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14 juillet 2010

Hans Castorp et les nudistes

 

Les choses se passèrent étonnamment bien entre les deux femmes. D'une certaine façon, elles s'entendirent, même si, ou parce que, jamais, elles ne purent se comprendre. Au début, je ne m'éloignai jamais trop de la maison, rentrant à l'improviste dans mon rez-de-chaussée, guettant des bruits de lutte, des hurlements, mais rien. Confirmé dans ma première impression, je laissai carte blanche au monolithe pour occuper les journées. Je répondis par l'affirmative à sa proposition d'emmener ma mère en promenade dans l'automobile de sa fille. Ma mère appréciait ces petites sorties que je n'osai plus faire en sa compagnie. Je ne sais où le monolithe et sa fille l'emmenèrent, toujours est-il, qu'un jour, à l'heure du « petit » whisky vespéral, elle me dit d'un air ravi...Ah, ces juifs, quel sens de l'hospitalité!...Je ne sus jamais si elle englobait sa dame de compagnie dans cette judaïcité, elle que jamais je ne pus voir, sans que passe dans ma tête la musique du film « Laurence d'Arabie ». A la fille se joignirent bientôt les enfants de cette dernière, une demi-douzaine, me sembla-t-il, c'était les vacances scolaires. Les vacances charriant avec elles des flots de vacanciers, les routes devinrent bientôt impraticables, alors pourquoi s'y aventurer, avec une pareille chaleur?.... Et cette piscine, Don Esteban, que jamais vous n'utilisez...D'accord, monolithe, va pour la piscine...Je pris donc l'habitude, en rentrant vers six heures du soir, de me retrouver dans une sorte de jardin d'enfants, au milieu d'un va et vient incessant de gamins trempés réclamant des limonades et des glaces avant de retourner, en poussant des hurlements ravis, se jeter dans la piscine. Ma mère semblait heureuse. A vrai dire j'ignorais si elle était heureuse, tant ce mot me semble dépourvu de signification. Elle avait cessé de faire scandale à tout propos, ce qui, sans doute aucun, simplifiait son existence et celle de son entourage. Je ne demandais rien d'autre. Le seul endroit de la propriété que je sanctuarisai fut mon rez-de-chaussée dont je laissai portes et fenêtres ouvertes. En effet, que vaut l'obéissance si elle ne s'accompagne pas d'une pincée de tentation?

J'eus envie d'essayer la Méditerranée, cette mer que ses dimensions réduites m'avaient toujours fait considérer avec un certain mépris. J'avais remarqué, entre Roses et Cadaquès, que la côte rocheuse abritait un certain nombre de criques, qui, vues de la route, me semblaient, sinon désertes, du moins supportablement fréquentées. Pendant mes années de vie marine j'avais développé d'assez bonnes dispositions d'apnéiste, aussi je voulus, à quarante cinq ans, savoir ce qu'il me restait de cette jeunesse aquatique. Je dis jeunesse, mais je ne suis pas bien sûr d'avoir jamais été jeune même si j'ai eu, le jour de mes trente ans, l'impression que la meilleure part de ma vie se trouvait désormais derrière moi. En cette occasion, mes trente ans, je décidai d'abandonner, à l'avenir, toute activité sexuelle, ce qui ne me couta point, ainsi que le port de shorts, ce qui me couta un peu plus, le prix des pantalons longs étant sensiblement plus élevé que celui de leurs homologues courts.

