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05 mars 2009

Le choix

 

 

 

 

Je dois avouer, sans honte aucune, que le parcours sentimental d'Astrubal ne m'intéressait que fort peu. Après tout, s'il voulait se compliquer la vie avec une compagne ayant la moitié de son âge, c'était son affaire. Chacun devait y trouver son compte, je suppose, à ceci près que dans ce genre d'alliance, le plus vieux des deux finit toujours par se transformer en victime alors que c'est la plus jeune que l'on plaint généralement. J'évoquai quand même la possibilité que la femme numéro deux finisse, tout comme la numéro un, par se carapater dans un grand nuage de poussière. Astrubal, rit de bon coeur à l'évocation de cette éventualité, un peu comme si je lui avais dit que le franc suisse allait être dévalué.

Ce qui éveilla toutefois ma curiosité, puis mon intérêt, fut la manière passionnée dont Astrubal me parla de son nouveau pays d'adoption, le Chili. A l'entendre, il n'était endroit plus beau sur terre: les paysages étaient grandioses, les gens charmants, les étrangers bienvenus pourvu qu'ils fussent lestés de dollars, l'achat de terres était très aisé, l'ordre régnait, et surtout la vie y était très bon marché. J'étais un peu dans la situation de celui qui, fragilisé par l'un ou l'autre de ces évènements susceptibles de bouleverser notre existence, prête une oreille complaisante à la logorrée d'un recruteur de secte. Les lendemains chanteront pour toi mon frêre, dans ta robe immaculée tu écouteras les préceptes du maître au front ceint d'une tiare en forme de potiron, les portes du paradis s'ouvriront pour toi et, aveuglé par une lumière plus blanche que blanche, tu t'avanceras, laissant derrière toi les débris d'une existence vouée à l'échec. Pour acquérir le Kit complet de sauvetage, il te suffira de verser l'intégralité des tes revenus, désormais inutiles (mais tu continueras à bosser, hein), à la confrérie des Chtarbés du Grand Gloubiboulba, nous nous occupons du reste, voici un ordre de virement permanent, tu n'as qu'à signer, les yeux fermés de préférence, l'argent est si peu de choses, voilà c'est fait, félicitations!

Bien entendu, Astrubal n'essayait pas de me vendre quoique ce fût, mais il me parlait du Chili avec des accents méssianiques tels, que, dans ma tête au moins, j'étais déjà en train de faire mon sac, sélectionnant avec soin les trois chemises et les deux pantalons que j'allais emporter dans ma quête. C'est que les choses commençaient à sentir le fafaru en Polynésie: suite à la reprise des essais nucléaires, la ville de Papeete avait été incendiée puis mise à sac par les émeutiers qui s'étaient ensuite attaqués à l'aéroport flambant neuf de Faaa, le réduisant en cendre, n'hésitant pas à s'attaquer à un DC10 de la compagnie AOM dans lequel les passagers (des touristes américains en grande majorité ) faits comme des rats avaient réussi à trouver refuge in extremis. Ce que voyant, certains manifestants avaient essayé d'y mettre le feu en enflammant les roues du train d'attérissage. Les passagers (300 personnes) furent sauvés par le sang froid du pilote qui mit les réacteurs en route, dissuadant ainsi les incendiaires, peu soucieux de finir transformés en punu pua toro en se faisant aspirer par les turbines. Si les forces de l'ordre brillèrent par leur absence, les journalistes étaient là en force, eux. Ces images firent le tour du monde, hypothéquant le développement touristique de la Polynésie pour de nombreuses années.

Bien entendu, les Marquises, traditionnellement très tricolores, restèrent en marge de ces évènements. Les élus locaux, en tirant la leçon, demandèrent même le détachement administratif des Marquises du reste de la Polynésie et son rattachement direct à la France par voie de départementalisation. Évidemment, la demande fut traitée avec mépris par Paris. Les marquisiens ont une idée très claire du sort qui sera le leur en cas d'indépendance de la Polynésie: devenir la lointaine colonie d'une république bananière sans le sous.

Pour toutes ces raisons et d'autres encore, je songeai qu'il était temps que j'allasse voir ailleurs si j'y étais. J'avoue que l'Amérique latine n'était pas mon premier choix. Entre le Vénézuéla, le Panama, le Costa-Rica et les Galapagos, j'avais bien du y passer une année, lors de ma circumnavigation. Je ne m'y étais pas ennuyé. A Maracaibo j'avais été pris dans une manifestation dispersée par les forces de l'ordre à coups de machette, j'avais aidé une américaine à renflouer son voilier en ferro-ciment en utilisant les coussins et la moquette de son appartement, au Panama mon voilier avait été squatté par un indien chiriqui qui ne buvait que de la leche de vaca, j'avais été agressé dans les ruelles de la vieille ville, j'avais mangé de l'iguane, rencontré un de mes anciens camarade de Saumur conduisant un troupeau de vieilles dames, à Golfito (Costa Rica), j'avais vu deux chercheurs d'or s'entre-tuer à quelques mètres de moi, un agent de la CIA impliqué dans le meurtre d'un policier tout en étant innocent, le cadavre de mon voisin de mouillage flotter à la surface au petit matin, j'avais failli tomber pour trafic de drogue à cause d'un équipier indélicat, le gars qui m'avait vendu un moteur hors bord le matin, me le volait le soir même, j'avais du interrompre mon repas pris avec un huaquero (pilleur de tombes) à cause d'un tremblement de terre, et aux Galapagos j'avais aidé un lieutenant et ses hommes, chargés de faire respecter la loi, à arrondir leur fins de mois en mettant à leur disposition mon narguilé et mon Zodiac pour pêcher la langouste dans des eaux où une telle pêche était strictement interdite, en échange d'un séjour illimité pour mon équipage et moi.

Non, vraiment je ne m'étais pas ennuyé, mais l'Amérique latine n'était pas mon premier choix. On m'avait dit le plus grand bien des Philippines et de Madagascar aussi. Mais c'était juste des bruits, alors que là j'avais un témoignage de première main. Entre le poire belle-Hélène et le café, je pris donc ma décision: J'irais faire un tour au Chili, histoire de respirer un air différent.

Astrubal n'était revenu aux Marquises que pour régler quelques problèmes administratifs, laissant les enfants à la garde de Cruela. Il repartait le lendemain et se proposait de me servir de point de chute dès que l'envie me prendrait de venir au Chili. Il ne me laissa ni numéro de téléphone ni adresse, étant pareillement dépourvu de l'un et de l'autre, se contentant de me dessiner un vague plan sur un morceau de nappe en papier. Je me suis souvent demandé, avec le recul, quel cours aurait pris ma vie si je n'avais pas rencontré Astrubal ce jour là.

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03 mars 2009

La madrastra

 

Empruntant des chemins de traverse afin de ne pas m'égarer dans les méandres d'une interminable cour à l'ancienne, qui ne trouva pas encore son aboutissement lors de ce dîner français, cena en castillan et peut-être était-ce bien là une cène annonciatrice de souffrances à venir sans garantie de résurection, il fallut encore que le novio (fiancé) fût présenté à la mère et la novia aux enfants, décidé donc à avancer dans la relation de cette rencontre, je me contenterai d'écrire que tout se termina, comme il était prévu que cela se terminât, dans le wagon figé pour l'éternité devant la gare du désert, antérieurement dévolu au transport du personnel de la mine, postérieurement transformé en petite maison dans la prairie, si ce n'est qu'il n'y avait ni maison, ni prairie. Les femmes des deux hémisphères ont cette coutume étrange de se comporter normalement avec un homme tant que ce dernier ne leur a pas encore mignoté l'as de trèfle, pour reprendre cette expression que je découvris en Haiti entre autre choses, pour, à peine le mignotage consommé, perdant toute retenue et bon sens, se lancer dans une course aux qualificatifs où le mièvre le dispute à l'absurde, mon biquet, mon lapin, mon doubitchou, et comme si cela ne suffisait pas de rebaptiser leur amant, se prenant pour Dieu le père, elles tentent de le remodeler à leur image, exigeant de lui des comportements contre nature, comme faire la cuisine, passer l'aspirateur, aller aux courses, pas à Longchamps mais à Auchan, se coiffer, faire un effort, s'occuper des enfants et bien d'autres choses dont la seule mention me remplit d'effroi. Dans le cas d'Astrubal, père accompli et homme au foyer hors pair, s'il se vit bien affublé du qualificatif grotesque de caramelito dans la phase post-mignotage, ce fut l'inverse de ce qui se produit d'habitude dans un couple normal qui survint. Cruela éxigea de prendre en charge, désormais, toutes ces tâches ménagères qu'Astrubal accomplissait si bien et elle si mal. Les chiliens ont un terme exquis pour désigner les belle-mères. Dans leur langue imagée, la mère (madre) cesse d'être belle quand elle n'est pas la mère des enfants mais juste l'épouse du père, pour se transformer en madrastra, mot rocailleux, riche en aspérités, évoquant une mégère échevelée à la main leste et au verbe haut. Prenant son rôle très au sérieux, elle se mêla d'éduquer Cassiopée et Castor, confondant hystérie avec fermeté. Si Cassiopée, d'un naturel doux et docile, accueillit avec un certain plaisir l'irruption de cette belle-mère aux allures de grande soeur, il n'en fut pas de même pour Castor qui lui voua, dès le premier jour, une haine tenace pour les mêmes raisons que celles qui la rendaient attractive aux yeux de Cassiopée: son sexe et son jeune âge. Castor ne pouvait concevoir qu'une fille, à peine plus agée que lui, se mêlât de lui donner des ordres. Une poignée d'années plus tard, je fus témoin d'une scène qui résume mieux cette mutuelle antipathie qu'un long discours. Astrubal avait, pour je ne sais trop quelle raison décidé de quitter le Chili pour revenir aux Marquises accompagné, bien entendu, de ses enfants et de sa nouvelle compagne. Je fus invité à dîner chez eux. Tandis que les invités et les hôtes s'installaient à table, je remarquais que Castor restait debout, son assiette dans la main. Pensant qu'il n'y avait pas assez de place à table, je fis signe de se pousser à mon voisin, totalement ivre du reste, et fis de même en ménageant un espace suffisant pour que Castor, alors âgé d'une quinzaine d'années, pût s'asseoir parmi nous. Ce dernier se contenta de secouer la tête en désignant d'un mouvement dédaigneux du menton, la madrastra, passablement partie elle aussi. Quand tout le monde eut été servi, je crois qu'il s'agissait d'un gratin de quelque chose passablement carbonisé, Cruela fit signe à Castor de s'approcher et lui remplit son écuelle de quelques restes vitrifiés de ce Tchernobyl culinaire. La tête basse, il alla ensuite s'installer sur les marches de la terrasse où nous dînions. Sentant monter en moi une sourde irritation, j'espérai une réaction du père, mais celui-ci feignit ne pas avoir vu l'odieuse scène. Lassé d'entendre mon voisin émèché me répéter toute les trente secondes, « On les aura », sur tous les tons, ignorant qui était ce on et n'ayant aucune idée précise sur l'identité de ces les, je me levai et allai m'asseoir à côté du fils banni, créant un malaise certain dans l'assistance, ce qui me combla d'aise. Mais je reparlerai de ce retour qui prit, pour Cruela, des allures d'exode. J'ajouterai juste que physiquement, eh bien physiquement, elle était jeune, c'était certes une qualité ou un défaut qu'on ne pouvait pas lui enlever, pour le reste, elle était assez quelconque si ce n'est qu'elle était recouverte de la tête aux pieds (je la vis en maillot de bain) d'une espèce de duvet noirâtre, relégant le yéti au rang d'éphèbe imberbe. Il y avait ce rire aussi. Il débutait dans les aiguës, hihihihi, et se terminait dans les graves, mouahahahahaha, tandis que, la bouche grande ouverte, les narines largement dilatées, elle se vidait de tout son air. Comme Cruela ne comprenait pas grand chose à ce que les gens lui racontaient en français, elle riait beaucoup.

Pour en revenir aux débuts de Cruela, Astrubal dut apprendre à composer avec deux choses: les marques d'abord, les onces avec la belle-mère ensuite.

Elevé dans la bonne société des années soixante, quand un pantalon et une chemise n'avaient alors comme destination première que de protéger de la nudité et des intempéries, le plus longtemps possible, au mépris des modes, Astrubal avait grandi dans l'illusion qu'un vêtement en valait un autre pourvu qu'il remplisse sa mission. Avec Cruela, il apprit que les vêtements ne se distinguaient plus par l'usage qu'on en faisait mais par le nom qui y était apposé, en général sur une étiquette située non plus à l'intérieur du vêtement mais à l'extérieur de manière à ce que chacun pût être informé de la bonne fortune de son propriétaire. Ce caprice n'eût point porté à concéquence si un vêtement de marque n'avait coûté dix fois plus cher qu'un vêtement sans marque, en général rigoureusement identique.

