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21 juillet 2010

Elle s'appelait France...

 

Elle s'appelait France et elle est morte ce soir d'une hémorragie cérébrale massive. Loin, si loin de moi. Si je n'écris pas ma douleur, je sens que ma tête va éclater. Après tout, cela vaudrait peut-être mieux. Nous nous étions rencontrés en 1983 à mon arrivée dans les iles. Tout nous séparait. Elle était serveuse dans l'unique restaurant de l'ile et moi un jeune fils de famille, comme on dit, un branleur arrogant vaguement aventurier. France...Ce ne fut pas le coup de foudre. En tout cas pas pour moi. Et puis, je ne sais quoi, cette possessivité, ce droit de propriété dont elle se targuait chaque fois qu'une jeune fille s'approchait de moi, cet attachement quasiment animal, me la rendirent infiniment précieuse. France...elle aimait rire, boire et chanter, moi pas, mais je la laissais faire. Nous devînmes un couple étrange et ne nous séparâmes plus pendant les quinze années suivantes. Je l'emmenai partout. Je ne concevais tout simplement pas la vie sans elle. Et puis la folie de ma mère nous éloigna l'un de l'autre. Ces deux là ne s'aimèrent jamais vraiment, à vrai dire. Nous continuions à être amis, mais de loin. Et, je le confesse, fut-ce le virage de la cinquantaine, une nouvelle vie ailleurs, semblait pouvoir s'ouvrir à moi. Et puis non. Cela ne se fit pas. La ruine et d'autres choses. Nous reprîmes alors notre vie commune, nous promettant de vieillir ensemble et de ressembler en tous points à ces vieux couples qui se chamaillent sans cesse pour l'emplacement d'un livre ou d'un dessous de plat. France...comme tu étais chinoise, avec tes beaux yeux en amande qui ce matin cessèrent de jeter cet éclat affectueux avec lequel tu épiais chacun de mes mouvements. Une taie livide les recouvrait, tandis que dans des mouvements désordonnés, de ta seule main valide tu t'accrochais à moi, à ma main, à ma chemise.

Parlez-lui, elle vous entend, me dit le médecin. Ravalant mes larmes, j'essayai de la rassurer, elle que la mort effrayait tant. Cela avait commencé dans la nuit du samedi au dimanche. Des migraines atroces. Et cette peur, oh Dieu, cette peur que je lus dans son regard. Je réveillai mes voisins et nous l'amenâmes à l'hôpital. Beaucoup de tension, beaucoup trop. Et puis les sédatifs firent leurs effets. Nous passâmes deux jours ensemble, les deux derniers, elle en observation et moi l'observant. Nous rîmes du ventilateur rouillé et des couvre-lits mités. Demain, je rentre à la maison, me dit-elle. N'oublie pas d'arroser mes fleurs.

Et elle n'est pas rentrée et ne rentrera jamais plus. Un coma durant la nuit. Puis, quelques éclairs de lucidité. Le long trajet vers l'aéroport pour prendre l'avion spécial qu'on avait fait venir de la capitale. Dans l'ambulance je te tenais la main, mais déjà tu n'étais plus là. Pas de place pour moi dans le minuscule appareil, mais, qu'importe, tu n'étais plus là.

Et puis quelques heures plus-tard, au téléphone, la voix professionnelle du neurologue, là-bas, si loin. Des termes techniques pour m'annoncer cette chose inconcevable: tu avais cessé d'exister.

Malgré la chaleur, j'ai froid. Je suis glacé. Je tremble et je pleure. Froid comme toi dans cette morgue, si loin. Seul comme toi. Je crois que je ne pourrais plus jamais dormir, rire ou manger sachant que ces choses te sont désormais impossibles. J'écris et j'en entends qui ricanent. Quelle impudeur. Les grandes douleurs sont muettes. Je suis muet et personne ne me verra pleurer. J'écris parce que j'ai mal à un point que je ne soupçonnais même pas.

