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22 septembre 2009

Les Parfait

 


Je ne peux plus les supporter. Les retraités. Non, c'est fini. Il a du y en avoir un ou deux de trop, je ne sais pas, mais, depuis quelques temps, leur vision m'indispose au plus haut point. Pas vraiment leur vision, à vrai dire, car, à première vue, rien ne ressemble plus à un être humain normal qu'un retraité. Je ne parle évidemment pas de retraités octogénaires qu'on imagine difficilement autrement que retraités. Non, je parle de cette spécialité bien française: le retraités quinquagénaires en pleine forme qui pourraient encore servir de nombreuses années et qui n'ont même pas payé leurs quarante annuités.

Pas leur vision qui me dérange, non. C'est juste de les écouter. Cette satisfaction, feinte, je suppose, car si elle n'était pas feinte ce serait pire que tout, d'avoir été mis à la poubelle, avec cette angoissante constatation que contrairement aux ordures, il n'y a aucun recyclage de prévu.

….On aurait encore pu continuer....Petit sourire soumis...Mais, on a préféré laisser la place aux jeunes...Tu parles! On te vire avec une préretraite pourrie et on file ton poste à un ouzbek sous-payé. Faut dire que dans les steppes d'Asie Centrale on n'a pas de gros besoins. On n'y trouve pas grand chose à vrai dire. Même la mer s'est tirée. C'est tout dire! Enfin, c'est leur problème aux ouzbeks. Mais les retraités, non franchement, je ne peux plus...

Ça doit être à cause des Parfait. Oui, parfaitement, les Parfait. Pas une secte, hein, entendons nous bien, juste un couple, les Parfait. Je tiens à préciser que les Parfait ne m'ont rien fait, que je ne les connais même pas, qu'ils ont l'air charmants, intelligents, sympas et tout et tout. Ils valent surement mieux que moi d'ailleurs. Voilà, voilà, je crois que je n'ai rien oublié, je peux commencer.

Non, c'est juste qu'ils sont parfaits, les Parfait. Et qu'ils ont une grande gueule qu'ils ouvrent un peu trop souvent à mon goût. Alors, lorsqu'après une journée exténuante on essaie de jouir du calme et de la fraicheur relative de la nuit tropicale, assis, seul, à la table d'un petit restaurant (quelques tôles jetées sur quatre piquets, on fait pas dans le luxe aux colonies) situé au fin fond d'une ile perdue au milieu de Pacifique, calme nocturne qu'on n'espère troublé que par la stridulation frénétique d'insectes invisibles (parce que ça stridule dur sous les tropiques, la nuit, vous pouvez me croire), quand les Parfait débarquent, s'installent à la table voisine et ouvrent leur grande gueule, on est obligé de les entendre, même si on estime avoir déjà assez entendu de conneries pour aujourd'hui et tout autre jour à venir. Mais de ça ils s'en fichent les Parfait, alors, ils l'ouvrent grande, leur gueule. Et ça dégouline de perfection. Ah, ces paysages, ces plages, ces caps, ces rochers, ces arbres, quelles merveilles! Et les gens! Mon Dieu, les gens! Là on sent que les Parfait peinent à trouver les superlatifs qu'ils se renvoient d'un bout de la table à l'autre comme une balle de squash (les parfaits sont des bobos, ils font donc du squash, enfin, en faisaient). Moi, j'ai toujours trouvé les gens d'ici normaux. Terriblement humains. Mais pas les Parfait, non. Je ne sais pas qui ils fréquentaient avant de venir s'installer dans le Pacifique, mais ça ne devait pas être bien fameux pour qu'ils parent les habitants de ce lieu désolé de vertus aussi exotiques que la gentillesse, le sens de l'hospitalité, la largesse d'esprit, la tolérance et d'autres trucs dont je ne me souviens même plus. Il faut dire que le couple Parfait est un couple de professeurs des écoles....à la retraite. Ça, ils le claironnent comme s'ils voulaient faire tomber des murailles invisibles. Bien entendu, ils ont cinquante ans et en paraissent vingt de moins avec leurs traits lisses et leurs petits débardeurs moulants. Alors moi, que trente années passées sous les tropiques ont momifié, ça m'énerve, forcément, toute cette fraicheur stérilement assise dans cette gargote du bout du monde alors qu'elle devrait être en train d'inculquer des rudiments de savoir à la jeunesse inculte des banlieues.

Quand ils commandent à manger, les Parfait, c'est toujours un truc léger, frais, une petite salade par exemple, à peine assaisonnée d'un peu d'huile d'olive (bien sur). La ligne, confient-ils à la patronne, en tapotant leur ventres plats et musclés, avant de confier qu'ils ont couru vingt kilomètres aujourd'hui, en plein soleil. Profitant d'un moment d'inattention de leur part, la patronne se tourne vers moi et se frappe la tempe de l'index. Je lève les yeux au ciel.

A peine les salades posées devant eux, que les voilà repartis dans leur panégyrique. Évidemment, ils n'ont jamais vu de salades aussi belles, aussi saines, aussi craquantes, d'un vert aussi vert. En les regardant engloutir le contenu de leur assiette tout en se complimentant mutuellement d'avoir eu l'idée de venir passer leur retraite dans ce paradis, je songe juste aux centaines de litres de pesticides, insecticides, fongicides, dont les autochtones arrosent leurs légumes. L'écologie, ça fait rigoler tout le monde ici!

Mais tout cela n'est que broutille. Les Parfait aiment tout et tout le monde? Grand bien leur fasse! Ça change des grincheux de mon espèce. Mais il y a pire. Les Parfait veulent aussi que tout le monde les aime. Cela fait à peine un mois qu'ils ont débarqué sur l'ile et déjà, ils ont l'impression de s'être parfaitement intégrés. D'avoir été acceptés par la population. L'immersion totale, en somme.

Alors, lorsqu'une famille se présente au restaurant, ils serrent les mains aux hommes, embrassent les femmes et les enfants, puis les invitent à leur table. Peu importe le malaise palpable des nouveaux venus qu'ils ont peut-être tout juste salués l'une ou l'autre fois dans le village, ils les assoient de force et les forcent à écouter leur logorrhée. Je songe que les Parfait ne m'ont pas même adressé un salut en passant devant moi, quelques minutes auparavant. Puis, une brusque nausée m'envahit. C'est bien de mon pays, la France, qu'ils parlent, les Parfait. Si la salade était presque trop belle pour être mangée, celle qu'ils servent à leurs auditeurs a des relents de pourriture. Pas de mots assez durs pour qualifier le mère patrie. Autour de la table, les visages sont livides, les corps figés. Ces pauvres gens, venus là pour faire bombance entre eux, souhaiteraient sans doute voir la terre s'ouvrir et engloutir les Parfait et tous ceux de leur espèce. Ce que ces derniers ignorent, englués qu'ils sont dans leur perfection, c'est qu'il y a deux choses que les marquisiens détestent, les popaa d'abord et surtout que ces mêmes popaa dénigrent leur propre pays, la France. En effet, si ce peuple de guerriers accepte d'avoir été soumis au siècle passé par une nation puissante, il ne supporte pas l'idée d'être administré par une bande de lopettes auto-flagellantes.

Le chef de famille est instituteur pas à la retraite. Ce qu'apprenant, monsieur Parfait glisse dans le tuyau de l'oreille de ce collègue du bout du monde...Et cette idée de vous imposer d''enseigner le français quand vous avez une langue si belle et si riche!...L'autre réfléchit un instant en pliant sa serviette de manière menaçante, avant de répondre par une question...De quelle région de France êtes-vous originaire?...De Bretagne...Il hoche la tête, puis poursuit...Vous parlez le breton?...Heu, non, enfin juste quelques mots...L'instituteur soulève alors ses deux cents kilos du haut de son mètre quatre-vingt-dix (en se laissant tomber sur les Parfait, il les aurait transformés en crêpes) et, avant de donner le signal du départ au reste de la famille, se contente de laisser tomber...Eh bien nous, monsieur, nous parlons marquisien ET français....

Face à cette Bérésina, les Parfait, faute d'autre interlocuteur à qui s'adresser, la patronne ayant regagné sa cuisine en jurant, les Parfait qui jusque là m'avaient ignoré, me demandent...Mais qu'est-ce qu'on a fait? Qu'est-ce qu'on a dit?...Leur monde de perfection commence à se lézarder. Je leur fais...Chut! Écoutez!....Hein? Quoi?....Vous n'entendez rien?...Non. Que voulez-vous qu'on entende?...C'est bien ce que je pensais!...

Les Parfait ne font que passer. Nous autres, les vieux coloniaux, nous continuerons à écouter, tous les soirs, dans la fraicheur relative de la nuit tropicale, les stridulations des insectes invisibles.

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30 juillet 2009

Une épouse énergique

...Non, il habite avec ma fille, dans la grande maison, un peu plus bas...Il y avait dans ce « grande », comme un zeste d'amertume...Que voulez-vous, quand on est vieille et qu'on a cessé de servir, on vous relègue dans une cabane...D'un geste désabusé de la main, elle me désigna le bungalow dont toutes les persiennes étaient hermétiquement closes. Il me parut très confortable ce bungalow. Élégant presque. On aurait dit la maison en pain d'épice de la sorcière du « Hansel und Gretel » de mon enfance. Après tout, avoir la belle-mère dans son jardin d'Eden, n'était-ce pas déjà une manière ici bas de se préparer à quelque infernal séjour dans l'au delà?

Tout en cheminant entre deux haies d'hibiscus et de bougainvilliers vers la « grande maison », je ne pus m'empêcher d'éprouver une légère déception à l'idée que la vieille sorcière ne fût que la « suegrita » et non l'épouse. Je n'ai rien contre une certaine perfection dans l'ignominie.

L'habitation principale était idéalement située sur un promontoire surplombant la baie et le Pacifique. Loin d'être imposante ou même tout simplement agréable à regarder, elle dégageait toutefois une impression de sérénité. Une sorte de repos du guerrier pour qui n'a jamais été à la guerre. Je frappai à la porte. Ce fut madame qui m'ouvrit. M'attendant au pire, je fus agréablement surpris. Cunégonde (ce n'est bien évidemment pas son nom, personne ne s'appelle comme ça), la quarantaine vigoureuse, était ce qu'il convient d'appeler une femme sportive. De petite taille, dotée d'un corps d'athlète, elle cachait sa féminité dans une abondante chevelure de walkyrie ainsi que dans une insatiable propension au verbe (non dénué d'intelligence et d'intérêt, je dois bien le reconnaître). Pour me saluer, elle m'embrassa énergiquement, ce qui consista à lancer avec force sont visage anguleux contre le mien, tandis que je manquai périr étouffé par sa crinière aussi robuste que celle d'un dragon de la garde républicaine.

Puis s'écartant de moi, elle me contempla, s'efforçant de réprimer une moue moqueuse....Pas un mot de plus. Je vois que tu as fait connaissance avec mes chéris...Les chéris?...ânonnai-je, me frottant la joue au point d'impact tout en me demandant si je n'allais pas avoir un œil au beurre noir ...Oui, mes chevaux. Je les ai recueillis alors qu'ils étaient tout petits et les ai élevés un peu comme s'ils avaient été des chiots...Je gardai pour moi la réflexion qu'il serait temps de révéler à ces redoutables bestioles d'un quart de tonne qu'elles n'étaient pas, n'avaient jamais été, des chiots. Pour enfoncer le clou, elle précisa...D'ailleurs, on en les monte jamais...Je voulais bien le croire, c'était plutôt l'inverse du reste. Mais je me contentai de hocher la tête en signe d'approbation, lâchant, un...évidemment...laconique. Puis baissant la voix, qu'elle avait tonitruante, elle me dit...Il ne faudra pas en parler à mon Astrubal. Déjà qu'il me gronde parce que mes chéris coutent trop cher à nourrir; Tu n'auras qu'à dire que tu as glissé...Ah, parce qu'en plus elles coutaient du pognon ces carnes! Bien entendu aucun son, ne franchit mes lèvres. Je fis juste remarquer que m'étant fait pulvériser les machins par leur clôture électrique avant de me faire piétiner et trainer sur une centaine de mètres par la horde sauvage, mon habillement et ma physionomie avaient subi quelques modifications qu'il serait difficile de faire passer pour une simple...glissade. Elle réfléchit un instant avant de me lancer...Oh, la clôture, tu sais, ce n'est pas grave. C'est du vingt mille volts mais sous très faible ampérage...Je répétai...faible ampérage...Mais déjà elle continuait, tout en me faisant passer dans le salon, une pièce sombre remplie de meubles en teck et en acajou sur laquelle veillait un tiki haut de deux mètres au sexe turgescent...Pour les vêtements, je te prêterai ceux d'Astrubal. Une bonne douche là-dessus et il n'y paraîtra plus...Une voix chevrotante se fit entendre quelque part dans la maison...A qui parles-tu, Cunégonde?...A ton copain Esteban. Il vient d'arriver...hurla-t-elle tout en me précisant, à voix basse cette fois....Astrubal n'a pas la forme en ce moment...

C'était vrai qu'Astrubal n'avait pas l'air bien. Pas bien du tout.

 

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17 juin 2009

Visite à un ami

La récente mission que l'on me confia sur cette autre île me permit de revoir mon ami Astrubal. Il s'y était exilé volontairement, cinq ou six ans plus tôt, pour s'extraire des relents d'échec imprégnant son calamiteux retour à N***, aux Marquises, qui avait vu sa (très) jeune maîtresse, Cruella, s'enfuir au bras d'un galant, jeune et chevelu, alors qu'Astrubal, au crâne rongé par une irréversible calvitie, l'avait arrachée à sa ville, à sa famille et à son wagon, tout trois figés dans le désert chilien jusqu'au prochain déluge, en lui faisant miroiter une vie faite d'abondance et de playas désertes dans sa maison perdue au milieu d'une nature généreuse. Là où la jeune femme attendait une somptueuse villa construite sur quelque promontoire rocheux, elle ne trouva qu'une méchante cahute en contreplaqué et en tôle, reliquat en ruine de la première période de la vie d'adulte de son compagnon. La vue que l'on découvrait depuis la parcelle en friche était superbe, mais ne faisait qu'accentuer l'insoutenable insularité du lieu pour qui n'a connu que la ville et le continent, en soulignant la vacuité extrême du plus grand océan de la planète par une ligne d'horizon au tracé parfait que ne venait altérer la vision d'aucune autre terre, même lointaine, que ne venait polluer de sa présence nulle oeuvre humaine, pas même ces pétroliers ou ces cargos qui émeuvent jusqu'aux plus hydrophobes lorsqu'ils les aperçoivent le long des côtes. Le ciel, lui aussi, était vierge de toute trainée de condensation laissée par ces jets qui, même au coeur du désespoir le plus profond, nous laissent entrevoir la possibilité d'une fuite, d'une vie autre, d'un ailleurs qui pour être hors d'atteinte n'en est pas moins réel. Lorsque la petite caravane composée de deux adultes et de deux enfants chargés de paquets arriva à l'issue d'une marche de plusieurs heures qui l'avait menée du minuscule aéroport à la « propriété » sous le soleil implacable de midi, sans l'ombre d'une ombre pour apporter le réconfort de sa tiédeur à la terre en fusion, Cruella, en découvrant les lieux désolés et le fare en décomposition s'écria....ESTAMOS JODIDOS! (Nous sommes fichus)....Quand Astrubal manoeuvra la porte dégondée, celle-ci s'abattit à ses pieds dans un craquement sinistre, libérant une nuée formée de milliers de guêpes qui s'échappèrent en émettant un bourdonnement furieux. Cruella s'enfuit dans la brousse en hurlant tandis que les enfants, un garçon et une fille à peine entrés en adolescence, se serrèrent l'un contre l'autre en pleurant. Je pense qu'Astrubal commença à perdre Cruella à cet instant, même si, par la suite, il lui fit construire, dans la village, une maison plus en accord avec ses attentes. Le mal était fait. L'esprit gangréné par le doute, Cruella n'eût plus qu'une idée: s'enfuir de cet infernal paradis tropical. Ce fut pour oublier cette cuisante défaite, cette salissure indélébile faite à son amour propre, qu'Astrubal choisit de s'installer à U***, île aux contours phalliques dont la beauté austère redonna quelque forme à son ego foulé aux pieds. Quelques rares lettres me parlèrent d'une dame européenne d'âge mûr, de son beau terrain de plusieurs hectares, d'une noce hâtivement célébrée, une fois reportée, il est vrai, quand revint à la mémoire d'Astrubal ce détail agaçant qu'il était toujours marié à Bernadette, son épouse dans une autre vie.

Arrivé à U*** le samedi précédent fatalement le dimanche quand nulle créâture de Dieu ne pouvait, sans offenser son nom, se livrer à quelque activité professionnelle que ce fût en ce bout du monde très chrétien, je mis à profit ce jour d'oisiveté pour rendre visite à mon ami Astrubal. Je ne sais si le terme amitié convient à cette relation qui nous fait nous croiser tous les deux ou trois ans, mais comme cela fait vingt-cinq ans que nous nous croisons tous les deux ou trois ans, on peut trouver à cette discontinuité une rassurante continuité Bien entendu, lui et son épouse ne vivaient pas dans le village principal, mais au coeur d'une vallée distante d'une dizaine de kilomètres, à laquelle menait une mauvaise piste. A l'issue d'une interminable montée, je parvins à un col après avoir refusé à plusieurs reprises les offres d'automobilistes déconcertés par la vision du dernier humain (aux Marquises, du moins) utilisant encore ses jambes pour se rendre d'un lieu à un autre, sans qu'il lui fût nécessaire de faire appel à une cavalerie de plusieurs centaines de chevaux vapeur. Si l'on ajoute à cela que j'ai toujours refusé de me munir d'un téléphone portable que je considère comme l'avatar moderne des chaînes dont on chargeait les esclaves en d'autres temps, il n'est pas tout à fait exclu que je finisse dans un musée, empaillé entre l'australopithèque et l'homme de Néanderthal. Tandis qu'assis sur une pierre je séchais au souffle puissant des alizés comme un cormoran sur son rocher, je songeai que je ne détonnerais nullement dans un de ces western « spaghettis » des années soixante- dix avec ses cow-boys ruisselants de transpiration.

Après une courte pause, je quittai la piste principale pour emprunter un chemin plus étroit qui devait se prolonger jusqu'au bout de la vallée pour se terminer au bord de la mer. Descendre est toujours une bénédiction une fois qu'on a réussi a refouler dans un coin de son esprit l'idée qu'il faudra refaire le chemin en sens inverse, en montée cette fois. A mi-pente, j'aperçus sur la droite une clôture derrière laquelle la végétation touffue composée de banians et d'acacias avait fait place à une jolie prairie sur laquelle, de loin en loin, des manguiers et des citronniers alternaient avec des hibiscus et des bougainvilliers. La maison, invisible depuis la route, devait se trouver en contrebas. Cette clôture portait indubitablement la marque de fabrique de son propriétaire, Astrubal. Haute d'à peine un mètre, elle était constituée non pas de fil de fer barbelé mais d'étranges sangles blanches semblables à ces sangles utilisées par les camionneurs pour assujettir les marchandises sur le plateau d'une remorque. Sacré Astrubal! Economie, économie! Dieu seul savait où il avait du dénicher ce matériel de récupération. Ces sangles étaient destinées, du moins le crus-je dans un premier temps, non pas à constituer un obstacle infranchissable mais à marquer le territoire de la famille Astrubal. Ne voyant aucun portail pour franchir cette dérisoire ligne de démarcation, je l'enjambai. Ce faisant, l'entrejambe de mon pantalon frôla la sangle supérieure. J'eus l'impression qu'un esprit malin venait de me donner un coup de marteau dans les parties. Je restai un bon moment à me rouler de douleur (je ne sais pourquoi, mais se rouler par terre a des vertues lénifiantes) dans l'herbe, une herbe étonnement soyeuse pour ces latitudes, étouffant mes gémissements tout en m'interrogeant sur les motivations qui avaient poussé Astrubal à entourer ses terres d'une clôture électrifiée. Cela ne cadrait pas avec le personnage. L'électricité, même d'origine solaire, coûte cher. Enfin, je n'eus pas à attendre longtemps pour avoir la réponse à ma question.

Comme je me remettais péniblement debout en ayant l'impression de traîner un tronc d'arbre accroché à mes cojones, je perçus le bruit d'une cavalcade et vis apparaître dans l'herbe grasse une demi-douzaine de chevaux. Je n'y prêtai pas grande attention, tant les chevaux sont chose courante dans les îles. Quand ces animaux, d'habitude craintifs, ne dévièrent pas leur course en me découvrant, mais bien au contraire, forcèrent l'allure pour venir à ma rencontre, inclinant dangereusement les oreilles vers l'arrière tout en dodelinant de la tête de manière désagréable, j'en conçus un certain étonnement. Elevé au milieu de bêtes en tout genre, je savais que la fuite était la plus mauvaise des solutions. L'animal craint l'homme, c'est un phénomène avéré. On a publié des thèses la-dessus. Ecrit des articles dans les journaux. Donné des conférences. Tourné des films. Manifestement, ces chevaux ne lisaient pas et n'allaient pas au cinéma. S'ils furent bien freinés un temps dans leur élan, quand, solidement campé sur mes jambes, le bras droit levé, je hurlai.....YA...YA...HEY...HEY....HEY..., ils reprirent ensuite leur progression plus lentement pour venir m'entourer, me projetant à la figure leur souffle brûlant au travers de leurs naseaux dilattés. Celui qui semblait être le chef, un beau cheval bai, après avoir rejeté la tête en arrière tout en hénissant, saisit entre ses dents le dos de ma chemise et, m'ayant renversé, se mit à me traîner sur le sol, dont, de manière étonnante, je ne trouvai plus l'herbe aussi moelleuse. Jurant comme un charretier, je réussis à me débarrasser de ma chemise et, toute honte bue, me mis à courir comme je crois que je n'ai jamais couru de ma vie, vers une petite cabane qu'un banian m'avait dissimulé jusque là. Je dus hurler, car une dame agée en sortit et d'une voix stridente cria....Piti, piti, piti....Les chevaux pilèrent sur place. Puis, faisant un geste désinvolte vers un point indéterminé de la propriété, mon sauveur ajouta à leur intention....Allez, vilains, à la maison!....A contrecoeur, les fauves s'éloignèrent, non sans que le bai se fût retourné une dernière fois pour me lancer un regard torve. Plus le temps passe et moins je supporte les animaux domestiques: je les trouve beaucoup trop humains.

Je reportai mon attention sur la dame, une européenne octogénaire et échevelée à l'élocution rendue difficile par une manifeste carence de dents. Il avait fait fort l'ami Astrubal, cette fois. Il est vrai que le terrain était très beau. Rajustant sur sa poitrine flétrie un paréo troué elle me lança...Vous êtes l'ami d'Astrubal?...Oui madame, Esteban S***, enchanté....Après m'avoir serré la main, elle se gratta les fesses...Ben, dis-donc, ils vous ont mis dans un drôle d'état. Ils sont très joueurs, vous savez....Très drôle! En effet, outre des écorchures sur tout le corps, un pantalon déchiré, une chemise cannibalisée, je souffrais probablement d' un début de castration électrique...Ce n'est rien, pensez-vous...mentis-je. Puis, jetant un coup d'oeil vers la cabane, je demandai...Astrubal est-il là?....

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31 mai 2009

L'anachorète

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la baie de l'anachorète.jpg

 

 

 

Les mois qui suivirent furent, pour moi, tout entiers consacrés à la recherche d'un bout de terre sur lequel édifier ma « cabana » au Chili. J'étais dans la situation d'un enfant lâché sans surveillance dans une confiserie géante. Toute la région était à vendre.

Les Marquises m'avaient laissé entrevoir leurs charmes, sans jamais me les offrir réellement. La presque totalité des terres étant domaniales, il était très difficile de se porter acquéreur d'un terrain en dehors du village principal où s'entassait l'ensemble de la population, au point que, de partage en partage, les toits des maisons en venaient à se toucher. Lors de mes longues randonnées qui me menèrent dans les endroits les plus reculés de l'île, au point que les marquisiens eux-même finirent par m'interroger sur les secrets de passages menant à telle ou telle vallée perdue abondant en gibier, à l'occasion de ces petites expéditions j'avais, donc, plus d'une fois, conçu des rêves de colonisation sur des caps que ne venait balayer nulle tempête, ou près de cols que ne franchissait nulle route. Je me disais, oui, là je serais bien, enfin seul. Je pourrais faire venir les matériaux de construction par la mer et une fois la maison terminée, une vaste hacienda dont l'orientation me permettrait de contempler, depuis la terrasse, le coucher du soleil sur la Pacifique, je pourrais ne plus voir d'humain durant des mois, si tel était mon bon plaisir. Je serais sûrement devenu barbu et fou, mais la question ne se posa pas. Les rêves restèrent des rêves. Encore et toujours des terres domaniales. Je pus une fois toucher du doigt la possibilité de devenir propriétaire, quand au hasard de mes pérégrinations, je rencontrai, dans une baie sublime flanquée d'éperons rocheux acérés comme des dents de requins, une sorte d'anachorète avec qui je me liai d'amitié, apportant à chacune de mes visites du café, du sucre, du tabac tandis qu'en retour, il remplissait mon sac à dos de fruits aux saveurs étranges. Il vivait dans un petit fare niau (maison en feuille de cocotier) dont l'intérieur était d'une fraicheur étonnante. Tandis que les volutes de pakalolo (cannabis) dont il consommait des quantités considérables (ça tue les moustiques, disait-il), formaient entre lui et moi une sorte de brouillard impénétrable, nous restions silencieux en écoutant le temps passer. Parfois, l'un ou l'autre disait...Eeeeeh oui...et nous éclations de rire. Un jour, après avoir apprécié la qualité de mon silence, il me proposa de construire un fare sur un emplacement de mon choix. La vallée lui appartenait. Le leg d'un grand-père. Ah! C'était très généreux! Mais je voulais vraiment être chez moi. Je lui proposai donc de lui acheter une parcelle de terrain. Il voulut alors me la donner, mais j'insistai pour le dédommager....Ah, les popaa sont des gens compliqués. L'argent toujours l'argent. Tu trouves vraiment que j'ai l'air de manquer de quelque chose?....Il parlait très mal le français et moi encore plus mal le marquisien, mais nous nous comprenions très bien. Je contemplai un instant son grand corps sec entièrement tatoué à l'exception du visage et de ses parties intimes, du moins le supposai-je, car il portait tout de même un cache-sexe, mon regard glissa ensuite sur le mobilier du fare, la peue (natte) sur lequel nous étions assis, une lampe Coolemann, quelques ustensiles de cuisine couverts de suie (il ne cuisinait qu'au feu de bois) et une cantine rouillée dans laquelle il serrait avec amour ses rares possessions. Je savais qu'il y avait glissé la paire de jumelles Zeiss et le couteau suisse que je lui avais offerts, sans que jamais, sans doute, ces deux objets fussent destinés à revoir la lumière du jour. Il possédait un sabre d'abattis qu'il maniait avec la dextérité d'un janissaire et sa vue lui permettait de voir des objets ou des êtres que je n'arrivais pas même à deviner. Ainsi, un jour j'embarquai avec lui sur sa minuscule pirogue à balancier, après que, depuis la plage, il eût apreçu une formation d'oiseaux chassant au large, là où je ne voyais que l'océan parcouru d'une longue houle paresseuse. Il nous fallut ramer une heure avant que je pusse entrevoir les frégates et les fous emmêlés dans une ronde folle, les premières essayant de s'emparer du butin des seconds. Nous fîmes une excellente pêche. Le poisson qui n'était pas consommé cru le jour même était découpé en fines lamelles et mis à sécher sur des cordelettes tendues entre deux arbres. Non, vraiment, l'anachorète ne manquait de rien. Pour me faire plaisir plus que par goût du lucre, il finit par accepter une somme symbolique en échange d'une petite parcelle de terre dont nous définîmes les limites de manière très artisanale. Que mes rares lecteurs ne tirent pas des plans sur la comète en se disant....Oh, oh, mais dis-donc, il y a peut-être de bonnes affaires à saisir aux Marquises. Je me trouve un anachorète et hop!...Non, non! Même il y a vingt ans, époque où se situe cet épisode, les marquisiens étaient déjà désespérement entrés dans le siècle et la société de consommation. Aujourd'hui, bien entendu, les choses n'ont fait qu'empirer: toutes proportions gardées, c'est Dallas et son univers impitoyable de gros quatre-quatre et d'imposantes maison en béton armé. Je puis reprendre pour les polynésiens les termes utilisés par Eric Zemmour dans une conversation avec Yan Arthus Bertrand au sujet des chinois: l'écologie, les polynésiens s'assoient dessus et pas qu'un peu! L'anachorète était sans doute l'ultime vestige d'une civilisation en perdition. De toutes façons, notre affaire ne put se faire.

Je me renseignai auprès du service du cadastre. Oui, cette terre appartenait bien à l'anachorète. La préposée, une femme rondelette déguisée en bourgeoise provinciale, en avait entendu parler. C'était sa famille. Un cousin ou un truc comme ça. Mais, et elle fit un geste obscène en direction de sa tempe, le pauvre type était taravana (fou). De toute façon, l'anachorète n'était pas seul dans cette vallée. Avec la satisfaction de qui referme la porte aux nez d'un intru, elle m'informa qu'une centaine d'ayant-droit se partageaient le privilège de se dire propriétaires de cette terre. L'indivis, vous comprenez. Pour me porter le coup de grâce, la dame énuméra, en utilisant ses doigts, les pays où une grande partie d'entre eux avaient émigré: France, Allemagne, Etats-Unis, Australie, Nouvelle-Zélande, Nouvelle-Calédonie. Alors si je voulais les contacter....

Je touchai du doigt une particularité du fonctionnement du système foncier aux Marquises. Pour éluder les frais en cas de transmission, les parents partageaient les terres entre leurs différents enfants de leur vivant, de gré à gré, sans réaliser aucune formalité administrative ou notariale.Tout cela fonctionnait très bien, jusqu'au jour où l'un ou l'autre voulait vendre son terrain. Avec un peu de chance, il se retrouvait avec, entre les mains, un document, ou plutôt une idée de document, établi en 1903, date du dernier cadastrage des îles Marquises ordonné par la puissance tutélaire de l'époque, la France. Il y apprendrait que le propriétaire de son terrain était un lointain bisaïeul décédé depuis une septantaine d'années. Ne lui resterait plus alors comme ultime recours qu'à établir l'arbre généalogique de sa famille afin de traquer tous les héritiers du vénérable vieillard dont une bonne partie devait s'être embarquée pour Hawaiki (paradis maori) et non Hawaii depuis une palanquée de lunes. Puis ce serait au tour du géomètre et du notaire d'entrer dans la ronde. Comme les îles lointaines en sont fort dépourvues, avec un peu de chance, son petit-fils pourrait réaliser la vente pour autant que l'acheteur fût toujours de ce monde.

