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30 juin 2010

Maladresse

 

Le sauvage arriva vers huit heures du soir. La première chose que je remarquai en me précipitant vers la voiture fut que ma mère et mon frère avaient l'apparence de deux personnes qu'on aurait enfermées par mégarde dans un sauna durant toute une journée. La permanente de ma mère ressemblait à une omelette norvégienne fondue et les cheveux habituellement bouclés du sauvage pendaient le long de son visage en sueur telles des lianes dans la touffeur de la forêt équatoriale. Mais c'était normal. Ma mère, craignant les courants d'air en voiture, ne supportait pas qu'on abaissât les vitres, ne serait-ce que de quelques millimètres et refusait obstinément qu'on mît la climatisation....Tu veux que j'attrape la mort! Si ton père était encore là, il verrait quel fils indigne tu es!...Mais mon père ne voyageait jamais en voiture avec ma mère.

De toutes façons, ma mère n'était jamais malade. Sa spécialité, c'était les chutes spectaculaires. De tous temps. Dans les escaliers d'abord. Plus d'une fois, je l'avais vue dévaler en vrac les escaliers en rebondissant sans subir d'autre dommage que quelques bleus. Les vitrines des magasins aussi....Oh, le joli petit chapeau. Ne vous dérangez pas mademoiselle, je vais vous montrer...Et puis elle trébuchait, glissait ou se prenait les pieds dans un tapis et s'effondrait dans un grand fracas de mannequins renversés au milieu d'un inextricable entrelacs de vêtements et de couvre-chefs grotesques. Ma mère ne regardait tout simplement pas où elle mettait les pieds.

Une autre fois, je n'étais encore qu'un enfant, nous étions allés, ma mère, mon père et moi, passer l'après-midi à Bâle, cherchant, je le suppose, dans cette somptueuse cité, la civilisation que nous refusait l'ignoble ville où nous vivions le reste de la semaine. Brusquement, ma mère tomba en arrêt devant la vitrine d'une chocolaterie comme il n'en existe qu'en Suisse. Là, on avait reconstitué, en une variété infinie de chocolats, un adorable village alpestre peuplé de personnages succulents. Mon père se souvint de clients exotiques, invités à déjeuner le lendemain, friands à l'extrême de douceurs helvétiques. Nous entrâmes donc dans le magasin. Tandis que j'accompagnai mon père dans le choix d'un dispendieux assortiment de chocolats, ma mère s'approcha du «Burg » comestible, sur lequel flottait fièrement la bannière à croix blanche sur fond rouge, faite très certainement de sucre glacé. Brusquement, la vendeuse pâlit atrocement et lâcha, dans un râle français teinté d'un fort accent suisse allemand un ….Oh, mon Dieu...qui pouvait tout aussi bien passer pour l'exhalaison fétide d'un phtisique rendant son dernier soupir. Bien qu'étant deux et moi encore un enfant, nous nous retournâmes, mon père et moi, comme un seul homme, vers le lieu que semblait nous désigner le regard éperdu de la vendeuse, juste à temps pour voir ma mère vaciller et s'écraser sur le village Potemkine au lait.

Alors que nous déambulions, charriant à nous trois une vingtaine de kilos de chocolats diversement aplatis, enveloppés à la hâte dans de grands sacs en plastique par une vendeuse hystérique, dans les rues de la vieille ville animée à cette heure par une foule cosmopolite, mon père, à qui la chute maternelle avait couté un bon nombre de ces francs suisses dont on ne prononçait, alors, le nom qu'avec componction et respect dans cette France en perpétuelle dévaluation, mon père, donc, s'arrêta et prenant appui contre le mur d'une de ces demeures patriciennes qui font la fierté de Bâle, mon père, ce grand bourgeois qui n'esquissait qu'à grand peine un sourire quand les circonstances l'exigeaient, mon père, tout simplement, éclata d'un rire d'anthologie, le père de tous les rires, sans nul doute, tandis qu'en ricanant bêtement, j'engloutissais mon troisième bucheron en chocolat.

Je crois que ma mère a toujours eu un grain, mais un grain petit, un grain gentil, qui remplissait l'austère demeure de rires et de chants dits en une langue gutturale, la même que celle qu'elle utilisait pour me raconter les aventures de Max und Moritz et celles du Struwwelpeter.

...Tout cela est bien loin...songeai-je, tandis que j'extrayais ma mère de l'habitacle surchauffé...Quel horrible voyage!... C'est alors que je remarquai que le côté droit de la voiture présentait des dommages que je n'avais pas notés quelques jours plus tôt...Oh, vous avez eu un accident?...

Pris d'un besoin pressant sur l'autoroute, le sauvage s'était arrêté sur une aire de repos en garant sa voiture à l'ombre, sur un emplacement légèrement en pente. Il avait du dire à notre mère...Restez là, j'en ai pour deux minutes...Trouvant le temps long ou vexée de ne plus être durant ce court laps de temps, le centre du monde, elle avait déserré le frein à main et la voiture était partie à reculons à l'instant précis où passait un autre véhicule, à très faible vitesse heureusement, mais cela avait occasionné un certain nombre de désagréments pour le sauvage. Ce dernier, après que j'eusse rassemblé les effets de ma mère sur le trottoir, ne fit pas mine de descendre de la voiture...Je repars tout de suite...me dit-il avec dans les yeux la lueur que l'on voit dans ceux du voyageur assoiffé qui a aperçu, au loin, se profiler la silhouette de l'oasis salvatrice....Demain soir, je serai dans l'avion pour la Namibie, le désert et tout ça. Je reviendrai la chercher dans trois mois....Puis il démarra dans un hurlement de pneus, les vitres grande ouvertes.

Je regardai la voiture disparaître au coin de la rue et, me rappelant soudainement la raison de ma présence en ces lieux, je cherchai ma mère du regard. La maison se trouvait construite sur les hauteurs de Roses, non point sur une éminence solitaire, mais au milieu de dizaines, de centaines, peut-être, d'autres maisons et immeubles de toutes tailles. Située au bout d'une impasse débouchant sur un précipice, elle donnait toutefois à son occupant l'illusion d'être seul au monde quand il laissait son regard errer sur la méditerranée et le village en contrebas. Un minuscule jardin encombré de bougainvilliers et d'hibiscus confirmait ce sentiment d'insularité tandis qu'on empruntait l'étroite allée qui convergeait vers une piscine lilliputienne remplie par la gueule béante d'un Neptune bienveillant en plastique. C'était précisément dans cette piscine que ma mère faisait des (petites) longueurs, toute habillée...C'est ridicule, je voulais vérifier la température de l'eau, je me suis un peu trop penchée...Je trouvai qu'à 86 ans son crawl était encore tout à fait convenable.

