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29 mai 2010

El Imperial

 

Quelques mois plus tard, j'étais assis à une table de l'hôtel Imperial à Golfito, Costa-Rica, où je finissais mon « hamburguesa  con queso » du soir. J'appréciais cet endroit car, de ma table, je pouvais continuer à avoir l'œil sur mon voilier que le harbour master m'avait recommandé de mouiller en face de ce qu'il considérait comme le meilleur établissement de la région. Ce devait être un samedi, car tous les chercheurs d'or du coin s'agglutinaient au bar de cet établissement tenu par un vieux yankee aussi buriné que les guêtres d'un mamelouk répondant à l'improbable prénom de Heidi. La maison, aussi décrépie que son patron, offrait, outre une « une cuisine typique », de « luxueuses chambres avec salle de bain privée et des tarifs à l'heure». J'avais eu l'occasion de visiter une de ces chambres. Un américain, ressemblant à un cadre supérieur au chômage, m'y fit monter afin de me proposer de convoyer une vedette à moteur jusqu'en Californie. Évidemment, je déclinai l'offre, ça sentait l'embrouille à plein nez: ou bien le gars était un trafiquant, ou, plus probablement, un agent de la DEA, dans les deux cas mieux valait passer au large. La dernière fois qu'on m'avait fait ce genre de proposition c'était dans la laverie automatique du yacht club de Saint Augustine en Floride. Le gars, un jeune cette fois à la mise négligée et aux longs cheveux huileux, s'était assis à coté de moi. Le jeune sympa parlant à un autre jeune. Il était mal tombé avec moi. Je lisais en attendant que la machine en ait fini avec mon linge et je n'aime pas qu'on me parle quand je lis. Il avait fait semblant de s'intéresser à ma lecture, puis l'air de rien, m'avait interrogé. Je pensais qu'il allait essayer de me soutirer de l'argent, mais il avait gesticulé vers son nez en reniflant ...T'aurais pas des trucs intéressants à me vendre (interesting stuff) ...J'avais répondu non, bien entendu. Après avoir essayé, en vain, de me faire dire qu'avec la vie que je menais je devais m'en mettre plein les narines, les veines et tout ce qu'on voudra, il avait sorti sa plaque, comme dans les films: Drug Enforcement Administration. Son copain l'attendait à l'extérieur, armé comme un porte-avion. J'ai eu droit à une fouille en règle du voilier. C'est fou le nombre d'endroits où l'on pourrait dissimuler des trucs intéressants sur un bateau de quinze mètres. Il y ont passé la matinée , sans rien trouver, cela va de soi. Je suis d'une honnêteté écœurante. Pour me venger, en prenant congé, je leur ai donné deux boites de choucroutes garnies. A leur question « What the fuck is that? », j'ai répondu « Interesting stuff ».

Mais revenons à l'Imperial, je suis pire qu'une grenade défensive, j'ai tendance à me disperser. Le plancher de la chambre où m'invita le cadre supérieur yankee offrait certaines ressemblances avec le pont d'un navire sur le point de sombrer: terriblement en pente. J'imaginais les clients, jouissant du tarif horaire et d'autre chose, rouler d'un bout de la pièce à l'autre avec leurs éphémères conquêtes. De toutes façons, l'officier d'immigration qui avait donné la libre pratique à « l'ile de feu » et à son équipage m'avait prévenu: « todo se va al carajo en este pueblo ! ( tout part en couilles dans ce village ». La banane était abondante mais plus personne n'en voulait, l'or tout le monde en voulait mais il était rare, il n'y avait que la marijuana pour réconcilier l'offre et la demande.

Tout en dinant, je songeai que la journée avait été mauvaise. Mes deux équipiers étaient devenus fous. L'un, le vietnamien, avait truffé « l'ile de feu » de paquets de ganja. Il y en avait partout, autant que des micros dans une chambre d'hôtel de la défunte union soviétique. Si, le matin même, je n'avais eu à démonter une cloison du voilier pour une histoire de pompe à eau bouchée, au lieu de diner tranquillement j'aurais été en train de dormir en tôle à cette heure. Enfin dormir, c'est une façon de parler. Difficile de dormir suspendu par les pieds, los cojones branchés au secteur. Pas étonnant qu'il y ait eu autant de coupures de courant dans ce patelin. C'est ce qui était arrivé, deux semaines plus tôt, à un agent de la CIA (c'est ce qu'il prétendait), un brave type un peu lourdaud avec qui j'avais diné en devisant agréablement. On l'avait accusé d'avoir assassiné un policier et c'est vrai qu'on l'avait retrouvé sur la piste d'aviation, évanoui à coté du cadavre « del uniformado », mais ce n'était pas lui, mais un autre policier qui avait tué son collègue pour une histoire de drogue puis avait assommé l'agent de la CIA qui se promenait sur la piste au milieu de la nuit (tous fous je vous dis) et l'avait trainé à coté du cadavre pour faire croire que c'était lui l'assassin, la ficelle était, certes, un peu grosse, mais dans cet endroit on ne faisait pas dans la dentelle. On préférait le crochet aux travaux d'aiguille. Tout ça, ils l'ont su plus-tard, en attendant, comme ils l'avaient sous la main, le gringo, ils l'avaient quand même pas mal torturé, le pauvre type, pour le faire avouer. Enfin bref, je découvre la drogue le matin, j'ordonne au viet de s'en débarrasser, où il veut, comme il veut, mais pas sur mon bateau. Consommation personnelle, à d'autres! Deux heures plus-tard, une vedette des coast-guards américains faisait irruption au mouillage, des Zodiac tournant comme des mouches autour des voiliers, avec des militaires qui gueulaient dans des portes-voix. Apocalypse now... Je ne vais pas m'appesantir, j'ai raconté la fouille en détail dans un autre article. J'ai remis de l'ordre dans le voilier, puis suis allé à terre pour jouir (comme si on pouvait jouir de quoi que ce fût dans cet endroit!) tranquillement de ma soirée et là, à peine mon annexe amarrée, je tombai sur Zapata. C'était comme ça que nous avions surnommé le.... protecteur de Carmelita, la copine du bostonien, mon autre équipier. Zapata ressemblait à Lee van Cleef, mais en beaucoup plus méchant.

Ah, le bostonien! Une fichue idée que j'avais eu de l'embarquer, celui-là. Il trainait au yacht club de Balboa (Panama), après avoir déserté le voilier skippé par un ami de son père. Des bostoniens. Quand un américain dit qu'il vient de « Baston », il a tout dit. Un peu comme un français qui dirait qu'il a grandi à Neuilly....J'en est assez d'être traité comme un gamin et de servir de boniche sur le bateau...qu'il nous a dit le bostonien. C'est vrai qu'il n'était pas très vieux, à peine dix-neuf ans...Et puis, je veux naviguer avec de vrais marins, pas avec des idiots échappés de « Dallas »...ajouta-t-il. Apparemment, un vietnamien grimaçant et un français à l'air coincé correspondaient à l'idée qu'il se faisait de « vrais marins ». Bon, il était instantanément tombé amoureux de « l'ile de feu » et moi j'avais beaucoup de mal à résister aux gens qui aimaient mon voilier....Oh, je sens de bonnes vibrations ici...avait-il dit, en ouvrant grand ses yeux bleus de bostonien. C'était l'époque où les gens s'étaient découverts des vibrations, un karma, enfin des trucs de ce genre. Le vietnamien avait eu une formule lapidaire pour le décrire, le bostonien. Il avait regardé ce grand gaillard blond en train d'engloutir ses frites au restaurant du yacht club et, paraphrasant Brel, avait lâché...Ça sent les corn flakes jusque dans le cœur des frites...En attendant, le bostonien voulait devenir écrivain comme Jack London et tenait un journal dans un carnet dont il noircissait les pages d'une écriture serrée. C'était pour moi une torture permanente. Si j'ai bien un défaut, c'est celui de la curiosité. J'étais certain que ce gars écrivait un tas de trucs horribles sur nous et tout aussi certain que jamais je ne pourrais les lire. Et puis, il peignait. Avec des tubes de couleurs. Je passais ma journée à nettoyer les flaques de couleur qu'il laissait derrière lui. . Les peintres sont des porcs. Il fit de moi un grand portrait où j'avais l'air lugubre d'un cancéreux en phase terminale. Assez ressemblant, ma foi. Oh, à part ça, c'était un gentil garçon. Serviable, d'humeur égale. Simplement, je n'aurais jamais du l'emmener à Golfito, ni lui, ni personne d'ailleurs. Il devait y avoir dans l'air lourd et poisseux une substance qui rendait les gens fous.

