Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

11 octobre 2009

Huis clos

 

Courant courbé et en zigzags pour éviter l'impact des cocos que le vent arrachait à l'étreinte puissante des cocotiers (la première cause de mortalité dans cette ile n'était-elle pas la mort par coco?), je gagnai le bungalow, en fermai la porte et m'appuyai contre elle, cherchant vainement dans mon esprit perturbé un moyen d'échapper à la compagnie du démarcheur. La fuite! Il fallait fuir. Du moins pour le restant de la journée. J'arrachai rageusement mes vêtements, non pas mu par le désir de fuir nu dans la tourmente, mais par celui, beaucoup plus normal, de revêtir une tenue plus conforme à mes projets. Un treillis léopard acquis auprès d'une compagnie d'infanterie de marine quelques mois auparavant. Fut-ce le contact de ce tissu léger, légèreté n'excluant pas une certaine robustesse, ou l'aspect étonnamment juvénile et martial que me renvoya le miroir de la salle de bain, je ne sais, toujours est-il que l'idée de fuir m'abandonna provisoirement. Il me fallait d'abord marquer mon territoire. J'entassai une pile de documents sur la table du salon et plaçai mes vêtements sur les fauteuils et le sofa. Quand j'entendis ses pas pesants faire grincer les marches de la terrasse, je pris place précipitamment à la table, me saisit d'une feuille couverte de chiffres et feignis m'absorber dans sa lecture, le front barré d'un pli destiné à marquer mon extrême concentration.

...Aha, tu vas faire la guerre!...Il se tenait dans l'entrée, soufflant et transpirant, épuisé par sa courte marche, charriant une sorte de sac à main ridicule et une valise aux proportions généreuses , certainement pleine de catalogues et d'échantillons. Sans relever sa réflexion, sans même lever la tête, je gesticulai en direction de la pièce aux peluches....Ta chambre....

Il n'y resta pas longtemps, mais réapparut bientôt avec une brassée de peluches....Regarde, c'est plein de peluches. T'avais pas vu? C'est mignon, non?....Le nez dans mes chiffres, je me contentai de grommeler, avec une mauvaise foi qui ne manqua pas de m'étonner....Pas remarqué, non...Après avoir posé ces horreurs aux couleurs criardes dans un coin de la pièce, le démarcheur s'approcha de moi et essaya de déchiffrer, par dessus-mon épaule, le contenu de mes documents.

Me retournant brusquement, je lui lançai, avec l'expression amène du crotale prêt à frapper...Je peux faire quelque chose pour toi?...Un peu décontenancé par mon comportement, il battit en retraite vers le sofa en bredouillant....Non, non, je suis juste étonné que tu travailles le dimanche...Il resta assis à bouder quelques minutes, avant de repartir à l'assaut...Tu sais, si tu es branché « mili » je peux t'avoir des couteaux crantés et des masques à gaz...Réfrénant le fou-rire qui montait en moi, je lui lançai d'une voix glaciale....Écoute, je ne suis branché rien du tout, je veux juste pouvoir travailler en paix...Son jambonneau de visage prit une expression respectueuse....Ah, le boulot c'est sacré, tu as raison. Respect. Si, si. Moi, je dis toujours aux jeunes qu'il faut...Je poussai un profond soupir qui le fit taire. Momentanément. Comme il semblait incapable de ne rien faire qui n'exigeât l'usage de la parole, il se mit à commenter le moindre de ses faits et gestes...Bon, je vais aller pisser...Grand bien lui fasse! Je remarquai, avec une certaine inquiétude, qu'il laissait la porte des toilettes ouverte, me permettant, ainsi, d'apprécier la qualité de sa miction, action qui n'entama en rien sa fièvre verbale. Haussant le ton, il me cria, tandis que les chutes du Niagara s'abattaient sur la fragile cuvette...Tu sais, on a beau dire, il n'y a rien de plus agréable que de pisser....Si, le silence!....répondis-je...Mais le vacarme de la chasse d'eau noya dans un tourbillon chuintant ma subtile répartie.

En sortant de l'étroit réduit, il arborait l'expression satisfaite de celui qui vient d'accomplir, avec succès, une mission particulièrement périlleuse...Voilà une bonne chose de faite! Je vais maintenant me mettre à l'aise...Joignant le geste à la parole, il enleva avec une rapidité étonnante sa chemise et son pantalon, joua quelques instants avec l'élastique de son slip enfoui sous plusieurs couches de graisse, se ravisa et (à ce stade je pensais, naïf que je suis, qu'il allait enfiler des vêtements plus commodes) se laissa tomber dans sa quasi-nudité sur le sofa, écrasant au passage plusieurs de mes chemises par moi péniblement repassées.

Submergé par l'horreur du spectacle qui s'offrait à moi, je ne songeai pas même à protester. Il m'avait été donné de voir, il y a quelques années, un orque épaulard échoué sur une plage depuis plusieurs jours, que l'accumulation des gaz produits par la fermentation de la matière en décomposition avait gonflé au point que je n'osai m'en approcher de crainte de provoquer une explosion fatale. Ce fut cette image qui s'imposa à mon esprit, tandis que je lui désignai, avec dégout, son postérieur ventru, parvenant à articuler avec peine, d'une voix rauque...Mes chemises....D'un geste vif, il se remit debout et les déposa avec délicatesse sur un fauteuil...Désolé, je ne les avais pas vues... On aurait dit une barrique posée sur deux cure-dents. Une fois de retour sur le sofa, il tourna sa face bouffie vers moi, me dédiant un sourire complice....Tu ne te mets pas à l'aise?...Refoulant un renvoi bilieux, je secouai énergiquement ma main en signe de dénégation. Il fallait que je quitte cette maison de toute urgence.

Ce fut le démarcheur qui m'en fournit le prétexte. Désespérant m'entrainer dans son monde de franche camaraderie virile et me jugeant sans doute bien piètre compagnon, il se rabattit sur la télévision. « Intervilles ». Le son au maximum. Tout ça pour ça!

A chaque glissade, à chaque chute de l'un ou l'autre protagoniste du jeu, le démarcheur éclatait de rire en émettant des flatulences sonores, ce qui, loin de le plonger dans l'embarras et la contrition, ne faisait qu'amplifier son hilarité. Je me levai alors avec raideur et fermai mon dossier avec un claquement sec. Sans rien dire, avec dignité, je gagnai la porte et commençai à enfiler mes chaussures de marche...Où tu vas...hurla l'autre....Me promener...Bonne idée, je crois que je vais venir avec toi, c'est trop con ce machin, dans le temps oui, mais là, non, vraiment, c'est plus la même chose....Avant d'en apprendre plus sur les « Intervilles » d'autrefois, je l'attirai sur la terrasse dans sa tenue grotesque....Tu vois ce piton rocheux?.... Je lui désignai une espèce d'Annapurna miniature dont le sommet surplombait de sa masse le village, cinq ou six cents mètres plus haut....C'est là que je vais...

Deux minutes plus-tard, je cheminais, libre. De manière étrange, le vent abandonna toute force à peine eus-je franchi les limites du village.

04 octobre 2009

Déjeuner dominical

 

A peine la prière eût-elle été dite par la douairière, que le démarcheur se précipita avec avidité sur la nourriture, utilisant ses grosses mains poilues pour manger. A sa décharge, je dirais qu'il est tout à fait admis aux Marquises de manger avec les mains, mais, alors que les natifs de ces iles le font avec beaucoup de grâce sans en mettre une miette à côté, l'étranger, peu entrainé à ce genre de pratique, se retrouve rapidement enduit d'une épaisse couche de graisse et de résidus alimentaires, spectacle à ce point répugnant que, sans le lui demander, on le pourvoit toujours de couverts quand bien même le repas se déroulerait en extérieur.

L'affligeant spectacle des filets de lait de coco accompagnant le poisson cru dévalant le triple menton du démarcheur, bientôt suivis par les ruisseaux de graisse du cochon « à la sauce huitre », m'enleva le peu d'appétit qui avait survécu à la présence de mon bruyant voisin de table. C'est que, tandis qu'il s'alimentait gloutonnement, il n'avait pas arrêté de parler un instant, sans même laisser aux aliments le temps de trouver le chemin de sa bouche lippue, puis de son estomac distendu. Il me sembla que les aliments ingurgités étaient immédiatement expulsés, enrobés d'un flot de postillons huileux, sous forme de paroles grasseyantes. Toutes ses phrases commençaient par, je peux t'avoir... Je ferai grâce au lecteur de la liste de tout ce que le démarcheur pouvait m'avoir, mais ça allait du caleçon, à la Poclain à godet machin-chose en passant par la machine à râper le coco.

Dans un premier temps, prisonnier de mon éducation et la douairière exilée à l'autre bout de la table étant aux prises avec un chirurgien (le poisson) particulièrement récalcitrant, je fis semblant de me montrer intéressé par les propos de mon encombrant voisin. Je poussai même la politesse jusqu'à essayer d'intervenir dans la conversation, en risquant une appréciation sur tel ou tel produit. Il s'arrêta alors un court instant de parler, me regarda avec curiosité, enfourna la moitié d'une tranche de pain dans sa bouche déjà pleine, puis continua sa phrase là où il l'avait laissée, sans tenir aucun compte de ma remarque. Je compris alors qu'il s'agissait d'un monologue et non d'une conversation. Libéré de toute obligation sociale, je regardai le vent par la fenêtre et m'envolai avec lui, les paroles du démarcheur transformées en une lointaine et soporifique litanie, clou à tête plate décapité, transatlantique échoué, voiture sans roues, poitrine de porc fumée sans feu, chaussettes sans fil, cache-pots invisibles, fusil sans recul, cartouches à la bourre.... Je piquai du nez dans mon assiette.

Quand la décence me permit de le faire, je me levai en prenant congé de mon hôtesse et du démarcheur, confiant dans le fait que je ne le reverrais sans doute plus jamais, en tout cas dans ce monde, il partait le lendemain et j'avais décidé de me faire porter pâle pour le repas du soir, quand je fus, brutalement, arrêté dans ma retraite par ces quelques mots...Ah, oui, au fait, cette nuit on dort ensemble...Je me retournai lentement...Pardon?...Désarçonné, un court instant, par la modification des traits de mon visage que je m'efforçai de faire coïncider avec ceux de Lee van Cleef, dans le « Bon, la brute et le truand », écartant mentalement les pans d'un manteau imaginaire afin de dégainer plus rapidement mon Colt, il bredouilla en virant au mauve...Heu, enfin, je veux dire qu'on va partager le bungalow...Comme si je n'avais pas compris le sens de ce mot, partager, il ajouta après une courte pause...Toi et moi...Plus Woody Allen que Lee van Cleef à présent, je jetai un regard éploré en direction de la douairière qui haussa les épaules avec fatalisme...C'est juste pour une nuit. Je ne sais pas dans quel autre endroit le mettre...Tout en se curant bruyamment les dents d'une main et alors qu'il venait d'extraire, à dures peines, un lambeau de chair qu'il exhiba triomphalement de l'autre, le démarcheur lâcha d'un air bonhomme....Je ne peux quand même pas dormir dehors!....Tout en moi hurlait...Mais si, mais si...Il m'avait d'ailleurs semblé voir à proximité un parc à cochons qui lui aurait parfaitement convenu. Bien entendu je me contentai de dire...Non, bien sûr, cela ne serait pas correct.... En chancelant, je gagnai la porte et sur le point d'en tourner la poignée, je fus, une fois de plus, rattrapé par l'ignoble voix...A tout de suite!...Je me jetai dans la tourmente.

29 septembre 2009

La maison aux peluches

 

Nous passâmes devant une sorte de hangar où une vingtaine de femmes s'alcoolisaient abondamment. Je fus étonné, car en ces parages, après la messe, les hommes boivent et les femmes jouent au bingo. Dans tout l'archipel il en va ainsi. J'en conclus donc que l'absence d'hommes avait poussé les femmes à les remplacer avec une conscience louable, jusque dans les détails les plus improbables de la vie quotidienne. En nous voyant, elles nous firent signe de venir les rejoindre en poussant des clameurs d'enthousiasme. Le démarcheur, prétextant une affaire urgente à régler, disparut dans le hangar (bon débarras) tandis que ces dames se livraient, dans leur langue, à des constatations qui auraient fait rougir un adjudant de la coloniale. Je me rappelle qu'une fois, à l'aéroport de N***, je rencontrai une native de cette ile étrange. Sans préambule, elle me demanda en bon français...Tu vas à U-H***?...Non, à U***...Dommage, je t'aurais bien fait ton affaire...Certes, elle n'avait plus vingt ans depuis longtemps, moi non plus d'ailleurs, mais quand même...

Un peu plus loin, nous arrivâmes devant un long bâtiment qui semblait en meilleur état que le reste du campement. La conductrice poussa une porte et nous nous retrouvâmes à l'intérieur d'une pièce qui, de fait, englobait toute la superficie de la maison. On aurait pu dire qu'il s'agissait d'une cuisine aux proportions gigantesques, si l'on n'y avait entassé une dizaine de lits qui s'alignaient le long des cloisons. A cela s'ajoutait un comptoir derrière lequel s'amoncelait, sur des étagères, un assortiment hétéroclite de marchandises. Une sorte de hard discount-dortoir. Comme aurait dit ma défunte mère que ses origines autrichiennes poussaient à accommoder les expressions de sa « Heimat » à la sauce française, mon cœur plongea dans mes chaussettes. Tout cela prenait fort mauvaise tournure. Je me voyais obligé de passer les sept prochaines nuits, tétanisé sur l'un de ces lits, dans cette sorte d'entrepôt, au milieu d'un va-et-vient incessant de femmes ricanantes et de bruits de caisse enregistreuse.

Le centre de la pièce était occupé par une table d'une vingtaine de mètres de long au bout de laquelle trônait, telle une impératrice douairière, une dame d'un age certain, le corps pris dans une robe rouge faite dans une matière qui me sembla être de la soie, si je me fiais aux chuintements qu'elle émettait à chacun des mouvements de sa propriétaire. Ou peut-être était-ce du nylon, je n'y connais décidément rien en textiles. La douairière fumait avec élégance en utilisant un long fume-cigarettes argenté, tandis qu'elle me faisait signe d'approcher. Quand je fus arrivé à sa hauteur, elle me tendit sa joue avec coquetterie pour que je l'embrasse...Alors c'est toi, Esteban?...Oui, madame...Elle minauda en prenant un air faussement contrarié...Quoi madame! Mamie Irma, c'est comme cela que tout le monde m'appelle ici. Les filles vont te montrer ton fare...Elle émit un glapissement strident et, venues de la terrasse voisine où je les entendais piailler depuis mon arrivée, une demi-douzaine de jeunes filles firent leur apparition. Moi, tout ce qui m'intéressait, c'était que la douairière avait dit, TON fare.

Il s'agissait d'un joli bungalow de deux chambres, construit sur pilotis dans un coin reculé de la propriété. Quand mes hôtesses se furent éclipsées dans un dernier éclat de rire en me rappelant qu'à midi un bon kaikai (repas) m'attendait dans la maison principale, je fis le tour du propriétaire. La maison semblait neuve et pourvue de certains raffinements technologiques. Ainsi, il y avait un téléviseur à écran plat relié à une gigantesque parabole à laquelle les assauts du vent arrachaient une plainte lugubre. Mais ce qui me frappa, fut le fait que cette habitation était remplie de peluches de toutes tailles, toutes figées dans cette absurde attitude de soumission ravie qu'affectionnent tant leurs propriétaires. Il y en avait partout: sur les lits, les commodes, les fauteuils et le divan. Je fis donc le ménage, les enfermant dans la chambre que je n'occuperais pas. Il me sembla les entendre protester, mais ce n'était que le vent qui tentait de forcer le passage sous la porte d'entrée. Je remarquai aussi que toutes les portes étaient munies de solides crochets, afin de les assujettir contre les cloisons quand elles étaient ouvertes. Encore et toujours le vent, même fenêtres closes, il faisait claquer les portes à l'intérieur de la maison.

A midi, m'étant rendu dans la grande maison, j'eus la désagréable surprise de trouver le démarcheur installé à la table encombrée de mets divers. Devant lui, s'alignaient une demi-douzaine de boites de Heineken vides. Toujours installée à l'extrémité de la table, sans même faire mine de s'intéresser aux propos du démarcheur, la douairière salua mon arrivée par une élégante inclinaison de la tête, m'invitant à prendre place à l'autre extrémité, introduisant, par ce geste, une subtile distinction hiérarchique entre le démarcheur et moi, ce dont je lui sus gré. Je crois que, dans le fond, je suis un être odieux.

 

25 septembre 2009

Du vent et des femmes

 

Encore une autre mission. Une autre ile. Juste un peu plus isolée. Un peu plus oubliée. Je ne la connaissais pas celle-là. Et ce vent non plus, qui, tandis qu'il s'engouffre dans le cirque au fond duquel sont disséminées les quelques habitations du village, prend de la puissance avant de rebondir sur une paroi rocheuse infranchissable. Contrarié par cet obstacle, il revient sur le chef-lieu en tourbillons furieux, faisant courber leur tête aux cocotiers et gémir les banians. La dernière fois que j'avais eu à subir un vent pareil, c'était en Terre-de-Feu.

Alors que je remontais l'unique rue du village, passager de l'une des rares voitures venue me chercher à la piste d'atterrissage (on ne parle plus d'aéroport dans ce cas), je vis ces femmes, toutes ces femmes (il n'y a que des femmes à U-H***) débouler vent arrière, la robe «mission » (on était dimanche) coincée dans la rainure des fesses, tentant vainement de freiner leur course folle, tandis qu'elles croisaient celles qui progressaient péniblement vent debout, pas à pas, la tête basse, les vêtements claquant furieusement au vent.

La pension n'était pas véritablement une pension, mais un campement. Pas un campement fait de tentes, mais un amoncellement de baraquements dont les uns étaient en construction et les autres en voie de destruction. Le vent faisait claquer ça et là des tôles invisibles. La voiture s'arrêta devant ce qui me sembla être une maison de passe dans un quartier louche de Panama City. La façade rouge parcourue d'étranges arabesques noires laissait voir au travers de baies vitrées cassées une pièce dévastée dont la moquette d'un vert fluo agonisant s'était recouverte des restes du plafond crevé. Dans un coin, un sommier tordu et, sur l'une des cloisons, une fresque délavée montrant une sainte Vierge échevelée aux yeux exorbités surmontée de ces paroles « Sainte Marie, ayez pitié de nous! ».

Tandis que je quittais la sécurité de l'habitacle de la voiture en tentant vainement de résister aux assauts du vent, ma conductrice m'expliqua, tout en s'agrippant au montant de sa portière...Normalement, c'est ici que logent les gens de passage. Mais là, vraiment, je ne sais plus. Il faudrait voir avec la patronne...

J'espérais juste que ce normalement jouerait en ma faveur et que, même en un lieu où la norme avait sérieusement pu être altérée, on serait obligé de constater que vouloir faire dormir quelqu'un dans pareil endroit, revêtirait, toutes choses égales par ailleurs, un caractère totalement anormal. D'ailleurs je me demandais bien qui avait jamais pu trouver un repos, même provisoire, sous le regard courroucé de cette vierge dans cette atmosphère de lupanar ultramarin.