Quand elle se fut séchée et changée, je lui fis visiter la maison. Le premier étage auquel on accédait directement depuis la rue, pour elle et le rez-de-chaussée pour moi....Aha, tu veux être seul pour faire tes cochonneries avec cette Laurence, qui, soit dit en passant, pourrait bien être ta sœur, parce que ton père, hein....J'ignorais bien évidement qui était cette Laurence, bien que j'en eusse eu trois dans ma vie, toutes en même temps à vrai dire, mais au jardin d'enfant. Son attention, qui se fixait rarement sur le même sujet plus d'une minute ou deux, fut attirée par le salon où s'étalait de manière obscène, sur une des cloisons, une grande tapisserie aux couleurs agressives où un toréador ridiculement enroulé dans sa cape offrait son bas ventre aux cornes d'un taureau dont le regard halluciné s'allumait en clignotant quand on manœuvrait un interrupteur dissimulé dans l'accoudoir du canapé en peluche rose....Vraiment déplorable la décoration. Tellement ordinaire!...Ma mère disait toujours ordinaire à la place de vulgaire.

Tandis qu'elle sirotait son « petit » whisky du soir sur la terrasse agréablement tempérée par un vent puissant...Un vent du désert, un vent qui rend fou...prophétisa-t-elle, elle se leva pour aller s'appuyer contre la rambarde. D'un ample mouvement du bras, elle balaya le panorama qu'illuminaient les lueurs du couchant...C'est étonnant comme Haïfa s'est transformé....Avant que j'ai eu le temps de lui donner mon avis sur les transformations subies par une ville inconnue située à deux mille kilomètres de là, elle me demanda de manière sibylline...Au fait, qui as-tu trouvé pour me tenir compagnie, cette fois?...

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25 juin 2010

Expériences culinaires

 

Le lendemain, j'étais de retour à Figueres pour l'acquisition d'une dame de compagnie...Je crois que j'ai ce qu'il vous faut...me dit la responsable d'une agence de travail intérimaire après que je lui eusse précisé que si ma mère était une montagne et plus précisément un endroit de cette montagne, ce serait « l'araignée » dans la face Nord de l'Eiger qui avait vu plus d'alpinistes aguerris précipités au bas de ses surplombs vertigineux, dans un ultime cri de terreur, que de montagnards chanceux atteindre sains et saufs son sommet. Je ne sais si la jeune personne que j'avais en face de moi saisit l'allusion alpine avec toute l'acuité que requérait la situation, ni même si elle avait déjà entendu prononcer le nom de la mythique montagne, mais le terme d'araignée, arana en castillan, lui fit se tordre la bouche en une moue de dégout, tandis qu'elle s'efforçait de trouver, tapie dans un recoin de son ordinateur, l'intrépide arachnophile....Hélas, elle ne parle que le castillan....Je balayai l'objection d'un revers de la main...Ma mère ne le parle pas, tout est donc pour le mieux...Elle me regarda longuement puis finit par lâcher un ...Vale...résigné. J'étais d'autant plus satisfait, que cette dame de compagnie, que j'imaginais courtaude, aux jambes torses et au parler rocailleux, acceptait de travailler le samedi et le dimanche, du matin au soir, pour autant que ses émoluments fussent doublés durant ces deux jours, concession que je fis bien volontiers, tant la perspective de quarante huit heures passées en tête à tête avec ma mère me semblait déprimante. Le rituel, en effet, avait été inauguré l'année précédente et était immuable: la dame de compagnie arrivait le matin et moi, je m'en allais. Le soir, nous nous croisions dans l'autre sens. Au début, j'avais bien essayé de leur tenir compagnie, mais ma mère allait de l'un à l'autre, se plaignant, persiflant, insinuant, dans l'espoir de nous voir nous entretuer et comme les choses n'allaient pas assez vite à son gré, elle simulait des chutes, prétendant que l'un ou l'autre l'avait poussée, insistant pour que l'on appelât son médecin, avec une telle fréquence que celui-ci m'avoua un jour, entre rire et larmes, que tous les matins, il consultait la rubrique nécrologique du quotidien local dans l'espoir d'y voir figurer le nom de ma mère. Il finit d'ailleurs par s'exiler en Inde, à Calcutta, pour soigner bénévolement les lépreux.

Je passai le reste de la journée à régler divers problèmes d'intendance, alimentaires, entre autres, car le sauvage n'avait pas perdu de temps. Averti la veille, de mon installation à Roses, il avait pris la route avec notre mère le matin même et je les attendais donc en début de soirée à la villa baptisée de manière prophétique « Cant de ocells ». Une histoire de nourriture me chiffonnait. Si le midi, la dame de compagnie s'occupait en général de la gestion du repas, le soir, c'était à moi qu'il incombait de préparer le diner. Et je cuisine mal, très mal. J'ai horreur de ça en fait.

L'année précédente, j'avais souvent emmené ma mère diner au restaurant. Après tout, c'était idiot de faire la cuisine pour deux personnes. Parfois cela se passait bien, mais quand cela se passait mal, cela enlevait toute envie de renouveler l'expérience.

Ainsi, un soir je faillis me faire lyncher par les dineurs. Tout avait bien commencé. Nous devisions agréablement en dégustant un plat tout à fait correct, lorsque ma mère me fit remarquer que la sauce accompagnant sa viande était trop épicée. Je goutai, non, elle me semblait parfaite cette sauce. Ma mère dit, bon, posa sa serviette sur la table et se mit à pleurer. Doucement d'abord, puis de plus en plus fort. J'essayai de la calmer, mais elle se protégea le visage de ses mains, en hurlant...Non, ne me frappe pas!...Je ris jaune en jetant un coup d'œil circulaire sur la salle où les conversations s'étaient brusquement arrêtées. Ça, elle ne me l'avait encore jamais fait! Mais cela ne suffisait pas. Prenant les convives à témoin, ma mère se mit à gémir de manière très convaincante (elle avait été actrice de théâtre dans sa jeunesse)....Rendez-vous compte! Mon fils me bat!.... Des exclamations hostiles fusèrent de toute part...C'est une honte...Brute...Appeler la police...Lui donner une bonne correction...En prison...Le patron, qui connaissait ma famille de longue date, réussit à nous dégager à grand peine. Il alla même jusqu'à m'offrir le repas à la condition expresse que nous ne remettions plus les pieds dans son établissement. Voilà ce que nous étions devenus dans cette ville maudite: des parias!