La veille, le bostonien avait disparu dans la nature avec Carmelita, une jeune fille rencontrée au bar de l'Imperial le jour de notre arrivée. J'ignorais où ils se planquaient, mais Zapata, lui, sut très bien où me trouver...Il faut bien que quelqu'un paye dans cette affaire...me dit-il avec la bonhommie du gars qui n'a rien personnellement contre vous mais va vous flinguer parce que « los negocios son los negocios ». Et puis il l'aimait comme un père sa Carmelita, lui avait acheté des chaussures, un string léopard et je ne savais encore quoi d'autre, mais il a fallu que je supporte toutes ces âneries en répondant...Oui je comprends, bien entendu, ça va s'arranger... comme si j'avais à faire à un représentant normal du genre humain, parce qu'à ce stade, un laïus sur les droits de la femme et de l'homme puisqu'on y était, aurait eu l'utilité ou la dangerosité d'une couverture chauffante sur un atoll des Tuamotus. J'avais momentanément réussi à le calmer avec quelques dollars et essayais de renouer avec une existence normale en grignotant mon hamburger au milieu du tumulte engendré par une centaine de chercheurs d'or passablement imprégnés, quand Lucy, la femme du patron, fendant la presse, s'approcha de ma table. Lucy avait l'air d'une américaine des années cinquante avec sa coiffure ondulée et ses lunettes en ailes de papillon...Téléphone, captain...hurla-t-elle. Elle me précéda vers le bureau dans son ample robe de mousseline rose. Lucy avait toujours l'air d'être sur le point de se rendre à l'office du dimanche de quelque lieu de culte baptiste dans son Alabama natal. Dans cet univers de brutes avinées, elle luisait tel un fanal au milieu de la nuit noire. En refermant la porte sur le vacarme, elle gesticula vers le combiné posé sur le bureau en acajou...Je crois que c'est le jeune Tom...me dit-elle avec la mine préoccupée d'une mère soucieuse du devenir de ses enfants. Oui, c'était bien Tom. Le bostonien, quoi. Thomas en réalité, mais les américains ont la manie des diminutifs et quand le prénom de l'un des leurs est trop bref pour être diminué, ils l'appellent par ses initiales. Tom était à San Jose, la capitale, à quelques trois cents kilomètres de là. Il ne savait plus quoi faire, rentrer à « Baston » avec Carmelita ou sans Carmelita, revenir la chercher plus-tard, téléphoner à ses parents, ne pas leur téléphoner, se marier le lendemain pour obtenir un visa et mettre ses géniteurs, au nom fleurant bon le Wall Street Journal, devant le fait accompli, j'imaginais leur tête même s'ils votaient démocrate: Carmelita devait avoir quinze ans à tout casser, mesurait un mètre quarante et était plus indienne que Jéronimo. J'essayai d'endiguer ce flot d'idioties...Écoute, accessoirement il y a un problème avec Zapata. J'ai réussi à le convaincre de ne pas me flinguer aujourd'hui, mais demain, je ne sais pas...L'argument sembla l'ébranler. Il y eut un long silence à l'autre bout de la ligne. Je regardai Lucy qui fixait avec une attention suspecte une absurde tête d'élan accrochée au mur et me frappai la tempe avec l'index. Apparemment ce geste ne devait pas avoir la même signification en Alabama et en France, car elle s'écria...Oh my God, le pauvre petit veut se suicider?...Non, il veut épouser Carmelita...C'est encore pire...me répondit-elle avec une voix profonde fleurant bon la guerre de sécession. D'un geste péremptoire, elle s'empara du combiné...Laisse-moi faire, je vais arranger ça!... Elle employa l'expression « I'll fix it ». Les américains adorent fixer les trucs, quand ce n'est pas à coups de Smith and Weysson, c'est généralement à coups de dollars. Ce fut cette option que privilégia Lucy. En gros, il s'agissait de racheter Carmelita à son souteneur, Lucy servant d'intermédiaire, parce que nous, pauvres machins, nous allions surement nous faire rouler. Office religieux du dimanche matin, tu parles! En attendant, les deux crétins acceptaient de revenir à Golfito.

De retour à ma table, je me jetai sur mon hamburger transformé, à ce stade de la soirée, en grosse éponge sanguinolente et fromagère. Avec un ricanement mauvais je songeai...Ah, ah, du trafic d'esclave maintenant, de mieux en mieux. Encore heureux que Carmelita ne soit pas noire!...Pour un type qui ne buvait pas, ne se droguait pas, et surtout, n'avait aucune vie que l'on pût qualifier de sexuelle, ça commençait à faire beaucoup! Je n'eus pas le loisir de nourrir d'avantage mon cynisme de pensées néfastes. Cela commença comme un train qui entre en gare. Une légère vibration du sol. Toutes les conversations cessèrent et reprirent au bout de quelques secondes, toutes en même temps, un cran au-dessus toutefois. Fausse alerte. Je mesurai cependant du regard la distance et le chemin à parcourir pour trouver la sortie. Quand, dans un grondement sourd, la terre se remit à trembler, de manière violente cette fois, je fus debout en une fraction de seconde et m'élançai vers l'extérieur. Non, c'est faux. Je ne m'élançai pas. Je volai littéralement. A mon grand étonnement, je me vis bondir au-dessus des tables et des gens au point que certains témoins me confièrent, par la suite, avoir craint pour ma santé mentale. Mais je ne voulais absolument pas mourir ce jour là. Je fus donc à l'extérieur avant tout le monde, au paroxysme du déchainement tellurique, quand la lumière s'éteignit et que tous, d'un seul élan, se ruèrent vers la sortie, se bousculant, s'empêchant mutuellement d'avancer, se piétinant, jurant, hurlant, priant.

Beaucoup de maisons furent détruites dans le village cette nuit-là, mais pas l'Imperial. Quelques vieilles lézardes se fissurèrent un peu plus, comme autant d'antiques blessures jamais cicatrisées. La déclivité du plancher des chambres à tarification horaire dut, certainement s'accroitre de quelques degrés. Ce fut tout. J'aidai le bostonien à racheter sa Carmelita à Zapata. A peine l'argent empoché, le maquereau et la sardine disparurent, se gaussant, je le suppose, de tous les bostoniens de la terre et il ne fut plus jamais question d'eux. Tom se remit à écrire dans son petit carnet noir et à peindre rageusement des nus féminins aux poses grotesques.

