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05 juin 2010

12 juillet 1998

 

Le 12 juillet 1998 j'étais à Lisbonne. Une très belle ville, Lisbonne, avec ses rues qui montent et qui, forcément, descendent et....enfin, une très belle ville. De toutes façons, je n'aime pas les villes. J'ignore pourquoi. Juste une impression désagréable. Ceci dit, je n'aime pas la campagne non plus. Toute cette terre m'angoisse.

Je ne sais plus vraiment pourquoi j'avais choisi Lisbonne, mais je sais très bien pourquoi j'y étais: pour échapper, l'espace de quelques jours, à ma mère. C'était absurde de devoir faire une chose pareille, mais, à quatre-vingt cinq ans, ma mère avait décidé de devenir « amok », comme dans le roman de Stefan Zweig. Tout d'un coup. Comme ça. Sans prévenir. Ma mère n'était pas indonésienne, cependant, quand elle voulait parler d'un fou ou d'une folle, elle disait qu'il ou elle était « amok ». Mais ça c'était avant qu'elle le devienne à son tour.

A l'époque, je vivais dispersé entre les Marquises, le Chili et l'Europe. L'Europe par nécessité uniquement. Je venais y prendre mon tour de garde. Nous étions quatre, mes deux frères, ma soeur et moi, chacun consacrait donc un quart de sa vie à s'occuper de ma mère. Le sauvage en avait décidé ainsi et le sauvage était l'ainé. On m'avait alloué l'été... C'est beau l'été en Europe, tu verras...m'avait dit le sauvage, comme si je n'y avais pas passé les vingt premières années de ma vie.

On se dira, ma foi, garder une personne âgée même affectée de troubles du comportement, ce n'est pas la mer à boire. On imagine un être rabougri, tassé dans sa chaise roulante, ressassant à longueur de journée les mêmes histoires. Si seulement! Mais pas du tout. A quatre-vingt cinq ans, ma mère avait la forme physique d'une personne de cinquante ans et la méchanceté d'une adolescente. C'était à cause de cette stupide opération du genou. Une vieille blessure de ski. Oh, ma mère avait parfaitement récupéré sa motricité, mais elle avait du laisser un bout de sa cervelle sur la table d'opération....C'est la morphine, ne vous inquiétez pas, ça va lui passer, huit heures sur le billard quand même, à cet âge, vous pensez!...m'avait dit l'anesthésiste quand ma mère avait hurlé à sa fidèle dame de compagnie (vingt ans de service, une austère calviniste au cou pris dans d'invraisemblables collerettes)...Alors grosse salope, t'as encore été faire la pute cette nuit....Mais cela ne lui était pas passé. La dame de compagnie avait donné ses huit jours avant d'être internée en hôpital psychiatrique pour y soigner une dépression, profonde. Ce ne fut que la première d'une longue série de victimes. La rupture d'avec la mère d'avant fut d'autant plus pénible que cette dernière avait toujours été d'une gentillesse et d'une distinction extrêmes. Quand Blanche Neige se transforme en Cruella et les sept nains en cent un dalmatiens. Dieu merci, nous ne fûmes pas seuls pour affronter la tourmente. Il y avait les dames de compagnie, toutes ces dames de compagnie, dont le stock nous parut, dans un premier temps, inépuisable et qui alla s'amenuisant au fil des ans, au point qu'il fallut recourir aux services de mercenaires aux profils de plus en plus improbables. Mais je reparlerai de ces dames de compagnie, véritables héroïnes aux destins tragiques!

L'été 1998 avait donc été ma première saison de garde-fou. A mi-chemin de mon temps, j'avais profité de la visite d'un oncle, le frère de ma mère, pour m'éclipser quelques jours. Je m'étais engouffré dans une agence de voyage, une affiche avait retenu mon attention: « Exposition universelle de Lisbonne, la dernière du siècle! ». Parfait. Quelques heures plus-tard, j'étais confortablement installé dans un avion de la TAP, en route pour « Lechboa ».

