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14 juin 2010

Drôles de dames

 

J'étais de retour en Europe pour prendre mon tour de garde auprès de ma mère en juin 1999. Abruti, un peu plus que d'habitude, par les vingt heures de vol et les douze heures de décalage horaire, je louai une voiture à Roissy et après avoir passé une nuit dans un motel des environs de Paris, je mis le cap sur l'est du pays, profitant du voyage pour me préparer psychologiquement à ce qui m'attendait. Je n'aime pas conduire, mais là, je jouis avec délectation de ces quelques heures de liberté, me laissant aller, à l'occasion d'un arrêt dans une station service, à acheter un CD diffusant une musique absurdement entrainante, je ne me souviens plus quoi, pas du Léonard Cohen en tous cas.

Sur le front des dames de compagnie, les nouvelles étaient alarmantes: c'était la Bérésina. En un an, des dizaines de malheureuses s'étaient noyées dans les méandres de la démence maternelle. Certaines étaient devenues aussi folles que ma mère, d'autres avaient développé d'étranges maladies, l'une d'entre elle au moins avait été ébouillantée par un jet de choucroute, une autre s'était rasée la tête après que ma mère l'eût traitée de montgolfière, se moquant ainsi de sa coiffure particulièrement gonflante. Je fus moi-même témoin du triste sort réservé à ces pauvres femmes.

En arrivant, je remarquai la présence d'une ambulance du SAMU devant la maison. Le sauvage m'accueillit au domicile familial, les cheveux en bataille et les yeux rougis par le manque de sommeil, tandis que les secouristes traversaient le salon, charriant un brancard sur lequel se trouvait une dame d'une cinquantaine d'années, inconsciente mais encore en vie, selon toute vraisemblance, puisque le visage était visible, la bouche et le nez recouverts d'un masque à oxygène.

....On va tous y passer si ça continue...me lança-t-il en guise de bienvenue. C'est que ma mère avait développé dans sa folie la capacité de découvrir en quelques minutes le point faible d'une personne. Après ça, c'était un jeu d'enfant pour elle de la détruire. Le lendemain de mon arrivée, après avoir confié ma mère à la femme de notre ancien garde chasse qui s'était recyclée dans l'élevage de sangliers à la mort de son époux, mon frère et moi nous étions dans le bureau du directeur d'une agence spécialisée dans l'aide aux personnes âgées.

Il nous fixa longuement avant de lâcher...Déjà!...Ouvrant un tiroir de son bureau, il en sortit une flasque métallique. Il fit le geste de nous l'offrir et en but une longue rasade après que nous eussions décliné poliment l'invite...Et elle a tenu combien de temps cette fois?...Le sauvage montra deux doigts, mais ce n'était pas le v de la victoire...Deux jours? Évidement c'est peu!...Le sauvage s'éclaircit la gorge...Non, deux heures...Le directeur fit simplement...Oh!...puis reprit une nouvelle gorgée de son cordial. Apparemment, cette dame, une ancienne alcoolique abstinente depuis vingt ans, une femme bien sous tous rapports, qui se consacrait aux personnes âgées avec une abnégation et une compétence sans failles, une femme solide comme un roc, qui avait également officié comme visiteuse de prison , cette personne remarquable donc, avait été retrouvée dans la salle à manger de ma mère, effondrée sur la table, les bras en croix, en plein coma éthylique, une bouteille de schnaps vide à ses côtes, deux heures seulement après que mon frère se fût absenté pour régler une affaire urgente. A son retour, ma mère, en pleine forme, triomphante, faisait les cent pas devant le corps affalé...Ah, te voilà! Vois un peu à la garde de quelle espèce de dégénérée tu me confies!...

Le directeur hocha gravement la tête, après que le sauvage lui eût relaté les faits en détail...Les bras en croix vraiment?...Assurément!...Comme ça?...Le cadre en costume trois pièces posa la tête sur son sous-main en cuir et tendit les bras...Non, non, plus écartés les bras. Oui, c'est tout à fait ça...Le sauvage avait le souci du détail. Tandis que notre hôte mimait la position de l'alcoolique relapse, il fut secoué de spasmes allant crescendo. Interloqués, nous nous regardâmes. La bouche du sauvage articula une question muette...Il pleure?...Non, le directeur ne pleurait pas. Se relevant, il partit d'un formidable éclat de rire...Excusez-moi, ce sont les nerfs qui lâchent...parvint-il à articuler entre deux hoquets...Vous vous rendez compte que cette pauvre femme est fichue?...Évidemment, il parlait de la dame de compagnie et non de ma mère. Le sauvage allait donner une réponse à cette question qui n'en appelait aucune, quand le directeur fut pris d'un nouvel accès de rire, un hurlement cette fois qui lui arracha des larmes. Quand il se fut calmé, il essuya ses yeux, se moucha, puis parut se rappeler de quelque chose...Le plus terrible, c'est que madame B*** est le seul soutien de son fils unique, handicapé mental profond...Ayant proféré ces paroles désolantes, il émit un glapissement aigu, tout en martelant le sol de ses pieds et en rejetant la tête en arrière, attitude qui nous fit craindre, un instant, pour sa vie.

