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23 mai 2010

L'orphéon

 

Je ne sais précisément à quel moment, il fut fait mention de l'Orphéon pour la première fois. Ce dut être au lendemain de la mort de mon père. Un coup de téléphone, sans doute, mais le téléphone n'arrêta pas de sonner ce jour là et les suivants. Toujours est-il que ma mère m'annonça que l' « Orphéon » avait demandé à être présent aux funérailles de mon père. Elle accéda d'autant plus volontiers à cette demande, qu'elle ignorait totalement ce qu'était l' « O rphéon » et le rapport, même lointain, que mon père avait pu entretenir avec une chose portant un nom aussi étrange. Assommé par cette mort survenue peu de jours après mon hâtif retour des Antilles, j'évoluais dans une espèce de brouillard et ne prêtai pas grande attention à cette affaire d'orphéon. De toutes façons, les enterrements sont toujours l'occasion de débordements incongrus, alors ça ou autre chose...Ça doit être une espèce d'orchestre philatélique, le monsieur au téléphone m'a dit qu'il jouerait une marche funèbre et ensuite un morceau, je n'ai pas bien compris, quelque chose comme « venteux saint », ça te dit quelque chose?...Effondré dans un fauteuil du boudoir maternel, je fis un effort surhumain pour lever mes yeux fixés sur mes baskets et mon regard rencontra celui d'un vieillard aux yeux remplis de larmes qui de tout temps avait veillé sur cette pièce. Juste un tableau parmi tant d'autres aux murs de l'austère demeure. Ces Christ flagellés, agonisants, ces femmes en pleurs, ces orphelins en guenilles, ces esclaves enchainés, ces Sabines enlevées et probablement violées, ces châteaux en ruine, ces marines, anodines en apparence, mais sur lesquelles pesait un ciel lourd de menaces annonciatrices de leur destruction prochaine, toutes ces œuvres ont sans doute contribué, depuis ma plus tendre enfance, à forger ce caractère inébranlablement optimiste qui est le mien. L'erreur de mère m'arracha un maigre sourire...Philharmonique, mère, on dit un orchestre philharmonique. De toutes façons un orphéon est une espèce de fanfare et...UNE FANFARE??? Mais c'est atrocement vulgaire! Avec des majors à moitié nus qui lancent des choses en l'air en levant les cuisses, comment peux-tu vouloir imposer un tel spectacle à ton père le jour de son enterrement????...Des majorettes, mère, et ensuite je vous rappelle que c'est vous qui avez accepté leur présence. Ceci dit, une marche funèbre et un saint, fût-il venteux, mais n'est-ce pas plutôt vertueux, s'accommodent difficilement de ce genre de gesticulations. Je pense que les majorettes resteront à la maison...Cela faisait plusieurs heures que j'observais ma mère du fond de mon fauteuil Louis je ne savais plus combien et lui non plus, j'en étais certain, tant il était vieux, je regardais donc ma mère, une jeunette de soixante-dix ans (elle est morte récemment quasi centenaire), s'agiter avec son téléphone, ses faire-parts, ses curés, ses croque-morts, ses menus, ses chapeaux, les tenues pour la messe, celle de ma sœur, du sauvage, la mienne, parce que le bourgeois, il avait une femme lui et qu'il n'y a que les femmes, que dis-je, une mère pour savoir s'occuper de ces choses là!...Au fait que signifie venteux?... me demanda-t-elle après avoir commandé une centaine de douzaines d'huitres bien que nous ne fussions pas dans un mois en r, mais l'huitre était le mollusque funéraire par excellence dans la famille, le seul autre jour de l'année où nous en consommions étant le premier novembre, donc si nous devions tous mourir de quelque chose autant que cela fût en nous gavant de ces chairs molles et fortement iodées. Je cherchai un moment...Exposé au vent, à la brise, windig en somme...Ma mère me lança un regard hésitant entre le rire et le reproche...Der windige Heiliger?...Euh oui, je crois...Mais cela n'a aucun sens!...Un saint qui a des vents?...hasardai-je...Um Gottes Willen! Avec ton père qui repose dans le salon d'été!....Non, après tout, je pense que vous avez mal compris, le type a du dire « vertueux saint », bien qu'à la réflexion cela n'ait pas beaucoup plus de sens. C'est redondant...Redondant?...répéta ma mère, d'un air méfiant...Oui, vous devriez téléphoner à votre gars et lui dire qu'on est déjà complet...