Il me faut aussi préciser que je ne fus pas le seul passager à débarquer du minuscule avion dont le pilote, peu désireux sans doute de s'attarder en pareil endroit, laissa tourner les moteurs pendant les deux ou trois minutes que durèrent l'escale.

L'autre passager était un européen d'une cinquantaine d'années que je ne connus jamais autrement que sous l'appellation de démarcheur, terme qui fut utilisé dès son arrivée par la conductrice du taxi...C'est toi le démarcheur?...et que je continuerai donc à utiliser pour la suite de ce récit. Sur le moment je fus content de sa compagnie. En monopolisant la conversation, il me dispensa d'avoir à répondre aux questions d'usage de la conductrice, non que j'éprouve une quelconque aversion pour les femmes au volant, mais quand j'arrive dans un endroit inconnu j'aime bien le faire en silence.

Tandis que j'admirais le paysage, je ne prêtais qu'une oreille distraite à ses propos. Il était là pour vendre des produits, une incroyable variété de produits, aux petits commerçants ainsi qu'à quelques particuliers. Il n'était pas à la retraite, c'était déjà ça. Je crus comprendre qu'il irait loger chez une connaissance. Donc tout était pour le mieux.

Ce fut donc avec un certain étonnement que je vis le démarcheur s'extirper péniblement de la voiture (il était très rond) et nous emboiter le pas à la recherche de la Patronne. Sans doute une cliente, pensai-je, chassant au loin la déplaisante idée que la patronne pouvait être justement cette vieille connaissance chez qui il allait passer la nuit. Évidemment, le démarcheur logeait où il voulait, mais ailleurs, de préférence. Avec celui de ses produits, j'avais déjà eu un bref aperçu du catalogue de sa conversation durant le trajet nous menant de la piste au village et cela me suffisait amplement. Le dimanche était encore long et je ne voulais absolument pas connaître le nombre de soutien-gorges qu'il avait vendus aux élégantes des iles Gambier, ni savoir ce qu'il ferait si lui, le démarcheur à qui on ne la faisait pas, présidait aux destinées du pays. Avec ses cheveux coupés en brosse, sa couperose, son ventre proéminent, sa (fausse, j'ai l'oeil) Rollex, son verbe haut, ses jugements sans appel, il était tellement le stéréotype du « beauf » qu'il en devenait attendrissant. Pendant un lapse de temps n'excédant pas la demi-heure, toutefois. Il ne faut pas abuser des bonnes choses. Or cette demi-heure venait d'arriver à son terme.

22 septembre 2009

Les Parfait

 


Je ne peux plus les supporter. Les retraités. Non, c'est fini. Il a du y en avoir un ou deux de trop, je ne sais pas, mais, depuis quelques temps, leur vision m'indispose au plus haut point. Pas vraiment leur vision, à vrai dire, car, à première vue, rien ne ressemble plus à un être humain normal qu'un retraité. Je ne parle évidemment pas de retraités octogénaires qu'on imagine difficilement autrement que retraités. Non, je parle de cette spécialité bien française: le retraités quinquagénaires en pleine forme qui pourraient encore servir de nombreuses années et qui n'ont même pas payé leurs quarante annuités.

Pas leur vision qui me dérange, non. C'est juste de les écouter. Cette satisfaction, feinte, je suppose, car si elle n'était pas feinte ce serait pire que tout, d'avoir été mis à la poubelle, avec cette angoissante constatation que contrairement aux ordures, il n'y a aucun recyclage de prévu.

….On aurait encore pu continuer....Petit sourire soumis...Mais, on a préféré laisser la place aux jeunes...Tu parles! On te vire avec une préretraite pourrie et on file ton poste à un ouzbek sous-payé. Faut dire que dans les steppes d'Asie Centrale on n'a pas de gros besoins. On n'y trouve pas grand chose à vrai dire. Même la mer s'est tirée. C'est tout dire! Enfin, c'est leur problème aux ouzbeks. Mais les retraités, non franchement, je ne peux plus...

Ça doit être à cause des Parfait. Oui, parfaitement, les Parfait. Pas une secte, hein, entendons nous bien, juste un couple, les Parfait. Je tiens à préciser que les Parfait ne m'ont rien fait, que je ne les connais même pas, qu'ils ont l'air charmants, intelligents, sympas et tout et tout. Ils valent surement mieux que moi d'ailleurs. Voilà, voilà, je crois que je n'ai rien oublié, je peux commencer.

Non, c'est juste qu'ils sont parfaits, les Parfait. Et qu'ils ont une grande gueule qu'ils ouvrent un peu trop souvent à mon goût. Alors, lorsqu'après une journée exténuante on essaie de jouir du calme et de la fraicheur relative de la nuit tropicale, assis, seul, à la table d'un petit restaurant (quelques tôles jetées sur quatre piquets, on fait pas dans le luxe aux colonies) situé au fin fond d'une ile perdue au milieu de Pacifique, calme nocturne qu'on n'espère troublé que par la stridulation frénétique d'insectes invisibles (parce que ça stridule dur sous les tropiques, la nuit, vous pouvez me croire), quand les Parfait débarquent, s'installent à la table voisine et ouvrent leur grande gueule, on est obligé de les entendre, même si on estime avoir déjà assez entendu de conneries pour aujourd'hui et tout autre jour à venir. Mais de ça ils s'en fichent les Parfait, alors, ils l'ouvrent grande, leur gueule. Et ça dégouline de perfection. Ah, ces paysages, ces plages, ces caps, ces rochers, ces arbres, quelles merveilles! Et les gens! Mon Dieu, les gens! Là on sent que les Parfait peinent à trouver les superlatifs qu'ils se renvoient d'un bout de la table à l'autre comme une balle de squash (les parfaits sont des bobos, ils font donc du squash, enfin, en faisaient). Moi, j'ai toujours trouvé les gens d'ici normaux. Terriblement humains. Mais pas les Parfait, non. Je ne sais pas qui ils fréquentaient avant de venir s'installer dans le Pacifique, mais ça ne devait pas être bien fameux pour qu'ils parent les habitants de ce lieu désolé de vertus aussi exotiques que la gentillesse, le sens de l'hospitalité, la largesse d'esprit, la tolérance et d'autres trucs dont je ne me souviens même plus. Il faut dire que le couple Parfait est un couple de professeurs des écoles....à la retraite. Ça, ils le claironnent comme s'ils voulaient faire tomber des murailles invisibles. Bien entendu, ils ont cinquante ans et en paraissent vingt de moins avec leurs traits lisses et leurs petits débardeurs moulants. Alors moi, que trente années passées sous les tropiques ont momifié, ça m'énerve, forcément, toute cette fraicheur stérilement assise dans cette gargote du bout du monde alors qu'elle devrait être en train d'inculquer des rudiments de savoir à la jeunesse inculte des banlieues.

Quand ils commandent à manger, les Parfait, c'est toujours un truc léger, frais, une petite salade par exemple, à peine assaisonnée d'un peu d'huile d'olive (bien sur). La ligne, confient-ils à la patronne, en tapotant leur ventres plats et musclés, avant de confier qu'ils ont couru vingt kilomètres aujourd'hui, en plein soleil. Profitant d'un moment d'inattention de leur part, la patronne se tourne vers moi et se frappe la tempe de l'index. Je lève les yeux au ciel.

A peine les salades posées devant eux, que les voilà repartis dans leur panégyrique. Évidemment, ils n'ont jamais vu de salades aussi belles, aussi saines, aussi craquantes, d'un vert aussi vert. En les regardant engloutir le contenu de leur assiette tout en se complimentant mutuellement d'avoir eu l'idée de venir passer leur retraite dans ce paradis, je songe juste aux centaines de litres de pesticides, insecticides, fongicides, dont les autochtones arrosent leurs légumes. L'écologie, ça fait rigoler tout le monde ici!

Mais tout cela n'est que broutille. Les Parfait aiment tout et tout le monde? Grand bien leur fasse! Ça change des grincheux de mon espèce. Mais il y a pire. Les Parfait veulent aussi que tout le monde les aime. Cela fait à peine un mois qu'ils ont débarqué sur l'ile et déjà, ils ont l'impression de s'être parfaitement intégrés. D'avoir été acceptés par la population. L'immersion totale, en somme.

Alors, lorsqu'une famille se présente au restaurant, ils serrent les mains aux hommes, embrassent les femmes et les enfants, puis les invitent à leur table. Peu importe le malaise palpable des nouveaux venus qu'ils ont peut-être tout juste salués l'une ou l'autre fois dans le village, ils les assoient de force et les forcent à écouter leur logorrhée. Je songe que les Parfait ne m'ont pas même adressé un salut en passant devant moi, quelques minutes auparavant. Puis, une brusque nausée m'envahit. C'est bien de mon pays, la France, qu'ils parlent, les Parfait. Si la salade était presque trop belle pour être mangée, celle qu'ils servent à leurs auditeurs a des relents de pourriture. Pas de mots assez durs pour qualifier le mère patrie. Autour de la table, les visages sont livides, les corps figés. Ces pauvres gens, venus là pour faire bombance entre eux, souhaiteraient sans doute voir la terre s'ouvrir et engloutir les Parfait et tous ceux de leur espèce. Ce que ces derniers ignorent, englués qu'ils sont dans leur perfection, c'est qu'il y a deux choses que les marquisiens détestent, les popaa d'abord et surtout que ces mêmes popaa dénigrent leur propre pays, la France. En effet, si ce peuple de guerriers accepte d'avoir été soumis au siècle passé par une nation puissante, il ne supporte pas l'idée d'être administré par une bande de lopettes auto-flagellantes.

Le chef de famille est instituteur pas à la retraite. Ce qu'apprenant, monsieur Parfait glisse dans le tuyau de l'oreille de ce collègue du bout du monde...Et cette idée de vous imposer d''enseigner le français quand vous avez une langue si belle et si riche!...L'autre réfléchit un instant en pliant sa serviette de manière menaçante, avant de répondre par une question...De quelle région de France êtes-vous originaire?...De Bretagne...Il hoche la tête, puis poursuit...Vous parlez le breton?...Heu, non, enfin juste quelques mots...L'instituteur soulève alors ses deux cents kilos du haut de son mètre quatre-vingt-dix (en se laissant tomber sur les Parfait, il les aurait transformés en crêpes) et, avant de donner le signal du départ au reste de la famille, se contente de laisser tomber...Eh bien nous, monsieur, nous parlons marquisien ET français....

Face à cette Bérésina, les Parfait, faute d'autre interlocuteur à qui s'adresser, la patronne ayant regagné sa cuisine en jurant, les Parfait qui jusque là m'avaient ignoré, me demandent...Mais qu'est-ce qu'on a fait? Qu'est-ce qu'on a dit?...Leur monde de perfection commence à se lézarder. Je leur fais...Chut! Écoutez!....Hein? Quoi?....Vous n'entendez rien?...Non. Que voulez-vous qu'on entende?...C'est bien ce que je pensais!...

Les Parfait ne font que passer. Nous autres, les vieux coloniaux, nous continuerons à écouter, tous les soirs, dans la fraicheur relative de la nuit tropicale, les stridulations des insectes invisibles.

17:35 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (21)

14 août 2009

La voix

 

 

C'était il y a bien des années.

J'avais pris l'habitude de pêcher dans les parages de la Sentinelle. Cette île ne porte pas ce nom sur les cartes, mais je l'ai baptisée ainsi. Totalement déserte et située à une centaine de milles au Nord de la dernière terre habitée de l'archipel des Marquises, elle me faisait penser à un vaisseau de pierre ancré au milieu du Pacifique chargé de veiller sur ses consœurs plus méridionales. La première fois que je la découvris ce fut dans les lueurs déclinantes du jour, quand le ciel et la mer semblent s'embraser d'un même feu aux reflets sanglants. Tandis que nous progressions le long des falaises déchiquetées par les vents et la longue houle du Pacifique, un frisson glacé me parcourut. Il émanait de cet endroit une puissance malsaine. Un mauvais mana, devait préciser le vieux Louis, mon pêcheur, un peu plus-tard, en ouvrant sa Bible, tandis que nous passions la nuit dans le seul mouillage praticable de l'ile. Doumé, mon mécanicien vietnamien, opta pour l'ouverture d'un carré de Liroulet, un vin très rouge aux effets particulièrement corrosifs dont l'odeur entêtante réussissait à s'imposer à celle du bord faite d'un savant mélange de sang, de tripaille de poissons et de mazout. Cette première nuit, nous ne dormîmes que très peu tandis que les calmes succédaient aux rafales soudaines et que les vagissements des moutons, uniques reliquats d'une vaine tentative de colonisation, peuplaient nos cauchemars de nourrissons abandonnés sur des grèves hostiles. Mais le thon abondait dans les eaux agitées de la Sentinelle. Aussi avions-nous pris l'habitude d'y arriver le lundi soir pour n'en repartir que le vendredi suivant, la chambre froide remplie de « yellow finns » et de thon blancs superbes qui excitaient la jalousie de mes confrères dotés d'embarcations plus modestes. Mais on ne vit pas dans ce monde pour se faire aimer.

Je pense qu'il devait s'agir d'un mardi, puisque nous étions au tout début de notre campagne. Le jour se levait à peine et nous venions de quitter l'abri du mouillage. Nous progressions vers le large, lorsque, brutalement, sans que le régime du moteur n'eût varié, le thonier arrêta d'avancer comme s'il avait été pris dans les tentacules de quelque monstre marin. Je manœuvrai le levier de l'inverseur en tous sens. Sans succès. Peu de temps auparavant, nous avions perdu l'hélice lors d'un transport effectué vers l'une des iles du Sud. Juste en arrivant à quai. Heureusement. Une goupille défectueuse. Les symptômes avaient été les mêmes. Je coupai donc le moteur et, me munissant d'un masque, je me mis à l'eau et plongeai sous la poupe du navire. A mon grand soulagement, l'hélice était toujours en place. A mon retour à bord, Doumé m'informa qu'il avait trouvé la cause de la panne. Un tuyau du circuit hydraulique, percé. L'inverseur n'étant plus alimenté en huile, le moteur continuait à tourner mais sans entrainer l'hélice. Réparable? Oui et non. Oui si l'on disposait d'un tuyau de rechange (on dit durite, mais restons simples), l'affaire d'une minute ou deux. Non, si l'on en était dépourvu. Et nous en étions dépourvus. Ce petit tuyau percé, un petit tuyau de rien du tout, avait transformé mon fier navire en épave à la dérive. La côte n'était éloignée que d'un ou deux milles, mais les vents et les courants nous en écartaient à chaque instant un peu plus. Je songeai....Première chose, rejoindre le mouillage. Une fois en sécurité, nous aviserons...Il était en effet hors de question que, mon équipage et moi, nous partions à la dérive comme de vulgaires plaisanciers parisiens. C'était une question d'amour propre!

Le vieux Louis scrutait l'horizon à la recherche d'oiseaux annonciateurs d'un banc de thon, comme si tout cela ne le concernait pas. Doumé, une fois son verdict établi, se servit une large rasade de Liroulet avec l'air satisfait de celui qui a rempli sa mission. Non, cela n'allait pas du tout! D'un geste sec, je lui arrachai son verre et le vidai par dessus bord....Démerde-toi. Il faut me faire tourner cette hélice pendant dix petites minutes. Jusqu'au mouillage....Doumé suivit un instant le sillage vineux des yeux, même la mer refusait de se mélanger à cette mixture, puis il haussa les épaules...Rien à faire. Pas de tuyau, pas d'inverseur...Exaspéré, je m'emparai du carré de Liroulet et menaçai de lui faire suivre le même chemin que le contenu du verre. L'horreur se peignit sur le visage d'habitude si impassible du vietnamien....Noooooon! Pas ça!....Alors donne-moi ces putains de dix minutes ou tu ne boiras que de l'eau pendant les trois prochains mois...Il eut l'air étonné...Pourquoi trois mois?....C'est le temps qu'il faudra aux vents et aux courants pour nous pousser vers les Tuamotus. Une fois arrivés, pas exclu qu'on s'éclate comme des merdes sur un récif...J'aime positiver. Doumé agita frénétiquement les mains devant son visage comme s'il essayait d'écarter cette peu séduisante perspective...Mais les secours?...Quels secours?....continuai-je impitoyablement...Nous sommes en début de campagne. Personne ne s'inquiétera de notre absence avant samedi. Et le samedi, c'est le début du week-end. On remettra donc ce début d'inquiétude au lundi. Et lundi nous aurons déjà dérivé de près de deux cent milles dans l'ouest où personne n'aura l'idée de venir nous chercher...Doumé refusait d'admettre l'évidence...Mais d'ici là, nous aurons peut-être croisé, par hasard, un autre bateau....Je lui désignai le vaste océan...Est-ce que, par hasard, tu vois un autre bateau?...Se raccrochant à une ultime espérance, il éructa d'un air triomphant...Et la radio?...Haussant les épaules, je lui répondis...Tu sais bien que personne n'a jamais réussi à faire fonctionner cette saleté. Je l'ai juste achetée pour faire plaisir aux gens des affaires maritimes....

Un lourd silence s'établit, juste troublé par les bruits en provenance du thonier tombé en travers de la houle. Les bruits d'un navire en perdition. J'essayai d'imaginer le parti que je pourrais tirer, pour établir un gréement de fortune, des deux tangons de pêche et de l'ancre de cap, un parachute, en fait, destiné à ralentir la dérive, mais moi je voulais à tout prix l'accélérer. En matière de survie maritime, il y a deux théories. La survie passive qui exige de ses adeptes de ne surtout pas s'éloigner des lieux du naufrage et d'attendre les secours. Et la survie active qui enjoint à ses partisans de se débrouiller par leurs propres moyens pour rejoindre une terre ou une voie maritime fréquentée. J'adhère pleinement et sans retenue à cette seconde école.

Je fus tiré de mes réflexions par le vision de Doumé fouillant frénétiquement dans sa poubelle. En effet, j'avais adopté ce récipient en plastique, léger et doté de poignées, étanche une fois qu'on en avait refermé couvercle, pour ranger tout ce qui, sans cela, aurait trainé à la dérive dans le navire. Une version moderne du coffre de marin. Ainsi, chacun avait sa poubelle pour ranger ses effets personnels. Doumé en sortit une vieille chambre à air. Nous les utilisions en général pour amortir le choc provoqué par les touches au bout des lignes. Un thon de cinquante kilos qui mord, ça déménage. Comme ils étaient en général dix à mordre en même temps, je laisse le lecteur imaginer la traction exercée sur les tangons supportant les lignes. Doumé débita la chambre à air en fines lanières et s'engouffra dans le compartiment moteur. Sa tête réapparut aussitôt et, pointant vers moi un doigt accusateur, il me lança...Mais, dix minutes, hein! Pas une de plus...

Après un interminable quart d'heure j'entendis sa voix étouffée par la cloison étanche...Mets en route...Je démarrai le moteur et poussai le sélecteur de vitesse vers l'avant. Le thonier fut parcouru d'une vibration et répondit aux sollicitations de la barre. Il nous fallut tout de même une demi-heure pour rejoindre le mouillage au ralenti. Mais la réparation avait tenu bon, malgré l'ultimatum de Doumé. Sacré ivrogne! Mais quel mécanicien!