Des rares propos cohérents encore prononcés par le directeur, avant un nouvel accès de rire qui le fit se mettre à quatre pattes, cette fois, il ressortait que le stock de souffre- douleurs étant momentanément épuisé, nous pouvions, notre mère et nous, aller nous faire voir chez les grecs ou toute autre peuplade, pourvu que cette dernière nous assurât une mort particulièrement cruelle et lente.

Tandis que le sauvage nous ramenait à la maison, agrippé au volant de sa voiture, il n'arrêta pas de psalmodier...Non,non, ooooh, non!.... Brusquement, il interrompit sa litanie négationniste pour me lancer...L'étranger, il faut partir à l'étranger. Sur ce point au moins, cette andouille de directeur a raison!...Je hasardai timidement...Et si nous nous contentions de changer de département?...Mais il ne voulut rien savoir...Non, il nous faut un nouveau pays, un nouveau climat, une nouvelle population, une nouvelle langue. Au fait, tu parles toujours espagnol?...Je répondis par l'affirmative...Parfait, ce sera donc l'Espagne! Un peuple rude! Des femmes velues et robustes! Et du soleil, beaucoup de soleil!...Tandis qu'une pluie diluvienne noyait les tristes rues de cette ville abhorrée sous des trombes d'eau glacée, je songeai que cette histoire d'Espagne me convenait tout à fait.


Commentaires

Je ne sais pas pourquoi, mais je crains le pire....

Écrit par : Suzanne | 15 juin 2010

Pareil que Suzanne !

Écrit par : Didier Goux | 15 juin 2010

Ce billet me fait (beaucoup) rire et en même temps me terrifie. Peut-être par peur de devenir un jour une " Tatie Danièle" moi aussi... ? Peut-être parce que je suis confrontée actuellement à la réalité des maisons de retraite, la déchéance humaine, la haine palpable des vieux entre eux, le moi qui devient le rien...

On attend la suite qui je le sens, va être largement à tes dépens ! (sait pas dire non Esteban...)

Écrit par : Cigale | 15 juin 2010

Suzanne et Didier, je pense que vous ne serez pas déçus.
Cigale, c'est exactement cela, drôle et terrifiant à la fois. A la différence de Tatie Danièle, méchante de tous temps, mais conservant, par ailleurs, tout son bon sens, ma mère était non seulement brutalement devenue odieuse, mais en outre adoptait des attitudes insensées, au point qu'on avait l'impression de se trouver devant une personne totalement étrangère.

Écrit par : manutara | 15 juin 2010

J'imagine que vous vivez très très loin d'ici et je me demande donc comment vous pouvez être au courant de "tatie Danielle".
"Des femmes velues et robustes", ha, ha, ha!

Écrit par : Orage | 15 juin 2010

Orage, le manutara est un oiseau des mers et un oiseau des mers ça voyage beaucoup. En vingt ans, j'ai du faire une quarantaine de fois l'aller-retour entre l'Europe et la Polynésie. Et puis, on a la télé ici, une chaine unique certes, mais une chaine quand même. Comme ils n'ont pas un catalogue très étoffé à RFO, j'ai bien du la voir une dizaine de fois la Tatie Danièle. Je préfère toutefois monsieur Bond (à prononcer avec l'accent allemand) dont toute la série est régulièrement rediffusée en juillet et en aout, que j'aime beaucoup car c'est la seule production cinématographique dont les divers épisodes ont pu être vus par les personnes de ma génération aux différents stades de leur vie: enfance, jeunesse, maturité et si Dieu nous prête vie (pas trop quand même), à nous les quinquagénaires et à Mister Bond, vieillesse.

Écrit par : manutara | 15 juin 2010

Un morceau de choix, dont j'attends la suite avec crainte et envie.

Écrit par : la Mère Castor | 15 juin 2010

Merci madame Castor!

Écrit par : manutara | 16 juin 2010

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