Mais cela n'était rien à côté de l'épreuve de l'once (prononcer onefe) dominical, consommé au domicile de la belle-mère. L'once chilien est une espèce de goûter pour grandes personnes, où l'on se gave de charcuteries et de pâtisseries tout en buvant du thé ou du café. Cela eût été supportable, voire même agréable, s'il n'avait fallu supporter la compagnie de la mère de Cruela ainsi qu'un nombre indéterminé de tantes couvertes de dentelles et de chapeaux cloche. Les chiliens, jamais à court de vocables désagréables pour désigner les membres de la famille par alliance, désignent la belle-mère, la mère de l'épouse cette fois, par le terme de suegra et comme on est au Chili, pays qui a une passion pour les diminutifs, la suegra devient suegrita dans la bouche du gendre, un nom qui a des relents de pipi de chat et de salsifis à la vinaigrette. Non que ces dames fussent d'un commerce désagréable, elles étaient même émouvantes, souvent, drôles, parfois, sans le vouloir vraiment, mais Astrubal ne pouvait supporter les efforts que ces femmes tombées dans l'indigence déployaient pour paraître ce qu'elles n'étaient pas: des bourgeoises. Ainsi elles parlaient, comme si elles venaient de le laisser dans son bureau de la Moneda, du président de la république, le très antipathique Eduardo Frei dont les narines allongées semblaient en permanence renifler une odeur désagréable, à moins que ce ne fut la robe de la primera dama qui décidemment ne convenait pas à son rang, le tout sur fond de hurlements déchirants provenant du baraquement voisin, où une femme dépoitraillée se faisait besogner par un époux alcoolique, à moins qu'elle ne fût en train de se faire massacrer à coups de pieds et de poing, on ne pouvait jamais être sûr de ces choses là.

Quand Astrubal eut terminé son récit, dont je me suis efforcé de donner un aperçu rigoureux et impartial, nous étions au dessert et les questions se pressaient dans ma tête comme une foule à la sortie du métro.

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27 février 2009

Une gare dans le désert

 

 

La Serena était une ville qui bougeait, Astrubal put s'en rendre compte dès son arrivée. Au milieu de la nuit, la terre se mit à trembler, faisant tressauter le mobilier de la cabana louée par Astrubal. Ce mode de logement, très populaire au Chili, permet à une famille en vacances de se loger à moindre frais puisque les cabanas, exploitées par des particuliers, offrent toutes les commodités d'un appartement ou d'une petite maison, pour le prix d'une chambre d'hôtel. Affolé, Astrubal se mit à arpenter la cabana à grandes enjambées en se tordant les mains, ses enfants en larmes accrochés à ses basques, ne sachant s'il convenait d'abord de s'habiller, sauver son argent, se glisser sous une table ou sortir quasiment nu dans la rue. Quand il se fut enfin décidé pour l'une ou l'autre de ces alternatives, le calme était revenu. Plusieurs secousses se succédèrent ainsi tout au long de la nuit, sans que ces phénomènes ne produisent quelque réaction remarquable que ce fût de la part des occupants des autres cabanas. Les rues ne s'emplirent pas non plus d'une foule hystérique clamant son désespoir au ciel. Se rappelant d'une vieille histoire vaguement entendue lors d'un lointain cours de géographie où il fut question de plaques se chevauchant comme des amants lubriques et de fractures de l'écorce terrestre laissant surgir un magma plus ou moins visqueux, mais toujours désagréablement brûlant, toutes choses qui n'avaient, alors, su éveiller le moindre intérêt dans la tête de cet adolescent, élève d'un quelconque lycée parisien, Astrubal en tira la conclusion que, si la dérive des continents leur en laissait le temps, ils quitteraient cet endroit aux premières lueurs de l'aube.

Huit années passèrent et ils étaient toujours là-bas. De manière étrange, Astrubal s'attacha à cette petite ville qui affichait les allures d'une Ibiza des années soixante soumise à un perpétuel tremblement nerveux. Si lui et ses enfants s'habituèrent aisément à ces secousses, au point de finir par y trouver un certain agrément, ils mirent plus de temps à s'accoutumer à la « niblina ». La mer était froide (courant du Humboldt) et le désert, brûlant le jour, voyait sa température tomber au point de congélation la nuit. Ce dernier déployait ses vastes étendues sablonneuses et sa végétation de cactus aux formes phalliques aux portes de la ville. Aussi, jusqu'au milieu de la journée, le littoral était noyé dans un épais brouillard. Puis, l'air chaud et sec du désert ayant imposé sa loi à l'air froid et humide de la mer, toute chose se voyait exposée dans une lumière violente et douce à la fois, qui savait rendre ses bleus à la mer et ses ocres à la terre, laissant les pics enneigés de la cordillère flotter au loin dans un ciel sans nuages, rappelant qu'un peu plus au Nord se trouvait le désert le plus aride du monde, le désert d'Atacama où, disait-on, les dernières pluies remontaient à plus d'un demi millénaire. Voulant fuir ce brouillard matinal du littoral, Astrubal choisit de s'enfoncer d'une cinquantaine de kilomètres à l'intérieur des terres, au pied des Andes, car faut-il le rappeler, s'il le faut, je le ferai, le Chili est aussi étroit que long et si la distance séparant Arica du cap Horn équivaut à celle qui sépare Paris de Dakar, il y a rarement plus d'une centaine de kilomètres entre le littoral et la cordillère, cette frontière naturelle aux allures de forteresse imprenable. Ne voulant dépendre de personne pour lui assurer le gîte et le couvert, ainsi que pour se simplifier la vie, selon ses propres termes, Astrubal racheta, pour une bouchée d'empanada, une gare désaffectée, une de ces stations abandonnée au milieu du désert quand les gisements de phosphates, pour l'acheminement desquels elle avait été érigée, furent épuisés. Posé sur quelques mètres de rails dont l'extrémité se perdait dans les sables, un wagon construit en Allemagne de l'Est dans les années cinquante semblait n'avoir été oublié là que pour servir de hâvre aux Astrubal. N'étant pas plus bricoleur que dépensier, Astrubal engagea un maestro, non dans le but d'improviser des concerts dans le silence du désert sur toile de fond andine, mais afin de transformer en appartement l'austère wagon, primitivement dévolu au transport des masses laborieuses germaniques. Les maestros chiliens manient plus volontiers la truelle et la marteau, que la baguette. Si je me fie aux clichés que j'en vis, le résultat fut probant, quelque chose entre « Ma cabane au Canada » et « Il était une fois la révolution ». Il fit également réaménager le porche de la petite gare, de manière à pouvoir s'y installer en fin de journée et regarder le soleil disparaître à l'ouest. La nuit, le ciel d'une limpidité exceptionnelle laissait appaître une myriade de constellations invisibles à l'oeil du citadin. Tout cela était parfait, mais que fit-il de ses journées durant toutes ses années? Rien. Ou plutôt, si. Il fit peut-être l'essentiel. Il regarda grandir ses enfants. Le matin, il se levait, leur préparait le petit déjeuner, un garçon et une fille, je ne crois pas encore l'avoir précisé. Puis il prenait sa voiture, une vieille land rover, et les conduisait à La Serena où ils fréquentèrent le jardin d'enfant d'abord, l'école ensuite, apprenant simultanément à s'exprimer en français à la maison et en castillan dans le monde. Pendant ce temps là, il se rendait dans un café, toujours le même, le café do brasil, où il tuait le temps en buvant du thé de Ceylan tout en lisant des livres français. L'après-midi, il les cherchait à l'école et tous trois retournaient à la gare du désert. Là, les enfants faisaient leurs devoirs sous l'oeil sévère de cet ancien cancre, puis Astrubal les laissait s'ébattre jusqu'au dîner dans le désert. Suspendue à une poutre du porche, se trouvait, je le suppose, une balançoire faite avec un vieux pneu et un bout de corde éffilochée. Peut-être taillaient-ils des figurines dans de vieux bouts de bois. A moins qu'ils ne gravassent leur initiales, infiniment répétées, sur les troncs des cactus-cierges. L'absence d'électricté dut écarter toute tentation de passe-temps coûteux. Pour l'eau, un camion citerne venait de la ville, une fois par semaine, afin de remplir un réservoir relié à une antique pompe à bras. Ce n'était pas grand chose, mais c'était quand même beaucoup. Je crois bien qu'ils furent heureux pendant quelques années. Et puis, parce que l'homme, ce Sisyphe poussant sans fin son rocher sur les flancs de la montagne tout en sachant qu' une fois arrivé au sommet, cet imbécile de rocher va rouler vers le bas et que tout sera à recommencer, alors qu'il lui suffirait de refuser de le pousser, ce cailloux, en faisant un bras d'honneur aux dieux, parce que l'homme, donc, est irrésistiblement attiré par le malheur, se complaisant dans la chute bien plus que dans l'ascension, on sait bien que les alpinistes ne gravissent les montagnes que pour pouvoir en redescendre, pour toutes ces raisons, Astrubal rencontra Cruela...

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24 février 2009

Jaunisse et grisaille

 

 

 

 

Bien entendu, les recherches d'Astrubal demeurèrent vaines. Santiago était une ville de plusieurs millions d'habitants et des gens y disparaissaient tous les jours. Pour ne pas alourdir le récit avec des détails sans intérêt, je me contenterai de dire qu'il réussit quand même, mais trop tard, à retrouver la trâce de Bernadette dans une boîte de nuit où elle exerça ses talents de chanteuse quelques temps, avant de retourner en France, retour qui fut confirmé par une tierce personne résidant à Paris. Après avoir passé quelques semaines dans une pension modeste, mais honnête, de Penalolen, un faubourg populaire de la capitale, Astrubal téléphona à madame mère pour la mettre au courant de sa condition de mari abandonné. Après l'inévitable, je t'avais prévenu, elle réussit à le dissuader de se lancer plus avant dans sa poursuite. En fin de compte, il avait les enfants, c'était l'essentiel, les femmes ça se remplaçait! D'ailleurs à ce propos, si la prochaine pouvait être blanche, même de Rennes ou de Tourcoing, à ce stade on ne pouvait écarter aucune possibilité et un brin, mais un brin seulement, d'éxotisme n'était pas totalement exclu, elle, sa mère, en éprouverait un soulagement incommensurable.

Astrubal sombra dans le désespoir. Il me confia, un jour, que ses femmes étaient son garde-fou et par voie de concéquence, sans garde, il devenait fou. Je doute qu'il ait erré nu dans les rues de Santiago en hurlant, Nénette, mais il s'enferma dans un mutisme total, au point que la senora Lupe, la propriétaire de cette pension modeste, mais honnête, on ne le répètera jamais assez, dut s'occuper des deux bambins voguant à la dérive entre des clients dont l'honnêteté aurait, elle, pu, éventuellement, être sujette à caution, l'extrême brièveté de leur séjour ne plaidant pas en faveur de leur moralité. Faisant preuve d'une solidarité digne d'éloge avec l'esprit qui l'habitait, le corps d'Astrubal en fit une jaunisse. Tandis qu'il était alité, le foie gonflé comme une outre pleine de pus, en proie à la fièvre et à la nausée, Astrubal eut tout loisir de songer à leur avenir, à lui et à ses enfants, si toutefois il survivait à cette hépatite. Ne se sentant pas le courage d'affronter, dans le regard des autres, de ceux qui se disaient ses amis, la honte d'avoir été abandonné par sa femme, tout retour en Polynésie était exclu. L'idée d'avoir à supporter les sarcasmes de sa mère rendait un retour en France tout aussi peu attractif. Si la maladie ne le tua point, elle laissa Astrubal dans un état de décripitude morale et physique tel, que la senora Lupe ne put s'empêcher de dire à son entourage que le jour de sa mise en bière, son père, que en paz descanse, arborait un aspect plus sain que don Astrubal, ce gringo si courtois, un peu pingre certes, il feignait toujours dormir quand elle lui apportait la petite facture hebdomadaire, la cuentita, tout était petit au Chili, et si elle le relançait, il se mettait à gémir comme le Christ sur la croix. Ay, pobrecito! Pour conjurer le mauvais sort, elle se signa une dizaine de fois en embrassant son pouce au terme de chaque  crucisignalisation . Le docteur Arrabal qui venait tous les jours apporter au malade un réconfort plus verbal que médical, disait, il faut laisser faire la nature, manger des carottes, boire du bouillon et beaucoup prier concluait-il, en guise d'ordonnance. Quand la maladie se fut retirée du grand corps d'Astrubal en laissant le foie du patient réduit à l'état de tartiflette, le docteur lui conseilla d'aller prendre les eaux dans le Sud. La région des lacs était sublime à cette époque de l'année (janvier, l'été austral). Arrabal qui connaissait mieux la nature humaine que le fonctionnement des divers organes la constituant, se hâta d'ajouter, la vie y est très bon marché, bien moins chère qu'à Santiago.

