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27 août 2010

Questions sans réponses

Voilà un peu plus d'un mois que tu es morte. Trente huit jours pour être précis. Je dis morte, parce que partie, qui est le terme consacré, me semble vaguement trompeur. Le départ peut laisser espérer un retour. Mais tu ne reviendras pas. Jamais. Pour les siècles des siècles. Pas Amen. Je ne l'accepte tout simplement pas. Je sais que c'est vrai, mais je n'y crois pas encore tout à fait.
Tiens, l'autre jour, j'ai jeté toute ton invraisemblable pharmacie à la poubelle. Ton traitement pour le cœur. Finalement ce n'est pas le cœur qui a lâché, mais ton cerveau. Une fraction de seconde, je t'ai imaginée, la consternation peinte sur ton visage, fouillant dans ton tiroir...Esteban, toutes mes pilules ont disparu!...J'ai failli renoncer.
Pardon? Pourquoi je t'écris alors que tu n'as plus d'yeux pour me lire? Je ne sais pas. Ou plutôt si. A longueur de journée, je te parle dans ma tête, alors pourquoi ne pas t'écrire?
Peu avant de t'embarquer dans l'avion sanitaire, le médecin s'était écrié, d'un air contrarié...Ah, la, la, elle s'enfonce!...Moi aussi j'ai l'impression, certains jours, de m'enfoncer. Oh, je te rassure, rien de très spectaculaire. Je continue à me laver, à m'habiller décemment, à répondre de manière cohérente aux interlocuteurs qui s'enquièrent de mon moral. Vu de l'extérieur, je suis le mont Fuji, couronné de cerisiers en fleurs. Mais à l'intérieur c'est Hiroshima. Ou Nagasaki. Je te laisse le choix.
Je viens juste de recevoir les effets personnels avec lesquels tu t'étais envolée pour ce voyage sans retour. Ton précieux sac à main, sans lequel tu n'imaginais pas te déplacer, même en brousse, quelques paréos, ta revue de mots croisés dont tu avais réussi à remplir la moitié durant ces deux jours que tu passas à l'hôpital de T*** alors que nous nous imaginions tirés d'affaire et « Le vagabond des étoiles » de Jack London lu jusqu'à la page 66 ou 67 si j'en crois le signet coincé entre ces deux feuillets. Tu m'avais demandé de te ramener un livre de la maison, n'importe lequel. Ma grande fierté, je crois, est d'avoir réussi à te persuader, au début de notre relation il y a un quart de siècle, toi qui n'avais jamais dépassé l'école primaire, de lire des livres de qualité. Je choisis donc « Le vagabond des étoiles » ou l'art de s'évader par la pensée. Étrange choix quand je pense que c'est toi qui vagabonde, maintenant, dans les étoiles. Oui, oui, je le sais, tu étais très croyante. Une foi naïve que je ne me suis jamais permis de discuter de ton vivant. Tu es donc au paradis. Mais moi, le paradis me terrifie. Des problèmes d'intendance. Te rends-tu compte? Tous ces milliards d'âmes qui s'amoncellent là depuis que l'homme est homme! Hein? Condamnées au bonheur pour l'éternité. Et on fera comment pour se retrouver dans ce capharnaüm? Non, je préfère t'imaginer m'attendant sur quelque planète aussi lointaine qu'inconnue, occupée à tisser des tifaifai, à lire et à relire Anna Karenine (quels soupirs ce livre ne t'arracha-t-il pas!) et à manger des fondues au fromage. C'est débile je le sais, mais je fais ce que je peux.
Autre chose, tu te souviens de ce froid glacial qui m'envahissait tous les soirs, vers dix heures, l'heure de ta mort? Et cela a duré les trois semaines qui furent nécessaires pour te ramener sur ton ile. Durant la nuit passée dans la cathédrale, à veiller ton cercueil, je m'étais, comme d'habitude, enveloppé dans deux gros pulls achetés au Chili il y a quelques années. Oui, les pulls avec les losanges. Non, ils ne sont pas troués, c'est de la laine. Ce sont les cashmeres que les mites ont bouffés! Il faisait pourtant une chaleur étouffante. Une vieille femme s'est approchée de moi et m'a demandé si j'étais malade. Je lui ai expliqué. Elle a hoché la tête et m'a dit...Ta femme t'aimais vraiment beaucoup. C'est elle qui se glisse en toi tous les soirs et comme elle est morte et froide, elle puise en toi la chaleur de la vie, une dernière fois...Je sais bien que tout se passait dans ma tête, mais j'ai quand même trouvé cette explication très belle.