D'autres fois cela se passait bien.

Ce devait être un dimanche, nous roulions ma mère et moi sans but précis, la voiture agissait comme un calmant sur son esprit fourvoyé en territoires inconnus, quand elle eut faim...Je meurs de faim...dit-elle...Bien mère....répondis-je...Retournons en ville...ajoutai-je...Non, j'en ai assez de ces restaurants remplis de petits bourgeois prétentieux. Je veux un endroit authentique. Populaire. Avec des tziganes et du vin blanc. Un endroit où l'on puisse rire, sans avoir à se cacher...Populaire? Tiens, voilà qui est nouveau...Oh, tu sais, j'ai été très pauvre avant de connaître ton père...Oui, oui, je connaissais tout ça par cœur, les années trente, la troupe de théâtre minable, la Palestine, l'Égypte, le Nil, les felouques, mon père si beau dans son costume blanc. Il y avait une chance sur un milliard pour que ces deux là se rencontrassent un jour. Mais ce que fichaient là cet industriel alsacien et cette autrichienne sans le sous, sur le Nil, sur cette felouque, alors que le monde entier semblait être pris de folie, est une question à laquelle je n'ai jamais eu de réponse intelligible.

J'arrêtai la voiture devant un relais routier où stationnaient, en file, plusieurs camions aux dimensions impressionnantes...Pour les tziganes, je ne pense pas que ce soit possible, mais pour l'authenticité, nous ne devrions pas être déçus...Dire que nous passâmes inaperçus serait exagéré, mais nous pûmes gagner une table libre dans une atmosphère de bienveillante indifférence. Je ne sais pas ce que je m'étais imaginé. Des hommes torses nus et velus en train de lutter au couteau, une main attachée derrière le dos? Des femmes en sous-vêtements affriolants assises le long du bar? Toujours est-il que l'endroit avait l'air terriblement normal. Juste des hommes de tous ages, fatigués, en train de s'alimenter. Le patron, lui, me dédommagea un peu de toute cette uniforme banalité. Doté d'un gros nez rouge strié de veinules bleuâtres, il darda sur nous ses petits yeux bleus nichés, telles deux lucioles malicieuses, au fond d'orbites encadrées de sourcils broussailleux. Il me fit songer à un tapir....Et pour ces m'sieur-dame, qu'est ce que ce sera?...Je commandai à boire et tandis que nous compulsions le menu qui se résumait en une brève déclinaison du steak et de l'andouillette-frites dans tous leurs états, je me penchai vers ma mère avec des mines de conspirateur...Alors m'sieur dame, c'est-y assez populaire?...Ma mère fit une moue exaspérée...Mon Dieu, ce que tu peux être snob, mon pauvre ami. Quand je pense que tu es à peine capable de conduire une petite voiture!...Le retour du patron interrompit cet échange. Le tapir pointa son museau en direction de ma mère...Madame a choisi?...Oui, du caviar, des blinis et de la vodka, beaucoup de vodka...Le tapir eut l'air intéressé, vraiment très intéressé par l'idée que ma mère se faisait d'un menu authentiquement populaire, tandis que mon cœur sombrait dans les chaussettes. Avec un sourire indulgent il pencha la tête vers moi...C'est votre maman?....Je hochai la tête, avec fatalisme. Il me tapota gentiment l'épaule...Elle est amusante. Je vous mets deux andouillettes du jour?...J'approuvai tandis que ma mère se récriait outrée...Ah mais ça, a-t-on jamais vu une chose pareille! Pourquoi, amusante et ensuite, qu'est-ce qu'une andouillette?...Je l'ignore totalement mère, mais vous vouliez manger populaire et l'andouillette, manifestement, c'est populaire...Elle bougonnait encore...Oui, mais il y a peuple et peuple...quand les assiettes fumantes furent déposées devant nous. Je dus reconnaître que l'andouillette n'était probablement pas le mets le plus raffiné qu'il m'eût été donné de manger, mais de toutes façons je ne pus en profiter au-delà de la première bouchée car ma mère porta la main à la gorge, l'effroi le plus authentique se lisant sur son visage...Vite, sortons d'ici, cette chose m'observe d'un sale œil!...Sérieusement alarmé je demandai...Quelle chose?....Elle gesticula en direction de son assiette...L'andouille là! Regarde, on dirait qu'elle transpire....Rassuré, je répondis...Normal, elle a peur qu'on la mange...Tout en riant avec espièglerie, elle me donna une tape sur le bras...Mon Dieu, que tu es bête!...

Oui, parfois cela se passait bien.

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21 juin 2010

A nice little place

 

Après avoir traversé la France du Nord au Sud, je traversai l'Espagne d'est en ouest. En voiture, évidemment. J'avais en tête la Galice, mais cette région ne correspondait plus à l'image que je m'en étais fait, vingt ans plus tôt. Les élevages de saumons avait envahi les rias, les privant ainsi de leur sérénité, non que cet excellent poisson pût jouer un quelconque rôle dans l'évolution de la folie chez ma mère, mais il en allait autrement pour les cages circulaires ponctuant de noir la surface de ces fjords ibériques. Si on emmenait ma mère à la montagne, il ne se passait pas une heure sans qu'elle se mît à geindre...Mon Dieu, toutes ces montagnes!...Si on l'emmenait dans, ou simplement à proximité d'une forêt, s'élevait bientôt dans l'air calme la sinistre complainte...Mon Dieu, tous ces arbres... Nul doute que ces inesthétiques parcs à poissons allaient, dans le futur, alimenter les innombrables phobies maternelles. Les eucalyptus en nombre, pouvaient, eux aussi, présenter une menace certaine. Je parvins toutefois à trouver une honnête maison située dans un environnement convenable et engageai derechef la matrone chargée de son entretien comme dame de compagnie, l'une et l'autre rustiques mais confortables.