Après avoir acheté une paire de palmes et un masque, je garai la voiture aux abords d'un endroit qui me sembla propice à une mise à l'eau discrète. Vu de haut, tout semblait désert. Outre mon modeste équipement de plongée, j'emmenai avec moi la «Montagne magique » de Thomas Mann. Si les Felix krull, Aschenbach, Tonio Kroger et autres Buddenbrook avaient constitué pour moi un exercice de lecture agréable et édifiant où la personnalité tortueuse de l'écrivain se laissait deviner, diluée dans un agréable conformisme, j'étais, depuis une vingtaine d'années, resté à mi paroi avec la Montagne. Hans Castorp fut toutefois un agréable compagnon de voyage. Après avoir longtemps méprisé ce jeune bourgeois qui, affecté de maux imaginaires, acceptait sciemment de se laisser enfermer dans un sanatorium isolé en pleine montagne par peur d'affronter la vie du monde d'en-bas, je finis par m'identifier totalement à lui, alors que, voguant dans « l'ile de feu », au milieu de l'Atlantique, à des milliers de kilomètres de la cote la plus proche, je vivais isolé au milieu de mes compagnons, fuyant sans le fuir vraiment un monde que je n'avais nulle envie de retrouver. Je lisais et relisais avec enthousiasme la première moitié de l'ouvrage où Hans découvre cet étrange univers de la maladie ponctué de repas pantagruéliques soigneusement détaillés, de siestes interminables, de pneumothorax siffleurs, de morts évacués en toute discrétion au moyen d'une piste de bobsleigh. Puis surgissaient l'insupportable Settembrini, le républicain vertueux bientôt suivi de l'abominable Naphta, le communiste pervers et leurs interminables diatribes ennuyeuses. Et là, tout comme Hans qui ne comprenait goutte aux soliloques pompeux de ses compagnons, je dévissais et remisais la Montagne sur une étagère pour quelques années.

Je descendis vers la mer au milieu d'une garrigue brulée par le soleil, pleine de la stridulation d'insectes invisibles quand, dans un grand roulement de cailloux acérés, au détour d'un bosquet touffu, je manquai trébucher sur un couple terriblement nu, immergé dans une copulation silencieuse. Ne prenant pas le temps de m'excuser, les palmes serrées sous le bras, la main agrippée à la Montagne comme un marabout à ses grigris, entrainé par mon élan, fendant la broussaille, je bousculai, quelques mètres plus loin, un jeune homme tout aussi dévêtu, occupé à..., enfin il s'occupait tout seul. Éperdu, me débattant pour échapper à l'étreinte de la végétation, trébuchant sur les racines et les pierres, je débouchai sur une plate-forme rocheuse où se prélassaient trois dames d'un certain âge, entièrement nues, elles aussi, dont la peau huileuse et parcheminée exhibait cette teinte caramélisée que prennent les petits fours trop cuits. Je les imaginai revêtues de sombres robes aux dentelles agressives, la tête surmontée d'une mantille, sirotant dans de petits verres à pieds un xérès rugueux tout en se plaignant du relâchement des mœurs de la jeune génération.....Hola...me dirent-elles en chœur....Oh la, la, la...parvins-je à croasser avant de prendre mes jambes à mon cou et disparaître en amont dans un nuage de poussière, non sans avoir, à nouveau, dérangé le couple fornicateur (l'onaniste fou avait disparu) dont les imprécations vengeresses me poursuivirent jusqu'à ma voiture. Je rendis la chaleur, considérable en vérité, responsable de cette folie nudiste et procréatrice. J 'avais déjà pu remarquer que les habitants des contrées tempérées perdaient tout bon sens avec l'arrivée des beaux jours. Parvenu à destination, je remarquai qu'un autre couple d'autochtone, très habillé cette fois, avait arrêté son véhicule à quelques centimètres du mien dans l'intention évidente d'établir un campement de fortune, là, à quelques pas de la route. L'autorité avec laquelle le mari, un ibère à l'expression renfrognée, déploya la table tandis que la femme, le sosie de Galabru, faisait de même avec deux chaises de toile, me fit penser qu'il s'agissait d'habitués et une certaine hostilité dans le regard, une évidente sécheresse dans le salut qu'ils me rendirent, me laissèrent supposer que j'avais garé mon automobile à l'emplacement, où, précisément, ils avaient coutume de passer les heures les plus chaudes de la journée, en plein soleil, soumis au déplacement d'air provoqué par l'incessant passage de véhicules de toutes tailles. J'allais démarrer, quand, me ravisant, me faisant violence, devrais-je dire, tant il m'est pénible de m'adresser à des inconnus, j'abandonnai le siège du conducteur et après avoir salué à nouveau le couple qui, à présent, déballait sur la table le contenu d'une glacière, je demandai sans m'adresser à personne en particulier...Ah, au fait, est-ce vraiment une zone nudiste, ici?...Galabru ouvrit grand la bouche, abandonnant un instant le transfert de boustifaille, mais l'homme, lui coupant ce qui aurait pu devenir parole du geste sec de la main avec lequel l'agent de police arrête la circulation, le mari donc se retourna en me fixant avec dégout...Il n'y a pas de zone nudiste. Ni ici, ni ailleurs....C'était tout ce que je voulais savoir. Je remerciai et tandis que je m'insérai dans le flot de voitures, j'entendis Galabru couiner...Il faudrait fusiller tous les nudistes....En attendant, s'ils avaient su ce qui se passait dans les fourrés à peu de mètres d'eux, ils auraient regardé leur chorizo d'un autre œil.