 

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23 mai 2010

L'orphéon

 

Je ne sais précisément à quel moment, il fut fait mention de l'Orphéon pour la première fois. Ce dut être au lendemain de la mort de mon père. Un coup de téléphone, sans doute, mais le téléphone n'arrêta pas de sonner ce jour là et les suivants. Toujours est-il que ma mère m'annonça que l' « Orphéon » avait demandé à être présent aux funérailles de mon père. Elle accéda d'autant plus volontiers à cette demande, qu'elle ignorait totalement ce qu'était l' « O rphéon » et le rapport, même lointain, que mon père avait pu entretenir avec une chose portant un nom aussi étrange. Assommé par cette mort survenue peu de jours après mon hâtif retour des Antilles, j'évoluais dans une espèce de brouillard et ne prêtai pas grande attention à cette affaire d'orphéon. De toutes façons, les enterrements sont toujours l'occasion de débordements incongrus, alors ça ou autre chose...Ça doit être une espèce d'orchestre philatélique, le monsieur au téléphone m'a dit qu'il jouerait une marche funèbre et ensuite un morceau, je n'ai pas bien compris, quelque chose comme « venteux saint », ça te dit quelque chose?...Effondré dans un fauteuil du boudoir maternel, je fis un effort surhumain pour lever mes yeux fixés sur mes baskets et mon regard rencontra celui d'un vieillard aux yeux remplis de larmes qui de tout temps avait veillé sur cette pièce. Juste un tableau parmi tant d'autres aux murs de l'austère demeure. Ces Christ flagellés, agonisants, ces femmes en pleurs, ces orphelins en guenilles, ces esclaves enchainés, ces Sabines enlevées et probablement violées, ces châteaux en ruine, ces marines, anodines en apparence, mais sur lesquelles pesait un ciel lourd de menaces annonciatrices de leur destruction prochaine, toutes ces œuvres ont sans doute contribué, depuis ma plus tendre enfance, à forger ce caractère inébranlablement optimiste qui est le mien. L'erreur de mère m'arracha un maigre sourire...Philharmonique, mère, on dit un orchestre philharmonique. De toutes façons un orphéon est une espèce de fanfare et...UNE FANFARE??? Mais c'est atrocement vulgaire! Avec des majors à moitié nus qui lancent des choses en l'air en levant les cuisses, comment peux-tu vouloir imposer un tel spectacle à ton père le jour de son enterrement????...Des majorettes, mère, et ensuite je vous rappelle que c'est vous qui avez accepté leur présence. Ceci dit, une marche funèbre et un saint, fût-il venteux, mais n'est-ce pas plutôt vertueux, s'accommodent difficilement de ce genre de gesticulations. Je pense que les majorettes resteront à la maison...Cela faisait plusieurs heures que j'observais ma mère du fond de mon fauteuil Louis je ne savais plus combien et lui non plus, j'en étais certain, tant il était vieux, je regardais donc ma mère, une jeunette de soixante-dix ans (elle est morte récemment quasi centenaire), s'agiter avec son téléphone, ses faire-parts, ses curés, ses croque-morts, ses menus, ses chapeaux, les tenues pour la messe, celle de ma sœur, du sauvage, la mienne, parce que le bourgeois, il avait une femme lui et qu'il n'y a que les femmes, que dis-je, une mère pour savoir s'occuper de ces choses là!...Au fait que signifie venteux?... me demanda-t-elle après avoir commandé une centaine de douzaines d'huitres bien que nous ne fussions pas dans un mois en r, mais l'huitre était le mollusque funéraire par excellence dans la famille, le seul autre jour de l'année où nous en consommions étant le premier novembre, donc si nous devions tous mourir de quelque chose autant que cela fût en nous gavant de ces chairs molles et fortement iodées. Je cherchai un moment...Exposé au vent, à la brise, windig en somme...Ma mère me lança un regard hésitant entre le rire et le reproche...Der windige Heiliger?...Euh oui, je crois...Mais cela n'a aucun sens!...Un saint qui a des vents?...hasardai-je...Um Gottes Willen! Avec ton père qui repose dans le salon d'été!....Non, après tout, je pense que vous avez mal compris, le type a du dire « vertueux saint », bien qu'à la réflexion cela n'ait pas beaucoup plus de sens. C'est redondant...Redondant?...répéta ma mère, d'un air méfiant...Oui, vous devriez téléphoner à votre gars et lui dire qu'on est déjà complet...

Quand l'oncle Fritz prononça le mot orphéon, il ne se produisit rien, dans un premier temps. Strictement rien. Puis une espèce de commotion secoua l'assistance en même temps que nous parvinrent, dans le lointain, les sons plaintifs produits par des instruments à vent. Je fis comme le reste de l'assistance et me tournai vers l'entrée de l'église. Exilé au premier rang, je ne vis d'abord que quelques silhouettes indistinctes s'avancer dans la pénombre. Quand elles se furent alignées sur deux rangs dans la nef, une ombre solitaire se détacha du groupe pour en prendre le commandement. Elle agita les bras de manière désordonnée et quand ceux-ci s'immobilisèrent un instant en position haute, un vacarme assourdissant se déchaina renvoyé en tous sens par les voutes du vénérable établissement, me faisant craindre un moment pour nos vies. Puis la chenille se mit en route, ondulant au rythme de ce qui ressemblait, même de manière lointaine, à la marche funèbre de Frederich Chopin, le funèbre cédant provisoirement le pas au grotesque. A mesure que l'orphéon s'approchait du chœur, les clameurs venteuses allant crescendo, je pus distinguer leurs auteurs. Ce que j'avais pris dans un premier temps pour une démarche rythmée n'était en fait qu'un chancèlement provoqué par l'âge de ces malheureux dont le plus jeune devait être octogénaire. Quand il se furent arrêtés à la hauteur du cercueil, l'encerclant respectueusement, je me demandai si ces hommes engoncés dans ces uniformes chamarrés trop amples pour leurs corps atrophiés, surmontés de casquettes trop grandes pour leurs crânes rétrécis, je me demandai donc s'ils n'avaient pas échappé, provisoirement, à l'étreinte de la mort pour venir rendre collectivement leur dernier souffle dans le fracas de leurs instruments, chacun lançant une dernière note avant de s'éteindre paisiblement. .Mais ce qui causa en moi un haut le corps dans lequel j'identifiai avec effroi les prémisses d'un fou rire sacrilège, fut l'invraisemblable étalage instrumental, porté, pour certains, à grand peine. Totalement ignorant de la chose musicale (on avait bien essayé d'initier mes ainés aux arcanes du piano, mais les leçons avait cessé brutalement quand la pauvre préceptrice avait décidé de mettre fin à ses jours), je n'imaginais pas la variété des formes dans lesquelles le souffle humain pouvait s'immiscer ni la diversité de sons qui pouvait en résulter. Il y avait là, outre les flutes, les trompettes et tous leurs avatars, un instrument aussi monstrueux par sa taille que par sa sonorité, qui s'enroulait impitoyablement autour du corps d'un être rabougri, me faisant penser à un Tintin sénile aux prises avec un anaconda géant. Tel Roland à Ronceveaux, avec cette différence qu'on l'entendit fort bien, il soufflait avec la rage du désespoir dans un embout manifestement trop grand pour sa bouche édentée tandis que ses joues, grises et pendantes au repos, se gonflaient démesurément sous l'effet de la pression en prenant une teinte violacée. Toutes les mauvaises choses ayant une fin, celle-ci connut la sienne. Il y eut quelques secondes d'un silence oppressant, puis un gigantesque soupir de soulagement exprimé par des centaines de poitrines. Une dame avait du se trouver mal, car elle quitta l'église soutenue par deux hommes, sous l'œil compatissant de l'assistance. Moi-même j'étais en nage, des cataractes de transpiration me dévalaient le dos et à ce stade de tension, la moindre parole malheureuse, le moindre raclement de gorge mal interprété, pouvaient déclencher chez moi un fou rire interminable. J'évitai donc soigneusement de regarder les membres de l'orphéon alors qu'ils se réunissaient à droite du chœur et surtout je m'abstins de jeter un œil au sauvage qui émettait des bruits bizarres. L'oncle Fritz sommeillait la bouche grande ouverte (il était sourd comme un pot) dans son siège pastoral, mais à ce stade les funérailles avaient pris un tour si étrange que personne ne s'en aperçut.

