Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

11 juin 2010

Le temps passe

img003.jpg
img005.jpg
 

C’était en avril de l’an 1980, quelque part dans le Nord de Port-au-Prince (Haïti) . J’avais mouillé « l’île de feu » en face d’une espèce de village de vacances pour américains ou européens fortunés. Nous avions voulu fuir pendant quelques jours les remugles et la pestilence de la capitale et nous mettre au vert, le vert des dollars américains . Nous finissions de déjeuner (langoustes à la créole) attablés sur la terrasse d’une paillote agréablement ventilée et regardions avec émerveillement une mer dont le bleu profond contrastait agréablement avec les eaux boueuses de la capitale .

Il y avait là, outre l’équipage habituel de « l'ile de feu » (le viet et moi), notre nouvelle recrue, le captain Bill. Il nous était tombé dessus deux mois plus tôt. Il était aussi grand que son voilier était petit. Trois mètres de long. Pas un centimètre de plus. Une grande maquette. Il prétendait faire le tour du monde, mais, parti de Fort-Lauderdale (Floride) six mois auparavant, il ne dépassa jamais Port-au-Prince, ce qui somme toute n'était déjà pas si mal. Après avoir amarré son jouet à mon vaisseau, il monta à bord, trouva l'endroit à son goût et s'y installa. Il se présenta comme un ange déchu, un héros sans courage, avec au fond des yeux une lueur hésitant entre ironie et démence. Pris dans les calmes du golfe de la Gonâve, il avait mis plus d'un mois pour en faire la traversée, ce qui représentait une moyenne journalière d'environ 5 milles nautiques (9km). Il n'avait plus d'eau, plus de vivres, plus d'argent, mais ça, il n'en avait jamais eu. Il nous parla d'un mystérieux sponsor qui correspondait avec lui par l'intermédiaire de messages cryptés diffusés au moyen de bandes dessinées publiées dans je ne sais plus quel quotidien américain. Captain Bill avait manifestement une araignée au plafond, mais comme il était, par ailleurs, d'une intelligence remarquable et que je n'ai jamais crains les araignées, je lui fis bien volontiers une place à bord.





Et puis il y avait aussi ces deux américaines rencontrées quelques jours auparavant à la marina de Sand Cay les Poubelles, que nous avions baptisée ainsi en raison des ordures quotidiennement déversées à la mer par les pluies nocturnes diluviennes. Les deux filles avaient été surprises dans la capitale par le nuit sans moyen de transport pour regagner leur propriété. Nous nous étions serrés et je leur avais donné l’hospitalité dans le carré de mon voilier. Il m’avait donc paru naturel de les ramener par la voie maritime infiniment moins dangereuse que la voie terrestre et ses tap-tap ubuesques !

Elles avaient acheté un terrain situé sur une éminence surplombant le complexe hôtelier . Mary-Catherine (prononcer mairie-kasserine) et son amie Elisabeth (éliseubess) m’avaient assuré que la vue y était somptueuse. C’était vrai, mais c’était tout ! De maison point de trace. Pour tout abri, planté au milieu de la pelouse, un parasol fait en feuilles de cocotier, pour tout mobilier deux matelas jetés à même le sol et une grosse cantine en fer renfermant les effets personnels des deux filles. Elles étaient manifestement folles à lier ! Nous devînmes donc instantanément amis . Ce fut une amitié d’autant plus forte que nous la savions sans lendemain. Nous étions donc réunis tous les cinq autour de cette table en cette fin d’après-midi tropicale. Nous étions jeunes, nous riions forts, parlions haut .Nous étions heureux .Un de ces moments privilégiés dans l’existence où le bonheur est palpable!

Aux tables voisines, les autres clients, des couples de quinquagénaires dans leur grande majorité, nous regardaient avec envie. C’est à ce moment que le plus jeune d’entre nous, le captain Bill, à peine vingt ans, prit sa bière, en but une longue rasade à même le goulot puis, la reposant avec force sur la table, eut ces paroles dont je me souviens encore comme si elles venaient d’être prononcées.
….Faites gaffe les mecs, aujourd’hui nous sommes là à nous éclater ! Génial ! Nous avons la vie devant nous , une vie que nous avons choisie différente, pas comme tous ces vieux machins (d’un large mouvement du bras, il désigna nos voisins)! Et puis, paf, (il frappa dans ses mains), on se réveille un matin, on regarde autour de soi (il nous regarda l’un après l’autre en clignant des yeux) : partie la jeunesse…enfui le temps ! On se dit quoi ?(Air outré) Déjà ? C’est pas vrai ? Hier encore…
Bill se leva en chancelant et s’approcha d’une table où quatre américains d’un certain age s’étaient arrêtés de parler pour écouter ce grand échalas engoncé dans son éternel caban, sa casquette de la Kriegsmarine enfoncée sur la tête, la visière aux ras des yeux . Il mit ses mains sur les épaules de l’homme le plus âgé, un chauve aux bajoues violacées, et lança d’un air outré :
- Mon Dieu ! Esteban ? Mais dans quel état je te retrouve !
Puis il se tourna vers une sexagénaire à la permanente abondamment laquée :
- Mary-Catherine ? Oh God ! I can’t believe it!
Les yankees furent bon public. Ils rirent. Nous aussi bien sûr.
Aujourd’hui, je ris un peu moins, ou jaune…Je ne sais ce qui se passa sous la casquette de Bill ce jour là . Peut -être , dans un éclair, au milieu de vapeurs éthyliques, nous vit-il à trente années de distance?
Je n’ai jamais revu aucun des convives présents ce jour là…mais je ferme les yeux et ils sont là, nous sommes là, dans l’éclat de nos vingt ans et j’entends la voix juvénile du captain Bill…
- Esteban… ?