De temps en temps, une ou deux fois par siècle, des marquisiens, stériles de père en fils, je ne sais trop comment expliquer autrement ce miracle, se trouvaient être seuls propriétaires de leur terrain et possesseurs de documents en règle ne remontant pas à la prise de Babylone par Assurbanipal. Je finis donc par réussir à acheter un lopin de mille mètres carrés à l'un de ces propriétaires solitaires, une méchante parcelle en fond de vallée, située en plein centre du village, sans aucune vue que l'on pût me prendre. Alors que mes voisins bétonnaient tout ce qui pouvait l'être, je plantai frénétiquement toutes sortes de plantes à croissance rapide afin de ne plus voir leurs visages grimaçants. Un voisin, ça a toujours un visage grimaçant, c'est comme ça, on n'y peut rien. La maison que je fis construire, faute de place, ne ressemblait, pas même de loin, à une hacienda, mais plutôt à un blockhaus dont je remplaçai toutefois les meurtrières par des persiennes. Elle n'était ni très grande, ni très belle, mais c'était et c'est toujours ma maison.

L'anachorète, tout comme la civilisation dont il était l'ultime vestige, finit par disparaître un jour. Il prit sa pirogue et, pfuit, personne ne les revit, ni l'un ni l'autre. Cela arrive: l'océan est si vaste et la vie si courte. Depuis, je suis souvent retourné dans sa vallée. Sa cabane a presque entièrement disparu, n'en reste plus que le souvenir et la vieille lampe Coolemann qui achève de rouiller dans le sable. J'ignore ce qu'est devenue la cantine en fer. Mon coeur saigne à la pensée que son antipathique cousine peut, en cet instant même, être en train d'espionner ses voisins avec ma paire de Zeiss ou se faire les ongles avec mon couteau suisse.

Sinon, de manière étrange, je n'éprouve nul chagrin lors de ces visites. Je m'assieds sur un promontoire, un peu en retrait de la plage, pour ne pas me faire dévorer par les nonos et je regarde les vagues déferler sur le rivage. La baie de l'anachorète est ouverte à l'Est, donc au vent et à la houle, ce qui explique sans doute que personne ne soit venu s'y installer. Je peux rester des heures ainsi. Dans le fond, je ne savais rien de l'anachorète.

 

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11 mai 2009

Un charmant petit couple

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La fin de la croisière fut pour moi une espèce de soulagement. Nous sombrions dans la routine et l'orgie alimentaire. Le retour depuis Puerto Williams se fit au milieu de chutes de neiges et de vents tempétueux roulant de noirs nuages qui oblitérèrent le paysage et nous confinèrent dans le salon où nous nous vîmes réduits à la pénible extrémité de jouer au bingo. Une loterie fut également organisée, dont le premier prix était un maillot de corps aux armes du « Terra Australis » dédicacé par le capitaine et son équipage, les bénéfices étant reversé à une institution caritative. Un jour de plus sur ce bâteau et je me serais mis au tricot. Je décidai de quitter Punta Arenas le jour même de notre retour, désireux que j'étais de voir cette fameuse région des lacs tant vantée pour la douceur de son climat et la beauté de ses paysages par mon guide de papier. Je n'étais pas venu au Chili pour y faire du tourisme mais bel et bien pour m'y installer. Jusqu'à présent, l'extrême nord m'avait paru trop désertique, la région métropolitaine, englobant la capitale et les villes avoisinantes, surpeuplée (trois quart de la population du Chili) et polluée, quant à l'extrême sud, il y faisait décidement trop froid. La région des lacs avait donc pour moi une saveur de dernière chance.

Tandis que l'avion nous emportait vers Puerto Montt, mon regard se posa, à quelques rangées de sièges et de l'autre côté du couloir, sur madame Hasenfratz, une des passagères du « Terra Australis » dont j'avais fait la connaissance dans des circonstances un peu particulières. Elle était assise le dos appuyée contre le hublot, sa jambe gauche, prise dans un plâtre, étendue sur les sièges voisins dont on avait relevé les accoudoirs.

Cela s'était passé lors de l'escale à l'estancia Haberton, située à un jet de pierre du cap Horn. Pour des raisons météorologiques, le « Terra Australis » ne put jamais s'approcher du cap tant redouté, aussi, pour nous dédommager, le capitaine imagina cette escale destinée à nous faire connaître le fonctionnement d'un élevage de moutons. Cela n'était que partie remise, car le jour suivant, à Puerto Williams, je réussis à convaincre une vingtaine de personnes de louer avec moi un avion de la « fuerza aerea de Chile », comme la possibilité nous en était offerte pour autant que nous fussions prêts à débourser, entre nous, cinq mille dollars pour un vol d'environ une heure dans un bimoteur « turboprop » dont nous eûmes tout loisir d'apprécier les performances. Ce fut assez chaotique, les pilotes militaires chiliens ayant du pilotage une conception assez virile, mais nous pûmes admirer le cap depuis les airs, puis, dans un « rase-vagues » espeluznante (effrayant), nous eûmes effectivement l'impression de passer le cap Horn d'est en ouest, puis d'ouest en est (pour que tout le monde puisse avoir sa photo, hein) à quatre cents kilomètres à l' heure, le tout suivi d'une chandelle qui me donna l'impression que tout mon sang refluait de mon visage vers les pieds, tandis qu'il me sembla peser deux ou trois tonnes et tout ça avec une cargaison humaine composée en grande partie de septuagénaires et d'octogénaires, les seuls à montrer quelqu'enthousiasme pour ce projet. Je vois encore cette brésilienne me confiant ses vieux parents....Vous êtes bien sûr qu'il n'y a pas de risques et que l'avion ne va pas trop bouger?....Noooon! Pensez-vous!....

Le jour précédent donc, cette visite d'une estancia dictée par la prudence se termina de manière inattendue pour madame Hasenfratz, une américaine de Boston (prononcer Baaaaston) qui fêtait à bord du « Terra Australis » ses noces de je ne sais plus trop quoi avec monsieur Hasenfratz, un petit homme aux narines velues et à la barbichette pointue, qui ressemblait à un troll. Je m'étais attardé avec eux à regarder le travail étonnant des chiens de berger, de petites bêtes sans prétention mais d'une intelligence redoutable, qui se faisaient fort de ramener la brebis égarée au bercail, en lui mordillant tendrement les jarrets, quand nous fûmes rappelés à l'ordre par un coup de sirène impatient. Nous hâtant vers l'embarcadère, distant d'à peine un kilomètre, nous eûmes à franchir une petite descente boueuse. Je précédais le couple Hasenfratz et m'engageai dans la descente avec un peu trop d'enthousiasme. Emporté par mon élan, je dérapai dans la boue où je m'étalai après avoir opéré un vol plané non dénué d'une certaine élégance. Me relevant prestement, je signalai l'obstacle à mes compagnons. Madame Hasenfratz s'engagea donc prudemment dans la descente, essayant de controler sa glissade, y parvenant fort bien, quand, dans les derniers mètres, elle chuta au ralenti, attérissant sur ses fesses en poussant un cri strident, ce qui nous fit rire monsieur son mari et moi. Mon amusement se mua rapidement en inquiétude, lorsque je vis le visage déformé par la douleur de madame Hasenfratz. Ses cris se tranformèrent en hurlement....Oh my God! Ma jambe! Ma jambe!.... Tout cela me sembla un peu excessif: elle n'était tombée que de sa hauteur qui n'était pas bien grande, de plus sans être jeune, elle n'avait pas encore atteint cet âge où les os deviennent friable comme de la craie. Je m'approchai d'elle et essayai de la relever, vite dissuadé par une montée en puissance des hurlements suivie d'une bordée de jurons paticulièrement orduriers qui me semblèrent bien déplacés dans la bouche d'une bostonienne. Je fis signe à monsieur, toujours trépignant de rire au sommet de la butte, de venir nous rejoindre, l'informant que son épouse était au plus mal....Pensez-donc, me répondit-il, elle fait ça pour se rendre intéressante.... S'aidant de sa canne dans le passage difficile, il vint toutefois nous rejoindre. Il portait un loden verdâtre et était coiffé d'un ample chapeau tyrolien aussi velu qu'un maçon portugais, ce qui accroissait encore son aspect agreste. Il tapota du bout ferré de sa canne la jambe de son épouse, provoquant un nouveau crescendo dans le concert de lamentations. Je lui arrachai la canne des mains, ce qui eut pour effet de le déséquilibrer et l'aurait envoyé au tapis, lui- aussi, si je ne l'avais rattrapé au vol....Ça va pas, non? La jambe est peut-être cassée....Il me jeta un regard haineux, puis, haussant les épaules, cracha.....Bah, les femmes, que des problèmes!....

Je proposai au charmant mari de m'aider à déplacer sa femme, persuadé qu'il ne pouvait s'agir que d'une vilaine entorse, n'ayant encore jamais vu quelqu'un faire une chute aussi anodine et se casser un membre. En outre, nous ne pouvions la laisser plus longtemps barboter dans cette flaque de boue glacée: madame Hasenfratz était passée du blanc au bleu et claquait des dents. Mais ce rustre me rétorqua...Avec mon dos, vous n'y pensez-pas. Je ne vais quand même pas me le casser pour cette grosse vache incapable de mettre un pied devant l'autre sans tomber...Animé d'un juste courroux, je me baissai pour me charger de la malheureuse.Une chose est de porter dans ses bras une personne valide, tout autre chose est de faire un épaulé-jeté avec une robuste quiquagénaire inerte et hurlante qui pèse de tous les grammes de chacun de ses kilos. Je réussis néanmoins à la décoller du sol et, vacillant sous la charge, à la déposer sur une grande pierre plate à quelques mètres de là. Le fait que de son bras droit elle m'enserrait le cou tandis que sa main gauche agrippait fermement mes cheveux ne me fut que d'une médiocre utilité. Tentant de recouvrer mon souffle, à moitié scalpé, je restai quelques temps prostré sur la pierre, assis à côté d'elle. Pendant tout ce temps, l'autre, le mari indigne, s'était totalement désintéressé de la scène et, utilisant sa canne en guise de club de golf, envoyait des petits cailloux dans toutes les directions. Madame Hazenfratz ne hurlait plus, mais émettait un râle guttural, chaque inspiration semblant lui coûter les yeux de la tête, lesquels roulaient effarés dans leur orbite. Des bribes de cours de secourisme me revenant à la mémoire, je l'aidai à se coucher sur le côté, me dépouillant de ma veste pour l'en recouvrir et d'un de mes pulls que je glissai sous sa tête. Je regardai autour de moi. Personne. Incroyable! Une demi heure plus tôt cet endroit grouillait de monde...Ne vous inquiétez pas, je vais chercher du secours...Recouvrant une partie de ses moyens avec une rapidité qui me sembla suspecte, madame Hasenfratz me saisit par le bras....Ne me laissez pas seule avec Archie! C'est un monstre!...Je voulais bien la croire, mais ce n'était ni l'heure ni le lieu de se lancer dans un débat sur les avantages du divorce par consentement mutuel. Après avoir recommandé l'épouse au mari, ne m'attirant pour toute réponse qu'un haussement d'épaules courroucé, je partis en petite foulée vers l'embarcadère où je parvins en une dizaine de minutes. M'y attendait le bosco qui faisait les cents pas devant le zodiac. A peine m'aperçut-il, qu'il tapota nerveusement son poignet gauche, là où, je le suppose, devait se trouver sa montre. Le bosco était un gros chilote (habitant de l'ile de Chiloe d'où sont issus presque tous les marins chiliens) rougeaud qui semblait toujours sur le point d'exploser. Lorsque je fus arrivé à sa hauteur, il explosa donc.....Aha, el frances!....Quand je lui exposai les causes de mon retard il explosa à nouveau...Aha, los norteamericanos!...Dans le fond c'était un homme très facile à décrypter: d'une côté il y avait les chilotes, et encore, uniquement les habitants de Castro, et de l'autre, le reste du monde composé exclusivement de « Aha! ». Je le laissai battre le rappel des secours avec sa radio et retournai auprès de madame Hasenfratz. Juste avant que je ne le laisse, le bosco, tout en continuant à hurler dans sa radio, enleva son ciré et me le tendit. Dans un premier temps, bien que transi, je refusai, mais voyant que son visage prenait une inquiétante teinte mauve et que ses yeux menaçaient de jaillir hors de leur orbite, je préférai accepter. Un brave type après tout. Je suis certain qu'au bout de deux ou trois ans de fréquentation assidue, nous aurions pu devenir amis.

Tandis que nous attendions les secours, monsieur Hasenfratz s'approcha de moi...Vous êtes français, il me semble...Oui....Il réfléchit un instant, hôcha la tête et lâcha....Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai toujours détesté les français...Puis il me tourna le dos pour s'intéresser à nouveau aux cailloux parsemant la pampa. J'eus très envie de lui enfoncer jusqu'aux yeux son ridicule chapeau tyrolien, histoire de mettre un visage sur sa haine. Bien entendu je m'abstins. Si j'étais moins bien élevé, j'en suis certain, je deviendrais quelqu'un de très fréquentable.

L'opération de rapatriement sur le navire fut menée de main de maître par le capitaine en personne à la tête d'une équipe d'une dizaine de membres d'équipage, avec brancard et médecin. Ce dernier, gynécologue de son état, ne put déterminer avec certitude si la jambe était fracturée ou non (elle l'était). Dans le doute, madame Hasenfratz fut équipée d'une espèce de prothèse gonflable qui lui permit de sautiller dans les coursives du « Terra Australis » en s'aidant d'une paire de béquilles, en attendant de pouvoir bénéficier des services de l'hôpital militaire de Puerto Williams, le lendemain.

Le soir, pour se rendre à la salle à manger, elle descendit l'escalier sur les fesses, se contortionnant de manière étrange pour passer d'une marche à l'autre, encouragée par son mari qui, placé au bas de l'escalier, hurlait entre autres amabilités....Pour une fois que tes fesses servent à quelque chose...

Gringos locos!

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05 mai 2009

La guerre des boutons

 

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Ce fut donc en ayant l'impression d'avoir revêtu le costume trop étroit d'un fils que je n'avais jamais eu que je m'assis, avec d'infinies précautions, à ma table de célibataire. Pour me relever aussitôt, après tout, c'était un buffet et j'avais grand faim. Je dus sans doute mettre un peu trop d'emphase dans ce mouvement, car je ressentis une sensation de déchirement au niveau de la taille et je vis clairement un bouton rouler sur le sol et s'immobiliser contre la chaussure d'un brésilien trop occupé à remplir son assiette pour prêter la moindre attention à l'incident. Si j'éprouvai un immédiat soulagement au niveau respiratoire, il ne fut que de courte durée. Tandis qu'à pas comptés je progressais vers le buffet, je sentis mon pantalon glisser irrésistiblement le long de mes hanches. Faisant un brusque demi-tour, je regagnai ma table en arquant les jambes afin de ralentir l'irrémédiable descente et m'assis en prenant soin d'approcher le plus possible ma chaise de la table, me drapant dans ma mini veste comme dans un reste de dignité, avec l'inconfortable impression d'avoir les fesses à l'air. Cette salle à manger nautique était pleine de courants d'air glacés. L'intense activité règnant au buffet où la foule des convives faisait la queue, anticipant le choix des mets sur lesquels leur voracité avait jeté son dévolu, tout cela fit que l'incident était passé totalement inaperçu. Je m'en assurai, bien évidemment, du coup d'oeil circulaire de celui qui, aspirant à l'anonymat le plus absolu, se retrouve toujours en tête de la rubrique des faits divers. Comme je commençais à me contorsionner pour remonter mon pantalon, je vis apparaître Gertha à la remorque d'un jeune couple que je n'avais pas encore vu jusque là. Aux signes qu'elle me fit, je compris qu'elle me demandait si les deux jeunes gens pouvaient se joindre à moi. Tel un padre donnant sa bénédiction à une foule de fidèles, j'ouvris largement les bras, rapidement rappelé à l'ordre par un craquement sinistre en provenance d'un endroit indéterminé de ma veste, et hôchai la tête avec fatalisme. Au point où j'en étais.

Pour le reste des passagers, notre table dut devenir « la table des cas sociaux ». Ce couple était étrange. Manfred était allemand vivant au Brésil, mais ne parlant que la langue de Goethe, quand il parlait, ce qui était assez rare. Rosalinda était brésilienne et parlait pour dix en une dizaine de langues sans que l'on sût très bien si elle s'adressait à une personne en particulier ou à la totalité du navire, tant elle s'exprimait avec vigueur. Je ne sus jamais avec précision s'il s'agissait d'un vrai couple, ou s'ils s'étaient rencontrés dans les rues de Punta-Arenas le jour du départ, à moins que ce ne fût dans les coursives du navire. Si je vis Manfred porter les mêmes vêtements pendant toute la durée du voyage, elle, en revanche, étrennait une nouvelle tenue à chaque repas, affectionnant les robes (je pense que ça s'appelle robes ces trucs, je confonds toujours avec les jupes) aux amples décolletés qui, contrairement à mon costume trop étroit, flottaient autour de sa personne sans rien occulter de son anatomie. Si lui se montrait régulier dans sa silencieuse courtoisie, elle, en revanche, se comportait de manière très lunatique. Quand elle ne m'ignorait pas totalement, elle s'adressait à moi en espagnol ou en anglais sur des sujets que, à mon avis, une honnête femme n'aurait pas du aborder avec un parfait étranger. Les repas se terminaient rarement sans qu'éclatât un esclandre et que tombassent injures et quolibets sur Manfred qui continuait imperturbablement à manger sa soupe en marquant de la tête la mesure d'une musique de lui seul audible. Je ne sais pourquoi, le buffet ne manquant pas de variété, mais Manfred ne se nourrissait que de potages. Au paroxysme de sa colère, la femme se levait alors, rajustait les différents éléments de son accoutrement et faisait une sortie remarquée pour, arrivée au seuil du « comedor », se retourner et lancer une dernières bordée d'imprécations. Le mari se tournait alors vers moi en haussant légèrement les épaules avec une moue résignée, puis replongeait dans sa soupe.

Le tableau ne serait pas complet si je ne précisais pas que Gertha, la « chief purser », se joignit à nous dès ce premier soir. C'était en effet l'usage qu'un officier présidât chaque tablée. Les industriels brésiliens de l'agro-alimentaire avaient droit au capitaine en personne, nous, les cas sociaux, devions nous contenter de la « chief purser ». Tandis que chacun était revenu du buffet, porteur de quelque met succulent, je restais obstinément assis devant mon assiette vide. Tout en dévorant une tranche du succulent cochon de lait que je voyais, au loin, fondre comme les reserves de la banque centrale, Gertha gesticula en direction de mon assiette....Vous ne mangez rien?...Là, pour l'instant, non. Mais j'aimerais bien....Eh bien alors, qu'attendez-vous? Qu'ils aient tout mangé?....C'est que pour l'instant je ne peux pas bouger. Un problème technique...avec mon pantalon....Elle me lança un regard horrifié....Ne me dites pas que vous avez.....Non, non, qu'allez-vous imaginer là....Je lui narrai donc toute l'histoire à laquelle mes nouveaux commensaux ne prêtèrent aucune attention, Gott sei dank, l'un par ignorance de la langue castillane, l'autre pour être trop occupée à s'écouter parler. Se retenant à grand peine de rire, ce qui eut pour effet de produire dans sa gorge une sorte de grognement porcin, Gertha se leva pour me remplir, fort charitablement, une assiette. Je me contentai de lui indiquer par de discrets hôchements de tête les mets qui avaient ma faveur. Ce petit manège finit par attirer l'attention de Rosalinda....Tu (mon Dieu, quelle incommensurable vulgarité dans ce tutoiement) es timide ou quoi?...Non, déculotté!....Pardon?...Je continuai en allemand, Manfred donnant des signes de curiosité....Meine Hose ist kaputt.....Alors qu'il s'étouffait de rire dans son potage, Rosalinda poussa un rugissement de hyène tandis que des larmes roulaient sur son visage, décidément très vulgaire, en le maculant des traces noirâtres d'un maquillage appliqué sans souci d'économie.

La suite du dîner se passa en conjectures diverses sur la meilleure manière de mettre fin à cette pantalonnade. Ce fut Manfred qui trouva la solution en me faisant, discrètement, passer sa ceinture, m'assurant qu'un début d'embonpoint avait rendu cet article provisoirement inutile.

Juste avant de nous laisser pour préparer une petite fête de bienvenue qui devait avoir lieu dans le salon de poupe, Gertha me demanda en aparté....Dites-moi, Esteban, pourquoi cet uniforme de collégien?....Je vous demande pardon?....Elle me regarda avec incrédulité....Ne me dites-pas que vous ne savez pas que vous portez l'uniforme que portent tout les collégiens chiliens d'Arica à Punta Arenas, ce serait trop drôle!.... Oui, c'était vraiment trop drôle, pensai-je lugubrement.

Entre deux râles de cochon, Gertha me lança....Allez vous changer! Je vous attends au salon pour la danse des pingouins....


Le photographe du bord immortalisa cette première soirée. Par respect pour le droit à l'image, j'ai quelque peu altéré les traits de mes commensaux. Quant aux miens, le temps écoulé s'est largement chargé d'y remédier. A ma gauche, dans sa stricte robe noire, Gertha la « chief purser »(contrairement aux espagnols les chiliens, adorent les anglicismes).

 

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02 mai 2009

Où l'on se prend une veste

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Je m'aperçois que je n'ai pas parlé de ma tenue pour ce premier dîner sur le « Terra Australis ». L'après-midi précédant cette première nuit, pour nous faire patienter, tandis que sur le navire s'activait à faire disparaître les traces laissées par la précédente fournée de passagers une armée de « camareras », a las tres de la tarde, donc, (expression ne faisant nullement allusion à trois amazones post-méridiennes mais bel et bien aux très françaises quinze heures) on nous entassa dans deux bus ayant pour destination la zone franche de Punta Arenas, tant est grande la frénésie d'achat éprouvée par l'humain dès qu'il pose le pied en terre étrangère. Inutile de dire que je ne partage en rien cette frénésie, mais comme, apparemment, on ne me laissait guère le choix, je suivis le mouvement, d'autant plus volontiers que, pour une fois, il me fallait faire un achat. Cette zone franche offrait certainement des opportunités pour autant qu'on achetât les produits à la tonne ou en « kilo-exemplaires ». Pour les achats à l'unité, il y avait le classique amoncellement de boutiques qu'on peut s'attendre à trouver dans n'importe quel centre commercial. J'avais eu l'occasion de parcourir le règlement intérieur du « Terra Australis », notamment, la rubrique « tenue vestimentaire ». Si le libre arbitre était de rigueur durant la journée, pour le soir, il était fortement recommandé de se vêtir « con traje y corbata » (costume-cravate), deux éléments qui me faisaient cruellement défaut, encore que dans mon cas la cruauté résidait dans la nécessité de porter cette tenue, non d'en être dépourvu. Mes origines germaniques et mon passé de petit séminariste me prédisposant à la discipline, je décidai donc d'entrer dans la première boutique dont la vitrine offrait à la convoitise du chaland l'inévitable costume. Je déteste acheter des vêtements, aussi le fais-je le plus rapidement possible, raflant dans les étalages chemises et pantalons, toujours les mêmes, et passant à la caisse dans un lapse de temps n'excédant pas la minute. Pour les costumes, je ne savais pas. Je n'en avais encore jamais achetés. Ce qui me frappa en entrant dans le magasin fut l'étrange uniformité des costumes, tous bleu marine pour la veste, gris souris pour le pantalon, ne se distinguant les uns des autres que par leur taille, allant du nouveau-né à l'adulte.Comme j'avais noté le goût des chiliens pour les costumes, cela ne m'étonna pas outre mesure. De toutes les manières, j'avais dépensé toute ma dynamique acheteuse en entrant dans ce magasin, il ne m'en restait plus assez pour aller voir ailleurs. C'est là que j'achèterais mon vêtement. Je portai donc mon attention sur les grandes tailles ou celles qui me semblèrent telles, sélectionnai une veste et un pantalon, hop, et m'apprêtai à passer à la caisse quand je fus intercepté par un vendeur....Puis-je vous aider, caballero?.....Non, merci, j'ai fait mon choix, je veux juste payer....Mais le vendeur ne lâcha pas le morceau aussi facilement...Puis-je vous demander la taille de votre fils, caballero?...Quand je suis dans un magasin, j'angoisse, j'ai toujours l'impression que tout ce bazar va me tomber dessus et m'étouffer. Et quand j'angoisse je deviens stupide. Sans trop chercher à comprendre, je saisis la perche qui m'était tendue, me sentant moins mal à l'aise dans la peau d'un père achetant un vêtement pour son fils, que dans celle d'un quadragénaire faisant maladroitement l'acquisition du premier costume de son existence. Je répondis donc ....L a même taille que moi (je mesure 1,80m ce qui au Chili est grand), c'est mon sosie en fait....Ce qu'entendant, le vendeur poussa un gémissement en se couvrant le visage.....Oooooooh, senor, mais le modèle que vous avez choisi n'irait pas à un garçon de douze ans. Attendez, j'ai ce qu'il vous faut...Je ne m'étonnai donc plus du quiproquo. Ceci dit, j'aurais pu agir pour le compte d'un neveu ou du fils d'un ami m'ayant expressément supplié de lui ramener un costume du Chili. Mais j'avais hâte d'en finir avec cette histoire de torchons, aussi n'entrai-je pas dans une stérile polémique généalogique. Le vendeur me présenta une veste et un pantalon qui, à première vue, me parurent démesurés, mais comme je commençais à avoir des fourmillements au bout des oreilles, je dis...Ah, parfait! Je prends...Mais l'autre....Non, non,senor. Si vous avez la même taille que votre fils, il faut l'essayer, avec ces choses là on ne sait jamais, ça va et puis ça ne va plus, il faut revenir au magasin, ça fait des histoires....Souhaitant mettre un terme à cet épisode ridicule, je me dépouillai de mon anorak et de quatre ou cinq pulls, utilisant le vendeur comme porte-manteau, et enfilai la maudite veste qui m'allait, me sembla-t-il, parfaitement si ce n'est que j'avais l'impression de me mouvoir dans en étau tandis que les manches laissaient mes poignets à découvert....Vous voyez, c'est parfait...Mais non, senor, c'est bien trop petit, regardez les manches! Et c'est ma plus grande taille!...Parfait, vous dis-je. Je gonfle toujours un peu après les repas, mais je ne vais pas tarder à dégonfler....Le vendeur me jeta un regard alarmé, comme s'il craignait de me voir me dégonfler brusquement et être propulsé au travers de son magasin en une course folle, un peu à la manière d'un ballon dont on aurait brusquement lâché l'air....Essayez au moins le pantalon, senor...Comme le pauvre garçon semblait désespéré, j'obtempérai...En revenant de la cabine d'essayage, le souffle coupé, les chevilles à l'air, je parvins à articuler, d'une voix rauque...Tout à fait remarquable, je me demande même si je ne vais pas le garder pour moi ce pantalon, tellement je me sens à l'aise....Introduisant sans préambule sa main entre ma chemise et le pantalon, le vendeur se mit à me secouer....Vous voyez bien que c'est trop étroit! Votre fils va vous maudire!....Commençait à m'énerver avec mon fils, celui-là...Écoutez, mon fils mettra ce que je lui dirai de mettre. D'ailleurs il est plus petit que moi. Minuscule, même. Plus maigre aussi. Limite squelettique. Ça vous va? Je peux payer maintenant?....Ah, mais dans ce cas, le costume va être trop grand et.....PUIS-JE PAYER?....

 

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30 avril 2009

El aguafiestas

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Sur le « Terra Australis », quand nous ne abîmions pas dans la contemplation du paysage superbe, nous mangions. La salle à manger était le centre, à la fois géographique et social, du navire. Le premier repas pris à bord, la cena,  fut pour moi un moment très pénible. En pénétrant dans le comédor, je constatai qu'outre un buffet abondamment garni, celui-ci abritait une dizaine de vastes tables rondes, que je n'hésiterais pas à qualifier de collectives, en lieu et place des tables individuelles que je m'attendais à y trouver. Cela signifiait qu'il me faudrait m'intégrer à l'une de ces tablées, possibilité dont la seule évocation ma donnait la nausée. Qu'on ne se méprenne pas, je ne suis pas timide et n'éprouve aucune hostilité ou à priori à l'égard de mes contemporains. Il se trouve juste que je ne les aime pas. On peut ne pas aimer quelqu'un sans avoir peur de lui ou lui vouloir du mal. Je suis simplement quelqu'un de profondément antipathique Je souhaite tout le bonheur du monde à chacun, pourvu qu'on me fiche la paix. Seul dans mon coin. Surtout quand je mange. J'aime assez l'expression que les américains utilisent pour dire qu'il faut laisser quelqu'un tranquille: leave him alone. Laissez le seul. De manière paradoxale, je déteste manger seul,.pour autant que j'aie pu, auparavant, choisir la personne avec qui je vais partager mon repas, chose que je puis envisager avec une certaine tranquillité d'esprit après deux ou trois années de fréquentation assidue. J'ai déjà livré ma théorie sur l'importance de ce partage.

Sur le « Terra Australis », fort heureusement, les gens se regroupèrent spontanément par affinités nationales. Les brésiliens, très majoritaires, occupèrent sept ou huit tables, tandis que les chasseurs d'onas prenaient possession de la leur, lançant à l'assistance des regards de pitbulls prêts à refermer leur mâchoire sur quiconque tenterait de s'en approcher. La table restante fut colonisée par des américains d'origines et d'âges divers. Assurement, dans leur pays, ils ne se seraient probablement pas adressés la parole, mais au milieu des tous ces étrangers exaltés parlant sans retenue une langue exotique, il convenait de ressérer les rangs. Comme au petit séminaire, lorsqu'il s'agissait pour les capitaines désignés de choisir des joueurs pour leur équipe de foot, je me retrouvai tout seul (je déteste les sports d'équipe), planté au milieu de la salle, alors que les premiers convives convergeaient déjà vers le buffet. Il me sembla qu'une fumée épaisse et noirâtre me sortait par les oreilles, alors que je songeais qu'en plus de tout le reste, j'avais payé, et fort cher, pour me retrouver dans cette situation grotesque. La chief purser (hôtesse chef), une duègne d'un âge indéterminé,, toujours engoncée dans des robes d'une rigueur monacale et surmontée d'un chignon étroitement serré à l'allure phallique, fondit sur moi tout en cherchant des yeux un trou à boucher, sans essayer de me cacher sa contrariété....Ces célibataires sont une véritable calamité. Où vais-je bien pouvoir vous caser?...Je vis alors, à portée de bras du buffet, poussée dans un coin, une table ronde aux dimensions raisonnables. Sans hésiter, je dis....Là et pas ailleurs....Je jetai un oeil sur sa plaque patronymique et ajoutai....Fraulein Rohrbach....Cette dernière me regarda avec l'expression outrée de celle qui se voit proposer quelque commerce douteux dans une ruelle sans issue par un rustre libidineux....Mais vous n'y pensez pas! Vous êtes ici pour disfrutar (profiter) et relajarse ( vous éclater), pas pour grignoter dans votre coin comme un pauvre bougre....Puis se radoucissant...Et puis appelez-moi Gertha...D'accord Gertha, mais mon isolement n'est pas négociable. Je veux dîner là et pas ailleurs, j'ai mes raisons... Elle cèda, parce que le client est roi. J'étais un client, donc j'étais le roi et avait, par voie de concéquence, droit à ma table ronde. Avant de tourner ses talons aiguilles vers une autre victime, elle ne put s'empêcher de me lancer avec un sourire équivoque...Vous êtes surtout un aguafiestas (trouble-fête). Il y en a un à chaque voyage. Mais je saurai bien vous mater (qui ne se dit surtout pas matar en castillan)... J'aurai l'occasion de reparler de ces chiliens d'origine allemande qui colonisèrent le sud du Chili au dix-neuvième siècle.

