mélomanes dans ma famille. Il mit une cassette dans le lecteur. Me regardant dans le rétroviseur, il précisa...Vivaldi. J'aime écouter Vivaldi, en fin de journée, quand le soleil tire sa révérence, cela se marie bien avec les couleurs pourpres que prennent les cerros (collines) brulés par le soleil et le ciel vide de tout nuage. La cordillère nimbée de cette lumière est tout simplement une merveille...J'abondai dans son sens...Claro que si...Je songeai au chauffeur de taxi gras et désagréable qui m'avait laissé à l'aéroport de Faaa quelques heures plus tôt avec sa voiture déglinguée puant la transpiration. Pendant l'heure que nous mîmes à rejoindre le Hyatt, passée pour moitié dans des bouchons gigantesques aux abords de Santiago, j'appris qu'Adolphe Ernest était ingénieur dans une centrale thermique la nuit et chauffeur de taxi le jour. J'ignore quand il dormait. Il conduisait sa propre voiture, n'ayant, pour toute formalité, eu qu'à passer une visite médicale pour lui, une révision technique pour la voiture et à payer une somme modique pour décrocher une licence de taxi. Dans ce pays où n'existait aucun filet social, on n'interdisait pas aux gens de travailler. M'étonnant qu'un salaire d'ingénieur ne suffît point à assurer sa subsistance, Adolfe me répondit qu'il avait deux fils à l'université, à la Catolica, précisa-t-il avec fierté, et que tout cela coûtait fort cher. Je commençais à l'apprécier, Adolphe. J'eus brusquement une idée, cela m'arrive parfois....Dites-moi, don Adolfo, je ne connais rien ni personne dans ce pays. J'ai prévu de passer une semaine à Santiago, alors si cela vous intéresse de me faire découvrir la région, je loue vos services durant les sept jours à venir.... Adolphe fit taire les trémolos vivaldiens.... Ce sera un plaisir et un honneur, caballero. Quand mon épouse saura que vous êtes français! Elle est passionnée par la culture française....

Quand nous nous quittâmes devant le Hyatt, nous donnant rendez-vous à dix heures le lendemain, rien de sérieux ne peut se faire au Chili avant dix heures du matin, ce fut lui, cette fois, qui me tendit la main.

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05 mars 2009

Le choix

 

 

 

 

Je dois avouer, sans honte aucune, que le parcours sentimental d'Astrubal ne m'intéressait que fort peu. Après tout, s'il voulait se compliquer la vie avec une compagne ayant la moitié de son âge, c'était son affaire. Chacun devait y trouver son compte, je suppose, à ceci près que dans ce genre d'alliance, le plus vieux des deux finit toujours par se transformer en victime alors que c'est la plus jeune que l'on plaint généralement. J'évoquai quand même la possibilité que la femme numéro deux finisse, tout comme la numéro un, par se carapater dans un grand nuage de poussière. Astrubal, rit de bon coeur à l'évocation de cette éventualité, un peu comme si je lui avais dit que le franc suisse allait être dévalué.

Ce qui éveilla toutefois ma curiosité, puis mon intérêt, fut la manière passionnée dont Astrubal me parla de son nouveau pays d'adoption, le Chili. A l'entendre, il n'était endroit plus beau sur terre: les paysages étaient grandioses, les gens charmants, les étrangers bienvenus pourvu qu'ils fussent lestés de dollars, l'achat de terres était très aisé, l'ordre régnait, et surtout la vie y était très bon marché. J'étais un peu dans la situation de celui qui, fragilisé par l'un ou l'autre de ces évènements susceptibles de bouleverser notre existence, prête une oreille complaisante à la logorrée d'un recruteur de secte. Les lendemains chanteront pour toi mon frêre, dans ta robe immaculée tu écouteras les préceptes du maître au front ceint d'une tiare en forme de potiron, les portes du paradis s'ouvriront pour toi et, aveuglé par une lumière plus blanche que blanche, tu t'avanceras, laissant derrière toi les débris d'une existence vouée à l'échec. Pour acquérir le Kit complet de sauvetage, il te suffira de verser l'intégralité des tes revenus, désormais inutiles (mais tu continueras à bosser, hein), à la confrérie des Chtarbés du Grand Gloubiboulba, nous nous occupons du reste, voici un ordre de virement permanent, tu n'as qu'à signer, les yeux fermés de préférence, l'argent est si peu de choses, voilà c'est fait, félicitations!