C'est ainsi que deux jours plus tard, Astrubal et ses enfants débarquèrent, après un voyage harassant de vingt-quatre heures effectué dans un bus loué par des agriculteurs en route pour une foire australe, dans lequel Astrubal et sa famille avaient réussi à embarquer moyennant une somme symbolique, au terme de tractations dont j'épargnerai les détails au lecteur, voyage durant lequel ils durent partager force cecinas y mariscos (cochonnailles et fruits de mer) avec ces rudes paysans des contreforts andins, ce qui mit à mal le système digestif à peine convalescent du mari trompé, c'est ainsi qu'ils débarquèrent, disais-je, un beau matin, sous des trombes d'eaux portées par les quarantièmes rugissants, dans un froid sibérien, en la cité de Puerto-Montt, du nom de l'un de ces innombrables héros de la guerre d'indépendance dont les statues, plus ou moins souillées par une foule d'oiseaux malveillants et gauchistes, parsèment les plazas de armas du pays. Qui n'a jamais vu Puerto-Montt, au petit matin, sous une de ces averses glacées que les météorologues chiliens qualifient de chubascos, ne peut apprécier dans toute son étendue le sens du mot sinistre. Mer grise, rues grises, immeubles gris, passants gris flottant furtivement dans toute cette grisaille aqueuse. Astrubal comprit en ce jour la signification de l'expression, aller prendre les eaux dans le Sud, employée par le docteur Arrabal pour l'enjoindre à se refaire une santé. Il comprit aussi que s'il ne voulait pas que son peu de foi en la vie et le peu de vie en son foie ne finissent par s'éteindre tout à fait dans un de ces taudis en tôle ondulée cernés par les eaux, bordant la carretera austral, il fallait quitter au plus vite cet endroit. Avec ses enfants grelottants accrochés à lui, il pénétra dans la première agence de voyage qui était sans doute aussi la dernière. Là, il demanda à l'employée, une jeune fille saucisonnée dans un uniforme trop étroit, reins cambrés et poitrine saillante, à la recherche d'un mari, de préférence petit, gras, visqueux, huileux, éjaculateur précoce, les enfants elle en voulait, mais pas avec le visqueux, avec un autre, un grand, un beau, un riche, un qui aurait un nom anglais ou allemand, mais comme pour l'instant il n'y avait que le petit visqueux, elle ferait avec, se contentant de lui prendre son fric à la fin du mois, lui laissant juste de quoi aller se soûler à coups de Pisco bon marché avec les copains pour gueuler comme eux, COLO-COLO, tout en regardant un match de foot minable, où en étais-je, ah oui, Astrubal demanda donc à l'employée de lui conseiller une destination ensoleillée au Chili, précisant, nous prendrons l'avion, nous sommes pressés. Tirant sur sa jupe pour la décoincer des fesses, elle sélectionna un catalogue qu'elle lui tendit, en prenant grand soin de lui offrir une vue plongeante sur son décolleté. Elle dut songer, celui-là ferait bien l'affaire, il n'a pas l'air bien vigoureux, mais il est grand et étranger, ça se voit tout de suite, il a un drôle d'accent et surtout, cette désinvolture. Un chilien travaille toute sa vie, en rêvant de pouvoir, un jour, entrer dans une agence comme celle-ci et dire voilà, je veux aller à Antofagasta ou a Vina del Mar. Il connaîtrait chaque détail du voyage, le prix du bus, parce que l'avion, hein, même pas en rêve, les hôtels à petits budgets, les plages gratuites, le taux d'humidité dans l'air, la température de l'eau, pensez, il aura eu toute une vie pour s'y préparer. Tandis que ce gringo, elle imita mentalement le castillan francisé et zozotant d'Astrubal...Un deftino con fol , po favo y con avion, eftamof de pifaf!...Ah, quelle classe! Elle eut envie d'arracher cet uniforme trop étroit pour s'offrir à ce grand dadais, elle saurait bien lui rendre le sourire. Tandis qu'Astrubal parcourait le dépliant, faisant la conversion des prix en francs Pacifique, après avoir converti les pesos en dollars, elle reporta son attention sur les enfants. Tout en disant...Ay, amorcitos...elle songea qu'ils étaient vraiment trop bronzés pour être honnêtes. Pourtant le gringo était bien blanc, como dios manda, tellement blanc qu'il en était presque vert, décidemment il n'avait pas l'air en bonne santé. Des enfants adoptés, peut-être? Mais non, même bronzés, ils ressemblaient au gringo. Une idée épouvantable traversa alors son esprit: si les petits étaient si tostados, c'est que la mère, dios mio, était...Elle s'accrocha frénétiquement au crucifix pendu à son cou, se signant mentalement. Elle n'avait jamais vu de noirs. Des indiens, ça oui, ils étaient partout, mais des noirs, jamais. Juste une fois, dans un film. Ça devait se passer dans la jungle. Le seul blanc marchait devant et derrière, une centaine de noirs entièrement nus portant des caisses sur la tête. Elle se demandait d'ailleurs ce qu'un blanc pouvait faire avec autant de caisses au milieu de la jungle. Cette fois encore elle ne put élucider cet intéressant mystère, le gringo semblait s'être décidé...La Serena, c'est bien?...La Serena, mais pensez-donc, c'est ce qu'il y a de mieux. Très exclusivo! C'est le balnéario favori des vedettes de cinéma, enfin du cinéma chilien, n'éxagérons rien...Suivirent de longue tractations sur les prix du vol et de l'hôtel, con o sin desayuno, les pensions, il en avait provisoirement sa claque. Il venait de perdre sa femme et avait manqué perdre la vie, il pouvait bien s'offrir un peu de bon temps, tout en restant raisonnable, cela va de soi. Un des rares avantages de Puerto-Montt, selon Astrubal, était qu'on pouvait s'en échapper aisément par la voie des airs. Le soir même, ils attérissaient tous trois à l'aéroport de La Serena, petite station balnéaire située à cinq cents kilomètres au nord de Santiago.


 

 

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05 février 2009

Les lemmings

 

Quand j'eus remis l'armoire à sa place, contre le mur, opération qui demanda un déploiement d'énergie considérable, accompagné de gémissements (les miens et ceux du machin), de craquements, de grincements, de raclements, je pris brutalement conscience que l'hôtel s'était rempli. Des claquements de portes, des bruits de chasses d'eau, des baignoires achevant de se vider dans un ultime râle de siphon engorgé de poils et de cheveux, des voix surgies des entrailles du manoir, mâles et femelles, enfantines même....oublié sur la plage, ça coûte cher, non mais regarde moi cette vue on dirait l'Afrique, tu me l'as déjà dit, sortir en ville, coup de soleil, marques blanches, quand est-ce qu'on mange, c'est nul ici, à la Grande Motte au moins, n'y a que des vieux, de mon temps, il y a trop de suisses, toujours les mêmes serviettes, la ferme, c'est Kevin qui m'a poussé, touche pas à mon portable, on capte mal ici, l'an prochain....A côté, au-dessus, en dessous, ils étaient partout, j'étais cerné. Que tant de personnes, sans doute douées d'un bon sens identique voire, certainement, supérieur au mien, aient pu choisir avec l'unanimité de lemmings, non pas de se suicider collectivement, on n'en n'était pas encore là, mais de venir s'amonceler toutes au même endroit, afin de pouvoir constater que finalement, non, ce n'était plus possible, qu'il fallait que ça cesse, que l'an prochain c'était promis on FERAIT le Machu Pichu ou le désert d'Atacama, on ne savait pas ce que c'était, mais avec des noms pareils ça ne pouvait être que bien, d'ailleurs les Boursinet étaient allés au Club à Saint Pourad dans les Caraibes et étaient revenus en-chan-tés. Malades, mais en-chan-tés.Tu penses, cinq cents euros, tout compris, c'était déjà un miracle qu'ils reviennent. Et ces photos qu'ils ont prises! Le moteur droit du Tupolev de la « Jésus-Maria airways » en flammes, tandis qu'ils amérissaient au large en faisant une hola. Les bungalows du Club, en fait El Club, aux toits arrachés par le dernier cyclone, c'était il y a dix ans, mais sous les tropiques, le temps on sait ce que c'est ou plutôt on ne sait pas, d'ailleurs c'est sympathique de dormir à la belle étoile surtout quand il pleut, c'est sûrement ça qu'ils voulaient dire en parlant d'eau courante, un peu noire l'eau, rapport à la raffinerie qu'on voit sur la photo suivante, enfin on la voit pas vraiment à cause de la fumée, mais on la devine, c'est l'essentiel. La plage avec les cocotiers, enfin les troncs de cocotier, toujours le cyclone. La mer. Ah, la mer si bleue. Chaude. On ne voit personne s'y baigner. Non, à cause du corail. Il est mort. Remplacé par des hérissons couverts de piquants empoisonnés. Des hérissons? Oui c'est comme ça qu'ils disent là-bas, erizos, parce qu'ils ne parlent pas le français, non, si, ben dis-donc faut vous plaindre, à qui, au tour opérateur, impossible, pourquoi, il s'est suicidé. Tu vois la grosse dame sur la photo, là. Oui, elle est toute rouge. Elle faisait partie du groupe. Ah? Elle est morte deux jours plus-tard. Oh, la pauvre! Infarctus? Non, le plancher des latrines a cèdé, elle s'est noyée dans la merde. Et là? C'est la prison, une erreur, ils ont pris Georges pour un agent de la DEA. Georges? Mais c'est ridicule, ton mari ne parle pas un mot d'anglais! Eux non plus. On a eu de la chance, ils nous ont gardé quinze jours. Et là? L'hôpital. Forcément, après la prison....Et tout ça pour cinq cents euros par personne? Oui, mais on a bien profité. Allez, c'est dit, l'an prochain, on fait la Birmanie avec Carnage sans Frontières!

Quelles conneries! J'ai beau essayer d'imaginer le pire de la part de mes contemporains, la réalité dépasse toujours mes espérances. D 'ailleurs je ne vaux pas mieux qu'eux. La preuve, je donnai un grand coup de pied à la porte récalcitrante. Un geste gratuit. Gratuit? Pas tant que ça. Je le payai cher, très cher. L'armoire fut parcourue d'une vibration lugubre, l'indignation sans doute, puis, en se déformant de manière inquiétante, elle libéra la porte qui s'ouvrit dans un grincement furieux de craie dérapant sur un tableau mouillé.

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31 janvier 2009

Sous les pavés, la plage.