Bien évidemment, rien ne se passa comme prévu: au moment de monter, en compagnie de mon frère, dans l'avion qui devait la mener sur ces rivages où viennent s'écraser les flots impétueux de l'Atlantique Nord, ma mère avait fait scandale, nul ne sut pourquoi, elle n'avait pas besoin de causes pour produire des effets, il y avait eu une bousculade, on avait échangé des insultes avec les autres passagers, une hôtesse avait eu son uniforme déchiré, la force publique appelée en renfort avait dressé procès verbal.

L'avion étant exclu ainsi que toute forme de transport en commun, il fallut donc que je me rapproche tout en restant toujours en Espagne, afin que le voyage en automobile, entrepris depuis l'est de la France, ne dépassât point une journée, laps de temps au-delà duquel le sauvage, enfermé dans l'habitacle exiguë de son véhicule en compagnie de ma mère qui se trouvait aussi être la sienne, ne répondait plus de rien. Après avoir dédommagé chacun et chacune à la hauteur du dommage subi (location et embauche annulées), je retraversai l'Espagne d'ouest en est, cette fois, me perdant dans les faubourgs de Madrid avant que d'aborder ceux de Valence et d'entreprendre ma remontée vers le nord.

Je voyais la frontière française se rapprocher dangereusement tout en prenant douloureusement conscience que si la côte Atlantique n'attirait que peu de touristes, les rivages méditerranéens, eux, siphonnaient gloutonnement les populations livides des contrées nordiques, au point qu'on pouvait raisonnablement se demander si Londres, Amsterdam ou Hambourg ne se trouvaient pas totalement privées d'habitants entre les mois de juin et de septembre. Évidemment, tous ces gens louaient des appartements, des maisons, des chambres, des emplacements où poser leurs tentes et ils n'avaient rien laissé pour moi. J'avais quitté l'autoroute et emprunté la sortie de Figueres, à cause de Dali sans doute et de sa vision élastique du temps, ce temps qui justement me faisait défaut, les conversations téléphoniques avec le sauvage ressemblant chaque jour un peu plus à des appels de détresses lancés par un navire en perdition.

Je déjeunai donc des chairs caoutchouteuses d'un calamar a la plancha dans une auberge de cette ville musée, quand mon attention fut attirée par une affiche montrant la vue aérienne d'une petite agglomération nichée au fond d'une baie. Délaissant mon céphalopode, je m'approchai du poster situé au-dessus du tiroir caisse gardé par un cerbère engoncé dans une robe à pois. La patronne, je supposai que c'était elle, me dévisagea sans aménité et croyant que je venais régler ma note à peine mon repas commencé, me lança en un castillan fortement catalognisé...Quoi, il est pas bon mon calamar?....Je détrompai l'accorte femelle et lui désignai l'affiche...Où est-ce?...La dame se radoucit. Le village s'appelait Roses et ne se trouvait qu'à une vingtaine de kilomètres de Figueres. Quelque fût ma destination finale, elle m'enjoignait d'y passer ne fût-ce que quelques heures...Porque, hombre, vale la pena...Tout cela me semblait terriblement balnéaire, avec cette plage de sable blanc jonchée de corps, cette promenade du bord de mer encombrée d'enfants s'adonnant aux joies de la planche à roulettes, ces terrasses de cafés, cet entrelacs de ruelles étroites dédiées, on l'imaginait, à la vente de souvenirs, toros miniatures, castagnettes en plastique, ces villas cossues situées sur les hauteurs, oui, oui, tout cela respirait le balnéarisme, mais un balnéarisme désuet, couleur sépia, qui contrastait agréablement avec l'univers concentrationnaire des stalags touristiques éparpillés, plus au Sud, le long de la côte.

Une heure plus-tard, je pus avoir la confirmation in situ des sensations provoquées par la vision de l'affiche. A nice little place, me dis-je, puisque l'anglais semblait être la langue la plus parlée en ce lieu.

Ce soir là, je vis le soleil se coucher sur Roses du balcon d'une jolie villa dont j'étais le chanceux locataire pour les trois mois à venir. La première agence dont j'avais poussé la porte avait été la bonne, un désistement de dernière minute avait fait le reste. Située sur les hauteurs, la villa offrait une vue panoramique sur toute la région et sa construction sur deux niveaux rigoureusement identiques, chacun disposant d'une entrée séparée, nous permettrait, ma mère et moi de coexister sans avoir à cohabiter, Dieu merci, sa folie relative ne l'ayant point, encore, privée de son autonomie. Il fallait juste qu'elle eût quelqu'un, en permanence, à portée de voix.

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14 juin 2010

Drôles de dames

 

J'étais de retour en Europe pour prendre mon tour de garde auprès de ma mère en juin 1999. Abruti, un peu plus que d'habitude, par les vingt heures de vol et les douze heures de décalage horaire, je louai une voiture à Roissy et après avoir passé une nuit dans un motel des environs de Paris, je mis le cap sur l'est du pays, profitant du voyage pour me préparer psychologiquement à ce qui m'attendait. Je n'aime pas conduire, mais là, je jouis avec délectation de ces quelques heures de liberté, me laissant aller, à l'occasion d'un arrêt dans une station service, à acheter un CD diffusant une musique absurdement entrainante, je ne me souviens plus quoi, pas du Léonard Cohen en tous cas.

Sur le front des dames de compagnie, les nouvelles étaient alarmantes: c'était la Bérésina. En un an, des dizaines de malheureuses s'étaient noyées dans les méandres de la démence maternelle. Certaines étaient devenues aussi folles que ma mère, d'autres avaient développé d'étranges maladies, l'une d'entre elle au moins avait été ébouillantée par un jet de choucroute, une autre s'était rasée la tête après que ma mère l'eût traitée de montgolfière, se moquant ainsi de sa coiffure particulièrement gonflante. Je fus moi-même témoin du triste sort réservé à ces pauvres femmes.

En arrivant, je remarquai la présence d'une ambulance du SAMU devant la maison. Le sauvage m'accueillit au domicile familial, les cheveux en bataille et les yeux rougis par le manque de sommeil, tandis que les secouristes traversaient le salon, charriant un brancard sur lequel se trouvait une dame d'une cinquantaine d'années, inconsciente mais encore en vie, selon toute vraisemblance, puisque le visage était visible, la bouche et le nez recouverts d'un masque à oxygène.