Figure-toi, qu'après l'enterrement, toute sensation de froid a disparu. Je le regrette, presque.
Par contre, je marche toujours autant. Je n'arrive pas à m'arrêter de marcher. A peine rentré à la maison, je repars en sens inverse.
Quoi, mes visites excessives au cimetière? Tous les jours, cela n'a rien d'excessif à mon avis. Et puis il faut bien que j'arrose tes plantes. C'est toi qui les avais mises en pot. Un bougainvillier, deux pervenches, deux épines du Christ et un truc jaune, j'ignore son nom, mais c'est joli. Sur le sable blanc, c'est superbe. Bon pour ta croix, je sais, ce n'est pas terrible: deux bois cloués. Sobre mais esthétique. Quand le terrain se sera stabilisé, je te ferai faire une jolie croix en pierre et une plaque en marbre. Mais oui, j'accolerai mon patronyme à ton prénom! Je sais bien que tu y tenais énormément à ton nouveau nom. Et le contour de ta tombe fait en grosses pierres rondes? Ça te plait? Je suis allé les chercher une à une sur la plage toute proche. Certaines devaient bien peser une vingtaine de kilos....Bon d'accord, une dizaine de kilos, mais elles étaient nombreuses. Enfin c'est pas mal, ça change de ces horribles bordures faites en parpaing et en ciment, pour ne pas parler du carrelage blanc qui semble faire fureur en ce moment. Ce ne sont plus des tombes mais des pissotières!
J'ai également constaté que je dormais divinement bien à côté de ta tombe. L'autre jour, je me suis allongé un moment dans le sable et ne me suis réveillé qu'à la nuit tombée. Un avant-goût du repos éternel.
Me tarabuste cet étrange coup de téléphone, exactement vingt quatre heures avant ta mort, que tu passas depuis ton téléphone portable, qui depuis, même éteint, m'accompagne en tous lieux. N'est-ce pas grâce à lui que tu me parlas pour la dernière fois?...Nous sommes sauvés...t'écrias-tu...Comment, tu n'as plus de maux de tête?...Non, ce n'était pas cela. Une histoire de télévision en panne qui, dans ta chambre d'hôpital, s'était remise à fonctionner. Nous avons parlé un moment et nous sommes souhaités bonne nuit. Je devais venir te chercher le lendemain pour te ramener à la maison. A trois heures du matin tu as sombré dans un coma léger duquel tu as émergé au bout de quelques instants, partiellement paralysée, incapable de parler. Ces idiots de médecins n'ont pas jugé utile de me mettre au courant avant neuf heures du matin. A ce moment là, peu avant de t'évacuer en ambulance vers l'aéroport, tu ne pouvais plus bouger que ta main gauche. J'imagine les efforts désespérés que tu dus faire pour les supplier de me prévenir, durant cette horrible nuit. Pour se justifier, le boucher en chef prétendit ne pas avoir trouvé mes coordonnées. Tu parles! Ça fait des années qu'on te suit dans cet hôpital. Il ne voulait simplement pas m'avoir sur le dos, moi qui au moment de ton admission, deux jours plus tôt, avais osé suggérer, du haut de mon ignorance de non-médecin, qu'il pouvait peut-être s'agir d'une attaque cérébrale...Non, non, pensez-donc, son Glasgow est excellent!...Il avait même réussi à me convaincre. Je n'ai rien vu venir. Et maintenant c'est moi qui culpabilise. A mort.
Tous les ans, à la même époque, le premier novembre, alors que nous garnissions les tombes de tes innombrables ancêtres de couronnes fleuries, nous nous demandions, avec malice, si l'un d'entre nous n'aurait pas à fleurir la tombe de l'autre, l'année suivante. Voilà, c'est fait. Et ce n'est pas drôle. Pas du tout.