Tandis que j'attendais qu'un camarero dressât ma table de manière royale, les convives continuaient à défiler devant moi, la désapprobation la plus absolue peinte sur leur visage. Je suis certain qu'ils n'auraient éprouvé qu'un plaisir très modéré à voir mon antipathique personne s'installer à l'une de leur table. J'imagine qu' à l'instant du coucher,avant d'éteindre la lumière, un mari en pyjama à rayures se serait tourné vers sa femme, pleine de crème anti-tout-ce-qu'on-voudra,  pour lui dire...Este frances, muy antipatico...Je ne parle pas brésilien ou portugais mais je suppose que cela aurait donné...Echte franchech, muych antipachticoch...Mais mon « apartamiento » qui ne signifie pas appartement mais mise à l'écart, c'est un faux ami, les choquait encore bien d'avantage. Ce soir là, je dus bien me faire une centaine d'ennemis, ce seul fait justifiant déjà amplement, à mes yeux, la dépense engagée.

Mon triomphe ne fut que de courte durée. 

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19 avril 2009

Terra Australis

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Le Terra Australis n'était pas à proprement parler un paquebot, mais un promène couillons fluvial reconverti en promène couillons austral. D'une soixantaine de mètres de long, il accueillait une centaine de passagers. Au printemps et en été, il proposait des croisières en Terre de Feu. L'hiver, il officiait sur le Rio de la Plata séparant l'Argentine de l'Uruguay. La croisière que j'avais hâtivement achetée à La Serena et qui, aux dires de la propriétaire de l'agence de voyage, devait m'exposer à des « sensaciones inolvidables », de toute façon tout plutôt que le désert, cette croisière devait me mener de Punta Arenas à Ushuaia et Puerto Williams en passant par le détroit de Magellan et le canal de Beagle pour me ramener par la même route, au bout d'une semaine, à mon point de départ , ce qui était passablement stupide mais je n'avais rien trouvé d'autre pour tuer le temps et dépenser mon argent. La patronne de l'agence me confia que cette croisière avait des connotations scientifiques sans que je susse très bien ce qu'elle voulait dire par là.

Ce matin là, à l'hôtel « los navigantes », je m'éveillai d'un sommeil rempli de crabes géants avec ce sentiment fait de crainte et d' expectative qui était le mien avant d'aborder une nouvelle année scolaire, dans ma lointaine enfance. Si j'avais bien fait la moitié du tour du globe sur mon petit voilier d'une dizaine de mètres, persistant dans la voie maritime une fois arrivé en Polynésie en armant un thonier à peine plus grand, je dois avouer que je n'avais encore jamais fait de croisière sur un vrai bâteau. A mon arrivée aux Marquises, j'avais bien emprunté une de ces goelettes (un cargo en fait) reliant le lointain archipel à Tahiti, mais les quatre jours passés sur le pont avec les autres passagers, exposé aux embruns, au soleil et à la pluie, m'alimentant de riz et de poisson dévorés avec les doigts dans une gamelle en fer blanc, ces quatre jours, dis-je, ne m'avaient pas vraiment laissé un arrière goût de croisière. De fait, ils ne me changèrent que fort peu de mon ordinaire de marin. Ce fut donc habité d'une certaine exaltation, invisible à l'oeil nu et même à l'oeil habillé, que je me présentai très en avance dans l'humble local servant de terminal au « Terra Australis » dont je devinai la silhouette un peu pataude, plus loin, sur les quais. Une jeune fille en uniforme m'accueillit très courtoisement et me délesta de mon passeport tout en me tendant une chemise frappée aux armes de la compagnie remplie d'une foultitude de documents....Quand, vous aurez un moment don...elle consulta mon passeport....don Esteban. Rien ne presse....Ah, j'étais rétabli dans mes titres et prérogatives, tout allait bien. J 'attendis donc devant le comptoir, un sourire idiot aux lèvres, qu'elle me rendît mon passeport. Mais après l'avoir brièvement consulté, elle avait rayé mon nom sur une liste, puis l'avait mis dans une mallette qu'elle avait refermé en brouillant la combinaison. Un doute horrible s'insinua dans mon esprit quand elle me dit....Vous pouvez aller vous asseoir dans la cafétéria, Don Esteban, on va venir prendre votre commande. Dès cet instant, todo es incluido (tout est compris).... Oui, mais moi je ne comprenais toujours pas...Heu et mon passeport, vous ne me le rendez pas?...Elle me regarda avec indulgence....Claro que si, mais à la fin de la croisière. On procède ainsi avec tous les passagers. C'est pour vous simplifier les formalités d'entrée et de sortie lors de nos escales en Argentine. . N'ayez crainte, nous sommes au Chili pas au Pérou...Oui, oui je connaissais la chanson. Mais de là à laisser le précieux document en des mains inconnues. L'armateur craignait-il que nous désertions au cours de la croisière? Serions nous enchainés en fond de câle, nourris de carcasses de centolla? Il faut savoir qu'à l' étranger nous n'existons que tant que nous possédons un passeport. Une fois celui-ci disparu, que ce soit du fait d'un vol ou d'une perte, nous cessons tout simplement d'appartenir à l'espèce humaine. Pfuit. Y a plus. Inutile d'aller pleurnicher au consulat ou à l'ambassade, puisque la première chose que le fonctionnaire zélé, en général un attaché de quelque chose, nous demandera pour prouver notre citoyenneté au-delà de tout doute raisonnable, sera justement le document que l'on vient de nous voler ou que nous venons d'égarer. Il ne restera plus alors au malheureux sans-papier qu'à se faire sepuku, de préférence sur le lieu même de la négation identitaire, avec son couteau suisse qui jamais ne le quitte, prenant grand soin de répandre la plus grande quantité de tripaille sur le bureau et les documents de l'attaché qui, fort embarrassé de ce fâcheux contre-temps, verra sa journée ruinée.

D'un naturel discipliné, j'obtempérai donc, non sans m'être retourné à plusieurs reprises, nourrissant le fol espoir que l'employée allait me rendre le précieux document, me sentant plus nu qu'un ver, pour autant qu'un ver puisse ressentir une nudité quelconque. Mais à chaque retournement elle me dispensait le sourire énigmatique d'un sphinx encore pourvu de narines. Les premiers passagers commençaient à arriver en petits groupes ou en couples, jamais individuellement. Ils avaient en commun le fait d'être brésiliens et de s'esclaffer à chacune de leur parole comme si le fait de constater qu'il s'était remis à pleuvoir ou qu'il était une heure de l'après-midi renfermait une vérité d'une drôlerie incommensurable. Les tables de la cafétéria étant en nombre réduit, un couple me demanda s'il pouvait prendre place à la mienne, je fus un instant tenté de répondre non, juste pour voir si cela mettrait un terme à cette agaçante bonne humeur, mais bien évidemment je répondis, por supuesto. Tout en s'asseyant, ils me tendirent la main...Joao hahahaha. Rosalinda hahahaha....Je broyai donc leur dextre, histoire qu'ils n'aient plus envie de renouveler l'expérience, je n'aime pas toucher les gens. Evidemment mon sens du partage n'alla pas jusqu'à partager leur hilarité. Je leur lançai un regard glacial en grognant, Esteban, mucho gusto, avant de retourner à la lecture de « Golfo de penas » de Francisco Coloane, dont les personnages n'étaient pas précisement des marrants. Un instant déconcertés, mes brésiliens choisirent de m'ignorer en me tournant le dos pour aller mêler leurs éclats de rire stridents à ceux de leurs concitoyens. Peu après, il y eut une sorte de commotion provoquée par l'arrivée d'un groupe d'une dizaine de personnes composé d'un vieillard accompagné de jeunes gens des deux sexes tous revêtus de ponchos et de bonnets péruviens. On aurait dit une secte. Après avoir lancé un regard circulaire sur la cafétéria remplie de brésiliens hilares, le patriarche lança à ses disciples...We are in the wrong place, let's wait outside....Le petit groupe ressortit donc pour attendre sous la pluie. Le vacarme devenant infernal dans la cafétéria, on aurait dit une cage remplie de singes hurleurs, je décidai d'aller prendre l'air à mon tour. Les membres de la secte étaient disséminés sur le quai, chacun arborant sur le visage l'expression abattue de celui qui participe à une veillée mortuaire. Entre les jouisseurs et les pénitents, la croisière s'annonçait amusante. J'appris plus-tard que le gourou était un professeur de lettres américain accompagné de quelques élèves méritants partis à la recherche des derniers indiens Onas, noble quête s'il en fût, mais pourquoi précisément sur le « Terra Australis »?

 

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15 avril 2009

Où l'on ne refait pas le monde

 

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J'aurais voulu dîner sur le port, dans une de ces auberges fréquentées par les marins, pleine de papas fritas et de drâmes, mais la pluie me surprit et je courus me réfugier à mon hôtel, le seul endroit dont je connusse avec certitude la direction. Passant devant le concierge en coup de vent, je fis irruption dans la salle de restaurant (quand j'ai faim, j'ai faim), vide à cette heure et à toutes les autres, supposai-je. Une dizaine de tables étaient mises, quel optimisme, je choisis donc celle qui jouxtait un joli poêle à bois par la porte vitrée duquel je voyais danser d'espiègles flammes jaunes qui me réchauffèrent les yeux plus que le corps. Dehors, le vent qui jusque là sifflait se mit à produire un bruit semblable à celui d'un train lancé à pleine vitesse sur des rails. Je n'entendis donc pas le concierge s'approcher de moi et ne me rendis compte de sa présence que lorsqu'il me tendit une chemise cartonnée dans laquelle se trouvait une carte dont le contenu n'avait pas du varier durant les cent dernières années. Malgré moi, je sursautai. Même debout, le concierge semblait encore assis. Une atrophie du bassin et des jambes sans doute. Je sélectionnai une centolla (crabe d'un mètre d'envergure) à la mayonnaise et des chuletas de cerdo (côtelettes de porc). Ce fut le camarero simplet qui me servit. Pour l'occasion, il avait endossé une veste bordeaux élimée et me gratifiait à chacun de ses passages d'un éclat de rire dément. Enfin, il ne renversa rien sur moi, c'était déjà ça. La centolla était bonne, par contre les chuletas étaient dures et sèches au point qu'en attaquant l'une je dérapai avec mon couteau et envoyai l'autre valser au pied d'un oranger en pot d'une vigueur tout à fait surprenante. Je jetai un coup d'oeil du côté des cuisines. Personne.Communiquant avec la réception, la porte vitrée dont les doubles battants se croisaient en émettant un couinement désagréable, scouitch-scouitch, restait elle aussi obstinément fermée. Je me levai, fis quelques pas et ramassai la chose cartonneuse. On aurait pu tuer quelqu'un avec ces chuletas. Comme j'allais regagner ma place, j'entendis le couinement délateur et vis la porte s'ouvrir sur un curé en soutane. D'un geste prompt mais néanmoins précis, j'enfournai la chuleta dans la poche droite de mon tout nouveau pantalon « grand froid », une chose assez disgracieuse, large, confectionnée en un matériau indéterminé à la texture rêche. Je feignis m'âbimer dans la contemplation d e l'oranger. En passant à côté de moi, l'homme d'Eglise me salua courtoisement, salut auquel je répondis de la même manière tout en priant le ciel qu'il ne lui vînt point à l'esprit de me serrer la main que j'avais fort poisseuse, car si la chuleta était sèche ce n'était pas faute de l'avoir enduite d'une épaisse couche de sauce brunâtre. La côtelette était restée imperméable à toute forme de cuisson, voilà tout. Le padre alla s'installer à la table voisine de la mienne. D'une démarche légèrement compassée, produit du contact entre l'os de la chuleta et ma cuise droite, je regagnai ma table, juste à temps pour voir « l'homme qui marchait assis » faire irruption avec la carte....Ah padre! Je suis désolé. Pas d'almejas a la parmesana ce soir....Oh!...Oui, je n'ai pas eu le temps d'aller au marché, avec tous ces clients, vous savez ce que c'est...Non, le padre n'avait pas l'air de savoir ou il s'en fichait, lui ce qu' il voulait c'était ses almejas a la parmesana (palourdes au fromage, trèèèèès bon). Il tripotait le menu d'un air furieux...Alors que me proposez-vous à la place, don Evaristo....Nous avons une excellente centolla...Oh la barbe, encore de la centolla...Mais elle est vraiment très fraîche...Se tournant vers moi, don Evaristo me lança un regard désespéré...Ce monsieur en a pris, demandez-lui...Je confirmai...Estupenda, la centolla...Don Evaristo me remercia d'un hauchement de tête...Ce monsieur est français...Puis, en me tapotant familièrement l'avant-bras, il me chuchota...Je vais vous mettre un peu d'Aznavour...Le padre lança avec résignation le menu sur la table...Ah, dans ce cas, si un français trouve votre centolla excellente, c'est qu'elle doit vraiment l'être. Et pour la suite?...Une fois de plus, le concierge se tourna vers moi ou plus exactement vers mon assiette...Ah, vous avez de la chance ce soir, padre, nous avons d'excellentes côtelettes de porc...Là c'était trop me demander. Profitant d'un moment d'inattention du concierge, je secouai frénétiquement la tête en signe de dénégation et pointai le pouce vers le bas. Finalement le padre prit une sôle meunière.Après tout, le Nouveau Testament parlait de pêche miraculeuse mais restait obstinément muet sur toute tentative de multiplication de côtelettes de porc.



Tandis que le concierge disparaissait dans la cuisine...Ah, dios mio, avec tous ces clients, je n'ai plus ma tête..., la complicité née entre entre le padre et moi du fait de cette tentative d'empoisonnement avortée, se mua en conversation, faite de platitudes dans un premier temps qui laissèrent bien vite place à des propos de fort bonne tenue. Avec ses cheveux poivre et sel coupés en brosse et son visage énergique taillé à la machette, le padre me rappelait furieusement le supérieur du petit séminaire où je passai huit longues années. C'était un homme sans concession avec le règlement et la discipline, mais, on me pardonnera le lieu commun, aussi juste que Salomon. Je conserve de ce séjour qui me fit passer des rivages de l'enfance à ceux de l'âge adulte, un mauvais souvenir même si je m'en souviens très bien. Jusqu'à l'adolescence mes camarades (que je n'aimais pas et qui me le rendaient bien) et moi, nous vécûmes dans un état de terreur permanente qui laissa place, vers la puberté, à un ennui sans nom. Oubliés de tous, nous avions l'impression d'être devenus invisibles et de vivre dans un monde parallèle. Pour les études, rien à dire, nous dépassions de cent coudées nos camarades du public. Aux examens passés en terra incognita (les lycées de la région), les examinateurs, hommes et femmes de gauche pourtant, ne cachaient pas leur plaisir de nous avoir en leurs murs. Selon la matière, nous discourrions en latin ou en allemand avec eux, alors même que nos condisciples du public ne savaient qu'ânonner quelques monstrueuses absurdités. Je me souviens qu'au BEPC (requiescat in pace), l'examinatrice de latin faillit avoir un orgasme alors que je scandai les premiers vers de l'Eneide, de mémoire, bien évidemment. Quant à être armé pour affronter le monde moderne qui n'avait, déjà, que faire de la culture, c'était une autre histoire. Je me demande d'ailleurs si toute ma vie passée à voyager dans d'étranges contrées, ne fut pas une manière, agréable certes, de fuir ce monde qui me répugne autant qu'il me fascine. Je n'ai jamais pu me départir, non plus, de ce goût pour l'austérité et l'abstinence en tous genres qu'on nous inculqua dès notre plus jeune âge. Jamais je ne fus réellement capable d'exprimer ma joie ou ma peine, ni même ma colère. Toute ma vie je ne serai qu'un pince sans rire cynique et froid.


Tout cela je l'expliquai au padre, tandis qu'avec sa dentition de carnassier il attaquait avec férocité les pattes du crustacé géant. Depuis que les portes du petit séminaire s'étaient refermées sur mon enfance après avoir fait de moi un bachelier, je n'avais plus eu aucun contact avec la religion. La vision d'un prêtre, surtout s'il porte soutane, me fait sourire, mais aussi, allez savoir pourquoi, me rassure. « ...Ein Marchen aus alten Zeiten... » comme dirait Heinrich. Et le padre avait l'air rassurant en diable. Pas cet aspect gourmé, rondouillard et rose du curé de caricature, mais tout au contraire, celui d'une âme forte qu'on imaginait le goupillon dans une main, le sabre dans l'autre, convertissant les foules paiennes d'une voix tonitruante dans un latin de cuisine où les r et les jotas s'entrechoquaient comme les pierres dans un fleuve en crue. Saisissant l'occasion de cette nuit fuégienne, entre vent et pluie, je lui posai cette question que jamais auparavant je n'avais osé poser à un homme d'Eglise, non parce qu'elle me tourmentait véritablement, mais juste par curiosité, un peu comme lorsqu'on demande à un écossais s'il porte un slip sous son kilt....Padre, croyez-vous en Dieu?...


Les bons pères du petit séminaire n'abordaient que rarement les questions de fond quand il s'agissait de religion , plus à l'aise dans la Rome ou la Grèce antiques que dans les arcanes de la gnose. Nous avions bien un cours de religion, mais il nous était délivré par un illuminé, dans le bon sens du terme, qui voyait Dieu partout, sous la moindre table ou chaise, dans l'air, l'eau, les petits oiseaux. En plein hiver, alors que lui-même ne portait qu'une lègère chemise grise et un pantalon de toile, mais pas de soutane, il nous faisait éteindre les radiateurs de la salle de classe et ouvrir grand les fenêtres tout en hurlant....Eveillez-vous à Dieu, enfants de peu de foi...En d'autres moments, il mimait avec délice la crucifixion, se contenant à grand peine au premier clou, gémissant fortement au second et se laissant aller franchement au troisième, le plus douloureux, en poussant un rugissement effroyable qui nous terrifiait. Comme on le voit, l'existence de Dieu n'était pas "questionable" dans une telle atmosphère.



Le padre m'avait écouté jusque là avec bienveillance, m'interrompant parfois pour me faire préciser l'un ou l'autre point de mon récit, riant souvent, un rire puissant, car si je ne ris pratiquement jamais, je fais parfois rire les autres, je ne sais pas pourquoi.

A l'énoncé de ma question, il ne dégaina aucun crucifix pour me le coller sous le nez en hurlant....Vade retro satanas...Non. Il eut tout juste l'air étonné. Choqué. Déçu. L'expression de son visage me disait clairement...Je te prenais pour un gentil homme. Alors pourquoi?....Il s'acharna un instant sur un morceau de patte récalcitrant, utilisant le manche de son couteau en guise de masse avant de finalement lâcher, comme à regret...Por supuesto que si... (evidemment, oui)...De mon côté, tout en dégustant mon « suspiro limeno » (une patisserie pleine de crème) qui avait, avec bonheur, remplacé les affreuses chuletas, je me sentis un peu frustré... Ah, c'est tout?...Je sentis l'autre s'échauffer...Vous espériez quoi? Que je vous réponde non? Un strip tease théologique de ma part? Des photos de Dieu et moi, bras dessus, bras dessous....Non, mais vous auriez au moins pu me dire que vous vous posiez tous les jours la question au saut de lit, c'est la réponse classique des curés de télénovelas...Le padre éclata de rire, puis, troussant sa soutane jusqu'à la ceinture, il extirpa d'une poche de son pantalon un mouchoir dans lequel il se moucha bruyamment. Toujours hilare, il pointa son index vers moi....Ah, vous m'avez bien eu! J'ai cru un instant que vous étiez sérieux....

En rentrant dans la chambre où règnait une douce température tropicale, apparemment le fou n'était pas aussi fou que ça, j'ouvris la fenêtre, vérifiai que personne ne passait dans la rue et jetai la chuleta naufragée aussi loin que je pus. Un chien errant et ils étaient nombreux, étonnemment bien nourris et familiers, saurait en faire bon usage.

 

 

 

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14 avril 2009

Crépuscule austral

 

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A peine les portes du 737 de la Lan Chile furent-elles ouvertes, que les quarantièmes s'y engouffrèrent en rugissant. L'hôtesse nous avait prévenus...Rafales à cent kilomètres heure, faites attention en quittant l'avion, tenez fermement vos chapeaux, les enfants et les personnes âgées.Après un vol de quatre heures sans histoires depuis Santiago, nous avions été pris dans des williwaws (rafales puissantes tombant des montagnes) peu avant d'attérrir, qui avaient projété l'appareil en tous sens, la routine si l'on se fiait au calme qu'affichaient les passagers. De manière étrange, les secousses ne cessèrent pas lorsque l'avion s'immobilisa devant les bâtiments vétustes de l'aéroport de Punta Arenas. A sa descente de l'appareil, une petite dame d'un certain âge fut hâppée par le vent. Elle perdit dans un premier temps son chapeau cloche, puis les rafales lui firent perdre pied et l'envoyèrent rouler sur la piste, ce que voyant un bagagiste accourut vent arrière, son blouson gonflé par les bourrasques, et réussit un fort bel arrêt du pied, les passagers se retenant à grand peine de pousser l'interminable GOOOOOOOOOOOOAL sud américain. Ayant réintégré dans nos rangs la dame passablement échevelée et déchapeautée, mais la pauvre chose mauve (le chapeau pas la dame) devait déjà flotter à la dérive dans le détroit de Magellan, nous nous serrâmes les uns contre les autres tels de manchots empereurs pris dans le blizzar et, d'une démarche incertaine, nous réussîmes à atteindre le terminal.


Le chauffeur de taxi, tout en me conduisant à mon hôtel, m'apprit que j'avais de la chance d'arriver par une si belle journée printanière, la semaine passée on avait enregistré des chutes de neige avec des vents de deux cents kilomètres à l'heure qui avaient obligé les autorités à fermer l'aéroport. Pourtant le ciel charriait d'énormes cumulonimbus dont la noirceur était très peu printanière. Comme pour confirmer mes appréhensions, une pluie horizontale se mit à tomber, oblitérant toute forme animale et minérale située à plus de dix mètres de nous, sans calmer pour autant les ardeurs printanières de mon chauffeur. Mon taxi était équipé d'un système que je n'avais jamais vu avant et que je ne vis plus jamais après. Il faut savoir qu'au Chili la vitesse est limitée à cent kilomètres sur tout le réseau routier, ce qui sur certaines portions de la ruta cinco est un véritable supplice. Contrairement à ce qui se passe dans le reste de l'Amérique latine, cette mesure est relativement respectée, sauf par mon chauffeur patagon. Sur ordre des autorités compétentes, on avait donc équipé son véhicule d'une alarme sonore puissante qui se déclenchait chaque fois qu'il dépassait la vitesse maximale autorisée. Il disposait alors de trente secondes pour ranger son taxi sur le bas côté de la route, lapse de temps au terme duquel le moteur était automatiquement coupé. La punition (el castigo), comme l'appelait mon chauffeur; durait dix minutes durant lesquelles il était impossible de redémarrer le moteur. Comme le bougre semblait avoir le vice chevillé au corps, nous mîmes un temps considérable pour franchir les dix kilomètres d'excellente route séparant l'aéroport de la ville, puisque nous fûmes punis à trois reprises. Je profitai de ces périodes de pénitence forcée pour parfaire mes connaissance de la région. En résumé, le mouton n'était plus ce qu'il avait été et lorsqu'il ne neigeait pas, il pleuvait. Sinon, avec un peu d'imagination, même beaucoup, je pouvais considérer que sous ces nuages aux formes diverses, derrière ces rideaux de pluie, se cachaient les plus beaux paysages au monde. La Polynésie commençait déjà à me manquer!


L'hôtel « Los Navegantes » où j'avais réservé une chambre pour mon unique nuit à Punta Arenas, fut, comment dire, un choc, pas nécessairement traumatisant, mais un choc quand même. Il était à lui tout seul un condensé de toutes mes expériences les plus calamiteuses en matière d'hôtellerie. D'abord, c'était un immeuble vétuste situé dans une rue fréquentée. Donc bruit. Le concierge qui m'accueillit avait du être conçu dans cet immeuble alors qu'il était encore en construction. Enkysté derrière un comptoir poussiéreux, il ne se leva pas à mon entrée mais se contenta de lever deux yeux fatigués par dessus les verres de ses lunettes dont la monture avait été raffistolée avec du chaterton vert...En que puedo ayudarle, JOVEN...(En quoi puis-je vous être utile, jeune homme). Pas caballero, ni même senor, mais joven. Jeune, j'ai toujours détesté que l'on m'appliquât ce qualificatif. Ca n'allait quand même pas recommencer alors que j'entrais dans ma quarante et unième année, car quand on a quarante ans, on entre dans sa quarante et unième année, c'est comme ça. En voyant mon passeport, il s'écria...Ah, francès..., ce qui a priori n'était pas d'une originalité bouleversante....Espere... (attendez). Il se tourna vers un vieux magnétophone où tournait une bande aux dimensions respectables qui diffusait un tango bandonéant au moyen d'un haut parleur qui avait du faire les belles heures de Woodstock et fit taire le duo argentin. Il fouilla ensuite dans un carton rempli de bandes, en choisit une et la posa sur le vénérable instrument tout en actionnant bruyamment un nombre impressionnant de manettes. Son faciès chafoin sillonné de rides aussi profondes que la fosse des Mariannes fut parcouru d'une ondulation que d'aucuns eussent qualifié de sourire mais auquel je trouvai une certaine ressemblance avec les plissements hercyniens de mon enfance studieuse. Aux premières notes venues du fond des âges, le concierge se mit à bouger frénétiquement ses bras, dirigeant une orchestre de revenants et d'une voix chevrotante accompagna Edith Piaf...No, rrrien dé rrrrien, yé né récrète rrrien....


Tout ça était à la fois beau et sinistre. Un poil ridicule aussi. J'eus envie de prendre mes jambes à mon cou, trouver un taxi normal dans lequel un cor de chasse ne sonnât point l'hallali à chaque excès de vitesse, prendre le premier avion, un second, puis un troisième et retourner dans mon île. Je me contentai de suivre le camarero, un jeune homme visiblement simple d'esprit qui répondait à chacune de mes questions en en répétant la fin avec un rire idiot. La chambre minuscule, au point qu'elle semblait avoir été construite autour du lit, était aussi froide que notre ministre de l'intérieur. Enjambant le lit, je tâtai l'unique radiateur, glacé. Normal, l'arrivée d'eau était fermée. J'essayai de manoeuvrer la molette, sans succès. Je me tournai donc vers le camarero...La calefaccion no funciona....Hé, hé, hé, no funciona....Hace mucho frio...Hé, hé, hé, si, mucho frio...Dans une ultime tentative de me faire comprendre, je mimai le froid en m'entourant le corps de mes bras tout en faisant...Brrrrrrrr....Mais l'autre se contenta de reproduire l'onomatopée en éclatant de rire. J'eus un peu honte. Je m'étais équipé dans un mall de Santiago et, outre une veste grand froid, portais une demi douzaine de chombas supperposées les unes sur les autres, ce qui me donnait l'impression de me mouvoir dans un scaphandre. Le camarero, en revanche, ne portait qu'une chemisette blanche en nylon surmontée d'un petit noeud papillon tout minable, sans avoir l'air d'éprouver le moindre frio. Il est vrai que nous étions au printemps. Je congédiai donc le camarero qui suivait chacun de mes mouvements avec un intérêt démesuré et aurait sans doute passé le reste de la journée à me singer si je ne l'avais gentiment poussé vers la porte. Le seul moment où il manifesta un profond désaccord, fut quand je lui tendis un billet de mille pesos pour le remercier de son absence de services. Il émit un nooooo sonore et terrifié.


Peu soucieux de finir congelé dans ma chambre, je sortis de l'hôtel en laissant la môme Piaf s'époumonner dans mon sillage et passai le reste de l'après-midi à faire semblant de m'intéresser à la ville. C'était une ville pleine de courants d'air où les différents endroits ne se distinguaient les uns des autres que par le froid plus ou moins intense qui y rêgnait. Attiré par les rivages du détroit de Magellan, j'y attendis l'heure du dîner, assis sur une plage de galets, occupé à regarder passer au loin les cargos baignés par la lumière de fin du monde de cet interminable crépuscule fuégien. Des phoques pêchaient à quelques encablures du bord en soufflant bruyamment chaque fois que leurs museaux moustachus crevaient la surface.Dès lors qu'on oubliait la ville et les façades grisâtres de ses immeubles, tout prenait un sens d'une infernale beauté.

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04 avril 2009

Point fixe

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Je suis de retour. Voilà une des rares choses qui me plonge encore dans un état proche de l'extase. Ne pas oublier d'activer le son. Ah quelle musique....     http://www.youtube.com/watch?v=ITnUdg0ZM5o

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23 mars 2009

Interlude

Cette courte note pour dire que je ne publierai plus de posts durant une quinzaine de jours, en raison d'une mission en terre hostile. Si j'y survis, je reprendrai les publications avec enthousiasme...Pour aider mes lectrices à patienter, une jolie vue(une des rares photos que j'ai prise sans mettre les doigts devant l'objectif) sur le mont Puntiagudo situé aux portes de la Patagonie chilienne.