....On va tous y passer si ça continue...me lança-t-il en guise de bienvenue. C'est que ma mère avait développé dans sa folie la capacité de découvrir en quelques minutes le point faible d'une personne. Après ça, c'était un jeu d'enfant pour elle de la détruire. Le lendemain de mon arrivée, après avoir confié ma mère à la femme de notre ancien garde chasse qui s'était recyclée dans l'élevage de sangliers à la mort de son époux, mon frère et moi nous étions dans le bureau du directeur d'une agence spécialisée dans l'aide aux personnes âgées.

Il nous fixa longuement avant de lâcher...Déjà!...Ouvrant un tiroir de son bureau, il en sortit une flasque métallique. Il fit le geste de nous l'offrir et en but une longue rasade après que nous eussions décliné poliment l'invite...Et elle a tenu combien de temps cette fois?...Le sauvage montra deux doigts, mais ce n'était pas le v de la victoire...Deux jours? Évidement c'est peu!...Le sauvage s'éclaircit la gorge...Non, deux heures...Le directeur fit simplement...Oh!...puis reprit une nouvelle gorgée de son cordial. Apparemment, cette dame, une ancienne alcoolique abstinente depuis vingt ans, une femme bien sous tous rapports, qui se consacrait aux personnes âgées avec une abnégation et une compétence sans failles, une femme solide comme un roc, qui avait également officié comme visiteuse de prison , cette personne remarquable donc, avait été retrouvée dans la salle à manger de ma mère, effondrée sur la table, les bras en croix, en plein coma éthylique, une bouteille de schnaps vide à ses côtes, deux heures seulement après que mon frère se fût absenté pour régler une affaire urgente. A son retour, ma mère, en pleine forme, triomphante, faisait les cent pas devant le corps affalé...Ah, te voilà! Vois un peu à la garde de quelle espèce de dégénérée tu me confies!...

Le directeur hocha gravement la tête, après que le sauvage lui eût relaté les faits en détail...Les bras en croix vraiment?...Assurément!...Comme ça?...Le cadre en costume trois pièces posa la tête sur son sous-main en cuir et tendit les bras...Non, non, plus écartés les bras. Oui, c'est tout à fait ça...Le sauvage avait le souci du détail. Tandis que notre hôte mimait la position de l'alcoolique relapse, il fut secoué de spasmes allant crescendo. Interloqués, nous nous regardâmes. La bouche du sauvage articula une question muette...Il pleure?...Non, le directeur ne pleurait pas. Se relevant, il partit d'un formidable éclat de rire...Excusez-moi, ce sont les nerfs qui lâchent...parvint-il à articuler entre deux hoquets...Vous vous rendez compte que cette pauvre femme est fichue?...Évidemment, il parlait de la dame de compagnie et non de ma mère. Le sauvage allait donner une réponse à cette question qui n'en appelait aucune, quand le directeur fut pris d'un nouvel accès de rire, un hurlement cette fois qui lui arracha des larmes. Quand il se fut calmé, il essuya ses yeux, se moucha, puis parut se rappeler de quelque chose...Le plus terrible, c'est que madame B*** est le seul soutien de son fils unique, handicapé mental profond...Ayant proféré ces paroles désolantes, il émit un glapissement aigu, tout en martelant le sol de ses pieds et en rejetant la tête en arrière, attitude qui nous fit craindre, un instant, pour sa vie.

Des rares propos cohérents encore prononcés par le directeur, avant un nouvel accès de rire qui le fit se mettre à quatre pattes, cette fois, il ressortait que le stock de souffre- douleurs étant momentanément épuisé, nous pouvions, notre mère et nous, aller nous faire voir chez les grecs ou toute autre peuplade, pourvu que cette dernière nous assurât une mort particulièrement cruelle et lente.

Tandis que le sauvage nous ramenait à la maison, agrippé au volant de sa voiture, il n'arrêta pas de psalmodier...Non,non, ooooh, non!.... Brusquement, il interrompit sa litanie négationniste pour me lancer...L'étranger, il faut partir à l'étranger. Sur ce point au moins, cette andouille de directeur a raison!...Je hasardai timidement...Et si nous nous contentions de changer de département?...Mais il ne voulut rien savoir...Non, il nous faut un nouveau pays, un nouveau climat, une nouvelle population, une nouvelle langue. Au fait, tu parles toujours espagnol?...Je répondis par l'affirmative...Parfait, ce sera donc l'Espagne! Un peuple rude! Des femmes velues et robustes! Et du soleil, beaucoup de soleil!...Tandis qu'une pluie diluvienne noyait les tristes rues de cette ville abhorrée sous des trombes d'eau glacée, je songeai que cette histoire d'Espagne me convenait tout à fait.


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11 juin 2010

Le temps passe

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C’était en avril de l’an 1980, quelque part dans le Nord de Port-au-Prince (Haïti) . J’avais mouillé « l’île de feu » en face d’une espèce de village de vacances pour américains ou européens fortunés. Nous avions voulu fuir pendant quelques jours les remugles et la pestilence de la capitale et nous mettre au vert, le vert des dollars américains . Nous finissions de déjeuner (langoustes à la créole) attablés sur la terrasse d’une paillote agréablement ventilée et regardions avec émerveillement une mer dont le bleu profond contrastait agréablement avec les eaux boueuses de la capitale .

Il y avait là, outre l’équipage habituel de « l'ile de feu » (le viet et moi), notre nouvelle recrue, le captain Bill. Il nous était tombé dessus deux mois plus tôt. Il était aussi grand que son voilier était petit. Trois mètres de long. Pas un centimètre de plus. Une grande maquette. Il prétendait faire le tour du monde, mais, parti de Fort-Lauderdale (Floride) six mois auparavant, il ne dépassa jamais Port-au-Prince, ce qui somme toute n'était déjà pas si mal. Après avoir amarré son jouet à mon vaisseau, il monta à bord, trouva l'endroit à son goût et s'y installa. Il se présenta comme un ange déchu, un héros sans courage, avec au fond des yeux une lueur hésitant entre ironie et démence. Pris dans les calmes du golfe de la Gonâve, il avait mis plus d'un mois pour en faire la traversée, ce qui représentait une moyenne journalière d'environ 5 milles nautiques (9km). Il n'avait plus d'eau, plus de vivres, plus d'argent, mais ça, il n'en avait jamais eu. Il nous parla d'un mystérieux sponsor qui correspondait avec lui par l'intermédiaire de messages cryptés diffusés au moyen de bandes dessinées publiées dans je ne sais plus quel quotidien américain. Captain Bill avait manifestement une araignée au plafond, mais comme il était, par ailleurs, d'une intelligence remarquable et que je n'ai jamais crains les araignées, je lui fis bien volontiers une place à bord.