20:12 | Lien permanent | Commentaires (66)

13 août 2010

Vous ne saurez ni l'heure, ni le lieu...

 

Voilà, la messe est dite. Pour l'éternité tu reposes dans cette terre marquisienne dont tu ne souffrais pas d'être séparée très longtemps.

Et pourtant, nous en avons fait des voyages. Me vient à l'esprit le souvenir de ces musées visités où, délaissant impressionnistes et peintres abstraits, tu t'abimais dans la contemplation d'une vague croute représentant un berger et ses moutons à moins que ce ne fût un chromos oublié dans quelque recoin obscur sur lequel une Vierge phosphorescente serrait en son sein un Christ joufflu et rose...Continue, moi je reste là à t'attendre, c'est si beau!... Je peux te le dire maintenant, ça m'énervait ces histoires de moutons et de Vierge. Oh, oui! Mais regarde donc, c'est un Van Gogh, un Gauguin ou un Monet! Tu parles! Tu n'avais d'yeux que pour les bergers et leurs fichus moutons. Mais tu aimais ça, les voyages.

Te souviens-tu de notre visite à Saint Pierre de Rome? Évidemment que tu t'en souviens. Quelle affaire: trouver la bonne robe dans le bon magasin pour rendre visite au pape. Tu avais failli me rendre fou...Mais je te dis qu'on ne verra pas le pape, bon sang! Tu crois que ça se promène comme ça un pape? Hein?...Non, je sais bien. Mais si PAR HASARD on le rencontrait...Pape et hasard ne font pas bon ménage, tu sais...Pourquoi tu dis ça?...Pour rien, tiens, déguise toi en bonne sœur...Nous n'avions pas vu le pape, finalement, mais une quantité invraisemblable de Vierge et de moutons. Tu étais sur un nuage. Moi, ça me suffisait de te savoir heureuse.

Et la traversée de la Sicile dans la Cherokee, moteur en croix, posée sur le plateau d'une dépanneuse conduite par un petit vieux à la vessie défaillante! Lors d'une de ses escales urinaires, il avait oublié de serrer le frein à main et nous étions partis en marche arrière sur la route en pente...Mais fais quelque chose!...hurlas-tu. Nous nous étions mollement couchés dans le fossé avec la dépanneuse, la Cherokee et tout le saint Frusquin, tandis que le petit vieux, accroché au pare-chocs avant de son camion se laissait trainer dans le vain espoir d'arrêter l'attelage. A Palerme, nous avions attrapé de justesse le ferry pour Gênes, mais sans notre voiture. Ce que nous avions ri...

Et cette nuit sans nuit que nous avions passée à Narvik, congelés dans notre chambre d'hôtel, nous serrant sous une peau de bête synthétique, les yeux fixés sur la cheminée ou feignait de flamber une buche en plastique animée d'un clignotement verdâtre.

Oui, tu aimais voyager. Et puis, après un mois ou deux, tu me prenais la main, jouais avec mes doigts...Et si nous rentrions, chez nous?...Et nous rentrions. Toujours.

Dimanche soir, dans une nuit si noire que même mes pensées s'y égaraient, tu as surgi brusquement dans les lumières du port, posée au centre de cette barge qui te transféra en toute discrétion du cargo aux rivages de ton ile. En cet instant, les eaux du Pacifique me firent penser à celles du Styx et tandis que le subrécargue revêtu d'un long ciré noir me tendait cérémonieusement une liasse de documents (mon Dieu, qu'il est compliqué de mourir), je ne pus m'empêcher de penser que Caron en personne me confiait sa précieuse cargaison. Évidemment, tu ne portais pas une de tes élégantes robes, mais, embaumée, momifiée, enfermée dans un double cercueil de zinc et de bois, tu étais finalement rentrée chez toi, après trois semaines de pérégrinations. A trois reprises au moins, au funérarium, en attendant le départ du bateau, on t'avait sortie de ton tiroir réfrigéré pour t'exposer dans un lit afin de permettre aux membres de ta famille émigrés à Tahiti de te voir une dernière fois. J'avais donné mon accord (tu portes mon nom), songeant que ces ultimes réunions mondaines t'auraient ravie. Si j'ai bien compris, on y avait joué au tarot et bu...plus que de raison. Parfait. Une de tes sœurs, venue de Nouvelle-Calédonie, un peu folle si tu veux mon avis, m'a confié durant l'enterrement que tu semblais avoir vingt ans sur ton lit d'opérette. Bien entendu, je refusai avec la dernière énergie de voir les clichés qu'elle avait faits de toi avec son téléphone portable. J'ai de toi une dernière image qui me suffit: pas encore morte mais déjà ailleurs tandis que le coma artificiel dans lequel le médecin du SAMU aérien te plongeait avait substitué au masque douloureux crispant ton visage, une expression doucement sereine. J'ignorais qu'on pouvait souffrir dans un coma naturel, même profond.

