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30 juin 2010

Maladresse

 

Le sauvage arriva vers huit heures du soir. La première chose que je remarquai en me précipitant vers la voiture fut que ma mère et mon frère avaient l'apparence de deux personnes qu'on aurait enfermées par mégarde dans un sauna durant toute une journée. La permanente de ma mère ressemblait à une omelette norvégienne fondue et les cheveux habituellement bouclés du sauvage pendaient le long de son visage en sueur telles des lianes dans la touffeur de la forêt équatoriale. Mais c'était normal. Ma mère, craignant les courants d'air en voiture, ne supportait pas qu'on abaissât les vitres, ne serait-ce que de quelques millimètres et refusait obstinément qu'on mît la climatisation....Tu veux que j'attrape la mort! Si ton père était encore là, il verrait quel fils indigne tu es!...Mais mon père ne voyageait jamais en voiture avec ma mère.

De toutes façons, ma mère n'était jamais malade. Sa spécialité, c'était les chutes spectaculaires. De tous temps. Dans les escaliers d'abord. Plus d'une fois, je l'avais vue dévaler en vrac les escaliers en rebondissant sans subir d'autre dommage que quelques bleus. Les vitrines des magasins aussi....Oh, le joli petit chapeau. Ne vous dérangez pas mademoiselle, je vais vous montrer...Et puis elle trébuchait, glissait ou se prenait les pieds dans un tapis et s'effondrait dans un grand fracas de mannequins renversés au milieu d'un inextricable entrelacs de vêtements et de couvre-chefs grotesques. Ma mère ne regardait tout simplement pas où elle mettait les pieds.

Une autre fois, je n'étais encore qu'un enfant, nous étions allés, ma mère, mon père et moi, passer l'après-midi à Bâle, cherchant, je le suppose, dans cette somptueuse cité, la civilisation que nous refusait l'ignoble ville où nous vivions le reste de la semaine. Brusquement, ma mère tomba en arrêt devant la vitrine d'une chocolaterie comme il n'en existe qu'en Suisse. Là, on avait reconstitué, en une variété infinie de chocolats, un adorable village alpestre peuplé de personnages succulents. Mon père se souvint de clients exotiques, invités à déjeuner le lendemain, friands à l'extrême de douceurs helvétiques. Nous entrâmes donc dans le magasin. Tandis que j'accompagnai mon père dans le choix d'un dispendieux assortiment de chocolats, ma mère s'approcha du «Burg » comestible, sur lequel flottait fièrement la bannière à croix blanche sur fond rouge, faite très certainement de sucre glacé. Brusquement, la vendeuse pâlit atrocement et lâcha, dans un râle français teinté d'un fort accent suisse allemand un ….Oh, mon Dieu...qui pouvait tout aussi bien passer pour l'exhalaison fétide d'un phtisique rendant son dernier soupir. Bien qu'étant deux et moi encore un enfant, nous nous retournâmes, mon père et moi, comme un seul homme, vers le lieu que semblait nous désigner le regard éperdu de la vendeuse, juste à temps pour voir ma mère vaciller et s'écraser sur le village Potemkine au lait.

Alors que nous déambulions, charriant à nous trois une vingtaine de kilos de chocolats diversement aplatis, enveloppés à la hâte dans de grands sacs en plastique par une vendeuse hystérique, dans les rues de la vieille ville animée à cette heure par une foule cosmopolite, mon père, à qui la chute maternelle avait couté un bon nombre de ces francs suisses dont on ne prononçait, alors, le nom qu'avec componction et respect dans cette France en perpétuelle dévaluation, mon père, donc, s'arrêta et prenant appui contre le mur d'une de ces demeures patriciennes qui font la fierté de Bâle, mon père, ce grand bourgeois qui n'esquissait qu'à grand peine un sourire quand les circonstances l'exigeaient, mon père, tout simplement, éclata d'un rire d'anthologie, le père de tous les rires, sans nul doute, tandis qu'en ricanant bêtement, j'engloutissais mon troisième bucheron en chocolat.

Je crois que ma mère a toujours eu un grain, mais un grain petit, un grain gentil, qui remplissait l'austère demeure de rires et de chants dits en une langue gutturale, la même que celle qu'elle utilisait pour me raconter les aventures de Max und Moritz et celles du Struwwelpeter.

...Tout cela est bien loin...songeai-je, tandis que j'extrayais ma mère de l'habitacle surchauffé...Quel horrible voyage!... C'est alors que je remarquai que le côté droit de la voiture présentait des dommages que je n'avais pas notés quelques jours plus tôt...Oh, vous avez eu un accident?...

Pris d'un besoin pressant sur l'autoroute, le sauvage s'était arrêté sur une aire de repos en garant sa voiture à l'ombre, sur un emplacement légèrement en pente. Il avait du dire à notre mère...Restez là, j'en ai pour deux minutes...Trouvant le temps long ou vexée de ne plus être durant ce court laps de temps, le centre du monde, elle avait déserré le frein à main et la voiture était partie à reculons à l'instant précis où passait un autre véhicule, à très faible vitesse heureusement, mais cela avait occasionné un certain nombre de désagréments pour le sauvage. Ce dernier, après que j'eusse rassemblé les effets de ma mère sur le trottoir, ne fit pas mine de descendre de la voiture...Je repars tout de suite...me dit-il avec dans les yeux la lueur que l'on voit dans ceux du voyageur assoiffé qui a aperçu, au loin, se profiler la silhouette de l'oasis salvatrice....Demain soir, je serai dans l'avion pour la Namibie, le désert et tout ça. Je reviendrai la chercher dans trois mois....Puis il démarra dans un hurlement de pneus, les vitres grande ouvertes.