Pourquoi a-t-il fallu que ce soit toi, qui aimait tant la vie? Pourquoi, pas moi?

Dites-moi, mes lointains amis, comment fait-on pour continuer à vivre quand on n'est plus que la moitié de soi?

Dites le moi...

02:20 | Lien permanent | Commentaires (23)

14 juillet 2010

Hans Castorp et les nudistes

 

Les choses se passèrent étonnamment bien entre les deux femmes. D'une certaine façon, elles s'entendirent, même si, ou parce que, jamais, elles ne purent se comprendre. Au début, je ne m'éloignai jamais trop de la maison, rentrant à l'improviste dans mon rez-de-chaussée, guettant des bruits de lutte, des hurlements, mais rien. Confirmé dans ma première impression, je laissai carte blanche au monolithe pour occuper les journées. Je répondis par l'affirmative à sa proposition d'emmener ma mère en promenade dans l'automobile de sa fille. Ma mère appréciait ces petites sorties que je n'osai plus faire en sa compagnie. Je ne sais où le monolithe et sa fille l'emmenèrent, toujours est-il, qu'un jour, à l'heure du « petit » whisky vespéral, elle me dit d'un air ravi...Ah, ces juifs, quel sens de l'hospitalité!...Je ne sus jamais si elle englobait sa dame de compagnie dans cette judaïcité, elle que jamais je ne pus voir, sans que passe dans ma tête la musique du film « Laurence d'Arabie ». A la fille se joignirent bientôt les enfants de cette dernière, une demi-douzaine, me sembla-t-il, c'était les vacances scolaires. Les vacances charriant avec elles des flots de vacanciers, les routes devinrent bientôt impraticables, alors pourquoi s'y aventurer, avec une pareille chaleur?.... Et cette piscine, Don Esteban, que jamais vous n'utilisez...D'accord, monolithe, va pour la piscine...Je pris donc l'habitude, en rentrant vers six heures du soir, de me retrouver dans une sorte de jardin d'enfants, au milieu d'un va et vient incessant de gamins trempés réclamant des limonades et des glaces avant de retourner, en poussant des hurlements ravis, se jeter dans la piscine. Ma mère semblait heureuse. A vrai dire j'ignorais si elle était heureuse, tant ce mot me semble dépourvu de signification. Elle avait cessé de faire scandale à tout propos, ce qui, sans doute aucun, simplifiait son existence et celle de son entourage. Je ne demandais rien d'autre. Le seul endroit de la propriété que je sanctuarisai fut mon rez-de-chaussée dont je laissai portes et fenêtres ouvertes. En effet, que vaut l'obéissance si elle ne s'accompagne pas d'une pincée de tentation?

J'eus envie d'essayer la Méditerranée, cette mer que ses dimensions réduites m'avaient toujours fait considérer avec un certain mépris. J'avais remarqué, entre Roses et Cadaquès, que la côte rocheuse abritait un certain nombre de criques, qui, vues de la route, me semblaient, sinon désertes, du moins supportablement fréquentées. Pendant mes années de vie marine j'avais développé d'assez bonnes dispositions d'apnéiste, aussi je voulus, à quarante cinq ans, savoir ce qu'il me restait de cette jeunesse aquatique. Je dis jeunesse, mais je ne suis pas bien sûr d'avoir jamais été jeune même si j'ai eu, le jour de mes trente ans, l'impression que la meilleure part de ma vie se trouvait désormais derrière moi. En cette occasion, mes trente ans, je décidai d'abandonner, à l'avenir, toute activité sexuelle, ce qui ne me couta point, ainsi que le port de shorts, ce qui me couta un peu plus, le prix des pantalons longs étant sensiblement plus élevé que celui de leurs homologues courts.