Quelles images se succédèrent dans ta tête, quand ton cerveau dévasté, avant que ton corps, rendit l'âme? Peut-être nous à nos débuts. Ces quelques semaines passées seuls en baie d'Anaho dans le fare niau que le vieux Sate avait mis à notre disposition. Le toit en était tellement percé , que la nuit on pouvait voir briller les étoiles entre les feuilles de cocotier tressées. Nos pêches nocturnes sur les rochers. Nos incursions diurnes dans la forêt de purau aux racines aériennes, dont les troncs entremêlés produisaient les grincements d'un gréement de trois-mats lorsque le vent les faisait danser. Le fracas du ressac sur le récif. Cette rafale de vent qui, nous surprenant au milieu de la cocoterai, nous força à la traverser au pas de charge, tandis que les cocos pleuvaient autour de nous.

La nuit passée à te veiller dans la « cathédrale ». Interminable et trop courte à la fois. J'avais recouvert ton cercueil d'un tifaifai. Tu sais, celui que tu préférais, avec les tikis. Tu avais bien mis un an à le terminer. Dessus, j'ai posé ce bel agrandissement de toi. C'était en 2000, je crois, à l'Intercontinental de Tahiti et nous venions de faire un excellent repas. Tu aimais les bonnes choses. Tu étais rayonnante. Tu adorais revenir en cliente dans cet hôtel, le meilleur de l'île, où, dans ta jeunesse, tu avais été serveuse. Aucune forfanterie de ta part. Juste un clin d'œil au destin.

Dans la cathédrale, j'étais assis à côté de toi, saluant les arrivants tandis qu'ils lançaient dans l'urne disposée à cet effet, certains avec discrétion, d'autres avec ostentation en faisant craquer les billets, les mille Francs Pacifique que la coutume prescrit d'offrir au conjoint survivant. Tu étais populaire ma douce France. Cette nuit là et une partie du jour suivant, nous gagnâmes une véritable petite fortune. Le vieux chinois pleurait comme un gamin. Du coup, il a oublié de déposer son obole.

Ils sont tous venus, ceux qui t'aimaient, ceux avec qui tu passais des nuits à jouer au tarot, ceux, enfin, qui t''entrainaient dans d'interminables bringues dont tu mettais plusieurs jours à te remettre. Finalement, nous menions des vies parallèles et c'était très bien comme ça. Et ça continue: toi morte et moi vivant, mais ensemble pour toujours.

Les fleurs s'amoncelaient au pied de ton cercueil, tandis que des groupes de prière s'organisaient, répétant sans fin, avec une lancinante monotonie, des « je vous salue » et des « notre père » en marquisien. On se serait cru dans un monastère tibétain.

Vers deux heures du matin, l'assistance se clairsema. Une belle femme, se présentant comme une de tes amies d'enfance, entonna d'une voix claire des gospels en français. Etrange, mais très beau. Triste aussi.

L'après-midi du lundi, la messe se joua à guichets fermés. Trois cents personnes pour le moins. Puis ce fut l'interminable convoi de voitures en direction du cimetière marin. Finalement, un trou creusé dans le sable est relativement moins sinistre que son équivalent creusé dans la terre. Nettement plus... « gemutlich » comme disent les allemands. Mais qu'il est long de combler une fosse à la pelle! J'avais insisté pour que le cercueil restât drapé dans ton tifaifai et qu'ensemble vous fussiez ensevelis. Je vous vis disparaître, tel un navire lentement submergé par les flots.

Quand la foule se fut dispersée, nous restâmes une vingtaine, tes sœurs, des nièces et des neveux (ton frère est mort du même mal que toi, il y a à peine un an), à entourer ta tombe recouverte de bouquets et de colliers de fleurs au point qu'on ne pouvait distinguer le sol sablonneux. La nuit tombant, nous allumâmes une multitude de bougies, puis, nous étant assis en cercle autour du tumulus fleuri, nous parlâmes longuement de toi. Nous rîmes beaucoup et pleurâmes tout autant. Avant que les bougies ne fussent totalement consumées, nous nous levâmes et, sans briser le cercle, nous nous prîmes par la main (les choses que tu me fais faire!) et récitâmes un ave et un pater, en français, cette fois, après tout, tu t'appelais France et aimais ton pays.

Que te dire de plus, si ce n'est qu'en tous points je te cherche et ne rencontre que ton absence.

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