***Bon, les photos, à part celle du captain Bill tirée d'une coupure de journal en assez mauvais état (les termites), ne furent pas prises à cette époque, mais trois ans plus-tard entre le Costa Rica et la isla de Coco. Mais on s'en fiche. C'était nous.

 

captain bill 2.JPG
img008.jpg
captain bill.JPG
img004.jpg
img006.jpg
img007.jpg

Commentaires

Esteban qui met sa photo ! A poils en plus ! Je le crois pas !! Mince on peut pas agrandir les photos :-))

Sur le fond, le temps qui passe, tout ça, no comment, ça me fait suffisamment flipper...

Écrit par : Cigale | 11 juin 2010

C'est beau comme tout, et émouvant.

Écrit par : Suzanne | 11 juin 2010

Euh Cigale, il y a prescription, c'était il y a trente ans! C'est pas que la vie soit trop courte, c'est juste la vieillesse qui est trop longue.
Sinon, mais j'aurais peut-être du le préciser, il y a le viet de dos (c'est mieux comme ça) qui regarde l'ile coco apparaitre à l'horizon, le bostonien qui joue à la guitarre, le captain Bill dans le journal enfin ce qu'il en reste, et enfin, l'abruti à la barre et le crétin dans le carré, j'ai bien peur que ce soit moi.
Merci Suzanne. Si ça se trouve le captain Bill est devenu un gros patapouf plein de bière et de drames.

Écrit par : manutara | 11 juin 2010

Voilà un texte qui me touche tout particulièrement. Je me demande bien pourquoi d'ailleurs...

Le côté marin, sans nul doute...

Écrit par : Didier Goux | 11 juin 2010

Le guitariste, je me doutais que ce n'était pas toi (sinon je me faisais nonne).

Je me disais qu'il manquait le viet, maintenant on sait.
Je me doutais du captain.

Quant à la première photo, tu fais très " mousquetaire " du roi !! :-))

Écrit par : Cigale | 11 juin 2010

Oui, Didier, c'est surement ça!
Cigale: et pourquoi est-ce que je ne pourrais pas jouer à la guitare? Hein?

Écrit par : manutara | 11 juin 2010

Ah bon, les termites donc! Comme j'ai regardé les photos avant de lire, j'ai cru que c'était du sang séché.

Écrit par : Orage | 11 juin 2010

Ah, voilà pourquoi je ne mets jamais de photos. Les gens regardent les photos avant de lire et s'imaginent des choses horribles ensuite.

Écrit par : manutara | 11 juin 2010

Mais non, mais non! C'était exceptionnel, et d'ailleurs ça n'a frappé personne d'autre. Ne nous privez pas de photos pour si peu!

Écrit par : Orage | 11 juin 2010

Pourquoi tiens-tu l'index en l'air ? ... Thé ou café ? Joli sourire ...

Écrit par : tinou | 12 juin 2010

Orage, je plaisantais, voyons. De toutes façons, j'ai très peu de photos de cette période, n'ayant jamais été spécialement intéressé par la photographie. Les quelques clichés dont je dispose me viennent d'équipiers qui ont eu la gentillesse de me les faire parvenir, une fois rentrés chez eux.
Tinou, je suppose que je menaçais le photographe, quant à la boisson, c'est du thé, toujours du thé...

Écrit par : manutara | 12 juin 2010

J'ai lu ce billet avant ma "longue pause", et je n'ai pas su quoi commenter. En vérité, cette photo du carré dans le voilier a suscité un souvenir personnel qui m'a détourné illico de votre note, et j'ai jugé un peu déplacé alors de faire un hors sujet. Mais je reviens quand même. Mon père aussi a un voilier, mais contrairement à vous, il n'est pas "parti", comme vous l'avez fait. Parti, pas parti, les souvenirs demeurent (ça fait un peu plaque funéraire, mais je suis un peu rouillé niveau commentage).

Écrit par : balmeyer | 30 juillet 2010

Oui, partir n'est jamais chose facile. J'ai eu la chance de pouvoir le faire assez jeune pour ne pas à avoir à m'encombrer l'esprit de tous ces doutes qui nous assaillent avec l'age.

Écrit par : manutara | 30 juillet 2010

Les commentaires sont fermés.