Après avoir acheté une paire de palmes et un masque, je garai la voiture aux abords d'un endroit qui me sembla propice à une mise à l'eau discrète. Vu de haut, tout semblait désert. Outre mon modeste équipement de plongée, j'emmenai avec moi la «Montagne magique » de Thomas Mann. Si les Felix krull, Aschenbach, Tonio Kroger et autres Buddenbrook avaient constitué pour moi un exercice de lecture agréable et édifiant où la personnalité tortueuse de l'écrivain se laissait deviner, diluée dans un agréable conformisme, j'étais, depuis une vingtaine d'années, resté à mi paroi avec la Montagne. Hans Castorp fut toutefois un agréable compagnon de voyage. Après avoir longtemps méprisé ce jeune bourgeois qui, affecté de maux imaginaires, acceptait sciemment de se laisser enfermer dans un sanatorium isolé en pleine montagne par peur d'affronter la vie du monde d'en-bas, je finis par m'identifier totalement à lui, alors que, voguant dans « l'ile de feu », au milieu de l'Atlantique, à des milliers de kilomètres de la cote la plus proche, je vivais isolé au milieu de mes compagnons, fuyant sans le fuir vraiment un monde que je n'avais nulle envie de retrouver. Je lisais et relisais avec enthousiasme la première moitié de l'ouvrage où Hans découvre cet étrange univers de la maladie ponctué de repas pantagruéliques soigneusement détaillés, de siestes interminables, de pneumothorax siffleurs, de morts évacués en toute discrétion au moyen d'une piste de bobsleigh. Puis surgissaient l'insupportable Settembrini, le républicain vertueux bientôt suivi de l'abominable Naphta, le communiste pervers et leurs interminables diatribes ennuyeuses. Et là, tout comme Hans qui ne comprenait goutte aux soliloques pompeux de ses compagnons, je dévissais et remisais la Montagne sur une étagère pour quelques années.

Je descendis vers la mer au milieu d'une garrigue brulée par le soleil, pleine de la stridulation d'insectes invisibles quand, dans un grand roulement de cailloux acérés, au détour d'un bosquet touffu, je manquai trébucher sur un couple terriblement nu, immergé dans une copulation silencieuse. Ne prenant pas le temps de m'excuser, les palmes serrées sous le bras, la main agrippée à la Montagne comme un marabout à ses grigris, entrainé par mon élan, fendant la broussaille, je bousculai, quelques mètres plus loin, un jeune homme tout aussi dévêtu, occupé à..., enfin il s'occupait tout seul. Éperdu, me débattant pour échapper à l'étreinte de la végétation, trébuchant sur les racines et les pierres, je débouchai sur une plate-forme rocheuse où se prélassaient trois dames d'un certain âge, entièrement nues, elles aussi, dont la peau huileuse et parcheminée exhibait cette