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25 juin 2010

Expériences culinaires

 

Le lendemain, j'étais de retour à Figueres pour l'acquisition d'une dame de compagnie...Je crois que j'ai ce qu'il vous faut...me dit la responsable d'une agence de travail intérimaire après que je lui eusse précisé que si ma mère était une montagne et plus précisément un endroit de cette montagne, ce serait « l'araignée » dans la face Nord de l'Eiger qui avait vu plus d'alpinistes aguerris précipités au bas de ses surplombs vertigineux, dans un ultime cri de terreur, que de montagnards chanceux atteindre sains et saufs son sommet. Je ne sais si la jeune personne que j'avais en face de moi saisit l'allusion alpine avec toute l'acuité que requérait la situation, ni même si elle avait déjà entendu prononcer le nom de la mythique montagne, mais le terme d'araignée, arana en castillan, lui fit se tordre la bouche en une moue de dégout, tandis qu'elle s'efforçait de trouver, tapie dans un recoin de son ordinateur, l'intrépide arachnophile....Hélas, elle ne parle que le castillan....Je balayai l'objection d'un revers de la main...Ma mère ne le parle pas, tout est donc pour le mieux...Elle me regarda longuement puis finit par lâcher un ...Vale...résigné. J'étais d'autant plus satisfait, que cette dame de compagnie, que j'imaginais courtaude, aux jambes torses et au parler rocailleux, acceptait de travailler le samedi et le dimanche, du matin au soir, pour autant que ses émoluments fussent doublés durant ces deux jours, concession que je fis bien volontiers, tant la perspective de quarante huit heures passées en tête à tête avec ma mère me semblait déprimante. Le rituel, en effet, avait été inauguré l'année précédente et était immuable: la dame de compagnie arrivait le matin et moi, je m'en allais. Le soir, nous nous croisions dans l'autre sens. Au début, j'avais bien essayé de leur tenir compagnie, mais ma mère allait de l'un à l'autre, se plaignant, persiflant, insinuant, dans l'espoir de nous voir nous entretuer et comme les choses n'allaient pas assez vite à son gré, elle simulait des chutes, prétendant que l'un ou l'autre l'avait poussée, insistant pour que l'on appelât son médecin, avec une telle fréquence que celui-ci m'avoua un jour, entre rire et larmes, que tous les matins, il consultait la rubrique nécrologique du quotidien local dans l'espoir d'y voir figurer le nom de ma mère. Il finit d'ailleurs par s'exiler en Inde, à Calcutta, pour soigner bénévolement les lépreux.

Je passai le reste de la journée à régler divers problèmes d'intendance, alimentaires, entre autres, car le sauvage n'avait pas perdu de temps. Averti la veille, de mon installation à Roses, il avait pris la route avec notre mère le matin même et je les attendais donc en début de soirée à la villa baptisée de manière prophétique « Cant de ocells ». Une histoire de nourriture me chiffonnait. Si le midi, la dame de compagnie s'occupait en général de la gestion du repas, le soir, c'était à moi qu'il incombait de préparer le diner. Et je cuisine mal, très mal. J'ai horreur de ça en fait.

L'année précédente, j'avais souvent emmené ma mère diner au restaurant. Après tout, c'était idiot de faire la cuisine pour deux personnes. Parfois cela se passait bien, mais quand cela se passait mal, cela enlevait toute envie de renouveler l'expérience.

Ainsi, un soir je faillis me faire lyncher par les dineurs. Tout avait bien commencé. Nous devisions agréablement en dégustant un plat tout à fait correct, lorsque ma mère me fit remarquer que la sauce accompagnant sa viande était trop épicée. Je goutai, non, elle me semblait parfaite cette sauce. Ma mère dit, bon, posa sa serviette sur la table et se mit à pleurer. Doucement d'abord, puis de plus en plus fort. J'essayai de la calmer, mais elle se protégea le visage de ses mains, en hurlant...Non, ne me frappe pas!...Je ris jaune en jetant un coup d'œil circulaire sur la salle où les conversations s'étaient brusquement arrêtées. Ça, elle ne me l'avait encore jamais fait! Mais cela ne suffisait pas. Prenant les convives à témoin, ma mère se mit à gémir de manière très convaincante (elle avait été actrice de théâtre dans sa jeunesse)....Rendez-vous compte! Mon fils me bat!.... Des exclamations hostiles fusèrent de toute part...C'est une honte...Brute...Appeler la police...Lui donner une bonne correction...En prison...Le patron, qui connaissait ma famille de longue date, réussit à nous dégager à grand peine. Il alla même jusqu'à m'offrir le repas à la condition expresse que nous ne remettions plus les pieds dans son établissement. Voilà ce que nous étions devenus dans cette ville maudite: des parias!