 

Il devait être quatre ou cinq heures de l'après-midi. Apparemment, l'heure de pointe où se croisent les vieux qui rentrent de la plage et les jeunes qui, venant de se réveiller, s'y rendent en bandes bruyantes. A la première occasion, j'abandonnai la tia Julia dans un parking, me glissant subrepticement à la place qu'une dame venait d'abandonner au volant de sa voiture sans permis. Elle fit hurler le moteur miniature tandis qu'elle progressait par bonds successifs vers la sortie. La foule des piétons me fit penser à celle que je côtoyai au Sri Lanka, en d'autres temps. Le sourire en moins. C'est fou ce que les français en vacances sont sérieux. Ils font montre d'autant d'acharnement et de hargne à s'amuser qu'ils en mettent, le reste de l'année, à gagner l'argent indispensable pour « s'éclater », durant quelques jours, dans l'univers impitoyablement concentrationnaire de quelque station balnéaire, ne se distinguant en rien des gnous du Kenya qui entreprennent, chaque année, une migration massive de laquelle beaucoup, piétinés et noyés au passage des rivières, ne reviendront pas. Il m'aurait fallu une machette pour progresser dans ce flot ininterrompu de vacanciers à moitié nus, mais, comme je n'en avais pas, je m'armai de la courtoisie outrancière de celui qui se trouve en présence d'une peuplade primitive dont les réactions imprévisibles sont toujours à redouter...Pardon, excusez-moi, ouh là, il n'y pas de mal, une crème glacée étalée sur mon seul pantalon décent, réellement sans importance, un vrai plaisir même, par ses températures caniculaires, que je vous la rembourse, là faudrait pas éxagérer, si vous appreniez à votre gosse à regarder où il marche, ça n'arriverait pas, c'est du chocolat en plus, c'est répugnant, me casser la gueule, c'est ça, allez viens, mais viens donc pauvre connard, eh oui, bien ce que je pensais, dégonflé!...Enfin, cette histoire de courtoisie outrancière avec les peuplades primitives, ça se termine souvent par une salve de mitraille. Non, mais! C'est donc bousculé, piétiné, souillé, insulté, débraillé et échevelé que je me présentai à la réception d'un hôtel dont la situation, sur le front de mer et la façade, d'une bourgeoisie de bon ton, m'induisirent, quelques temps, dans l'erreur de croire en la possibilité d'une nuit réparatrice. Le concierge, une espèce d'Hitchcock engraissé à l'huître dont seul le sommet du crâne émergeait du comptoir, me dévisagea d'un air soupçonneux...Vous avez eu un accident?...Oui plusieurs.En attendant, il me faudrait une chambre pour la nuit... Il prit un air offensé...C'est cent cinquante euros! Pas l'armée du salut ici!...Sur le comptoir trônait une statuette absurde, représentant un chevalier en armure dont l'épée brandie pointait agressivement vers les narines du visiteur. J'eus brusquement envie de lui enfoncer cette horreur dans une partie de sa personne que seule ma bonne éducation m'interdit de mentionner. Je me contentai de lui tendre ma carte de crédit ce qui l'amena à esquisser une ébauche de sourire qui fit monter en moi une sourde nausée.Quand j'eus rempli les formalités habituelles, il fourragea quelques temps dans le tableau à clés situé derrière lui . Manifestement, les propriétaires de l'hôtel avaient choisi de ne pas monter dans le train du progès, ou alors, c'était un omnibus. Ceci dit, je préfère les bonnes vielles clés aux cartes que j'oublie toujours dans la chambre surtout quand ces cartes servent aussi à faire fonctionner l'interrupteur général. Ça fait toujours des histoires pas possibles. Enfin là, il s'agissait vraiment d'une bonne vieille clé pendouillant au bout d'une espèce de gros plomb de pêche argenté frappé d'un chiffre...Vous avez de la chance! Vous pensez! En pleine saison! La 43 est libre, c'est une de nos meilleures chambres!...Ben voyons, on ne me l'avait jamais faite, celle-là! Lorsque je voulus prendre un ascenseur aux allures de cage à torture moyenâgeuse, le concierge me hurla de sa voix grasseyante...L'ascenseur est en panne, prenez l'escalier...Comme si j'allais grimper au troisième étage en utilisant les aspérités du mur pour me hisser, péniblement, jusqu'à la fenêtre de ma chambre, tel un spiderman recouvert de crème glacée au chocolat. Tandis que je progressais dans les couloirs silencieux à cette heure, je me dis que l'hôtel machin chose avait du appartenir, en des temps reculés, à une charmante vieille dame, que tout le monde appelait tante Berthe, un peu folle et indigne, tant l'intérieur de ce manoir me semblait tarabiscoté et désuet.

 

 

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30 janvier 2009

Mama Wong

 

Arcachon, était bien une petite ville. Mais, elle était loin de ressembler à cet eldorado ostréicole que je m'étais imaginé. En dehors des huîtres, il y avait du monde. Beaucoup de monde. En voiture et à pied, du monde partout. C'est peut-être ce qui distingue le plus la France contemporaine de celle du siècle dernier, la foule. C'est vrai ça, il y a quarante ans, on voyageait en voiture, train, avion, on faisait ses courses dans des supermarchés, on téléphonait, on regardait la télé, on allait au cinéma, au restaurant, bref on faisait déjà tout ce qu 'on fait aujourd'hui (oui, je sais, internet...) mais on le faisait seul, ou à peu près. Les routes étaient désertes, les aéroports vides, on pouvait jouer à Ben-Hur avec les caddies dans les allées de la grande distribution, manger tranquillement au restaurant sans avoir à jouer des coudes avec ses voisins. Ah, justement à ce propos, je me souviens que récemment, déjeunant ou plutôt tentant de déjeuner dans un restaurant chinois sis en la ville maudite (pas Arcachon, l'Autre), je me vis attribuer une table pour moi tout seul. Oh, pas bien grande la table, mais une vraie table quand même, pas une tablette. Le restaurant était bondé bien évidemment. Alors que je venais de passer ma commande, la patronne, une chinoise d'un certain âge, s'avança accompagnée d'un jeune couple....Çà pas déranzer à toi, si eux manzer à même table... Je jetai un oeil sur le couple ou plutôt je surpris leur regard. Des trentenaires. Je n'aime pas les trentenaires. Ils sont encore pires que les vrais jeunes, avec leur air de ne pas vouloir grandir. Je compris en une fraction de seconde qu'ils n'avaient pas plus envie de manger avec moi que moi avec eux. Je me levai donc...Oui, ça me dérange et eux aussi. Mais comme visiblement on ne semble rien avoir compris, ici, à la valeur symbolique du partage du pain et pourquoi on choisit de le partager avec les uns plutôt qu'avec les autres, je laisse la place à ces jeunes gens.......D'un mouvement sec de la tête, je pris congé du couple et m'apprêtai à quitter les lieux quand la patronne me rattrapa...Attendre! Toi pas parti! Moi ouvrir salle pour toi tout seul....Elle trottina vers le fond du restaurant, m'entraînant dans sa progression en me tenant par le bras comme un mauvais élève qu 'on enmène voir le proviseur. Elle ouvrit une lourde porte matelassée, me poussa dans un pièce plongée dans la plus totale des obscurités, puis, refermant la porte derrière elle, gomma instantanément les bruits désagréables du restaurant surpeuplé. Jurant en cantonnais, elle tâtonna quelques instants avant de trouver l'interrupteur. La lumière tamisée, outre les chinoiseries de rigueur (les VRAIS restaurants chinois sont aussi dépouillés qu'un contribuable après un redressement fiscal), laissait voir une vingtaine de tables mises avec élégance...Salle seulement pour fêtes, mariazes, entrement, tout ça... Elle me poussa vers l'une des tables...Toi content? Toi tout seul!...J'avoue que j'étais ravi et mon contentement atteignit l'extase lorsque les hauts parleurs dissimulés dans la gueule de dragons à l'oeil torve se mirent à déverser une mélopée sirupeuse interprétée par une voix aux aigus surdimentionnés. Je sais, j'ai des goûts étranges, mais j'adore ça. Avant de quitter la pièce, la patronne se tourna vers moi...Toi mauvais cratère, mais mama Wong quand même donner à manger à méchant homme...Le méchant homme que je suis fit un excellent repas. Mais revenons à Arcachon, où, en ce mois de juillet ensoleillé, la France entière semblait s'être donnée rendez-vous.

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27 janvier 2009

La tia Julia

 

 

 

 

 

Arcachon....Arcachon....Arcachon...Je ne sais pourquoi, mais, depuis quelques temps, ce nom de ville m'obsède, qui me fait penser à une armée de gremlins édentés se ruant à l'assaut d'une place forte peuplée de saucisses de Frankfurt....Un blog que j'ai lu certainement. Je ne connais pas cette ville et pourtant j'y ai passé une nuit, il y a quelques années. C'était en plein mois de juillet. Je revenais du Chili où j'habitais à l'époque et, après quatorze heures d'un vol sans escale, j'avais débarqué en début d'après midi à l'aéroport de Madrid-Bajaras dans l'état second de la victime d'une prise d'otages restée ligotée pendant six mois dans un local sans fenêtre, battue quotidiennement par ses geôliers, qui , brusquement libérée, se retrouve dans la rue sans trop savoir ce qui lui arrive. Décidé à ne pas hâter outre mesure mon retour vers cette ville honnie de l'Est de la France où je m'étais engagé, comme chaque année, à passer deux mois avec ma mère, j'avais décidé de faire les mille cinq cents derniers kilomètres en voiture. Je me dirigeai en chancelant vers le comptoir de l'agence dans laquelle j'avais réservé un véhicule depuis ma lointaine retraite patagone. J'avais porté mon choix sur une Golf, on me donna donc une Seat je ne sais plus combien en me précisant que c'était, mas o menos, mais plutot menos que mas, la même chose...Muy compacto...me précisa l'employé en me tendant les clés...Compactissimo...crut bon de renchérir sa collègue qui était en train de refiler un coche muy spacioso a une famille de belges flamingants.Ça pour être du compact, c'était du compact. Du concentré de voiture, en fait. Courte, étroite, mais haute, étonnement haute. Elle avait du passer dans un broyeur ou quelque chose de ce genre. Au moins, je n'eus aucun mal à la répérer dans le parking babélien, coincée entre deux berlines à la calandre agressive. Tout cela était grotesque, mais j'étais trop épuisé pour refaire les dix kilomètres de couloirs qui me séparaient de l'agence. Je la surnommai mentalement tia (tante) Julia, je ne sais pas pourquoi, c'était tout ce que j'avais en stock et j'était vraiment très fatigué. Ce jour là, j'abattis avec difficulté une cinquantaine de kilomètres, avant de m'effondrer dans le premier motel que je trouvai le long de l'autopista. Je ne me réveillai que le lendemain, en fin d'après-midi, ce qui me sembla être une bonne raison pour remettre hasta manana la suite de mon voyage, après tout, l'hôtel était confortable et les chaînes de télévison innombrables. J'ai toujours été heureusement surpris , en Espagne, par les hôtels de classe moyenne, qui cachent si bien, derrière des façades insipides, un luxe insoupçonné. Tandis que le serveur prenait ma commande pour mon almuerzo tardif, avec cette morgue ibérique qui donne à celui qui demande courtoisement son assiette de calamares a la plancha l'impression de devoir aller les pêcher lui-même, le serveur donc, sans doute en mal de conversation dans le restaurant désert à cette heure où une climatisation poussée à ses extrêmes maintenait une température sibérienne, le serveur, dis-je, me demanda si j'étais là pour affaires, en précisant, por si a caso, qu'il m'avait vu arriver la veille et qu'ici, en général, les gens ne faisaient que passer, una noche y ya basta. Non, non, j'étais juste un vacancier de plus profitant de la vue grandiose. Il eut un haut le corps...Uy, pero hombre, ne se ve nada aqui...D'un geste désabusé de la main, il me désigna, derrière la baie vitrée, le paysage désolant qu'offraient l'autopista d'un côté et la vaste zone industrielle écrasée par la chaleur, de l'autre. Je compris alors que si je ne voulais pas finir à la cuisine, coincé entre le concierge et la camarera, victime de cette familiarité bon enfant réservée aux habitués, il me faudrait, sans faute, reprendre la route le lendemain. C'est ce que je fis, aux aurores, avec impasse sur le desayuno incluido. Bien reposé, je roulai toute la journée sur les magnifiques routes espagnoles, désertes dans cette partie du pays en cette saison. La désertification prit fin au passage de la frontière française. Je réussis toutefois à traverser les Landes, avant de ressentir les premiers effets de la fatigue. Deux options s'offraient à moi: passer la nuit à Bordeaux ou à Arcachon. Bordeaux me faisait l'effet d'une grande ville hostile. Je nous voyais errer, toute la nuit, la tia Julia et moi, pris dans un entrelacs de ruelles portant toutes des noms de grands crus, éconduits par des concierges aux visages couperosés d'hôtels pris d'assaut par des touristes bavarois avinés. Tandis qu'Arcachon avait un côté rassurant de petite ville faussement rustique, peuplée uniquement d'une austère bourgeoisie ayant fait son beurre dans l'huître. Comme on peut le constater, je ne suis pas homme à avoir des idées préconçues. Dès que cela fut possible, je rangeai la tia Julia dans la file surmontée d'un impressionnant panneau annonçant ARCACHON.

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16 janvier 2009

God bless America

 

 

L'actualité, chiche en bonnes nouvelles, non parce que ces nouvelles sont rares, mais parce qu'elles n'intéressent personne (un criminel ne jouit-il pas d'une attention médiatique bien supérieure au porteur d'un projet positif et innovant?), l'actualité récente, donc, me redonne des raisons d'espérer en infligeant un camouflet, retentissant, aux tenants du "tout jeune", ces infâmes suppôts du jeunisme, que Dieu les maudisse, j'irai pisser sur leurs tombes!

En fait il y a deux bonnes nouvelles. D'abord cent-cinquante-cinq vies sauvées dans un crash aérien survenu au pire moment, celui du décollage, se concluant par un amérissage parfait, et ils sont rares, très rares, dans l'Hudson River aux eaux gelées. Ca, tout le monde le comprendra, c'est une très bonne nouvelle.