teinte caramélisée que prennent les petits fours trop cuits. Je les imaginai revêtues de sombres robes aux dentelles agressives, la tête surmontée d'une mantille, sirotant dans de petits verres à pieds un xérès rugueux tout en se plaignant du relâchement des mœurs de la jeune génération.....Hola...me dirent-elles en chœur....Oh la, la, la...parvins-je à croasser avant de prendre mes jambes à mon cou et disparaître en amont dans un nuage de poussière, non sans avoir, à nouveau, dérangé le couple fornicateur (l'onaniste fou avait disparu) dont les imprécations vengeresses me poursuivirent jusqu'à ma voiture. Je rendis la chaleur, considérable en vérité, responsable de cette folie nudiste et procréatrice. J 'avais déjà pu remarquer que les habitants des contrées tempérées perdaient tout bon sens avec l'arrivée des beaux jours. Parvenu à destination, je remarquai qu'un autre couple d'autochtone, très habillé cette fois, avait arrêté son véhicule à quelques centimètres du mien dans l'intention évidente d'établir un campement de fortune, là, à quelques pas de la route. L'autorité avec laquelle le mari, un ibère à l'expression renfrognée, déploya la table tandis que la femme, le sosie de Galabru, faisait de même avec deux chaises de toile, me fit penser qu'il s'agissait d'habitués et une certaine hostilité dans le regard, une évidente sécheresse dans le salut qu'ils me rendirent, me laissèrent supposer que j'avais garé mon automobile à l'emplacement, où, précisément, ils avaient coutume de passer les heures les plus chaudes de la journée, en plein soleil, soumis au déplacement d'air provoqué par l'incessant passage de véhicules de toutes tailles. J'allais démarrer, quand, me ravisant, me faisant violence, devrais-je dire, tant il m'est pénible de m'adresser à des inconnus, j'abandonnai le siège du conducteur et après avoir salué à nouveau le couple qui, à présent, déballait sur la table le contenu d'une glacière, je demandai sans m'adresser à personne en particulier...Ah, au fait, est-ce vraiment une zone nudiste, ici?...Galabru ouvrit grand la bouche, abandonnant un instant le transfert de boustifaille, mais l'homme, lui coupant ce qui aurait pu devenir parole du geste sec de la main avec lequel l'agent de police arrête la circulation, le mari donc se retourna en me fixant avec dégout...Il n'y a pas de zone nudiste. Ni ici, ni ailleurs....C'était tout ce que je voulais savoir. Je remerciai et tandis que je m'insérai dans le flot de voitures, j'entendis Galabru couiner...Il faudrait fusiller tous les nudistes....En attendant, s'ils avaient su ce qui se passait dans les fourrés à peu de mètres d'eux, ils auraient regardé leur chorizo d'un autre œil.