Quand l'oncle Fritz prononça le mot orphéon, il ne se produisit rien, dans un premier temps. Strictement rien. Puis une espèce de commotion secoua l'assistance en même temps que nous parvinrent, dans le lointain, les sons plaintifs produits par des instruments à vent. Je fis comme le reste de l'assistance et me tournai vers l'entrée de l'église. Exilé au premier rang, je ne vis d'abord que quelques silhouettes indistinctes s'avancer dans la pénombre. Quand elles se furent alignées sur deux rangs dans la nef, une ombre solitaire se détacha du groupe pour en prendre le commandement. Elle agita les bras de manière désordonnée et quand ceux-ci s'immobilisèrent un instant en position haute, un vacarme assourdissant se déchaina renvoyé en tous sens par les voutes du vénérable établissement, me faisant craindre un moment pour nos vies. Puis la chenille se mit en route, ondulant au rythme de ce qui ressemblait, même de manière lointaine, à la marche funèbre de Frederich Chopin, le funèbre cédant provisoirement le pas au grotesque. A mesure que l'orphéon s'approchait du chœur, les clameurs venteuses allant crescendo, je pus distinguer leurs auteurs. Ce que j'avais pris dans un premier temps pour une démarche rythmée n'était en fait qu'un chancèlement provoqué par l'âge de ces malheureux dont le plus jeune devait être octogénaire. Quand il se furent arrêtés à la hauteur du cercueil, l'encerclant respectueusement, je me demandai si ces hommes engoncés dans ces uniformes chamarrés trop amples pour leurs corps atrophiés, surmontés de casquettes trop grandes pour leurs crânes rétrécis, je me demandai donc s'ils n'avaient pas échappé, provisoirement, à l'étreinte de la mort pour venir rendre collectivement leur dernier souffle dans le fracas de leurs instruments, chacun lançant une dernière note avant de s'éteindre paisiblement. .Mais ce qui causa en moi un haut le corps dans lequel j'identifiai avec effroi les prémisses d'un fou rire sacrilège, fut l'invraisemblable étalage instrumental, porté, pour certains, à grand peine. Totalement ignorant de la chose musicale (on avait bien essayé d'initier mes ainés aux arcanes du piano, mais les leçons avait cessé brutalement quand la pauvre préceptrice avait décidé de mettre fin à ses jours), je n'imaginais pas la variété des formes dans lesquelles le souffle humain pouvait s'immiscer ni la diversité de sons qui pouvait en résulter. Il y avait là, outre les flutes, les trompettes et tous leurs avatars, un instrument aussi monstrueux par sa taille que par sa sonorité, qui s'enroulait impitoyablement autour du corps d'un être rabougri, me faisant penser à un Tintin sénile aux prises avec un anaconda géant. Tel Roland à Ronceveaux, avec cette différence qu'on l'entendit fort bien, il soufflait avec la rage du désespoir dans un embout manifestement trop grand pour sa bouche édentée tandis que ses joues, grises et pendantes au repos, se gonflaient démesurément sous l'effet de la pression en prenant une teinte violacée. Toutes les mauvaises choses ayant une fin, celle-ci connut la sienne. Il y eut quelques secondes d'un silence oppressant, puis un gigantesque soupir de soulagement exprimé par des centaines de poitrines. Une dame avait du se trouver mal, car elle quitta l'église soutenue par deux hommes, sous l'œil compatissant de l'assistance. Moi-même j'étais en nage, des cataractes de transpiration me dévalaient le dos et à ce stade de tension, la moindre parole malheureuse, le moindre raclement de gorge mal interprété, pouvaient déclencher chez moi un fou rire interminable. J'évitai donc soigneusement de regarder les membres de l'orphéon alors qu'ils se réunissaient à droite du chœur et surtout je m'abstins de jeter un œil au sauvage qui émettait des bruits bizarres. L'oncle Fritz sommeillait la bouche grande ouverte (il était sourd comme un pot) dans son siège pastoral, mais à ce stade les funérailles avaient pris un tour si étrange que personne ne s'en aperçut.

Avant que d'aborder le deuxième morceau, il y eut un long conciliabule du coté de l'Orphéon. Un trompettiste centenaire partit même dans un court solo étonnant de vigueur, pas vraiment de la musique d'église, accueilli par un ...yo, yo, ganz guet Seppi... approbateur du chef d'orchestre.

Cousin Jean nous lança un regard qui signifiait...C'est quoi ce bordel?...Je ne pouvais quand même pas dire..C'est le venteux saint...et me contentai donc de hausser les épaules. Quand une dame éclata d'un rire hystérique entrecoupé de râles gutturaux, je sus que nous ne sortirions pas vivants, socialement parlant, de cette affaire.