Avant que d'aborder le deuxième morceau, il y eut un long conciliabule du coté de l'Orphéon. Un trompettiste centenaire partit même dans un court solo étonnant de vigueur, pas vraiment de la musique d'église, accueilli par un ...yo, yo, ganz guet Seppi... approbateur du chef d'orchestre.

Cousin Jean nous lança un regard qui signifiait...C'est quoi ce bordel?...Je ne pouvais quand même pas dire..C'est le venteux saint...et me contentai donc de hausser les épaules. Quand une dame éclata d'un rire hystérique entrecoupé de râles gutturaux, je sus que nous ne sortirions pas vivants, socialement parlant, de cette affaire.

Le chef, une grande asperge voutée, martela le sol de son pied droit tout en faisant claquer ses doigts. Quand il s'exclama..Hopla, loooossssss!..., j'émis le son d'un ballon se dégonflant tandis que des litres d'air péniblement retenus jusque là se frayaient un chemin entre mes lèvres, libérant le fou rire le plus long et le plus embarrassant qu'il me fût donné d'avoir. Les premières notes d'un « When the saints go marching in » tonitruant vinrent opportunément noyer ce débordement dans un déferlement de sons apocalyptiques.

 

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16 mai 2010

Ite missa est

 

J'ai laissé mon défunt père à la table du petit déjeuner,  prêt à se lever, légèrement inquiété par le contenu de ce « quelque chose » que je m'apprêtais à lui demander. Cette scène semble destinée à se répéter indéfiniment dans ma tête un peu comme se répètent, au rythme des marées, ces scènes de villégiature estivale immortalisées par l'infernale machine imaginée par Bioy Casares dans son roman « L'invention de Morel ».

Si, à aucun moment, dans les minutes qui suivirent, je n'évoquai la possibilité de faire un de tour du monde à la voile, je ne cachai, toutefois, nullement mon intention d'aller au-delà des anglo-normandes. Je prononçai même le mot transatlantique d'une voix blanche, chacune des syllabes de cet interminable mot péniblement arrachée du fond de ma gorge venant mourir sur mes lèvres en un croassement plaintif...Transatlantique?...répéta d'une voix claire et intelligible, mon père....Comme Tabarly?... Je fis oui en secouant rapidement la tête de haut en bas, étant à cet instant précis incapable d'articuler le moindre son, ni de formuler aucune pensée cohérente. Tout mon être était concentré sur le mince trait que formaient les lèvres de mon père...Rien que ça!...continua-t-il avec dans la voix un petit accent ironique qui me fit craindre un moment de m'effondrer, inanimé, au milieu des reliefs du petit déjeuner. Dans un éclair, j'imaginai mon père me relever la tête en l'agrippant par les cheveux et cracher à mon visage barbouillé de marmelade so british....Petit con. Tu vas la faire ta transat, mais en avion. Et tu navigueras pendant ton stage dans les couloirs de la Humpf, Humpf and Humpf corporation à Houston, Texas...Bon je sais, il y a pire, mais j'avais vingt quatre ans, j'étais un fils à papa, et à cet instant précis, après m'être amusé pendant deux ans à l'armée avec mes chars d'assaut (non, je n'ai tué personne, même accidentellement), le pire de mes cauchemars était bien ce stage à la Humpf (nom fictif, on sait jamais).

Mais revenons à la réalité. Mon père tambourina longuement sur le dessus de la table, ce qui chez lui était le signe qu'une sentence allait être énoncée. Un de mes frères, celui que j'appelle le sauvage, a hérité de ce tic si ce n'est que lui se mouche bruyamment avant de prendre la parole ce qui est nettement moins distingué et lui a laissé un gros nez rouge.

Mon attention se reporta tout naturellement des lèvres aux aristocratiques doigts paternels. Quand le mouvement cessa, je sentis mon sang refluer de mon visage vers les pieds....Finalement, je crois que c'est une bonne idée...Rien d'autre. Juste ces quelques mots.

Une existence étrange venait de commencer pour moi.

Quatre années après cet épisode, assis avec le reste de la famille au premier rang de cette église où je n'avais plus remis les pieds depuis mes quinze ans, je ne pus m'empêcher de me substituer à mon père (d'habitude, c'était sa spécialité) reposant à quelques pas de moi dans son cercueil recouvert du drapeau tricolore, pour lui faire un compte rendu télépathique de la composition de l'assistance.

La famille d'abord. Je ne me souviens plus trop.

Si, le chapeau de ma mère, un compromis entre une soucoupe volante et le Taj-Mahal, impressionnant en un mot.

Ma pauvre sœur qui semblait tombée du chapeau de ma mère tant elle avait l'air de venir d'une autre planète, égarée dans son tailleur Channel, armure empruntée aux placards maternels trop grande pour son corps de moineau.

Le sauvage qui n'arrêtait pas de se moucher dans un torchon de cuisine crasseux, comme à son habitude, tout en faisant craquer le banc sur lequel nous étions assis.

Le bourgeois, ah pardon, le bourgeois était parfait. Pas un poil ne dépassait. Chaussures de danseur argentin, costume à la coupe impeccable. Paul Newman dans « L'arnaque ».

Et puis ma belle-sœur que j'aimais bien. La femme du bourgeois. La pauvre.

Un oncle aussi, le frère de ma mère. Avec sa femme, une petite chose rousse d'une stupidité effarante. Mon père ne pouvait pas les souffrir.

Ah oui, j'allais oublier mon neveu. Une dizaine d'années, l'ainé des chimiques, admis donc à ce titre à participer à la cérémonie. Il semblait intéressé.

Les deux derniers membres de la famille, n'étaient ni précisément membres de la famille, ni à nos côtés, mais devant nous, monopolisant toute l'attention de l'auditoire, ce qui n'était pas plus mal.

L'oncle Fritz d'abord, pas très oncle mais passablement fritz. Je ne sus jamais vraiment pourquoi on lui donnait de « l'oncle », mais régulièrement il faisait apparition à la maison avec son béret tiré en arrière et sa soutane. Il était quelque chose à l'évêché, je crois, mais cela aussi resta toujours très vague. Je ne lui ai jamais entendu prononcer une parole censée, ce qui a priori me le rendait sympathique. Boire et manger semblait être son seul credo. Et bu et mangé, il avait en ce jour, à l'occasion de la « petite » collation que ma mère avait organisé pour les proches avant la cérémonie. Au bord de la thrombose, il oscillait dangereusement derrière l'autel, tandis que les derniers participants prenaient place dans l'église.