A la recherche d'un autre emplacement où je pourrais m'ébattre dans les flots bleus de la méditerranée en toute sérénité et parvenir, enfin, au sommet de la Montagne, mais la Costa Brava, en plein mois de juillet, était-elle l'endroit idéal pour ce genre de quête, un souvenir me revint en mémoire qui démentait le monopole que la période chaude exerçait en matière de folie exhibitionniste sur les esprits et les corps. Non, c'est faux. En conduisant au milieu des camping-cars bataves et des conduites intérieures britanniques dont l'étrange emplacement dévolu au volant donne toujours l'impression à celui qui les suit que le chauffeur est en train de lire le journal ou de se retourner pour gourmander une progéniture rousse, en conduisant, dis-je, je ne songeai qu'à une chose, rester en vie et éviter, si possible, de porter atteinte à celle de mes contemporains, ayant tout au long de mes années maritimes et insulaires pris un retard considérable dans la pratique du pilotage automobile. Mais ce souvenir, si lointain, aurait pu surgir au détour du chemin et s'il ne le fit pas, il force les portes de ma mémoire à présent.

17:45 | Lien permanent | Commentaires (6)

08 juillet 2010

Les petites pilules roses

 

La nuit fut très calme pour ma mère qui, aussi loin que ma mémoire remontât, prenait avant de se coucher deux petites pilules roses à l'efficacité redoutable. Je me souviens que, bien des années auparavant, un mien cousin, de la branche autrichienne, astrophysicien dépressif, auquel mes parents offraient, en cette pénible circonstance, le gite et le couvert dans la maison du lac, avait, une fois au moins, eu recours à une, ou plus exactement, à une demie de ces pilules. Selon lui, la proximité du lac lui donnait des maux de tête et l'empêchait de dormir. C'était un solide gaillard, joueur de tennis émérite dans sa patrie, un peu hystérique comme le reste de la famille maternelle dont les « sobremesas » viennoises abondamment arrosées se terminaient rarement sans que fussent déterrées de vieilles haches de guerre au milieu de cris, de gémissements et de râles, ponctués, immanquablement, par l'évanouissement de l'un ou l'autre des convives. Quand à dix heures du matin nous ne vîmes point paraître le scientifique, nous clamâmes son nom en chœur sous sa fenêtre, puis, nous enhardissant, nous frappâmes véhémentement à sa porte, nous interrompant régulièrement pour coller nos oreilles inquiètes à l'épais battant construit non pas dans le bois dont sont faits les héros mais tout simplement les bonnes portes. Nos clameurs ne rencontrant qu'un silence obstiné, nous fîmes appel au vieil Emile, qui arriva bientôt coiffé de son éternel béret basque et engoncé dans sa blouse grise, porteur d'un trousseau auquel pendaient une centaine de clés aux dimensions et formes diverses, toutes unies dans la rouille...Ça tate de l'époque de monsieur Chules...précisa-t-il avant d'entreprendre de crocheter l'antique serrure tout en nous décrivant, avec une certaine gourmandise, les différents stades de décomposition par lesquels passaient les cadavres déchiquetés par les obus et la mitraille à Verdun. Quand la porte céda enfin, la foule considérable composée de familiers et de domestiques, qui s'était petit à petit accumulée au fil des clés, put entrevoir le malheureux amateur de smashs foudroyants, allongé sur le ventre, entièrement nu, un bras pendant hors du lit tandis que l'autre étreignait fortement l'oreiller où était enfoui, en partie, un visage d'une pâleur mortelle laissant entendre un ronronnement qui de loin en loin se transformait en gargouillis glaireux. Le docteur D***, un broussard plus versé dans l'art de foudroyer éléphants et buffles que dysenterie et paludisme, fendit la presse et s'isola avec l'infortuné dormeur en refermant la porte que le vieil Emile avait eu tant de peine à ouvrir. Mon cousin passa le reste de la journée à parcourir, dans un état second, le premier ne valant guère mieux à mon avis, les couloirs de la maison et les allées du parc tout en tenant des propos incohérents. Le soir encore, perché sur la digue, il déclamait des vers de Goethe ou de Heine, je ne me souviens plus, à l'intention des mouettes et des cormorans.

Ma mère prenait donc, tous les soirs, deux de ces pilules.

A huit heures et une minute du matin, sanglée dans son ensemble Channel et recouverte de peintures de guerre, elle ouvrit les hostilités...Elle est en retard, ça commence bien!...Voyons, une minute, mère, ce n'est pas encore du retard. Elle a peut-être du mal à trouver la maison...

A huit heures et demi, je sortis dans la rue, dans le vain espoir de voir se profiler la silhouette râblée d'une dame de compagnie montée sur un vélo, un foulard fleuri sur la tête. Pourquoi un vélo? Je ne sais pas. J'imaginais mal la voir débarquer d'une Aston Martin. Et puis le vélo ça fait sérieux.

