Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

29 mai 2010

El Imperial

 

Quelques mois plus tard, j'étais assis à une table de l'hôtel Imperial à Golfito, Costa-Rica, où je finissais mon « hamburguesa  con queso » du soir. J'appréciais cet endroit car, de ma table, je pouvais continuer à avoir l'œil sur mon voilier que le harbour master m'avait recommandé de mouiller en face de ce qu'il considérait comme le meilleur établissement de la région. Ce devait être un samedi, car tous les chercheurs d'or du coin s'agglutinaient au bar de cet établissement tenu par un vieux yankee aussi buriné que les guêtres d'un mamelouk répondant à l'improbable prénom de Heidi. La maison, aussi décrépie que son patron, offrait, outre une « une cuisine typique », de « luxueuses chambres avec salle de bain privée et des tarifs à l'heure». J'avais eu l'occasion de visiter une de ces chambres. Un américain, ressemblant à un cadre supérieur au chômage, m'y fit monter afin de me proposer de convoyer une vedette à moteur jusqu'en Californie. Évidemment, je déclinai l'offre, ça sentait l'embrouille à plein nez: ou bien le gars était un trafiquant, ou, plus probablement, un agent de la DEA, dans les deux cas mieux valait passer au large. La dernière fois qu'on m'avait fait ce genre de proposition c'était dans la laverie automatique du yacht club de Saint Augustine en Floride. Le gars, un jeune cette fois à la mise négligée et aux longs cheveux huileux, s'était assis à coté de moi. Le jeune sympa parlant à un autre jeune. Il était mal tombé avec moi. Je lisais en attendant que la machine en ait fini avec mon linge et je n'aime pas qu'on me parle quand je lis. Il avait fait semblant de s'intéresser à ma lecture, puis l'air de rien, m'avait interrogé. Je pensais qu'il allait essayer de me soutirer de l'argent, mais il avait gesticulé vers son nez en reniflant ...T'aurais pas des trucs intéressants à me vendre (interesting stuff) ...J'avais répondu non, bien entendu. Après avoir essayé, en vain, de me faire dire qu'avec la vie que je menais je devais m'en mettre plein les narines, les veines et tout ce qu'on voudra, il avait sorti sa plaque, comme dans les films: Drug Enforcement Administration. Son copain l'attendait à l'extérieur, armé comme un porte-avion. J'ai eu droit à une fouille en règle du voilier. C'est fou le nombre d'endroits où l'on pourrait dissimuler des trucs intéressants sur un bateau de quinze mètres. Il y ont passé la matinée , sans rien trouver, cela va de soi. Je suis d'une honnêteté écœurante. Pour me venger, en prenant congé, je leur ai donné deux boites de choucroutes garnies. A leur question « What the fuck is that? », j'ai répondu « Interesting stuff ».

Mais revenons à l'Imperial, je suis pire qu'une grenade défensive, j'ai tendance à me disperser. Le plancher de la chambre où m'invita le cadre supérieur yankee offrait certaines ressemblances avec le pont d'un navire sur le point de sombrer: terriblement en pente. J'imaginais les clients, jouissant du tarif horaire et d'autre chose, rouler d'un bout de la pièce à l'autre avec leurs éphémères conquêtes. De toutes façons, l'officier d'immigration qui avait donné la libre pratique à « l'ile de feu » et à son équipage m'avait prévenu: « todo se va al carajo en este pueblo ! ( tout part en couilles dans ce village ». La banane était abondante mais plus personne n'en voulait, l'or tout le monde en voulait mais il était rare, il n'y avait que la marijuana pour réconcilier l'offre et la demande.