Quand enfin l'ancre fut affourchée et le navire en sécurité, Doumé refit surface parmi nous. Ruisselant de transpiration et d'huile hydraulique, il eut le triomphe modeste. Après avoir ligaturé du mieux qu'il le pouvait le tuyau blessé avec ses bouts de chambre à air, il s'était contenté de compenser les fuites en remplissant le réservoir d'huile au fur et à mesure que celui-ci se vidait...Avec la dernière goutte du dernier bidon d'huile...précisa-t-il en se précipitant sur son carré de Liroulet.

Nous étions en sécurité, certes, et on finirait bien par venir nous chercher à la Sentinelle, mais pas avant une dizaine de jours, calculai-je. Bien entendu, nous étions parés en eau et vivres et pouvions tenir un bon mois. Au-delà, la nature pourvoirait à nos besoins. L'ile regorgeait de gibier et la mer de poissons. Mais l'idée de voir une expédition s'organiser pour venir nous porter secours, ne me plaisait pas. Pas du tout. Il faudrait dire merci à un tas de gens. Le cauchemar!

Malgré ma répugnance pour cette machine, je me mis à jouer avec la BLU (la radio). La premier jour, je n'obtins que quelques craquements lointains. La nuit, en revanche, l'ionosphère se peupla de voix parlant des langues étranges.

Le deuxième jour, je commençai à dompter la machine. Il était quatorze heures (j'ai vérifié sur mon journal de bord), lorsqu'une voix répondit à la mienne. Je pus lui donner le numéro de téléphone d'un ami, ainsi que la description de la pièce à commander. Deux jours plus-tard, ce même ami faisait son entrée dans la baie aux commandes de sa petite vedette, amenant dans ses soutes tout ce qu'il fallait pour nous dépanner. Je l'interrogeai sur l'identité de l'aimable radio-amateur, mais celui-ci s'était contenté de délivrer son message, avant de raccrocher. Un homme de peu de mots, sans doute, comme disent les espagnols pour parler de quelqu'un de discret.

J'avoue avoir souvent repensé à cette voix qui nous tira d'une si peu glorieuse situation. Je ne savais même pas d'où elle émettait. J'ai longtemps supposé qu'il habitait en France, cet invisible interlocuteur, puisqu'il parlait français, ou en Suisse à cause de son accent étrange. La communication avait été brutalement interrompue avant nous puissions parler d'avantage. Je ne pus plus jamais tirer un son de cette radio après cet épisode.

Finalement, la voix habitait aux Marquises et c'était Ivan. Lui, sut tout de suite qui j'étais. En lançant mon appel sur les ondes, j'avais donné le nom de mon bateau.

Il me fallut donc remercier Ivan, avec vingt ans de retard. Chaleureusement, en plus. Ça m'a fichu un coup, tout de même!

10 août 2009

Anna Karemenconneskaia

 

J'aimerais beaucoup parler de mon travail sur ce blog, mais ne le peux tout simplement pas. Je ne deviendrai jamais écrivain, donc l'écriture ne me fera jamais vivre. Mon actuelle activité, si. Et comme je suis tenu à une certaine discrétion, je n'en parlerai pas. Et pourtant....Mais non! Je me contente de savourer cette ironie du sort qui a voulu que j'entrasse dans la vie active à cinquante ans quand tous les autres prenaient leur retraite. Bien entendu, avant cela, j'ai eu un bateau de pêche et deux ou trois autres petites entreprises. Mais soyons francs, tout cela me couta plus d'argent qu'il m'en rapporta. Déjà que les banques dont c'est le métier de gagner de l'argent avec celui des autres arrivent à en perdre, on imagine aisément ce qu'il advint de mes entreprises financées par mes deniers propres. Donc je trouve follement amusant de gagner de l'argent, pour une fois.

Mon travail m'amène à partir en «mission » sur d'autres iles. Une voix anonyme (numéro 5) au téléphone, un mail et hop! Même si je ne suis pas salarié, mais « free lance », tous mes frais de transport et de séjour sont pris en charge par l'organisation qui recourt à mes services. C'est écrit, signé, tamponné. Pas d'histoires. J'adore!

Peu après avoir rendu visite à mon ami Astrubal, je fus envoyé en d'autres parages. Comme d'habitude, je fus pris en charge, à l'aéroport ou ce qui en tenait lieux, par le patron de la pension où l'on m'avait réservé une chambre. Rien à dire, si ce n'est que sa voix me semblait familière sans que son visage ne m'évoquât le moins du monde une personne de connaissance. A deux ou trois reprises, il interrompit son monologue où il était question de la crise, de l'absence de touristes, du manque d'eau et autres banalités, pour se retourner vers moi et me dire...Hé, hé, hé, je te connais, toi...Ouais, ben pas moi. Évidemment, je pris un air intéressé, intérêt que j'étais loin d'éprouver, j'ai horreur qu'un inconnu m'adresse la parole, mais comme je suis amené à adresser la parole à des tas d'inconnus dans mes nouvelles fonctions, je me contentai de dire...Ah bon, comme c'est étrange...puis, après avoir fait semblant de me concentrer, je laissai échapper d'un air (faussement) désolé...Non, vraiment, je ne vois pas... Et l'autre...Si, si, si, je t'assure, on se connaît!...Bon, comme ça avait l'air de lui faire plaisir qu'on se connût et de ne pas me dire où nous nous étions connus, je me désintéressai de la question ce qui eut l'air de le vexer un peu. De toutes façons, l'aéroport n'étant éloigné du chef-lieu que de quelques verstes, nous arrivâmes rapidement à destination. Tandis qu'un moujik furieusement efféminé se chargeait de mon sac à dos, je contemplai, heureusement surpris, l'isba dans laquelle j'allais passer les prochaines nuits. Je suis dans ma période Tourgueniev en ce moment, on ne m'en voudra pas, en plus ça permet de brouiller les pistes.

Plutôt qu'une pension, il s'agissait d'un véritable petit hôtel, avec une salle de restaurant, des chambres à l'étage et une réception à l'entrée. Propre. Bien tenu. Récent. Numéro 5 avait bien fait les choses, cette fois.

Comme Ivan Nariendanlslipovitch (appelons ainsi l'homme qui me connaissait) allait me remettre la clé, surgit de l'office, après en avoir violemment repoussé les deux portes qui continuèrent, longtemps après son passage, leur va-et-vient chuintant, Anna Karemenconneskaia, l'épouse d'Ivan. Poussée par un vent mauvais, elle cingla vers nous, toutes voiles dehors, les sabords relevés sur une rangée de canons prêts à faire feu. De petite taille et boulotte, elle semblait, à vrai dire, rouler vers nous, la tête surmontée d'une coiffure en brosse d'adjudant de la coloniale. Avant même de nous avoir rejoints, elle éructa....Ah non! Il y en a ras le bol des missionnaires (!) qui ne payent pas leur séjour...Puis, prise de tremblements nerveux, elle sautilla autour de moi en jappant...Ou vous payez tout de suite, ou vous allez voir ailleurs!...Évidemment, j'essayai de raisonner l'insolente...Écoutez, madame, voyez ça avec numéro 5. Vous savez bien que l'organisation procède toujours ainsi avec ses agents. A la fin de mon séjour vous me remettrez la facture et je ferai diligence. Ce sera l'affaire d'un mois au plus. Moi même...Mais la folle possédée par le démon du paiement comptant (comme si on payait comptant dans la toundra) m'interrompit...L'organisation et votre numéro 5 vous pouvez vous les carrer là où je pense. Payez ou cassez-vous, espèce de marginal....Pas à dire, elle avait de la classe la bougresse! J'eus la vision fugace de ses grosses fesses rebondies striées par les lanières d'un knout. A défaut de l'application de cette juste peine, je me tournai vers le maitre des lieux, espérant quelque soutien de sa part. Mais celui-ci avait déserté son poste durant la tempête et fuyait au bas ris, en rasant les murs, vers l'abri illusoire que lui offrait l'office.

Une fois effacées de mon esprit les scènes de flagellation et de déportation dans une mine de sel, je parvins à rester courtois, d'autant plus courtois que je remarquai que cette courtoisie même excitait le ressentiment de la folle. Je fus donc odieusement courtois.

Après d'âpres marchandages, je réussis finalement à trouver un compromis. Je règlerais mes repas comptant et les nuitées feraient l'objet d'une facture payée par l'organisation. Il n'en demeura pas moins que j'eus Anna Karemenconneskaia sur le dos pendant tout mon séjour.

L'amène personnalité de la propriétaire (puisque, à ce stade, j'en étais venu à la conclusion que c'était madame qui menait son monde) continuait à se manifester, alors même qu'on avait fermé et verrouillé la porte de sa chambre derrière soi. Les murs étaient tapissés de pancartes rappelant au malheureux locataire qu'il ne fallait ni fumer, ni manger, ni boire, ni recevoir d'invités, ni garder sa clé sur soi, ni se doucher plus d'une fois par jour, que les chambres étaient faites à neuf heures précises, toutes en même temps je le suppose, par cette pauvre chose qui s'était emparée de mon sac à l'arrivée et qui, outre les fonctions de portier, de femme de chambre, de serveur, occupait également celle de cuisinier!

Comme je fume, adore me gaver de cochonneries le soir en regardant la télé (il y avait un poste dans la chambre), que forcément ça donne soif, si l'on ajoute à cela que j'étais dans la phase terminale de ma dengue, celle ou l'on transpire toute la fièvre accumulée, dans son sommeil surtout, sudation nécessitant de se doucher plusieurs fois par nuit, sans oublier le fait que j'avais demandé de pouvoir prendre mon petit déjeuner à cinq heures du matin (mes journées sont chargées), on imagine sans difficulté aucune l'exécration dont je fus l'objet de la part de la maitresse des lieux, qui, du jour de mon arrivée à celui de mon départ, ne m'adressa plus la parole que par l'intermédiaire de son moujik ou de son mari quand celui-ci eut choisi de refaire son apparition dans mon entourage.

Le premier soir, alors que je dinais, Ivan Nariendanlslipovitch choisit de passer au large, se contentant de m'adresser un sourire gêné.

Le second soir, toutefois, après avoir contourné ma table en trajectoires concentriques de plus en plus serrées, il s'enhardit à me demander si tout se passait bien pour moi. Comme je répondais par l'affirmative, il posa ses mains sur le dossier du siège me faisant face, puis après un moment d'hésitation, attendant sans doute que je l'y invite, en vain, il s'assit à ma table. Après s'être assuré de ce que sa femme ne fût point dans les parages, il me demanda, sur le ton de la confidence...Tu veux que je te dise pourquoi je te connais?....





 

08 août 2009

Un plaisir toujours renouvelé

 

Cunégonde me précéda dans une autre pièce, la chambre à coucher si j'en jugeais par l'ample lit à baldaquins qui trônait en son milieu et de là nous débouchâmes sur la terrasse. Distrait un instant par la perfection de la vue, la forêt, les pics alentours, la baie, l'océan, rien n'y manquait, je ne remarquai pas tout de suite Astrubal. Ce dernier me dépassant d'une bonne tête, j'avais plutôt l'habitude de lever la tête pour lui parler. Cette fois, je manquai lui marcher dessus. Il était étendu à mes pieds sur un matelas recouvert d'un tifaifai multicolore, ce qui ne faisait que mettre en relief son teint grisâtre. D'une maigreur effrayante, il était revêtu d'un pyjama à rayures. A mon arrivée, il se souleva péniblement sur les coudes et me tendit une main glacée...Tu m'excuseras de ne pas me lever, c'est encore mon foie qui me joue des tours...Ne sachant que dire, je me tournai vers Cunégonde en me demandant si elle avait bien pris la mesure de la gravité de l'état de son mari. Apparemment oui, car elle me précisa...Je n'ai vraiment pas de chance, il y a deux ans à peine je mettais en terre mon époux et voilà que celui-ci prend le même chemin...Au moins on ne maniait pas la langue de bois dans cette famille!

Certains aspects de la personnalité d'Astrubal étaient pénibles: son avarice phénoménale, son côté petit bourgeois que trahissait cette manie qu'il avait de parler des gens biens quand il voulait simplement signifier par là que ces gens là avaient du bien, son attachement viscéral aux biens matériels que laissait subodorer l'invraisemblable amoncellement de bibelots encombrant sa maison, cette manière de se projeter dans le futur, dans cinq ans, dans dix ans, dans vingt ans et surtout cette chance insolente dont tout au long de sa vie il bénéficia, tout en l'accueillant avec la mine contrite de celui qui se refuse à la qualifier de ce terme. Ainsi, se trouvant il y a quelques années désargenté, ce qui dans le langage astrubalien signifiait qu'il n'avait aucune envie de dépenser son propre argent, il réussit à convaincre son frère et sa belle sœur qu'au lieu de venir le rejoindre aux Marquises, voyage pour lequel tous deux économisaient depuis fort longtemps et dont la perspective les plongeait dans une joie sans borne, ils feraient mieux de lui donner cet argent afin qu'il pût vivre décemment plutôt que de le dépenser vainement en billets d'avion et frais d'hôtel. Le plus étrange est que le couple accéda à sa demande. Quand il eut fini de me narrer cet épisode infâme comme une chose allant de soi, à quoi donc sert la famille si ce n'est à venir au secours de l'un de ses membres dans le besoin, je lui demandai si, les situations se trouvant inversées, il aurait sacrifié le budget de ses vacances durement gagné aux désidératas de son frère cadet. Sans hésiter une seconde, il me répondit, d'un air outré...Bien sûr que non, quelle question étrange!...Nous éclatâmes tous deux d'un rire qui dura longtemps.

Car, dans le fond, j'apprécie sa compagnie. Je n'irai pas jusqu'à dire que durant le quart de siècle passé j'ai vécu en ermite, nu dans ma caverne, mais en dehors de quelques propos échangés avec les uns et les autres pour des motifs professionnels, je n'ai jamais réussi à trouver du plaisir à parler qu'avec Astrubal. Outre une culture appréciable, Astrubal possède un sens de l'humour particulier qui convient parfaitement à mon cynisme. Il concentre à ce point tous les défauts de l'humanité sans chercher à les cacher si ce n'est en les parant de toutes les vertus, il a atteint une telle perfection dans l'ignominie tout en ne se départissant jamais d'une correction à toute épreuve, il a acquis un tel savoir faire dans l'art de tromper les gens tout en leur donnant l'impression d'être leur victime, que chaque instant passé en sa compagnie est pour moi source d'une intense jouissance. Plus de vingt ans que je le connais et il parvient encore à me surprendre.

Après avoir rapidement glissé sur ma « glissade » et sur sa maladie (ce n'est pas le genre à se plaindre et je ne suis pas médecin), la discussion se porta sur ses enfants. Si Cassiopée, élève modèle dans une business school (pas trop chère) en Nouvelle-Zélande, était la source des plus grandes satisfactions, Castor, son frère, étudiant en métropole, avait été la cause des plus grands soucis.

Dans un premier temps, Cassiopée et Castor, après avoir obtenu leur BAC en Polynésie, avaient été envoyés en France pour continuer leurs études. Leur grand-mère, la mère d'Astrubal, se chargerait de l'intendance en les logeant dans son grand appartement du seizième à Paris. Très vite, des nouvelles alarmantes parvinrent aux oreilles d'Astrubal. Madame mère se plaignait de ce que, très régulièrement, des jeunes gens de couleur d'un très mauvais genre « squatassent »son très bourgeois appartement, que des musiques aux paroles ordurières déchirassent ses tympans, que des fumerolles aux parfums délétères filtrassent de sous la porte de son petit-fils. Mais pire que tout, il semblait que, prenant son rôle de grand frère trop à cœur, Castor séquestrât sa sœur Cassiopée dans l'appartement, lui interdisant tout contact avec le monde extérieur. C'est que si Castor passait bien ses nuits dans le seizième, la journée, il rejoignait ses nouveaux amis dans le neuf-trois où ceux-ci l'informaient, preuves à l'appui, de la manière la plus convenable de traiter une « meuf », Astrubal utilisa ce terme, surtout si ladite « meuf » était une sœur ou quelque chose de ce genre.

Je rappelle que Cassiopée et Castor sont les fruits d'une union entre Astrubal et Bernadette, une zaïroise très typée. Si ce métissage ne posa aucun problème tant que dura l'adolescence polynésienne de Castor et Cassiopée, tant le mélange des races est courant dans ce pays, il en alla tout autrement une fois qu'ils eurent foulé le sol de la capitale où ils découvrirent toute l'étendue de leur négritude.

Cassiopée fut donc rapatriée de toute urgence en Polynésie, puis envoyée en Nouvelle-Zélande, terre outrancièrement blanche, où la présence d'une jolie mulâtresse revêt encore un caractère d'un rafraichissant exotisme.

Puis, Astrubal avait fait venir son fils aux Marquises afin de lui présenter sa nouvelle belle-mère ainsi que pour se rendre compte de l'étendue des dégâts....Ah, mon pauvre ami! Tu n'imagines pas les changements. Un si gentil garçon!....Péniblement il se mit debout...Maintenant, il marche comme ça!... Instantanément, Astrubal se transforma, dans son pyjama à rayures, en petite racaille des banlieues....Et, il parle comme ça....Il se lança dans un monologue très convaincant où il était question de niquer tout ce qui bougeait tout en accompagnant ses paroles de gestes désordonnés des mains, doigts pointés vers le bas...Épuisé, il se recoucha, pour se relever tout aussitôt....En plus il fait du culturisme! Il passe ses journées à se regarder à poil dans un miroir. Il a profité de son passage ici pour se faire tatouer la moitié du corps...

Ne sachant comment réagir devant l'intrusion des banlieues dans son petit paradis marquisien, il avait contacté une de ses sœurs restée au Zaïre. Si je parle de sœur, je ne veux pas dire par là qu'il s'agit de la fille de la mère d'Astrubal. Juste celle que son père a eue avec une zaïroise, encore une. Les Astrubal ont un arbre généalogique assez compliqué. Enfin, c'est une constante dans la vie d'Astrubal de se décharger sur les autres de ses problèmes domestiques.

Sa sœur avait une petite entreprise qui s'occupait de loger et nourrir les ingénieurs européens et américains venus dans la région de Lubumbashi, au Katanga, pour travailler à l'exploitation de mines de cuivre et autres minéraux.

Son verdict fut sans appel...Si tu ne veux pas que ton fils devienne un black en France, envoie le chez moi pour qu'il devienne un blanc en Afrique....

Ce qui fut fait. Apparemment, le garçon se plait assez dans sa nouvelle vie.

30 juillet 2009

Une épouse énergique

...Non, il habite avec ma fille, dans la grande maison, un peu plus bas...Il y avait dans ce « grande », comme un zeste d'amertume...Que voulez-vous, quand on est vieille et qu'on a cessé de servir, on vous relègue dans une cabane...D'un geste désabusé de la main, elle me désigna le bungalow dont toutes les persiennes étaient hermétiquement closes. Il me parut très confortable ce bungalow. Élégant presque. On aurait dit la maison en pain d'épice de la sorcière du « Hansel und Gretel » de mon enfance. Après tout, avoir la belle-mère dans son jardin d'Eden, n'était-ce pas déjà une manière ici bas de se préparer à quelque infernal séjour dans l'au delà?

Tout en cheminant entre deux haies d'hibiscus et de bougainvilliers vers la « grande maison », je ne pus m'empêcher d'éprouver une légère déception à l'idée que la vieille sorcière ne fût que la « suegrita » et non l'épouse. Je n'ai rien contre une certaine perfection dans l'ignominie.