Le 12 juillet correspondait à mon avant-dernier jour de permission. Je suis un piètre touriste: j'avais partagé mon temps entre ma chambre d'hôtel et les divers points de la ville où je prenais mes repas. Je décidai donc de passer mon dernier après-midi lisboète à visiter cette fameuse dernière exposition universelle du siècle. Le site, au bord du Tage, était grandiose et valait à lui tout seul largement plus que l'ensemble des attractions qui y étaient dispersées au point qu'on en venait à oublier la foule considérable qui s'y pressait. Au hasard des pavillons, dont la visite ne me marqua pas au point de m'en souvenir douze ans plus tard, je découvris la construction frappée aux couleurs nationales. Il semblait y avoir une certaine affluence, car il me fallut prendre place dans une queue qui ne se mettait en mouvement que tous les quarts d'heure, quand les portes s'ouvraient, laissant passer un nombre limité de visiteurs. Je finis par me retrouver dans le groupe de tête au milieu d'une troupe d'adolescents amorphes arborant tous des tricots bleus sur lesquels on avait imprimé...Allez les bleus...ou quelque chose de ce genre. Tous ces jeunes gens semblaient avoir été confiés à la garde d'une espèce de grand dadais à la calvitie naissante et au visage duquel l'implacable soleil lisboète avait infligé d'irréparables dommages dont n'avait pas su le protéger l'injonction footballistique frappée sur son maillot, identique à celui de ses protégés. Seul adulte à des dizaines de têtes blondes à la ronde, il m'avait à plusieurs reprises adressé un regard complice noyé dans les eaux troubles de sa myopie, découvrant, à cette occasion, une impressionnante dentition chevaline. Bien entendu, j'avais feint de l'ignorer en reniflant bruyamment ce qui est ma manière de me protéger des intrus. Mais ce type devait être un chef de meute, un éducateur, enfin bref, le détenteur de quelque savoir comportemental, car, pointant un index sur son maillot, il chuchota à mon intention, en articulant lentement...Allez les bleus!...Un peu irrité par cette intrusion, je lui rétorquai...Oui, bon, je sais lire...Ravi, l'autre s'écria...Mais vous êtes français?...Je fus tenté de lui répondre par une grossièreté, mais il ne m'en laissa pas le temps...Vous aussi vous êtes là pour la finale?...Vaguement inquiet, je demandai...Quelle finale?...Je ne sais pas pourquoi, mais s'imposèrent brusquement à mon esprit les images grotesques de finalistes enfermés dans des sacs à pommes-de-terre, sautillant maladroitement au-dessus d'obstacles savamment disséminés à l'intérieur du pavillon français. Je mesurai du regard la hauteur de la rambarde me séparant du reste du monde, bien décidé à l'enjamber si d'aventure on voulait me mêler à quelque finale que ce fût. Mais l'autre me fixait, incrédule...Mais la finale du mondial de foot!...Soyons honnêtes, je n'étais pas innocent au point de ne pas savoir que se déroulaient, à cette époque, des championnats de football, mais il m'avait semblé que cela se passait en France. J'ignorais absolument, par contre, que la finale dût se tenir à Lisbonne. Je fis part de mon étonnement à mister Ed (les moins de cinquante ans ne peuvent comprendre)...Non, non, la finale c'est à Paris, mais pour ce soir ils ont installé un écran géant à l'expo et vont transmettre le match en direct. Vous venez de la planète Mars ou quoi?...Je songeai que ce gars mériterait vraiment que je lui présente ma mère, lorsque nous fûmes interrompus par des signes de vie du côté des adolescents. Ils s'étaient mis à hurler et à siffler. L'objet de leur courroux? Une bande d'une cinquantaine de bonshommes jaunes, déambulant sur le trottoir d'en face, sur les maillots desquels se détachait clairement le mot « Brazil ».Certains étaient même allés jusqu'à se peindre les couleurs de leur pays sur le visage. Se désintéressant totalement de moi, mister Ed se mit à beugler d'une voix de tête...Allez les bleus. Alleeeeez la France! ...Tandis que lazzis et quolibets fusaient de part et d'autre de la rue, je songeai que tout cela restait gentil, convenu comme une espèce de rite initiatique, on était entre gens du même monde, rien de vraiment sérieux ne pouvait se produire. Dans les favellas, oui, ce devait être une autre histoire. Et brusquement, je ne vis plus que des pieds, des jambes et le visage congestionné de mister Ed penché sur moi...Ah, les salauds, ils ont eu un des nôtres...Il s'était relevé, avait secoué la rambarde de sécurité en hurlant....SALAUDS, ENCULES!...Entre les pieds et les jambes j'avais vu les jaunes qui se tiraient en courant. Puis la voix française d'une femme d'un certain age...Mon Dieu! A la tête, comme Kennedy...Un des gosses...Oh putain, tu crois que c'est sa cervelle?...Un autre....Mais non, connard, c'est un hamburger écrabouillé!...Quand j'entendis parler d'ambulance et d'hôpital, je repris tout à fait mes esprits. M'aidant des jambes et des bras de la foule alentour, je me remis debout et parvins à garder la position en m'appuyant contre le mur. Ma chemise blanche était tachée d'un sang dont l'aspect écarlate m'impressionna. C'était la première fois de ma vie que je saignais à ce point. Je me tâtai la partie gauche de mon visage et si je ramenai bien ma main couverte de sang, je ne trouvai nul orifice suffisamment grand pour y introduire ne serait-ce que mon auriculaire, ce qui me rassura. Mister Ed se baissa et ramassa une canette de bière en aluminium, à moitié pleine...Regarde ce que ces enfoirés t'ont balancé sur la gueule. Ils auraient pu te tuer!...Diverses personnes approuvèrent dans la foule, certaines s'interrogeant sur l'opportunité de consommer la bière restante...Elle m'était surement destinée...ajouta mister Ed, avec une pointe de regret dans la voix... Hé, mais qu'est-ce que tu fais?...