Ensuite, divine surprise, qui pilotait l'appareil, hein? Allez, un petit effort. Dites-le moi. Un jeune et vaillant pilote au faciès « bradpittien »? Que nenni! Un vieux de la vieille de cinquante-sept ans, même pas un de ces faux vieux rafistolé par la chirurgie esthétique, au cuir chevelu bourré d'implants. Non! Un vrai vieux, à gueule de vieux et à la crinière blanchie sous le harnois. J'espère que l'image de ce héros (parce que c'en est un, un vrai, pas une de ces larves médiatisées par la télé-réalité) fera le tour du monde et j'espère, mais non, je ne nourris aucun espoir à ce sujet, que cela fera réfléchir ceux qui, dans notre pays, virent à grands coups de préretraites minables tout ce qui a plus de cinquante ans ,condamnant ces nouveaux parias, les vieux-pas-vraiment-encore-vieux-qui-pourraient- encore-servir-mais-dont-personne-ne-veut-plus-entendre-parler, à une mort sociale doublée d'une longue agonie économique.

God bless America and you, captain Chesley Sulenberger!

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12 janvier 2009

Vol de nuit

 

 

Les premières secousses se firent sentir cinq minutes après le décollage. A peine un tressaillement au début comme celui que l'on peut ressentir en passant à vive allure sur un tronçon de route en mauvais état. Le calme ensuite. Juste le bruit de l'air sur la carlingue. Je sentis le Krakoukass se raidir à mes côtés, ou du moins eus-je l'impression que la raideur qui l'habitait depuis que nous étions monté dans cet avion s'était encore accrue, au point d'atteindre une tension des tissus qu'aucun organisme ne pouvait bien longtemps supporter....C'est normal ces vibrations, S***?....Puis plissant son nez...Vous ne trouvez pas que ça sent le brulé?...Adoptant le ton patelin de celui qui sait, je ne me voulus pas même rassurant, tant j'étais persuadé que ce vol, comme tous ceux que j'avais effectués auparavant, allait se dérouler comme un tapis rouge sous les pieds de quelque président africain, c'est à dire sans anicroches. Quarante minutes de vol, il n'y avait pas de quoi tourner un film catastrophe! Pas même une bonne soeur à guitare parmi les passagers...Quelques turbulences, mon colonel, quant à l'odeur, brulé n'est pas exactement le terme qui me vient à l'esprit. Plutôt une odeur potagère...Il tenta de se retourner vers moi, mais une autre secousse le figea à nouveau dans sa position de grand brulé. Quand le calme fut revenu, il articula péniblement...Vous croyez qu'on va nous servir du potage? Je crois que je ne pourrais rien avaler...Ma voisine me devança. Sortant de la poche de sa jupe un oignon de la taille d'une pomme Golden dans lequel une mâchoire de bonne facture avait déjà pratiqué une large échancrure, elle le brandit sous mon nez....Ce que le petit soldat veut dire, c'est que ça pue l'oignon. Désolé, mais ça me calme de croquer dans un oignon quand j'ai mes nerfs et en avion j'ai toujours mes nerfs et puis l'oignon ça me dégage...D'un geste de la main, elle mima le cheminement emprunté par une bouchée d'oignon de dégagement, un peu comme une hôtesse indiquant le cheminement à suivre vers les issues de secours, si ce n'est que le mouvement de ma voisine, ébauché aux abords de la tête, s'attarda un moment aux environs du ventre et se termina dans les soubassements de son siège. Le colonel murmura...Répugnant...mais on sait ce qu'était un murmure de Krakoukass. La dame à l'oignon haussa les épaules et reprit une bouchée de son viatique qu'elle mastiqua avec délice. Une insidieuse nausée commença à me gagner. Je tentai de me plonger dans une revue, mais l'odeur devenait insoutenable. La bougresse semblait se dégager par tous les orifices. L'instant suivant, il me sembla flotter dans mon fauteuil, uniquement retenu par ma ceinture, tandis que l'avion plongeait dans le vide, avant que de me retrouver écrasé sur mon siège pendant que nous remontions pour redescendre tout aussitôt, un peu comme dans un grand huit dont les wagonnets auraient été propulsés à près de mille kilomètres à l'heure. Le colonel émit un hurlement guttural venu du tréfond de son être qui me fit penser à la corne de brume d'un navire en détresse. Ma voisine eut un râle aussi rocailleux que le bruit d'un torrent en crue tandis qu'un renvoi pestilentiel dont il me sembla deviner les contours fluorescents, insinua sa puanteur jusque dans les moindres recoins de notre maigre espace vital. Je serais mort de dégoût si je n'avais été occupé à me défaire de l'étreinte mortelle du Krakoukass qui, aggripé à mon cou, croassait des propos inintelligibles, ses yeux dansant une gigue infernale au gré des mouvements désordonnés du Mercure. L'effet de la manifeste terreur inspirée au colonel et à la mangeuse d'oignon par ces turbulences, certes hors du commun, fut désastreux pour le moral des autres passagers. La reste de décence qui empêchait ces derniers de se lancer dans des manifestations d'hystérie collective, s'effondra comme les murailles de Jéricho au son des trompettes. Des clameurs désespérées s'élevèrent, faisant écho à celles de mes voisins. Une vibration plus forte que les autres fit s'ouvrir une partie des compartiments à bagages qui vomirent leur contenu sur leurs proriétaires. La voix du commandant, difficilement audible dans cette atmosphère de fin du monde, ramena le calme, un court, très court instant...Zone de fortes turbulences. PNC à vos postes, ceintures attachées...Les hôtesses, renonçant à mettre un semblant d'ordre dans ce chaos et à feindre un calme qu'elles étaient, sans doute, loin d'éprouver, s'égaillèrent dans le couloir, progressant par bonds successifs comme des soldats pris sous le feu de l'ennemi, profitant de la moindre accalmie pour gagner quelques mètres en direction de leurs strapontins qu'elles atteignirent, le cheveu en bataille et , pour certaines, passablement « épèclées » comme auraient dit les vaudois. Une série d'éclairs dantesques nimbant la nuit noire d'une lueur bleuâtre, vint accroître cette sensation d'apocalypse, tandis que, par les hublots, nous pouvions voir les ailes se plier vers le bas puis vers le haut, au gré des chaos aériens. Puis les secousses devinrent si violentes et si rapprochées les unes des autres qu'il fut même pénible de penser. La panique connut alors son paroxysme. Cris, pleurs, supplications, prières, jurons particulièrement orduriers s'entrechoquaient à l'intérieur de la carlingue tout en s'amplifiant à chaque rebond du Mercure. Je vis une femme arracher ses bijoux et les jeter dans le couloir. Un homme tendit une liasse de billets à je ne sais quelle divinité païenne avant de les déchirer en petits morceaux pour les faire pleuvoir sur ses voisins. D'autres se contentaient de se vomir dessus avec sur le visage, cette expression d'étonnement outré commune aux morts et aux femmes trompées. Ma voisine pleurait et le Krakoukass dont la main gauche, délaissant mon cou, s'était attachée à mon genou comme une bernacle à son rocher, semblait un pantin désarticulé agité de soubresauts anarchiques. Moi, je ne sais plus trop. Il me souvient juste avoir pensé qu'il serait terrible de mourir environné de cette pestilentielle odeur d'oignon. Puis, brusquement, ce fut le calme. Quelques étoiles se laissèrent entrevoir. Un silence profond se fit à l'intérieur de la carlingue qui ne fut plus troublé jusqu'à notre arrivée à Lyon que par quelques pleurs d'enfants. La dernière chose que je vis en quittant l'avion, ce fut la semeuse de bijoux, à quatre pattes, occupée à récupérer ses possessions entre les sièges.

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29 décembre 2008

Le naufragé

 

 

Bousculant les gens sur son passage, accrochant son chariot aux chariots d'autres passagers tout en s'excusant bruyamment, le Krakoukass s'approchait inéxorablement. Quand il ne fut plus qu'à quelques pas, il ouvrit les bras en croassant...mon sauveur... ce qui l'obligea à lâcher son chariot. Ce dernier alla s'encastrer dans les fesses d'une dame d'un certain âge occupée à ramasser le bambi en peluche qu'un enfant de deux ou trois ans, son petit-fils sans doute, avait laissé tomber. La dame piqua du nez en jurant effroyablement tandis que le charmant bambin éclatait de rire. Heureux d'échapper, provisoirement, à ce que je présentais être de nouveaux problèmes d'ordre krakoukassien, je me précipitai pour aider la dame à se relever. Qui a déjà tenté de relever une personne d'un certain âge, acâriatre de surcroît, comprendra mon désarroi.Petite et ronde, elle ne présentait aucune prise visible tout en étant très lourde. Un véritable concentré de matière. Mes mains dérapaient sur sa robe en tissu synthétique et quand j'essayai de la soulever en la saisissant sous les bras, de véritables jambons, elle se mit à hurler...Arrête, tu me fais mal, grand couillon....Dit avec l'accent, cela avait presque l'air affectueux. Finalement, en roulant sur le côté elle put se mettre à quatre pattes puis, en s'aidant du chariot, elle réussit à se remettre debout en poussant des rugissements effroyables à chaque phase de cette délicate opération. Les passagers, faussement indifférents, nous contournaient prudemment, comme ils l'avaient déjà fait pour le Krakoukass, quelques instants auparavant. Ce dernier, d'ailleurs, s'était tenu à l'écart, manifestant sa solidarité en me dispensant des conseils aussi inutiles qu'absurdes...Oui, comme ça. Non! Attention, elle va vous tomber dessus. Prenez-là par les jambes, j'ai déjà vu des chasseurs faire de la sorte avec un gros sanglier...Quand, échevelée et essoufflée, la pauvre dame eut enfin recouvré la position verticale, je compris qu'il était inutile d'attendre du Krakoukass des excuses. Il était replongé dans la lecture du document que j'avais, dans un premier temps, pris pour un programme de cirque. Je m'excusai donc à sa place, tandis que le gamin, qui, entre-temps, avait grimpé sur la cantine du colonel, essayait d'attraper ma fourragère en poussant des couinements aigus. Après avoir largué une dernière bordée d'injures où il était question de déclarer la guerre à un pays, n'importe lequel, pourvu que je me retrouve les tripes à l'air, la dame s'empara du marmot juste comme il allait m'étrangler avec ma fourragère et disparut dans la foule. Ce fut ensuite au tour du Krakoukass de passer à l'attaque...Il va falloir que vous m'aidiez, S***, je ne comprends rien à cette affaire!...Quelle affaire mon colonel?...Exaspéré, il fit un ample mouvement du bras, embrassant la totalité du hall de départ...Tout ce bordel! Comment je fais pour monter dans un avion avec ça?...Il m'agita sous le nez une feuille dactylographiée passablement usagée. Je m'en saisis et pendant que j'en déchiffrais le contenu, il crut bon de préciser...C'est la première fois que je prends un avion civil...Je lus et mes yeux n'en crurent pas leurs oreilles! Il s'agissait d'un itinéraire délivré par une agence de voyage de Draguignan. Eh oui, tout concordait. Numéros de vols, heures de départ. J'allais devoir me coltiner le colonel jusqu'à Mulhouse...Passablement secoué, je réussis toutefois à articuler d'une voix blanche, ou noire, je ne sais plus...Vous habitez en Alsace mon colonel?...Il secoua vigoureusement la tête...Non, je vais rendre visite à mon fils, à Fribourg. Il est militaire là-bas. Vous voulez voir sa photo?...Avant que j'ai pu l'en empêcher, de la poche arrière de son pantalon à carreaux, il produisit un portefeuille énorme, amarré à une chaîne aux dimensions respectables dont l'extrémité semblait se perdre dans les tréfonds du pantalon, capelée, sans doute, à son caleçon réglementaire dont je l'avais entendu vanter les mérites lors d'un repas. Je dus dire, ouh là, car il me fit signe de me baisser et il me murmura à l'oreille, manquant me crever les tympans...Avec les civils, on ne sait jamais...Je jetai un coup d'oeil distrait à la photo, m'attendant à voir un Krakoukass miniature prenant la pose en grand uniforme, mais je ne vis qu'un gamin d'une dizaine d'années, s'activant sur une plage au milieu de ses seaux et pelles en plastique, tandis que le colonel, notablement plus jeune, équipé d'un maillot de bain géant remonté jusqu'à la poitrine, le regardait d'un oeil humide. Un peu décontenancé, je rendis son cliché au colonel en lui servant une platitude dans le genre...Il a du grandir un peu quand même... Ce dernier hésita un instant, puis, tel un naufragé quittant l'illusoire abri de son radeau pour gagner, à la nage, une côte que l'on devine encore lointaine, il se jeta à l'eau...Je suis séparé de ma femme. Je n'ai plus vu mon fils depuis dix ans. Des nouvelles de temps en temps. Noël. Son anniversaire. Et puis il est allé faire son service en Allemagne dernièrement. Deuxième classe. Je ne sais pas ce qu'il a fabriqué là-bas. Il est au trou. Rien de grave, je suppose. Une connerie....Il reprit son souffle, un bref instant, la côte était encore loin puis, il continua...Ce n'est pas lui, qui m'a demandé de venir. C'est sa mère. Lui ne veut pas me voir. Absolument pas. Il n'a même pas voulu me parler au téléphone. Anti-militariste, Che Guevara, poing levé et tout ça. Mais c'est mon fils, vous comprenez?...D'un geste théâtral, il désigna son étrange accoutrement et au cas où je ne l'aurais pas remarqué, il précisa...Je me suis même mis en civil...Je suppose qu'il attendait de ma part une parole d'encouragement, un peu de compassion, mais je ne savais vraiment pas quoi lui répondre. Ce qui est certain, c'est que je n'eus brusquement plus du tout envie de me moquer de cette pauvre chose échouée dans un monde hostile dont les règles lui échappaient complètement. Je me contentai de lui montrer les comptoirs d'enregistrement...Pour revoir votre fils, mon colonel, il faut d'abord monter dans un avion. Allons nous faire enregistrer...Il eut un haut le corps...Comment ça, enregistrer?...Suivez-moi, mon colonel, je vais vous montrer...