L'habitation principale était idéalement située sur un promontoire surplombant la baie et le Pacifique. Loin d'être imposante ou même tout simplement agréable à regarder, elle dégageait toutefois une impression de sérénité. Une sorte de repos du guerrier pour qui n'a jamais été à la guerre. Je frappai à la porte. Ce fut madame qui m'ouvrit. M'attendant au pire, je fus agréablement surpris. Cunégonde (ce n'est bien évidemment pas son nom, personne ne s'appelle comme ça), la quarantaine vigoureuse, était ce qu'il convient d'appeler une femme sportive. De petite taille, dotée d'un corps d'athlète, elle cachait sa féminité dans une abondante chevelure de walkyrie ainsi que dans une insatiable propension au verbe (non dénué d'intelligence et d'intérêt, je dois bien le reconnaître). Pour me saluer, elle m'embrassa énergiquement, ce qui consista à lancer avec force sont visage anguleux contre le mien, tandis que je manquai périr étouffé par sa crinière aussi robuste que celle d'un dragon de la garde républicaine.

Puis s'écartant de moi, elle me contempla, s'efforçant de réprimer une moue moqueuse....Pas un mot de plus. Je vois que tu as fait connaissance avec mes chéris...Les chéris?...ânonnai-je, me frottant la joue au point d'impact tout en me demandant si je n'allais pas avoir un œil au beurre noir ...Oui, mes chevaux. Je les ai recueillis alors qu'ils étaient tout petits et les ai élevés un peu comme s'ils avaient été des chiots...Je gardai pour moi la réflexion qu'il serait temps de révéler à ces redoutables bestioles d'un quart de tonne qu'elles n'étaient pas, n'avaient jamais été, des chiots. Pour enfoncer le clou, elle précisa...D'ailleurs, on en les monte jamais...Je voulais bien le croire, c'était plutôt l'inverse du reste. Mais je me contentai de hocher la tête en signe d'approbation, lâchant, un...évidemment...laconique. Puis baissant la voix, qu'elle avait tonitruante, elle me dit...Il ne faudra pas en parler à mon Astrubal. Déjà qu'il me gronde parce que mes chéris coutent trop cher à nourrir; Tu n'auras qu'à dire que tu as glissé...Ah, parce qu'en plus elles coutaient du pognon ces carnes! Bien entendu aucun son, ne franchit mes lèvres. Je fis juste remarquer que m'étant fait pulvériser les machins par leur clôture électrique avant de me faire piétiner et trainer sur une centaine de mètres par la horde sauvage, mon habillement et ma physionomie avaient subi quelques modifications qu'il serait difficile de faire passer pour une simple...glissade. Elle réfléchit un instant avant de me lancer...Oh, la clôture, tu sais, ce n'est pas grave. C'est du vingt mille volts mais sous très faible ampérage...Je répétai...faible ampérage...Mais déjà elle continuait, tout en me faisant passer dans le salon, une pièce sombre remplie de meubles en teck et en acajou sur laquelle veillait un tiki haut de deux mètres au sexe turgescent...Pour les vêtements, je te prêterai ceux d'Astrubal. Une bonne douche là-dessus et il n'y paraîtra plus...Une voix chevrotante se fit entendre quelque part dans la maison...A qui parles-tu, Cunégonde?...A ton copain Esteban. Il vient d'arriver...hurla-t-elle tout en me précisant, à voix basse cette fois....Astrubal n'a pas la forme en ce moment...

C'était vrai qu'Astrubal n'avait pas l'air bien. Pas bien du tout.

 

20:48 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (11)

17 juin 2009

Visite à un ami

La récente mission que l'on me confia sur cette autre île me permit de revoir mon ami Astrubal. Il s'y était exilé volontairement, cinq ou six ans plus tôt, pour s'extraire des relents d'échec imprégnant son calamiteux retour à N***, aux Marquises, qui avait vu sa (très) jeune maîtresse, Cruella, s'enfuir au bras d'un galant, jeune et chevelu, alors qu'Astrubal, au crâne rongé par une irréversible calvitie, l'avait arrachée à sa ville, à sa famille et à son wagon, tout trois figés dans le désert chilien jusqu'au prochain déluge, en lui faisant miroiter une vie faite d'abondance et de playas désertes dans sa maison perdue au milieu d'une nature généreuse. Là où la jeune femme attendait une somptueuse villa construite sur quelque promontoire rocheux, elle ne trouva qu'une méchante cahute en contreplaqué et en tôle, reliquat en ruine de la première période de la vie d'adulte de son compagnon. La vue que l'on découvrait depuis la parcelle en friche était superbe, mais ne faisait qu'accentuer l'insoutenable insularité du lieu pour qui n'a connu que la ville et le continent, en soulignant la vacuité extrême du plus grand océan de la planète par une ligne d'horizon au tracé parfait que ne venait altérer la vision d'aucune autre terre, même lointaine, que ne venait polluer de sa présence nulle oeuvre humaine, pas même ces pétroliers ou ces cargos qui émeuvent jusqu'aux plus hydrophobes lorsqu'ils les aperçoivent le long des côtes. Le ciel, lui aussi, était vierge de toute trainée de condensation laissée par ces jets qui, même au coeur du désespoir le plus profond, nous laissent entrevoir la possibilité d'une fuite, d'une vie autre, d'un ailleurs qui pour être hors d'atteinte n'en est pas moins réel. Lorsque la petite caravane composée de deux adultes et de deux enfants chargés de paquets arriva à l'issue d'une marche de plusieurs heures qui l'avait menée du minuscule aéroport à la « propriété » sous le soleil implacable de midi, sans l'ombre d'une ombre pour apporter le réconfort de sa tiédeur à la terre en fusion, Cruella, en découvrant les lieux désolés et le fare en décomposition s'écria....ESTAMOS JODIDOS! (Nous sommes fichus)....Quand Astrubal manoeuvra la porte dégondée, celle-ci s'abattit à ses pieds dans un craquement sinistre, libérant une nuée formée de milliers de guêpes qui s'échappèrent en émettant un bourdonnement furieux. Cruella s'enfuit dans la brousse en hurlant tandis que les enfants, un garçon et une fille à peine entrés en adolescence, se serrèrent l'un contre l'autre en pleurant. Je pense qu'Astrubal commença à perdre Cruella à cet instant, même si, par la suite, il lui fit construire, dans la village, une maison plus en accord avec ses attentes. Le mal était fait. L'esprit gangréné par le doute, Cruella n'eût plus qu'une idée: s'enfuir de cet infernal paradis tropical. Ce fut pour oublier cette cuisante défaite, cette salissure indélébile faite à son amour propre, qu'Astrubal choisit de s'installer à U***, île aux contours phalliques dont la beauté austère redonna quelque forme à son ego foulé aux pieds. Quelques rares lettres me parlèrent d'une dame européenne d'âge mûr, de son beau terrain de plusieurs hectares, d'une noce hâtivement célébrée, une fois reportée, il est vrai, quand revint à la mémoire d'Astrubal ce détail agaçant qu'il était toujours marié à Bernadette, son épouse dans une autre vie.

Arrivé à U*** le samedi précédent fatalement le dimanche quand nulle créâture de Dieu ne pouvait, sans offenser son nom, se livrer à quelque activité professionnelle que ce fût en ce bout du monde très chrétien, je mis à profit ce jour d'oisiveté pour rendre visite à mon ami Astrubal. Je ne sais si le terme amitié convient à cette relation qui nous fait nous croiser tous les deux ou trois ans, mais comme cela fait vingt-cinq ans que nous nous croisons tous les deux ou trois ans, on peut trouver à cette discontinuité une rassurante continuité Bien entendu, lui et son épouse ne vivaient pas dans le village principal, mais au coeur d'une vallée distante d'une dizaine de kilomètres, à laquelle menait une mauvaise piste. A l'issue d'une interminable montée, je parvins à un col après avoir refusé à plusieurs reprises les offres d'automobilistes déconcertés par la vision du dernier humain (aux Marquises, du moins) utilisant encore ses jambes pour se rendre d'un lieu à un autre, sans qu'il lui fût nécessaire de faire appel à une cavalerie de plusieurs centaines de chevaux vapeur. Si l'on ajoute à cela que j'ai toujours refusé de me munir d'un téléphone portable que je considère comme l'avatar moderne des chaînes dont on chargeait les esclaves en d'autres temps, il n'est pas tout à fait exclu que je finisse dans un musée, empaillé entre l'australopithèque et l'homme de Néanderthal. Tandis qu'assis sur une pierre je séchais au souffle puissant des alizés comme un cormoran sur son rocher, je songeai que je ne détonnerais nullement dans un de ces western « spaghettis » des années soixante- dix avec ses cow-boys ruisselants de transpiration.

Après une courte pause, je quittai la piste principale pour emprunter un chemin plus étroit qui devait se prolonger jusqu'au bout de la vallée pour se terminer au bord de la mer. Descendre est toujours une bénédiction une fois qu'on a réussi a refouler dans un coin de son esprit l'idée qu'il faudra refaire le chemin en sens inverse, en montée cette fois. A mi-pente, j'aperçus sur la droite une clôture derrière laquelle la végétation touffue composée de banians et d'acacias avait fait place à une jolie prairie sur laquelle, de loin en loin, des manguiers et des citronniers alternaient avec des hibiscus et des bougainvilliers. La maison, invisible depuis la route, devait se trouver en contrebas. Cette clôture portait indubitablement la marque de fabrique de son propriétaire, Astrubal. Haute d'à peine un mètre, elle était constituée non pas de fil de fer barbelé mais d'étranges sangles blanches semblables à ces sangles utilisées par les camionneurs pour assujettir les marchandises sur le plateau d'une remorque. Sacré Astrubal! Economie, économie! Dieu seul savait où il avait du dénicher ce matériel de récupération. Ces sangles étaient destinées, du moins le crus-je dans un premier temps, non pas à constituer un obstacle infranchissable mais à marquer le territoire de la famille Astrubal. Ne voyant aucun portail pour franchir cette dérisoire ligne de démarcation, je l'enjambai. Ce faisant, l'entrejambe de mon pantalon frôla la sangle supérieure. J'eus l'impression qu'un esprit malin venait de me donner un coup de marteau dans les parties. Je restai un bon moment à me rouler de douleur (je ne sais pourquoi, mais se rouler par terre a des vertues lénifiantes) dans l'herbe, une herbe étonnement soyeuse pour ces latitudes, étouffant mes gémissements tout en m'interrogeant sur les motivations qui avaient poussé Astrubal à entourer ses terres d'une clôture électrifiée. Cela ne cadrait pas avec le personnage. L'électricité, même d'origine solaire, coûte cher. Enfin, je n'eus pas à attendre longtemps pour avoir la réponse à ma question.

Comme je me remettais péniblement debout en ayant l'impression de traîner un tronc d'arbre accroché à mes cojones, je perçus le bruit d'une cavalcade et vis apparaître dans l'herbe grasse une demi-douzaine de chevaux. Je n'y prêtai pas grande attention, tant les chevaux sont chose courante dans les îles. Quand ces animaux, d'habitude craintifs, ne dévièrent pas leur course en me découvrant, mais bien au contraire, forcèrent l'allure pour venir à ma rencontre, inclinant dangereusement les oreilles vers l'arrière tout en dodelinant de la tête de manière désagréable, j'en conçus un certain étonnement. Elevé au milieu de bêtes en tout genre, je savais que la fuite était la plus mauvaise des solutions. L'animal craint l'homme, c'est un phénomène avéré. On a publié des thèses la-dessus. Ecrit des articles dans les journaux. Donné des conférences. Tourné des films. Manifestement, ces chevaux ne lisaient pas et n'allaient pas au cinéma. S'ils furent bien freinés un temps dans leur élan, quand, solidement campé sur mes jambes, le bras droit levé, je hurlai.....YA...YA...HEY...HEY....HEY..., ils reprirent ensuite leur progression plus lentement pour venir m'entourer, me projetant à la figure leur souffle brûlant au travers de leurs naseaux dilattés. Celui qui semblait être le chef, un beau cheval bai, après avoir rejeté la tête en arrière tout en hénissant, saisit entre ses dents le dos de ma chemise et, m'ayant renversé, se mit à me traîner sur le sol, dont, de manière étonnante, je ne trouvai plus l'herbe aussi moelleuse. Jurant comme un charretier, je réussis à me débarrasser de ma chemise et, toute honte bue, me mis à courir comme je crois que je n'ai jamais couru de ma vie, vers une petite cabane qu'un banian m'avait dissimulé jusque là. Je dus hurler, car une dame agée en sortit et d'une voix stridente cria....Piti, piti, piti....Les chevaux pilèrent sur place. Puis, faisant un geste désinvolte vers un point indéterminé de la propriété, mon sauveur ajouta à leur intention....Allez, vilains, à la maison!....A contrecoeur, les fauves s'éloignèrent, non sans que le bai se fût retourné une dernière fois pour me lancer un regard torve. Plus le temps passe et moins je supporte les animaux domestiques: je les trouve beaucoup trop humains.

Je reportai mon attention sur la dame, une européenne octogénaire et échevelée à l'élocution rendue difficile par une manifeste carence de dents. Il avait fait fort l'ami Astrubal, cette fois. Il est vrai que le terrain était très beau. Rajustant sur sa poitrine flétrie un paréo troué elle me lança...Vous êtes l'ami d'Astrubal?...Oui madame, Esteban S***, enchanté....Après m'avoir serré la main, elle se gratta les fesses...Ben, dis-donc, ils vous ont mis dans un drôle d'état. Ils sont très joueurs, vous savez....Très drôle! En effet, outre des écorchures sur tout le corps, un pantalon déchiré, une chemise cannibalisée, je souffrais probablement d' un début de castration électrique...Ce n'est rien, pensez-vous...mentis-je. Puis, jetant un coup d'oeil vers la cabane, je demandai...Astrubal est-il là?....

20:43 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (28)

06 juin 2009

Hasta Luego....si Dios quiere.

J'informe, par la présente, mes rares lecteurs, que, pour des raisons professionnelles qui m'obligent à me rendre sur une ile dépourvue de connexion internet, ce blog cessera momentanément d'émettre.

31 mai 2009

L'anachorète

Version:1.0 StartHTML:0000000168 EndHTML:0000012951 StartFragment:0000000487 EndFragment:0000012934

 

la baie de l'anachorète.jpg

 

 

 

Les mois qui suivirent furent, pour moi, tout entiers consacrés à la recherche d'un bout de terre sur lequel édifier ma « cabana » au Chili. J'étais dans la situation d'un enfant lâché sans surveillance dans une confiserie géante. Toute la région était à vendre.

Les Marquises m'avaient laissé entrevoir leurs charmes, sans jamais me les offrir réellement. La presque totalité des terres étant domaniales, il était très difficile de se porter acquéreur d'un terrain en dehors du village principal où s'entassait l'ensemble de la population, au point que, de partage en partage, les toits des maisons en venaient à se toucher. Lors de mes longues randonnées qui me menèrent dans les endroits les plus reculés de l'île, au point que les marquisiens eux-même finirent par m'interroger sur les secrets de passages menant à telle ou telle vallée perdue abondant en gibier, à l'occasion de ces petites expéditions j'avais, donc, plus d'une fois, conçu des rêves de colonisation sur des caps que ne venait balayer nulle tempête, ou près de cols que ne franchissait nulle route. Je me disais, oui, là je serais bien, enfin seul. Je pourrais faire venir les matériaux de construction par la mer et une fois la maison terminée, une vaste hacienda dont l'orientation me permettrait de contempler, depuis la terrasse, le coucher du soleil sur la Pacifique, je pourrais ne plus voir d'humain durant des mois, si tel était mon bon plaisir. Je serais sûrement devenu barbu et fou, mais la question ne se posa pas. Les rêves restèrent des rêves. Encore et toujours des terres domaniales. Je pus une fois toucher du doigt la possibilité de devenir propriétaire, quand au hasard de mes pérégrinations, je rencontrai, dans une baie sublime flanquée d'éperons rocheux acérés comme des dents de requins, une sorte d'anachorète avec qui je me liai d'amitié, apportant à chacune de mes visites du café, du sucre, du tabac tandis qu'en retour, il remplissait mon sac à dos de fruits aux saveurs étranges. Il vivait dans un petit fare niau (maison en feuille de cocotier) dont l'intérieur était d'une fraicheur étonnante. Tandis que les volutes de pakalolo (cannabis) dont il consommait des quantités considérables (ça tue les moustiques, disait-il), formaient entre lui et moi une sorte de brouillard impénétrable, nous restions silencieux en écoutant le temps passer. Parfois, l'un ou l'autre disait...Eeeeeh oui...et nous éclations de rire. Un jour, après avoir apprécié la qualité de mon silence, il me proposa de construire un fare sur un emplacement de mon choix. La vallée lui appartenait. Le leg d'un grand-père. Ah! C'était très généreux! Mais je voulais vraiment être chez moi. Je lui proposai donc de lui acheter une parcelle de terrain. Il voulut alors me la donner, mais j'insistai pour le dédommager....Ah, les popaa sont des gens compliqués. L'argent toujours l'argent. Tu trouves vraiment que j'ai l'air de manquer de quelque chose?....Il parlait très mal le français et moi encore plus mal le marquisien, mais nous nous comprenions très bien. Je contemplai un instant son grand corps sec entièrement tatoué à l'exception du visage et de ses parties intimes, du moins le supposai-je, car il portait tout de même un cache-sexe, mon regard glissa ensuite sur le mobilier du fare, la peue (natte) sur lequel nous étions assis, une lampe Coolemann, quelques ustensiles de cuisine couverts de suie (il ne cuisinait qu'au feu de bois) et une cantine rouillée dans laquelle il serrait avec amour ses rares possessions. Je savais qu'il y avait glissé la paire de jumelles Zeiss et le couteau suisse que je lui avais offerts, sans que jamais, sans doute, ces deux objets fussent destinés à revoir la lumière du jour. Il possédait un sabre d'abattis qu'il maniait avec la dextérité d'un janissaire et sa vue lui permettait de voir des objets ou des êtres que je n'arrivais pas même à deviner. Ainsi, un jour j'embarquai avec lui sur sa minuscule pirogue à balancier, après que, depuis la plage, il eût apreçu une formation d'oiseaux chassant au large, là où je ne voyais que l'océan parcouru d'une longue houle paresseuse. Il nous fallut ramer une heure avant que je pusse entrevoir les frégates et les fous emmêlés dans une ronde folle, les premières essayant de s'emparer du butin des seconds. Nous fîmes une excellente pêche. Le poisson qui n'était pas consommé cru le jour même était découpé en fines lamelles et mis à sécher sur des cordelettes tendues entre deux arbres. Non, vraiment, l'anachorète ne manquait de rien. Pour me faire plaisir plus que par goût du lucre, il finit par accepter une somme symbolique en échange d'une petite parcelle de terre dont nous définîmes les limites de manière très artisanale. Que mes rares lecteurs ne tirent pas des plans sur la comète en se disant....Oh, oh, mais dis-donc, il y a peut-être de bonnes affaires à saisir aux Marquises. Je me trouve un anachorète et hop!...Non, non! Même il y a vingt ans, époque où se situe cet épisode, les marquisiens étaient déjà désespérement entrés dans le siècle et la société de consommation. Aujourd'hui, bien entendu, les choses n'ont fait qu'empirer: toutes proportions gardées, c'est Dallas et son univers impitoyable de gros quatre-quatre et d'imposantes maison en béton armé. Je puis reprendre pour les polynésiens les termes utilisés par Eric Zemmour dans une conversation avec Yan Arthus Bertrand au sujet des chinois: l'écologie, les polynésiens s'assoient dessus et pas qu'un peu! L'anachorète était sans doute l'ultime vestige d'une civilisation en perdition. De toutes façons, notre affaire ne put se faire.