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22 mars 2009

La tête dans les étoiles

 

 

Partis de Santiago sous une chaleur tropicale, nous fûmes cueillis à La Serena par un froid humide, malgré un ciel sans nuages. Ça commençait mal. En principe, dans l 'hémisphère Sud, plus on monte vers le nord et plus il fait chaud. Je sais que cinq cents kilomètres n'auraient pas du faire une grande différence, mais cette différence, même minime, n'avait pas à s'éxercer dans le mauvais sens. Enfin, c'était le courant froid du Humboldt, qui, de la Terre de Feu au Pérou, plongeait les côtes dans un crachin perpétuel jusque vers la mi-journée. Quand, par malheur, il infléchissait son cours vers l'ouest, c'était encore pire, puisqu'il emportait avec lui l'unique ressource de bon nombre de riverains: le poisson. Un mauvais point songeai-je en enfilant ma « chomba » tandis que j'attendais mon sac au milieu des autres passagers agglutinés le long d'une planche en bois où les bagagistes déposaient valises et cartons, un à un, après que leurs propriétaires les eussent reconnus sur le chariot à bagages, non sans avoir au préalable vérifié que le numéro d'enregistrement figurant sur l'étiquette passée à la poignée correspondait bien au talon agrafé au billet, ce qui prenait une éternité. On avait l'impression d'être dans une criée aux poissons, chacun hurlant la description de son bien, la rouge, non la verte, oui la bleue. L'aéroport « La Florida » ressemblait à une hacienda de télénovela. Ce n'était pas laid d'ailleurs, juste surprenant, un peu comme si on avait attérri dans le jardin de quelque latifundiste qu'on s'attendait à voir, assis sur la véranda, siroter son pisco sauer servi par un peon en poncho. Évidemment, je fus le dernier à récupérer mes effets, la lutte au coude à coude en poussant des hurlements de pourceau n'étant pas précisément mon point fort. Et puis le temps était bien la dernière chose que je songeais à économiser. Quand je franchis la porte donnant accès à la zone publique de l'aéroport où ne se bousculait plus grand monde, puisque j'étais bon dernier, un jeune homme fondit sur moi, avec sur le visage l'expression désespérée de celui qui ne voit que l'herbe qui verdoie et la route qui poudroie depuis un bon moment déjà, et me demanda dans un anglais laborieux...Êtes-vous le professeur S****....C'était bien mon nom qu'il m'avait semblé entendre, mal prononcé certes, mais mon nom quand même. Il faut dire que je porte un nom anglo-saxon se prêtant facilement à toutes sortes de déformations en terres latines. Quant à ce pompeux titre de professeur, encore un de ces excès de courtoisie typiquement chilien...Quand il ajouta....La direction m'a envoyé vous chercher...Je n'eus plus aucun doute, il s'agissait bien de moi. J'avais réservé une chambre dans un hôtel de La Serena par l'intermédiare d'un concierge du Hyatt après qu'il me l'eût chaudement recommandé. Il n'était pas exclu qu'il eût demandé qu'on vînt me chercher à l'aéroport. Enfin c'était très bien. Ce fût donc sans la moindre arrière-pensée que je répondis....Yes I am mister S***....Le jeune homme se saisit de mon sac avec soulagement, soulagement qui ne connut plus de limite lorsque je lui appris que mon castillan valait largement mon anglais....Estupendo....s'écria-t-il, ce qui ne signifie pas stupide mais génial. La voiture dans laquelle il m'invita à monter portait inscrit sur les portières avant, Gémini, sans doute le nom de la chaîne à laquelle appartenait l'hôtel. Justement, je fus un peu étonné qu'il m'invitât à monter côté passager, mais il est vrai que nous avions franchi quelques degrés en latitude vers le nord, un certain relâchement dans le protocole n'avait donc rien d'étonnant. Après avoir tourné la clé de contact, il se tourna vers moi et, avec un grand sourire plein de dents, me tendit la main....Luis Manuel, astrofisico....J'avoue que je devais être ailleurs, car je compris astre physique ce qui me sembla un peu excessif et surtout hors de propos, mais ce garçon avait l'air sympathique, il devait animer des soirées au bord de la piscine dans une tenue grotesque, aussi lui répondis-je...mucho gusto... en lui broyant la dextre sans juger nécessaire de décliner mon identité, puisque visiblement la direction l'avait renseigné à ce sujet. En attendant, j'avais bien l'impression que j'étais tombé dans une espèce de club med chilien, joie et bonne humeur à tous les étages. Je grimaçai donc un sourire. La voiture était un quatre quatre, récent mais couvert de poussière. Évidemment, le désert et tout ça. Le paysage était plus verdoyant que je me l'étais imaginé après avoir vu les photos de la gare du désert exhibée par Astrubal un mois plus tôt. Dans quel trou était-il encore allé se mettre? Je fis remarquer que le fond de l'air était frais, histoire de dire quelque chose....Ah, oui, et vous verrez dans la cordillera à près de trois mille mètres, ce sera encore bien pire...me dit-il en dépassant une file de voitures tandis qu'un bus se rapprochait dangereusement sur la voie de gauche. Oui la cordillère, bien sûr, omniprésente. Je ne voyais toutefois pas ce que je serais allé y faire surtout à trois mille mètres, sans doute une tentative pour me vendre d'entrée de jeu une de ces excursions absurdes, quand, entassés dans un minibus trop petit, des touristes trop gros venus du bout du monde pour voir, ne voient rien d'autre que l'oreille velue de leur voisin ou le chignon pointu de leur voisine. Mais Luis Manuel avait de l'ambition, après avoir essayé de me vendre la cordillère il s'attaqua à l'espace....Vous verrez ce soir, avec la pureté de l'air qui caractérise cette région, vous aurez l'impression de pouvoir toucher les étoiles...Parfait, j'étais précisément venu pour cela. Il surenchérit par une rafale de constellations dont j'ignorais jusqu'à l'existence...Que bien... répondis-je en me préparant au choc avec l'arrière d'un camion surmonté d'un panneau annonçant, frenos de aire, avançant aussi lentement qu'il fumait noir, pureté de l'air, tu parles! Luis Manuel déboita brutalement pour dépasser le poids lourd fumant tout en klaxonnant furieusement. Nous étions bien en Amérique du Sud finalement. Remarquant sans doute une certaine nervosité de ma part, il essaya de se justifier...La réunion se tient dans trois heures. Il ne faudrait pas arriver en retard...La réunion?...Oui, vous savez, pour fixer les horaires, la répartition des tâches, l'analyse des observations, vous ne faites pas ça à Hawaii, Bob?...Je passai sur la confusion géographique, après tout, tant qu'on ne sortait pas du triangle polynésien, par contre ce Bob m'inquiéta bien un peu. Et puis, c'était quoi ces horaires, ces tâches, ces analyses? En outre, nous étions arrivés en plein centre ville, une toute petite ville, l'hôtel devait se situer à un jet de pierre du côté de la mer qu'on voyait toute proche entre deux immeubles. Si la fameuse rèunion devait se tenir dans trois heures, nous avions largement le temps! J'imaginais les clients parqués dans le hall, contraints de répondre à des questionnaires, tandis qu'on fixait le planning du lendemain. Tout cela n'avait aucun sens. A tout hasard, je répondis quand même par l'affirmative, je suis peu contrariant de nature, mais quand je vis qu'après avoir traversé la ville, Luis s'apprétait à prendre la "ruta cinco" qui se prolonge jusqu'au Pérou, je tirai, mentalement, la sonnette d'alarme...L'hôtel n'est pas en ville, on m'avait pourtant dit qu'il était proche du centre?...Luis Manuel se tourna vers moi en fronçant les sourcils...Quel hôtel?...Hôtel Las Fuentes...Non, pas du tout, vous serez logé à proximité de Gemini, pour éviter les aller-retour. Vous comprenez bien qu'à trois mille mètres d'altitude....Mais vous commencez à m'emmerder avec vos trois mille mètres d'altitude! Je veux rester au niveau de la mer, moi!....Contre toute attente, Luis éclata de rire....On m'avait prévenu que vous étiez excentrique Bob, mais là, vraiment, vous éxagérez!...Encore ce Bob! Nous commencions à pénétrer dans une zone désertique, aussi, avant que les choses n'allassent plus loin, je voulus faire une pause. Le spectre du quiproquo pointait son mufle hideux à l'horizon....Arrêtez-vous un instant, sur le bas-côté, je vous prie, Luis....Il s'éxécuta sans protester...Moi aussi j'ai envie de pisser...Non, non, il ne s'agit pas de cela. J'ai l'impression que je ne suis pas celui que vous espériez...Apparemment, celui lui coupa toute envie de pisser....Que voulez-vous dire?...Qui attendiez-vous exactement?....Vous, enfin, le professeur Robert S*** de Hawaii...C'est bien ce que je craignais, moi c'est Esteban S*** de Tahiti, une chance sur un million que cela se produise, mais c'est tombé sur nous...Comment? Vous n'êtes pas le professeur S***, astrophysicien, grand spécialiste des trous noirs????...Je songeai, bien sûr, astrofisico, non mais quelle andouille!...Non, je regrette, ni noirs ni d'aucune autre couleur, en plus la physique a toujours été mon point faible au collège....J'étais sincèrement désolé pour Luis et le crus sur le point de fondre en larmes. Il s'effondra, la tête sur le volant...Es une desastre! Entiendes? UN DESASTRE!... Oui bon, je n'étais pas le professeur machin, spécialiste des trous, on n'allait quand même pas décréter une journée de deuil national. Il aurait pu choisir un autre nom que le mien, après tout. Ce n'était certainement pas une raison pour me tutoyer, astrofisico ou non! Se reprenant, Luis fit faire demi tour à la voiture et reprit le chemin de La Serena dans un grand nuage de poussière. Pour rompre le silence pesant, je lui demandai innocemment...Où, allons-nous?....Il haussa les épaules....Te déposer à ton hôtel, c'est à deux minutes d'ici, et retourner à l'aéroport pour sauver ce qui peut encore l'être...Ça m'allait très bien. L'hôtel s'avéra être un de ces "apart-hotels" très en vogue au Chili qui proposent de petits appartements entièrement équipés dans des immeubles neufs d'un étage. J'offris à Luis d'utiliser le téléphone de ma chambre pour appeler l'aéroport ce qu'il accepta avec reconnaissance. Vu le maigre trafic, un gringo écumant de rage devait être facile à repérer. Ce fut le cas. En sortant de l'avion, le professeur, pris d'une envie subite, s'était précipité dans les toilettes de l'aéroport où il devait encore se trouver lorsque Luis m'accosta. Tandis que je le raccompagnais à sa voiture, je lui demandai ce qu'était Gémini...Un des téléscopes les plus puissants au monde, situé dans la cordillère à trois mille mètres d'altitude....

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18 mars 2009

La feria del libro

 

 

Le dernier jour à Santiago, j'abandonnai ma chambre à midi, comme me le demandait le règlement intérieur du Hyatt. Mon avion pour La Serena ne décollant qu'à quatre heures de l'après-midi, je proposai à Adolfo de musarder un peu en ville, puis de déjeuner tranquillement avant de gagner l'aéroport. Une idée me trottait par la tête depuis un certain temps. Confronté à la pratique quotidienne du castillan fortement « chilenisé » de mon chauffeur, tout en y perdant un peu mon latin, je voulais aller dans une librairie afin d'y trouver un manuel traitant des « chilenismos » pour ne plus risquer d' « alquilar une coche » mais bien d' « arendar un auto » (oun aouto, louer une voiture), ou ne plus « buscar un piso », mais bel et bien « tratar de encontrar un departamento » (chercher un appartement) tandis que je ne chercherais plus le « piso bajo » mais la « planta baja » (rez-de-chaussée) tout en évitant de fixer son entrejambe quand un chilien me dirait qu'il avait des problèmes avec sa « polola » (petite amie). Adolfo, auquel je venais de verser ses émoluments, tout en le gratifiant d'un bonus généreux, me répondit...Todo lo que quiera, Don Esteban.... (tout ce que vous voudrez). Je trouverais sûrement mon bonheur à la «  Feria del Libro », la plus grande librairie de Santiago donc, par voie de concéquence, de tout le continent sud- américain. Une foire aux livres? Ah oui, ça me paraissait tout à fait bien. La « Feria del libro » de Santiago, un magasin de taille moyenne situé au bas d'une tour, se composait d'un rez-de-chaussée dédié aux livres et d'un premièr étage consacré aux fournitures de bureau.Vide de tout client, elle offrait moins de titres que la librairie d'une ville française de dix-mille habitants, et encore, une grande partie de ces derniers était consacrée aux différents corps d'armée, à l'agronomie, aux mémoires de Pinochet, à l'oenologie, à l'économie, au droit, aux mémoires de Pinochet, à la pisciculture, à la pêche aux mariscos, à l'élevage du mouton, aux mémoires de Pinochet, sans oublier toute une étagère où s'étalait en différentes éditions, de la plus luxueuse à la plus accessible, « mi lucha » de Adolfo Hitler faisant face à un Carlos Marx furibond dans son « El capital » plus rouge que rouge. Évidemment, pas un seul livre écrit par un auteur français, pas même l'inévitable « Senora Bovary » de Gustavio Flaubert ou l'indispensable « los Miserables » de Victorio Hugo, pas même « el Rojo y el Negro » de Stendhal. Ca fiche un coup quand même! C'est à peine si les grands noms de la littérature sud-américaine étaient présents. Quelques ouvrages de Marquez, Borges, Vargas Llosa, Carlos Fuentes, Asturias, Sepulveda, Soriano, Donoso et Coloane. Je les achetai tous. Passionné de littérature sud-américaine, je les avais déjà lus en français, mais voulais les relire en castillan. J'en profitai pour acheter l'autobiographie de Neruda « Confieso que he vivido », désireux de mieux faire connaissance avec ce grand poète dont je n'avais pas visité la maison. J'y ajoutai quelques guides fort bien faits ainsi qu'un livre très bien documenté sur la faune chilienne. Je réussis même à trouver ce que je cherchais sous le titre de « Como sobrevivir en Chile » (comment survivre au Chili). Au bout du troisième livre choisi, le vendeur qui me suivait dans tous mes déplacements, non par crainte de me voir empocher un traité sur le fumage du saumon, mais afin de me débarrasser de ma charge livresque, ce vendeur, donc, fut rejoint par un autre, puis un autre encore et finalement, ce fut suivi par une file d'une dizaine de vendeurs hilares, chacun portant deux ou trois livres, que je me présentai à la caisse. A cette occasion, le patron sortit de son bureau, une espèce de placard situé en altitude, pour me féliciter et m'offrir un livre de mon choix. Je choisis un superbe et pesant dictionnaire « espanol-frances », la preuve que des gens devaient essayer d'apprendre le français dans ce pays, ouvrage que je consulte encore quotidiennement. Quand je quittai le magasin, lesté de deux grands cabas remplis de livres, les employés me firent une haie d'honneur et, je n'en suis pas encore revenu, m'applaudirent. En me laissant à la porte, le patron, les yeux rougis par une émotion que je supposai sincère, garda longtemps ma main dans la sienne tout en me disant...Vous savez, monsieur, les gens lisent très peu dans ce pays...

 

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17 mars 2009

Valparaiso

 

 

Et puis il y eut Valparaiso. Un joli nom. Je m'aperçois que je suis incapable de parler des villes parce que dans le fond je ne les ai jamais aimées, alors je vais laisser ce jeune homme le faire à ma place: http://www.youtube.com/watch?v=ps_FhFt6xgI. J'avoue que l'espace d'un instant je me suis senti là-bas en écoutant cette chanson, retrouvant cette émotion qui m'envahit dès que je posai les pieds sur le sol chilien. La beauté de cette langue débarrassée de sa rugosité ibérique, les paroles qui chantent la vie et la mort, le dépouillement de l'interprétation, tout cela parle mieux du Chili que je découvris plus-tard, là-bas, vers le Sud, que cette sinistre comédie du consumiérisme à crédit entrevue à mon arrivée. « Porque no naci pobre y siempre tuve un miedo inconcebible a la pobreza », parce que je ne suis pas né pauvre et que j'ai toujours éprouvé une peur incommensurable de la pauvreté, nous dit ce beau texte écrit par Oswaldo Rodriguez dans les années septante. C'est cette peur que j'avais vue dans les yeux des passants quelques jours plus tôt à Santiago.

Valparaiso moins industrieuse, plus paresseuse, était une vieille dame « aux langueurs  océanes », vivant des rentes d'un passé révolu entre son port (mais qui va encore à Valparaiso?) et les cerros couverts de maisons patriciennes aux peintures écaillées, accessibles uniquement au travers d'un système compliqué d'ascenseurs hors d'âge dont les cabines grinçantes menaçaient à tout instant de tomber en morceaux. J'y respirai mieux qu'à Santiago, ce qui ne signifie pas que j'y respirais bien, c'était une ville après tout. J'ai toujours eu l'impression de devenir extraordinairement vulnérable dans une ville, on y paye jusqu'au temps qui passe. De toutes façons, je n'y respirai que quelques heures largement insuffisantes pour ajouter quoique ce soit aux platitudes écrites plus haut. Juste ce jugement lapidaire d'Adolfo... Autrefois Valparaiso était dans le commerce de la merde d'oiseaux (le guano), aujourd'hui elle se retrouve dans la merde tout court... Puisqu'on faisait dans la poésie, Adolfo me demanda si je souhaitais voir la maison de Pablo Neruda à Isla Negra. Pablo Neruda s'était vu décerner le prix Nobel de littérature en 1971. C'était un énorme poète, dont je n'avais jamais lu une ligne et dont je n'aurais sans doute jamais entendu parler, si un de mes camarades de terminale, un être chétif affecté d'un nombre de târes physiques tel qu'on l'avait dispensé du cours de gymnastique et de chant, à l'époque on ne faisait pas dans le social, même chez les curés, si ce garçon, donc, n'avait nourri une admiration sans borne pour le poète chilien, le citant à tous propos, n'hésitant pas à en déclamer des pages entières en un espagnol corrompu par un fort accent alsacien. Comme nous étions en Alsace et que Neruda n'était pas au programme, cela ne dérangeait personne. Pour être tout à fait honnête, encore affaibli par ma récente indisposition gastrique, non, pas affaibli, de mauvaise humeur serait plus exact, aller voir la maison de Neruda n'était pas exactement en haut de ma liste de priorités, pas même en bas d'ailleurs. Une maison c'est une maison après tout, le fait qu'elle ait appartenu à un homme illustre n'y change rien. Elle n'est pas nimbée d'un halo de lumière tandis que des orgues célestes déversent sur elle des flots de musique sacrée. Quant à l'architecture, à la beauté des lieux, on sait que de parfaits imbéciles ont eu des maisons superbes, moi par exemple, alors que la plupart des écrivains et des peintres de renom ont vécu dans des bouges sordides. D'ailleurs il valait mieux. On imagine mal Dostoievski écrire « Crime et châtiment » dans un pimpant chalet suisse entouré de petits oiseaux qui font cui-cui à longueur de journée. Bon, va pour Néruda, ça ou autre chose, après tout...Quand nous arrivâmes dans la rue menant à la maison du poète à Isla Negra, une congrégation d'une centaine de personnes munies de pancartes en barraient l'accès. Sur ces dernières on pouvait lire « No a los ensayos nucleares en Muroshima » D'autres plus directives disaient « Los franceses fuera del Pacifico ». Je crus un moment être tombé dans un guet-apens monté par Adolfo, mais j'abandonnai rapidement cette hypoyhèse à la vue son étonnement...Que mierda es esa... et en entendant le filet de voix avec lequel il s'excusa comme s'il était coupable des vélleités anti-nucléaires de certains de ces concitoyens. Justement, ceux-ci ne correspondaient ni en âge, ni en tenue, aux habituels porteurs de ce genre de pancartes. Les hommes avaient l'air de notaires en congrès et les femmes aux têtes recouvertes de foulards noirs semblaient se rendre à un pèlerinage dédié à la « virgen de las lagrimas ». Tandis qu'Adolfo, ne sachant que faire d'autre, arrêtait la voiture à quelques mètres des manifestants, un homme petit et gros, les cheveux grisonnants coupés en brosse, se mit à agiter frénétiquement devant ses camarades une sorte de long bâton métallique terminé par un gland doré. Il y eut des roulements de tambour, le son déchirant d'un accordéon et un chant lugubre s'éleva de la foule où se mêlaient les voix aigrelettes des femmes et celles, plus graves,des notaires....Je crus comprendre que «los franceses no pasaran ». Puis il y eut un moment de flottement parmi les manifestants qui semblaient guetter l'arrivée d'un contingent supplémentaire de « franceses » atomiques, le chant perdu de son énergie puis s'arrêta tout à fait quand Adolfo expliqua au Kapelmeister à gland que j'étais un touriste espagnol, grand amateur de Pablo Neruda. Je lâchai quelques « joder » et « cojones » sonores du fond de la berline pour accréditer cette thèse. Une haie d'honneur s'ouvrit donc pour nous laisser le passage. Il y eut même quelques « Viva Espana, muerte a los franceses ». C'est alors que je remarquai deux voitures de carabineros garés en retrait dont les occupants semblaient plus amusés que préoccupés par la scène.

Je n'étais pas le seul à avoir eu l'idée de visiter la maison du poète, ce jour là. Les visites se faisaient par petits groupes d'une vingtaine de personnes. On me dit que le temps d'attente était d'environ trois heures. J'achetai tout de même un billet, histoire de participer à la conservation du patrimoine culturel chilien, sans avoir la moindre intention d'attendre mon tour. Je retournai lentement à la voiture où je trouvai Adolfo profondément endormi. Ne voulant le réveiller, je me promenai le long du bord de mer, puis, remarquant que le dispositif de blocage anti-nucléaire se remettait en place, je m'en approchai. Cette fois l'objectif était en vue: un bus rempli de vignerons français. Une petite dame rondelette et toute en cul se précipita ventre à terre vers le bus en poussant un rugissement terrible, raaaaaaaa, tandis que le choeur des « no pasaran » se remettait en branle. Arrivée devant le bus où les vignerons, passablement avinés, croyant à un comité de bienvenue prenaient des photos en faisant des signes amicaux, la passionaria sorti de son corsage un drapeau français qu'elle entreprit de déchirer en se contorsionnant de manière grotesque tout en couinant comme une truie, n'y parvenant pas, elle fut rejointe par une autre mégère et toutes deux avec des cris de triomphe hystériques mirent l'emblême national en pièce. Songeant sans doute que tout cela avait assez duré, un officier de carabineros siffla la fin de la récréation, ce qu'entendant les manifestants se regroupèrent docilement sur les côtés de la route, se congratulant bruyamment d'avoir ainsi oeuvré pour la paix dans le monde, tandis que le bus transportant une cinquantaine de vignerons livides se frayait un chemin jusqu'à la maison du maître. Après tout, business is business.

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14 mars 2009

Los balnearios populares

 

 

Les jours suivants, nous nous éloignâmes de Santiago en direction du littoral. A mon grand désespoir, je ne voyais nulle trace de toute cette beauté tant vantée par mon ami Astrubal. Entre Santiago et la mer, après nous être extraits d'une interminable zone industrielle jetée de manière anarchique de part et d'autre de la route, nous abordâmes une région peuplée de « cerros » perdus dans une brume omniprésente qui me fit penser aux Vosges et Dieu sait que je déteste les Vosges depuis le jour où, encore enfant, j'avais vu un séjour africain prévu de longue date annulé par décret paternel, pour être remplacé par une quinzaine aux « Trois Epis » dans un hôtel situé à mi-chemin entre un hôpital psychiatrique et un asile de vieux, mon père prenait parfois des initiatives étranges. Quant à la côte bordée de falaises noirâtres et de plages couvertes de laminaires en voie de putréfaction, elle me semblait plus apte à abriter des pénitenciers que des stations balnéaires. C'était pourtant là qu'elles se concentraient de la plus modeste dont j'ai oublié le nom, à la plus fameuse, Vina del Mar. Je suppose que leur édification dut plus à la proximité de Santiago qu'à l'ésthétique du site.

Les chiliens ont ceci de commun avec les français que, durant les mois de janvier et février, ils migrent tous en masse, toutes classes sociales confondues, pour jouir en famille des bains de mer, le tri étant opéré au moment de choisir la destination: San Antonio pour les chiliens modestes, Vina pour la bourgeoisie. Ce n'était pas Ibiza, ni même les Landes et pourtant c'est déjà très moche les Landes, mais ces séjours revêtaient pour les chiliens de condition modeste une importance toute particulière: l'impression de ne pas avoir été laissés au bord de la route par le fameux miracle économique chilien. Aucun sacrifice n'était trop grand pour y parvenir. Si Vina del Mar s'avéra être assez proche de ce que l'on peut attendre d'une ville consacrée aux fins de semaine ou aux vacances d'une population aisée, les « balnearios populares », disséminés au Nord et au Sud de Vina, tout comme les hameaux peuplés de serfs pouvaient l'être dans les environs de la demeure seigneuriale, me laissèrent perplexe. A vrai dire cela ne ressemblait à rien de ce que j'avais connu jusque là. Je n'arrivais pas à me débarrasser de cette impression désagréable que m'avait laissé la capitale la veille et ce malaise corrompait tout ce que je voyais défiler derrière les vitres teintées de la berline. Pourtant Aldolfo n'avait pas de superlatifs suffisamment forts pour qualifier les merveilles nous entourant. Une sinistre bâtisse munie de solides barreaux au fenêtres devenait un fastueux club de vacances, une plage déserte émettant de forts relents de pourriture, sur laquelle venait se briser avec fracas une houle énorme, se transformait en atoll corallien aux eaux turquoises. Les restaurants ressemblaient à des cantines d'entreprises même si on y mangeait fort bien pour quelques pesos. Endroits étranges où les serveurs portaient des masques blancs sur le visage, comme ceux que portent les secouristes quand il s'agit de fouiller des décombres remplis de cadavres en décomposition. Dans le cas des cantines, il s'agissait de protéger les aliments des germes qui auraient pu les corrompre, bien entendu, mais une petite voix intérieure me disait que c'était le personnel qu'on essayait de protéger des effluves pestilentielles de la nourriture servie. J'étais passé par des pays d'Amérique latine où les pauvres s'échinaient à des travaux pénibles payés quelques centimes de l'heure, à moins qu'ils ne traînassent dans la rue, fouillant les poubelles quand il y en avait, faisant la manche quand ils en avaient ou se rassemblant sur une place pour boire, jouer aux dominos, rigoler, se moquer des gringos qui payaient si cher le privilège de voir toute cette exotique laideur. Ils vivaient dans des quartiers où le crime et le vol se pratiquaient comme dans d'autres endroits on s'adonne au jardinage ou à la poterie, occupant des taudis insalubres unis les uns aux autres par des cordes à linge encombrées de vêtements en haillons qu'ils se volaient mutuellement. De vrais pauvres en somme. Jamais on aurait une seconde imaginé qu'ils pussent un jour partir en vacances. Au Chili, je ne sais pas si le terme de pauvre convient exactement, mais quand on gagne deux cents dollars par mois on n'est quand même pas très riche, eh bien au Chili, personne ne traînait dans la rue, tout le monde travaillait, les gens modestes vivaient dans de petites maisons individuelles (humilde viviendas selon le terme consacré) spartiates mais propres, reproduites par milliers dans des quartiers surgis de terre du jour au lendemain au rythme de la croissance économique et surtout, on s'était mis dans la tête de faire partir en vacances cette frange de la population à très faibles revenus. Au départ c'était sans doute une idée d'Allende, mais elle avait été reprise avec enthousiasme par la junte militaire, rappelons quand même qu'Augusto Pinochet (prononcer Pinotchette, pin8 pour les opposants), à la différence de Francisco Franco, avait été nommé commandant en chef des armées par le gouvernement d'unité populaire et volens, nolens, une telle proximité avait du laisser des traces. Alors forcément, les stations balnéaires conçues pour cette population reflètaient un peu, même beaucoup, les conditions de vie qui étaient les siennes le reste de l'année, la part du rêve étant réduite à la portion congrue. Efficaces mais sobres, très sobres, les « balnearios populares ». Il est vrai que nous autres européens avons été trop gâtés par la vie et avons tendance à juger celle des autres à l'aune de nos exigences. Mais quand même....Peut-être que si ces endroits avaient été remplis d'une foule bruyante et enthousiaste, leur aurais-je trouvé un petit air festif, mais nous étions en novembre et ces « balnéarios » semblaient des cités fantômes. Ne manquaient que les grincements d'une porte dégondée s'ouvrant et se fermant au gré du vent. Même les pélicans posés par centaines sur les piquets des jetées ou sur les toits des rares restaurants ouverts, dans l'attente de quelque pitance facile, même ces disgracieux volatiles semblaient déprimés.


 

 

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12 mars 2009

Santiago

 

 

 

En dépit de tous les efforts déployés par Adolfo pour me la montrer sous un bon jour, Santiago ne me plut pas . Je trouvai la ville sinistre, malgré le bleu du ciel. De toutes façons en matière de villes je suis mauvais juge. Je n'aime pas les villes, ou bien juste en passant. Deux choses me marquèrent toutefois durant cette première journée passée dans la capitale. D'abord le palais de la Moneda, résidence des présidents chiliens. Pas pour son architecture qui est certainement très acceptable, mais parce que je fais partie de cette génération qui vécut grâce aux médias l'accession au pouvoir d'un socialiste en Amérique Latine, le président chilien Salvador Allende élu au suffrage universel. Je ne sais si cela souleva une éspérance démesurée au sein du peuple chilien, certainement, mais je sais que cette élection suscita un enthousiasme hystérique dans le petit monde des intellectuels de gauche, comme on les appelait à l'époque en France. Et puis, le 11 septembre 1973, le ciel leur tomba sur la tête, où plus exactement, du ciel surgirent les avions qui bombardèrent le palais de la Moneda où le président, protégé par un casque trop grand pour sa tête, tout un symbole, et ses plus proches collaborateurs s'étaient retranchés avec une garde rapprochée dont les rangs se clairsemaient d'heure en heure. La façade vérolée d'éclats d'obus de la Moneda fit brusquement irruption dans nos petites vies et ne la quitta plus vraiment. Cette façade devint pour moi, à dix-huit ans on est romantique, et pour tous ceux de ma génération, je ne crois pas m'avancer en l'affirmant, le symbole du Mal terrassant le Bien, inversant ainsi l'ordre des choses de manière insupportable. Depuis, ayant lu quelques ouvrages écrits par les partisans de l'un ou l'autre camp, j'ai bien compris que les choses n'étaient pas aussi simples qu'elles le paraissaient à l'époque et que le coup d'état militaire avait probablement permis aux chiliens de faire l'économie d'une guerre civile, mais quand même, me retrouver vingt-deux ans après les faits devant ce palais de la Moneda entièrement restauré me remplissait d'émotion.

Dans les années qui suivirent le coup d'état, nous vîmes un certain nombre d'éxilés chiliens grossir nos rangs à l'université, quand ils ne renforçaient pas ceux du corps enseignant. Je les trouvais arrogants, méprisants, anachroniquement communistes, ne regrettant nullement les erreurs commises par les leurs, responsables du désastre bien plus qu'un prétendu complot de la CIA.