Bien entendu, Astrubal n'essayait pas de me vendre quoique ce fût, mais il me parlait du Chili avec des accents méssianiques tels, que, dans ma tête au moins, j'étais déjà en train de faire mon sac, sélectionnant avec soin les trois chemises et les deux pantalons que j'allais emporter dans ma quête. C'est que les choses commençaient à sentir le fafaru en Polynésie: suite à la reprise des essais nucléaires, la ville de Papeete avait été incendiée puis mise à sac par les émeutiers qui s'étaient ensuite attaqués à l'aéroport flambant neuf de Faaa, le réduisant en cendre, n'hésitant pas à s'attaquer à un DC10 de la compagnie AOM dans lequel les passagers (des touristes américains en grande majorité ) faits comme des rats avaient réussi à trouver refuge in extremis. Ce que voyant, certains manifestants avaient essayé d'y mettre le feu en enflammant les roues du train d'attérissage. Les passagers (300 personnes) furent sauvés par le sang froid du pilote qui mit les réacteurs en route, dissuadant ainsi les incendiaires, peu soucieux de finir transformés en punu pua toro en se faisant aspirer par les turbines. Si les forces de l'ordre brillèrent par leur absence, les journalistes étaient là en force, eux. Ces images firent le tour du monde, hypothéquant le développement touristique de la Polynésie pour de nombreuses années.

Bien entendu, les Marquises, traditionnellement très tricolores, restèrent en marge de ces évènements. Les élus locaux, en tirant la leçon, demandèrent même le détachement administratif des Marquises du reste de la Polynésie et son rattachement direct à la France par voie de départementalisation. Évidemment, la demande fut traitée avec mépris par Paris. Les marquisiens ont une idée très claire du sort qui sera le leur en cas d'indépendance de la Polynésie: devenir la lointaine colonie d'une république bananière sans le sous.

Pour toutes ces raisons et d'autres encore, je songeai qu'il était temps que j'allasse voir ailleurs si j'y étais. J'avoue que l'Amérique latine n'était pas mon premier choix. Entre le Vénézuéla, le Panama, le Costa-Rica et les Galapagos, j'avais bien du y passer une année, lors de ma circumnavigation. Je ne m'y étais pas ennuyé. A Maracaibo j'avais été pris dans une manifestation dispersée par les forces de l'ordre à coups de machette, j'avais aidé une américaine à renflouer son voilier en ferro-ciment en utilisant les coussins et la moquette de son appartement, au Panama mon voilier avait été squatté par un indien chiriqui qui ne buvait que de la leche de vaca, j'avais été agressé dans les ruelles de la vieille ville, j'avais mangé de l'iguane, rencontré un de mes anciens camarade de Saumur conduisant un troupeau de vieilles dames, à Golfito (Costa Rica), j'avais vu deux chercheurs d'or s'entre-tuer à quelques mètres de moi, un agent de la CIA impliqué dans le meurtre d'un policier tout en étant innocent, le cadavre de mon voisin de mouillage flotter à la surface au petit matin, j'avais failli tomber pour trafic de drogue à cause d'un équipier indélicat, le gars qui m'avait vendu un moteur hors bord le matin, me le volait le soir même, j'avais du interrompre mon repas pris avec un huaquero (pilleur de tombes) à cause d'un tremblement de terre, et aux Galapagos j'avais aidé un lieutenant et ses hommes, chargés de faire respecter la loi, à arrondir leur fins de mois en mettant à leur disposition mon narguilé et mon Zodiac pour pêcher la langouste dans des eaux où une telle pêche était strictement interdite, en échange d'un séjour illimité pour mon équipage et moi.

Non, vraiment je ne m'étais pas ennuyé, mais l'Amérique latine n'était pas mon premier choix. On m'avait dit le plus grand bien des Philippines et de Madagascar aussi. Mais c'était juste des bruits, alors que là j'avais un témoignage de première main. Entre le poire belle-Hélène et le café, je pris donc ma décision: J'irais faire un tour au Chili, histoire de respirer un air différent.