Le chef, une grande asperge voutée, martela le sol de son pied droit tout en faisant claquer ses doigts. Quand il s'exclama..Hopla, loooossssss!..., j'émis le son d'un ballon se dégonflant tandis que des litres d'air péniblement retenus jusque là se frayaient un chemin entre mes lèvres, libérant le fou rire le plus long et le plus embarrassant qu'il me fût donné d'avoir. Les premières notes d'un « When the saints go marching in » tonitruant vinrent opportunément noyer ce débordement dans un déferlement de sons apocalyptiques.

 

Commentaires

Des huîtres comme repas funéraire : c'est bien la première fois que j'entends une chose pareille ! Mais, après tout, pourquoi pas...

Sinon, je revois ma mère, racontant qu'elle avait été prise d'un fou rire irrépressible, alors même que sa meilleure amie lui annonçait la mort de son père : un de ses pires souvenirs, à l'en croire. Et on l'en croit.

Écrit par : Didier Goux | 23 mai 2010

Franchement Esteban, voir et entendre un orphéon alors qu'on n'y est pas préparé relève du suicide pur et simple !!

Ton billet m'a fait hurler de rire, on imagine trop bien la scène !

Écrit par : Cigale | 23 mai 2010

Didier, oui cette habitude était d'autant plus étrange que l'huitre est une des rares bestioles à être mangée vivante par les humains.
Ce fou rire était d'autant plus embarassant qu'il se prolongea durant toute la cérémonie, le cousin Jean ayant lui-même les plus grandes difficultés du monde à garder son sérieux tandis qu'il officiait.
Cigale, oui ce fut une expérience épouvantable pour les yeux comme pour les oreilles, mais quand nous sommes tous réunis avec mes frères et ma soeur, la seule évocation du mot orphéon nous fait encore rire, alors que plus de vingt ans se sont écoulés.

Écrit par : manutara | 24 mai 2010

C'est triste parce que c'est drôle.

ça me rappelle un enterrement qui aurait du être parfait: les nombreux arrière-petits enfants d'un vieillard centenaire, mort dans sa maison entouré de presque tous les siens, devaient entonner je ne sais plus quel cantique qu'on leur avait fait répéter la veille. Les deux principaux chanteurs, âgés d'une dizaine d'années, se sont bagarrés juste avant la cérémonie, et pas qu'un peu. L'un s'est cassé une incisive sur le menton de l'autre, qu'il a fallu emmener se faire recoudre. L'enterrement n'a pas attendu, et au moment prévu, quand le curé s'est tourné vers les enfants, la chorale décapitée ne savait plus l'air du cantique. Il y avait deux ou trois gamins en uniforme de scout (l'arrière grand-père était un chef des guides de France), et une brochette de fillettes avec des chaussettes blanches et une petite rose à la main. Chantez quelque chose que votre grand-père aimait bien, a dit l'ecclésiastique imprudent. Et tous les gamins, comme un seul homme "ah le petit vin blanc, qu'on boit sous les tonnelleuh..."

Écrit par : Suzanne | 24 mai 2010

Excellent! Remarquez, ça aurait pu être pire. L'arrière grand-père aurait pu être un admirateur de Gainsbourg ou de Brassens...

Écrit par : manutara | 25 mai 2010

Un orphéon dans une église, c'est presque un enterrement comme à la Nouvelle Orléans (la Nouvelle Orléans que j'imagine, puisque je ne connais pas, celle d'avant le cyclone)

Écrit par : la Mère Castor | 25 mai 2010

Oui, c'était un peu ça, en décallage complet avec la personnalité de mon père qui n'était pas trés " Nouvelle Orléans" mais plutôt vieille France!

Écrit par : manutara | 25 mai 2010

Ca donne envie de louer un Orphéon, votre billet. Je redoute, vu l'âge avancé des protagonistes, qu'on ne puisse guère solliciter "cet" orphéon, à présent, mais ça doit bien se trouver quelque part.

Écrit par : balmeyer | 27 mai 2010

Oui, je crois que pour ces musiciens aussi la messe est dite. Par contre, ils ont probablement eu le temps de se réincarner et former un nouveau groupe. Je ne sais pas ce que ça donne la marche funèbre en rap ou en techno....

Écrit par : manutara | 27 mai 2010

Oui, je crois que pour ces musiciens aussi la messe est dite. Par contre, ils ont probablement eu le temps de se réincarner et former un nouveau groupe. Je ne sais pas ce que ça donne la marche funèbre en rap ou en techno....

Écrit par : manutara | 27 mai 2010

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