Je n'interrogeai pas Adolfo sur cette période, après tout, c'était son histoire et elle lui appartenait. Pendant toutes ces années où le Chili devint ma seconde patrie, j'eus l'impression que les chiliens souhaitaient tourner la page et vivaient très mal l'ingérence de tel ou tel gouvernement étranger s'acharnant à expliquer à ces pauvres chiliens que décidemment ce retour à la démocratie accepté, même à reganadientes (à contre coeur), par le vieux dictateur, aurait toujours des relents d'inachevé tant qu'on ne l'aurait pas trainé devant quelque tribunal international, certes on aurait préféré une bonne révolution arrosée du sang de quelques centaines de milliers de héros, avec son lot de déclarations enflammées proférées par des leaders au verbe haut et à la barbe fournie, el pueblo par ci, el pueblo par là, pueblo où es-tu, mais à défaut d'une geste guévariste on se contenterait d'un mauvais procès.

Autre chose. Nous avions tourné pendant des heures sur les larges avenues du centre et dans les rues étroites de quartiers plus populaires, les unes tout comme le autres parcourues par un flot de véhicules aux gaz d'échappement généreux qui laissèrent leur empreinte jusque dans les endroits les plus reculés de mon être tout en imprégnant mes vêtements d'une forte odeur d'huile de vidange. Les trottoirs étaient arpentés par une foule pressée, hommes et femmes confondus dans une même négritude vestimentaire, j'eus l'impression que les ouvriers aussi devaient arriver à leur travail en costume noir. De temps en temps, un groupe d'écoliers portant cravate, costume bleu ciel et chemise sortie du pantalon, après tout ce n'était encore que des enfants, mettait une note d'espoir et de légèreté dans .... oui, dans quoi au fait, je ne sais pas, cette ville n'avait pas d'âme juste des prétentions. J'étais un peu écrasé par l'entassement de ces vies laborieuses, où donc se cachait l'oisiveté, les bancs placés le long de l'Alameda étaient vides, les bus jaunes, les collectivos noirs, les malls bondés de produits payables en commodes « quotas » (prononcer kouotasse), on pouvait dans ce pays tout acheter à crédit sauf ses cigarettes et ses médicaments vendus à l'unité dans de petits kiosques disséminés le long des avenues. On y trouvait également, imprimés sur du papier de mauvaise qualité, des magazines racontant des histoires épouvantables d'enfants poilus et de fillettes enceintes des oeuvres d'un padrastro (beau-père) alcoolique s'adonnant au trafic de pasta base (jamais trop su ce que c'était mais ça ne m'avait pas l'air catholique ce machin) tandis que la mère se prostituait auprès des pensionnaires d'un hôpital psychiatrique. J'avoue que le spectacle de cette misérable richesse me mit mal à l'aise. On sentait que tous ces gens avaient à manger dans leur assiette, un toit au-dessus de leur tête et dans la penderie deux ou trois costumes d'un beau noir outre-tombe. Mais je lisais dans leurs yeux, eh oui, je lis dans les yeux, qu'ils crevaient de trouille. Pas la trouille du futur dictateur, du carabinero, de la mort, du prochain tremblement de terre, non, rien de cela n'effraie le chilien, c'était juste la trouille de ne pas pouvoir payer leurs quotas à la fin du mois. Le crédit est à ce point institutionalisé au Chili, que le moindre ticket de caisse fait mention de la possibilité de payer en plusieurs quotas. Jamais, dans aucun des pays que j'avais visité jusque là, même le plus misérable, je n'avais vu peur aussi palpable. Même les riches, les caballeros, devaient faire dans leur froc à l'idée de ne pas pouvoir continuer à honorer les traites de leur chalet (tchalette qui ressemble à tout sauf à un chalet) construit dans un barrio exclusivo sur les hauteurs de Las Condes. Évidemment je livre ex post des conclusions auxquelles je ne suis pas nécessairement arrivé en un jour, pour la simple et bonne raison que toute cette journée, ma première vraie journée au Chili, je la passai recroquevillé sur le confortable siège arrière de la voiture d'Adolfo, victime d'une incommensurable tourista: sans doute l'eau du robinet dont je m'étais imprudemment abreuvé la veille. La dernière fois c'était à Port au Prince ce qui m'induisit à penser que le seul point commun entre la mégapole chilienne et la capitale haïtienne était le caractère nocif de leur eau. J'invitai fréquemment Adolfo à s'arrêter devant une fuente de soda dont je me gardai bien de consommer la moindre goutte malgré la soif dévorante que je prétextais, ne recherchant que l'hospitalité de son inodoro, puisque c'est ainsi que les chiliens appellent leurs toilettes avec, me sembla-t-il, un goût certain pour le paradoxe. Il y aurait beaucoup de choses à dire sur les lieux d'aisance des restaurants chiliens pour peu qu'on prît la peine de s'éloigner des palaces. Vers trois heures de l'après-midi, je sentis à l'enthousiasme avec lequel il me vantait la gastronomie chilienne, qu'Adolfo avait faim. La mort dans l'âme et l'estomac au bord des lèvres, je lui demandai s'il connaissait un bon restaurant. Il faut savoir que je me ferais tuer sur place plutôt que de reconnaître que je suis malade. Je suis un être méprisable, bouffi d'orgueil. Les autres peuvent être malades, pas moi, c'est comme ça.

Il y eut un petit moment de flottement lorsque j'invitai Adolfo à partager mon repas. ...C'est gentil don Esteban, mais au Chili les chauffeurs ne mangent pas avec leur patron, cela ne se fait pas....Je vous rassure, en France non plus, mais je suis un pays à moi tout seul et de plus, j'ai horreur de manger seul...

Lorsque nous pénétrâmes dans « la reina de los mariscos » gardée par deux centollas géantes en plastique, ces grands crabes des mers froides dont je devais consommer des quantités considérables par la suite, je crus ma dernière heure venue. Rien que l'odeur me fit me précipiter dans l'inodoro le plus proche, signalé par un panneau qui envoyait los varones (mâles) au fond du couloir à gauche et las hembras (femelles) à droite. Puis vint le choix délicat d'un plat que je pourrais garder suffisamment longtemps pour avoir une chance d'atteindre les toilettes sans rien perdre de ma dignité. Adolfo me recommanda le curanto. Rien que le nom déjà.... Qu'est-ce?...Une spécialité de l'île de Chiloé située dans les canaux de Patagonie, don Esteban. Un mélange de saucisses de Frankfurt, de boules de Bâle, de poitrine de porc fumée, de moules géantes, de palourdes, de picorocos, de gnocchi, de patates douces, le tout arrosé d'un bon bouillon...Étouffant un renvoi bilieux, je le laissai prendre son curanto, me rabattant sur une sopa marinera que, dans mon imagination, j'assimilai à un brouet inoffensif servi dans une assiette creuse.

Si le curanto d'Adolfo servi dans un plat gargantuesque aurait aisément pu nourrir une famille de dix personnes pendant une semaine, ma soupe aurait fort bien pu prendre le relais pour les sept jours suivants. Ne parlons pas d'assiette creuse, ni même de bol, mais d'une soupière remplie d'un bouillon dont les yeux me regardaient méchamment tandis que toute une faune marine aux formes étranges en tapissait le fond. Dans mon état normal j'aurais certainement trouvé cela bon, mais là....Alternant une gorgée de coca et une cuillérée du brouet, je réussis à faire légèrement baisser le niveau dans la soupière, puis, me levant avec beaucoup de dignité tout en m'excusant, je gagnai d'une démarche de sénateur le fond de la salle remplie d'une foule trop occupée à se nourrir pour me prêter la moindre attention, puis, à peine la porte menant au restaurant fermée, je me mis à courir le long du couloir avec l'énergie du désespoir.

Je n'ai pas le souvenir très clair de ce que nous fîmes après le déjeuner. Juste la vision de lamas nains et de poulets géants. Mais peut-être était-ce la fièvre.

 

 

 

 

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09 mars 2009

Le Hyatt

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L'hôtel Hyatt de Santiago, c'était quelque chose de spécial.Visible de loin, cette tour de verre entourée d'un jardin tropical luxuriant symbolisait, plus que d'autres institutions, la réussite économique du Chili. S'y pressaient en rangs serrés et en costumes trois pièces les businessmen et les hommes politiques de tout le continent américain. Alors que nous nous en approchions, j'avisai un déploiement important de carabineros (gendarmes), impressionnants avec leurs casquettes de la Wehrmacht version seconde guerre mondiale, la visière cachant la moitié du visage. A l'entrée de la voie d'accès menant à l'hôtel, nous dûmes nous arrêter pour laisser passer un convois de voitures blindées noires dans un vacarme de sirènes hurlantes, toutes surmontées de la bandera argentine. On se serait cru dans Tintin et les Picaros....Le président argentin....m'informa Alfonso...Il est en visite privée...ajouta-t-il avec ironie. J'essayai de deviner, derrière les vitres teintées, la silhouette de Carlos Menem perdu dans ses favoris, tandis que les bolides passaient devant nous en faisant rugir leurs V8. Bien entendu, je ne vis rien. Le taxi eut à peine le temps de s'immobiliser devant le péron de l'hôtel, qu'une escouade de jeunes gens en uniformes charamarrés se précipitaient à ma rencontre, l'un pour m'ouvrir la portière du taxi, un autre pour prendre mes bagages dans le coffre, un troisième pour m'indiquer le chemin à suivre, un quatrième pour me tenir la porte d'entrée ouverte, un cinquième pour prendre ma réservation, mon passeport et ma carte de crédit, un sixième pour me conduire au bar situé dans une espèce de cuvette ou dépression, je ne sais quel terme convient le mieux, au milieu du hall d'entrée et enfin, un septième pour m'offrir une boisson rafraîchissante, m'invitant à patienter agréablement, a disfrutar comme on dit au Chili où les caballeros disfrutent beaucoup, tandis qu'on s'activait derrière les comptoirs de la réception pour enregistrer les nouveaux clients le plus rapidement possible, sans qu'ils eussent à faire le pied de grue. Car les taxis succédaient aux taxis, les limousines aux limousines, déversant en flots continus de nouveaux caballeros, tandis que les anciens s'engouffraient dans les taxis et limousines qui à peine vidés se remplissaient à nouveau, tout cela au milieu d'une noria de chariots dorés chargés de bagages aux formes les plus étranges. Les hommes en noir semblaient former le gros de la clientèle, peu ou pas de femmes, toutefois quelques touristes des deux sexes, reconnaissables à leur tenue grotesque (shorts, débardeurs, casquettes) et à leur air ahuri, apportaient une touche de couleur au tableau et me sauvaient du ridicule d'être le seul à ne pas avoir revêtu l'habit noir de caballero.

En attendant la clé de ma chambre, je m'immergeai dans la contemplation de mon environnement immédiat, au fond de la cuvette. Mon attention fut attirée par un pianiste et son instrument, relègués dans un coin du bar. Il m'avait bien semblé percevoir en entrant dans le hall une petite musique guillerette, sautillante même, mais je pensai qu'elle était diffusée par des hauts-parleurs et n'y prêtai donc pas grande attention. A présent, je voyais le responsable de ce fond sonore s'échiner sur son clavier, le corps secoué de spasmes, vibrant au rythme d'une valse ou d'une polka, enfin quelque chose de suffisamment insignifiant pour se diluer parfaitement dans le bourdonnement des conversations et le tintinnabulement des verres, mais d'assez enlevé pour ne pas risquer de voir les consommateurs sombrer dans la morosité et la dépression. Tandis que je sirotai mon jugo de je ne sais quoi, un concierge déposa devant moi une élégante pochette en carton frappée aux armes de l'hôtel, dans laquellle se trouvaient mon passeport, ma carte de crédit, la clé magnétique et un plan des lieux. Je fis mine de vouloir me lever, mais, avisant mon verre à moité plein, l'employé posa une main légère sur mon épaule, me forçant à me rasseoir...Prenez votre temps, caballero! Quand vous serez prêt, el mozo vous conduira à votre chambre...J'étais complètement abruti par le voyage et le décallage horaire, aussi décidai-je de disfrutar encore un peu de ce premier contact avec la terre chilienne et même si j'étais bien conscient que le Hyatt n'était sûrement pas le meilleur endroit pour appréhender ce pays, il n'en demeurait pas moins que tout cela me semblait terriblement éxotique. J'aurais bien encore passé quelques heures à contempler le ballet des hommes en noir du fond de ma cuvette, mais je finis par m'en extraire, essayant de localiser mes bagages et el mozo dans la foule en perpétuel mouvement. A peine eus-je franchi les trois marches qui me remirent à niveau avec le hall, que j'entendis derrière moi...Permisso, caballero....C'était le mozo. Les chiliens ne sont pas grands, mais celui-là était particulièrement petit. Mon sac de voyage passé en bandoulière ainsi que ma mallette de cuir noire qui me suit depuis trente ans dans tous mes déplacements me parurent brusquement démesurés entre les mains de ce groom qui devait avoir dix-huit ou dix-neuf ans si je me fiais à sa voix mais en paraissait dix par la taille. J'ignore comment il avait fait pour me repérer dans la cohue, mais en tout cas le système était efficace. Il m'invita donc à le suivre. Tandis que nous nous élevions dans l'ascenseur extérieur en contemplant les lumières de la ville, c'est le grand avantage de ce type d'ascenseur que d'éviter à ses occupants d'avoir à contempler leurs pieds, le mozo me demanda d'où je venais. Quand je répondis de Polynésie, il eut une moue blâsée. Lui aussi voyagerait un jour et verrait le monde entier...Todito el mundo.... précisa-t-il . En me faisant découvrir la chambre, une jolie chambre avec vue sur les Andes, il sembla s'émerveiller de chacune des commodités qu'elle recelait....Et là, hop, c'est la lumière règlable en intensité, là, la télé avec au moins cent chaînes, ici le lit king size avec plein de coussins, vous allez bien dormir, et vous avez vu, caballero, trois téléphones, il y en a même un dans les toilettes, comme ça si on vous appelle quand vous, enfin vous me comprenez, muy comodo, jéjéjé...Quand j'eus enfin réussi à me défaire du mozo miniature lesté d'un pourboire qui me valut un Dieu vous bénisse retentissant, je me fis couler un bain brûlant dans lequel je me réveillai vers minuit, aussi ridé qu'une vieille pomme. Tenaillé par une faim terrible, je m'habillai et descendis dans le hall, où règnait, si la chose est possible, une activité encore plus frénétique qu'en début de soirée. Le cuvette-bar était entièrement remplie et le pianiste, toujours le même, avait basculé dans un jazz sirupeux tout en jetant de temps en temps un regard désespéré vers une grande horloge murale. J'allai trainer du côté des restaurants, mais outre le fait qu'ils me semblaient terriblement fréquentés, la tenue des consommateurs, elle aussi, me parut terriblement élégante. Mon comportement dut attirer l'attention d'un membre du service d'ordre de l'hôtel, un costume noir à oreillette, il y en avait dans tous les coins à tous les étages, forcément, avec des individus du calibre de Carlos Menem hantant les couloirs, il valait mieux assurer la sécurité de la clientèle. Il vint très poliment me demander si je cherchais quelqu'un ou quelque chose. Juste à dîner lui répondis-je, dans un endroit un peu moins ou un peu plus, comment dire.... Il me fit un sourire entendu, jetant sur mon « jean » et ma chemise, très propres tous deux, je tiens à le dire, un regard chargé de commisération...Ah si, un lugar menos formal y mas relajado... Il me recommanda le « Ana Kena » auquel en accédait en empruntant les allées du jardin. J'allais donc pouvoir dîner en me lâchant, mais à peine eus-je mis une de mes weston (pour les chaussures, ça oui, c'était la classe) dehors que je dus battre en retraite. Il faisait une bonne trentaine de degrés quand j'arrivai à l'hôtel. A la mi-nuit, la température devait tendre vers le point de congélation, c'est ce qu'il me sembla en tout cas. Je fus à nouveau intercepté par le barbouze attentionné....Un problema caballero?...Oui, toute cette attention commençait à me les briser mais comme mon castillan n'avait pas encore atteint un stade de perfection tel que je pusse exprimer de manière claire mes sentiments, je dus me contenter de bredouiller...Si hace muy frio, voy a buscar una pequena lana (il fait très froid je vais chercher une petite laine)...J'ignore ce que pequena lana signifie en argot chilien, après tout, echar un polvo, jeter une poussière, signifie baiser, mais si je lui avais dit que je venais de voir Carlitos faisant du skate à poil il n'aurait pas eu l'air plus étonné. J'essayai, pull-over, en hispagnolisant tout ça, mais sans plus de succès. J'eus alors recours au mime, me recouvrant d'une peau de bique imaginaire tout en me demandant pourquoi je me justifiais devant ce larbin cravaté. Et la lumière se fit.... Ah, una chomba!...C'est bon, on pouvait rappeler l'aviation.

En entrant au Ana Kena je ne m'attendais pas précisément à voir les client en sous-vêtements danser sur les tables, mais je fus frappé par le sens que les chiliens de la bonne société donnaient au mot relajado (relax). Les caballeros costumés étaient tout aussi omni-présents qu'ailleurs, l'un ou l'autre s'étant tout au plus laissé aller à retirer sa cravate et à déboutonner le col de sa chemise.

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07 mars 2009

Premières impressions

 

Un mois plus-tard, je débarquai à l'aéroport Arturo Merino Benitez de Santiago de Chile par le vol de la LAN en provenance de Papeete avec escale à l'île de Pâques, cette île fabuleuse, perdue à mi-chemin entre la Polynésie et le continent sud-américain. Je n'en vis rien cette fois-ci, mais comme je fis le voyage une trentaine de fois durant les dix années qui suivirent, j'eus tout loisir d'essayer d'en découvrir les mystères. Chaque fois que j'arrive dans un nouveau pays par la voie aérienne, j'ai au moment de l'atterrissage une bouffée d'angoisse ponctuée par cette grave question existentielle, mais que suis-je venu faire ici? Les pieds à peine posés sur le sol du pays hôte, cette angoisse s'envole. C'est tout simplement le trac du voyageur qui ne sait ni où il va, ni combien de temps il restera. La première impression que j'ai d'un pays est toujours pour moi d'une grande importance. Et ça commence à l'aéroport. Cette impression fut excellente cette fois-ci, au point que je me demandai si j'étais bien en Amérique du Sud. Il dut se dérouler dix minutes entre l'ouverture des portes de l'appareil et ma sortie de la zone sous douane. Là, point de foule hystérique hurlant le nom d'un être cher, pas de mamas en larmes au bord de l'asphyxie soutenues par une dizaine d'enfants morveux, ni de chauffeurs de taxi luttant à coups de pieds et de poings pour attirer l'attention du gringo de service, gringo qu'on espérait bien abandonner dans une impasse sombre après l'avoir délesté de ses possessions. Non, rien qu'une foule calme et silencieuse, comme recueillie au point que je me retournai pour voir si ne me suivait pas le cercueil de quelque personnalité décédée à l'étranger, qu'on ramènerait au pays afin de lui assurer des funérailles nationales. Non, ces gens devaient être naturellement calmes. Une jeune fille sanglée dans une uniforme s'approcha de moi...Vous avez besoin d'un taxi , Caballero? Caballero! Ah que j'aimais, ça ! Dans quel pays appelait-on encore les hommes, chevalier?...Puis-je vous demander votre destination, caballero?...Mais bien sûr, gente dame. Je compte chevaucher jusqu'à l'hôtel Hyatt...Il y eut une lueur admirative dans ses yeux...Ah, l'hôtel Hyatt! C'est donc à las Condes...J'en suis ravi...Puis-je demander au caballero s'il dispose d'une réservation?...Mais oui, la voici...Elle déplia avec déférence le document, tandis qu'elle me guidait vers un comptoir où elle me confia à une autre gente dame qui me rendit mon précieux document accompagné d'un ticket jaune....Comme le caballero a une réservation, il lui suffira de remettre ce bon au chauffeur. La course est offerte par l'hôtel aux clients en possession d'une réservation....Comme si je ne mesurais pas toute l'étendue du cadeau qui m'était fait, elle ajouta...Le caballero fait une économie de dix mille pesos ou vingt dollars...Ah, que bueno, muchas gracias....répondis-je, commençant à ressentir une crampe au niveau des zygomatiques à force de sourire comme un caballero...Tout en continuant à sourire, elle décrocha son téléphone...Don Adolfo Ernesto? Il y a un caballero pour le Hyatt...Puis se tournant vers moi...Puis-je demander au caballero d'attendre une toute petite minute, le chauffeur arrive....Mais bien sûr...Dieu vous ait en sa sainte garde. Faites bon voyage...J'attendis donc en flattant l'encolure de ma monture. Un homme d'une cinquantaine d'années, revêtu d'un costume impeccable, s'approcha du comptoir. Je pensai qu'il s'agissait d'un autre client, un homme d'affaires certainement, quand il inclina le tête dans ma direction....Adolfo Ernesto de la Rua y Gomina, pour vous servir, caballero....Je lui tendis la main, mais, feignant d'ignorer mon geste, il se précipita sur mon maigre bagage en rougissant violemment...Permisso, caballero...Aie, aie, aie, la gaffe! Un caballero ne serre pas la main du cocher! Faudra que je me surveille, songeai-je, en le suivant vers la sortie. En sortant du terminal, je fus frappé par la sècheresse de l'air et par la douce température de cette fin de journée printanière (novembre). Je montai dans une confortable berline aux sièges en cuir, agréablement climatisée. Tandis que nous franchissions le péage autoroutier, Adolphe Ernest, ça jette tout de suite moins en français, me demanda si je n'avais rien contre la grande musique. Non, rien, en fait je n'y connais surtout rien à la grande musique, pas plus qu'à la petite, on n'était pas très mélomanes dans ma famille. Il mit une cassette dans le lecteur. Me regardant dans le rétroviseur, il précisa...Vivaldi. J'aime écouter Vivaldi, en fin de journée, quand le soleil tire sa révérence, cela se marie bien avec les couleurs pourpres que prennent les cerros (collines) brulés par le soleil et le ciel vide de tout nuage. La cordillère nimbée de cette lumière est tout simplement une merveille...J'abondai dans son sens...Claro que si...Je songeai au chauffeur de taxi gras et désagréable qui m'avait laissé à l'aéroport de Faaa quelques heures plus tôt avec sa voiture déglinguée puant la transpiration. Pendant l'heure que nous mîmes à rejoindre le Hyatt, passée pour moitié dans des bouchons gigantesques aux abords de Santiago, j'appris qu'Adolphe Ernest était ingénieur dans une centrale thermique la nuit et chauffeur de taxi le jour. J'ignore quand il dormait. Il conduisait sa propre voiture, n'ayant, pour toute formalité, eu qu'à passer une visite médicale pour lui, une révision technique pour la voiture et à payer une somme modique pour décrocher une licence de taxi. Dans ce pays où n'existait aucun filet social, on n'interdisait pas aux gens de travailler. M'étonnant qu'un salaire d'ingénieur ne suffît point à assurer sa subsistance, Adolfe me répondit qu'il avait deux fils à l'université, à la Catolica, précisa-t-il avec fierté, et que tout cela coûtait fort cher. Je commençais à l'apprécier, Adolphe. J'eus brusquement une idée, cela m'arrive parfois....Dites-moi, don Adolfo, je ne connais rien ni personne dans ce pays. J'ai prévu de passer une semaine à Santiago, alors si cela vous intéresse de me faire découvrir la région, je loue vos services durant les sept jours à venir.... Adolphe fit taire les trémolos vivaldiens.... Ce sera un plaisir et un honneur, caballero. Quand mon épouse saura que vous êtes français! Elle est passionnée par la culture française....

Quand nous nous quittâmes devant le Hyatt, nous donnant rendez-vous à dix heures le lendemain, rien de sérieux ne peut se faire au Chili avant dix heures du matin, ce fut lui, cette fois, qui me tendit la main.

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05 mars 2009

Le choix

 

 

 

 

Je dois avouer, sans honte aucune, que le parcours sentimental d'Astrubal ne m'intéressait que fort peu. Après tout, s'il voulait se compliquer la vie avec une compagne ayant la moitié de son âge, c'était son affaire. Chacun devait y trouver son compte, je suppose, à ceci près que dans ce genre d'alliance, le plus vieux des deux finit toujours par se transformer en victime alors que c'est la plus jeune que l'on plaint généralement. J'évoquai quand même la possibilité que la femme numéro deux finisse, tout comme la numéro un, par se carapater dans un grand nuage de poussière. Astrubal, rit de bon coeur à l'évocation de cette éventualité, un peu comme si je lui avais dit que le franc suisse allait être dévalué.

Ce qui éveilla toutefois ma curiosité, puis mon intérêt, fut la manière passionnée dont Astrubal me parla de son nouveau pays d'adoption, le Chili. A l'entendre, il n'était endroit plus beau sur terre: les paysages étaient grandioses, les gens charmants, les étrangers bienvenus pourvu qu'ils fussent lestés de dollars, l'achat de terres était très aisé, l'ordre régnait, et surtout la vie y était très bon marché. J'étais un peu dans la situation de celui qui, fragilisé par l'un ou l'autre de ces évènements susceptibles de bouleverser notre existence, prête une oreille complaisante à la logorrée d'un recruteur de secte. Les lendemains chanteront pour toi mon frêre, dans ta robe immaculée tu écouteras les préceptes du maître au front ceint d'une tiare en forme de potiron, les portes du paradis s'ouvriront pour toi et, aveuglé par une lumière plus blanche que blanche, tu t'avanceras, laissant derrière toi les débris d'une existence vouée à l'échec. Pour acquérir le Kit complet de sauvetage, il te suffira de verser l'intégralité des tes revenus, désormais inutiles (mais tu continueras à bosser, hein), à la confrérie des Chtarbés du Grand Gloubiboulba, nous nous occupons du reste, voici un ordre de virement permanent, tu n'as qu'à signer, les yeux fermés de préférence, l'argent est si peu de choses, voilà c'est fait, félicitations!

Bien entendu, Astrubal n'essayait pas de me vendre quoique ce fût, mais il me parlait du Chili avec des accents méssianiques tels, que, dans ma tête au moins, j'étais déjà en train de faire mon sac, sélectionnant avec soin les trois chemises et les deux pantalons que j'allais emporter dans ma quête. C'est que les choses commençaient à sentir le fafaru en Polynésie: suite à la reprise des essais nucléaires, la ville de Papeete avait été incendiée puis mise à sac par les émeutiers qui s'étaient ensuite attaqués à l'aéroport flambant neuf de Faaa, le réduisant en cendre, n'hésitant pas à s'attaquer à un DC10 de la compagnie AOM dans lequel les passagers (des touristes américains en grande majorité ) faits comme des rats avaient réussi à trouver refuge in extremis. Ce que voyant, certains manifestants avaient essayé d'y mettre le feu en enflammant les roues du train d'attérissage. Les passagers (300 personnes) furent sauvés par le sang froid du pilote qui mit les réacteurs en route, dissuadant ainsi les incendiaires, peu soucieux de finir transformés en punu pua toro en se faisant aspirer par les turbines. Si les forces de l'ordre brillèrent par leur absence, les journalistes étaient là en force, eux. Ces images firent le tour du monde, hypothéquant le développement touristique de la Polynésie pour de nombreuses années.

Bien entendu, les Marquises, traditionnellement très tricolores, restèrent en marge de ces évènements. Les élus locaux, en tirant la leçon, demandèrent même le détachement administratif des Marquises du reste de la Polynésie et son rattachement direct à la France par voie de départementalisation. Évidemment, la demande fut traitée avec mépris par Paris. Les marquisiens ont une idée très claire du sort qui sera le leur en cas d'indépendance de la Polynésie: devenir la lointaine colonie d'une république bananière sans le sous.

Pour toutes ces raisons et d'autres encore, je songeai qu'il était temps que j'allasse voir ailleurs si j'y étais. J'avoue que l'Amérique latine n'était pas mon premier choix. Entre le Vénézuéla, le Panama, le Costa-Rica et les Galapagos, j'avais bien du y passer une année, lors de ma circumnavigation. Je ne m'y étais pas ennuyé. A Maracaibo j'avais été pris dans une manifestation dispersée par les forces de l'ordre à coups de machette, j'avais aidé une américaine à renflouer son voilier en ferro-ciment en utilisant les coussins et la moquette de son appartement, au Panama mon voilier avait été squatté par un indien chiriqui qui ne buvait que de la leche de vaca, j'avais été agressé dans les ruelles de la vieille ville, j'avais mangé de l'iguane, rencontré un de mes anciens camarade de Saumur conduisant un troupeau de vieilles dames, à Golfito (Costa Rica), j'avais vu deux chercheurs d'or s'entre-tuer à quelques mètres de moi, un agent de la CIA impliqué dans le meurtre d'un policier tout en étant innocent, le cadavre de mon voisin de mouillage flotter à la surface au petit matin, j'avais failli tomber pour trafic de drogue à cause d'un équipier indélicat, le gars qui m'avait vendu un moteur hors bord le matin, me le volait le soir même, j'avais du interrompre mon repas pris avec un huaquero (pilleur de tombes) à cause d'un tremblement de terre, et aux Galapagos j'avais aidé un lieutenant et ses hommes, chargés de faire respecter la loi, à arrondir leur fins de mois en mettant à leur disposition mon narguilé et mon Zodiac pour pêcher la langouste dans des eaux où une telle pêche était strictement interdite, en échange d'un séjour illimité pour mon équipage et moi.

Non, vraiment je ne m'étais pas ennuyé, mais l'Amérique latine n'était pas mon premier choix. On m'avait dit le plus grand bien des Philippines et de Madagascar aussi. Mais c'était juste des bruits, alors que là j'avais un témoignage de première main. Entre le poire belle-Hélène et le café, je pris donc ma décision: J'irais faire un tour au Chili, histoire de respirer un air différent.

Astrubal n'était revenu aux Marquises que pour régler quelques problèmes administratifs, laissant les enfants à la garde de Cruela. Il repartait le lendemain et se proposait de me servir de point de chute dès que l'envie me prendrait de venir au Chili. Il ne me laissa ni numéro de téléphone ni adresse, étant pareillement dépourvu de l'un et de l'autre, se contentant de me dessiner un vague plan sur un morceau de nappe en papier. Je me suis souvent demandé, avec le recul, quel cours aurait pris ma vie si je n'avais pas rencontré Astrubal ce jour là.