D'autres fois cela se passait bien.

Ce devait être un dimanche, nous roulions ma mère et moi sans but précis, la voiture agissait comme un calmant sur son esprit fourvoyé en territoires inconnus, quand elle eut faim...Je meurs de faim...dit-elle...Bien mère....répondis-je...Retournons en ville...ajoutai-je...Non, j'en ai assez de ces restaurants remplis de petits bourgeois prétentieux. Je veux un endroit authentique. Populaire. Avec des tziganes et du vin blanc. Un endroit où l'on puisse rire, sans avoir à se cacher...Populaire? Tiens, voilà qui est nouveau...Oh, tu sais, j'ai été très pauvre avant de connaître ton père...Oui, oui, je connaissais tout ça par cœur, les années trente, la troupe de théâtre minable, la Palestine, l'Égypte, le Nil, les felouques, mon père si beau dans son costume blanc. Il y avait une chance sur un milliard pour que ces deux là se rencontrassent un jour. Mais ce que fichaient là cet industriel alsacien et cette autrichienne sans le sous, sur le Nil, sur cette felouque, alors que le monde entier semblait être pris de folie, est une question à laquelle je n'ai jamais eu de réponse intelligible.

J'arrêtai la voiture devant un relais routier où stationnaient, en file, plusieurs camions aux dimensions impressionnantes...Pour les tziganes, je ne pense pas que ce soit possible, mais pour l'authenticité, nous ne devrions pas être déçus...Dire que nous passâmes inaperçus serait exagéré, mais nous pûmes gagner une table libre dans une atmosphère de bienveillante indifférence. Je ne sais pas ce que je m'étais imaginé. Des hommes torses nus et velus en train de lutter au couteau, une main attachée derrière le dos? Des femmes en sous-vêtements affriolants assises le long du bar? Toujours est-il que l'endroit avait l'air terriblement normal. Juste des hommes de tous ages, fatigués, en train de s'alimenter. Le patron, lui, me dédommagea un peu de toute cette uniforme banalité. Doté d'un gros nez rouge strié de veinules bleuâtres, il darda sur nous ses petits yeux bleus nichés, telles deux lucioles malicieuses, au fond d'orbites encadrées de sourcils broussailleux. Il me fit songer à un tapir....Et pour ces m'sieur-dame, qu'est ce que ce sera?...Je commandai à boire et tandis que nous compulsions le menu qui se résumait en une brève déclinaison du steak et de l'andouillette-frites dans tous leurs états, je me penchai vers ma mère avec des mines de conspirateur...Alors m'sieur dame, c'est-y assez populaire?...Ma mère fit une moue exaspérée...Mon Dieu, ce que tu peux être snob, mon pauvre ami. Quand je pense que tu es à peine capable de conduire une petite voiture!...Le retour du patron interrompit cet échange. Le tapir pointa son museau en direction de ma mère...Madame a choisi?...Oui, du caviar, des blinis et de la vodka, beaucoup de vodka...Le tapir eut l'air intéressé, vraiment très intéressé par l'idée que ma mère se faisait d'un menu authentiquement populaire, tandis que mon cœur sombrait dans les chaussettes. Avec un sourire indulgent il pencha la tête vers moi...C'est votre maman?....Je hochai la tête, avec fatalisme. Il me tapota gentiment l'épaule...Elle est amusante. Je vous mets deux andouillettes du jour?...J'approuvai tandis que ma mère se récriait outrée...Ah mais ça, a-t-on jamais vu une chose pareille! Pourquoi, amusante et ensuite, qu'est-ce qu'une andouillette?...Je l'ignore totalement mère, mais vous vouliez manger populaire et l'andouillette, manifestement, c'est populaire...Elle bougonnait encore...Oui, mais il y a peuple et peuple...quand les assiettes fumantes furent déposées devant nous. Je dus reconnaître que l'andouillette n'était probablement pas le mets le plus raffiné qu'il m'eût été donné de manger, mais de toutes façons je ne pus en profiter au-delà de la première bouchée car ma mère porta la main à la gorge, l'effroi le plus authentique se lisant sur son visage...Vite, sortons d'ici, cette chose m'observe d'un sale œil!...Sérieusement alarmé je demandai...Quelle chose?....Elle gesticula en direction de son assiette...L'andouille là! Regarde, on dirait qu'elle transpire....Rassuré, je répondis...Normal, elle a peur qu'on la mange...Tout en riant avec espièglerie, elle me donna une tape sur le bras...Mon Dieu, que tu es bête!...