Tout en dinant, je songeai que la journée avait été mauvaise. Mes deux équipiers étaient devenus fous. L'un, le vietnamien, avait truffé « l'ile de feu » de paquets de ganja. Il y en avait partout, autant que des micros dans une chambre d'hôtel de la défunte union soviétique. Si, le matin même, je n'avais eu à démonter une cloison du voilier pour une histoire de pompe à eau bouchée, au lieu de diner tranquillement j'aurais été en train de dormir en tôle à cette heure. Enfin dormir, c'est une façon de parler. Difficile de dormir suspendu par les pieds, los cojones branchés au secteur. Pas étonnant qu'il y ait eu autant de coupures de courant dans ce patelin. C'est ce qui était arrivé, deux semaines plus tôt, à un agent de la CIA (c'est ce qu'il prétendait), un brave type un peu lourdaud avec qui j'avais diné en devisant agréablement. On l'avait accusé d'avoir assassiné un policier et c'est vrai qu'on l'avait retrouvé sur la piste d'aviation, évanoui à coté du cadavre « del uniformado », mais ce n'était pas lui, mais un autre policier qui avait tué son collègue pour une histoire de drogue puis avait assommé l'agent de la CIA qui se promenait sur la piste au milieu de la nuit (tous fous je vous dis) et l'avait trainé à coté du cadavre pour faire croire que c'était lui l'assassin, la ficelle était, certes, un peu grosse, mais dans cet endroit on ne faisait pas dans la dentelle. On préférait le crochet aux travaux d'aiguille. Tout ça, ils l'ont su plus-tard, en attendant, comme ils l'avaient sous la main, le gringo, ils l'avaient quand même pas mal torturé, le pauvre type, pour le faire avouer. Enfin bref, je découvre la drogue le matin, j'ordonne au viet de s'en débarrasser, où il veut, comme il veut, mais pas sur mon bateau. Consommation personnelle, à d'autres! Deux heures plus-tard, une vedette des coast-guards américains faisait irruption au mouillage, des Zodiac tournant comme des mouches autour des voiliers, avec des militaires qui gueulaient dans des portes-voix. Apocalypse now... Je ne vais pas m'appesantir, j'ai raconté la fouille en détail dans un autre article. J'ai remis de l'ordre dans le voilier, puis suis allé à terre pour jouir (comme si on pouvait jouir de quoi que ce fût dans cet endroit!) tranquillement de ma soirée et là, à peine mon annexe amarrée, je tombai sur Zapata. C'était comme ça que nous avions surnommé le.... protecteur de Carmelita, la copine du bostonien, mon autre équipier. Zapata ressemblait à Lee van Cleef, mais en beaucoup plus méchant.

Ah, le bostonien! Une fichue idée que j'avais eu de l'embarquer, celui-là. Il trainait au yacht club de Balboa (Panama), après avoir déserté le voilier skippé par un ami de son père. Des bostoniens. Quand un américain dit qu'il vient de « Baston », il a tout dit. Un peu comme un français qui dirait qu'il a grandi à Neuilly....J'en est assez d'être traité comme un gamin et de servir de boniche sur le bateau...qu'il nous a dit le bostonien. C'est vrai qu'il n'était pas très vieux, à peine dix-neuf ans...Et puis, je veux naviguer avec de vrais marins, pas avec des idiots échappés de « Dallas »...ajouta-t-il. Apparemment, un vietnamien grimaçant et un français à l'air coincé correspondaient à l'idée qu'il se faisait de « vrais marins ». Bon, il était instantanément tombé amoureux de « l'ile de feu » et moi j'avais beaucoup de mal à résister aux gens qui aimaient mon voilier....Oh, je sens de bonnes vibrations ici...avait-il dit, en ouvrant grand ses yeux bleus de bostonien. C'était l'époque où les gens s'étaient découverts des vibrations, un karma, enfin des trucs de ce genre. Le vietnamien avait eu une formule lapidaire pour le décrire, le bostonien. Il avait regardé ce grand gaillard blond en train d'engloutir ses frites au restaurant du yacht club et, paraphrasant Brel, avait lâché...Ça sent les corn flakes jusque dans le cœur des frites...En attendant, le bostonien voulait devenir écrivain comme Jack London et tenait un journal dans un carnet dont il noircissait les pages d'une écriture serrée. C'était pour moi une torture permanente. Si j'ai bien un défaut, c'est celui de la curiosité. J'étais certain que ce gars écrivait un tas de trucs horribles sur nous et tout aussi certain que jamais je ne pourrais les lire. Et puis, il peignait. Avec des tubes de couleurs. Je passais ma journée à nettoyer les flaques de couleur qu'il laissait derrière lui. . Les peintres sont des porcs. Il fit de moi un grand portrait où j'avais l'air lugubre d'un cancéreux en phase terminale. Assez ressemblant, ma foi. Oh, à part ça, c'était un gentil garçon. Serviable, d'humeur égale. Simplement, je n'aurais jamais du l'emmener à Golfito, ni lui, ni personne d'ailleurs. Il devait y avoir dans l'air lourd et poisseux une substance qui rendait les gens fous.

