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16 mai 2010

Ite missa est

 

J'ai laissé mon défunt père à la table du petit déjeuner,  prêt à se lever, légèrement inquiété par le contenu de ce « quelque chose » que je m'apprêtais à lui demander. Cette scène semble destinée à se répéter indéfiniment dans ma tête un peu comme se répètent, au rythme des marées, ces scènes de villégiature estivale immortalisées par l'infernale machine imaginée par Bioy Casares dans son roman « L'invention de Morel ».

Si, à aucun moment, dans les minutes qui suivirent, je n'évoquai la possibilité de faire un de tour du monde à la voile, je ne cachai, toutefois, nullement mon intention d'aller au-delà des anglo-normandes. Je prononçai même le mot transatlantique d'une voix blanche, chacune des syllabes de cet interminable mot péniblement arrachée du fond de ma gorge venant mourir sur mes lèvres en un croassement plaintif...Transatlantique?...répéta d'une voix claire et intelligible, mon père....Comme Tabarly?... Je fis oui en secouant rapidement la tête de haut en bas, étant à cet instant précis incapable d'articuler le moindre son, ni de formuler aucune pensée cohérente. Tout mon être était concentré sur le mince trait que formaient les lèvres de mon père...Rien que ça!...continua-t-il avec dans la voix un petit accent ironique qui me fit craindre un moment de m'effondrer, inanimé, au milieu des reliefs du petit déjeuner. Dans un éclair, j'imaginai mon père me relever la tête en l'agrippant par les cheveux et cracher à mon visage barbouillé de marmelade so british....Petit con. Tu vas la faire ta transat, mais en avion. Et tu navigueras pendant ton stage dans les couloirs de la Humpf, Humpf and Humpf corporation à Houston, Texas...Bon je sais, il y a pire, mais j'avais vingt quatre ans, j'étais un fils à papa, et à cet instant précis, après m'être amusé pendant deux ans à l'armée avec mes chars d'assaut (non, je n'ai tué personne, même accidentellement), le pire de mes cauchemars était bien ce stage à la Humpf (nom fictif, on sait jamais).

Mais revenons à la réalité. Mon père tambourina longuement sur le dessus de la table, ce qui chez lui était le signe qu'une sentence allait être énoncée. Un de mes frères, celui que j'appelle le sauvage, a hérité de ce tic si ce n'est que lui se mouche bruyamment avant de prendre la parole ce qui est nettement moins distingué et lui a laissé un gros nez rouge.

Mon attention se reporta tout naturellement des lèvres aux aristocratiques doigts paternels. Quand le mouvement cessa, je sentis mon sang refluer de mon visage vers les pieds....Finalement, je crois que c'est une bonne idée...Rien d'autre. Juste ces quelques mots.

Une existence étrange venait de commencer pour moi.

Quatre années après cet épisode, assis avec le reste de la famille au premier rang de cette église où je n'avais plus remis les pieds depuis mes quinze ans, je ne pus m'empêcher de me substituer à mon père (d'habitude, c'était sa spécialité) reposant à quelques pas de moi dans son cercueil recouvert du drapeau tricolore, pour lui faire un compte rendu télépathique de la composition de l'assistance.

La famille d'abord. Je ne me souviens plus trop.

Si, le chapeau de ma mère, un compromis entre une soucoupe volante et le Taj-Mahal, impressionnant en un mot.

Ma pauvre sœur qui semblait tombée du chapeau de ma mère tant elle avait l'air de venir d'une autre planète, égarée dans son tailleur Channel, armure empruntée aux placards maternels trop grande pour son corps de moineau.

Le sauvage qui n'arrêtait pas de se moucher dans un torchon de cuisine crasseux, comme à son habitude, tout en faisant craquer le banc sur lequel nous étions assis.

Le bourgeois, ah pardon, le bourgeois était parfait. Pas un poil ne dépassait. Chaussures de danseur argentin, costume à la coupe impeccable. Paul Newman dans « L'arnaque ».

Et puis ma belle-sœur que j'aimais bien. La femme du bourgeois. La pauvre.

Un oncle aussi, le frère de ma mère. Avec sa femme, une petite chose rousse d'une stupidité effarante. Mon père ne pouvait pas les souffrir.

Ah oui, j'allais oublier mon neveu. Une dizaine d'années, l'ainé des chimiques, admis donc à ce titre à participer à la cérémonie. Il semblait intéressé.

Les deux derniers membres de la famille, n'étaient ni précisément membres de la famille, ni à nos côtés, mais devant nous, monopolisant toute l'attention de l'auditoire, ce qui n'était pas plus mal.