Oui, parfois cela se passait bien.

Commentaires

Je crois que je vais regarder mes andouillettes d'un autre œil, désormais...

Écrit par : Didier Goux | 25 juin 2010

Oh moi, je ne leur adresse même plus un regard...

Écrit par : manutara | 26 juin 2010

J'ai bien peur cher Esteban que les alpinistes qui dévissent en montagne ne le fassent silencieusement : la pierre qui se détache, le pied cramponné qui ripe sur la glace, tout ça en une fraction de seconde, l'homme n'a que le temps de constater avec stupeur sa mort prochaine.

Mais là n'est pas ton sujet.

J'adore l'andouillette dès l'instant que je ne la mange pas dans une gargote mais dans un restaurant digne de ce nom, foi de Cigale !

Écrit par : Cigale | 26 juin 2010

Ah, mais la face Nord de l'Eiger présente cette particularité d'être d'un seul tenant, d'où sa difficulté, ce qui fait que lorsqu'un alpiniste dévisse près du sommet, il fait une superbe chute d'environ 2000 mètres, ce qui lui laisse tout le temps de pousser des hurlements effroyables, d'en essayer plusieurs même! La chose étrange est que cette montagne redoutable est parcourue, dans ses entrailles, par un train, celui de la Jungfrau, et qu'à mi-chemin on a ménagé un certain nombre de fenêtres dans la paroie, ce qui a déjà permis à un certain nombre d'alpinistes de sauver leur peau lorsque, surpris par le mauvais temps par exemple, ils n'avaient d'autre ressource que de pénétrer dans la montagne par ces lucarnes pour se retrouver sur une espèce de quai de gare, entourés, avec un peu de malchance, par une horde de japonais grimaçants.

Écrit par : manutara | 26 juin 2010

Les Espagnoles ne trouvent vraiment pas grâce à vos yeux! D'avance, vous les imaginez "velues et robustes" ou comme ici "courtaude, aux jambes torses et au parler rocailleux". Mazette!

Écrit par : Orage | 26 juin 2010

C'est que voyez-vous, dans mon enfance, les années soixante donc, je passais les vacances de Pâques avec mes parents chez une tante mariée à un espagnol. C'était à Ibiza, bien avant que cette ile ne fût devenue le rendez-vous de la jeunesse nordique. J'en ai peu de souvenirs, mais ceux-ci sont à jamais gravés dans ma mémoire. Une grande maison blanche, la rumeur de la mer sur les rochers, les ensaimadas du matin, les dames jouant à la canasta, les hommes buvant le vin blanc, debout, en inclinant une sorte d'urinoir qui libérait un fin jet dans leur bouche et les femmes de service auxquelles on me confiait quand les adultes, la mine sérieuse, s'embarquaient dans la voiture de mon oncle pour quelque destination mystérieuse. Ces dames, robes noires et tabliers blancs, étaient très gentilles avec moi au point qu'elles insistaient toutes pour m'embrasser sur les joues, ce qui m'écoeurait passablement car elles bavaient beaucoup, mais ce fut surtout pour moi l'occasion de me rendre compte qu'elles piquaient et que leurs bras et leur jambes nues étaient recouverts non pas d'un fin duvet mais d'un poil dru, de véritables soies de sanglier. Ca marque pour la vie ce genre d'expérience!

Écrit par : manutara | 26 juin 2010

On peut comprendre que vous ayiez généralisé à partir de votre expérience personnelle des femmes espagnoles. Cela dit, appeller la bota "une sorte d'urinoir"!!! Vous êtes incorrigible!

Écrit par : Orage | 27 juin 2010

L'andouillette était dans la tombe et regardait Caïn...

C'est triste. Curieux comme les aléas de la sénilité peuvent transformer une personne douce et réservée en imprévisible monstre d'égoïsme et de méchanceté. On a envie de dire "pauvre femme, ce n'est pas sa faute", on rit, et on vous plaint.

Écrit par : Suzanne | 27 juin 2010

Orage, l'adulte que je suis sait que cette chose a un nom et correspond à un geste des plus sérieux ancré dans la tradition ibérique depuis des siècles, mais l'enfant que j'étais se devait de puiser dans sa maigre expérience sémantique en matière de récipients et l'urinoir était ce qui se rapprochait le plus de cet étrange instrument.
Suzanne, vous avez tout à fait raison. Quand je parle de cette mère là, je parle d'une personne devenue une parfaite étrangère pour moi. Et ne ma plaignez pas, j'ai eu une vie plus agréable que 99,99% du reste de l'humanité. Il était donc tout à fait normal que surgissent quelques désagréments.

Écrit par : manutara | 27 juin 2010

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