Cousin Jean, enfin, pas plus cousin que ça. Une toute autre stature, cousin Jean. Père blanc, officiant toute l'année en Corée, il devait bien mesurer deux mètres. Un visage de mystique d'une maigreur effrayante. J'imaginais qu'il n'avait qu'à apparaître dans sa paroisse coréenne pour que les conversions allassent bon train. La mort de mon père l'ayant surpris durant ses congés en Alsace, il avait tenu à célébrer la messe. Lui oui, était intéressant. Il ne s'empêtra pas dans d'interminables condoléances, mais nous salua d'une solide poignée de main , nous les hommes, et embrassa virilement ma mère et ma sœur en les faisant décoller du sol d'un bon mètre. Durant le happening « préfunéraire », à l'inévitable...Il est heureux là où il est maintenant et il nous regarde de là-haut...prononcé d'une voix pâteuse par un oncle Fritz qui tenait à peine debout, cousin Jean opposa un regard glacé et un...Arrêtez donc de dire des conneries, oncle Fritz...sans appel. J'étais donc heureux que ce soit le cousin Jean qui conduise mon père à sa dernière demeure. Parce qu'avec l'oncle Fritz, je ne sais pas où il aurait terminé sa course.

Cousin Jean faisait la navette entre la sacristie et le chœur. Finalement, il s'approcha de moi qui me trouvais au bout de la travée et me glissa avec un sourire énigmatique...Le curé en charge de la paroisse a perdu la clé du tabernacle et les enfants de chœur ne sont pas là. C'est la pagaille! Du bricolage tout ça! Je vais te les remettre au pas, tiens...Je n'en doutais pas une seconde. En trois enjambées, il fut de retour dans la sacristie.

Ma mère avait découvert Dieu sur le tard, depuis que j'avais pris la mer très exactement, un deal en quelque sorte entre elle et le Très Haut. Après quelques hésitations, elle avait choisi, pour les funérailles, la petite église « italienne » (?) située dans un quartier populaire où tous les dimanches elle venait supplier le Seigneur de me garder en vie. La langue italienne dont elle ne comprenait pas un traitre mot lui semblait sans doute moins profane que le français.

Dans un premier temps, le curé, effectivement italien, fut flatté du choix de ma mère, puis affolé à l'idée que des gens viendraient de Paris pour assister à la cérémonie, mais cet affolement laissa bientôt place à une franche hostilité quand il apprit qu'il ne ferait que concélébrer la messe avec deux autres pères, le père Jean, « venu tout exprès de  Chine , entre deux persécutions » (ma mère empruntait parfois de téméraires raccourcis), devant lui voler la vedette. Enfin la chose n'avait pu se faire, les italiens sont susceptibles et il avait fallu se rabattre en catastrophe sur l'église paroissiale dont dépendait le domicile familial. Elle était plus grande et l'ego du curé plus petit.

En attendant, pour faire patienter l'auditoire, l'organiste s'énervait sur son instrument, reprenant toujours le même morceau tout en y ajoutant des variantes de moins en moins catholiques.

L'auditoire, justement. Je me tournai discrètement vers lui. Du monde. Beaucoup de monde. Une mer de visages. Être au premier rang a un avantage, c'est celui de donner l'impression d'être tout seul, un inconvénient, celui d'être dans la ligne de mire de tous ceux qui se trouvent derrière. Dans notre dos, tout près au point qu'on pouvait sentir leur souffle sur nos nuques, les puissants. Il émanait d'eux une énergie diffuse, comme d'un volcan aux flancs parsemés de fumerolles. Derrière, je reconnus quelques amis de la famille et les autres, des centaines d'autres dont j'ignorais l'identité. Sans doute des employés de mon père. Ils n'avaient pas l'air tristes. Tout juste inquiets, se demandant sans doute ce que les puissants allaient faire de l'empire paternel. Parce que nous, et je repassai rapidement en revue les membres de ma famille, nous ne faisions manifestement pas le poids. A cet instant précis, quatre ans après que ma vie ait connu un changement de cap radical, je compris pourquoi mon père avait répondu à ma demande par ces simples mots...Finalement, je crois que c'est une bonne idée...

On l'aura compris, la seule personne à peu près normale de cette famille gisait dans l'allée centrale, enfermée dans un cercueil.

Tout finit par rentrer dans l'ordre et l'office put commencer. Le père Jean laissa très courtoisement la parole au Père Fritz. Celui-ci après avoir rapidement rappelé qui était mon père, s'attarda longuement sur sa table, la meilleure de la région selon lui, sur les vins fins et les mets succulents qui y étaient servis. Il termina son laïus par ces mots qui transformèrent les minutes suivantes en un enfer dont nous ne crûmes jamais pouvoir sortir vivants...Et pour commencer cette cérémonie, je voudrais que nous accueillions ceux qui t'accompagnèrent dans les bons comme dans les mauvais moments et auxquels, cher P***, tu ne fis jamais défaut. Voici donc l'Orphéon!...

 

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11 mai 2010

Suicide d'un portable

 

J'interromps, le temps d'un article, mes passionnants souvenirs de jeunesse, pour me propulser dans le présent, inspiré que je suis par le dernier billet de l'excellent Balmeyer sur la téléphonie (les trois personnes qui me lisent le connaissent, donc pas besoin de risquer la folie en essayant de faire un lien, sinon il suffit de cliquer sur son nom, dans la liste là, à gauche, finalement je me demande s'il n'aurait pas été plus rapide de le mettre en lien...).

Je n'aime pas le téléphone. Je parle du vrai, du massif, du fixe. Le village est petit et l'océan immense. Dans un cas comme dans l'autre, il ne sert donc à rien de téléphoner. Trop tôt ou trop tard, je me débarrasserai de cet engin. Pour l'instant, il est là. Au moins il ne me suit pas dans mes déplacements.

Évidemment, pas question de téléphone portable, cette saleté qui s'est immiscée jusque dans les recoins les plus reculés de l'ile la plus reculée. Pouah!

Et puis récemment, j'ai été obligé d'en acheter un. Juste pour une fois. Rien qu'une fois...Vous comprenez, il faut absolument qu'on puisse vous contacter en cas de...En cas de quoi? Tu parles! Mao est mort sans qu'un seul wonton se barre de la soupe d'un seul chinois, Staline a trépassé sans qu'une seule gorgée de vodka déserte la gorge d'un seul russe, alors moi, tu penses si je vais manquer à quelqu'un!

J'ai trouvé un portable chez le chinois, justement, entre la sauce huitre et la choucroute garnie à fort goût de pneu brulé. Après l'avoir payé, je l'ai déballé dans la boutique, installé ce qui semblait être une minuscule batterie, pressé comme m'y enjoignait la notice sur le bouton marqué d'un téléphone rouge, longuement. RIEN. Le chinois me fixait avec amusement. Et un chinois qui vous fixe avec amusement, ce n'est pas drôle du tout. Posté derrière son tiroir caisse, il m'a fait signe de m'approcher. Il m'aime bien le chinois. Avec ce que j'ai laissé dans sa boutique ces vingt dernières années, il peut! Il y a un autre chinois dans le village. Un moderne, avec des lunettes tendance et un quatre-quatre coréen à pare-chocs dorés. Son magasin ressemble à une supérette chinoise de série américaine avec des caméras partout, des corn-flakes et des chupa-chups. Je n'aime pas le chinois moderne.

