Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

08 juillet 2010

Les petites pilules roses

 

La nuit fut très calme pour ma mère qui, aussi loin que ma mémoire remontât, prenait avant de se coucher deux petites pilules roses à l'efficacité redoutable. Je me souviens que, bien des années auparavant, un mien cousin, de la branche autrichienne, astrophysicien dépressif, auquel mes parents offraient, en cette pénible circonstance, le gite et le couvert dans la maison du lac, avait, une fois au moins, eu recours à une, ou plus exactement, à une demie de ces pilules. Selon lui, la proximité du lac lui donnait des maux de tête et l'empêchait de dormir. C'était un solide gaillard, joueur de tennis émérite dans sa patrie, un peu hystérique comme le reste de la famille maternelle dont les « sobremesas » viennoises abondamment arrosées se terminaient rarement sans que fussent déterrées de vieilles haches de guerre au milieu de cris, de gémissements et de râles, ponctués, immanquablement, par l'évanouissement de l'un ou l'autre des convives. Quand à dix heures du matin nous ne vîmes point paraître le scientifique, nous clamâmes son nom en chœur sous sa fenêtre, puis, nous enhardissant, nous frappâmes véhémentement à sa porte, nous interrompant régulièrement pour coller nos oreilles inquiètes à l'épais battant construit non pas dans le bois dont sont faits les héros mais tout simplement les bonnes portes. Nos clameurs ne rencontrant qu'un silence obstiné, nous fîmes appel au vieil Emile, qui arriva bientôt coiffé de son éternel béret basque et engoncé dans sa blouse grise, porteur d'un trousseau auquel pendaient une centaine de clés aux dimensions et formes diverses, toutes unies dans la rouille...Ça tate de l'époque de monsieur Chules...précisa-t-il avant d'entreprendre de crocheter l'antique serrure tout en nous décrivant, avec une certaine gourmandise, les différents stades de décomposition par lesquels passaient les cadavres déchiquetés par les obus et la mitraille à Verdun. Quand la porte céda enfin, la foule considérable composée de familiers et de domestiques, qui s'était petit à petit accumulée au fil des clés, put entrevoir le malheureux amateur de smashs foudroyants, allongé sur le ventre, entièrement nu, un bras pendant hors du lit tandis que l'autre étreignait fortement l'oreiller où était enfoui, en partie, un visage d'une pâleur mortelle laissant entendre un ronronnement qui de loin en loin se transformait en gargouillis glaireux. Le docteur D***, un broussard plus versé dans l'art de foudroyer éléphants et buffles que dysenterie et paludisme, fendit la presse et s'isola avec l'infortuné dormeur en refermant la porte que le vieil Emile avait eu tant de peine à ouvrir. Mon cousin passa le reste de la journée à parcourir, dans un état second, le premier ne valant guère mieux à mon avis, les couloirs de la maison et les allées du parc tout en tenant des propos incohérents. Le soir encore, perché sur la digue, il déclamait des vers de Goethe ou de Heine, je ne me souviens plus, à l'intention des mouettes et des cormorans.

Ma mère prenait donc, tous les soirs, deux de ces pilules.

A huit heures et une minute du matin, sanglée dans son ensemble Channel et recouverte de peintures de guerre, elle ouvrit les hostilités...Elle est en retard, ça commence bien!...Voyons, une minute, mère, ce n'est pas encore du retard. Elle a peut-être du mal à trouver la maison...

A huit heures et demi, je sortis dans la rue, dans le vain espoir de voir se profiler la silhouette râblée d'une dame de compagnie montée sur un vélo, un foulard fleuri sur la tête. Pourquoi un vélo? Je ne sais pas. J'imaginais mal la voir débarquer d'une Aston Martin. Et puis le vélo ça fait sérieux.