Écartant les curieux de ma main sanguinolente...Ce n'est rien, laissez moi passer... je franchis la rambarde de sécurité d'un bond qui me sembla prodigieux mais ne fut au mieux que grotesque, puisque je m'écrasai au pied de touristes espagnols du troisième âge. Une rombière grisonnante, râblée comme un sanglier, se mit à glapir...Que verguenza! Borracho a esa hora!...Je me remis sur pied avec l'impression d'essayer de me tenir debout sur le pont d'un navire pris en pleine tempête, puis remontai la file des visiteurs du pavillon français et tournai finalement au coin du bâtiment pour échapper à ces regards, tous ces regards. Le sang continuant à sourdre de ma blessure que je situai à l'arcade sourcilière, comme un boxeur, pensai-je, je retirai ma chemise, la roulai en boule et l'appliquai sur mon œil gauche en me demandant comment tout cela avait bien pu se produire. Si les gens pouvaient juste arrêter de me dévisager. Un bruit de course me fit me retourner. C'était mister Ed. Il insista pour m'escorter jusqu'au poste de secours qui se trouvait à quelques encablures. Avant de m'abandonner aux mains expertes d'un infirmier, il sortit de son sac à dos un de ces fameux maillots bleus...J'en ai toujours un en rab, au cas ou. Ta chemise est fichue et tu ne peux pas continuer à te balader à poil...Je voulus lui payer le vêtement, le remercier au moins, mais il fit un vigoureux mouvement de dénégation de la tête...Non, entre compatriotes, c'est normal...Puis il était parti en courant...Excuse-moi. Les jeunes m'attendent...Je pris conscience, juste à ce moment, de ce tutoiement. Nous ne nous connaissions que depuis quelques minutes et déjà, nous étions frères de sang.

On me fit patienter entre un vieillard déshydraté et un petit garçon, victime d'une piqure de guêpe sur le nez. A peine fus-je introduit auprès du médecin, que ce dernier m'admonesta en un français excellent...Encore une bagarre entre supporters! Vous n'êtes plus un gamin pourtant! Pourriez donner l'exemple, bon sang!..Très las, je répondis...Écoutez, docteur, je ne supporte rien ni personne, c'est à peine si je me supporte moi-même, je me suis juste pris une porte en pleine figure, mais si pouviez me soigner cela m'éviterait de me vider de mon sang...Il observa la plaie d'un air blasé...Peuh, ce n'est rien du tout. L'arcade souricière (sic) ça saigne toujours beaucoup... A ma grande déception, il ne me fit pas les cinquante points de suture auxquels je pensais avoir droit, mais se contenta de nettoyer la blessure avant d'en joindre les bords avec trois misérables pansements adhésifs ridiculement étroits. Timidement, je tentai une réévaluation de mon cas...Vous ne pensez pas que je pourrais avoir une hémorragie cérébrale?...Il éclata d'un rire terriblement portugais et me tapota gentiment l'arrière du crâne...C'est là qu'il faut se méfier, mon ami. Avec votre front, vous pourriez défoncer une porte sans même vous en rendre compte. C'est du costaud!...Il me consola, toutefois, en m'assurant que la chose allait me lancer et enfler démesurément. Afin de contrecarrer la douleur, il me fit avaler deux comprimés qui, outre un effet analgésique, pourraient induire une légère somnolence passagère. En prenant congé de moi, le médecin jeta un œil amusé sur le maillot bleu que je m'étais finalement décidé à enfiler...Bonne finale et soyez fair play, hein! Pas d'excès!...