La veille, le bostonien avait disparu dans la nature avec Carmelita, une jeune fille rencontrée au bar de l'Imperial le jour de notre arrivée. J'ignorais où ils se planquaient, mais Zapata, lui, sut très bien où me trouver...Il faut bien que quelqu'un paye dans cette affaire...me dit-il avec la bonhommie du gars qui n'a rien personnellement contre vous mais va vous flinguer parce que « los negocios son los negocios ». Et puis il l'aimait comme un père sa Carmelita, lui avait acheté des chaussures, un string léopard et je ne savais encore quoi d'autre, mais il a fallu que je supporte toutes ces âneries en répondant...Oui je comprends, bien entendu, ça va s'arranger... comme si j'avais à faire à un représentant normal du genre humain, parce qu'à ce stade, un laïus sur les droits de la femme et de l'homme puisqu'on y était, aurait eu l'utilité ou la dangerosité d'une couverture chauffante sur un atoll des Tuamotus. J'avais momentanément réussi à le calmer avec quelques dollars et essayais de renouer avec une existence normale en grignotant mon hamburger au milieu du tumulte engendré par une centaine de chercheurs d'or passablement imprégnés, quand Lucy, la femme du patron, fendant la presse, s'approcha de ma table. Lucy avait l'air d'une américaine des années cinquante avec sa coiffure ondulée et ses lunettes en ailes de papillon...Téléphone, captain...hurla-t-elle. Elle me précéda vers le bureau dans son ample robe de mousseline rose. Lucy avait toujours l'air d'être sur le point de se rendre à l'office du dimanche de quelque lieu de culte baptiste dans son Alabama natal. Dans cet univers de brutes avinées, elle luisait tel un fanal au milieu de la nuit noire. En refermant la porte sur le vacarme, elle gesticula vers le combiné posé sur le bureau en acajou...Je crois que c'est le jeune Tom...me dit-elle avec la mine préoccupée d'une mère soucieuse du devenir de ses enfants. Oui, c'était bien Tom. Le bostonien, quoi. Thomas en réalité, mais les américains ont la manie des diminutifs et quand le prénom de l'un des leurs est trop bref pour être diminué, ils l'appellent par ses initiales. Tom était à San Jose, la capitale, à quelques trois cents kilomètres de là. Il ne savait plus quoi faire, rentrer à « Baston » avec Carmelita ou sans Carmelita, revenir la chercher plus-tard, téléphoner à ses parents, ne pas leur téléphoner, se marier le lendemain pour obtenir un visa et mettre ses géniteurs, au nom fleurant bon le Wall Street Journal, devant le fait accompli, j'imaginais leur tête même s'ils votaient démocrate: Carmelita devait avoir quinze ans à tout casser, mesurait un mètre quarante et était plus indienne que Jéronimo. J'essayai d'endiguer ce flot d'idioties...Écoute, accessoirement il y a un problème avec Zapata. J'ai réussi à le convaincre de ne pas me flinguer aujourd'hui, mais demain, je ne sais pas...L'argument sembla l'ébranler. Il y eut un long silence à l'autre bout de la ligne. Je regardai Lucy qui fixait avec une attention suspecte une absurde tête d'élan accrochée au mur et me frappai la tempe avec l'index. Apparemment ce geste ne devait pas avoir la même signification en Alabama et en France, car elle s'écria...Oh my God, le pauvre petit veut se suicider?...Non, il veut épouser Carmelita...C'est encore pire...me répondit-elle avec une voix profonde fleurant bon la guerre de sécession. D'un geste péremptoire, elle s'empara du combiné...Laisse-moi faire, je vais arranger ça!... Elle employa l'expression « I'll fix it ». Les américains adorent fixer les trucs, quand ce n'est pas à coups de Smith and Weysson, c'est généralement à coups de dollars. Ce fut cette option que privilégia Lucy. En gros, il s'agissait de racheter Carmelita à son souteneur, Lucy servant d'intermédiaire, parce que nous, pauvres machins, nous allions surement nous faire rouler. Office religieux du dimanche matin, tu parles! En attendant, les deux crétins acceptaient de revenir à Golfito.