 

 

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25 décembre 2008

Drôle de cirque

 

 

Je ne me souviens plus de l'heure exacte, mais il devait déjà être tard car il faisait nuit. Je me dirigeai vers le bureau d'Air Inter afin d'y retirer mon billet.De Nice je devais d'abord prendre un vol pour Lyon et de là, un avion de moindre capacité pour Bâle-Mulhouse. Évidemment, ma destination se trouvait être la ville mentionnée en second rang, pour laquelle on avait aménagé une modeste enclave dans cet aéroport démesuré sur lequel règnait une pax toute helvetica. Je ne fus pas surpris que cette misérable destination fût à ce point oubliée qu'on ne songeât point à relier directement la chaleur du midi à la froideur de cette ville sans âme. Il fallait aménager, en cours de route, une sorte de pallier de compression, afin que le choc ne fut point trop rude pour les imprudents voyageurs qui s'aventuraient dans cette steppe lugubre, ce glacis stérile planté d'usines aux cheminées fumantes situé aux confins de l'empire.

Mon billet en poche, je me dirigeai vers les comptoirs d'enregistrement. Là, au milieu de la foule insouciante et bronzée, s'agitait un personnage étrange. Revêtu d'une veste rouge bordeaux, il portait des pantalons gris souris à carreaux noirs. Enfoncée jusqu'aux yeux, une étrange casquette verdâtre à rabats dont les oreillettes avaient été attachées ensemble en son sommet, conférait à son propriétaire un faux air de Dingo. Il poussait un chariot à bagages sur lequel se trouvait une cantine de fer aux dimensions respectables. Son propriétaire y avait jeté, la recouvrant partiellement, un manteau pelucheux d'une couleur indéfinissable, oscillant entre le brun sâle et le jaune pas très propre, qui n'aurait pas détonné dans les stocks vestimentaires du secours catholique. Je crus d'abord qu'il s'agissait d'un homme-sandwich, car il semblait racoler les passants en leur distribuant une brochure. Sans doute le programme d'un cirque, pensai-je, au vu de l'extravagant accoutrement du bougre. Pinder, Bouglione ou Knie? J'adorais le cirque, aussi m'approchai-je de lui. Il ne semblait pas avoir beaucoup de succès, le pauvre type. Les chalands hâtaient le pas à son approche, se retournant vers lui à plusieurs reprises une fois l'obstacle franchi, pour bien se convaincre qu'il ne les suivrait pas, à moins que ce ne fût pour se gausser du malheureux. Certains arboraient ce sourire mauvais, réservé, en général, aux déchéances spectaculaires. Après tout, ce n'était peut-être qu'un clochard faisant la manche. Et puis j'entendis sa voix. Aucun doute possible. C'était lui. Encore et toujours lui. Le colonel Krakoukass. Lui aussi m'avait-vu. Faisant faire un cent quatre vingt à son chariot, il fendit la presse pour venir à ma rencontre avec, sur son visage, l'expression soulagée du naufragé qui vient d'apercevoir, au loin, la silhouette d'un bâteau de sauvetage. Comment aurait-il pu ne pas me voir, d'ailleurs? A la demande de mon père, j'étais en grand uniforme et aussi visible au milieu de tous ces civils que le phare des baleines sur l'île de Ré. L'antimilitarisme était à son comble, à l'époque. Certains bars et restaurants de la région étaient expressément « interdits aux animaux et aux militaires ». Illégal sans doute, mais le pouvoir de l'époque prêtait une oreille complaisante à cette gauche, pas encore caviar, mais déjà plus tout à fait cassoulet. D'ailleurs, le président, pour faire oublier sa particule, ne s'invitait-il pas « à la fortune du pot » (mouarf!) pour dîner chez les gens du petit peuple, quand il ne faisait pas valser ribauds et ribaudes au son de l'accordéon dans quelque guinguette préalablement réquisitionnée? Dans une gare, il eût été moins risqué de m'aventurer entièrement nu qu'en uniforme d'officier. Mais dans un aéroport, je ne pensais pas courir un bien grand risque. Jusqu'ici, on ne m'avait pas encore jeté à terre pour me rouer de coups.

Un an plus tôt, a l'issue des trois jours, passés à Macon, j'avais obtenu la note maximale aux tests de sélection, peu éxigeants, il est vrai. Quand j'eus signé le document où j'acceptais de faire six mois de service supplémentaires, en échange d'une formation dans une école d'officiers, nous dûmes être évacués de la salle, moi et quelques autres, sous la protection de la troupe rodée, selon toute évidence, à cet exercice, tandis que pleuvaient sur nous, horions, lazzis et quolibets de la part de ceux qui , quelques instants auparavant, nous traitaient encore en camarades. Le plus acharné était un gros blond au faciès rougeaud de garçon boucher qui tenta de m'envoyer son poing dans la figure, mais ne parvint qu'à toucher un malheureux soldat qui fit rempart de son corps pour me protéger. Nous fûmes libérés quelques heures avant nos charmants compagnons, afin d'éviter, nous dit un adjudant martiniquais, « qu'on vous retrouve le crâne rasé, errant à poil dans les rues de la ville, avec ,collabo, tracé au feutre indélébile sur vos petits culs blancs ».

 

 

 

 

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23 décembre 2008

Quand le téléphone frappe

 

Septembre 1977. Notre mission à Canjuers s'achevait. Pour mon ultime week-end dans le midi, j'avais espéré mettre à profit la transhumance touristique vers les centres urbains pour parfaire mes connaissances du littoral varois, mais un coup de téléphone en décida autrement. Deux ou trois jours auparavant, alors qu'en fin de journée je passais devant le conteneur-bureau du capitaine Arbre Généalogique, une voix me hêla depuis l'intérieur. J'entrai et saluai. Le capitaine avait l'air contrarié. Non, pas contrarié. Embarrassé...Fermez la porte et asseyez-vous...Il feignit remettre de l'ordre sur son bureau rangé au carré...Dites-moi, S***; vous vous entendez bien avec vos parents?...J'avoue que je préférais le capitaine quand il inventait des histoires absurdes à mon sujet...Oui, mon capitaine, pas de problèmes de ce côté, pourquoi?...Le capitaine secoua la tête d'un air désolé, ce qui dut provoquer une friction douloureuse entre deux vertèbres au niveau de la nuque car une expression d'intense souffrance se peignit brièvement sur son visage...C'est étrange, parce que je viens d'avoir au téléphone le général Machin Chose et ce n'était pas pour parler de la pluie et du beau temps qu'il m'appelait, mais bel et bien pour évoquer votre cas, monsieur l'aspirant. En passant vous auriez pu me dire, entre quatre yeux, que le général était un ami de votre famille...Je sentis les cheveux (enfin ce qu'il en restait) se dresser sur ma tête....Un ami? C'est beaucoup dire. Il vient parfois à la maison, c'est à peine si je l'ai remarqué, mais je ne vois toujours pas...Le capitaine émit un sifflement désagréable...A peine remarqué? Voyez-vous ça! Moi, je ne l'ai vu qu'en photo, alors, s'il était venu dîner à la maison je m'en serais rendu compte. Mais n'essayez pas de noyer le poisson. Quand avez-vous vu vos parents pour la dernière fois?...Il me fit penser à l'inspecteur Colombo.Je fis mine de réfléchir, mais je ne connaissais que trop bien la réponse. J'essayai toutefois de gagner du temps...Il y a quelques mois, mon capitaine... Il frappa du poing sur la table, regrettant instantanément ce déploiement inhabituel d'énergie tout en étouffant un gémissement douloureux...Je vais vous le dire, moi...Il brandit devant moi mon dossier militaire...Le jour de votre incorporation, le premier décembre 1976! Presque un an! En passant, vous avez cumulé dix mille kilomètres gratuits inutilisés sur le réseau SNCF. Vous êtes un cas. En général je suis obligé de me battre pour freiner les hommes dans leurs demandes de permissions et vous, vous n'avez même pas encore écorné votre capital de seize jours de PLD (permission de longue durée). Vous auriez pu écrire ou téléphoner. Mais non! Silence radio. Même le général a eu du mal à retrouver votre trace. Je n'ai jamais vu une chose pareille, c'est une honte! Votre père vous croit encore deuxième classe à Offenburg et votre mère vous imagine croupissant dans une geôle soviétique au fin fond de la Sibérie. Pourquoi la Sibérie, d'ailleurs?...Je hasardai...Mon père a toujours eu tendance à me sous-estimer et ma mère à dramatiser...Puis, m'efforçant d'infléchir le cours des pensées du capitaine qui, inéluctablement, le mènerait à ne plus voir en moi qu'un fils indigne, j'ajoutai ...Mais il s'agissait d'un accord passé entre mes parents et moi. Je voulais vivre quelque temps en immersion totale dans un autre milieu. Sans contacts avec l'extérieur. Juste pour voir. Enfin le truc classique du fils à papa qui en a un peu assez de n'être que cela. Je savais que si quelque chose de grave se produisait, mes parents trouveraient toujours le moyen de me contacter. Apparemment ce n'est pas le cas. Vous me l'auriez dit. Sinon, je n'ai pas vu le temps passer. Voilà tout....Le capitaine leva les yeux au ciel...Oui, bon, je veux bien. Vous êtes majeur, c'est votre problème, mais cela devient le mien quand un général me recommande d'y mettre bon ordre et croyez-moi si vous le pouvez, il a d'autres soucis que de s'occuper de vos états d'âme...Il me désigna le téléphone en bakélite noir trônant au milieu de son bureau...Vous allez composer le numéro de vos parents et vous allez leur PARLER comme une personne normale. Vous voyez ce que je veux dire: bonjour, comment ça va? Moi ça va bien. Ou mal. Enfin ce qui vous passera par la tête. MAINTENANT. C'est un ordre...

Il en avait des bonnes le capitaine! Comme si nous étions des gens normaux, dans cette famille.

Pour m'encourager à passer à l'action, le capitaine s'extirpa de son fauteuil...Je vous laisse seul. Je vous retrouve au mess...

J'ai toujours eu les téléphones en horreur et ce jour là un peu plus que les autres. L'expression, donner un coup de téléphone ne résume que trop bien ce viol vocal perpétré au sein de l'intimité du foyer par une tierce personne absente, viol, dont les prémices sont une sonnerie aux accents wagnériens à moins qu'il ne s'agisse, dans la version réactualisée qu'est le téléphone portable, de vibrations aussi impatientes qu'inopportunes, émises dans l'obscurité d'une poche pour les hommes ou dans le désordre d'un sac à main pour les dames.

Ce fut mon père qui décrocha...Allo père, c'est Esteban...Je crus prudent d'ajouter...Votre fils... La conversation se déroula normalement pendant quelques minutes... Aspirant? Mais c'est très bien! Les chars? Parfait! Le midi? Quelle chance! Du beau temps j'espère? Ici, il tombe des cordes.Tout le monde se porte à merveille. Oui, j'ai du rompre l'Omerta. Ta mère, tu me comprends...

A cet instant il y eut un bruit de lutte. La voix de ma mère....Passez-moi ce téléphone, Jean-Charles!...Ne faites pas l'enfant, Anne-Sophie! Il est dans les chars! Il n'a rien à craindre sur la Riviera. ...