Par acquis de conscience, je visitai encore deux ou trois pavillons, mais le cœur n'y était plus et l'insistance avec laquelle certains me dévisageaient finit par me lasser. Je fus un instant tenté d'acheter un joli boubou dans le pavillon sénégalais pour remplacer le tricot bleu, puis je me dis que si je retombai sur mister Ed et son équipe, même si au milieu de cette foule il y avait peu de chance que cela se produisît, il en serait mortellement offensé.

Je gagnai donc les berges du fleuve où des bancs avaient été opportunément disposés. J'en choisis un en retrait et m'y laissai tomber avec délice. Je me concentrai un moment sur l'intense activité maritime, puis m'allongeai en songeant qu'une petite sieste d'une dizaine de minutes me ferait le plus grand bien.

Je me réveillai huit heures plus tard, vers une ou deux heures du matin, transpercé par un vent frais venu du fleuve, avec la désagréable impression que mon œil gauche essayait de sortir de son orbite. Hébété, je me mis en route vers la sortie. Je fis une halte dans des toilettes où, après m'être précipité vers un miroir, je ne pus réprimer un gémissement...Oh mon Dieu!...Le côté gauche de mon visage, outre une enflure certaine, présentait une indubitable similitude avec le maillot que je portais: terriblement bleu. Dans les allées presque entièrement désertées, je croisai quelques groupes de jaunes inconsolables et de bleus triomphants. Certains bleus tentèrent de m'embrasser en hurlant...ON A GAGNE....Un autre, plus original, me cria...Qu'est ce qu'on leur a mis, aux brésiliens!...Tandis que je chancelai vers la station des taxis, je songeai avec cynisme...Oui, pas de doute, qu'est-ce qu'ON leur a mis aux brésiliens!...

 

 

 

Commentaires

La preuve est donc faite : le football est dangereux. Même à Lisbonne.

Écrit par : Didier Goux | 05 juin 2010

Absolument. Je crois même que c'est la première fois que je suis blessé en ne pratiquant pas un sport.

Écrit par : manutara | 06 juin 2010

" ... je me dis que si je retombai sur mister Ed et son équipe, même si au milieu de cette foule il y avait peu de chance que cela se produisît, il en serait mortellement offensé."

Ta bonté te perdra Esteban, je te le dis, elle te perdra ! :-)

Écrit par : Cigale | 08 juin 2010

Oui et je comprends d'autant moins bien ce genre de comportement que je suis quelqu'un de tout à fait, mais alors tout à fait, antipathique. C'est rare d'ailleurs qu'on m'adresse spontanément la parole.

Écrit par : manutara | 08 juin 2010

Antipathique? Vous vous faites du mal, là!

Écrit par : Orage | 08 juin 2010

Si, si, je vous assure! Limite odieux.

Écrit par : manutara | 09 juin 2010

"Je songeai que ce gars mériterait vraiment que je lui présente ma mère"

Rien que pour cela...Voyez, vous avez une très belle manière de haïr ce sport...

Écrit par : Dorhald | 11 juin 2010

Oui et ça commence mal, le mondial 2010. Il faut savoir qu'il n'y a qu'une seule chaine de télé, ici. Le jeudi soir c'est le film du jeudi soir. Je ne regarde que les reportages et les films. Le vieux fusil. J'ai du le voir vingt fois, mais bon, c'était jeudi soir et j'allais voir un film. Je m'installai donc confortablement et là, à ma grande horreur, je vis que le film avait été remplacé par le concert d'ouverture du mondial. Or, il faut savoir que s'il y a une chose que je déteste encore plus que le foot, ce sont bien les variétés! Je pensais qu'on allais y couper avec le décallage horaire (12 heures). Mais non! Donc je vous le dis, ça commence mal, très très mal!

Écrit par : manutara | 11 juin 2010

J'imagine une variante de votre billet : "C'est alors que l'autobus scolaire rempli d'enfants explosa sur la route, mais l'histoire se termine bien car les français gagnèrent la finale."

Quitte à ne pas aimer ce sport, j'aime votre façon, votre déconnexion, comme quand vous parliez il y a quelques jours de ce "championnat d'Europe"...

Beau passage sur la dame de compagnie....

Écrit par : balmeyer | 11 juin 2010

Oh, je pense que si l'on faisait des recherches dans la rubrique des faits divers des quotidiens régionaux et nationaux, on trouverait surement d'horribles histoires de gens se tuant sur la route en allant ou en revenant de cette fameuse finale.

Écrit par : manutara | 11 juin 2010

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