Je me renseignai auprès du service du cadastre. Oui, cette terre appartenait bien à l'anachorète. La préposée, une femme rondelette déguisée en bourgeoise provinciale, en avait entendu parler. C'était sa famille. Un cousin ou un truc comme ça. Mais, et elle fit un geste obscène en direction de sa tempe, le pauvre type était taravana (fou). De toute façon, l'anachorète n'était pas seul dans cette vallée. Avec la satisfaction de qui referme la porte aux nez d'un intru, elle m'informa qu'une centaine d'ayant-droit se partageaient le privilège de se dire propriétaires de cette terre. L'indivis, vous comprenez. Pour me porter le coup de grâce, la dame énuméra, en utilisant ses doigts, les pays où une grande partie d'entre eux avaient émigré: France, Allemagne, Etats-Unis, Australie, Nouvelle-Zélande, Nouvelle-Calédonie. Alors si je voulais les contacter....

Je touchai du doigt une particularité du fonctionnement du système foncier aux Marquises. Pour éluder les frais en cas de transmission, les parents partageaient les terres entre leurs différents enfants de leur vivant, de gré à gré, sans réaliser aucune formalité administrative ou notariale.Tout cela fonctionnait très bien, jusqu'au jour où l'un ou l'autre voulait vendre son terrain. Avec un peu de chance, il se retrouvait avec, entre les mains, un document, ou plutôt une idée de document, établi en 1903, date du dernier cadastrage des îles Marquises ordonné par la puissance tutélaire de l'époque, la France. Il y apprendrait que le propriétaire de son terrain était un lointain bisaïeul décédé depuis une septantaine d'années. Ne lui resterait plus alors comme ultime recours qu'à établir l'arbre généalogique de sa famille afin de traquer tous les héritiers du vénérable vieillard dont une bonne partie devait s'être embarquée pour Hawaiki (paradis maori) et non Hawaii depuis une palanquée de lunes. Puis ce serait au tour du géomètre et du notaire d'entrer dans la ronde. Comme les îles lointaines en sont fort dépourvues, avec un peu de chance, son petit-fils pourrait réaliser la vente pour autant que l'acheteur fût toujours de ce monde.

De temps en temps, une ou deux fois par siècle, des marquisiens, stériles de père en fils, je ne sais trop comment expliquer autrement ce miracle, se trouvaient être seuls propriétaires de leur terrain et possesseurs de documents en règle ne remontant pas à la prise de Babylone par Assurbanipal. Je finis donc par réussir à acheter un lopin de mille mètres carrés à l'un de ces propriétaires solitaires, une méchante parcelle en fond de vallée, située en plein centre du village, sans aucune vue que l'on pût me prendre. Alors que mes voisins bétonnaient tout ce qui pouvait l'être, je plantai frénétiquement toutes sortes de plantes à croissance rapide afin de ne plus voir leurs visages grimaçants. Un voisin, ça a toujours un visage grimaçant, c'est comme ça, on n'y peut rien. La maison que je fis construire, faute de place, ne ressemblait, pas même de loin, à une hacienda, mais plutôt à un blockhaus dont je remplaçai toutefois les meurtrières par des persiennes. Elle n'était ni très grande, ni très belle, mais c'était et c'est toujours ma maison.

L'anachorète, tout comme la civilisation dont il était l'ultime vestige, finit par disparaître un jour. Il prit sa pirogue et, pfuit, personne ne les revit, ni l'un ni l'autre. Cela arrive: l'océan est si vaste et la vie si courte. Depuis, je suis souvent retourné dans sa vallée. Sa cabane a presque entièrement disparu, n'en reste plus que le souvenir et la vieille lampe Coolemann qui achève de rouiller dans le sable. J'ignore ce qu'est devenue la cantine en fer. Mon coeur saigne à la pensée que son antipathique cousine peut, en cet instant même, être en train d'espionner ses voisins avec ma paire de Zeiss ou se faire les ongles avec mon couteau suisse.

Sinon, de manière étrange, je n'éprouve nul chagrin lors de ces visites. Je m'assieds sur un promontoire, un peu en retrait de la plage, pour ne pas me faire dévorer par les nonos et je regarde les vagues déferler sur le rivage. La baie de l'anachorète est ouverte à l'Est, donc au vent et à la houle, ce qui explique sans doute que personne ne soit venu s'y installer. Je peux rester des heures ainsi. Dans le fond, je ne savais rien de l'anachorète.

 

17:06 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (5)

27 mai 2009

Le charme discret des années soixante-dix

Version:1.0 StartHTML:0000000168 EndHTML:0000012877 StartFragment:0000000487 EndFragment:0000012860

 

 

 

Les Muller étaient des gens simples, aussi déjeunâmes nous dans la cuisine agréablement tempérée par une antique cuisinière à bois. Ines était une solide teutonne haute comme une armoire normande, au physique de boxeur, fumant à la chaîne de fines cigarettes à bout doré, tandis que son mari, égal en taille, abritait sous une crinière aussi blanche qu'elle avait été blonde dans sa jeunesse, un physique aux prétentions aristocratiques, n'eût été ce nez turgescent strié de veinules bleuâtres attestant un penchant certain pour les substances fortement alcoolisées. La cuisinière, humaine cette fois, Herta, était une petite femme boulotte d'une cinquantaine d'années, tout en sourires et courbettes vite démentis par un regard aussi froid qu'un lever de soleil en Antarctique. Avec sa permanente gonflante légèrement recourbée aux extrémités et ses lunettes en ailes de papillon, elle semblait échappée d'une série américaine des années soixante. Si mes hôtes étaient tout deux vêtus à la hussarde de pantalons en velours côtelé et de chemises aux couleurs sombres, Herta n'était, elle, que dentelles et tissus synthétiques chuintants où, de la tête aux pieds, se déclinait toute la gamme des roses.

Les almejas à la parmesana (palourdes au fromage) se révélèrent absolument exquises, d'une finesse que leur aspect fruste de bivalves aux coquilles câleuses n'aurait pu laisser deviner. Quand nous eûmes terminé, Herta qui, jusque là, nous avait observés avec l'oeil satisfait de l'éleveur regardant s'alimenter une portée de porcelets, Herta, donc, ouvrit la porte de la cuisine et hurla d'une voix haut perchée....Iwan, la carnecita, por favor....

Iwan fit donc son apparition, porteur d'un plat long de deux mètres, pour le moins, couvert de tranches de veau fumantes. Iwan était une sorte d'éphèbe des terres australes. J'aurais pu dire qu'il s'agissait d'un jeune homme fort bien fait de sa personne. Mais non, c'était un éphèbe, c'est à dire que le ciel s'était montré généreux à son égard, en une occasion au moins, en le faisant naître dans un corps à la plastique parfaite, pour le reléguer ensuite sur une étagère poussiéreuse du Panthéon de la perfection en omettant de le doter de tous ces attributs, intelligence, esprit, humour, imagination, qui auraient pu le transformer en un être abouti. Qu'on ne se méprenne pas, Iwan n'était affecté d'aucun retard mental. C'était un éphèbe, voilà tout. Revêtu d'un tricot de peau couleur pomme soulignant chacun de ses innombrables muscles, sa taille de danseur argentin prise dans un pantalon en velours mauve s'évasant progressivement dans sa partie basse pour se terminer par deux pattes d 'éléphant agressives, il fit d'abord trois ou quatre fois le tour de la table, lançant des regards éplorés à Herta...Pose-le au milieu de la table imbécile, tu vois bien que j'ai fait de la place...mais il y a avait dans cet, « imbécile » (tonto), une telle tendresse, une telle émotion, que je supposai qu'Iwan n'était autre que le fils de la cuisinière. Avant de plonger vers le centre, le jeune homme bredouilla, permisso, puis, inclinant le torse à quatre-vingt dix degrés par rapport au bassin, les santiags bicolores bien à plat sur le sol, il déposa délicatement le lourd plateau dans l'espace aménagé à cet effet, n'omettant pas de balayer de la pointe de ses cheveux, qu'il avait fort longs, la surface des chairs calcinées du malheureux bovin dominical, ce qui souleva une nouvelle vague de piaillements outrés de la part de la cuisinière....Tes cheveux, crétin....tandis que le maître des lieux constatait lugubrement....De nos jours, il faut vraiment leur baisser la caleçon (bajar el calzoncillo) pour savoir s'il s'agit d'un garçon ou d'une fille...Il n'était nul besoin d'en arriver à de telles extrémités pour constater qu'une main attentive avait cousu sur le pantalon de l'éphèbe, au niveau de chacune de ses fesses au galbe parfait, cela va sans dire, un coeur rouge traversé d'une flèche bleue aux contours approximatifs, ce qui ne correspondait nullement à l'idée que je me faisais des fondements d'un gaucho de la pampa chilienne.

Tandis que nous dévorions la succulente carnecita, Herta et Iwan prirent congé en nous souhaitant un agréable après-midi.C'était leur journée de repos hebdomadaire, ce qui expliquait l'accoutrement de l'un et de l'autre, qui leur permettrait, sans doute, de paraître à leur avantage dans quelque fête villageoise. Dès que la porte se fut refermée sur eux, Ines, qui continuait à fumer tout en mangeant, approcha sa chaise de la mienne et ,avec des mines de conspiratrice, me dit...Tu as vu Iwan?...Avant que de lui répondre, ce comportement me ramena, en une fraction de seconde, à des années lumières en arrière. Durant toute mon enfance, puis mon adolescence, les repas familiaux, s'ils ne se déroulèrent pas à la cuisine, se prirent toujours sous l'oeil inquisiteur d'un majordhome, aussi, attendions nous avec impatience son départ vers l'office pour nous mettre à parler d'autre chose que de la pluie et du mauvais temps. Ce fut donc avec une certaine indulgence que je répondis à Ines...Iwan? C'est le fils de Herta je suppose?...Ines, ravie de ma réponse, me flanqua sur la cuisse un grand coup du plat de la main, tout en prenant les deux autres à témoin...Vous avez-vu, ils croient tous ça!....Osvaldo leva les bras au ciel, tandis qu'Eduardo, qui était, jusque là, resté muré dans un silence obstiné, reprenait en ricanant...Iwan, le fils de Herta, t'as qu'à croire, tiens....Je dois avouer que ma curiosité fut piquée au vif...Son petit-fils alors?...Ma sortie fut saluée par un fou rire général. Ce fut Osvaldo qui m'apporta la réponse dont les contours commençaient à s'ébaucher...La vieja quiso comerse pastito nuevo. La Herta se caso con el jovencito hace dos meses..Après avoir joui un instant de mon étonnement, il ajouta, comme si la chose allait de soi...Celebramos la boda aqui (Text: la vieille a voulu brouter du gazon nouveau. Elle s'est mariée avec le petit jeune il y a deux mois. Nous avons célébré la noce ici...).... Je dus avoir l'air passablement interloqué, car les éclats de rire reprirent. Je leur expliquai que dans mon pays, la France, en proie à un jeunisme dévastateur, qui pourtant se targuait d'être le fer de lance de la libéralisation des moeurs, une telle chose serait tout simplement inconcevable. Je ne savais même pas s'il se trouverait un maire pour célébrer une telle union. Ce fut au tour de mes hôtes chiliens de se montrer étonnés.... Et pourquoi donc, s'ils s'aiment?...C'est vrai que l'argent ne pouvait être le mobile de l'union entre un peon de dix-huit ans et une cuisinière de cinquante-cinq ans. Je songeai alors à ce film sublime  « Harold et Maude ». Oui, mais c'était dans les années soixante-dix, une autre époque.

Je pris alors conscience que l'attrait que le Chili avait exercé sur moi dès le premier instant, que ce véritable coup de foudre, on excusera le lieu commun, que je ressentis pour la région des lacs, furent le produit des incontestables effluves « années soixante-dix » émanant de ce pays. Je sais qu'il est très mal d'éprouver de la nostalgie pour une période aussi lointaine. J'avoue que je n'en connais que ce qu'en j'en vis, c'est à dire peu de choses. Dans ma famille, nous étions restés bloqués au dix-neuvième siècle, quelque part entre l'accession de la reine Victoria au trône d'Angleterre et l'affaire Dreyfuss, aucun meuble n'avait moins de trois cents ans, quant aux murs qui nous abritaient, ils avaient du subir les assauts des bombardes suédoises pendant la guerre de trente ans. Alors, les années soixante-dix, c'était de la science fiction. Mais quand même. Juste une impression. Les salaires étaient ridiculement bas, les voitures grotesques, les banlieues, déjà, sinistres, le Concorde un désastre financier, le pétrole cher, les universités en vrac, le niveau en berne, Giscard jouait à l'accordéon « Les diamants sont éternels », Chirac valsait, Nixon prenait l'eau en fredonnant good bye Vietnam, mais, mais, mais... flottait dans l'air un parfum léger, subtile mélange fait d'insouciance et de dérision. Je peux me tromper, mais j'ai le souvenir d'une époque très humaine, pas dans le sens que l'on donne généralement à ce mot, bon, gentil, mais simplement une époque où l'humain était au centre de toute chose. Puis, petit à petit, l'humain perdit de son attrait pour être remplacé par une certaine idée de l'humanité.L'humain idéal. Enfants, on nous faisait apprendre un poème de Rimbaud, dont ma mémoire a conservé ces deux vers:

« Je m'en allai, les poings dans mes poches crevées,

mon paletot aussi devenait idéal... »

Longtemps je crus que le paletot du jeune Rimbaud avait atteint un état proche de la perfection, alors que, bien au contraire, il partait en lambeaux, se transformant en idée de paletot.

Enfin, quoiqu'il en soit, la courtoisie désuète, les bidons de lait posés au bord de la route, la mucama suspendue au lustre, l'invitation à partager le repas dominical de parfaits inconnus, les gens qui fumaient sans complexe en mangeant, l'éphèbe épousant la femme mure sans que l'on sût très bien si elle lui rappelait sa mère ou si ses fesses lui parlaient le langage du coeur, les « sobremesas » interminables où l'on ne refaisait surtout pas le monde, mais juste nos vies, l'aviateur cloué au sol, toutes ces choses et bien d'autres encore me parurent terriblement humaines et tout cela de manière très naturelle sans qu'il fût nécessaire de parler de retour à un état antérieur, puisqu'on n'était jamais parti: on avait toujours été là. 

25 mai 2009

Une main secourable

Version:1.0 StartHTML:0000000168 EndHTML:0000009734 StartFragment:0000000487 EndFragment:0000009717

Les Muller descendaient de ces colons allemands venus, à la demande des autorités chiliennes, peupler la région de lacs au dix-neuvième siècle, alors que les hidalgos et leurs rejetons n'avaient montré que peu d'empressement pour cette contrée éloignée de la capitale et de ses fastes. Petits propriétaires terriens, les Muller se consacraient, comme la plupart de leurs compatriotes, à l'élevage extensif de bovins. Proches de la soixantaine, ils avaient laissé la direction de l'exploitation à leur fils, se réservant quelques hectares idéalement situés en bord de lac pour y ériger des cabanas dont la location devait leur assurer une retraite décente. Si la haute saison (janvier, février) répondait bien à leurs attentes, le reste de l'année ne voyait se présenter au portail du fundo « Vista al lago » qu'une clientèle clairsemée de touristes égarés et de citadins dépressifs. Eduardo appartenait, visiblement, à cette seconde catégorie. Petit homme chauve au physique insignifiant de clerc de notaire, il partageait avec moi l'insigne honneur d'avoir été invité à la table des Muller pour cet almuerzo dominical. Peu avant de frapper à la porte de mes hôtes, je l'avais vu qui déambulait le long de la plage. A un moment donné, il s'arrêta, sembla humer la direction du vent, puis, après avoir labouré le sol sablonneux du pied droit comme un taureau sur le point de charger, il s'était élancé sur la grêve les bras largement déployés, le visage fermé, agrémentant sa course désordonnée de petits bonds grotesques que je ne pus interpréter autrement que comme de vaines tentatives de décollage. Arrivé en bout de piste, il s'effondra sur le sable où il resta prostré, le train d'attérissage rentré. Bien qu'antipathique et misanthrope, j'ai pour principe, en matière d'assistance à mon prochain, de privilégier l'excès au manque.

Cela me mit, plus d'une fois, dans une situation délicate. Ainsi, dans ma lointaine adolescence j'avais été invité par un de mes camarades à un de ces évènements qu'on qualifiait alors de boum, succédant ainsi à la vénérable surboum des années soixante. Désireux d'aller me laver les mains, parce que dans mon milieu on n'allait pas aux toilettes, mais on se lavait les mains, je fus dirigé vers la salle de bain du premier étage où, effectivement, j'aurais pu me laver les mains sans pour autant parvenir à assouvir le besoin urgent qui en ces lieux m'amenait. J'urinai donc dans la baignoire, prenant grand soin de viser l'orifice de vidange après avoir ouvert les robinets afin de masquer les effets sonores indésirables. Je me rendais bien compte que j'accomplissais là un acte inqualifiable, surpassant en vulgarité, et de loin, l'innocente question qui aurait du être mienne...Pourrais-tu, je te prie, me dire où se trouvent les toilettes?...En sortant de la salle de bain, le rouge de la honte au front, mais la vessie au repos, il m'avait semblé entendre des gémissements proférés par une voix féminine. J'avisai sur le palier une porte ouverte menant à une chambre aux dimensions confortables. J'y risquai un oeil inquiet, d'autant plus inquiet, que les gémissements de la dame croissaient, indubitablement, en intensité. D'abord je ne vis rien. La chambre était plongée dans une pénombre atténuée par la lueur blafarde diffusée par un poste de télévision allumé au milieu de la pièce. Posé sur une table à roulette ajustée à ses dimensions, le poste me tournait le dos, si je puis m'exprimer ainsi, par contre, qui me faisait face était la mère de mon camarade, une femme qui aurait pu être distinguée si elle n'avait cherché aussi désespéremment à l'être. Sa tête reposait sur le dessus du téléviseur et ses traits étaient déformés par l'effort. Je remarquai également que de ses bras elle enserrait vigoureusement le poste. Tout s'expliquait: pour une raison qui échappait à l'entendement, cette dame si frêle essayait de soulever le téléviseur, énorme comme tous les téléviseurs de l'époque. Allumés, ces engins pouvaient se transformer en véritables bombes. Quelle imprudence! J'entrai, m'avançant franchement dans la pièce...Laissez madame, je vais m'en occuper!....La dame hurla....Noooon.....tandis que derrière elle je devinai une silhouette d'homme que l'obscurité et son silence obstiné m'avaient jusque là caché. L'homme se dégagea brusquement de...enfin il se dégagea en grommelant...Petit con...tandis que madame restait désespéremment aggrippée à son téléviseur, non plus pour y chercher un appui, mais pour en faire un paravent, posé entre moi et sa nudité. Je bafouillai....Atrocé désolement....trébuchai sur une chaise en reculant, me relevai, dévalai les escaliers et ne m'arrêtai de courir qu'après cinq ou six kilomètres, lorsque je fus parvenu devant le portail de la demeure familiale.