Chez mon chinois à moi, ça sent les épices et la sueur. Les travées sont encombrées de cartons éventrés, les ventouses débouche-chiottes voisinent avec les assiettes incassables, la mort au rat avec les shampoings. Ça fait longtemps que ce gars a inventé le hard-discount, si ce n'est que chez lui, c'est surtout hard et pas trop discount. On a fini dans sa cuisine, pour échapper à l'attroupement qui commençait à se former, chacun y allant de son avis sur la manière de faire fonctionner un portable qui ne fonctionnait pas. Ça commençait à nuire à son image de marque. Il a aboyé un truc en cantonnais et sa femme est arrivée en trottinant sur ses jambes atrophiées. Pour garder la caisse. Elle est bizarre sa femme. Elle est tellement petite que, derrière le comptoir, on ne voit que le sommet de son crâne. Elle ne sait ni lire, ni écrire et encore moins compter. Elle a les jambes perpétuellement bandées et dit que c'est à cause de ses varices. Mais je suis certain qu'on lui a bandé le jambes toute petite pour l'empêcher de grandir. Si on additionnait l'age du chinois et de sa femme on remonterait sans problèmes à la révolution française.

Dans la cuisine, le chinois a chassé un vieux chat galeux de la table où il prépare les casse-croute au pâté pour les écoliers. Il a déplié le mode d'emploi. C'était une grande feuille, type A4, mais comme il était rédigé en cinquante langues, il ne disait pas grand chose d'autre que « Pour mettre en route, appuyer longuement sur la touche téléphone rouge et composer le code 0000 ». Le chinois a vérifié si la batterie était bien en place, puis il a trouvé un petit machin que j'avais failli jeter avec l'emballage, la carte mémoire, un truc minuscule. Il l'a installée en maugréant...Vous les jeunes n'avez aucune patience....Mais, carte ou pas ça ne fonctionnait toujours pas. D'une prise multiple ressemblant à un derrick où étaient branchés une centaine d'appareils, le chinois a débranché la lampe verte fluorescente éclairant le portrait de Tchang Kai Check et l'a remplacée par le chargeur de batterie connecté au portable. Puis il a appuyé sur la touche rouge. Il y a eu une petite musique et sur l'écran...Kodot adja meg!...Ca veut dire quoi?...j'ai demandé. Le chinois ne savait pas. Il a appuyé sur une autre touche...Kodot adja meg!!!!...encore. Bon, ça commençait à sentir le roussi cette histoire...Ah, mais oui, IL veut le code...qu'il a crié le chinois. Avec application, il a composé les quatre zéro sous le regard courroucé du généralissime plongé dans la pénombre. Il a ensuite fallu valider je ne sais quoi et acheter une recharge qui ne chargeait rien mais se laissait gratter, pour une fois mise à nu livrer un numéro qui a son tour...enfin, ce fut laborieux. Mais ça fonctionnait, je ne dis pas le contraire.

Une fois rentré chez moi, je n'ai pu m'empêcher de composer à plusieurs reprises mon propre numéro à partir du portable. Je mentirais, si je disais que la sonnerie qui résulta de ces divers essais ne me plongea pas dans un état de béate satisfaction. Puis j'employai mon fixe pour appeler mon portable. La chose émit un son agréablement modulé, comme dans la série où monsieur Jack Malone, avec son air de toujours tout savoir, s'apprête à retrouver une personne disparue depuis dix heures et vingt sept minutes et est interrompu par la sonnerie de son portable dernière génération qui permet de lire les empreintes à distance. Bref, on sent que l'on fait partie d'une humanité en mouvement qui bouge. Ah oui, la langue. Changer de langue. Un jeu d'enfant pour trouver le menu. Menu, c'est international. I want the menu, das Menu, Bitte, quisiera el menu. Oui, mais après, le menu il est écrit dans la langue qu'on veut et même si on n'en veut pas de cette langue, elle s'affiche avec insolence dans le menu. Alors, pris de frénésie, secoué d'un rire mauvais, je pressai sur toutes les touches, guettant avec fatalisme les mots absurdes qui surgiraient sur l'écran. Nyilvantartas et hop, pourquoi pas! Uzenet, on va pas se priver, tu vas voir si je vais l'user le net! Szabadsag, ouh que c'est vilain! Échevelé, en sueur, les yeux exorbités, un filet de bave aux lèvres, après plusieurs heures d'efforts inutiles à la recherche de la langue perdue, je jetai l'éponge. Flotch. Après tout, je pouvais téléphoner, on pouvait m'appeler. Que demander d'autre à ce stupide appareil? Juste un dernier essai. Je composai le numéro du portable sur mon fixe. Cela commença par un vacarme de cymbales et un roulement de tambours, tant de force émanant d'un objet aussi petit, puis une voix d'outre-tombe poussa un hurlement rauque venu d'une nuit des temps qui n'aurait plus le temps, d'un fond des âges dont l'âge se perdrait dans la nuit des temps, une voix hallucinante, incompréhensible, qui faisait RAAAAAAAAAAAAAAA, puis d'autres voix, mâles et femelles se mêlèrent à la clameur initiale...RAAAAAAVOULFROTNIETS, KRACHENSCHPROUTZAL...enfin quelque chose de ce genre. Je fermai les yeux et vis une horde d'hommes velus recouverts de peaux de bêtes, coiffés de casques cornus, avancer dans une nuit éclairée par les incendies et massacrer indistinctement hommes, femmes et enfants à coups de haches et de masses hérissées de pointes. Quand, tremblant, j'ai rouvert les yeux, j'ai vu que la chose, tout en continuant à blasphémer horriblement dans sa langue diabolique, s'était mise à vibrer sur mon bureau et que lentement, insensiblement, centimètre par centimètre, elle s'approchait du vide. Fasciné, je regardai le haïssable objet se fracasser sur le carrelage où la main de l'homme n'avait jamais mis que le pied et auquel nul instrument « high tech » n'avait jamais résisté. Pendant la fraction de seconde que dura sa chute, le portable vit-il défiler derrière son écran bleu des bribes de sa courte vie?

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08 mai 2010

L'amoureux

 

De ce qui précède, on conclura aisément qu'il n'était pas dans mes intentions d'ennuyer mon père avec de misérables affaires de cœur, que, même en faisant des efforts d'imagination, j'aurais été bien en peine d'exposer. A vingt-quatre ans, j'avais la sensualité d'un limule et le sex-appeal d'un fjord norvégien. Si l'on ajoute à cela que j'avais été initié à un age déjà fort avancé (vingt-deux ans) dans un hôtel sordide par une femme mariée, normale, charmante même le reste du temps, mais jurant comme un charretier et poussant des rugissements épouvantables quand je...ou plutôt quand elle....enfin quand nous, comment dire....pratiquions, ce qui fut la cause de grands désagréments pour moi ainsi que pour le voisinage, si l'on prend donc en compte ce regrettable fait divers, on comprendra que je n'étais, tout au plus, qu'un intermittent du sexe. Quant à la possibilité de tomber amoureux, cela me semblait aussi incongru que de jouer des castagnettes au sommet du mont Fuji.