Et puis il y avait aussi ces deux américaines rencontrées quelques jours auparavant à la marina de Sand Cay les Poubelles, que nous avions baptisée ainsi en raison des ordures quotidiennement déversées à la mer par les pluies nocturnes diluviennes. Les deux filles avaient été surprises dans la capitale par le nuit sans moyen de transport pour regagner leur propriété. Nous nous étions serrés et je leur avais donné l’hospitalité dans le carré de mon voilier. Il m’avait donc paru naturel de les ramener par la voie maritime infiniment moins dangereuse que la voie terrestre et ses tap-tap ubuesques !

Elles avaient acheté un terrain situé sur une éminence surplombant le complexe hôtelier . Mary-Catherine (prononcer mairie-kasserine) et son amie Elisabeth (éliseubess) m’avaient assuré que la vue y était somptueuse. C’était vrai, mais c’était tout ! De maison point de trace. Pour tout abri, planté au milieu de la pelouse, un parasol fait en feuilles de cocotier, pour tout mobilier deux matelas jetés à même le sol et une grosse cantine en fer renfermant les effets personnels des deux filles. Elles étaient manifestement folles à lier ! Nous devînmes donc instantanément amis . Ce fut une amitié d’autant plus forte que nous la savions sans lendemain. Nous étions donc réunis tous les cinq autour de cette table en cette fin d’après-midi tropicale. Nous étions jeunes, nous riions forts, parlions haut .Nous étions heureux .Un de ces moments privilégiés dans l’existence où le bonheur est palpable!

Aux tables voisines, les autres clients, des couples de quinquagénaires dans leur grande majorité, nous regardaient avec envie. C’est à ce moment que le plus jeune d’entre nous, le captain Bill, à peine vingt ans, prit sa bière, en but une longue rasade à même le goulot puis, la reposant avec force sur la table, eut ces paroles dont je me souviens encore comme si elles venaient d’être prononcées.
….Faites gaffe les mecs, aujourd’hui nous sommes là à nous éclater ! Génial ! Nous avons la vie devant nous , une vie que nous avons choisie différente, pas comme tous ces vieux machins (d’un large mouvement du bras, il désigna nos voisins)! Et puis, paf, (il frappa dans ses mains), on se réveille un matin, on regarde autour de soi (il nous regarda l’un après l’autre en clignant des yeux) : partie la jeunesse…enfui le temps ! On se dit quoi ?(Air outré) Déjà ? C’est pas vrai ? Hier encore…
Bill se leva en chancelant et s’approcha d’une table où quatre américains d’un certain age s’étaient arrêtés de parler pour écouter ce grand échalas engoncé dans son éternel caban, sa casquette de la Kriegsmarine enfoncée sur la tête, la visière aux ras des yeux . Il mit ses mains sur les épaules de l’homme le plus âgé, un chauve aux bajoues violacées, et lança d’un air outré :
- Mon Dieu ! Esteban ? Mais dans quel état je te retrouve !
Puis il se tourna vers une sexagénaire à la permanente abondamment laquée :
- Mary-Catherine ? Oh God ! I can’t believe it!
Les yankees furent bon public. Ils rirent. Nous aussi bien sûr.
Aujourd’hui, je ris un peu moins, ou jaune…Je ne sais ce qui se passa sous la casquette de Bill ce jour là . Peut -être , dans un éclair, au milieu de vapeurs éthyliques, nous vit-il à trente années de distance?
Je n’ai jamais revu aucun des convives présents ce jour là…mais je ferme les yeux et ils sont là, nous sommes là, dans l’éclat de nos vingt ans et j’entends la voix juvénile du captain Bill…
- Esteban… ?

***Bon, les photos, à part celle du captain Bill tirée d'une coupure de journal en assez mauvais état (les termites), ne furent pas prises à cette époque, mais trois ans plus-tard entre le Costa Rica et la isla de Coco. Mais on s'en fiche. C'était nous.

 

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05 juin 2010

12 juillet 1998

 

Le 12 juillet 1998 j'étais à Lisbonne. Une très belle ville, Lisbonne, avec ses rues qui montent et qui, forcément, descendent et....enfin, une très belle ville. De toutes façons, je n'aime pas les villes. J'ignore pourquoi. Juste une impression désagréable. Ceci dit, je n'aime pas la campagne non plus. Toute cette terre m'angoisse.

Je ne sais plus vraiment pourquoi j'avais choisi Lisbonne, mais je sais très bien pourquoi j'y étais: pour échapper, l'espace de quelques jours, à ma mère. C'était absurde de devoir faire une chose pareille, mais, à quatre-vingt cinq ans, ma mère avait décidé de devenir « amok », comme dans le roman de Stefan Zweig. Tout d'un coup. Comme ça. Sans prévenir. Ma mère n'était pas indonésienne, cependant, quand elle voulait parler d'un fou ou d'une folle, elle disait qu'il ou elle était « amok ». Mais ça c'était avant qu'elle le devienne à son tour.

A l'époque, je vivais dispersé entre les Marquises, le Chili et l'Europe. L'Europe par nécessité uniquement. Je venais y prendre mon tour de garde. Nous étions quatre, mes deux frères, ma soeur et moi, chacun consacrait donc un quart de sa vie à s'occuper de ma mère. Le sauvage en avait décidé ainsi et le sauvage était l'ainé. On m'avait alloué l'été... C'est beau l'été en Europe, tu verras...m'avait dit le sauvage, comme si je n'y avais pas passé les vingt premières années de ma vie.