Astrubal n'était revenu aux Marquises que pour régler quelques problèmes administratifs, laissant les enfants à la garde de Cruela. Il repartait le lendemain et se proposait de me servir de point de chute dès que l'envie me prendrait de venir au Chili. Il ne me laissa ni numéro de téléphone ni adresse, étant pareillement dépourvu de l'un et de l'autre, se contentant de me dessiner un vague plan sur un morceau de nappe en papier. Je me suis souvent demandé, avec le recul, quel cours aurait pris ma vie si je n'avais pas rencontré Astrubal ce jour là.

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03 mars 2009

La madrastra

 

Empruntant des chemins de traverse afin de ne pas m'égarer dans les méandres d'une interminable cour à l'ancienne, qui ne trouva pas encore son aboutissement lors de ce dîner français, cena en castillan et peut-être était-ce bien là une cène annonciatrice de souffrances à venir sans garantie de résurection, il fallut encore que le novio (fiancé) fût présenté à la mère et la novia aux enfants, décidé donc à avancer dans la relation de cette rencontre, je me contenterai d'écrire que tout se termina, comme il était prévu que cela se terminât, dans le wagon figé pour l'éternité devant la gare du désert, antérieurement dévolu au transport du personnel de la mine, postérieurement transformé en petite maison dans la prairie, si ce n'est qu'il n'y avait ni maison, ni prairie. Les femmes des deux hémisphères ont cette coutume étrange de se comporter normalement avec un homme tant que ce dernier ne leur a pas encore mignoté l'as de trèfle, pour reprendre cette expression que je découvris en Haiti entre autre choses, pour, à peine le mignotage consommé, perdant toute retenue et bon sens, se lancer dans une course aux qualificatifs où le mièvre le dispute à l'absurde, mon biquet, mon lapin, mon doubitchou, et comme si cela ne suffisait pas de rebaptiser leur amant, se prenant pour Dieu le père, elles tentent de le remodeler à leur image, exigeant de lui des comportements contre nature, comme faire la cuisine, passer l'aspirateur, aller aux courses, pas à Longchamps mais à Auchan, se coiffer, faire un effort, s'occuper des enfants et bien d'autres choses dont la seule mention me remplit d'effroi. Dans le cas d'Astrubal, père accompli et homme au foyer hors pair, s'il se vit bien affublé du qualificatif grotesque de caramelito dans la phase post-mignotage, ce fut l'inverse de ce qui se produit d'habitude dans un couple normal qui survint. Cruela éxigea de prendre en charge, désormais, toutes ces tâches ménagères qu'Astrubal accomplissait si bien et elle si mal. Les chiliens ont un terme exquis pour désigner les belle-mères. Dans leur langue imagée, la mère (madre) cesse d'être belle quand elle n'est pas la mère des enfants mais juste l'épouse du père, pour se transformer en madrastra, mot rocailleux, riche en aspérités, évoquant une mégère échevelée à la main leste et au verbe haut. Prenant son rôle très au sérieux, elle se mêla d'éduquer Cassiopée et Castor, confondant hystérie avec fermeté. Si Cassiopée, d'un naturel doux et docile, accueillit avec un certain plaisir l'irruption de cette belle-mère aux allures de grande soeur, il n'en fut pas de même pour Castor qui lui voua, dès le premier jour, une haine tenace pour les mêmes raisons que celles qui la rendaient attractive aux yeux de Cassiopée: son sexe et son jeune âge. Castor ne pouvait concevoir qu'une fille, à peine plus agée que lui, se mêlât de lui donner des ordres. Une poignée d'années plus tard, je fus témoin d'une scène qui résume mieux cette mutuelle antipathie qu'un long discours. Astrubal avait, pour je ne sais trop quelle raison décidé de quitter le Chili pour revenir aux Marquises accompagné, bien entendu, de ses enfants et de sa nouvelle compagne. Je fus invité à dîner chez eux. Tandis que les invités et les hôtes s'installaient à table, je remarquais que Castor restait debout, son assiette dans la main. Pensant qu'il n'y avait pas assez de place à table, je fis signe de se pousser à mon voisin, totalement ivre du reste, et fis de même en ménageant un espace suffisant pour que Castor, alors âgé d'une quinzaine d'années, pût s'asseoir parmi nous. Ce dernier se contenta de secouer la tête en désignant d'un mouvement dédaigneux du menton, la madrastra, passablement partie elle aussi. Quand tout le monde eut été servi, je crois qu'il s'agissait d'un gratin de quelque chose passablement carbonisé, Cruela fit signe à Castor de s'approcher et lui remplit son écuelle de quelques restes vitrifiés de ce Tchernobyl culinaire. La tête basse, il alla ensuite s'installer sur les marches de la terrasse où nous dînions. Sentant monter en moi une sourde irritation, j'espérai une réaction du père, mais celui-ci feignit ne pas avoir vu l'odieuse scène. Lassé d'entendre mon voisin émèché me répéter toute les trente secondes, « On les aura », sur tous les tons, ignorant qui était ce on et n'ayant aucune idée précise sur l'identité de ces les, je me levai et allai m'asseoir à côté du fils banni, créant un malaise certain dans l'assistance, ce qui me combla d'aise. Mais je reparlerai de ce retour qui prit, pour Cruela, des allures d'exode. J'ajouterai juste que physiquement, eh bien physiquement, elle était jeune, c'était certes une qualité ou un défaut qu'on ne pouvait pas lui enlever, pour le reste, elle était assez quelconque si ce n'est qu'elle était recouverte de la tête aux pieds (je la vis en maillot de bain) d'une espèce de duvet noirâtre, relégant le yéti au rang d'éphèbe imberbe. Il y avait ce rire aussi. Il débutait dans les aiguës, hihihihi, et se terminait dans les graves, mouahahahahaha, tandis que, la bouche grande ouverte, les narines largement dilatées, elle se vidait de tout son air. Comme Cruela ne comprenait pas grand chose à ce que les gens lui racontaient en français, elle riait beaucoup.