Un peu plus-tard, j'ai connu un type amoureux. Dans les premiers temps de mon périple. Recommandé par l'ami d'un ami d'un ami pour venir grossir les rangs de l'équipage de « l'Ile de Feu ». Rien à dire. Jovial, costaud, bon marin, fiable. Un peu naïf, peut-être. Cylindrique en somme. Il était amoureux d'une certaine Rose. Ou Marguerite. Je ne sais plus. Enfin un nom de fleur. Rose par ci. Rose par là. A la barre. Dans le carré. Dans son sommeil. Insupportable! Un jour, entre Belle-Ile et Vigo, alors que nous regardions la nuit tomber, assis dans le cockpit, en filant grand largue un bon sept nœuds, poussés par un petit nordet musclé, l'Amoureux nous montra la photo de Rose. Rien de bien spécial. Une jeune fille avec des cheveux. Le Jap auquel me liait une amitié qui remontait à l'époque du petit séminaire, un vietnamien en fait, né au Japon, qui trouvait que la journée était perdue s'il ne disait pas au moins une chose incompréhensible, le Jap, donc, eut ce jugement lapidaire en regardant le médiocre cliché...Si tu veux mon avis, c'est une schlémiel!...Puis il s'était muré dans son célèbre silence de Jap, c'est à dire le silence de celui qui s'est bien foutu de la gueule du monde et veut en jouir en paix. Ça avait fait des histoires. L'Amoureux était venu pleurnicher chez moi...Tu crois vraiment que Rose est comme il a dit l'autre, schléjesaisplusquoi?...Prudent, les instructions nautiques ne mentionnaient aucun phénomène de ce genre et j'avais omis d'emporter un dictionnaire, je répondis...Faut voir....Mais l'Amoureux insista...Mais ça veut dire quoi, pour commencer?...J'étais le capitaine et un capitaine a réponse à tout....Ah, les Schlémiel, vois-tu, forment une tribu...Ah?...Oui, au Vietnam. Là-bas. Sur les hauts plateaux...Je fis un geste vague de la main en direction de l'horizon....Mais, Rose est alsacienne!...se récria le malheureux. J'eus une moue dubitative...N'empêche. Le Jap voulait parler des pratiques sexuelles des femmes de la tribu...Des pratiques sexuelles? Mais Rose n'a aucune pratique sexuelle, même avec moi!...L'Amoureux sembla brusquement rassuré, le noir nuage de la schlémielitude s'éloignait en même temps que s'éteignaient les dernières lumières du jour. Je portai alors l'estocade...Aucune? Eh bien vois-tu, le Jap doit avoir raison, alors...Ah, comment ça?...Très simple. La particularité des pratiques sexuelles des femmes de cette tribu étant justement de n'en avoir aucune...L'Amoureux émit un ricanement désagréable...C'est débile ton histoire! Comment ils font pour se reproduire?...Je humai l'air, compensai un départ au lof en abattant d'un poil et lançai, tout en essayant de contrôler ma voix...Elles élèvent les mâles de la tribu en batterie et les traient tous les jours...Oh, comme des vaches?...Précisément...Mais c'est dégueulasse!...Je ne te le fais pas dire...A la lueur blafarde du compas, je vis son visage se contracter tandis qu'il jetait un regard furtif à la photo de sa future trayeuse. Il fit toutefois une dernière tentative...Et toi tu peux dire tout ça juste en regardant une photo?...Modeste, je répondis...Moi, non, mais le Jap, oui...L'Amoureux poussa une plainte lugubre...Oh, putain!...

Le Jap, assis un peu à l'écart sur le roof, produisit une sorte de miaulement ce qui était sa façon d'éclater de rire. Quant à moi, j'empruntai plutôt son registre à la hyène. L'Amoureux nous contempla alternativement incrédule et vexé, avant de comprendre. Il nous menaça du doigt...Vous êtes vraiment des gros cons tous les deux...puis il s'engouffra dans la cabine. Jusqu'aux Canaries où s'opéra un changement d'équipage, nous n'entendîmes plus parler de Rose.

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05 mai 2010

Le grand éclaireur

 

Je revois la scène, comme si elle venait de se produire. Ce matin là, je servis son petit déjeuner à mon père avec un zèle tout particulier. Comme d'habitude, il fit son apparition à sept heures précises, impeccablement sanglé dans son costume trois pièces. Pour un homme de soixante-seize ans, il avait encore vraiment fière allure. Les œufs étaient bien à la coque, les toasts parfaitement grillés, la  marmelade  so british, le café très colombien, le thé suffisamment chinois et la cigarette (il en fumait trois paquets par jour) qui clôturait ce breakfast agréablement américaine.

...Tu ne manges rien?...me demanda-t-il, tandis que je faisais furieusement tournoyer mon lapsang dans la tasse recouverte d'arbres tordus et de chinois grimaçants....A vrai dire, je voulais vous demander quelque chose...Et là, j'eus un grand blanc. Brusquement, je ne sus plus du tout ce que je voulais dire. Et pourtant, quelques minutes auparavant, la plaidoirie que je comptais tenir s'inscrivait avec clarté dans un recoin de mon cerveau. Je me voyais arpenter la salle à manger d'un pas décidé, accompagnant ma supplique de spectaculaires effets de manche. Mais non. Rien. Tout cela me sembla subitement futile, hors de propos, dénué du moindre sens. Mon père déjà reposait sur un coin de la table sa serviette, ce qui était le signe de la fin de ses frugales agapes matinales. Il me jeta toutefois un regard interrogateur, m'encourageant à continuer...Eh bien, qu'est-ce que ce quelque chose qui te fait tant rougir? Une petite fiancée?...Il y avait dans sa voix une telle inquiétude et il prononça le mot fiancée avec un tel dégout que je me hâtai de rétorquer, indigné... Dieu du ciel, non, père!...

Les frasques sentimentales de ma sœur avaient peuplé la demeure familiale d'amants improbables et épuisé la bienveillance paternelle en la matière. A l'époque, l'ultime élu de ma pauvre sœur était un berger vosgien, son cadet d'une dizaine d'années, recouvert de peaux de bêtes et ne se nourrissant exclusivement que de graines malodorantes aux noms barbares. Le fait qu'il occupât au sein d'une secte, les enfants du Klong, le poste de « Grand Éclaireur » ne contribua en rien au rapprochement affectif entre mon père et ce gendre putatif. Invité, au début de leur relation, à partager notre repas dominical, invariablement constitué de sanglier à la broche, le grand éclaireur avait décliné la consommation de ces chairs profanes pour se rabattre sur une casserole fumante de polenta préparée par ses soins. Très calme, mon père se tourna vers sa fille et lui dit...Peux-tu dire à ce crétin d'aller manger ses cochonneries à la cuisine?...Le tension devint palpable au point qu'on aurait pu la toucher de la main, en faire des boulettes et se les jeter à la figure. Le berger leva les yeux, la seule chose qui ressortait de son visage caché derrière une interminable chevelure et une barbe à la Raspoutine. Je craignis un moment une sortie du style...Qu'est-ce qu'il a le papi, il nous fait un malaise?...Mais non, il se contenta de répondre...Bien, monsieur..., puis il se leva et sortit en emportant son écuelle. Un peu décontenancé par la dignité de la sortie du grand éclaireur, mon père bafouilla...Et puis il y a ces poils partout. Ce type n'est qu'une boule de poils, c'est insensé!... Pour donner corps à ses propos il mima la pilosité du mangeur de graines en déployant largement les bras...Vous êtes très injuste, père! H*** a le corps glabre. Il se rase même les parties. Ça évite que...Mais ma sœur fut interrompue dans son panégyrique par la quinte de toux qui secoua mon père après que celui-ci eût rageusement englouti un morceau de l'excellent sanglier dominical en l'avalant de travers. Avec une belle unanimité, heureux de mettre fin à ce malheureux incident, nous nous levâmes ma mère et moi afin de lui taper dans le dos, ce qui, tout le monde le sait, ne sert strictement à rien.