On se dira, ma foi, garder une personne âgée même affectée de troubles du comportement, ce n'est pas la mer à boire. On imagine un être rabougri, tassé dans sa chaise roulante, ressassant à longueur de journée les mêmes histoires. Si seulement! Mais pas du tout. A quatre-vingt cinq ans, ma mère avait la forme physique d'une personne de cinquante ans et la méchanceté d'une adolescente. C'était à cause de cette stupide opération du genou. Une vieille blessure de ski. Oh, ma mère avait parfaitement récupéré sa motricité, mais elle avait du laisser un bout de sa cervelle sur la table d'opération....C'est la morphine, ne vous inquiétez pas, ça va lui passer, huit heures sur le billard quand même, à cet âge, vous pensez!...m'avait dit l'anesthésiste quand ma mère avait hurlé à sa fidèle dame de compagnie (vingt ans de service, une austère calviniste au cou pris dans d'invraisemblables collerettes)...Alors grosse salope, t'as encore été faire la pute cette nuit....Mais cela ne lui était pas passé. La dame de compagnie avait donné ses huit jours avant d'être internée en hôpital psychiatrique pour y soigner une dépression, profonde. Ce ne fut que la première d'une longue série de victimes. La rupture d'avec la mère d'avant fut d'autant plus pénible que cette dernière avait toujours été d'une gentillesse et d'une distinction extrêmes. Quand Blanche Neige se transforme en Cruella et les sept nains en cent un dalmatiens. Dieu merci, nous ne fûmes pas seuls pour affronter la tourmente. Il y avait les dames de compagnie, toutes ces dames de compagnie, dont le stock nous parut, dans un premier temps, inépuisable et qui alla s'amenuisant au fil des ans, au point qu'il fallut recourir aux services de mercenaires aux profils de plus en plus improbables. Mais je reparlerai de ces dames de compagnie, véritables héroïnes aux destins tragiques!

L'été 1998 avait donc été ma première saison de garde-fou. A mi-chemin de mon temps, j'avais profité de la visite d'un oncle, le frère de ma mère, pour m'éclipser quelques jours. Je m'étais engouffré dans une agence de voyage, une affiche avait retenu mon attention: « Exposition universelle de Lisbonne, la dernière du siècle! ». Parfait. Quelques heures plus-tard, j'étais confortablement installé dans un avion de la TAP, en route pour « Lechboa ».

Le 12 juillet correspondait à mon avant-dernier jour de permission. Je suis un piètre touriste: j'avais partagé mon temps entre ma chambre d'hôtel et les divers points de la ville où je prenais mes repas. Je décidai donc de passer mon dernier après-midi lisboète à visiter cette fameuse dernière exposition universelle du siècle. Le site, au bord du Tage, était grandiose et valait à lui tout seul largement plus que l'ensemble des attractions qui y étaient dispersées au point qu'on en venait à oublier la foule considérable qui s'y pressait. Au hasard des pavillons, dont la visite ne me marqua pas au point de m'en souvenir douze ans plus tard, je découvris la construction frappée aux couleurs nationales. Il semblait y avoir une certaine affluence, car il me fallut prendre place dans une queue qui ne se mettait en mouvement que tous les quarts d'heure, quand les portes s'ouvraient, laissant passer un nombre limité de visiteurs. Je finis par me retrouver dans le groupe de tête au milieu d'une troupe d'adolescents amorphes arborant tous des tricots bleus sur lesquels on avait imprimé...Allez les bleus...ou quelque chose de ce genre. Tous ces jeunes gens semblaient avoir été confiés à la garde d'une espèce de grand dadais à la calvitie naissante et au visage duquel l'implacable soleil lisboète avait infligé d'irréparables dommages dont n'avait pas su le protéger l'injonction footballistique frappée sur son maillot, identique à celui de ses protégés. Seul adulte à des dizaines de têtes blondes à la ronde, il m'avait à plusieurs reprises adressé un regard complice noyé dans les eaux troubles de sa myopie, découvrant, à cette occasion, une impressionnante dentition chevaline. Bien entendu, j'avais feint de l'ignorer en reniflant bruyamment ce qui est ma manière de me protéger des intrus. Mais ce type devait être un chef de meute, un éducateur, enfin bref, le détenteur de quelque savoir comportemental, car, pointant un index sur son maillot, il chuchota à mon intention, en articulant lentement...Allez les bleus!...Un peu irrité par cette intrusion, je lui rétorquai...Oui, bon, je sais lire...Ravi, l'autre s'écria...Mais vous êtes français?...Je fus tenté de lui répondre par une grossièreté, mais il ne m'en laissa pas le temps...Vous aussi vous êtes là pour la finale?...Vaguement inquiet, je demandai...Quelle finale?...Je ne sais pas pourquoi, mais s'imposèrent brusquement à mon esprit les images grotesques de finalistes enfermés dans des sacs à pommes-de-terre, sautillant maladroitement au-dessus d'obstacles savamment disséminés à l'intérieur du pavillon français. Je mesurai du regard la hauteur de la rambarde me séparant du reste du monde, bien décidé à l'enjamber si d'aventure on voulait me mêler à quelque finale que ce fût. Mais l'autre me fixait, incrédule...Mais la finale du mondial de foot!...Soyons honnêtes, je n'étais pas innocent au point de ne pas savoir que se déroulaient, à cette époque, des championnats de football, mais il m'avait semblé que cela se passait en France. J'ignorais absolument, par contre, que la finale dût se tenir à Lisbonne. Je fis part de mon étonnement à mister Ed (les moins de cinquante ans ne peuvent comprendre)...Non, non, la finale c'est à Paris, mais pour ce soir ils ont installé un écran géant à l'expo et vont transmettre le match en direct. Vous venez de la planète Mars ou quoi?...Je songeai que ce gars mériterait vraiment que je lui présente ma mère, lorsque nous fûmes interrompus par des signes de vie du côté des adolescents. Ils s'étaient mis à hurler et à siffler. L'objet de leur courroux? Une bande d'une cinquantaine de bonshommes jaunes, déambulant sur le trottoir d'en face, sur les maillots desquels se détachait clairement le mot « Brazil ».Certains étaient même allés jusqu'à se peindre les couleurs de leur pays sur le visage. Se désintéressant totalement de moi, mister Ed se mit à beugler d'une voix de tête...Allez les bleus. Alleeeeez la France! ...Tandis que lazzis et quolibets fusaient de part et d'autre de la rue, je songeai que tout cela restait gentil, convenu comme une espèce de rite initiatique, on était entre gens du même monde, rien de vraiment sérieux ne pouvait se produire. Dans les favellas, oui, ce devait être une autre histoire. Et brusquement, je ne vis plus que des pieds, des jambes et le visage congestionné de mister Ed penché sur moi...Ah, les salauds, ils ont eu un des nôtres...Il s'était relevé, avait secoué la rambarde de sécurité en hurlant....SALAUDS, ENCULES!...Entre les pieds et les jambes j'avais vu les jaunes qui se tiraient en courant. Puis la voix française d'une femme d'un certain age...Mon Dieu! A la tête, comme Kennedy...Un des gosses...Oh putain, tu crois que c'est sa cervelle?...Un autre....Mais non, connard, c'est un hamburger écrabouillé!...Quand j'entendis parler d'ambulance et d'hôpital, je repris tout à fait mes esprits. M'aidant des jambes et des bras de la foule alentour, je me remis debout et parvins à garder la position en m'appuyant contre le mur. Ma chemise blanche était tachée d'un sang dont l'aspect écarlate m'impressionna. C'était la première fois de ma vie que je saignais à ce point. Je me tâtai la partie gauche de mon visage et si je ramenai bien ma main couverte de sang, je ne trouvai nul orifice suffisamment grand pour y introduire ne serait-ce que mon auriculaire, ce qui me rassura. Mister Ed se baissa et ramassa une canette de bière en aluminium, à moitié pleine...Regarde ce que ces enfoirés t'ont balancé sur la gueule. Ils auraient pu te tuer!...Diverses personnes approuvèrent dans la foule, certaines s'interrogeant sur l'opportunité de consommer la bière restante...Elle m'était surement destinée...ajouta mister Ed, avec une pointe de regret dans la voix... Hé, mais qu'est-ce que tu fais?...