Pour en revenir aux débuts de Cruela, Astrubal dut apprendre à composer avec deux choses: les marques d'abord, les onces avec la belle-mère ensuite.

Elevé dans la bonne société des années soixante, quand un pantalon et une chemise n'avaient alors comme destination première que de protéger de la nudité et des intempéries, le plus longtemps possible, au mépris des modes, Astrubal avait grandi dans l'illusion qu'un vêtement en valait un autre pourvu qu'il remplisse sa mission. Avec Cruela, il apprit que les vêtements ne se distinguaient plus par l'usage qu'on en faisait mais par le nom qui y était apposé, en général sur une étiquette située non plus à l'intérieur du vêtement mais à l'extérieur de manière à ce que chacun pût être informé de la bonne fortune de son propriétaire. Ce caprice n'eût point porté à concéquence si un vêtement de marque n'avait coûté dix fois plus cher qu'un vêtement sans marque, en général rigoureusement identique.

Mais cela n'était rien à côté de l'épreuve de l'once (prononcer onefe) dominical, consommé au domicile de la belle-mère. L'once chilien est une espèce de goûter pour grandes personnes, où l'on se gave de charcuteries et de pâtisseries tout en buvant du thé ou du café. Cela eût été supportable, voire même agréable, s'il n'avait fallu supporter la compagnie de la mère de Cruela ainsi qu'un nombre indéterminé de tantes couvertes de dentelles et de chapeaux cloche. Les chiliens, jamais à court de vocables désagréables pour désigner les membres de la famille par alliance, désignent la belle-mère, la mère de l'épouse cette fois, par le terme de suegra et comme on est au Chili, pays qui a une passion pour les diminutifs, la suegra devient suegrita dans la bouche du gendre, un nom qui a des relents de pipi de chat et de salsifis à la vinaigrette. Non que ces dames fussent d'un commerce désagréable, elles étaient même émouvantes, souvent, drôles, parfois, sans le vouloir vraiment, mais Astrubal ne pouvait supporter les efforts que ces femmes tombées dans l'indigence déployaient pour paraître ce qu'elles n'étaient pas: des bourgeoises. Ainsi elles parlaient, comme si elles venaient de le laisser dans son bureau de la Moneda, du président de la république, le très antipathique Eduardo Frei dont les narines allongées semblaient en permanence renifler une odeur désagréable, à moins que ce ne fut la robe de la primera dama qui décidemment ne convenait pas à son rang, le tout sur fond de hurlements déchirants provenant du baraquement voisin, où une femme dépoitraillée se faisait besogner par un époux alcoolique, à moins qu'elle ne fût en train de se faire massacrer à coups de pieds et de poing, on ne pouvait jamais être sûr de ces choses là.

Quand Astrubal eut terminé son récit, dont je me suis efforcé de donner un aperçu rigoureux et impartial, nous étions au dessert et les questions se pressaient dans ma tête comme une foule à la sortie du métro.

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