Le lendemain, le berger s'était rasé le crâne et la figure, ce qui fit dire à mon père...Ce garçon ne manque pas d'esprit....

Le grand éclaireur stagna quelques années dans la vie de ma sœur, au point de lui faire deux enfants. Mon père appela ses petits enfants, les naturels, non pas pour faire allusion au fait que le berger et ma sœur n'étaient pas mariés, mais en référence à leur mode de vie où tout se devait d'être naturel: la maison, la nourriture, les vêtements, l'enseignement, jusqu'à la nature qui avait obligation d'être naturelle. Évidemment tout cela coutait une fortune. Dans le même temps, un de mes frères avait eu deux garçons avec son épouse légitime, ce qui faisait que lorsque ma mère lui annonçait que les « petits » allaient venir passer quelques jours à la maison, mon père demandait toujours...Les naturels ou les chimiques?....

Au grand éclaireur succédèrent des prétendants de moins en moins clairs. Tout cela culmina, bien après la mort de mon père, avec celui que je baptisai dès notre première rencontre, de manière prémonitoire, « l'étrangleur de Smolensk », tant ses mains, des battoirs d'un demi mètre de long, me firent impression. Avec ses dreadlocks, cet individu ressemblait à une méduse. Il avait en outre une voix grinçante et le menton en galoche. Je suis peut-être la proie d'idées reçues, mais quand un homme ressemble à ce point à un tueur de série B, on n'en fait pas son amant! Quelques mois plus-tard, ma sœur, ma pauvre sœur, ne dut la vie sauve qu'à l'intervention de voisins. Il leur fallut toutefois se mettre à trois pour desserrer l'étreinte des doigts de l'étrangleur enroulés comme des tentacules autour de la gorge de sa victime. Bien entendu cette dernière, une gentille personne, ne porta pas plainte, se contentant de le condamner à l'exile, ce dont l'étrangleur ne lui sut aucunement gré, puisque, s'il partit bien, ce ne fut pas sans faire main (et quelle main!) basse sur tous les objets de valeur de la maison, ne laissant à la malheureuse que le métier à tisser dont elle n'avait jamais réussi à tirer autre chose que des pièces de tissu ressemblant de manière saisissante à des serpillères. Ma sœur conserva de ce malheureux épisode une voix rauque et une forte aversion pour les hommes aux grandes mains.

 

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02 mai 2010

Une famille

 

Mon père était un pince-sans-rire. Quand il nous emmenait en voyage, dont le but principal semblait être la fréquentation de palaces d'un autre age sur lesquels le temps avait laissé les stigmates annonciateurs de leur fin prochaine, il avait coutume, vers huit heures du soir, peu avant le diner, de s'installer dans un confortable fauteuil de la réception où, après s'être fait servir une eau de seltz à la surface de laquelle surnageait une rondelle de citron, il s'abandonnait sans retenue à sa passion: la contemplation de la faune interlope prenant d'assaut le bar, pour vivre, l'espace d'une limonade ou d'une bière, l'illusion d'appartenir à ce monde que l'on dit beau, mais ça c'est une autre histoire. Quand j'eus l'age de raison, mon père prit l'habitude de m'inviter à cette contemplation apéritive. A intervalles réguliers il se penchait vers moi et sur le mode de la confidence me disait...Tu vois, ce monsieur, ou cette dame...Puis il inventait, imaginait, brodait et l'espace d'un instant je me trouvais admis dans l'intimité de ce monsieur ou de cette dame, ombre fugitives et inconnues que je ne devais jamais oublier. Certaines histoires étaient drôles, d'autres tristes et mon père s'exprimait avec une telle conviction que, dans ma naïveté enfantine, je ne pouvais m'empêcher de lui demander...Mais père, vous connaissez donc la terre entière?....Il s'arrêtait alors de parler et me dédiait un sourire énigmatique qui signifiait...Qui sait?...

J'avais bien deux frères et ma pauvre sœur (ma mère ne parlait jamais d'elle qu'en ces termes, votre pauvre sœur), mais ils naquirent dans l'euphorie de la libération, tandis qu'il me fallut attendre la débâcle de Dien-Bien-Phu pour voir le jour. Cette grande différence d'age avec le reste de la fratrie qui se débattait déjà dans les affres de l'adolescence alors que je faisais à peine mes premières dents, ce fossé chronologique, donc, fit que je me sentis toujours un peu fils unique avec les privilèges rattachés tout naturellement à cette fonction. Ainsi, quand nous voyagions en avion, j'occupais le siège voisin de celui de mon père en première classe, alors que les trois autres andouilles se serraient en classe touriste. Pendant l'atterrissage ou le décollage, tandis que l'équipage laissait ouvert le rideau de séparation, je me tournai vers eux et leur adressais un hochement de tête, un sourire narquois, enfin la marque de mon profond mépris. Le sauvage m'adressait alors un bon sourire, le bourgeois faisait le geste de me trancher la gorge et ma sœur, ma pauvre sœur, et bien rien, j'étais à la fois le cadet de ses frères et celui de ses soucis. Toujours un peu dans la lune, ma pauvre sœur. Un jour, à un ami de mon père peu versé dans l'art de l'humour, qui lui demandait comment se portait son époux, elle répondit avec désinvolture, les yeux dans le vague...Lequel?..

J'ai toujours eu l'impression qu'il me fallait me faire pardonner ma naissance tardive et les avantages que j'en avais retiré. Je fus donc un fils exemplaire. La modestie que m'inculquèrent les bons pères durant mes huit interminables années de petit séminaire, m'interdit d'entrer dans les détails de cette exemplarité. Mais je fus vraiment très, très exemplaire. Jusqu'à ce jour de printemps 1978. Je m'étais longuement entrainé devant un miroir, j'avais affuté mes arguments, envisagé toutes les objections. J'étais prêt. L'occasion me fut fournie par une de ces courtes visites que venait me faire mon père à intervalles réguliers à la maison du lac, que, de retour de mon service militaire, exemplaire, cela va de soi, j'avais réinvestie avec délice. Pas pour longtemps. La petite chose timorée et introvertie qui s'était présentée aux portes du RIMA deux ans auparavant à Offenburg, était devenue une espèce de baroudeur assoiffé de grands espaces. J'avais gagné en muscle et en assurance.

Le rituel était immuable. Vers le soir, j'allais chercher mon père à l'aéroport, puis nous dinions, entre hommes, selon son expression, dans un palace du coin, avant de regagner la maison du lac. Si nous rencontrions quelqu'une de ses relations d'affaires, et il y en avait toujours dans ce genre d'endroit, il lui disait, après l'avoir saluée...Je vous présente mon fils (pas, un de mes fils, mais MON fils), il vient de terminer son armée avec le grade de lieutenant...Le larve que j'étais auparavant aurait précisé...Non, père, sous-lieutenant et de réserve qui plus est....Mais l'homme nouveau se contentait de saluer, la nuque raide, en claquant des talons. La relation faisait alors......Aaaaaaaaaah, bien.....ou ….Ooooooh, je vois...., puis me tendait sa carte...Venez donc me voir un de ces jours....De toutes façons, nuque raide ou pas, je n'avais pas l'intention d'aller voir qui que ce soit. J'avais eu, durant mes stages universitaires, un avant goût de l'ennuyeuse vie en entreprise et de ses petites querelles intestines misérables. Non. Le souffle puissant des alizés sifflait dans ma tête. Ne me manquait qu'une chose: la bénédiction paternelle...

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