Écartant les curieux de ma main sanguinolente...Ce n'est rien, laissez moi passer... je franchis la rambarde de sécurité d'un bond qui me sembla prodigieux mais ne fut au mieux que grotesque, puisque je m'écrasai au pied de touristes espagnols du troisième âge. Une rombière grisonnante, râblée comme un sanglier, se mit à glapir...Que verguenza! Borracho a esa hora!...Je me remis sur pied avec l'impression d'essayer de me tenir debout sur le pont d'un navire pris en pleine tempête, puis remontai la file des visiteurs du pavillon français et tournai finalement au coin du bâtiment pour échapper à ces regards, tous ces regards. Le sang continuant à sourdre de ma blessure que je situai à l'arcade sourcilière, comme un boxeur, pensai-je, je retirai ma chemise, la roulai en boule et l'appliquai sur mon œil gauche en me demandant comment tout cela avait bien pu se produire. Si les gens pouvaient juste arrêter de me dévisager. Un bruit de course me fit me retourner. C'était mister Ed. Il insista pour m'escorter jusqu'au poste de secours qui se trouvait à quelques encablures. Avant de m'abandonner aux mains expertes d'un infirmier, il sortit de son sac à dos un de ces fameux maillots bleus...J'en ai toujours un en rab, au cas ou. Ta chemise est fichue et tu ne peux pas continuer à te balader à poil...Je voulus lui payer le vêtement, le remercier au moins, mais il fit un vigoureux mouvement de dénégation de la tête...Non, entre compatriotes, c'est normal...Puis il était parti en courant...Excuse-moi. Les jeunes m'attendent...Je pris conscience, juste à ce moment, de ce tutoiement. Nous ne nous connaissions que depuis quelques minutes et déjà, nous étions frères de sang.

On me fit patienter entre un vieillard déshydraté et un petit garçon, victime d'une piqure de guêpe sur le nez. A peine fus-je introduit auprès du médecin, que ce dernier m'admonesta en un français excellent...Encore une bagarre entre supporters! Vous n'êtes plus un gamin pourtant! Pourriez donner l'exemple, bon sang!..Très las, je répondis...Écoutez, docteur, je ne supporte rien ni personne, c'est à peine si je me supporte moi-même, je me suis juste pris une porte en pleine figure, mais si pouviez me soigner cela m'éviterait de me vider de mon sang...Il observa la plaie d'un air blasé...Peuh, ce n'est rien du tout. L'arcade souricière (sic) ça saigne toujours beaucoup... A ma grande déception, il ne me fit pas les cinquante points de suture auxquels je pensais avoir droit, mais se contenta de nettoyer la blessure avant d'en joindre les bords avec trois misérables pansements adhésifs ridiculement étroits. Timidement, je tentai une réévaluation de mon cas...Vous ne pensez pas que je pourrais avoir une hémorragie cérébrale?...Il éclata d'un rire terriblement portugais et me tapota gentiment l'arrière du crâne...C'est là qu'il faut se méfier, mon ami. Avec votre front, vous pourriez défoncer une porte sans même vous en rendre compte. C'est du costaud!...Il me consola, toutefois, en m'assurant que la chose allait me lancer et enfler démesurément. Afin de contrecarrer la douleur, il me fit avaler deux comprimés qui, outre un effet analgésique, pourraient induire une légère somnolence passagère. En prenant congé de moi, le médecin jeta un œil amusé sur le maillot bleu que je m'étais finalement décidé à enfiler...Bonne finale et soyez fair play, hein! Pas d'excès!...

Par acquis de conscience, je visitai encore deux ou trois pavillons, mais le cœur n'y était plus et l'insistance avec laquelle certains me dévisageaient finit par me lasser. Je fus un instant tenté d'acheter un joli boubou dans le pavillon sénégalais pour remplacer le tricot bleu, puis je me dis que si je retombai sur mister Ed et son équipe, même si au milieu de cette foule il y avait peu de chance que cela se produisît, il en serait mortellement offensé.

Je gagnai donc les berges du fleuve où des bancs avaient été opportunément disposés. J'en choisis un en retrait et m'y laissai tomber avec délice. Je me concentrai un moment sur l'intense activité maritime, puis m'allongeai en songeant qu'une petite sieste d'une dizaine de minutes me ferait le plus grand bien.

Je me réveillai huit heures plus tard, vers une ou deux heures du matin, transpercé par un vent frais venu du fleuve, avec la désagréable impression que mon œil gauche essayait de sortir de son orbite. Hébété, je me mis en route vers la sortie. Je fis une halte dans des toilettes où, après m'être précipité vers un miroir, je ne pus réprimer un gémissement...Oh mon Dieu!...Le côté gauche de mon visage, outre une enflure certaine, présentait une indubitable similitude avec le maillot que je portais: terriblement bleu. Dans les allées presque entièrement désertées, je croisai quelques groupes de jaunes inconsolables et de bleus triomphants. Certains bleus tentèrent de m'embrasser en hurlant...ON A GAGNE....Un autre, plus original, me cria...Qu'est ce qu'on leur a mis, aux brésiliens!...Tandis que je chancelai vers la station des taxis, je songeai avec cynisme...Oui, pas de doute, qu'est-ce qu'ON leur a mis aux brésiliens!...

 

 

 

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