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03 mars 2009

La madrastra

 

Empruntant des chemins de traverse afin de ne pas m'égarer dans les méandres d'une interminable cour à l'ancienne, qui ne trouva pas encore son aboutissement lors de ce dîner français, cena en castillan et peut-être était-ce bien là une cène annonciatrice de souffrances à venir sans garantie de résurection, il fallut encore que le novio (fiancé) fût présenté à la mère et la novia aux enfants, décidé donc à avancer dans la relation de cette rencontre, je me contenterai d'écrire que tout se termina, comme il était prévu que cela se terminât, dans le wagon figé pour l'éternité devant la gare du désert, antérieurement dévolu au transport du personnel de la mine, postérieurement transformé en petite maison dans la prairie, si ce n'est qu'il n'y avait ni maison, ni prairie. Les femmes des deux hémisphères ont cette coutume étrange de se comporter normalement avec un homme tant que ce dernier ne leur a pas encore mignoté l'as de trèfle, pour reprendre cette expression que je découvris en Haiti entre autre choses, pour, à peine le mignotage consommé, perdant toute retenue et bon sens, se lancer dans une course aux qualificatifs où le mièvre le dispute à l'absurde, mon biquet, mon lapin, mon doubitchou, et comme si cela ne suffisait pas de rebaptiser leur amant, se prenant pour Dieu le père, elles tentent de le remodeler à leur image, exigeant de lui des comportements contre nature, comme faire la cuisine, passer l'aspirateur, aller aux courses, pas à Longchamps mais à Auchan, se coiffer, faire un effort, s'occuper des enfants et bien d'autres choses dont la seule mention me remplit d'effroi. Dans le cas d'Astrubal, père accompli et homme au foyer hors pair, s'il se vit bien affublé du qualificatif grotesque de caramelito dans la phase post-mignotage, ce fut l'inverse de ce qui se produit d'habitude dans un couple normal qui survint. Cruela éxigea de prendre en charge, désormais, toutes ces tâches ménagères qu'Astrubal accomplissait si bien et elle si mal. Les chiliens ont un terme exquis pour désigner les belle-mères. Dans leur langue imagée, la mère (madre) cesse d'être belle quand elle n'est pas la mère des enfants mais juste l'épouse du père, pour se transformer en madrastra, mot rocailleux, riche en aspérités, évoquant une mégère échevelée à la main leste et au verbe haut. Prenant son rôle très au sérieux, elle se mêla d'éduquer Cassiopée et Castor, confondant hystérie avec fermeté. Si Cassiopée, d'un naturel doux et docile, accueillit avec un certain plaisir l'irruption de cette belle-mère aux allures de grande soeur, il n'en fut pas de même pour Castor qui lui voua, dès le premier jour, une haine tenace pour les mêmes raisons que celles qui la rendaient attractive aux yeux de Cassiopée: son sexe et son jeune âge. Castor ne pouvait concevoir qu'une fille, à peine plus agée que lui, se mêlât de lui donner des ordres. Une poignée d'années plus tard, je fus témoin d'une scène qui résume mieux cette mutuelle antipathie qu'un long discours. Astrubal avait, pour je ne sais trop quelle raison décidé de quitter le Chili pour revenir aux Marquises accompagné, bien entendu, de ses enfants et de sa nouvelle compagne. Je fus invité à dîner chez eux. Tandis que les invités et les hôtes s'installaient à table, je remarquais que Castor restait debout, son assiette dans la main. Pensant qu'il n'y avait pas assez de place à table, je fis signe de se pousser à mon voisin, totalement ivre du reste, et fis de même en ménageant un espace suffisant pour que Castor, alors âgé d'une quinzaine d'années, pût s'asseoir parmi nous. Ce dernier se contenta de secouer la tête en désignant d'un mouvement dédaigneux du menton, la madrastra, passablement partie elle aussi. Quand tout le monde eut été servi, je crois qu'il s'agissait d'un gratin de quelque chose passablement carbonisé, Cruela fit signe à Castor de s'approcher et lui remplit son écuelle de quelques restes vitrifiés de ce Tchernobyl culinaire. La tête basse, il alla ensuite s'installer sur les marches de la terrasse où nous dînions. Sentant monter en moi une sourde irritation, j'espérai une réaction du père, mais celui-ci feignit ne pas avoir vu l'odieuse scène. Lassé d'entendre mon voisin émèché me répéter toute les trente secondes, « On les aura », sur tous les tons, ignorant qui était ce on et n'ayant aucune idée précise sur l'identité de ces les, je me levai et allai m'asseoir à côté du fils banni, créant un malaise certain dans l'assistance, ce qui me combla d'aise. Mais je reparlerai de ce retour qui prit, pour Cruela, des allures d'exode. J'ajouterai juste que physiquement, eh bien physiquement, elle était jeune, c'était certes une qualité ou un défaut qu'on ne pouvait pas lui enlever, pour le reste, elle était assez quelconque si ce n'est qu'elle était recouverte de la tête aux pieds (je la vis en maillot de bain) d'une espèce de duvet noirâtre, relégant le yéti au rang d'éphèbe imberbe. Il y avait ce rire aussi. Il débutait dans les aiguës, hihihihi, et se terminait dans les graves, mouahahahahaha, tandis que, la bouche grande ouverte, les narines largement dilatées, elle se vidait de tout son air. Comme Cruela ne comprenait pas grand chose à ce que les gens lui racontaient en français, elle riait beaucoup.

Pour en revenir aux débuts de Cruela, Astrubal dut apprendre à composer avec deux choses: les marques d'abord, les onces avec la belle-mère ensuite.

Elevé dans la bonne société des années soixante, quand un pantalon et une chemise n'avaient alors comme destination première que de protéger de la nudité et des intempéries, le plus longtemps possible, au mépris des modes, Astrubal avait grandi dans l'illusion qu'un vêtement en valait un autre pourvu qu'il remplisse sa mission. Avec Cruela, il apprit que les vêtements ne se distinguaient plus par l'usage qu'on en faisait mais par le nom qui y était apposé, en général sur une étiquette située non plus à l'intérieur du vêtement mais à l'extérieur de manière à ce que chacun pût être informé de la bonne fortune de son propriétaire. Ce caprice n'eût point porté à concéquence si un vêtement de marque n'avait coûté dix fois plus cher qu'un vêtement sans marque, en général rigoureusement identique.

Mais cela n'était rien à côté de l'épreuve de l'once (prononcer onefe) dominical, consommé au domicile de la belle-mère. L'once chilien est une espèce de goûter pour grandes personnes, où l'on se gave de charcuteries et de pâtisseries tout en buvant du thé ou du café. Cela eût été supportable, voire même agréable, s'il n'avait fallu supporter la compagnie de la mère de Cruela ainsi qu'un nombre indéterminé de tantes couvertes de dentelles et de chapeaux cloche. Les chiliens, jamais à court de vocables désagréables pour désigner les membres de la famille par alliance, désignent la belle-mère, la mère de l'épouse cette fois, par le terme de suegra et comme on est au Chili, pays qui a une passion pour les diminutifs, la suegra devient suegrita dans la bouche du gendre, un nom qui a des relents de pipi de chat et de salsifis à la vinaigrette. Non que ces dames fussent d'un commerce désagréable, elles étaient même émouvantes, souvent, drôles, parfois, sans le vouloir vraiment, mais Astrubal ne pouvait supporter les efforts que ces femmes tombées dans l'indigence déployaient pour paraître ce qu'elles n'étaient pas: des bourgeoises. Ainsi elles parlaient, comme si elles venaient de le laisser dans son bureau de la Moneda, du président de la république, le très antipathique Eduardo Frei dont les narines allongées semblaient en permanence renifler une odeur désagréable, à moins que ce ne fut la robe de la primera dama qui décidemment ne convenait pas à son rang, le tout sur fond de hurlements déchirants provenant du baraquement voisin, où une femme dépoitraillée se faisait besogner par un époux alcoolique, à moins qu'elle ne fût en train de se faire massacrer à coups de pieds et de poing, on ne pouvait jamais être sûr de ces choses là.

Quand Astrubal eut terminé son récit, dont je me suis efforcé de donner un aperçu rigoureux et impartial, nous étions au dessert et les questions se pressaient dans ma tête comme une foule à la sortie du métro.

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27 février 2009

Une gare dans le désert

 

 

La Serena était une ville qui bougeait, Astrubal put s'en rendre compte dès son arrivée. Au milieu de la nuit, la terre se mit à trembler, faisant tressauter le mobilier de la cabana louée par Astrubal. Ce mode de logement, très populaire au Chili, permet à une famille en vacances de se loger à moindre frais puisque les cabanas, exploitées par des particuliers, offrent toutes les commodités d'un appartement ou d'une petite maison, pour le prix d'une chambre d'hôtel. Affolé, Astrubal se mit à arpenter la cabana à grandes enjambées en se tordant les mains, ses enfants en larmes accrochés à ses basques, ne sachant s'il convenait d'abord de s'habiller, sauver son argent, se glisser sous une table ou sortir quasiment nu dans la rue. Quand il se fut enfin décidé pour l'une ou l'autre de ces alternatives, le calme était revenu. Plusieurs secousses se succédèrent ainsi tout au long de la nuit, sans que ces phénomènes ne produisent quelque réaction remarquable que ce fût de la part des occupants des autres cabanas. Les rues ne s'emplirent pas non plus d'une foule hystérique clamant son désespoir au ciel. Se rappelant d'une vieille histoire vaguement entendue lors d'un lointain cours de géographie où il fut question de plaques se chevauchant comme des amants lubriques et de fractures de l'écorce terrestre laissant surgir un magma plus ou moins visqueux, mais toujours désagréablement brûlant, toutes choses qui n'avaient, alors, su éveiller le moindre intérêt dans la tête de cet adolescent, élève d'un quelconque lycée parisien, Astrubal en tira la conclusion que, si la dérive des continents leur en laissait le temps, ils quitteraient cet endroit aux premières lueurs de l'aube.

Huit années passèrent et ils étaient toujours là-bas. De manière étrange, Astrubal s'attacha à cette petite ville qui affichait les allures d'une Ibiza des années soixante soumise à un perpétuel tremblement nerveux. Si lui et ses enfants s'habituèrent aisément à ces secousses, au point de finir par y trouver un certain agrément, ils mirent plus de temps à s'accoutumer à la « niblina ». La mer était froide (courant du Humboldt) et le désert, brûlant le jour, voyait sa température tomber au point de congélation la nuit. Ce dernier déployait ses vastes étendues sablonneuses et sa végétation de cactus aux formes phalliques aux portes de la ville. Aussi, jusqu'au milieu de la journée, le littoral était noyé dans un épais brouillard. Puis, l'air chaud et sec du désert ayant imposé sa loi à l'air froid et humide de la mer, toute chose se voyait exposée dans une lumière violente et douce à la fois, qui savait rendre ses bleus à la mer et ses ocres à la terre, laissant les pics enneigés de la cordillère flotter au loin dans un ciel sans nuages, rappelant qu'un peu plus au Nord se trouvait le désert le plus aride du monde, le désert d'Atacama où, disait-on, les dernières pluies remontaient à plus d'un demi millénaire. Voulant fuir ce brouillard matinal du littoral, Astrubal choisit de s'enfoncer d'une cinquantaine de kilomètres à l'intérieur des terres, au pied des Andes, car faut-il le rappeler, s'il le faut, je le ferai, le Chili est aussi étroit que long et si la distance séparant Arica du cap Horn équivaut à celle qui sépare Paris de Dakar, il y a rarement plus d'une centaine de kilomètres entre le littoral et la cordillère, cette frontière naturelle aux allures de forteresse imprenable. Ne voulant dépendre de personne pour lui assurer le gîte et le couvert, ainsi que pour se simplifier la vie, selon ses propres termes, Astrubal racheta, pour une bouchée d'empanada, une gare désaffectée, une de ces stations abandonnée au milieu du désert quand les gisements de phosphates, pour l'acheminement desquels elle avait été érigée, furent épuisés. Posé sur quelques mètres de rails dont l'extrémité se perdait dans les sables, un wagon construit en Allemagne de l'Est dans les années cinquante semblait n'avoir été oublié là que pour servir de hâvre aux Astrubal. N'étant pas plus bricoleur que dépensier, Astrubal engagea un maestro, non dans le but d'improviser des concerts dans le silence du désert sur toile de fond andine, mais afin de transformer en appartement l'austère wagon, primitivement dévolu au transport des masses laborieuses germaniques. Les maestros chiliens manient plus volontiers la truelle et la marteau, que la baguette. Si je me fie aux clichés que j'en vis, le résultat fut probant, quelque chose entre « Ma cabane au Canada » et « Il était une fois la révolution ». Il fit également réaménager le porche de la petite gare, de manière à pouvoir s'y installer en fin de journée et regarder le soleil disparaître à l'ouest. La nuit, le ciel d'une limpidité exceptionnelle laissait appaître une myriade de constellations invisibles à l'oeil du citadin. Tout cela était parfait, mais que fit-il de ses journées durant toutes ses années? Rien. Ou plutôt, si. Il fit peut-être l'essentiel. Il regarda grandir ses enfants. Le matin, il se levait, leur préparait le petit déjeuner, un garçon et une fille, je ne crois pas encore l'avoir précisé. Puis il prenait sa voiture, une vieille land rover, et les conduisait à La Serena où ils fréquentèrent le jardin d'enfant d'abord, l'école ensuite, apprenant simultanément à s'exprimer en français à la maison et en castillan dans le monde. Pendant ce temps là, il se rendait dans un café, toujours le même, le café do brasil, où il tuait le temps en buvant du thé de Ceylan tout en lisant des livres français. L'après-midi, il les cherchait à l'école et tous trois retournaient à la gare du désert. Là, les enfants faisaient leurs devoirs sous l'oeil sévère de cet ancien cancre, puis Astrubal les laissait s'ébattre jusqu'au dîner dans le désert. Suspendue à une poutre du porche, se trouvait, je le suppose, une balançoire faite avec un vieux pneu et un bout de corde éffilochée. Peut-être taillaient-ils des figurines dans de vieux bouts de bois. A moins qu'ils ne gravassent leur initiales, infiniment répétées, sur les troncs des cactus-cierges. L'absence d'électricté dut écarter toute tentation de passe-temps coûteux. Pour l'eau, un camion citerne venait de la ville, une fois par semaine, afin de remplir un réservoir relié à une antique pompe à bras. Ce n'était pas grand chose, mais c'était quand même beaucoup. Je crois bien qu'ils furent heureux pendant quelques années. Et puis, parce que l'homme, ce Sisyphe poussant sans fin son rocher sur les flancs de la montagne tout en sachant qu' une fois arrivé au sommet, cet imbécile de rocher va rouler vers le bas et que tout sera à recommencer, alors qu'il lui suffirait de refuser de le pousser, ce cailloux, en faisant un bras d'honneur aux dieux, parce que l'homme, donc, est irrésistiblement attiré par le malheur, se complaisant dans la chute bien plus que dans l'ascension, on sait bien que les alpinistes ne gravissent les montagnes que pour pouvoir en redescendre, pour toutes ces raisons, Astrubal rencontra Cruela...

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24 février 2009

Jaunisse et grisaille

 

 

 

 

Bien entendu, les recherches d'Astrubal demeurèrent vaines. Santiago était une ville de plusieurs millions d'habitants et des gens y disparaissaient tous les jours. Pour ne pas alourdir le récit avec des détails sans intérêt, je me contenterai de dire qu'il réussit quand même, mais trop tard, à retrouver la trâce de Bernadette dans une boîte de nuit où elle exerça ses talents de chanteuse quelques temps, avant de retourner en France, retour qui fut confirmé par une tierce personne résidant à Paris. Après avoir passé quelques semaines dans une pension modeste, mais honnête, de Penalolen, un faubourg populaire de la capitale, Astrubal téléphona à madame mère pour la mettre au courant de sa condition de mari abandonné. Après l'inévitable, je t'avais prévenu, elle réussit à le dissuader de se lancer plus avant dans sa poursuite. En fin de compte, il avait les enfants, c'était l'essentiel, les femmes ça se remplaçait! D'ailleurs à ce propos, si la prochaine pouvait être blanche, même de Rennes ou de Tourcoing, à ce stade on ne pouvait écarter aucune possibilité et un brin, mais un brin seulement, d'éxotisme n'était pas totalement exclu, elle, sa mère, en éprouverait un soulagement incommensurable.

Astrubal sombra dans le désespoir. Il me confia, un jour, que ses femmes étaient son garde-fou et par voie de concéquence, sans garde, il devenait fou. Je doute qu'il ait erré nu dans les rues de Santiago en hurlant, Nénette, mais il s'enferma dans un mutisme total, au point que la senora Lupe, la propriétaire de cette pension modeste, mais honnête, on ne le répètera jamais assez, dut s'occuper des deux bambins voguant à la dérive entre des clients dont l'honnêteté aurait, elle, pu, éventuellement, être sujette à caution, l'extrême brièveté de leur séjour ne plaidant pas en faveur de leur moralité. Faisant preuve d'une solidarité digne d'éloge avec l'esprit qui l'habitait, le corps d'Astrubal en fit une jaunisse. Tandis qu'il était alité, le foie gonflé comme une outre pleine de pus, en proie à la fièvre et à la nausée, Astrubal eut tout loisir de songer à leur avenir, à lui et à ses enfants, si toutefois il survivait à cette hépatite. Ne se sentant pas le courage d'affronter, dans le regard des autres, de ceux qui se disaient ses amis, la honte d'avoir été abandonné par sa femme, tout retour en Polynésie était exclu. L'idée d'avoir à supporter les sarcasmes de sa mère rendait un retour en France tout aussi peu attractif. Si la maladie ne le tua point, elle laissa Astrubal dans un état de décripitude morale et physique tel, que la senora Lupe ne put s'empêcher de dire à son entourage que le jour de sa mise en bière, son père, que en paz descanse, arborait un aspect plus sain que don Astrubal, ce gringo si courtois, un peu pingre certes, il feignait toujours dormir quand elle lui apportait la petite facture hebdomadaire, la cuentita, tout était petit au Chili, et si elle le relançait, il se mettait à gémir comme le Christ sur la croix. Ay, pobrecito! Pour conjurer le mauvais sort, elle se signa une dizaine de fois en embrassant son pouce au terme de chaque  crucisignalisation . Le docteur Arrabal qui venait tous les jours apporter au malade un réconfort plus verbal que médical, disait, il faut laisser faire la nature, manger des carottes, boire du bouillon et beaucoup prier concluait-il, en guise d'ordonnance. Quand la maladie se fut retirée du grand corps d'Astrubal en laissant le foie du patient réduit à l'état de tartiflette, le docteur lui conseilla d'aller prendre les eaux dans le Sud. La région des lacs était sublime à cette époque de l'année (janvier, l'été austral). Arrabal qui connaissait mieux la nature humaine que le fonctionnement des divers organes la constituant, se hâta d'ajouter, la vie y est très bon marché, bien moins chère qu'à Santiago.

C'est ainsi que deux jours plus tard, Astrubal et ses enfants débarquèrent, après un voyage harassant de vingt-quatre heures effectué dans un bus loué par des agriculteurs en route pour une foire australe, dans lequel Astrubal et sa famille avaient réussi à embarquer moyennant une somme symbolique, au terme de tractations dont j'épargnerai les détails au lecteur, voyage durant lequel ils durent partager force cecinas y mariscos (cochonnailles et fruits de mer) avec ces rudes paysans des contreforts andins, ce qui mit à mal le système digestif à peine convalescent du mari trompé, c'est ainsi qu'ils débarquèrent, disais-je, un beau matin, sous des trombes d'eaux portées par les quarantièmes rugissants, dans un froid sibérien, en la cité de Puerto-Montt, du nom de l'un de ces innombrables héros de la guerre d'indépendance dont les statues, plus ou moins souillées par une foule d'oiseaux malveillants et gauchistes, parsèment les plazas de armas du pays. Qui n'a jamais vu Puerto-Montt, au petit matin, sous une de ces averses glacées que les météorologues chiliens qualifient de chubascos, ne peut apprécier dans toute son étendue le sens du mot sinistre. Mer grise, rues grises, immeubles gris, passants gris flottant furtivement dans toute cette grisaille aqueuse. Astrubal comprit en ce jour la signification de l'expression, aller prendre les eaux dans le Sud, employée par le docteur Arrabal pour l'enjoindre à se refaire une santé. Il comprit aussi que s'il ne voulait pas que son peu de foi en la vie et le peu de vie en son foie ne finissent par s'éteindre tout à fait dans un de ces taudis en tôle ondulée cernés par les eaux, bordant la carretera austral, il fallait quitter au plus vite cet endroit. Avec ses enfants grelottants accrochés à lui, il pénétra dans la première agence de voyage qui était sans doute aussi la dernière. Là, il demanda à l'employée, une jeune fille saucisonnée dans un uniforme trop étroit, reins cambrés et poitrine saillante, à la recherche d'un mari, de préférence petit, gras, visqueux, huileux, éjaculateur précoce, les enfants elle en voulait, mais pas avec le visqueux, avec un autre, un grand, un beau, un riche, un qui aurait un nom anglais ou allemand, mais comme pour l'instant il n'y avait que le petit visqueux, elle ferait avec, se contentant de lui prendre son fric à la fin du mois, lui laissant juste de quoi aller se soûler à coups de Pisco bon marché avec les copains pour gueuler comme eux, COLO-COLO, tout en regardant un match de foot minable, où en étais-je, ah oui, Astrubal demanda donc à l'employée de lui conseiller une destination ensoleillée au Chili, précisant, nous prendrons l'avion, nous sommes pressés. Tirant sur sa jupe pour la décoincer des fesses, elle sélectionna un catalogue qu'elle lui tendit, en prenant grand soin de lui offrir une vue plongeante sur son décolleté. Elle dut songer, celui-là ferait bien l'affaire, il n'a pas l'air bien vigoureux, mais il est grand et étranger, ça se voit tout de suite, il a un drôle d'accent et surtout, cette désinvolture. Un chilien travaille toute sa vie, en rêvant de pouvoir, un jour, entrer dans une agence comme celle-ci et dire voilà, je veux aller à Antofagasta ou a Vina del Mar. Il connaîtrait chaque détail du voyage, le prix du bus, parce que l'avion, hein, même pas en rêve, les hôtels à petits budgets, les plages gratuites, le taux d'humidité dans l'air, la température de l'eau, pensez, il aura eu toute une vie pour s'y préparer. Tandis que ce gringo, elle imita mentalement le castillan francisé et zozotant d'Astrubal...Un deftino con fol , po favo y con avion, eftamof de pifaf!...Ah, quelle classe! Elle eut envie d'arracher cet uniforme trop étroit pour s'offrir à ce grand dadais, elle saurait bien lui rendre le sourire. Tandis qu'Astrubal parcourait le dépliant, faisant la conversion des prix en francs Pacifique, après avoir converti les pesos en dollars, elle reporta son attention sur les enfants. Tout en disant...Ay, amorcitos...elle songea qu'ils étaient vraiment trop bronzés pour être honnêtes. Pourtant le gringo était bien blanc, como dios manda, tellement blanc qu'il en était presque vert, décidemment il n'avait pas l'air en bonne santé. Des enfants adoptés, peut-être? Mais non, même bronzés, ils ressemblaient au gringo. Une idée épouvantable traversa alors son esprit: si les petits étaient si tostados, c'est que la mère, dios mio, était...Elle s'accrocha frénétiquement au crucifix pendu à son cou, se signant mentalement. Elle n'avait jamais vu de noirs. Des indiens, ça oui, ils étaient partout, mais des noirs, jamais. Juste une fois, dans un film. Ça devait se passer dans la jungle. Le seul blanc marchait devant et derrière, une centaine de noirs entièrement nus portant des caisses sur la tête. Elle se demandait d'ailleurs ce qu'un blanc pouvait faire avec autant de caisses au milieu de la jungle. Cette fois encore elle ne put élucider cet intéressant mystère, le gringo semblait s'être décidé...La Serena, c'est bien?...La Serena, mais pensez-donc, c'est ce qu'il y a de mieux. Très exclusivo! C'est le balnéario favori des vedettes de cinéma, enfin du cinéma chilien, n'éxagérons rien...Suivirent de longue tractations sur les prix du vol et de l'hôtel, con o sin desayuno, les pensions, il en avait provisoirement sa claque. Il venait de perdre sa femme et avait manqué perdre la vie, il pouvait bien s'offrir un peu de bon temps, tout en restant raisonnable, cela va de soi. Un des rares avantages de Puerto-Montt, selon Astrubal, était qu'on pouvait s'en échapper aisément par la voie des airs. Le soir même, ils attérissaient tous trois à l'aéroport de La Serena, petite station balnéaire située à cinq cents kilomètres au nord de Santiago.


 

 

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05 février 2009

Les lemmings

 

Quand j'eus remis l'armoire à sa place, contre le mur, opération qui demanda un déploiement d'énergie considérable, accompagné de gémissements (les miens et ceux du machin), de craquements, de grincements, de raclements, je pris brutalement conscience que l'hôtel s'était rempli. Des claquements de portes, des bruits de chasses d'eau, des baignoires achevant de se vider dans un ultime râle de siphon engorgé de poils et de cheveux, des voix surgies des entrailles du manoir, mâles et femelles, enfantines même....oublié sur la plage, ça coûte cher, non mais regarde moi cette vue on dirait l'Afrique, tu me l'as déjà dit, sortir en ville, coup de soleil, marques blanches, quand est-ce qu'on mange, c'est nul ici, à la Grande Motte au moins, n'y a que des vieux, de mon temps, il y a trop de suisses, toujours les mêmes serviettes, la ferme, c'est Kevin qui m'a poussé, touche pas à mon portable, on capte mal ici, l'an prochain....A côté, au-dessus, en dessous, ils étaient partout, j'étais cerné. Que tant de personnes, sans doute douées d'un bon sens identique voire, certainement, supérieur au mien, aient pu choisir avec l'unanimité de lemmings, non pas de se suicider collectivement, on n'en n'était pas encore là, mais de venir s'amonceler toutes au même endroit, afin de pouvoir constater que finalement, non, ce n'était plus possible, qu'il fallait que ça cesse, que l'an prochain c'était promis on FERAIT le Machu Pichu ou le désert d'Atacama, on ne savait pas ce que c'était, mais avec des noms pareils ça ne pouvait être que bien, d'ailleurs les Boursinet étaient allés au Club à Saint Pourad dans les Caraibes et étaient revenus en-chan-tés. Malades, mais en-chan-tés.Tu penses, cinq cents euros, tout compris, c'était déjà un miracle qu'ils reviennent. Et ces photos qu'ils ont prises! Le moteur droit du Tupolev de la « Jésus-Maria airways » en flammes, tandis qu'ils amérissaient au large en faisant une hola. Les bungalows du Club, en fait El Club, aux toits arrachés par le dernier cyclone, c'était il y a dix ans, mais sous les tropiques, le temps on sait ce que c'est ou plutôt on ne sait pas, d'ailleurs c'est sympathique de dormir à la belle étoile surtout quand il pleut, c'est sûrement ça qu'ils voulaient dire en parlant d'eau courante, un peu noire l'eau, rapport à la raffinerie qu'on voit sur la photo suivante, enfin on la voit pas vraiment à cause de la fumée, mais on la devine, c'est l'essentiel. La plage avec les cocotiers, enfin les troncs de cocotier, toujours le cyclone. La mer. Ah, la mer si bleue. Chaude. On ne voit personne s'y baigner. Non, à cause du corail. Il est mort. Remplacé par des hérissons couverts de piquants empoisonnés. Des hérissons? Oui c'est comme ça qu'ils disent là-bas, erizos, parce qu'ils ne parlent pas le français, non, si, ben dis-donc faut vous plaindre, à qui, au tour opérateur, impossible, pourquoi, il s'est suicidé. Tu vois la grosse dame sur la photo, là. Oui, elle est toute rouge. Elle faisait partie du groupe. Ah? Elle est morte deux jours plus-tard. Oh, la pauvre! Infarctus? Non, le plancher des latrines a cèdé, elle s'est noyée dans la merde. Et là? C'est la prison, une erreur, ils ont pris Georges pour un agent de la DEA. Georges? Mais c'est ridicule, ton mari ne parle pas un mot d'anglais! Eux non plus. On a eu de la chance, ils nous ont gardé quinze jours. Et là? L'hôpital. Forcément, après la prison....Et tout ça pour cinq cents euros par personne? Oui, mais on a bien profité. Allez, c'est dit, l'an prochain, on fait la Birmanie avec Carnage sans Frontières!

Quelles conneries! J'ai beau essayer d'imaginer le pire de la part de mes contemporains, la réalité dépasse toujours mes espérances. D 'ailleurs je ne vaux pas mieux qu'eux. La preuve, je donnai un grand coup de pied à la porte récalcitrante. Un geste gratuit. Gratuit? Pas tant que ça. Je le payai cher, très cher. L'armoire fut parcourue d'une vibration lugubre, l'indignation sans doute, puis, en se déformant de manière inquiétante, elle libéra la porte qui s'ouvrit dans un grincement furieux de craie dérapant sur un tableau mouillé.

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31 janvier 2009

Sous les pavés, la plage.

 

Il devait être quatre ou cinq heures de l'après-midi. Apparemment, l'heure de pointe où se croisent les vieux qui rentrent de la plage et les jeunes qui, venant de se réveiller, s'y rendent en bandes bruyantes. A la première occasion, j'abandonnai la tia Julia dans un parking, me glissant subrepticement à la place qu'une dame venait d'abandonner au volant de sa voiture sans permis. Elle fit hurler le moteur miniature tandis qu'elle progressait par bonds successifs vers la sortie. La foule des piétons me fit penser à celle que je côtoyai au Sri Lanka, en d'autres temps. Le sourire en moins. C'est fou ce que les français en vacances sont sérieux. Ils font montre d'autant d'acharnement et de hargne à s'amuser qu'ils en mettent, le reste de l'année, à gagner l'argent indispensable pour « s'éclater », durant quelques jours, dans l'univers impitoyablement concentrationnaire de quelque station balnéaire, ne se distinguant en rien des gnous du Kenya qui entreprennent, chaque année, une migration massive de laquelle beaucoup, piétinés et noyés au passage des rivières, ne reviendront pas. Il m'aurait fallu une machette pour progresser dans ce flot ininterrompu de vacanciers à moitié nus, mais, comme je n'en avais pas, je m'armai de la courtoisie outrancière de celui qui se trouve en présence d'une peuplade primitive dont les réactions imprévisibles sont toujours à redouter...Pardon, excusez-moi, ouh là, il n'y pas de mal, une crème glacée étalée sur mon seul pantalon décent, réellement sans importance, un vrai plaisir même, par ses températures caniculaires, que je vous la rembourse, là faudrait pas éxagérer, si vous appreniez à votre gosse à regarder où il marche, ça n'arriverait pas, c'est du chocolat en plus, c'est répugnant, me casser la gueule, c'est ça, allez viens, mais viens donc pauvre connard, eh oui, bien ce que je pensais, dégonflé!...Enfin, cette histoire de courtoisie outrancière avec les peuplades primitives, ça se termine souvent par une salve de mitraille. Non, mais! C'est donc bousculé, piétiné, souillé, insulté, débraillé et échevelé que je me présentai à la réception d'un hôtel dont la situation, sur le front de mer et la façade, d'une bourgeoisie de bon ton, m'induisirent, quelques temps, dans l'erreur de croire en la possibilité d'une nuit réparatrice. Le concierge, une espèce d'Hitchcock engraissé à l'huître dont seul le sommet du crâne émergeait du comptoir, me dévisagea d'un air soupçonneux...Vous avez eu un accident?...Oui plusieurs.En attendant, il me faudrait une chambre pour la nuit... Il prit un air offensé...C'est cent cinquante euros! Pas l'armée du salut ici!...Sur le comptoir trônait une statuette absurde, représentant un chevalier en armure dont l'épée brandie pointait agressivement vers les narines du visiteur. J'eus brusquement envie de lui enfoncer cette horreur dans une partie de sa personne que seule ma bonne éducation m'interdit de mentionner. Je me contentai de lui tendre ma carte de crédit ce qui l'amena à esquisser une ébauche de sourire qui fit monter en moi une sourde nausée.Quand j'eus rempli les formalités habituelles, il fourragea quelques temps dans le tableau à clés situé derrière lui . Manifestement, les propriétaires de l'hôtel avaient choisi de ne pas monter dans le train du progès, ou alors, c'était un omnibus. Ceci dit, je préfère les bonnes vielles clés aux cartes que j'oublie toujours dans la chambre surtout quand ces cartes servent aussi à faire fonctionner l'interrupteur général. Ça fait toujours des histoires pas possibles. Enfin là, il s'agissait vraiment d'une bonne vieille clé pendouillant au bout d'une espèce de gros plomb de pêche argenté frappé d'un chiffre...Vous avez de la chance! Vous pensez! En pleine saison! La 43 est libre, c'est une de nos meilleures chambres!...Ben voyons, on ne me l'avait jamais faite, celle-là! Lorsque je voulus prendre un ascenseur aux allures de cage à torture moyenâgeuse, le concierge me hurla de sa voix grasseyante...L'ascenseur est en panne, prenez l'escalier...Comme si j'allais grimper au troisième étage en utilisant les aspérités du mur pour me hisser, péniblement, jusqu'à la fenêtre de ma chambre, tel un spiderman recouvert de crème glacée au chocolat. Tandis que je progressais dans les couloirs silencieux à cette heure, je me dis que l'hôtel machin chose avait du appartenir, en des temps reculés, à une charmante vieille dame, que tout le monde appelait tante Berthe, un peu folle et indigne, tant l'intérieur de ce manoir me semblait tarabiscoté et désuet.