A la recherche d'un autre emplacement où je pourrais m'ébattre dans les flots bleus de la méditerranée en toute sérénité et parvenir, enfin, au sommet de la Montagne, mais la Costa Brava, en plein mois de juillet, était-elle l'endroit idéal pour ce genre de quête, un souvenir me revint en mémoire qui démentait le monopole que la période chaude exerçait en matière de folie exhibitionniste sur les esprits et les corps. Non, c'est faux. En conduisant au milieu des camping-cars bataves et des conduites intérieures britanniques dont l'étrange emplacement dévolu au volant donne toujours l'impression à celui qui les suit que le chauffeur est en train de lire le journal ou de se retourner pour gourmander une progéniture rousse, en conduisant, dis-je, je ne songeai qu'à une chose, rester en vie et éviter, si possible, de porter atteinte à celle de mes contemporains, ayant tout au long de mes années maritimes et insulaires pris un retard considérable dans la pratique du pilotage automobile. Mais ce souvenir, si lointain, aurait pu surgir au détour du chemin et s'il ne le fit pas, il force les portes de ma mémoire à présent.

Commentaires

J'ai eu la même réaction que vous face à "La montagne magique". J'en suis quand même venue à bout (j'ai fini par sauter les diatribes) car il y a effectivement quelque chose de prenant dans ce récit.
"Une sorte de jardin d'enfants...", para colmo!

Écrit par : Orage | 14 juillet 2010

Même chose, pour le roman de Mann. Sauf que, moi, je n'ai pas persévéré.

Écrit par : Didier Goux | 15 juillet 2010

Orage et Didier, vous me rassurez, j'avais l'impression de faire des infidélités à Thomas Mann. Apparemment, il y a un problème avec ce roman.

Écrit par : manutara | 15 juillet 2010

Y aurait-il un rapport entre le jeune homme solitaire et les trois dames sur la plate-forme par hasard...?

Tu m'as bien fait rire (sosie de Galabru...)

Écrit par : Cigale | 15 juillet 2010

A propos de Galabru, ça m'amuse d'autant plus que j'ai entendu tout récemment sur les Grosses Têtes la "honte de sa vie" qu'il partageait avec les auditeurs: il était allé chercher une plage de nudistes en empruntant des chemins de traverse et il tombe sur un couple effectivement tout nu qu'il salue et qui répond:"Bonjour, monsieur Galabru!"

Écrit par : Orage | 15 juillet 2010

Cigale, je n'ai pas eu le temps de lui demander, mais je ne pense pas. Si mes souvenirs sont bons et en général ils le sont, on ne pouvait voir les dames de là où se trouvait le jeune homme. Je suppose qu'il s'amusait vraiment tout seul à moins que les broussailles n'aient abrité d'autres couples besogneux ce qui n'était pas impossible. En fait, toute cette portion de la côte dite sauvage et fort belle au demeurant, était peuplée de nudistes sauvages eux aussi puisque hors la loi.
Orage, quand j'ai vu cette dame, je n'ai pu m'empêcher de penser à Galabru déguisé en dame patronesse outrancièrement fardée dans l'un des épisodes de la cage aux folles.

Écrit par : manutara | 15 juillet 2010

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