Ma mère réussit à prendre le contrôle de la situation. Tout se compliqua brusquement

....Mon pauvre chéri! Ils t'ont battu, j'en suis certaine! Une mère sent ces choses! Toi si délicat, si sensible, qui n'arrivais pas à dormir quand il y avait ne serait-ce qu'un pli dans les draps. Et j'ai lu "l'archipel du Goulasch" de Soyouzmachin (Ma mère avait des problèmes avec les noms. Dix ans plus tôt, elle avait déjà tenté d'expédier au général de Gaulle cette fois, tant qu'à faire, une supplique concernant un des mes frêres ainés, soldat lui aussi, en adressant sa missive à Colombier-les-deux- Eglises. Mon père avait pu intercepter la lettre à temps ). Ces russes! Quelle horreur! Comment ça, pas en guerre? J'espère bien! Il ne manquerait plus que ça. Mais on ne sait jamais.Et la nourriture? Immonde, n'est-ce pas? Quoi, excellente? Tu ne veux pas que je m'inquiète! Je suis certaine qu'ils vous laissent mourir de faim. Et ton hernie? Des muscles d'acier? Que me racontes-tu là! Oh, mon petit, mais tu n'as jamais eu de muscles! Enfant, tu te faisais rosser par le fils du jardinier qui avait cinq ans de moins que toi! Oh moi, je ne vais pas bien du tout, tu me fais trop souffrir avec cette idée absurde de vouloir être soldat. Bien sûr, tout le monde doit faire son service, mais pas toi. Quand je pense, avec les relations de ton père! Enfin, je n'en ai plus pour longtemps ici bas. Je le sens. Vous me brisez tous le coeur. Toi, ton père, tes frêres, et ta soeur. Mon Dieu, ta pauvre soeur. Elle s'est mise avec un serrurier ou un menuisier, enfin quelque chose de ce genre. Il a des mains énormes! C'est épouvantable! Si je pouvais au moins te voir une dernière fois...

A ce stade mon père reprit le téléphone....Ta mère se porte comme un charme, rassure-toi, (elle devait attendre trente ans avant de mettre à éxécution sa menace de quitter ce monde), mais une visite nous ferait vraiment très plaisir...

C'est ainsi que je me retrouvai, le vendredi soir, à l'aéroport de Nice pour prendre un vol à destination de l'est du pays, que, naïvement, j'avais cru de pure routine.

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19 décembre 2008

Drôle de mayonnaise

 

Le capitaine n'était sans doute pas un homme de terrain, par contre, il s'avéra fin psychologue. Je pus le vérifier dès le lendemain. Si le colonel ne se montra pas tout à fait chaleureux à mon égard, il arbora un sourire magnanime quand je le saluai au mess, pour le petit déjeuner. Devant les autres officiers, il s'exclama...Ah, voilà notre insolent, amateur de rousses...Dix minutes plus-tard, la longue table commune ne bruissait plus que d'histoires de rousses, rencontrées au hasard des affectations. Au moins, j'avais la paix. Mais le répit ne fut que de courte durée. Après avoir trempé une demi baguette de pain recouverte de beurre et de confiture dans son bol de café au lait, le colonel, la bouche à moitié pleine, me demanda, d'un air complice...Et peut-on connaître le nom de cette merveille?...Je me sentis dans la peau d'un étudiant durant un examen, auquel on pose la mauvaise question, celle que justement, il ne lui serait jamais venu à l'esprit qu'on pût lui poser. Je répondis la première chose qui me passa par le tête, sans doute sous l'influence du contenu brunâtre et pâteux qui encombrait la bouche largement ouverte du colonel...Caramela, mon colonel...Devant son expression ahurie je me hâtai d'ajouter...Elle est étrangère. Vénézuélienne. De la cordillère. Elles sont toutes rousses par là-bas. Une histoire de gênes...Il eut l'air rassuré...Ah bon, elle est italienne alors?...Comme cela avait l'air de lui faire plaisir, je ne relevai pas le quiproquo...Oui, enfin ses parents. Ils se sont enfuis d'Italie pendant la seconde guerre mondiale...Le nom d'aucun patriote italien anti-mussolinien ne me venant à l'esprit (il y en a sûrement), j'ajoutai innocemment... Ils étaient gaullistes...Le colonel arrêta un court instant de mastiquer son indigeste mixture...Comment, des gaullistes, en Italie?...Le capitaine Arbre Généalogique qui avait, à contre coeur certainement, abandonné son bureau pour se joindre à nous, vint à ma rescousse en me fusillant du regard...Oui, il y en avait quelques-uns, pas beaucoup certes, mais quelques-uns tout de même. Un peu comme il y eut des garibaldiens, un moment, en France....Un morceau de la tartine du colonel, immobilisée entre le bol et sa bouche, s'effondra dans le café en produisant des cercles concentriques de graisse...Des gars comment?...Prétextant la préparation de mes chars, je pris congé, en laissant le capitaine se dépétrer avec mes gaullistes italiens et ses garibaldiens français.

Toute la journée fut du même tonneau. Oubliés les démêlés de la veille avec le Krakoukass et ma courte victoire, on ne voyait plus désormais en moi que l'aspirant qui s'envoyait en l'air avec une pute rousse et qui, pour avoir défié le colonel, allait, durant deux semaines, devoir se contenter de moyens plus rustiques pour satisfaire les appétits insatiables d'une sexualité débordante. Dieu sait quelles cochonneries le capitaine avait encore inventées sur mon compte, qu'il n'avait point osé me dire, pour apaiser le courroux et la soif de vengeance du colonel.

Puis les choses reprirent leur cours normal à cette notable différence près, qu'il me semblait avoir été accepté dans cette communauté moins pour mes qualités réelles que pour mes faiblesses imaginaires. Les français détestent les premiers de classe et ont un faible pour les cancres, ils se méfient de la police et prennent facilement la défense du truand. Sauf quand c'est leur progéniture qui collectionne les zéros et leur lecteur de CD qu'ils se font tirer dans leur voiture. Alors là, aucun châtiment ne semble plus être à la hauteur du crime perpétré.

Mon destin croisa encore celui du colonel Krakoukass en une occasion au moins et cette fois en dehors de tout contexte professionnel.

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11 décembre 2008

Le krakoukass

 

 

 

 

A ma sortie de l'école de l'arme blindée de Saumur j'avais été envoyé en Allemagne. A Stetten am kalten Markt. Les anciens avaient baptisé ce morceau de Bade Wurtemberg situé à un jet de pierre de Sigmaringen, la « petite Sibérie ». Tout un programme...Mais nous étions au mois de juin, le temps était superbe et l'on confia à mes mains inexpertes la destinée d'un peloton de combat composé de trois chars AMX 30 et de douze hommes dont la moitié étaient des engagés. Cela faisait tout d'un coup beaucoup de monde dans ma vie et énormément de ferraille. Je n'eus pas le temps de m'appesantir sur la question, car, le mois suivant, hommes et machines de mon escadron furent embarqués dans un train militaire. Notre absence devait durer trois mois.En attendant, le convoi mis trois jours pour couvrir la distance séparant Stetten de Draguignan. Là, après avoir été débarqués en rase campagne, nous gagnâmes le camp de Canjuers par nos propres moyens. Frimer au volant d'une voiture de sport est une chose, mais frimer en pleine ville du haut de la tourelle d'un char de quarante tonnes donne une toute autre sensation. Divin! Tandis que les jeunes filles en tenues estivales nous faisaient de petits signes amicaux au passage des pesantes machines, je distribuai des saluts gaulliens aux unes et aux autres du haut de mon terrible engin, jusqu'à ce que, dans mon casque, la voix courroucée du capitaine vînt me rappeler à l'ordre....Arrêtez vos conneries S***, vous n'êtes pas en train de libérer Draguignan...Oui, sans doute, mais au milieu des redoutables gaz d'échappement dont les fumées obscurcissaient l'horizon à chaque coup d'accélérateur, flottait dans ce calme matin de juillet comme un délicieux parfum de liberté et de jeunesse.

Notre mission était très simple: fournir l'appui logistique à un détachement d'élèves sous-officiers pour leur formation de chefs de chars. Nous amenions les chars chaque matin en divers endroits de ce gigantesque champ de manoeuvre aux faux airs de Grand Canyon, les élèves en prenaient possession et nous passions ensuite la journée en jeep à jouer les méchants venus de l'est qui se cachent et font semblant de tirer sur les gentils gars de l'ouest. Le soir nous recupérions nos chars et rentrions au camp. Les fins de semaine, nous avions quartier libre et allions parfaire notre bronzage sur les plages bondées de la riviera. Finalement, la vie n'était pas plus compliquée que cela. Cela ne faisait que confirmer la certitude que je confiais à ce curé à soutane qui venait régulièrement déjeuner à la maison au volant de sa Mercedes: pour moi, après le petit séminaire, les choses ne pourraient aller que mieux. Cela le faisait beaucoup rire. Il buvait beaucoup aussi et jurait encore plus. Nous l'appelions oncle Fritz, mais je ne sus jamais réellement qui il était. On ne sait jamais réellement qui sont les souvenirs qui peuplent notre enfance.

En tant qu'officier je partageais une chambre à « l'hôtel des cadres » avec le lieutenant Moustache (surnom sans grande originalité dont la troupe avait affublé cet homme placide, en raison de ses moustaches hors du commun) et l'aspirant de M*** qui, sous prétexte de douches répétées, promenait une nudité sans complexe dans les couloirs de l'austère bâtiment. Sous-officiers et hommes du rang dormaient sous de grandes tentes collectives. Pour une raison étrange, tous mes camarades se plaignaient. Les officiers regrettaient leurs inconfortables logements de Stetten, les sous-officiers se lamentaient de l'absence de leurs mégères de femmes et les hommes du rang éprouvaient une nostalgie toute proustienne à l'évocation de leurs HLM perdus dans les brumes du Nord (ils étaient tous chtis). Moi, j'aimais cette terre ocre qui se défaisait en particules poussiéreuses à chaque pas. Il y avait aussi un petit je ne sais quoi de saharien dans ces massifs pelés et dans la chaleur de midi qui, chaque jour, nous valait le privilège d'une sieste à l'ombre des chars. J'étais heureux. Tout simplement.

L'officier supérieur en charge du stage d'instruction était un colonel dont j'ai oublié le nom, mais pas le surnom. Le soir, il nous disait en quel point du camp livrer les chars le lendemain ainsi que la manière dont il souhaitait voir évoluer le plastron (l'ennemi symbolisé par des jeeps équipées de grands panneaux rouges). Jusqu'ici, tous les colonels que le hasard ou la necessité avaient mis sur mon chemin irradiaient une autorité naturelle, quelque chose dans leur physique, leur voix, leur regard ou simplement leur maintien. Celui-là ne ressemblait pas à grand chose. De petite taille mais démesuré au niveau des bras et des mains, il était engoncé dans un treillis trop grand et sa casquette enfoncée jusqu'aux yeux faisait ressortir ses grandes oreilles poilues, comme deux minuscules paraboles de radar. Perchées sur son interminable nez, des lunettes règlementaires derrière lesquelles ses yeux myopes fixaient en même temps deux points diamètralement opposés de l'espace ce qui faisait qu'on n'était jamais bien certain de savoir à qui il parlait ni de quoi il parlait quand il donnait un ordre d'une voix oscillant entre le cri de l'albatros de Patagonie et le glapissement du pingouin du Cap. Surgissant de nulle part, il semblait être partout, interrompant les parties de scrabble ou de « baise couillon » (un jeu de cartes enseigné dans mon enfance par un vieux colonial et dont, à mon tour, je fis découvrir les arcanes à mes hommes) que nous improvisions sur le capot d'une jeep quand nous en avions assez de jouer les « tovaritchs » » invisibles.Le colonel produisait alors des sons étranges et effrayants, agitant ses bras comme deux ailes démesurées. Nous retournions bien vite dans cet « Est » que nous n'aurions jamais du quitter. Les mauvaises langues disaient que son étrange strabisme lui permettait de suivre de manière simultanée le départ d'un obus et son point d'impact. Je le surnommai donc le Krakoukass, du nom de cet animal étrange qui venait semer l'effroi et la désolation dans la paisible colonie des schtroumpfs.

 

 

 

 

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30 novembre 2008

Une histoire de tapis

 

 

Il semblerait que la tempérence ne soit plus de mise. Les jeunes se soulent à la vodka et les adultes s'enivrent de grands mots. Au politiquement correct qui voudrait nous faire prendre des vessies pour des lanternes en donnant à la réalité une apparence de réalité, ce qui, entre nous soit dit, la rend suspecte en le décrétant innommable alors que c'est juste une réalité qui n'a pas demandé à venir au monde (un concierge devient un gardien d'immeuble parce qu'un concierge, hein..., mais il reste un concierge, ne lui dites surtout pas!), à ce politiquement correct donc, a succédé un politiquement incorrect tout aussi dogmatique. Dans ce nouveau dogme, tout ce qui, de près ou de loin, émet des relents de compassion et de générosité est frappé d'anathème.