 

 

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30 janvier 2009

Mama Wong

 

Arcachon, était bien une petite ville. Mais, elle était loin de ressembler à cet eldorado ostréicole que je m'étais imaginé. En dehors des huîtres, il y avait du monde. Beaucoup de monde. En voiture et à pied, du monde partout. C'est peut-être ce qui distingue le plus la France contemporaine de celle du siècle dernier, la foule. C'est vrai ça, il y a quarante ans, on voyageait en voiture, train, avion, on faisait ses courses dans des supermarchés, on téléphonait, on regardait la télé, on allait au cinéma, au restaurant, bref on faisait déjà tout ce qu 'on fait aujourd'hui (oui, je sais, internet...) mais on le faisait seul, ou à peu près. Les routes étaient désertes, les aéroports vides, on pouvait jouer à Ben-Hur avec les caddies dans les allées de la grande distribution, manger tranquillement au restaurant sans avoir à jouer des coudes avec ses voisins. Ah, justement à ce propos, je me souviens que récemment, déjeunant ou plutôt tentant de déjeuner dans un restaurant chinois sis en la ville maudite (pas Arcachon, l'Autre), je me vis attribuer une table pour moi tout seul. Oh, pas bien grande la table, mais une vraie table quand même, pas une tablette. Le restaurant était bondé bien évidemment. Alors que je venais de passer ma commande, la patronne, une chinoise d'un certain âge, s'avança accompagnée d'un jeune couple....Çà pas déranzer à toi, si eux manzer à même table... Je jetai un oeil sur le couple ou plutôt je surpris leur regard. Des trentenaires. Je n'aime pas les trentenaires. Ils sont encore pires que les vrais jeunes, avec leur air de ne pas vouloir grandir. Je compris en une fraction de seconde qu'ils n'avaient pas plus envie de manger avec moi que moi avec eux. Je me levai donc...Oui, ça me dérange et eux aussi. Mais comme visiblement on ne semble rien avoir compris, ici, à la valeur symbolique du partage du pain et pourquoi on choisit de le partager avec les uns plutôt qu'avec les autres, je laisse la place à ces jeunes gens.......D'un mouvement sec de la tête, je pris congé du couple et m'apprêtai à quitter les lieux quand la patronne me rattrapa...Attendre! Toi pas parti! Moi ouvrir salle pour toi tout seul....Elle trottina vers le fond du restaurant, m'entraînant dans sa progression en me tenant par le bras comme un mauvais élève qu 'on enmène voir le proviseur. Elle ouvrit une lourde porte matelassée, me poussa dans un pièce plongée dans la plus totale des obscurités, puis, refermant la porte derrière elle, gomma instantanément les bruits désagréables du restaurant surpeuplé. Jurant en cantonnais, elle tâtonna quelques instants avant de trouver l'interrupteur. La lumière tamisée, outre les chinoiseries de rigueur (les VRAIS restaurants chinois sont aussi dépouillés qu'un contribuable après un redressement fiscal), laissait voir une vingtaine de tables mises avec élégance...Salle seulement pour fêtes, mariazes, entrement, tout ça... Elle me poussa vers l'une des tables...Toi content? Toi tout seul!...J'avoue que j'étais ravi et mon contentement atteignit l'extase lorsque les hauts parleurs dissimulés dans la gueule de dragons à l'oeil torve se mirent à déverser une mélopée sirupeuse interprétée par une voix aux aigus surdimentionnés. Je sais, j'ai des goûts étranges, mais j'adore ça. Avant de quitter la pièce, la patronne se tourna vers moi...Toi mauvais cratère, mais mama Wong quand même donner à manger à méchant homme...Le méchant homme que je suis fit un excellent repas. Mais revenons à Arcachon, où, en ce mois de juillet ensoleillé, la France entière semblait s'être donnée rendez-vous.

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27 janvier 2009

La tia Julia

 

 

 

 

 

Arcachon....Arcachon....Arcachon...Je ne sais pourquoi, mais, depuis quelques temps, ce nom de ville m'obsède, qui me fait penser à une armée de gremlins édentés se ruant à l'assaut d'une place forte peuplée de saucisses de Frankfurt....Un blog que j'ai lu certainement. Je ne connais pas cette ville et pourtant j'y ai passé une nuit, il y a quelques années. C'était en plein mois de juillet. Je revenais du Chili où j'habitais à l'époque et, après quatorze heures d'un vol sans escale, j'avais débarqué en début d'après midi à l'aéroport de Madrid-Bajaras dans l'état second de la victime d'une prise d'otages restée ligotée pendant six mois dans un local sans fenêtre, battue quotidiennement par ses geôliers, qui , brusquement libérée, se retrouve dans la rue sans trop savoir ce qui lui arrive. Décidé à ne pas hâter outre mesure mon retour vers cette ville honnie de l'Est de la France où je m'étais engagé, comme chaque année, à passer deux mois avec ma mère, j'avais décidé de faire les mille cinq cents derniers kilomètres en voiture. Je me dirigeai en chancelant vers le comptoir de l'agence dans laquelle j'avais réservé un véhicule depuis ma lointaine retraite patagone. J'avais porté mon choix sur une Golf, on me donna donc une Seat je ne sais plus combien en me précisant que c'était, mas o menos, mais plutot menos que mas, la même chose...Muy compacto...me précisa l'employé en me tendant les clés...Compactissimo...crut bon de renchérir sa collègue qui était en train de refiler un coche muy spacioso a une famille de belges flamingants.Ça pour être du compact, c'était du compact. Du concentré de voiture, en fait. Courte, étroite, mais haute, étonnement haute. Elle avait du passer dans un broyeur ou quelque chose de ce genre. Au moins, je n'eus aucun mal à la répérer dans le parking babélien, coincée entre deux berlines à la calandre agressive. Tout cela était grotesque, mais j'étais trop épuisé pour refaire les dix kilomètres de couloirs qui me séparaient de l'agence. Je la surnommai mentalement tia (tante) Julia, je ne sais pas pourquoi, c'était tout ce que j'avais en stock et j'était vraiment très fatigué. Ce jour là, j'abattis avec difficulté une cinquantaine de kilomètres, avant de m'effondrer dans le premier motel que je trouvai le long de l'autopista. Je ne me réveillai que le lendemain, en fin d'après-midi, ce qui me sembla être une bonne raison pour remettre hasta manana la suite de mon voyage, après tout, l'hôtel était confortable et les chaînes de télévison innombrables. J'ai toujours été heureusement surpris , en Espagne, par les hôtels de classe moyenne, qui cachent si bien, derrière des façades insipides, un luxe insoupçonné. Tandis que le serveur prenait ma commande pour mon almuerzo tardif, avec cette morgue ibérique qui donne à celui qui demande courtoisement son assiette de calamares a la plancha l'impression de devoir aller les pêcher lui-même, le serveur donc, sans doute en mal de conversation dans le restaurant désert à cette heure où une climatisation poussée à ses extrêmes maintenait une température sibérienne, le serveur, dis-je, me demanda si j'étais là pour affaires, en précisant, por si a caso, qu'il m'avait vu arriver la veille et qu'ici, en général, les gens ne faisaient que passer, una noche y ya basta. Non, non, j'étais juste un vacancier de plus profitant de la vue grandiose. Il eut un haut le corps...Uy, pero hombre, ne se ve nada aqui...D'un geste désabusé de la main, il me désigna, derrière la baie vitrée, le paysage désolant qu'offraient l'autopista d'un côté et la vaste zone industrielle écrasée par la chaleur, de l'autre. Je compris alors que si je ne voulais pas finir à la cuisine, coincé entre le concierge et la camarera, victime de cette familiarité bon enfant réservée aux habitués, il me faudrait, sans faute, reprendre la route le lendemain. C'est ce que je fis, aux aurores, avec impasse sur le desayuno incluido. Bien reposé, je roulai toute la journée sur les magnifiques routes espagnoles, désertes dans cette partie du pays en cette saison. La désertification prit fin au passage de la frontière française. Je réussis toutefois à traverser les Landes, avant de ressentir les premiers effets de la fatigue. Deux options s'offraient à moi: passer la nuit à Bordeaux ou à Arcachon. Bordeaux me faisait l'effet d'une grande ville hostile. Je nous voyais errer, toute la nuit, la tia Julia et moi, pris dans un entrelacs de ruelles portant toutes des noms de grands crus, éconduits par des concierges aux visages couperosés d'hôtels pris d'assaut par des touristes bavarois avinés. Tandis qu'Arcachon avait un côté rassurant de petite ville faussement rustique, peuplée uniquement d'une austère bourgeoisie ayant fait son beurre dans l'huître. Comme on peut le constater, je ne suis pas homme à avoir des idées préconçues. Dès que cela fut possible, je rangeai la tia Julia dans la file surmontée d'un impressionnant panneau annonçant ARCACHON.

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16 janvier 2009

God bless America

 

 

L'actualité, chiche en bonnes nouvelles, non parce que ces nouvelles sont rares, mais parce qu'elles n'intéressent personne (un criminel ne jouit-il pas d'une attention médiatique bien supérieure au porteur d'un projet positif et innovant?), l'actualité récente, donc, me redonne des raisons d'espérer en infligeant un camouflet, retentissant, aux tenants du "tout jeune", ces infâmes suppôts du jeunisme, que Dieu les maudisse, j'irai pisser sur leurs tombes!

En fait il y a deux bonnes nouvelles. D'abord cent-cinquante-cinq vies sauvées dans un crash aérien survenu au pire moment, celui du décollage, se concluant par un amérissage parfait, et ils sont rares, très rares, dans l'Hudson River aux eaux gelées. Ca, tout le monde le comprendra, c'est une très bonne nouvelle.

Ensuite, divine surprise, qui pilotait l'appareil, hein? Allez, un petit effort. Dites-le moi. Un jeune et vaillant pilote au faciès « bradpittien »? Que nenni! Un vieux de la vieille de cinquante-sept ans, même pas un de ces faux vieux rafistolé par la chirurgie esthétique, au cuir chevelu bourré d'implants. Non! Un vrai vieux, à gueule de vieux et à la crinière blanchie sous le harnois. J'espère que l'image de ce héros (parce que c'en est un, un vrai, pas une de ces larves médiatisées par la télé-réalité) fera le tour du monde et j'espère, mais non, je ne nourris aucun espoir à ce sujet, que cela fera réfléchir ceux qui, dans notre pays, virent à grands coups de préretraites minables tout ce qui a plus de cinquante ans ,condamnant ces nouveaux parias, les vieux-pas-vraiment-encore-vieux-qui-pourraient- encore-servir-mais-dont-personne-ne-veut-plus-entendre-parler, à une mort sociale doublée d'une longue agonie économique.

God bless America and you, captain Chesley Sulenberger!

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12 janvier 2009

Vol de nuit

 

 

Les premières secousses se firent sentir cinq minutes après le décollage. A peine un tressaillement au début comme celui que l'on peut ressentir en passant à vive allure sur un tronçon de route en mauvais état. Le calme ensuite. Juste le bruit de l'air sur la carlingue. Je sentis le Krakoukass se raidir à mes côtés, ou du moins eus-je l'impression que la raideur qui l'habitait depuis que nous étions monté dans cet avion s'était encore accrue, au point d'atteindre une tension des tissus qu'aucun organisme ne pouvait bien longtemps supporter....C'est normal ces vibrations, S***?....Puis plissant son nez...Vous ne trouvez pas que ça sent le brulé?...Adoptant le ton patelin de celui qui sait, je ne me voulus pas même rassurant, tant j'étais persuadé que ce vol, comme tous ceux que j'avais effectués auparavant, allait se dérouler comme un tapis rouge sous les pieds de quelque président africain, c'est à dire sans anicroches. Quarante minutes de vol, il n'y avait pas de quoi tourner un film catastrophe! Pas même une bonne soeur à guitare parmi les passagers...Quelques turbulences, mon colonel, quant à l'odeur, brulé n'est pas exactement le terme qui me vient à l'esprit. Plutôt une odeur potagère...Il tenta de se retourner vers moi, mais une autre secousse le figea à nouveau dans sa position de grand brulé. Quand le calme fut revenu, il articula péniblement...Vous croyez qu'on va nous servir du potage? Je crois que je ne pourrais rien avaler...Ma voisine me devança. Sortant de la poche de sa jupe un oignon de la taille d'une pomme Golden dans lequel une mâchoire de bonne facture avait déjà pratiqué une large échancrure, elle le brandit sous mon nez....Ce que le petit soldat veut dire, c'est que ça pue l'oignon. Désolé, mais ça me calme de croquer dans un oignon quand j'ai mes nerfs et en avion j'ai toujours mes nerfs et puis l'oignon ça me dégage...D'un geste de la main, elle mima le cheminement emprunté par une bouchée d'oignon de dégagement, un peu comme une hôtesse indiquant le cheminement à suivre vers les issues de secours, si ce n'est que le mouvement de ma voisine, ébauché aux abords de la tête, s'attarda un moment aux environs du ventre et se termina dans les soubassements de son siège. Le colonel murmura...Répugnant...mais on sait ce qu'était un murmure de Krakoukass. La dame à l'oignon haussa les épaules et reprit une bouchée de son viatique qu'elle mastiqua avec délice. Une insidieuse nausée commença à me gagner. Je tentai de me plonger dans une revue, mais l'odeur devenait insoutenable. La bougresse semblait se dégager par tous les orifices. L'instant suivant, il me sembla flotter dans mon fauteuil, uniquement retenu par ma ceinture, tandis que l'avion plongeait dans le vide, avant que de me retrouver écrasé sur mon siège pendant que nous remontions pour redescendre tout aussitôt, un peu comme dans un grand huit dont les wagonnets auraient été propulsés à près de mille kilomètres à l'heure. Le colonel émit un hurlement guttural venu du tréfond de son être qui me fit penser à la corne de brume d'un navire en détresse. Ma voisine eut un râle aussi rocailleux que le bruit d'un torrent en crue tandis qu'un renvoi pestilentiel dont il me sembla deviner les contours fluorescents, insinua sa puanteur jusque dans les moindres recoins de notre maigre espace vital. Je serais mort de dégoût si je n'avais été occupé à me défaire de l'étreinte mortelle du Krakoukass qui, aggripé à mon cou, croassait des propos inintelligibles, ses yeux dansant une gigue infernale au gré des mouvements désordonnés du Mercure. L'effet de la manifeste terreur inspirée au colonel et à la mangeuse d'oignon par ces turbulences, certes hors du commun, fut désastreux pour le moral des autres passagers. La reste de décence qui empêchait ces derniers de se lancer dans des manifestations d'hystérie collective, s'effondra comme les murailles de Jéricho au son des trompettes. Des clameurs désespérées s'élevèrent, faisant écho à celles de mes voisins. Une vibration plus forte que les autres fit s'ouvrir une partie des compartiments à bagages qui vomirent leur contenu sur leurs proriétaires. La voix du commandant, difficilement audible dans cette atmosphère de fin du monde, ramena le calme, un court, très court instant...Zone de fortes turbulences. PNC à vos postes, ceintures attachées...Les hôtesses, renonçant à mettre un semblant d'ordre dans ce chaos et à feindre un calme qu'elles étaient, sans doute, loin d'éprouver, s'égaillèrent dans le couloir, progressant par bonds successifs comme des soldats pris sous le feu de l'ennemi, profitant de la moindre accalmie pour gagner quelques mètres en direction de leurs strapontins qu'elles atteignirent, le cheveu en bataille et , pour certaines, passablement « épèclées » comme auraient dit les vaudois. Une série d'éclairs dantesques nimbant la nuit noire d'une lueur bleuâtre, vint accroître cette sensation d'apocalypse, tandis que, par les hublots, nous pouvions voir les ailes se plier vers le bas puis vers le haut, au gré des chaos aériens. Puis les secousses devinrent si violentes et si rapprochées les unes des autres qu'il fut même pénible de penser. La panique connut alors son paroxysme. Cris, pleurs, supplications, prières, jurons particulièrement orduriers s'entrechoquaient à l'intérieur de la carlingue tout en s'amplifiant à chaque rebond du Mercure. Je vis une femme arracher ses bijoux et les jeter dans le couloir. Un homme tendit une liasse de billets à je ne sais quelle divinité païenne avant de les déchirer en petits morceaux pour les faire pleuvoir sur ses voisins. D'autres se contentaient de se vomir dessus avec sur le visage, cette expression d'étonnement outré commune aux morts et aux femmes trompées. Ma voisine pleurait et le Krakoukass dont la main gauche, délaissant mon cou, s'était attachée à mon genou comme une bernacle à son rocher, semblait un pantin désarticulé agité de soubresauts anarchiques. Moi, je ne sais plus trop. Il me souvient juste avoir pensé qu'il serait terrible de mourir environné de cette pestilentielle odeur d'oignon. Puis, brusquement, ce fut le calme. Quelques étoiles se laissèrent entrevoir. Un silence profond se fit à l'intérieur de la carlingue qui ne fut plus troublé jusqu'à notre arrivée à Lyon que par quelques pleurs d'enfants. La dernière chose que je vis en quittant l'avion, ce fut la semeuse de bijoux, à quatre pattes, occupée à récupérer ses possessions entre les sièges.

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29 décembre 2008

Le naufragé

 

 

Bousculant les gens sur son passage, accrochant son chariot aux chariots d'autres passagers tout en s'excusant bruyamment, le Krakoukass s'approchait inéxorablement. Quand il ne fut plus qu'à quelques pas, il ouvrit les bras en croassant...mon sauveur... ce qui l'obligea à lâcher son chariot. Ce dernier alla s'encastrer dans les fesses d'une dame d'un certain âge occupée à ramasser le bambi en peluche qu'un enfant de deux ou trois ans, son petit-fils sans doute, avait laissé tomber. La dame piqua du nez en jurant effroyablement tandis que le charmant bambin éclatait de rire. Heureux d'échapper, provisoirement, à ce que je présentais être de nouveaux problèmes d'ordre krakoukassien, je me précipitai pour aider la dame à se relever. Qui a déjà tenté de relever une personne d'un certain âge, acâriatre de surcroît, comprendra mon désarroi.Petite et ronde, elle ne présentait aucune prise visible tout en étant très lourde. Un véritable concentré de matière. Mes mains dérapaient sur sa robe en tissu synthétique et quand j'essayai de la soulever en la saisissant sous les bras, de véritables jambons, elle se mit à hurler...Arrête, tu me fais mal, grand couillon....Dit avec l'accent, cela avait presque l'air affectueux. Finalement, en roulant sur le côté elle put se mettre à quatre pattes puis, en s'aidant du chariot, elle réussit à se remettre debout en poussant des rugissements effroyables à chaque phase de cette délicate opération. Les passagers, faussement indifférents, nous contournaient prudemment, comme ils l'avaient déjà fait pour le Krakoukass, quelques instants auparavant. Ce dernier, d'ailleurs, s'était tenu à l'écart, manifestant sa solidarité en me dispensant des conseils aussi inutiles qu'absurdes...Oui, comme ça. Non! Attention, elle va vous tomber dessus. Prenez-là par les jambes, j'ai déjà vu des chasseurs faire de la sorte avec un gros sanglier...Quand, échevelée et essoufflée, la pauvre dame eut enfin recouvré la position verticale, je compris qu'il était inutile d'attendre du Krakoukass des excuses. Il était replongé dans la lecture du document que j'avais, dans un premier temps, pris pour un programme de cirque. Je m'excusai donc à sa place, tandis que le gamin, qui, entre-temps, avait grimpé sur la cantine du colonel, essayait d'attraper ma fourragère en poussant des couinements aigus. Après avoir largué une dernière bordée d'injures où il était question de déclarer la guerre à un pays, n'importe lequel, pourvu que je me retrouve les tripes à l'air, la dame s'empara du marmot juste comme il allait m'étrangler avec ma fourragère et disparut dans la foule. Ce fut ensuite au tour du Krakoukass de passer à l'attaque...Il va falloir que vous m'aidiez, S***, je ne comprends rien à cette affaire!...Quelle affaire mon colonel?...Exaspéré, il fit un ample mouvement du bras, embrassant la totalité du hall de départ...Tout ce bordel! Comment je fais pour monter dans un avion avec ça?...Il m'agita sous le nez une feuille dactylographiée passablement usagée. Je m'en saisis et pendant que j'en déchiffrais le contenu, il crut bon de préciser...C'est la première fois que je prends un avion civil...Je lus et mes yeux n'en crurent pas leurs oreilles! Il s'agissait d'un itinéraire délivré par une agence de voyage de Draguignan. Eh oui, tout concordait. Numéros de vols, heures de départ. J'allais devoir me coltiner le colonel jusqu'à Mulhouse...Passablement secoué, je réussis toutefois à articuler d'une voix blanche, ou noire, je ne sais plus...Vous habitez en Alsace mon colonel?...Il secoua vigoureusement la tête...Non, je vais rendre visite à mon fils, à Fribourg. Il est militaire là-bas. Vous voulez voir sa photo?...Avant que j'ai pu l'en empêcher, de la poche arrière de son pantalon à carreaux, il produisit un portefeuille énorme, amarré à une chaîne aux dimensions respectables dont l'extrémité semblait se perdre dans les tréfonds du pantalon, capelée, sans doute, à son caleçon réglementaire dont je l'avais entendu vanter les mérites lors d'un repas. Je dus dire, ouh là, car il me fit signe de me baisser et il me murmura à l'oreille, manquant me crever les tympans...Avec les civils, on ne sait jamais...Je jetai un coup d'oeil distrait à la photo, m'attendant à voir un Krakoukass miniature prenant la pose en grand uniforme, mais je ne vis qu'un gamin d'une dizaine d'années, s'activant sur une plage au milieu de ses seaux et pelles en plastique, tandis que le colonel, notablement plus jeune, équipé d'un maillot de bain géant remonté jusqu'à la poitrine, le regardait d'un oeil humide. Un peu décontenancé, je rendis son cliché au colonel en lui servant une platitude dans le genre...Il a du grandir un peu quand même... Ce dernier hésita un instant, puis, tel un naufragé quittant l'illusoire abri de son radeau pour gagner, à la nage, une côte que l'on devine encore lointaine, il se jeta à l'eau...Je suis séparé de ma femme. Je n'ai plus vu mon fils depuis dix ans. Des nouvelles de temps en temps. Noël. Son anniversaire. Et puis il est allé faire son service en Allemagne dernièrement. Deuxième classe. Je ne sais pas ce qu'il a fabriqué là-bas. Il est au trou. Rien de grave, je suppose. Une connerie....Il reprit son souffle, un bref instant, la côte était encore loin puis, il continua...Ce n'est pas lui, qui m'a demandé de venir. C'est sa mère. Lui ne veut pas me voir. Absolument pas. Il n'a même pas voulu me parler au téléphone. Anti-militariste, Che Guevara, poing levé et tout ça. Mais c'est mon fils, vous comprenez?...D'un geste théâtral, il désigna son étrange accoutrement et au cas où je ne l'aurais pas remarqué, il précisa...Je me suis même mis en civil...Je suppose qu'il attendait de ma part une parole d'encouragement, un peu de compassion, mais je ne savais vraiment pas quoi lui répondre. Ce qui est certain, c'est que je n'eus brusquement plus du tout envie de me moquer de cette pauvre chose échouée dans un monde hostile dont les règles lui échappaient complètement. Je me contentai de lui montrer les comptoirs d'enregistrement...Pour revoir votre fils, mon colonel, il faut d'abord monter dans un avion. Allons nous faire enregistrer...Il eut un haut le corps...Comment ça, enregistrer?...Suivez-moi, mon colonel, je vais vous montrer...


 

 

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25 décembre 2008

Drôle de cirque

 

 

Je ne me souviens plus de l'heure exacte, mais il devait déjà être tard car il faisait nuit. Je me dirigeai vers le bureau d'Air Inter afin d'y retirer mon billet.De Nice je devais d'abord prendre un vol pour Lyon et de là, un avion de moindre capacité pour Bâle-Mulhouse. Évidemment, ma destination se trouvait être la ville mentionnée en second rang, pour laquelle on avait aménagé une modeste enclave dans cet aéroport démesuré sur lequel règnait une pax toute helvetica. Je ne fus pas surpris que cette misérable destination fût à ce point oubliée qu'on ne songeât point à relier directement la chaleur du midi à la froideur de cette ville sans âme. Il fallait aménager, en cours de route, une sorte de pallier de compression, afin que le choc ne fut point trop rude pour les imprudents voyageurs qui s'aventuraient dans cette steppe lugubre, ce glacis stérile planté d'usines aux cheminées fumantes situé aux confins de l'empire.

Mon billet en poche, je me dirigeai vers les comptoirs d'enregistrement. Là, au milieu de la foule insouciante et bronzée, s'agitait un personnage étrange. Revêtu d'une veste rouge bordeaux, il portait des pantalons gris souris à carreaux noirs. Enfoncée jusqu'aux yeux, une étrange casquette verdâtre à rabats dont les oreillettes avaient été attachées ensemble en son sommet, conférait à son propriétaire un faux air de Dingo. Il poussait un chariot à bagages sur lequel se trouvait une cantine de fer aux dimensions respectables. Son propriétaire y avait jeté, la recouvrant partiellement, un manteau pelucheux d'une couleur indéfinissable, oscillant entre le brun sâle et le jaune pas très propre, qui n'aurait pas détonné dans les stocks vestimentaires du secours catholique. Je crus d'abord qu'il s'agissait d'un homme-sandwich, car il semblait racoler les passants en leur distribuant une brochure. Sans doute le programme d'un cirque, pensai-je, au vu de l'extravagant accoutrement du bougre. Pinder, Bouglione ou Knie? J'adorais le cirque, aussi m'approchai-je de lui. Il ne semblait pas avoir beaucoup de succès, le pauvre type. Les chalands hâtaient le pas à son approche, se retournant vers lui à plusieurs reprises une fois l'obstacle franchi, pour bien se convaincre qu'il ne les suivrait pas, à moins que ce ne fût pour se gausser du malheureux. Certains arboraient ce sourire mauvais, réservé, en général, aux déchéances spectaculaires. Après tout, ce n'était peut-être qu'un clochard faisant la manche. Et puis j'entendis sa voix. Aucun doute possible. C'était lui. Encore et toujours lui. Le colonel Krakoukass. Lui aussi m'avait-vu. Faisant faire un cent quatre vingt à son chariot, il fendit la presse pour venir à ma rencontre avec, sur son visage, l'expression soulagée du naufragé qui vient d'apercevoir, au loin, la silhouette d'un bâteau de sauvetage. Comment aurait-il pu ne pas me voir, d'ailleurs? A la demande de mon père, j'étais en grand uniforme et aussi visible au milieu de tous ces civils que le phare des baleines sur l'île de Ré. L'antimilitarisme était à son comble, à l'époque. Certains bars et restaurants de la région étaient expressément « interdits aux animaux et aux militaires ». Illégal sans doute, mais le pouvoir de l'époque prêtait une oreille complaisante à cette gauche, pas encore caviar, mais déjà plus tout à fait cassoulet. D'ailleurs, le président, pour faire oublier sa particule, ne s'invitait-il pas « à la fortune du pot » (mouarf!) pour dîner chez les gens du petit peuple, quand il ne faisait pas valser ribauds et ribaudes au son de l'accordéon dans quelque guinguette préalablement réquisitionnée? Dans une gare, il eût été moins risqué de m'aventurer entièrement nu qu'en uniforme d'officier. Mais dans un aéroport, je ne pensais pas courir un bien grand risque. Jusqu'ici, on ne m'avait pas encore jeté à terre pour me rouer de coups.

Un an plus tôt, a l'issue des trois jours, passés à Macon, j'avais obtenu la note maximale aux tests de sélection, peu éxigeants, il est vrai. Quand j'eus signé le document où j'acceptais de faire six mois de service supplémentaires, en échange d'une formation dans une école d'officiers, nous dûmes être évacués de la salle, moi et quelques autres, sous la protection de la troupe rodée, selon toute évidence, à cet exercice, tandis que pleuvaient sur nous, horions, lazzis et quolibets de la part de ceux qui , quelques instants auparavant, nous traitaient encore en camarades. Le plus acharné était un gros blond au faciès rougeaud de garçon boucher qui tenta de m'envoyer son poing dans la figure, mais ne parvint qu'à toucher un malheureux soldat qui fit rempart de son corps pour me protéger. Nous fûmes libérés quelques heures avant nos charmants compagnons, afin d'éviter, nous dit un adjudant martiniquais, « qu'on vous retrouve le crâne rasé, errant à poil dans les rues de la ville, avec ,collabo, tracé au feutre indélébile sur vos petits culs blancs ».