A neuf heures ma mère était devenue très désagréable et je commençais à avoir chaud, très chaud, quand la sonnerie retentit ou peut-être fut-ce des coups frappés à la porte. Je me précipitai pour ouvrir en chantonnant...Voilà, voilà... et me trouvai nez à nez avec une moustache. Ce fut la première chose que je vis en tout cas. Je voulais tellement me trouver en face d'une dame de compagnie que je songeai...Elle aurait pu se raser, quand même...et puis, je vis les bras et les jambes poilus de l'homme en shorts et surtout j'entendis sa voix me dire en castillan...Vous êtes bien monsieur S*** qui a demandé une dame pour sa maman...et tout en me parlant il me désigna du pouce une personne qui se trouvait derrière lui et que je n'avais pas vue dans un premier temps, un peu comme le montagnard qui finit par ne plus voir la montagne dont il escalade les flancs, écrasé qu'il est par sa masse.Je dis...Pasen, no mas...et me trouvai devant un monolithe de deux mètres de haut pour le moins, recouvert d'une toge grisâtre ne laissant à découvert que le visage, un beau visage ma foi, sans age, enserré dans un foulard de couleur unie, mais était-ce du gris, du noir ou du beige, ma mémoire me fait défaut sur ce point. Le monolithe nous salua poliment en s'excusant du retard dont les raisons ne firent qu'effleurer la superficie de ma conscience. Je parvins à articuler...Ah, que bien...... tout en pensant ...Jésus, Marie, Joseph, pourquoi me fais-tu ça, à moi, mon Dieu?...Ma mère, évidemment n'était pas resté inactive pendant ce temps. Excitée comme un Ninja, elle sautillait de l'un à l'autre....Ouh, le vilain bonhomme...Ah, la grosse vache... Et puis tout devint très compliqué. Le monolithe de compagnie s'approcha de ma mère et lui pinça une joue entre le pouce et l'index de sa main gantée...Oh que linda la senora, parece une muneca. Que dice?(Comme elle est belle on dirait une poupée. Que dit-elle?)...La poupée se dégagea brusquement et flanqua un coup de pied dans le tibia du monolithe...Tiens, prends ça grosse salope...La grosse salope se mit à sautiller en faisant...Ouille...tandis que l'homme resté discret jusque là, sa casquette à la main, commença à s'exprimer en un impeccable français...Bon ça suffit comme ça! Je ramène ma femme à la maison. Avec vous les français, c'est toujours la même chose, le racisme, toujours la racisme...Et moi...Mais pas du tout. J'avais prévenu la dame de l'agence que ma mère était un peu difficile...Ma mère...Comment difficile? Oh, mais c'est une honte! Je t'ai tout donné. Tiens, quand tu as eu les oreillons...Et le monolithe qui continuait à masser sa jambe...Que linda vista! (Quelle belle vue)... Ma mère...Je les connais bien ces bédouins, il y en avait plein à Haifa. Tu leur tourne le dos, et hop, ils te plantent un couteau...La bédouine...Que linda, la cocina. (Quelle belle cuisine)...Le mari essayant d'entrainer sa femme hors de la maison...Quoi? Haifa? Les bédouins? Cette fois c'en ai trop! Quittons ce repaire de nazis...Et moi...Mais vous faites erreur...La femme agrippée à la porte du réfrigérateur...Por el almuerzo, voy a preparar una ensalada con huevos fritos (Pour le déjeuner je vais préparer une salade avec des œufs au plat)...Ma mère...Ouh, regarde, elle est déjà en train de voler la nourriture dans le frigidaire! Quelle honte..Et moi...Mais pas du tout...Et le mari, très rouge, hurlant...A dix huit ans je suis arrivé en France. Douze heures par jour chez Peugeot...Et moi...Ah, c'est bien. Mais lâchez votre femme...La femme trainant le mari dans son sillage...Voy a limpiar el suelo, esta sucio (je vais nettoyer par-terre, c'est sale)...Ma mère...Tu ne vas pas me laisser seule avec ces monstres...Moi, et bien moi je m'étais assis, comme étranger à la scène, un fort bourdonnement dans les oreilles, me contentant d'acquiescer mollement à l'évocation des cadences infernales pratiquées chez Peugeot, gesticulant machinalement vers le placard où il m'avait semblé voir un aspirateur, étonné, malgré moi, par la vitalité de ma mère, qui, se joignant au mari, tentait d'entraver la marche du monolithe de compagnie tout en essayant de le pousser vers la sortie. Des enfants accrochés aux basques d'un géant. Étrangement, je n'avais plus envie de rien. Si. Peut-être un tremblement de terre ou tout autre cataclysme qui nous aurait englouti, hic et nunc, effaçant à tout jamais la moindre trace de notre passage sur terre.

L'avantage avec les latins, surtout quand ils sont marocains et autrichiens, c'est qu'ils se calment aussi brutalement qu'ils se sont échauffés. Il y eut un grand silence et trois paires d'yeux me fixèrent...Qu'est-ce qu'on fait maintenant?...me demanda le mari haletant comme un coureur de fond. Je me levai, pris les clés de ma voiture et lui montrai le chemin de la sortie...Nous allons partir et laisser les dames se débrouiller...Tandis que ma mère me maudissait...Tu le regretteras! A ton retour, je serai morte!...le monolithe se pencha vers moi et me glissa à l'oreille...No se preocupe, senor, todo andara bien...Je ne savais pourquoi, mais cette femme au physique hors du commun m'inspirait confiance. Pour le reste, Inch Allah...



Commentaires

Le monolithe avait au départ l'avantage de ne pas comprendre le français. Votre famille est un spectacle permanent, on n'est jamais déçu! Si non e vero...

Écrit par : Orage | 08 juillet 2010

Astrophysicien dépressif : je ne sais trop pourquoi, mais cette définition me ravit...

Écrit par : Didier Goux | 08 juillet 2010

Je comprends de plus en plus pourquoi tu t'es retrouvé au bout du monde ! :-)

Bon alors le monolithe viendra-t-il à bout de la poupée malade ??

Écrit par : Cigale | 08 juillet 2010

Orage, l'absence de langue commune était sans doute un gage de réussite, mais l'aspect très atypique de la dame de compagnie faillit bien compromettre toute l'entreprise.
Didier, et encore vous n'avez pas vu le bonhomme...
Cigale, au bout du monde? Je n'ai pas vraiment fait exprès en fait.

Écrit par : manutara | 09 juillet 2010

Tu n'as pas eu la curiosité de savoir ce qu'étaient réellement ces petites pilules roses ?

Écrit par : tinou | 09 juillet 2010

Oh, un puissant somnifère tout simplement. Ma mère se plaignait toujours d'insomnies. C'était une véritable obsession.

Écrit par : manutara | 09 juillet 2010

Une porte de forteresse et un monolithe, deux raisons de se régaler encore. Merci.

Écrit par : la Mère Castor | 10 juillet 2010

Merci à vous, madame Castor!

Écrit par : manutara | 10 juillet 2010

Je me demande comment la vieille dame va venir à bout du monolithe, car je ne doute pas qu'elle en viendra à bout, bien sûr.
C'est un légionnaire sourd qu'il lui fallait, à votre mère...

Écrit par : Suzanne | 13 juillet 2010

Eh bien figurez-vous, Suzanne, que nous y avions pensé: un homme de compagnie pour ma mère, et puis je ne sais plus quoi nous avait empêché de réaliser ce projet.

Écrit par : manutara | 13 juillet 2010

Les commentaires sont fermés.