C'est donc avec une circonspection qui n'excluait nullement une bouffée de compassion que je m'approchai de l'avion prostré. Cet homme, sans être fou, souffrait manifestement de quelque anomalie à laquelle nulle clé à molette ne viendrait apporter un quelconque remède. Il me semblait avoir lu dans un ouvrage que, loin de repousser d'un revers de la main méprisant la folie d'un aliéné, en niant ses visions par exemple, il fallait y pénétrer, avec précaution, sur la pointes des pieds, cela va de soi, en s'efforçant de la lui rendre supportable, sa folie. Ainsi, si quelqu'un se mettait à hurler....Des hommes verts! Je les vois! Ils sont partout! Des millions!....il ne fallait surtout pas dire...Mais, non voyons, il n'y a rien....mais au contraire suggérer....Allons mon cher, vous exagérez, je n'en vois que deux ou trois et encore, sont-ils tout petits et d'un vert passé....C'est donc d'un ton badin que je m'adressai au Mermoz andin....Hola, que tal?...L'autre leva vers moi un regard chargé de reproches et me renvoya un buenas tardes fatigué....Je lui tendis une main secourable afin de l'aider à se relever....Vous verrez, la prochaine fois ça ira mieux!...S'aidant de ma main, il se remit lourdement sur pied. Tout en époussetant son blouson et son pantalon, il me jeta un regard suspicieux...Qu'est-ce qui ira mieux?...Eh bien, le décollage. Avec ce vent cisaillant vous n'aviez aucune chance!....Quel décollage? Quel vent? Je ne comprends rien à ce que vous me dites. J'ai une faiblesse au genou, voilà tout. Adieu, monsieur!....Et d'un pas décidé, il prit le chemin de la maison des Muller. Comme je lui emboîtai le pas, il se retourna...Vous n'avez pas besoin de me suivre, je ne suis pas fou...Bien sûr que non, il se trouve juste que nous nous rendons au même endroit....Il s'arrêta et me contempla d'un air mécontent....Ah, c'est vous, « el frances » dormant!..Il repartit sans me laisser le temps de répondre.

Osvaldo Muller vint nous ouvrir avant même que eussions frappé à la porte de sa demeure, ce qui ne fit que confirmer les soupçons que je nourrissais à l'égard du couple: une partie non négligeable de sa journée semblait être consacrée à l'observation des locataires. La situation de leur maison, légèrement en retrait sur une éminence, les dix cabanas alignées à ses pieds, favorisait ce coupable passe-temps. Osvaldo me présenta Eduardo comme un pilote de ligne, légèrement fatigué (le jet lag, vous savez...), venu, sur l'insistant conseil de ses employeurs, se mettre au vert dans la région des lacs.

 

21 mai 2009

La mucama et le saint-Bernard

Version:1.0 StartHTML:0000000168 EndHTML:0000011551 StartFragment:0000000487 EndFragment:0000011534

 

 

 

Je n'eus pas à chercher très longtemps un toit. A deux ou trois kilomètres d'Ensenada, mon destin croisa celui des Muller, propriétaires des cabanas « Vista al lago ». Sur un terrain situé au bord du lac, s'élevaient une dizaine de petits chalets entièrement équipés, de manière à assurer à leurs locataires une vie en complète autarcie. L'endroit était plaisant, les Muller avaient l'air de braves gens, je leur règlai donc un mois de loyer séance tenante, choisissant le chalet le plus éloigné de leur maison. Tandis que monsieur me remettait la clé de mes appartements, madame me précisa d'un air gourmand...El servicio de mucama esta incluido.... (le service de mucama est inclus). Je n'osai trop demander ce qu'était une mucama, estimant juste que la terminaison en « a » était un signe indubitable de féminité, bien que l'on dise la mano et el problema. Sans pousser plus avant mes investigations, je passai d'abord deux jours à dormir, totalement épuisé, nerveusement, par la nécessité dans laquelle je m'étais trouvé d'avoir eu à cohabiter durant une période aussi longue avec autant de personnes sur le « Terra Australis ». C'était un peu comme si on avait obligé une personne ayant la phobie des serpents à vivre dans un serpentarium durant une semaine, tout en sachant qu'aucune des espèces représentées n'était vénimeuse. Je ne m'éveillai que pour charger le poêle à combustion lente, épuisant en quarante huit heures le stock de bois normalement alloué pour une semaine. Peu après mon arrivée, le temps se remit à la pluie et les rafales de vent ébranlèrent mon modeste refuge, diffusant en moi une onde de bien-être rarement ressenti. Tout à ma somnolence, je ne mangeai rien pendant deux jours, me contentant de quelques tasses du thé abandonné dans un des placards de la cuisine par les précédents locataires. Le matin du troisième jour, ou peut-être était-ce l'après-midi, je fus réveillé par des bruits étranges en provenance du salon. Dans un premier temps, je n'y prêtai pas grande attention, le vent avait redoublé de puissance et tout n'était que bruit: les fenêtres sifflaient, les arbres grinçaient, le lac se fracassait, quelque-part un chien aboyait. Je me préparai à sombrer de nouveau quand, pris d'un doute affreux, je m'assis dans le lit, l'oreille aux aguets, tout à fait réveillé cette fois. Après tout, ce n'était pas un chien qui aboyait, mais un être humain qui lançait d'une voix aiguë des cris de détresse....Por dios, ayudenme!...M'enroulant prestement dans la courtepointe pour offrir à ma nudité un rempart impénétrable, j'entrouvris la porte de la chambre, juste assez pour voir une dame d'un certain âge d'une rotondité certaine, les cheveux grisonnants taillés en brosse, la lèvre supérieure ourlée d'une fine moustache, suspendue par les mains au lustre de mon salon, une espèce de roue en fer forgé sur le pourtour de laquelle on avait disséminé quelques ampoules. Avec sa blouse noire elle ressemblait à un sanglier pendu à un crochet de boucher. Comme elle me faisait face, elle finit par m'apercevoir. La texture de son visage qui me fit penser à une tranche de viande des grisons, avait pris une vilaine teinte violacée....Elle réussit à articuler....Soy la mucama... De manière étrange, je m'extasiai d'abord sur la solidité des fixations maintenant le lustre assujetti à l'une des poutres transversales du salon. Décidemment, ils savaient travailler dans ce pays. Il faudrait que je demande l'adresse du maestro qui avait fait ce chalet. Je fus toutefois rappelé à la réalité par une gémissement rauque....L'escabeau, senor...Ce dernier gisait renversé sous le lustre. Toujours enroulé dans ma courtepointe, je sautillai maladroitement jusqu'à l'escabeau, quand je réalisai qu'il me faudrait mes deux mains pour le redresser et le maintenir afin que la malheureuse puisse y reprendre pied. Je voulus retourner dans ma chambre pour enfiler un caleçon, pour le moins, mais la pendue ne m'en laissa pas le temps...Vite senor, je vais lâcher....Nécessité faisant loi, je laissai tomber la courtepointe...Ne regardez pas senora. Je suis tout nu...Non, senor. Mais por dios, l'escabeau!....Remettre l'escabeau en place fut peu de chose, mais le maintenir en position sous les coups de boutoirs et les ruades du sanglier ne fut pas une mince affaire. Elle finit toutefois par toucher terre et s'effondrer dans mes bras, à mon vif déplaisir. Je la traînai jusqu'au divan où je la laissai tomber pour enfiler le premier pantalon qui me tomba sous la main.

Deux jours plus tôt, avant de tomber en catalepsie, j'avais joué un instant, sur la plage, avec le chien des Muller qui se trouvait être un saint-Bernard nommé Felipe. La bestiole m'avait tout de suite pris en affection (de manière étrange je suis antipathique aux humains, mais les animaux m'adoptent sans problème), c'est à dire qu'elle m'avait recouvert d'une abondante bâve gluante. J'avais essayé de m'en débarrasser en lançant dans le lac un bout de bois trouvé sur la plage. Felipe m'avait regardé un long moment avec ses yeux humides cernés de poches profondes de vieux bureaucrate. Pour l'encourager, je frappai le sol du pied et lui indiquai la direction du large où le bout de bois flottait, insouciant, n'attendant que l'étreinte de ses puissantes mâchoires. Anda! Anda! Felippe émit deux aboiements qui firent trembler le sol, puis se jeta sur moi et posa ses pattes avant sur mes épaules, me faisant ployer sous le poids de ses quatre-vingt kilos. Repoussé vers le lac, je finis par me retrouver dans l'eau jusqu'aux genoux et le fauve ne faisait pas mine de vouloir me laisser reprendre pied sur la grêve. A chacune de mes tentatives, il pesait de tout son poids sur moi, me repoussant vers le large. L'étonnement d'un tel comportement me fit oublier jusqu'à la température glacée de l'eau. L'animal ne me voulait aucun mal, il trouvait juste que j'étais un jouet beaucoup plus attrayant qu'un stupide bout de bois. Je finis par comprendre, sans trop vouloir y croire, où Felipe voulait en venir. Il fixait un point du lac, situé légèrement en retrait de ma position, là où flottait, toujours aussi insouciant, le bout de bois. Je me débarrassai de mon pull et de mes grosses chaussures de marche, les jetant sur la grêve et nageai jusqu'au bout de bois dont je me saisis pour le déposer, transi cette fois, devant le saint-Bernard tranquillement assis sur la plage, un avatar du démon à coup sûr. Si on l'avait muni d'un tonnelet de rhum, nul doute qu'il en eût éclusé le contenu, laissant les voyageurs égarés à leur triste sort. Après avoir émis un ou deux jappements de contentement, Felipe se saisit délicatement du bout de bois et s'en fut en trottinant vers la maison de ses maîtres sans plus m'accorder la moindre attention. A l'instant où j'atteignis, dégoulinant, la porte de ma cabana, j'entendis la voix du senor Muller derrière moi...Hombre, si tu n'as pas de maillot de bain, je peux t'en prêter un...Je n'appréciai qu'à moitié l'expression moqueuse de son visage de paysan madré...Non, merci, je me baigne toujours habillé....Et je lui claquai la porte au nez. J'étais certain que lui et son dragon de femme n'avaient pas du perdre une miette du spectacle, planqués derrière les rideaux de leur salon. Ça devait être une espèce de bizutage. Trempés pour trempés, j'avais mis mes vêtement à tremper dans l'évier de la cuisine empli d'une eau brûlante agrémentée d'un reste de lessive solidifiée trouvé au hasard de mes recherches. J'avais ensuite malaxé le tout, l'avait essoré et l'avait étendu en une guirlande fumante sur un lustre suspendu à proximité du poêle à combustion lente, utilisant pour ce faire l'escabeau responsable de cette petite tragédie. Evidemment, le lustre n'était qu'à environ trois mètres du sol, mais quand même, la pauvre femme aurait pu se faire mal.

Je lui offris une tasse de thé qu'elle but goulûment. Quand elle eut repris ses esprits, elle me dit...Por dios, senor! J'avais cru bien faire en rangeant vos vêtements. J'étais parvenue à tous les récupérer, il ne restait que celui-là, quand l'escabeau s'est dérobé...D'un doigt accusateur, elle pointa une pauvre chose noire, un slip de médiocre facture, qui pendait du lustre comme un pavillon de détresse au gréement d'un trois mâts naufragé. L'image même de la désolation, la mucama me proposa de revenir plus-tard. Mais qu'avais-je encore à lui cacher? Je lui répondis donc...Non, non, restez je vous en prie. De toutes façons, il faut que j'aille faire des courses à Puerto-Varas....Ah, mais senor, nous sommes dimanche, tout est fermé. Et puis, dona Ines y don Osvaldo vous attendent pour l'almuerzo. Il y aura de la carnecita al palo (viande à la broche). Muy rica (très bonne)...Dona Ines et Don Osvaldo? Qui c'était encore ceux là? Ça tournait au Cervantès cette histoire....Quienes (qui)?...Los senores Muller. Los duenos....Ah oui, dit de cette manière, ça devenait tout d'un coup beaucoup plus abordable. 

18 mai 2009

La ruta 225

Version:1.0 StartHTML:0000000168 EndHTML:0000012770 StartFragment:0000000487 EndFragment:0000012753

 

 

 

volcan osorno.JPG

 

 

Je passai une bonne partie des dix années suivantes dans la région des lacs. Rétrospectivement, cela me semble terriblement excessif, comme me semble excessif le fait que, le premier juin 1978, alors âgé de vingt-trois ans, j'aie appareillé avec l'Ile de Feu du port de Rotterdam pour une innocente croisière aux Scilly, me retrouvant aux Marquises, cinq ans plus-tard, toujours sur le même voilier, sans avoir jamais rien planifié. Très excessif...Outre mes nombreux défauts, j'ai celui de ne pas me projeter dans l'avenir. Le jour d'après me semble un objectif tout à fait raisonnable.

Le jour d'après du jour précédent, je quittai le Don Luis après une fort mauvaise nuit. L'hôtel jouxtait la caserne des pompiers, comme je pus m'en apercevoir. La sirène se déclencha à plusieurs reprises durant la nuit, avec des échos lugubres de blitz londonien. Dans mon demi sommeil, je songeai d'abord à une attaque aérienne, puis, réflexion faite, jugeant que le Pérou et la Bolivie étaient trop éloignés, que l'Argentine n'avait plus un seul bombardier en état de tenir l'air depuis le désastre des Malouines, je m'enroulai dans ma courtepointe (la nuit était glacée)et sombrai dans un sommeil paradoxal peuplé d'immeubles en flammes. Plus-tard, on m'apprit que toutes les maisons étant construites en bois, les installations électriques souvent déffectueuses, les incendies éclataient avec une grande fréquence.

Puerto-Montt est le terminus de la ruta cinco. A partir de là, elle se transforme en carretera austral, une mauvaise piste de 1600 km qui rejoint le Sud de la Patagonie, entrecoupée d'innombrables franchissements en bacs au fonctionnement aléatoire. Je ne pus jamais parvenir plus loin que Hornopiren, arrêté dans mon élan par un fjord parcouru par un ferry dont le prochain départ n'était annoncé que six mois plus-tard. L'improvisation peut se révéler décevante. Les pauvres mots dont je dispose ne sauraient rendre justice à la beauté des contrées traversées par la carretera austral.

Mais, en ce jour de novembre 1995, ce fut la laideur de la ville que je laissai derrière moi. Après une vingtaine de kilomètres parcourus vers le Nord, j'obliquai vers l'est en direction de Puerto Varas. Ce nom me semblait vaguement familier. Gertha avait dut y faire allusion, lorsque je lui parlai de m'arrêter dans la région des lacs.

Comme je m'engageai dans la descente menant à la petite station balnéaire, la brume, qui m'avait accompagné depuis le départ, se leva, me révélant une véritable mer intérieure aux eaux turquoise, bordée à l'ouest de coteaux où alternaient pâturages et zones boisées, tandis qu'à l'est s'élevait la cordillère des Andes, toute proche. Mais, dans un premier temps, je ne vis que lui: le volcan Osorno au sommet recouvert de neiges éternelles. Il semblait veiller sur son lac comme une duègne sur la virginité d'une jeune fille de bonne famille. On sentait là une bonhomie faite de colère rentrée. Je dus m'arrêter sur le bord de la route pour me remettre du choc esthétique, tandis qu'un sentiment de bien-être extrême m'envahissait. Je songeai...Oui, c'est là...

Je traversai ensuite la petite ville, ni belle, ni laide, passant devant la « deutsche Schule » et la « Clinica alemana » sans vraiment les remarquer et pris la ruta 225 qui longe les rives du lac vers l'est. En progressant dans cette direction, je remarquai que les maisons semées au milieu des collines verdoyantes adoptaient les courbes harmonieuses de fermes bavaroises, ressemblance vite démentie par les forêts d'eucalyptus ou d'alerce, par les peones en poncho et chapeau huaso attendant patiemment le micro (bus). Des bidons de lait alignés sans surveillance sur des présentoirs en bord de route, soulignaient la vocation laitière de cette contrée tout en informant le nouveau venu qu'ici, le vol était chose inconnue. Au froid incisif du bord de mer avait succédé une température d'une douceur méditerranéenne. Partout, autour de moi, la nature exultait en teintes printanières. C'était absurde, mais j'avais l'impression de revenir chez moi, après un long voyage, sans que ce « chez moi » et moi ne nous fussions jamais rencontrés encore. Le lac Llanquihue, d'une rotondité parfaite, a une superficie équivalente à celle du lac Léman. Dans les mois qui suivirent, j'appris à connaître chacun des mètres de sa rive, à la recherche de la « parcela » idéale, car très rapidement germa dans mon cerveau l'idée que ce serait au bord de ce lac et nulle part ailleurs que s'achêverait mon existence faite d'errances. Cela faillit d'ailleurs arriver plus rapidement que prévu. En effet, anesthésié par la beauté du paysage, je m'endormis au volant de ma voiture. Je fus réveillé par le bruit que firent les roues en écrasant les gravillons du bas côté de la route. Dans une état de demi-conscience, sans freiner, ce qui sur le gravier eût été fatal, je redressai et regagnai la chaussée juste à temps pour franchir le pont enjambant un « estero » (petite gorge ne se remplissant d'eau que lors des pluies) profond. De manière étrange, après avoir refait des centaines de fois cette route toute en virages, en ravins, en falaises surplombant le lac, je ne pus jamais trouver d'autre endroit où cette brêve sortie de route eût été possible sans entraîner un grave accident. Il y avait là et nulle-part ailleurs, sur la droite, une bande de terre recouverte de gravier, de quelques mètres de largeur et d'une cinquantaine de mètres de long. Plus que l'idée de ma propre mort, ce qui me terrifia de manière rétrospective, fut l'idée que j'aurais pu faucher une mère et ses enfants attendant le bus. Non que l'idée de ma propre mort me laisse indifférent. Je suis effrayé à l'idée de mourir, mais après des années passées en mer sur des petits bateaux, quand chaque jour pouvait bien être le dernier, j'ai appris à domestiquer cette peur. Après tout, mourir au milieu des genêts en fleur ou en pleine mer, qu'importe la manière, pourvu que ce ne soit pas dans son lit. Par contre, je ne me suis jamais fait à l'idée de causer du mal à autrui. C'est très bien quand il s'agit de l'intégrité physique des personnes, par contre, quand il s'agit de leur intégrité sentimentale cela devient plus compliqué. Je pense qu'il faut savoir être blessant dans certaines circonstances pour éviter des blessures plus profondes encore, mais ça, je ne sais pas le faire. Stefan Zweig a écrit une très belle nouvelle, « la pitié dangereuse », qui résume très bien la question.