De retour à ma table, je me jetai sur mon hamburger transformé, à ce stade de la soirée, en grosse éponge sanguinolente et fromagère. Avec un ricanement mauvais je songeai...Ah, ah, du trafic d'esclave maintenant, de mieux en mieux. Encore heureux que Carmelita ne soit pas noire!...Pour un type qui ne buvait pas, ne se droguait pas, et surtout, n'avait aucune vie que l'on pût qualifier de sexuelle, ça commençait à faire beaucoup! Je n'eus pas le loisir de nourrir d'avantage mon cynisme de pensées néfastes. Cela commença comme un train qui entre en gare. Une légère vibration du sol. Toutes les conversations cessèrent et reprirent au bout de quelques secondes, toutes en même temps, un cran au-dessus toutefois. Fausse alerte. Je mesurai cependant du regard la distance et le chemin à parcourir pour trouver la sortie. Quand, dans un grondement sourd, la terre se remit à trembler, de manière violente cette fois, je fus debout en une fraction de seconde et m'élançai vers l'extérieur. Non, c'est faux. Je ne m'élançai pas. Je volai littéralement. A mon grand étonnement, je me vis bondir au-dessus des tables et des gens au point que certains témoins me confièrent, par la suite, avoir craint pour ma santé mentale. Mais je ne voulais absolument pas mourir ce jour là. Je fus donc à l'extérieur avant tout le monde, au paroxysme du déchainement tellurique, quand la lumière s'éteignit et que tous, d'un seul élan, se ruèrent vers la sortie, se bousculant, s'empêchant mutuellement d'avancer, se piétinant, jurant, hurlant, priant.

Beaucoup de maisons furent détruites dans le village cette nuit-là, mais pas l'Imperial. Quelques vieilles lézardes se fissurèrent un peu plus, comme autant d'antiques blessures jamais cicatrisées. La déclivité du plancher des chambres à tarification horaire dut, certainement s'accroitre de quelques degrés. Ce fut tout. J'aidai le bostonien à racheter sa Carmelita à Zapata. A peine l'argent empoché, le maquereau et la sardine disparurent, se gaussant, je le suppose, de tous les bostoniens de la terre et il ne fut plus jamais question d'eux. Tom se remit à écrire dans son petit carnet noir et à peindre rageusement des nus féminins aux poses grotesques.

 

Commentaires

Savoureux, merci.

Écrit par : la Mère Castor | 29 mai 2010

Merci à vous!

Écrit par : manutara | 29 mai 2010

Oui très drôle mais ce pauvre Tom s'est bien fait avoir !
On appréciera ton autoportrait au vitriol, pour changer un peu... :-)

Écrit par : Cigale | 30 mai 2010

Oui, mais ça c'est rien du tout. D'autres personnes se sont fait avoir beaucoup plus méchamment à Golfito, au point de n'en être jamais revenu.

Écrit par : manutara | 30 mai 2010

C'est qu'on s'y attache, à ces personnages ! C'est que vous avez une sacré responsabilité à présent : raconter la suite, en long en large et en carré ! Et lecteurs pas contents, lecteurs impatients, mieux vaut éviter !

Écrit par : balmeyer | 01 juin 2010

Ouh, là! La chronologie ce n'est pas trop mon truc. D'ailleurs je n'étais pas du tout parti pour raconter ce glorieux épisode, mais la journée qui vit s'affronter en finale, lors de la coupe du monde de foot 98, l'équipe du Brésil et l'équipe de France. Une journée terrible, songeai-je, non point à cause de la victoire de la France mais parce que ce jour précis il m'arriva des choses ridicules, directrement liées à cette finale, d'ailleurs. La pire journée de ma vie? Non, je me rappelai alors cette journée qui commença par une désagréable découverte et se termina par un tremblement de terre.

Écrit par : manutara | 01 juin 2010

Les commentaires sont fermés.