A neuf heures ma mère était devenue très désagréable et je commençais à avoir chaud, très chaud, quand la sonnerie retentit ou peut-être fut-ce des coups frappés à la porte. Je me précipitai pour ouvrir en chantonnant...Voilà, voilà... et me trouvai nez à nez avec une moustache. Ce fut la première chose que je vis en tout cas. Je voulais tellement me trouver en face d'une dame de compagnie que je songeai...Elle aurait pu se raser, quand même...et puis, je vis les bras et les jambes poilus de l'homme en shorts et surtout j'entendis sa voix me dire en castillan...Vous êtes bien monsieur S*** qui a demandé une dame pour sa maman...et tout en me parlant il me désigna du pouce une personne qui se trouvait derrière lui et que je n'avais pas vue dans un premier temps, un peu comme le montagnard qui finit par ne plus voir la montagne dont il escalade les flancs, écrasé qu'il est par sa masse.Je dis...Pasen, no mas...et me trouvai devant un monolithe de deux mètres de haut pour le moins, recouvert d'une toge grisâtre ne laissant à découvert que le visage, un beau visage ma foi, sans age, enserré dans un foulard de couleur unie, mais était-ce du gris, du noir ou du beige, ma mémoire me fait défaut sur ce point. Le monolithe nous salua poliment en s'excusant du retard dont les raisons ne firent qu'effleurer la superficie de ma conscience. Je parvins à articuler...Ah, que bien...... tout en pensant ...Jésus, Marie, Joseph, pourquoi me fais-tu ça, à moi, mon Dieu?...Ma mère, évidemment n'était pas resté inactive pendant ce temps. Excitée comme un Ninja, elle sautillait de l'un à l'autre....Ouh, le vilain bonhomme...Ah, la grosse vache... Et puis tout devint très compliqué. Le monolithe de compagnie s'approcha de ma mère et lui pinça une joue entre le pouce et l'index de sa main gantée...Oh que linda la senora, parece une muneca. Que dice?(Comme elle est belle on dirait une poupée. Que dit-elle?)...La poupée se dégagea brusquement et flanqua un coup de pied dans le tibia du monolithe...Tiens, prends ça grosse salope...La grosse salope se mit à sautiller en faisant...Ouille...tandis que l'homme resté discret jusque là, sa casquette à la main, commença à s'exprimer en un impeccable français...Bon ça suffit comme ça! Je ramène ma femme à la maison. Avec vous les français, c'est toujours la même chose, le racisme, toujours la racisme...Et moi...Mais pas du tout. J'avais prévenu la dame de l'agence que ma mère était un peu difficile...Ma mère...Comment difficile? Oh, mais c'est une honte! Je t'ai tout donné. Tiens, quand tu as eu les oreillons...Et le monolithe qui continuait à masser sa jambe...Que linda vista! (Quelle belle vue)... Ma mère...Je les connais bien ces bédouins, il y en avait plein à Haifa. Tu leur tourne le dos, et hop, ils te plantent un couteau...La bédouine...Que linda, la cocina. (Quelle belle cuisine)...Le mari essayant d'entrainer sa femme hors de la maison...Quoi? Haifa? Les bédouins? Cette fois c'en ai trop! Quittons ce repaire de nazis...Et moi...Mais vous faites erreur...La femme agrippée à la porte du réfrigérateur...Por el almuerzo, voy a preparar una ensalada con huevos fritos (Pour le déjeuner je vais préparer une salade avec des œufs au plat)...Ma mère...Ouh, regarde, elle est déjà en train de voler la nourriture dans le frigidaire! Quelle honte..Et moi...Mais pas du tout...Et le mari, très rouge, hurlant...A dix huit ans je suis arrivé en France. Douze heures par jour chez Peugeot...Et moi...Ah, c'est bien. Mais lâchez votre femme...La femme trainant le mari dans son sillage...Voy a limpiar el suelo, esta sucio (je vais nettoyer par-terre, c'est sale)...Ma mère...Tu ne vas pas me laisser seule avec ces monstres...Moi, et bien moi je m'étais assis, comme étranger à la scène, un fort bourdonnement dans les oreilles, me contentant d'acquiescer mollement à l'évocation des cadences infernales pratiquées chez Peugeot, gesticulant machinalement vers le placard où il m'avait semblé voir un aspirateur, étonné, malgré moi, par la vitalité de ma mère, qui, se joignant au mari, tentait d'entraver la marche du monolithe de compagnie tout en essayant de le pousser vers la sortie. Des enfants accrochés aux basques d'un géant. Étrangement, je n'avais plus envie de rien. Si. Peut-être un tremblement de terre ou tout autre cataclysme qui nous aurait englouti, hic et nunc, effaçant à tout jamais la moindre trace de notre passage sur terre.

L'avantage avec les latins, surtout quand ils sont marocains et autrichiens, c'est qu'ils se calment aussi brutalement qu'ils se sont échauffés. Il y eut un grand silence et trois paires d'yeux me fixèrent...Qu'est-ce qu'on fait maintenant?...me demanda le mari haletant comme un coureur de fond. Je me levai, pris les clés de ma voiture et lui montrai le chemin de la sortie...Nous allons partir et laisser les dames se débrouiller...Tandis que ma mère me maudissait...Tu le regretteras! A ton retour, je serai morte!...le monolithe se pencha vers moi et me glissa à l'oreille...No se preocupe, senor, todo andara bien...Je ne savais pourquoi, mais cette femme au physique hors du commun m'inspirait confiance. Pour le reste, Inch Allah...



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