En une autre occasion, des années plus-tard, cette route fut pour moi le théâtre d'un événement troublant. Peu avant d'arriver à Puerto Varas en venant de l'est, il y avait une longue courbe qui, tout en occultant tout ce qui pouvait se passer plus avant, de par sa longueur même, permettait de conserver une vitesse élevée. En général, je l'abordais toujours à cent kilomètres à l'heure, le maximum de la vitesse autorisée. Ce jour là, à l'entrée du virage, quelque chose en moi cria....Ralentis...Je freinai tout en rétrogradant et roulai à vingt kilomètres à l'heure. Une voiture, un puissant quatre quatre, me suivait de prêt. Je l'entendis freiner en faisant crisser ses pneus. Le conducteur klaxonna furieusement et me fit des appels de phares frénétiques. Mais le manque de visibilité l'empêcha de me dépasser. En regardant dans mon rétroviseur, je pus voir son visage déformé par la haine. A la sortie du virage, un camion, les roues à l'air, gisait renversé sur le côté, occupant toute la largeur de la route. Il transportait un gigantesque réservoir rempli de saumons juvéniles, l'autre grande ressource de la région. Le conducteur et son assistant, plus soucieux de préserver leur emploi que de sauver des vies humaines, se bousculaient en glissant au milieu de milliers de saumons frétillants, essayant, dans un effort dérisoire, de les remettre dans le réservoir dont ils s'étaient échappés. Je m'arrêtai donc facilement avant de heurter l'obstacle. La voiture suiveuse aussi. Je sortis de mon véhicule. L'autre également. D'un pas décidé, il vint vers moi. Je crus d'abord qu'il voulait me faire un mauvais sort, mais il m'étreignit en un abrazo très viril...Nos salvaste la vida! Pero, hombre, como supiste?...(Tu nous a sauvé la vie! Mais comment as-tu su?)...Avec des airs de moine tibétain, détenteur de secrets interdits au commun des mortels je répondis....Quien sabe...(vas savoir)...Je remarquai alors que sur le siège arrière du quatre-quatre s'agitaient une demi-douzaine de petites têtes blondes. Pour que le miracle ne se transformât point en carnage, je retournai dans ma voiture, lui fis faire demi-tour pour me poster à l'entrée du virage afin d'enjoindre les (rares) automobilistes à la prudence en attendant l'arrivée des carabineros.

Une année avant mon arrivée dans la région, la ruta 225 avait été le théâtre de la plus grande catastrophe routière de l'histoire du Chili. J'en reparlerai ultérieurement.

Enfin, ce jour là, le premier de ma nouvelle vie, à l'instant précis de mon assoupissement, il n'y avait personne sur cette mince bande de terre, personne sur la route non plus. Je suppose que cela s'appelle de la chance. Ne voulant pas la tester plus avant, je m'arrêtai dans un pueblo, Ensenada, où je déjeunai de viandes cuites à la broche dans un restaurant dont les larges baies vitrées s'ouvraient sur le lac et sur le volcan, tandis qu'un clapot léger poussé par un vent chargé d'arômes printaniers produisait sur la plage de sable blanc ce bruit si délicat que j'aimais tant entendre depuis la maison du lac de mon enfance. 

bord de lac.JPG

 

 

14 mai 2009

Le distrait

 

Version:1.0 StartHTML:0000000168 EndHTML:0000011615 StartFragment:0000000487 EndFragment:0000011598

 

 

puerto mont 1.JPG

 

 

 

Puerto Montt était bien là où Astrubal l'avait laissée quelques années plus-tôt: à mi-chemin entre nulle-part et n'importe où. La capitale de la région des lacs se trouvait en bord de mer, quoique, cette appellation, bord de mer, ne me semblât point s'appliquer à cette ville sinistre, puisqu'elle faisait remonter en moi de charmantes sensations tapies dans mon subconscient, de plages au sable doré écrasées de soleil, d'odeurs de crêmes solaires, de chapeaux ridicules, de conseils maternellement assénés....Malheureux, pense à l'hydrocution, deux heures au moins...., de boules de glace fondant plus vite qu'on ne pouvait les manger, de petits drâmes quand ces mêmes boules tombaient avec un bruit spongieux dans le sable chaud et doré, floc! Et pourtant, le jour de mon arrivée, il faisait beau c'est à dire qu'il s'arrêtait parfois de pleuvoir, mais le trajet me menant de l'aéroport à la ville ne me laissa entrevoir qu'une nature ingrate faite de tourbières et de marigots enfouis sous les « chacais » aux épines assérées. Mais peut-être ne prêtai-je pas une attention suffisante à cette nature, puisque je ne vis pas même le volcan Osorno, alors qu'on ne voyait que lui. J'avais loué une voiture à l'aéroport et quand je conduis, je me force à ne pas voir autre chose que la route et tout ce qui y circule. C'est que je suis très distrait. Lorsque je retire de l'argent à un distributeur de billet, une fois sur deux, je récupère soigneusement ma carte et le ticket mais oublie l'argent. J'ai du arrêter de piloter des (petits) avions parce que j'oubliais toujours un truc, sortir le train d'attérrissage, rentrer ou sortir les volets, enlever les câles sous les roues. Il n'est pas rare que, de corvée de courses alimentaires dans un supermarché, je me retrouve à la caisse avec un chariot rempli de couches culottes et d'une centaine de pots pour bébés sans que je sache précisément à quel moment, délaissant mon chariot de célibataire, je me suis emparé de celui d'une mère de famille nombreuse. C'est pour cela que la mer et les bâteaux me conviennent très bien: c'est vaste, vide et tout s'y passe au ralenti, j'ai donc tout le temps de corriger les effets de ma distraction. Par contre sur la route, où tout est question de seconde, de vie ou de mort, je suis obligé de me faire violence, me motivant en permanence, attention, il y a deux voitures qui viennent en face, une devant, trois derrière, vitesse limitée à soixante; interdiction de dépasser, fin de limitation, je vais dépasser, rien derrière, rien en face, rien derrière, aller encore un coup d'oeil dans le rétroviseur, toujours rien en face, clignotant, je rétrograde, attention j'envoie la sauce, j'y vais, aaaaah, une voiture en face, tant pis je resterai derrière ce tracteur jusqu'à destination. Tout ça à haute voix, c'est épuisant, ce qui explique que j'ai tendance à m'endormir au volant.

Je dus également m'adapter aux particularismes de la conduite dans mon nouveau pays d'adoption. Ainsi, lorsque l'on roule sur une route principale et que l'on veut tourner à gauche pour prendre une route secondaire, il ne faut surtout pas venir au centre en mettant le clignotant à gauche: c'est une claire invite aux véhicules situés derrière vous à venir vous dépasser par la gauche. Il faut se garer à droite, sur le bord de la route et attendre que les deux voies soient libres pour tourner à gauche. De même, il faut savoir que, dans les villes, toutes les rues sont à sens unique sans qu'aucun panneau ne vienne accréditer cette hypothèse. Donc, toujours aller dans le sens du flot des véhicules, on finit toujours par arriver quelque part, même si ce n'est pas la destination initialement prévue. Lorsque vous croisez un véhicule dont le conducteur se frappe l'épaule gauche de la main droite, cela ne veut pas dire qu'il s'époussète la veste, mais qu'il y a un contrôle de carabineros un peu plus loin. Les carabineros, justement. Ce sont des super-gendarmes qui, au Chili, jouissent d'un prestige considérable et sont l'objet d'une crainte difficilement concevable dans nos contrées européennes. A ne pas confondre avec « los gendarmes » qui eux ne s'occupent que des prisonniers et circulent dans des camions grillagés remplis de détenus ayant une forte ressemblance avec le camion-fourrière des « Cent-un dalmatiens ».

Tous les vingt ou trente kilomètres, il y a un « reten de carabineros », sorte de barrage de police permanent, sans barrière, uniquementsignalé par un panneau montrant deux fusils entrecroisés. C'est un héritage de la dictature militaire, quand, à l'époque, il fallait s'arrêter aux barrages, répondre aux questions des carabineros et, éventuellement, être soumis à une fouille.

Quand j'arrivai au Chili, en 1995, il ne s'agissait plus que de freiner, de manière à passer au pas devant « los pacos », toujours deux, fichés au bord de la route, en les regardant dans les yeux, mais avec humilité, voire servilité, de manière à pouvoir répondre, al tiro (tout de suite), à toute velléité vérificatrice. La première fois, les yeux fixés sur la route déserte, je ne les vis pas et passai devant eux à cent kilomètres à l'heure. L'effet de souffle dut les dénuder à moitié, car ils sautèrent dans leur voiture et, toutes sirènes hurlantes, me prirent en chasse. Ma qualité d'étranger me valut de m'en tirer avec un long sermon que j'approuvai avec force hôchements de tête contrits. L'heure était à l'ouverture vers le monde extérieur, pourvu que ce monde ne fût ni le Pérou, ni la Bolivie.

Le jour de mon arrivée, je ne remarquai pas même le pénitencier de « Chin Chin » qui accueille le visiteur à l'entrée de la ville, avec ses miradors et ses murs couronnés de barbelés. Les jours où la brume ne les cache pas, on peut même voir derrière les barreaux des cellules s'agiter, en direction de la route, les mains des prisonniers en un dérisoire signe de bienvenue. Je ne commençai à recouvrer la vue que lorsque je laissai mon automobile japonaise dans un parking, à proximité de l'hôtel Don Luis, un immeuble moderne et sans charme avec des prétentions clairement affichées dans le hall d'entrée...Con el hotel Don Luis disfruta del mejor de la region de los lagos....Pour souligner ce slogan d'une originalité écrasante, le poster d'une naiade surgissant devant l'hôtel dans une explosion de gouttelettes irisées d'une piscine qui restait à construire, le tout sur fond de volcan Osorno, complaisamment placé là selon une orientation contredite par la géographie.

Ce fut donc à pied que je partis à la découverte de Puerto Montt, plus désireux de tuer les interminables heures me séparant du dîner que par réel intérêt. Je savais bien que je n'avais rien à attendre de cette visite.

Le centre ville, occupé par l'inévitable Ripley auquel faisait face l'incontournable Falabella, les affiches géantes de don Francisco (une espèce de Guy Lux, en bien pire) vantant les mérites du « Arroz Tucapel »....No se puede vivir sin arroz... (on ne peut vivre sans riz), sans doute le seul aliment que les chiliens ne produisaient point, l'avenida Balmaceda ou O'Higgins, la plaza des armas, tout cela commençait à me devenir familier. Abandonnant le centre, j'empruntai la costanera et longeai le bord de mer rocailleux, où, de loin en loin, venaient plonger des conduites de fort diamètre reliées, je le supposai, aux commodités des cent mille puertomontais, afin d'en disperser le contenu dans les eaux grises du golfe de Reloncavi, un peu plus loin, mais pas trop loin quand même. Il y a des odeurs qui sont parlantes. Quelques clochards, hébétés par l'alcool ou autre chose, prenaient le frais, assis sur le varech gluant des rochers que la marée basse avait laissés à découvert. Je finis par atteindre Angelmo, un amoncellement de boutiques vendant toutes les mêmes objets (ponchos et maquettes de voiliers) et de restaurants servant tous les mêmes plats (mariscos). Je ne fus pas tenté de pousser la porte d'une de ces sympathiques auberges multicolores: je venais de lire dans l'avion que, dans l'une d'entre elle, une dizaine de clients étaient passés de vie à trépas en moins d'une vingtaine de minutes, après avoir consommé les chairs de bivalves provenant d'une zone infectée par « la marea roja », une algue toxique au poison foudroyant. L e journaliste précisait, non sans une certaine complaisance, que, antes de fallecer de un paro cardiaco, segun establecio el medico forense, los desgraciados consumidores se retorcieron en espasmos horribles, vaciandose por todos sus orificios. Je refuse de traduire. Je rebroussai donc chemin, trouvant plus raisonnable d'aller dîner d'une « Goulash Suppe » et d'un « Wiener Schnitzel » au « club aleman ».


 

puerto montt 2.JPG







 

11 mai 2009

Un charmant petit couple

Version:1.0 StartHTML:0000000168 EndHTML:0000015259 StartFragment:0000000487 EndFragment:0000015242

 

 

 

La fin de la croisière fut pour moi une espèce de soulagement. Nous sombrions dans la routine et l'orgie alimentaire. Le retour depuis Puerto Williams se fit au milieu de chutes de neiges et de vents tempétueux roulant de noirs nuages qui oblitérèrent le paysage et nous confinèrent dans le salon où nous nous vîmes réduits à la pénible extrémité de jouer au bingo. Une loterie fut également organisée, dont le premier prix était un maillot de corps aux armes du « Terra Australis » dédicacé par le capitaine et son équipage, les bénéfices étant reversé à une institution caritative. Un jour de plus sur ce bâteau et je me serais mis au tricot. Je décidai de quitter Punta Arenas le jour même de notre retour, désireux que j'étais de voir cette fameuse région des lacs tant vantée pour la douceur de son climat et la beauté de ses paysages par mon guide de papier. Je n'étais pas venu au Chili pour y faire du tourisme mais bel et bien pour m'y installer. Jusqu'à présent, l'extrême nord m'avait paru trop désertique, la région métropolitaine, englobant la capitale et les villes avoisinantes, surpeuplée (trois quart de la population du Chili) et polluée, quant à l'extrême sud, il y faisait décidement trop froid. La région des lacs avait donc pour moi une saveur de dernière chance.

Tandis que l'avion nous emportait vers Puerto Montt, mon regard se posa, à quelques rangées de sièges et de l'autre côté du couloir, sur madame Hasenfratz, une des passagères du « Terra Australis » dont j'avais fait la connaissance dans des circonstances un peu particulières. Elle était assise le dos appuyée contre le hublot, sa jambe gauche, prise dans un plâtre, étendue sur les sièges voisins dont on avait relevé les accoudoirs.

Cela s'était passé lors de l'escale à l'estancia Haberton, située à un jet de pierre du cap Horn. Pour des raisons météorologiques, le « Terra Australis » ne put jamais s'approcher du cap tant redouté, aussi, pour nous dédommager, le capitaine imagina cette escale destinée à nous faire connaître le fonctionnement d'un élevage de moutons. Cela n'était que partie remise, car le jour suivant, à Puerto Williams, je réussis à convaincre une vingtaine de personnes de louer avec moi un avion de la « fuerza aerea de Chile », comme la possibilité nous en était offerte pour autant que nous fussions prêts à débourser, entre nous, cinq mille dollars pour un vol d'environ une heure dans un bimoteur « turboprop » dont nous eûmes tout loisir d'apprécier les performances. Ce fut assez chaotique, les pilotes militaires chiliens ayant du pilotage une conception assez virile, mais nous pûmes admirer le cap depuis les airs, puis, dans un « rase-vagues » espeluznante (effrayant), nous eûmes effectivement l'impression de passer le cap Horn d'est en ouest, puis d'ouest en est (pour que tout le monde puisse avoir sa photo, hein) à quatre cents kilomètres à l' heure, le tout suivi d'une chandelle qui me donna l'impression que tout mon sang refluait de mon visage vers les pieds, tandis qu'il me sembla peser deux ou trois tonnes et tout ça avec une cargaison humaine composée en grande partie de septuagénaires et d'octogénaires, les seuls à montrer quelqu'enthousiasme pour ce projet. Je vois encore cette brésilienne me confiant ses vieux parents....Vous êtes bien sûr qu'il n'y a pas de risques et que l'avion ne va pas trop bouger?....Noooon! Pensez-vous!....

Le jour précédent donc, cette visite d'une estancia dictée par la prudence se termina de manière inattendue pour madame Hasenfratz, une américaine de Boston (prononcer Baaaaston) qui fêtait à bord du « Terra Australis » ses noces de je ne sais plus trop quoi avec monsieur Hasenfratz, un petit homme aux narines velues et à la barbichette pointue, qui ressemblait à un troll. Je m'étais attardé avec eux à regarder le travail étonnant des chiens de berger, de petites bêtes sans prétention mais d'une intelligence redoutable, qui se faisaient fort de ramener la brebis égarée au bercail, en lui mordillant tendrement les jarrets, quand nous fûmes rappelés à l'ordre par un coup de sirène impatient. Nous hâtant vers l'embarcadère, distant d'à peine un kilomètre, nous eûmes à franchir une petite descente boueuse. Je précédais le couple Hasenfratz et m'engageai dans la descente avec un peu trop d'enthousiasme. Emporté par mon élan, je dérapai dans la boue où je m'étalai après avoir opéré un vol plané non dénué d'une certaine élégance. Me relevant prestement, je signalai l'obstacle à mes compagnons. Madame Hasenfratz s'engagea donc prudemment dans la descente, essayant de controler sa glissade, y parvenant fort bien, quand, dans les derniers mètres, elle chuta au ralenti, attérissant sur ses fesses en poussant un cri strident, ce qui nous fit rire monsieur son mari et moi. Mon amusement se mua rapidement en inquiétude, lorsque je vis le visage déformé par la douleur de madame Hasenfratz. Ses cris se tranformèrent en hurlement....Oh my God! Ma jambe! Ma jambe!.... Tout cela me sembla un peu excessif: elle n'était tombée que de sa hauteur qui n'était pas bien grande, de plus sans être jeune, elle n'avait pas encore atteint cet âge où les os deviennent friable comme de la craie. Je m'approchai d'elle et essayai de la relever, vite dissuadé par une montée en puissance des hurlements suivie d'une bordée de jurons paticulièrement orduriers qui me semblèrent bien déplacés dans la bouche d'une bostonienne. Je fis signe à monsieur, toujours trépignant de rire au sommet de la butte, de venir nous rejoindre, l'informant que son épouse était au plus mal....Pensez-donc, me répondit-il, elle fait ça pour se rendre intéressante.... S'aidant de sa canne dans le passage difficile, il vint toutefois nous rejoindre. Il portait un loden verdâtre et était coiffé d'un ample chapeau tyrolien aussi velu qu'un maçon portugais, ce qui accroissait encore son aspect agreste. Il tapota du bout ferré de sa canne la jambe de son épouse, provoquant un nouveau crescendo dans le concert de lamentations. Je lui arrachai la canne des mains, ce qui eut pour effet de le déséquilibrer et l'aurait envoyé au tapis, lui- aussi, si je ne l'avais rattrapé au vol....Ça va pas, non? La jambe est peut-être cassée....Il me jeta un regard haineux, puis, haussant les épaules, cracha.....Bah, les femmes, que des problèmes!....