Je regardai la voiture disparaître au coin de la rue et, me rappelant soudainement la raison de ma présence en ces lieux, je cherchai ma mère du regard. La maison se trouvait construite sur les hauteurs de Roses, non point sur une éminence solitaire, mais au milieu de dizaines, de centaines, peut-être, d'autres maisons et immeubles de toutes tailles. Située au bout d'une impasse débouchant sur un précipice, elle donnait toutefois à son occupant l'illusion d'être seul au monde quand il laissait son regard errer sur la méditerranée et le village en contrebas. Un minuscule jardin encombré de bougainvilliers et d'hibiscus confirmait ce sentiment d'insularité tandis qu'on empruntait l'étroite allée qui convergeait vers une piscine lilliputienne remplie par la gueule béante d'un Neptune bienveillant en plastique. C'était précisément dans cette piscine que ma mère faisait des (petites) longueurs, toute habillée...C'est ridicule, je voulais vérifier la température de l'eau, je me suis un peu trop penchée...Je trouvai qu'à 86 ans son crawl était encore tout à fait convenable.

Quand elle se fut séchée et changée, je lui fis visiter la maison. Le premier étage auquel on accédait directement depuis la rue, pour elle et le rez-de-chaussée pour moi....Aha, tu veux être seul pour faire tes cochonneries avec cette Laurence, qui, soit dit en passant, pourrait bien être ta sœur, parce que ton père, hein....J'ignorais bien évidement qui était cette Laurence, bien que j'en eusse eu trois dans ma vie, toutes en même temps à vrai dire, mais au jardin d'enfant. Son attention, qui se fixait rarement sur le même sujet plus d'une minute ou deux, fut attirée par le salon où s'étalait de manière obscène, sur une des cloisons, une grande tapisserie aux couleurs agressives où un toréador ridiculement enroulé dans sa cape offrait son bas ventre aux cornes d'un taureau dont le regard halluciné s'allumait en clignotant quand on manœuvrait un interrupteur dissimulé dans l'accoudoir du canapé en peluche rose....Vraiment déplorable la décoration. Tellement ordinaire!...Ma mère disait toujours ordinaire à la place de vulgaire.

Tandis qu'elle sirotait son « petit » whisky du soir sur la terrasse agréablement tempérée par un vent puissant...Un vent du désert, un vent qui rend fou...prophétisa-t-elle, elle se leva pour aller s'appuyer contre la rambarde. D'un ample mouvement du bras, elle balaya le panorama qu'illuminaient les lueurs du couchant...C'est étonnant comme Haïfa s'est transformé....Avant que j'ai eu le temps de lui donner mon avis sur les transformations subies par une ville inconnue située à deux mille kilomètres de là, elle me demanda de manière sibylline...Au fait, qui as-tu trouvé pour me tenir compagnie, cette fois?...

Commentaires

Le père de tous les rires... Vous en êtes le digne fils. C'est merveilleux, tendre et terrifiant.
Nos vies ne sont peut être que des villages en chocolat.

Écrit par : la Mère Castor | 30 juin 2010

Je vous découvre depuis chez Balmeyer. Agréable lecture.

Écrit par : Anna de Sandre | 30 juin 2010

Bonjour mesdames Castor et Anna de Sandre et merci de votre visite.

Écrit par : manutara | 01 juillet 2010

Toujours aussi prenant, rien d'autre à rajouter.

Écrit par : tinou | 01 juillet 2010

"Puis il démarra dans un hurlement de pneus, les vitres grande ouvertes." Ha Ha Ha !


La dernière phrase... Tout l'art du feuilletoniste !

Écrit par : Suzanne | 01 juillet 2010

Ah, oui, j'oubliais : Mulhouse est moche au point d'y préférer Bâle ? Quant à ton frère, le Sauvage, ce périple en voiture sans climatisation était une bonne entrée en matière avant d'affronter le désert de Namibie. En parlant de la Namibie, il y a de fortes chances que j'aille y faire un tour l'année prochaine.Tu sais certainement qu'il y a une région de Namibie (ancienne colonie allemande) qui rappelle fortement la Forêt Noire avec ses chalets, ses Wienstube où l'on peut savourer une chope de bière à la Stammtisch ! Remarque, je n'aime pas la bière ...

Écrit par : tinou | 01 juillet 2010

Namibie...j'en suis restée à mon atlas un peu (!) ancien où ce pays s'appelle le Sud-Ouest Africain Allemand. Faudrait peut-être que je fasse une mise à jour0

Écrit par : Orage | 01 juillet 2010

Tinou, Bale est une très belle ville alors que l'autre, franchement...Je pense que la Namibie est un très bon choix, en tous cas mon frère a été très satisfait de son voyage. Ceci étant, c'est surtout la faune qui l'intéresse.
Suzanne, le plus terrible est que je suis persuadé que vous ne croyez pas un mot de ce que je raconte et il est vrai que je ne dis pas toute la vérité. En fait, loin d'exagérer, j'édulcore...
Orage, je me permets d'attirer votre attention sur le fait, qu'outre le Sud-ouest africain allemand, ont cessé d'exister, le Saint empire romain-germanique, la Prusse et plus récemment, il est vrai, la RDA, l'URSS et la Yougoslavie. Je crains également qu'il ne nous faille déplorer la chute de Constantinople...

Écrit par : manutara | 01 juillet 2010

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