 

 

 

 

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23 décembre 2008

Quand le téléphone frappe

 

Septembre 1977. Notre mission à Canjuers s'achevait. Pour mon ultime week-end dans le midi, j'avais espéré mettre à profit la transhumance touristique vers les centres urbains pour parfaire mes connaissances du littoral varois, mais un coup de téléphone en décida autrement. Deux ou trois jours auparavant, alors qu'en fin de journée je passais devant le conteneur-bureau du capitaine Arbre Généalogique, une voix me hêla depuis l'intérieur. J'entrai et saluai. Le capitaine avait l'air contrarié. Non, pas contrarié. Embarrassé...Fermez la porte et asseyez-vous...Il feignit remettre de l'ordre sur son bureau rangé au carré...Dites-moi, S***; vous vous entendez bien avec vos parents?...J'avoue que je préférais le capitaine quand il inventait des histoires absurdes à mon sujet...Oui, mon capitaine, pas de problèmes de ce côté, pourquoi?...Le capitaine secoua la tête d'un air désolé, ce qui dut provoquer une friction douloureuse entre deux vertèbres au niveau de la nuque car une expression d'intense souffrance se peignit brièvement sur son visage...C'est étrange, parce que je viens d'avoir au téléphone le général Machin Chose et ce n'était pas pour parler de la pluie et du beau temps qu'il m'appelait, mais bel et bien pour évoquer votre cas, monsieur l'aspirant. En passant vous auriez pu me dire, entre quatre yeux, que le général était un ami de votre famille...Je sentis les cheveux (enfin ce qu'il en restait) se dresser sur ma tête....Un ami? C'est beaucoup dire. Il vient parfois à la maison, c'est à peine si je l'ai remarqué, mais je ne vois toujours pas...Le capitaine émit un sifflement désagréable...A peine remarqué? Voyez-vous ça! Moi, je ne l'ai vu qu'en photo, alors, s'il était venu dîner à la maison je m'en serais rendu compte. Mais n'essayez pas de noyer le poisson. Quand avez-vous vu vos parents pour la dernière fois?...Il me fit penser à l'inspecteur Colombo.Je fis mine de réfléchir, mais je ne connaissais que trop bien la réponse. J'essayai toutefois de gagner du temps...Il y a quelques mois, mon capitaine... Il frappa du poing sur la table, regrettant instantanément ce déploiement inhabituel d'énergie tout en étouffant un gémissement douloureux...Je vais vous le dire, moi...Il brandit devant moi mon dossier militaire...Le jour de votre incorporation, le premier décembre 1976! Presque un an! En passant, vous avez cumulé dix mille kilomètres gratuits inutilisés sur le réseau SNCF. Vous êtes un cas. En général je suis obligé de me battre pour freiner les hommes dans leurs demandes de permissions et vous, vous n'avez même pas encore écorné votre capital de seize jours de PLD (permission de longue durée). Vous auriez pu écrire ou téléphoner. Mais non! Silence radio. Même le général a eu du mal à retrouver votre trace. Je n'ai jamais vu une chose pareille, c'est une honte! Votre père vous croit encore deuxième classe à Offenburg et votre mère vous imagine croupissant dans une geôle soviétique au fin fond de la Sibérie. Pourquoi la Sibérie, d'ailleurs?...Je hasardai...Mon père a toujours eu tendance à me sous-estimer et ma mère à dramatiser...Puis, m'efforçant d'infléchir le cours des pensées du capitaine qui, inéluctablement, le mènerait à ne plus voir en moi qu'un fils indigne, j'ajoutai ...Mais il s'agissait d'un accord passé entre mes parents et moi. Je voulais vivre quelque temps en immersion totale dans un autre milieu. Sans contacts avec l'extérieur. Juste pour voir. Enfin le truc classique du fils à papa qui en a un peu assez de n'être que cela. Je savais que si quelque chose de grave se produisait, mes parents trouveraient toujours le moyen de me contacter. Apparemment ce n'est pas le cas. Vous me l'auriez dit. Sinon, je n'ai pas vu le temps passer. Voilà tout....Le capitaine leva les yeux au ciel...Oui, bon, je veux bien. Vous êtes majeur, c'est votre problème, mais cela devient le mien quand un général me recommande d'y mettre bon ordre et croyez-moi si vous le pouvez, il a d'autres soucis que de s'occuper de vos états d'âme...Il me désigna le téléphone en bakélite noir trônant au milieu de son bureau...Vous allez composer le numéro de vos parents et vous allez leur PARLER comme une personne normale. Vous voyez ce que je veux dire: bonjour, comment ça va? Moi ça va bien. Ou mal. Enfin ce qui vous passera par la tête. MAINTENANT. C'est un ordre...

Il en avait des bonnes le capitaine! Comme si nous étions des gens normaux, dans cette famille.

Pour m'encourager à passer à l'action, le capitaine s'extirpa de son fauteuil...Je vous laisse seul. Je vous retrouve au mess...

J'ai toujours eu les téléphones en horreur et ce jour là un peu plus que les autres. L'expression, donner un coup de téléphone ne résume que trop bien ce viol vocal perpétré au sein de l'intimité du foyer par une tierce personne absente, viol, dont les prémices sont une sonnerie aux accents wagnériens à moins qu'il ne s'agisse, dans la version réactualisée qu'est le téléphone portable, de vibrations aussi impatientes qu'inopportunes, émises dans l'obscurité d'une poche pour les hommes ou dans le désordre d'un sac à main pour les dames.

Ce fut mon père qui décrocha...Allo père, c'est Esteban...Je crus prudent d'ajouter...Votre fils... La conversation se déroula normalement pendant quelques minutes... Aspirant? Mais c'est très bien! Les chars? Parfait! Le midi? Quelle chance! Du beau temps j'espère? Ici, il tombe des cordes.Tout le monde se porte à merveille. Oui, j'ai du rompre l'Omerta. Ta mère, tu me comprends...

A cet instant il y eut un bruit de lutte. La voix de ma mère....Passez-moi ce téléphone, Jean-Charles!...Ne faites pas l'enfant, Anne-Sophie! Il est dans les chars! Il n'a rien à craindre sur la Riviera. ...

Ma mère réussit à prendre le contrôle de la situation. Tout se compliqua brusquement

....Mon pauvre chéri! Ils t'ont battu, j'en suis certaine! Une mère sent ces choses! Toi si délicat, si sensible, qui n'arrivais pas à dormir quand il y avait ne serait-ce qu'un pli dans les draps. Et j'ai lu "l'archipel du Goulasch" de Soyouzmachin (Ma mère avait des problèmes avec les noms. Dix ans plus tôt, elle avait déjà tenté d'expédier au général de Gaulle cette fois, tant qu'à faire, une supplique concernant un des mes frêres ainés, soldat lui aussi, en adressant sa missive à Colombier-les-deux- Eglises. Mon père avait pu intercepter la lettre à temps ). Ces russes! Quelle horreur! Comment ça, pas en guerre? J'espère bien! Il ne manquerait plus que ça. Mais on ne sait jamais.Et la nourriture? Immonde, n'est-ce pas? Quoi, excellente? Tu ne veux pas que je m'inquiète! Je suis certaine qu'ils vous laissent mourir de faim. Et ton hernie? Des muscles d'acier? Que me racontes-tu là! Oh, mon petit, mais tu n'as jamais eu de muscles! Enfant, tu te faisais rosser par le fils du jardinier qui avait cinq ans de moins que toi! Oh moi, je ne vais pas bien du tout, tu me fais trop souffrir avec cette idée absurde de vouloir être soldat. Bien sûr, tout le monde doit faire son service, mais pas toi. Quand je pense, avec les relations de ton père! Enfin, je n'en ai plus pour longtemps ici bas. Je le sens. Vous me brisez tous le coeur. Toi, ton père, tes frêres, et ta soeur. Mon Dieu, ta pauvre soeur. Elle s'est mise avec un serrurier ou un menuisier, enfin quelque chose de ce genre. Il a des mains énormes! C'est épouvantable! Si je pouvais au moins te voir une dernière fois...

A ce stade mon père reprit le téléphone....Ta mère se porte comme un charme, rassure-toi, (elle devait attendre trente ans avant de mettre à éxécution sa menace de quitter ce monde), mais une visite nous ferait vraiment très plaisir...

C'est ainsi que je me retrouvai, le vendredi soir, à l'aéroport de Nice pour prendre un vol à destination de l'est du pays, que, naïvement, j'avais cru de pure routine.

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19 décembre 2008

Drôle de mayonnaise

 

Le capitaine n'était sans doute pas un homme de terrain, par contre, il s'avéra fin psychologue. Je pus le vérifier dès le lendemain. Si le colonel ne se montra pas tout à fait chaleureux à mon égard, il arbora un sourire magnanime quand je le saluai au mess, pour le petit déjeuner. Devant les autres officiers, il s'exclama...Ah, voilà notre insolent, amateur de rousses...Dix minutes plus-tard, la longue table commune ne bruissait plus que d'histoires de rousses, rencontrées au hasard des affectations. Au moins, j'avais la paix. Mais le répit ne fut que de courte durée. Après avoir trempé une demi baguette de pain recouverte de beurre et de confiture dans son bol de café au lait, le colonel, la bouche à moitié pleine, me demanda, d'un air complice...Et peut-on connaître le nom de cette merveille?...Je me sentis dans la peau d'un étudiant durant un examen, auquel on pose la mauvaise question, celle que justement, il ne lui serait jamais venu à l'esprit qu'on pût lui poser. Je répondis la première chose qui me passa par le tête, sans doute sous l'influence du contenu brunâtre et pâteux qui encombrait la bouche largement ouverte du colonel...Caramela, mon colonel...Devant son expression ahurie je me hâtai d'ajouter...Elle est étrangère. Vénézuélienne. De la cordillère. Elles sont toutes rousses par là-bas. Une histoire de gênes...Il eut l'air rassuré...Ah bon, elle est italienne alors?...Comme cela avait l'air de lui faire plaisir, je ne relevai pas le quiproquo...Oui, enfin ses parents. Ils se sont enfuis d'Italie pendant la seconde guerre mondiale...Le nom d'aucun patriote italien anti-mussolinien ne me venant à l'esprit (il y en a sûrement), j'ajoutai innocemment... Ils étaient gaullistes...Le colonel arrêta un court instant de mastiquer son indigeste mixture...Comment, des gaullistes, en Italie?...Le capitaine Arbre Généalogique qui avait, à contre coeur certainement, abandonné son bureau pour se joindre à nous, vint à ma rescousse en me fusillant du regard...Oui, il y en avait quelques-uns, pas beaucoup certes, mais quelques-uns tout de même. Un peu comme il y eut des garibaldiens, un moment, en France....Un morceau de la tartine du colonel, immobilisée entre le bol et sa bouche, s'effondra dans le café en produisant des cercles concentriques de graisse...Des gars comment?...Prétextant la préparation de mes chars, je pris congé, en laissant le capitaine se dépétrer avec mes gaullistes italiens et ses garibaldiens français.

Toute la journée fut du même tonneau. Oubliés les démêlés de la veille avec le Krakoukass et ma courte victoire, on ne voyait plus désormais en moi que l'aspirant qui s'envoyait en l'air avec une pute rousse et qui, pour avoir défié le colonel, allait, durant deux semaines, devoir se contenter de moyens plus rustiques pour satisfaire les appétits insatiables d'une sexualité débordante. Dieu sait quelles cochonneries le capitaine avait encore inventées sur mon compte, qu'il n'avait point osé me dire, pour apaiser le courroux et la soif de vengeance du colonel.

Puis les choses reprirent leur cours normal à cette notable différence près, qu'il me semblait avoir été accepté dans cette communauté moins pour mes qualités réelles que pour mes faiblesses imaginaires. Les français détestent les premiers de classe et ont un faible pour les cancres, ils se méfient de la police et prennent facilement la défense du truand. Sauf quand c'est leur progéniture qui collectionne les zéros et leur lecteur de CD qu'ils se font tirer dans leur voiture. Alors là, aucun châtiment ne semble plus être à la hauteur du crime perpétré.

Mon destin croisa encore celui du colonel Krakoukass en une occasion au moins et cette fois en dehors de tout contexte professionnel.

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11 décembre 2008

Le krakoukass

 

 

 

 

A ma sortie de l'école de l'arme blindée de Saumur j'avais été envoyé en Allemagne. A Stetten am kalten Markt. Les anciens avaient baptisé ce morceau de Bade Wurtemberg situé à un jet de pierre de Sigmaringen, la « petite Sibérie ». Tout un programme...Mais nous étions au mois de juin, le temps était superbe et l'on confia à mes mains inexpertes la destinée d'un peloton de combat composé de trois chars AMX 30 et de douze hommes dont la moitié étaient des engagés. Cela faisait tout d'un coup beaucoup de monde dans ma vie et énormément de ferraille. Je n'eus pas le temps de m'appesantir sur la question, car, le mois suivant, hommes et machines de mon escadron furent embarqués dans un train militaire. Notre absence devait durer trois mois.En attendant, le convoi mis trois jours pour couvrir la distance séparant Stetten de Draguignan. Là, après avoir été débarqués en rase campagne, nous gagnâmes le camp de Canjuers par nos propres moyens. Frimer au volant d'une voiture de sport est une chose, mais frimer en pleine ville du haut de la tourelle d'un char de quarante tonnes donne une toute autre sensation. Divin! Tandis que les jeunes filles en tenues estivales nous faisaient de petits signes amicaux au passage des pesantes machines, je distribuai des saluts gaulliens aux unes et aux autres du haut de mon terrible engin, jusqu'à ce que, dans mon casque, la voix courroucée du capitaine vînt me rappeler à l'ordre....Arrêtez vos conneries S***, vous n'êtes pas en train de libérer Draguignan...Oui, sans doute, mais au milieu des redoutables gaz d'échappement dont les fumées obscurcissaient l'horizon à chaque coup d'accélérateur, flottait dans ce calme matin de juillet comme un délicieux parfum de liberté et de jeunesse.

Notre mission était très simple: fournir l'appui logistique à un détachement d'élèves sous-officiers pour leur formation de chefs de chars. Nous amenions les chars chaque matin en divers endroits de ce gigantesque champ de manoeuvre aux faux airs de Grand Canyon, les élèves en prenaient possession et nous passions ensuite la journée en jeep à jouer les méchants venus de l'est qui se cachent et font semblant de tirer sur les gentils gars de l'ouest. Le soir nous recupérions nos chars et rentrions au camp. Les fins de semaine, nous avions quartier libre et allions parfaire notre bronzage sur les plages bondées de la riviera. Finalement, la vie n'était pas plus compliquée que cela. Cela ne faisait que confirmer la certitude que je confiais à ce curé à soutane qui venait régulièrement déjeuner à la maison au volant de sa Mercedes: pour moi, après le petit séminaire, les choses ne pourraient aller que mieux. Cela le faisait beaucoup rire. Il buvait beaucoup aussi et jurait encore plus. Nous l'appelions oncle Fritz, mais je ne sus jamais réellement qui il était. On ne sait jamais réellement qui sont les souvenirs qui peuplent notre enfance.

En tant qu'officier je partageais une chambre à « l'hôtel des cadres » avec le lieutenant Moustache (surnom sans grande originalité dont la troupe avait affublé cet homme placide, en raison de ses moustaches hors du commun) et l'aspirant de M*** qui, sous prétexte de douches répétées, promenait une nudité sans complexe dans les couloirs de l'austère bâtiment. Sous-officiers et hommes du rang dormaient sous de grandes tentes collectives. Pour une raison étrange, tous mes camarades se plaignaient. Les officiers regrettaient leurs inconfortables logements de Stetten, les sous-officiers se lamentaient de l'absence de leurs mégères de femmes et les hommes du rang éprouvaient une nostalgie toute proustienne à l'évocation de leurs HLM perdus dans les brumes du Nord (ils étaient tous chtis). Moi, j'aimais cette terre ocre qui se défaisait en particules poussiéreuses à chaque pas. Il y avait aussi un petit je ne sais quoi de saharien dans ces massifs pelés et dans la chaleur de midi qui, chaque jour, nous valait le privilège d'une sieste à l'ombre des chars. J'étais heureux. Tout simplement.

L'officier supérieur en charge du stage d'instruction était un colonel dont j'ai oublié le nom, mais pas le surnom. Le soir, il nous disait en quel point du camp livrer les chars le lendemain ainsi que la manière dont il souhaitait voir évoluer le plastron (l'ennemi symbolisé par des jeeps équipées de grands panneaux rouges). Jusqu'ici, tous les colonels que le hasard ou la necessité avaient mis sur mon chemin irradiaient une autorité naturelle, quelque chose dans leur physique, leur voix, leur regard ou simplement leur maintien. Celui-là ne ressemblait pas à grand chose. De petite taille mais démesuré au niveau des bras et des mains, il était engoncé dans un treillis trop grand et sa casquette enfoncée jusqu'aux yeux faisait ressortir ses grandes oreilles poilues, comme deux minuscules paraboles de radar. Perchées sur son interminable nez, des lunettes règlementaires derrière lesquelles ses yeux myopes fixaient en même temps deux points diamètralement opposés de l'espace ce qui faisait qu'on n'était jamais bien certain de savoir à qui il parlait ni de quoi il parlait quand il donnait un ordre d'une voix oscillant entre le cri de l'albatros de Patagonie et le glapissement du pingouin du Cap. Surgissant de nulle part, il semblait être partout, interrompant les parties de scrabble ou de « baise couillon » (un jeu de cartes enseigné dans mon enfance par un vieux colonial et dont, à mon tour, je fis découvrir les arcanes à mes hommes) que nous improvisions sur le capot d'une jeep quand nous en avions assez de jouer les « tovaritchs » » invisibles.Le colonel produisait alors des sons étranges et effrayants, agitant ses bras comme deux ailes démesurées. Nous retournions bien vite dans cet « Est » que nous n'aurions jamais du quitter. Les mauvaises langues disaient que son étrange strabisme lui permettait de suivre de manière simultanée le départ d'un obus et son point d'impact. Je le surnommai donc le Krakoukass, du nom de cet animal étrange qui venait semer l'effroi et la désolation dans la paisible colonie des schtroumpfs.

 

 

 

 

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30 novembre 2008

Une histoire de tapis

 

 

Il semblerait que la tempérence ne soit plus de mise. Les jeunes se soulent à la vodka et les adultes s'enivrent de grands mots. Au politiquement correct qui voudrait nous faire prendre des vessies pour des lanternes en donnant à la réalité une apparence de réalité, ce qui, entre nous soit dit, la rend suspecte en le décrétant innommable alors que c'est juste une réalité qui n'a pas demandé à venir au monde (un concierge devient un gardien d'immeuble parce qu'un concierge, hein..., mais il reste un concierge, ne lui dites surtout pas!), à ce politiquement correct donc, a succédé un politiquement incorrect tout aussi dogmatique. Dans ce nouveau dogme, tout ce qui, de près ou de loin, émet des relents de compassion et de générosité est frappé d'anathème.

Je me souviens que vers la fin des années soixante, les immigrés étaient surtout algériens.Pourquoi des algériens? Je n'en sais rien. L'histoire doit avoir un sens de l'humour qui nous échappe parfois. Toujours est-il qu'ils étaient là sans être réellement là. Les bras en France, la tête dans leur pays. La France manquait de bras, alors... Je ne sais si leur vie fut un cauchemar, mais elle ne dut pas être un rêve non plus.

Enfant, j'ignorais ce que je voulais être plus-tard, gardien de phare peut-être ou Huckleberry Finn, mais pas algérien en tout cas. Ce n'était pas une profession promise à un grand avenir, me semblait-il. Le père supérieur ne sous menaçait-il pas, lors de ses interminables homélies, d'avoir à vendre des tapis jusqu'à la fin des temps si nous ne travaillions pas bien en classe, comme ces malheureux, ajoutait-il en secouant la tête d'un air navré tout en faisant décrire à sa main une élégante hyperbole vers un point indéfini de la chapelle où ces malheureux, foule honteuse et invisible, semblaient s'être réfugiés ? Personnellement, je n'avais rien contre les algériens ou les tapis, mais les rares algériens que j'avais croisés en ville, toujours les mêmes, vendaient des tapis, toujours les mêmes. Sans être d'une intelligence exceptionnelle, j'en avais conclu que si les mêmes personnes se promenaient toujours avec les mêmes tapis à l'épaule et cela, semaine après semaine, mois après mois, dans un but autre que de faire prendre l'air aux dits tapis, c'est que la demande pour ce genre d'article devait être confidentielle, voire inéxistante et donc l'activité fort peu lucrative. Inquiet de me voir ressasser ces histoires d'algériens et de tapis au point d'en devenir obsédé (mes résultats scolaires étaient des plus médiocres en cette première année de petit séminaire), mon père m'expliqua que les algériens travaillaient surtout dans le bâtiment où ils gagnaient décemment leur vie et que cette histoire de tapis n'était que du folklore...Comme ma grande soeur, après avoir épuisé les charmes du flamenco, était dans sa période  « danse folklorique irlandaise », cela ne me rassura pas outre mesure. Je me l'imaginais sautillant au son des cornemuses tout en jonglant avec des tapis.

Quarante ans plus-tard, alors que je dépassais sur une autoroute, cap au nord, une longue file de voitures surchargées, quelque part en Andalousie, mon neveu me fit cette réfléxion...Je me demande ce qu'ils peuvent bien ramener d'Algérie?...La réponse me vint tout naturellement...Des tapis, sûrement...Il me rétorqua, avec cette commissération teintée d'un brin de mépris que l'on réserve en général aux malades mentaux...Des tapis? Mais t'es débile! Pour quoi faire?...Je poussai un soupir chargé d'ans...Laisse tomber! Tu ne peux pas comprendre...

Il y a peu, j'étais logé dans une de ces pensions qui font le charme des îles polynésiennes: repas commun, toilette commune, chambre (quasiment) commune. J'y fis la connaissance d'un de ces couples dont la seule mention donne des boutons aux tenants du politiquement incorrect. Monsieur, français d'origine algérienne, était professeur de lycée en poste à Tahiti, madame, française d'origine bretonne était institutrice, et les deux enfants... un peu tout ça. Je n'ai pas le souvenir que les enfants, un garçon et une fille d'une dizaine d'années, eussent été particulièrement bien ou mal élévés. C'était des enfants, tout simplement. Dans la salle commune, nous nous préparions à regarder, sans la regarder vraiment, la diffusion en différé d'un match de football opposant je ne sais plus quelles équipes. Quand la marseillaise fut copieusement sifflée par le public au point qu'on ne pouvait même plus en distinguer les notes, je crus, un bref instant, que le professeur avait perdu la raison. Il se leva, blême, et, tout en se bouchant les oreilles; se mit à hurler....ETEIGNEZ CETTE HORREUR! JE NE VEUX PLUS ENTENDRE CA! IL FAUDRAIT TOUS LES ENVOYER AU BLED, POUR QU'ILS COMPRENNENT LA CHANCE QU'ILS ONT DE VIVRE EN FRANCE!....Il s'effondra ensuite dans son fauteuil en proie à des convulsions. La patronne de la pension éteignit en hâte le poste, tandis que les enfants se mettaient à pleurer et que madame s'activait auprès de monsieur qui, à présent, était secoué de sanglots violents. Elle leva vers nous sa bonne tête d'institutrice bretonne et nous dit...Il faut l'excuser, il aime beaucoup son pays...Elle nous dit cela dans un souffle quasiment inaudible, comme l'aveu d'une perversion particulièrement infamante.

Oh, je sais bien que cet exemple ne satisfera personne. Les politiquement corrects me rétorqueront qu'il doit s'agir d'une erreur, que la vie d'un français issu de l'immigration n'est forcément qu'une vallée de larmes sans issue et les politiquement incorrects me parleront de voitures en flammes, de zones de non-droit, de patrie violée par des hordes de sauvageons. Cela existe sûrement tout ça.

J'ai quitté la France depuis trop longtemps pour prétendre encore pouvoir porter un jugement valide sur ce qu'il s'y passe. Alors je me cantonne à mon microcosme, à ma galerie de personnages et dans cette galerie, monsieur le professeur joue un peu le rôle de ce juste introuvable dont l'existence aurait pu sauver Sodome d'un sort si funeste. Après tout, je ne peux quand même pas me montrer plus exigeant que Dieu...

 

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22 novembre 2008

Bon sang, ce que c'est beau une information qui passe...

 

 



Hier soir je regardais « envoyé spécial », une des rares émissions diffusées sur la chaîne unique de RFO me permettant de prendre le pouls de la société française , c'est dire si je suis bien informé. J'aime beaucoup « envoyé spécial ». Il y a les reportages en caméra cachée. Là, on se sent vraiment au coeur de l'évènement. Le fait que le champ de vision soit réduit à l'extrême, le visage des intervenants flouté et leur voix transformée, ne nuit en rien à l'information. Pas le moins du monde... N'est en rien nuisible, non plus, à la bonne compréhension du sujet traité le fait que les hommes ou les femmes faisant l'objet du reportage parlent en général, d'une voix de canard, en une langue que personne, hormis les intéressés, ne comprend. On voit tout de suite qu'on est au coeur d'un réseau de prostitution ou en présence de redoutables trafiquants de drogue ou en encore dans le saint des saints des services secrets de Mongolie intérieure. L'information passe. C'est beau une information qui passe. On se sent tout de suite plus citoyen.

Il y a les présentatrices aussi. Elles transpirent objectivement l'information. Assises, raides comme des cierges de Pâques, elles me font penser au cobra et à la mangouste. Que l'une baisse la garde et l'autre lui mettra les tripes à l'air.

Hier, nous avons eu droit à des reportages en clair. Il ne faut pas abuser des bonnes choses.

Les sujets? L'introduction d'une nouvelle boisson en France, les suicides dans les prisons et un humoriste qui ne m'a jamais fait esquisser ne serait-ce qu'un sourire. Mais je suis un inconditionnel de Raymond Devos, donc irrécupérable.

Pour les prisons, je n'y connais trop rien, j'ai réussi à éviter d'y aller jusqu'ici et, à mon humble avis, plutôt que d'avoir une opinion arrêtée sur la question, je vais continuer à tout faire pour m'en tenir éloigné ce qui me semble être la meilleure solution pour éviter la surpopulation carcérale.

Par contre, je suis un gros buveur d'orangina et j'ai donc suivi avec passion la saga de la nouvelle boisson dont les canettes déferlent sur notre beau pays en un torrent ininterrompu depuis quelques mois. Son nom? Le Toropupu. Oui, j'ai préféré masquer le nom, je ne suis pas certain qu'il veuille qu'on le reconnaisse.

On sent dès le départ que c'est pas très catholique ce machin. Pour son lancement, pas de publicité à la télé mais du porte à porte. Moi ça ne m'a pas dérangé outre mesure, mais la voix off avait l'air de dire que c'était sournois et que ça cachait quelque chose. La cible? Je vous la donne en mille....LES JEUNES...Ça c'est un scoop! D'habitude on ne lance que des boissons pour vieux. C'est vrai ça, on ne parle jamais des jeunes dans ce pays. Sont donc visés les « quinze-vingt cinq ans ». Pour les autres, je ne sais pas trop. Leur gorge doit se fermer, se refusant à laisser passer le breuvage à moins qu'ils en crêvent, la bave aux lèvres, le ventre distendu, en poussant leur dernier soupir en araméen. Mais revenons au Toropupu. On sent que la voix off n'aime pas trop. C'est que cette boisson en plus d'être gazeuse et sucrée, attire la vodka comme un aimant. Tu te verses un verre de Toropupu et, surgie de nulle-part, une bouteille de vodka munie d'un doseur (business is business) largue sa dose mortifère dans la boisson à bulles. Ahlalala! Le résultat est terrible! Les « quinze-vingt cinq ans » sont tout malades et vomissent tout partout. Les pauvres choux! Envisage-t-on une seule seconde que le coupable de pareils effets puisse-t-être la vodka (espérance de vie des mâles en Russie: cinquante ans)? Noooooon! Pas une seule seconde, mais un seul coupable: l'ignoble breuvage à l'aspect de pisse gazéifiée. Mais que fait la police? Rien comme d'habitude. Ou plutôt si, elle traque les vieux qui conduisent shootés au gros rouge, on ne fait rien pour les jeunes dans ce pays, c'est bien connu.

D'abord il vient d'où ce Toropupu? Je vous le demande. Là, on sent comme une jouissance contenue dans le voix off. Un début d'orgasme. C'est que la maudite boisson est fabriquée en.... Autriche. L'Autriche! Suivez mon regard... J'ai l'impression qu'on a du obliger la voix off à porter des Lederhosen et un chapeau tyrolien dans son enfance. Circonstance aggravante, l'usine de conditionnement se trouve dans un cadre idyllique. Au milieu des forêts et des montagnes. Aucune banlieue pourrie à l'horizon. On sent que la voix off a perdu tous ses repères. Ça ne peut cacher que des choses fort laides toute cette beauté. Venons en maintenant à la personnalité du créateur de cette perfide entreprise. On voit tout de suite qu'il n'est pas clair ce gars. D'abord il est vieux et puis il n'aime pas les journalistes. Rien que pour ça, il mérite déjà la prison. Enfermé dans une cellule avec un jeune psychotique buveur de coca. Et son parcours! A quarante ans, oui, vous avez bien entendu, quarante, un âge où toute personne douée de raison songe à prendre une retraite pas du tout méritée , à quarante ans donc, notre homme abandonne un travail bien rémunéré et part pour la....Thailande. Là, il s'associe à un autochtone (s'affiche la photo d'un asiatique grimaçant) pour mettre son breuvage au point. La voix off se trémousse d'aise. La messe est dite. La sainte opinion publique dûment informée pointe le pouce vers le bas.

Et les victimes de cet immonde brouet? A ce stade, ayant assimilé l'information qu'il s'en vend des milliards de boites dans le monde chaque année, je m'attends à entendre des chiffres apocalyptiques. Des milliers, que dis-je, des millions de morts! La voix off minaude, semble peiner à trouver ses mots. Des morts, non quand même pas. Pas encore, il ne faut pas éxagérer, quoique....Il y eut bien ce jeune suédois en pleine santé, mort d'un arrêt cardiaque lors d'une soirée entre amis. La voix off attaque.... Évidemment il avait bu du Toropupu ce jour là, non?... Réponse d'un ami de la victime...Non...Mais il aurait pu en boire (la voix off s'impatiente)?..Oui, mais non...Le jour d'avant?...Non...Deux jours avant alors (la voix off semble désespérée)?...Oui...On respire et la voix off reprend espoir...En grosse quantité?...Non, une canette...Aha, je vous l'avais bien dit, même en petite quantité...La voix off triomphe.

J'avoue qu'à ce moment là, un doute s'est mis à planer et un doute qui plâne, c'est pas mal non plus. Le soupçon m'a un très court instant traversé l'esprit qu'on se moquait de nous. Enfin, pour être précis, je me suis dit qu'on nous prenait carrément pour des cons. Mais je me suis rapidemment ressaisi. C'était tout simplement l'information qui passait, déguisée en doute plânant pour l'occasion...




 



 






 

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