Je proposai au charmant mari de m'aider à déplacer sa femme, persuadé qu'il ne pouvait s'agir que d'une vilaine entorse, n'ayant encore jamais vu quelqu'un faire une chute aussi anodine et se casser un membre. En outre, nous ne pouvions la laisser plus longtemps barboter dans cette flaque de boue glacée: madame Hasenfratz était passée du blanc au bleu et claquait des dents. Mais ce rustre me rétorqua...Avec mon dos, vous n'y pensez-pas. Je ne vais quand même pas me le casser pour cette grosse vache incapable de mettre un pied devant l'autre sans tomber...Animé d'un juste courroux, je me baissai pour me charger de la malheureuse.Une chose est de porter dans ses bras une personne valide, tout autre chose est de faire un épaulé-jeté avec une robuste quiquagénaire inerte et hurlante qui pèse de tous les grammes de chacun de ses kilos. Je réussis néanmoins à la décoller du sol et, vacillant sous la charge, à la déposer sur une grande pierre plate à quelques mètres de là. Le fait que de son bras droit elle m'enserrait le cou tandis que sa main gauche agrippait fermement mes cheveux ne me fut que d'une médiocre utilité. Tentant de recouvrer mon souffle, à moitié scalpé, je restai quelques temps prostré sur la pierre, assis à côté d'elle. Pendant tout ce temps, l'autre, le mari indigne, s'était totalement désintéressé de la scène et, utilisant sa canne en guise de club de golf, envoyait des petits cailloux dans toutes les directions. Madame Hazenfratz ne hurlait plus, mais émettait un râle guttural, chaque inspiration semblant lui coûter les yeux de la tête, lesquels roulaient effarés dans leur orbite. Des bribes de cours de secourisme me revenant à la mémoire, je l'aidai à se coucher sur le côté, me dépouillant de ma veste pour l'en recouvrir et d'un de mes pulls que je glissai sous sa tête. Je regardai autour de moi. Personne. Incroyable! Une demi heure plus tôt cet endroit grouillait de monde...Ne vous inquiétez pas, je vais chercher du secours...Recouvrant une partie de ses moyens avec une rapidité qui me sembla suspecte, madame Hasenfratz me saisit par le bras....Ne me laissez pas seule avec Archie! C'est un monstre!...Je voulais bien la croire, mais ce n'était ni l'heure ni le lieu de se lancer dans un débat sur les avantages du divorce par consentement mutuel. Après avoir recommandé l'épouse au mari, ne m'attirant pour toute réponse qu'un haussement d'épaules courroucé, je partis en petite foulée vers l'embarcadère où je parvins en une dizaine de minutes. M'y attendait le bosco qui faisait les cents pas devant le zodiac. A peine m'aperçut-il, qu'il tapota nerveusement son poignet gauche, là où, je le suppose, devait se trouver sa montre. Le bosco était un gros chilote (habitant de l'ile de Chiloe d'où sont issus presque tous les marins chiliens) rougeaud qui semblait toujours sur le point d'exploser. Lorsque je fus arrivé à sa hauteur, il explosa donc.....Aha, el frances!....Quand je lui exposai les causes de mon retard il explosa à nouveau...Aha, los norteamericanos!...Dans le fond c'était un homme très facile à décrypter: d'une côté il y avait les chilotes, et encore, uniquement les habitants de Castro, et de l'autre, le reste du monde composé exclusivement de « Aha! ». Je le laissai battre le rappel des secours avec sa radio et retournai auprès de madame Hasenfratz. Juste avant que je ne le laisse, le bosco, tout en continuant à hurler dans sa radio, enleva son ciré et me le tendit. Dans un premier temps, bien que transi, je refusai, mais voyant que son visage prenait une inquiétante teinte mauve et que ses yeux menaçaient de jaillir hors de leur orbite, je préférai accepter. Un brave type après tout. Je suis certain qu'au bout de deux ou trois ans de fréquentation assidue, nous aurions pu devenir amis.

Tandis que nous attendions les secours, monsieur Hasenfratz s'approcha de moi...Vous êtes français, il me semble...Oui....Il réfléchit un instant, hôcha la tête et lâcha....Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai toujours détesté les français...Puis il me tourna le dos pour s'intéresser à nouveau aux cailloux parsemant la pampa. J'eus très envie de lui enfoncer jusqu'aux yeux son ridicule chapeau tyrolien, histoire de mettre un visage sur sa haine. Bien entendu je m'abstins. Si j'étais moins bien élevé, j'en suis certain, je deviendrais quelqu'un de très fréquentable.

L'opération de rapatriement sur le navire fut menée de main de maître par le capitaine en personne à la tête d'une équipe d'une dizaine de membres d'équipage, avec brancard et médecin. Ce dernier, gynécologue de son état, ne put déterminer avec certitude si la jambe était fracturée ou non (elle l'était). Dans le doute, madame Hasenfratz fut équipée d'une espèce de prothèse gonflable qui lui permit de sautiller dans les coursives du « Terra Australis » en s'aidant d'une paire de béquilles, en attendant de pouvoir bénéficier des services de l'hôpital militaire de Puerto Williams, le lendemain.

Le soir, pour se rendre à la salle à manger, elle descendit l'escalier sur les fesses, se contortionnant de manière étrange pour passer d'une marche à l'autre, encouragée par son mari qui, placé au bas de l'escalier, hurlait entre autres amabilités....Pour une fois que tes fesses servent à quelque chose...

Gringos locos!

17:11 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (6)

07 mai 2009

La danse des pingouins

 

pinguinos.png

Version:1.0 StartHTML:0000000168 EndHTML:0000009758 StartFragment:0000000487 EndFragment:0000009741

 

 

 

 

Après m'être changé, un « jean » et une chemise de bûcheron canadien bien ample, je croisai dans les coursives le camarero qui m'avait, au moment de l'embarquement, fait les honneurs de ma cabine « super-lujo », le luxe consistant surtout à me trouver sur le pont supérieur, loin des machines. Il me salua, je lui répondis, puis, avec une mine gourmande, il me demanda.....Listo para el baile de los pinguinos, senor (prêt pour la danse des pingouins)?...Pour appuyer sa question, il se mit à sautiller sur place en chantonnant....Somos los pinguinos, los pinguinos, los pinguinos....Comme il n'était pas beaucoup plus grand qu'un manchot empereur (qu'à tort on qualifie de pingouin), un peu grassouillet aussi, la parodie était assez réussie....Un peu mal à l'aise, l'éxubérance me met toujours mal à l'aise, je bredouillai....Ah, les pingouins, oui, bien, très bien, bonne nuit...

A l'entrée du salon, une vaste salle située sur le pont supérieur, s'entassaient les dépouilles d'une multitude de manchots empereur géants, leur bec jaunes pointant,accusateurs, vers le plafond. Enfin, c'est ce qu'il me sembla, un très bref instant, avant de reconnaître dans cet amoncellement des costumes de pingouins, tandis que je pénétrais dans la pénombre « del salon magallanes » où se pressait déjà une foule de pingouins brésiliens bedonnants, sirotant des boissons multicolores par l'ouverture pratiquée dans leur costume au niveau du visage. Un orchestre composé de musiciens déguisés en pingouins jouait un air des gipsy Kings avec des envies de meurtre dans les yeux, tandis qu'un animateur, "pingouinisé" lui-aussi, essayait de rameuter ses troupes pour la fameuse danse. Comprenant qu'il n'y avait rien à attendre de cette soirée de bienvenue pour une personne comme moi qui ne danse ni ne boit, je tournai les talons, une fois de plus. Intrépide face au déchaînement des éléments naturels, je suis d'une grande lâcheté en société et ai gardé des déguisements un très mauvais souvenir. Ma première désertion de ce genre remonte à ma petite enfance, à l'école primaire, lorsque, déguisé en lutin, je me carapatai en plein milieu du spectacle de fin d'année. On prétendait me faire danser. J'étais revêtu d'une sorte de juste-au-corps verdâtre, d'une culotte bouffante de même couleur et, surtout, d'un chapeau pointu des plus ridicules, terminé en son extrémité par un grelot. Malheureusement, dans ma fuite, je me pris les pieds dans mes souliers de lutin, des espèces de babouches à rallonge, équipées, elles aussi, de grelots et dévalai, en grelottant, sur le ventre et la figure, les escaliers menant à la cour, me cassant plus ou moins le nez et me tailladant l'arcade sourcillère. Il y avait du sang partout sur mon costume de lutin, les enfants pleuraient, les adultes courraient en tous sens, certains hommes en vinrent aux mains sans qu'on sût trop pourquoi, bref, je débutais ma carrière d' « aguafiestas ».

Tandis que j'allais franchir en sens inverse la porte d'entrée du salon, je sentis que quelqu'un me tirait par les pans de ma chemise et une voix pâteuse que je reconnus instantanément articula péniblement....A donde pretendes escabullirte (où penses-tu te tirer?)?....C'était Rosalinda, bien curadita (saoule) comme disent les chiliens. Cela faisait à peine une heure que j'avais laissé le couple en train de s'invectiver dans la salle à manger, et voilà qu'elle était déjà ivre. Si elle avait bien revêtu la tenue de palmipède à livrée, elle n'avait pas encore emprisonné sa tête dans celle du pingouin, laquelle pendait lamentablement dans son dos, les yeux révulsés. Rosalinda m'entraîna vers un canapé où Manfred était vautré, pingouin totalement indifférent à son entourage qui me salua toutefois d'un courtois hôchement de bec.Elle me poussa, sans ménagement, dans les coussins moelleux et prit place entre nous. Sur une table basse un alignement de verres. Rosalinda se saisit d'une verre à moitié plein et le vida d'un trait en braillant....Fatal este punch!....Oui, fatal, c'était bien le mot. A ce moment, le capitaine qui, contrairement à ses officiers à peine sortis de l'adolescence, était un sémillant septuagénaire au visage buriné comme les guêtres d'un mamelouk, le capitaine donc, improvisa une farandole, se tortillant et jetant les bras en l'air au rythme des gipsy Kings tout en entraînant dans sa suite une vingtaine de brésiliennes, pas précisément celles auxquelles on pense et qui se trémoussent à moitié nues dans les rues de Rio pendant le carnaval, mais d'opulentes dames patronnesses sanglées dans leurs tenues de pingouin, la poitrine en avant, la concentration figeant leurs visages peinturlurés en un rictus qui se voulait rire. Le monsieur loyal "pingouinisé" à présent se déchaînait.... Allez mesdames, deux pas en avant, un pas en arrière, les bras vont chercher le ciel, los caballeros aussi, allez, du courage, voilà parfait, mais que vois-je, Luis, la lumière por favor....Un spot lumineux déchira la pénombre et vint se poser sur notre sofa.....Un caballero sans costume!!!!....éructa le Ruquier des terres australes.....Gertha, vite un costume pour le caballero! La danse des pingouins n'attend pas!...Surgie de nulle-part, la « chief purser » apparut devant moi, porteuse d'un costume qu'elle me jeta à la figure sans ménagements. Son chignon faisait une drôle de bosse dans sa tête de pingouin....Encore en train de vous distinguer. J'aurais du m'en douter! Allez enfilez-moi ça et ne faites pas l'enfant!....J'eus envie de lui rétorquer que c'était justement eux là, eux tous, qui faisaient les enfants et moi le seul à me conduire en adulte responsable. D'ailleurs qui s'occupait de guider le bâteau au travers de ces chenaux tortueux si, tous, jusqu'au capitaine, jouaient aux pingouins? Qu'on me laisse aller en timonerie, là se trouvait ma place. Mais déjà Rosalinda et Gertha s'étaient jetées sur moi au milieu des huées et des applaudissements de la horde de pingouins et se saisissant chacune d'une jambe, entreprirent de me déchausser, la première avec des mouvements maladroits d'ivrogne, la seconde avec une précision toute germanique...En cueros (à poil)... hurla dans la foule une voix anonyme mais indubitablement féminine. Avant que je pusse faire le moindre mouvement de défense, Rosalinda s'attaqua aux boutons de ma chemise, écrasant au passage mes attributs sous son genou, son visage suintant la lubricité, ce que voyant, Gertha la rejeta en arrière en la saisissant par une de ses ailes atrophiées de pingouin...Mais que faites-vous? Il faut l'habiller, pas le déshabiller....Elle dut hurler pour se faire entendre car, à présent, le troupeau de palmipèdes trépignants n'était plus qu'une grande clameur hystérique. Quant à moi, je songeai que je vivais sans doute le pire moment de mon existence. Toutefois, soucieux de ne pas finir émasculé ou en petite tenue, je leur facilitai la tâche en enfilant docilement l'infâme défroque pelucheuse. Trainé par les deux femmes, je rejoignis la grotesque farandole. Tandis que je sautillai maladroitement sur place au rythme de la musique, Manfred qui, jusque là, était resté d'une parfaite neutralité, tapota affectueusement mon crâne de pingouin, puis haussant la voix pour se faire comprendre...Vous voyez, ce n'était pas si difficile que ça. Juste un mauvais moment à passer....Oui, sans doute, mais quand même!

Deux pas en avant, hop! Un pas un arrière, hop!

 

05 mai 2009

La guerre des boutons

 

terra australis 5.JPG

Version:1.0 StartHTML:0000000168 EndHTML:0000009949 StartFragment:0000000487 EndFragment:0000009932

 

 

Ce fut donc en ayant l'impression d'avoir revêtu le costume trop étroit d'un fils que je n'avais jamais eu que je m'assis, avec d'infinies précautions, à ma table de célibataire. Pour me relever aussitôt, après tout, c'était un buffet et j'avais grand faim. Je dus sans doute mettre un peu trop d'emphase dans ce mouvement, car je ressentis une sensation de déchirement au niveau de la taille et je vis clairement un bouton rouler sur le sol et s'immobiliser contre la chaussure d'un brésilien trop occupé à remplir son assiette pour prêter la moindre attention à l'incident. Si j'éprouvai un immédiat soulagement au niveau respiratoire, il ne fut que de courte durée. Tandis qu'à pas comptés je progressais vers le buffet, je sentis mon pantalon glisser irrésistiblement le long de mes hanches. Faisant un brusque demi-tour, je regagnai ma table en arquant les jambes afin de ralentir l'irrémédiable descente et m'assis en prenant soin d'approcher le plus possible ma chaise de la table, me drapant dans ma mini veste comme dans un reste de dignité, avec l'inconfortable impression d'avoir les fesses à l'air. Cette salle à manger nautique était pleine de courants d'air glacés. L'intense activité règnant au buffet où la foule des convives faisait la queue, anticipant le choix des mets sur lesquels leur voracité avait jeté son dévolu, tout cela fit que l'incident était passé totalement inaperçu. Je m'en assurai, bien évidemment, du coup d'oeil circulaire de celui qui, aspirant à l'anonymat le plus absolu, se retrouve toujours en tête de la rubrique des faits divers. Comme je commençais à me contorsionner pour remonter mon pantalon, je vis apparaître Gertha à la remorque d'un jeune couple que je n'avais pas encore vu jusque là. Aux signes qu'elle me fit, je compris qu'elle me demandait si les deux jeunes gens pouvaient se joindre à moi. Tel un padre donnant sa bénédiction à une foule de fidèles, j'ouvris largement les bras, rapidement rappelé à l'ordre par un craquement sinistre en provenance d'un endroit indéterminé de ma veste, et hôchai la tête avec fatalisme. Au point où j'en étais.

Pour le reste des passagers, notre table dut devenir « la table des cas sociaux ». Ce couple était étrange. Manfred était allemand vivant au Brésil, mais ne parlant que la langue de Goethe, quand il parlait, ce qui était assez rare. Rosalinda était brésilienne et parlait pour dix en une dizaine de langues sans que l'on sût très bien si elle s'adressait à une personne en particulier ou à la totalité du navire, tant elle s'exprimait avec vigueur. Je ne sus jamais avec précision s'il s'agissait d'un vrai couple, ou s'ils s'étaient rencontrés dans les rues de Punta-Arenas le jour du départ, à moins que ce ne fût dans les coursives du navire. Si je vis Manfred porter les mêmes vêtements pendant toute la durée du voyage, elle, en revanche, étrennait une nouvelle tenue à chaque repas, affectionnant les robes (je pense que ça s'appelle robes ces trucs, je confonds toujours avec les jupes) aux amples décolletés qui, contrairement à mon costume trop étroit, flottaient autour de sa personne sans rien occulter de son anatomie. Si lui se montrait régulier dans sa silencieuse courtoisie, elle, en revanche, se comportait de manière très lunatique. Quand elle ne m'ignorait pas totalement, elle s'adressait à moi en espagnol ou en anglais sur des sujets que, à mon avis, une honnête femme n'aurait pas du aborder avec un parfait étranger. Les repas se terminaient rarement sans qu'éclatât un esclandre et que tombassent injures et quolibets sur Manfred qui continuait imperturbablement à manger sa soupe en marquant de la tête la mesure d'une musique de lui seul audible. Je ne sais pourquoi, le buffet ne manquant pas de variété, mais Manfred ne se nourrissait que de potages. Au paroxysme de sa colère, la femme se levait alors, rajustait les différents éléments de son accoutrement et faisait une sortie remarquée pour, arrivée au seuil du « comedor », se retourner et lancer une dernières bordée d'imprécations. Le mari se tournait alors vers moi en haussant légèrement les épaules avec une moue résignée, puis replongeait dans sa soupe.

Le tableau ne serait pas complet si je ne précisais pas que Gertha, la « chief purser », se joignit à nous dès ce premier soir. C'était en effet l'usage qu'un officier présidât chaque tablée. Les industriels brésiliens de l'agro-alimentaire avaient droit au capitaine en personne, nous, les cas sociaux, devions nous contenter de la « chief purser ». Tandis que chacun était revenu du buffet, porteur de quelque met succulent, je restais obstinément assis devant mon assiette vide. Tout en dévorant une tranche du succulent cochon de lait que je voyais, au loin, fondre comme les reserves de la banque centrale, Gertha gesticula en direction de mon assiette....Vous ne mangez rien?...Là, pour l'instant, non. Mais j'aimerais bien....Eh bien alors, qu'attendez-vous? Qu'ils aient tout mangé?....C'est que pour l'instant je ne peux pas bouger. Un problème technique...avec mon pantalon....Elle me lança un regard horrifié....Ne me dites pas que vous avez.....Non, non, qu'allez-vous imaginer là....Je lui narrai donc toute l'histoire à laquelle mes nouveaux commensaux ne prêtèrent aucune attention, Gott sei dank, l'un par ignorance de la langue castillane, l'autre pour être trop occupée à s'écouter parler. Se retenant à grand peine de rire, ce qui eut pour effet de produire dans sa gorge une sorte de grognement porcin, Gertha se leva pour me remplir, fort charitablement, une assiette. Je me contentai de lui indiquer par de discrets hôchements de tête les mets qui avaient ma faveur. Ce petit manège finit par attirer l'attention de Rosalinda....Tu (mon Dieu, quelle incommensurable vulgarité dans ce tutoiement) es timide ou quoi?...Non, déculotté!....Pardon?...Je continuai en allemand, Manfred donnant des signes de curiosité....Meine Hose ist kaputt.....Alors qu'il s'étouffait de rire dans son potage, Rosalinda poussa un rugissement de hyène tandis que des larmes roulaient sur son visage, décidément très vulgaire, en le maculant des traces noirâtres d'un maquillage appliqué sans souci d'économie.

La suite du dîner se passa en conjectures diverses sur la meilleure manière de mettre fin à cette pantalonnade. Ce fut Manfred qui trouva la solution en me faisant, discrètement, passer sa ceinture, m'assurant qu'un début d'embonpoint avait rendu cet article provisoirement inutile.

Juste avant de nous laisser pour préparer une petite fête de bienvenue qui devait avoir lieu dans le salon de poupe, Gertha me demanda en aparté....Dites-moi, Esteban, pourquoi cet uniforme de collégien?....Je vous demande pardon?....Elle me regarda avec incrédulité....Ne me dites-pas que vous ne savez pas que vous portez l'uniforme que portent tout les collégiens chiliens d'Arica à Punta Arenas, ce serait trop drôle!.... Oui, c'était vraiment trop drôle, pensai-je lugubrement.

Entre deux râles de cochon, Gertha me lança....Allez vous changer! Je vous attends au salon pour la danse des pingouins....


Le photographe du bord immortalisa cette première soirée. Par respect pour le droit à l'image, j'ai quelque peu altéré les traits de mes commensaux. Quant aux miens, le temps écoulé s'est largement chargé d'y remédier. A ma gauche, dans sa stricte robe noire, Gertha la « chief purser »(contrairement aux espagnols les chiliens, adorent les anglicismes).

 

17:31 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (10)