Je me souviens que vers la fin des années soixante, les immigrés étaient surtout algériens.Pourquoi des algériens? Je n'en sais rien. L'histoire doit avoir un sens de l'humour qui nous échappe parfois. Toujours est-il qu'ils étaient là sans être réellement là. Les bras en France, la tête dans leur pays. La France manquait de bras, alors... Je ne sais si leur vie fut un cauchemar, mais elle ne dut pas être un rêve non plus.

Enfant, j'ignorais ce que je voulais être plus-tard, gardien de phare peut-être ou Huckleberry Finn, mais pas algérien en tout cas. Ce n'était pas une profession promise à un grand avenir, me semblait-il. Le père supérieur ne sous menaçait-il pas, lors de ses interminables homélies, d'avoir à vendre des tapis jusqu'à la fin des temps si nous ne travaillions pas bien en classe, comme ces malheureux, ajoutait-il en secouant la tête d'un air navré tout en faisant décrire à sa main une élégante hyperbole vers un point indéfini de la chapelle où ces malheureux, foule honteuse et invisible, semblaient s'être réfugiés ? Personnellement, je n'avais rien contre les algériens ou les tapis, mais les rares algériens que j'avais croisés en ville, toujours les mêmes, vendaient des tapis, toujours les mêmes. Sans être d'une intelligence exceptionnelle, j'en avais conclu que si les mêmes personnes se promenaient toujours avec les mêmes tapis à l'épaule et cela, semaine après semaine, mois après mois, dans un but autre que de faire prendre l'air aux dits tapis, c'est que la demande pour ce genre d'article devait être confidentielle, voire inéxistante et donc l'activité fort peu lucrative. Inquiet de me voir ressasser ces histoires d'algériens et de tapis au point d'en devenir obsédé (mes résultats scolaires étaient des plus médiocres en cette première année de petit séminaire), mon père m'expliqua que les algériens travaillaient surtout dans le bâtiment où ils gagnaient décemment leur vie et que cette histoire de tapis n'était que du folklore...Comme ma grande soeur, après avoir épuisé les charmes du flamenco, était dans sa période  « danse folklorique irlandaise », cela ne me rassura pas outre mesure. Je me l'imaginais sautillant au son des cornemuses tout en jonglant avec des tapis.

Quarante ans plus-tard, alors que je dépassais sur une autoroute, cap au nord, une longue file de voitures surchargées, quelque part en Andalousie, mon neveu me fit cette réfléxion...Je me demande ce qu'ils peuvent bien ramener d'Algérie?...La réponse me vint tout naturellement...Des tapis, sûrement...Il me rétorqua, avec cette commissération teintée d'un brin de mépris que l'on réserve en général aux malades mentaux...Des tapis? Mais t'es débile! Pour quoi faire?...Je poussai un soupir chargé d'ans...Laisse tomber! Tu ne peux pas comprendre...

Il y a peu, j'étais logé dans une de ces pensions qui font le charme des îles polynésiennes: repas commun, toilette commune, chambre (quasiment) commune. J'y fis la connaissance d'un de ces couples dont la seule mention donne des boutons aux tenants du politiquement incorrect. Monsieur, français d'origine algérienne, était professeur de lycée en poste à Tahiti, madame, française d'origine bretonne était institutrice, et les deux enfants... un peu tout ça. Je n'ai pas le souvenir que les enfants, un garçon et une fille d'une dizaine d'années, eussent été particulièrement bien ou mal élévés. C'était des enfants, tout simplement. Dans la salle commune, nous nous préparions à regarder, sans la regarder vraiment, la diffusion en différé d'un match de football opposant je ne sais plus quelles équipes. Quand la marseillaise fut copieusement sifflée par le public au point qu'on ne pouvait même plus en distinguer les notes, je crus, un bref instant, que le professeur avait perdu la raison. Il se leva, blême, et, tout en se bouchant les oreilles; se mit à hurler....ETEIGNEZ CETTE HORREUR! JE NE VEUX PLUS ENTENDRE CA! IL FAUDRAIT TOUS LES ENVOYER AU BLED, POUR QU'ILS COMPRENNENT LA CHANCE QU'ILS ONT DE VIVRE EN FRANCE!....Il s'effondra ensuite dans son fauteuil en proie à des convulsions. La patronne de la pension éteignit en hâte le poste, tandis que les enfants se mettaient à pleurer et que madame s'activait auprès de monsieur qui, à présent, était secoué de sanglots violents. Elle leva vers nous sa bonne tête d'institutrice bretonne et nous dit...Il faut l'excuser, il aime beaucoup son pays...Elle nous dit cela dans un souffle quasiment inaudible, comme l'aveu d'une perversion particulièrement infamante.

Oh, je sais bien que cet exemple ne satisfera personne. Les politiquement corrects me rétorqueront qu'il doit s'agir d'une erreur, que la vie d'un français issu de l'immigration n'est forcément qu'une vallée de larmes sans issue et les politiquement incorrects me parleront de voitures en flammes, de zones de non-droit, de patrie violée par des hordes de sauvageons. Cela existe sûrement tout ça.

J'ai quitté la France depuis trop longtemps pour prétendre encore pouvoir porter un jugement valide sur ce qu'il s'y passe. Alors je me cantonne à mon microcosme, à ma galerie de personnages et dans cette galerie, monsieur le professeur joue un peu le rôle de ce juste introuvable dont l'existence aurait pu sauver Sodome d'un sort si funeste. Après tout, je ne peux quand même pas me montrer plus exigeant que Dieu...

 

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22 novembre 2008

Bon sang, ce que c'est beau une information qui passe...

 

 



Hier soir je regardais « envoyé spécial », une des rares émissions diffusées sur la chaîne unique de RFO me permettant de prendre le pouls de la société française , c'est dire si je suis bien informé. J'aime beaucoup « envoyé spécial ». Il y a les reportages en caméra cachée. Là, on se sent vraiment au coeur de l'évènement. Le fait que le champ de vision soit réduit à l'extrême, le visage des intervenants flouté et leur voix transformée, ne nuit en rien à l'information. Pas le moins du monde... N'est en rien nuisible, non plus, à la bonne compréhension du sujet traité le fait que les hommes ou les femmes faisant l'objet du reportage parlent en général, d'une voix de canard, en une langue que personne, hormis les intéressés, ne comprend. On voit tout de suite qu'on est au coeur d'un réseau de prostitution ou en présence de redoutables trafiquants de drogue ou en encore dans le saint des saints des services secrets de Mongolie intérieure. L'information passe. C'est beau une information qui passe. On se sent tout de suite plus citoyen.

Il y a les présentatrices aussi. Elles transpirent objectivement l'information. Assises, raides comme des cierges de Pâques, elles me font penser au cobra et à la mangouste. Que l'une baisse la garde et l'autre lui mettra les tripes à l'air.

Hier, nous avons eu droit à des reportages en clair. Il ne faut pas abuser des bonnes choses.

Les sujets? L'introduction d'une nouvelle boisson en France, les suicides dans les prisons et un humoriste qui ne m'a jamais fait esquisser ne serait-ce qu'un sourire. Mais je suis un inconditionnel de Raymond Devos, donc irrécupérable.

Pour les prisons, je n'y connais trop rien, j'ai réussi à éviter d'y aller jusqu'ici et, à mon humble avis, plutôt que d'avoir une opinion arrêtée sur la question, je vais continuer à tout faire pour m'en tenir éloigné ce qui me semble être la meilleure solution pour éviter la surpopulation carcérale.

Par contre, je suis un gros buveur d'orangina et j'ai donc suivi avec passion la saga de la nouvelle boisson dont les canettes déferlent sur notre beau pays en un torrent ininterrompu depuis quelques mois. Son nom? Le Toropupu. Oui, j'ai préféré masquer le nom, je ne suis pas certain qu'il veuille qu'on le reconnaisse.

On sent dès le départ que c'est pas très catholique ce machin. Pour son lancement, pas de publicité à la télé mais du porte à porte. Moi ça ne m'a pas dérangé outre mesure, mais la voix off avait l'air de dire que c'était sournois et que ça cachait quelque chose. La cible? Je vous la donne en mille....LES JEUNES...Ça c'est un scoop! D'habitude on ne lance que des boissons pour vieux. C'est vrai ça, on ne parle jamais des jeunes dans ce pays. Sont donc visés les « quinze-vingt cinq ans ». Pour les autres, je ne sais pas trop. Leur gorge doit se fermer, se refusant à laisser passer le breuvage à moins qu'ils en crêvent, la bave aux lèvres, le ventre distendu, en poussant leur dernier soupir en araméen. Mais revenons au Toropupu. On sent que la voix off n'aime pas trop. C'est que cette boisson en plus d'être gazeuse et sucrée, attire la vodka comme un aimant. Tu te verses un verre de Toropupu et, surgie de nulle-part, une bouteille de vodka munie d'un doseur (business is business) largue sa dose mortifère dans la boisson à bulles. Ahlalala! Le résultat est terrible! Les « quinze-vingt cinq ans » sont tout malades et vomissent tout partout. Les pauvres choux! Envisage-t-on une seule seconde que le coupable de pareils effets puisse-t-être la vodka (espérance de vie des mâles en Russie: cinquante ans)? Noooooon! Pas une seule seconde, mais un seul coupable: l'ignoble breuvage à l'aspect de pisse gazéifiée. Mais que fait la police? Rien comme d'habitude. Ou plutôt si, elle traque les vieux qui conduisent shootés au gros rouge, on ne fait rien pour les jeunes dans ce pays, c'est bien connu.

D'abord il vient d'où ce Toropupu? Je vous le demande. Là, on sent comme une jouissance contenue dans le voix off. Un début d'orgasme. C'est que la maudite boisson est fabriquée en.... Autriche. L'Autriche! Suivez mon regard... J'ai l'impression qu'on a du obliger la voix off à porter des Lederhosen et un chapeau tyrolien dans son enfance. Circonstance aggravante, l'usine de conditionnement se trouve dans un cadre idyllique. Au milieu des forêts et des montagnes. Aucune banlieue pourrie à l'horizon. On sent que la voix off a perdu tous ses repères. Ça ne peut cacher que des choses fort laides toute cette beauté. Venons en maintenant à la personnalité du créateur de cette perfide entreprise. On voit tout de suite qu'il n'est pas clair ce gars. D'abord il est vieux et puis il n'aime pas les journalistes. Rien que pour ça, il mérite déjà la prison. Enfermé dans une cellule avec un jeune psychotique buveur de coca. Et son parcours! A quarante ans, oui, vous avez bien entendu, quarante, un âge où toute personne douée de raison songe à prendre une retraite pas du tout méritée , à quarante ans donc, notre homme abandonne un travail bien rémunéré et part pour la....Thailande. Là, il s'associe à un autochtone (s'affiche la photo d'un asiatique grimaçant) pour mettre son breuvage au point. La voix off se trémousse d'aise. La messe est dite. La sainte opinion publique dûment informée pointe le pouce vers le bas.

Et les victimes de cet immonde brouet? A ce stade, ayant assimilé l'information qu'il s'en vend des milliards de boites dans le monde chaque année, je m'attends à entendre des chiffres apocalyptiques. Des milliers, que dis-je, des millions de morts! La voix off minaude, semble peiner à trouver ses mots. Des morts, non quand même pas. Pas encore, il ne faut pas éxagérer, quoique....Il y eut bien ce jeune suédois en pleine santé, mort d'un arrêt cardiaque lors d'une soirée entre amis. La voix off attaque.... Évidemment il avait bu du Toropupu ce jour là, non?... Réponse d'un ami de la victime...Non...Mais il aurait pu en boire (la voix off s'impatiente)?..Oui, mais non...Le jour d'avant?...Non...Deux jours avant alors (la voix off semble désespérée)?...Oui...On respire et la voix off reprend espoir...En grosse quantité?...Non, une canette...Aha, je vous l'avais bien dit, même en petite quantité...La voix off triomphe.

J'avoue qu'à ce moment là, un doute s'est mis à planer et un doute qui plâne, c'est pas mal non plus. Le soupçon m'a un très court instant traversé l'esprit qu'on se moquait de nous. Enfin, pour être précis, je me suis dit qu'on nous prenait carrément pour des cons. Mais je me suis rapidemment ressaisi. C'était tout simplement l'information qui passait, déguisée en doute plânant pour l'occasion...




 



 






 

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