L'oncle Fritz d'abord, pas très oncle mais passablement fritz. Je ne sus jamais vraiment pourquoi on lui donnait de « l'oncle », mais régulièrement il faisait apparition à la maison avec son béret tiré en arrière et sa soutane. Il était quelque chose à l'évêché, je crois, mais cela aussi resta toujours très vague. Je ne lui ai jamais entendu prononcer une parole censée, ce qui a priori me le rendait sympathique. Boire et manger semblait être son seul credo. Et bu et mangé, il avait en ce jour, à l'occasion de la « petite » collation que ma mère avait organisé pour les proches avant la cérémonie. Au bord de la thrombose, il oscillait dangereusement derrière l'autel, tandis que les derniers participants prenaient place dans l'église.

Cousin Jean, enfin, pas plus cousin que ça. Une toute autre stature, cousin Jean. Père blanc, officiant toute l'année en Corée, il devait bien mesurer deux mètres. Un visage de mystique d'une maigreur effrayante. J'imaginais qu'il n'avait qu'à apparaître dans sa paroisse coréenne pour que les conversions allassent bon train. La mort de mon père l'ayant surpris durant ses congés en Alsace, il avait tenu à célébrer la messe. Lui oui, était intéressant. Il ne s'empêtra pas dans d'interminables condoléances, mais nous salua d'une solide poignée de main , nous les hommes, et embrassa virilement ma mère et ma sœur en les faisant décoller du sol d'un bon mètre. Durant le happening « préfunéraire », à l'inévitable...Il est heureux là où il est maintenant et il nous regarde de là-haut...prononcé d'une voix pâteuse par un oncle Fritz qui tenait à peine debout, cousin Jean opposa un regard glacé et un...Arrêtez donc de dire des conneries, oncle Fritz...sans appel. J'étais donc heureux que ce soit le cousin Jean qui conduise mon père à sa dernière demeure. Parce qu'avec l'oncle Fritz, je ne sais pas où il aurait terminé sa course.

Cousin Jean faisait la navette entre la sacristie et le chœur. Finalement, il s'approcha de moi qui me trouvais au bout de la travée et me glissa avec un sourire énigmatique...Le curé en charge de la paroisse a perdu la clé du tabernacle et les enfants de chœur ne sont pas là. C'est la pagaille! Du bricolage tout ça! Je vais te les remettre au pas, tiens...Je n'en doutais pas une seconde. En trois enjambées, il fut de retour dans la sacristie.

Ma mère avait découvert Dieu sur le tard, depuis que j'avais pris la mer très exactement, un deal en quelque sorte entre elle et le Très Haut. Après quelques hésitations, elle avait choisi, pour les funérailles, la petite église « italienne » (?) située dans un quartier populaire où tous les dimanches elle venait supplier le Seigneur de me garder en vie. La langue italienne dont elle ne comprenait pas un traitre mot lui semblait sans doute moins profane que le français.

Dans un premier temps, le curé, effectivement italien, fut flatté du choix de ma mère, puis affolé à l'idée que des gens viendraient de Paris pour assister à la cérémonie, mais cet affolement laissa bientôt place à une franche hostilité quand il apprit qu'il ne ferait que concélébrer la messe avec deux autres pères, le père Jean, « venu tout exprès de  Chine , entre deux persécutions » (ma mère empruntait parfois de téméraires raccourcis), devant lui voler la vedette. Enfin la chose n'avait pu se faire, les italiens sont susceptibles et il avait fallu se rabattre en catastrophe sur l'église paroissiale dont dépendait le domicile familial. Elle était plus grande et l'ego du curé plus petit.

En attendant, pour faire patienter l'auditoire, l'organiste s'énervait sur son instrument, reprenant toujours le même morceau tout en y ajoutant des variantes de moins en moins catholiques.

L'auditoire, justement. Je me tournai discrètement vers lui. Du monde. Beaucoup de monde. Une mer de visages. Être au premier rang a un avantage, c'est celui de donner l'impression d'être tout seul, un inconvénient, celui d'être dans la ligne de mire de tous ceux qui se trouvent derrière. Dans notre dos, tout près au point qu'on pouvait sentir leur souffle sur nos nuques, les puissants. Il émanait d'eux une énergie diffuse, comme d'un volcan aux flancs parsemés de fumerolles. Derrière, je reconnus quelques amis de la famille et les autres, des centaines d'autres dont j'ignorais l'identité. Sans doute des employés de mon père. Ils n'avaient pas l'air tristes. Tout juste inquiets, se demandant sans doute ce que les puissants allaient faire de l'empire paternel. Parce que nous, et je repassai rapidement en revue les membres de ma famille, nous ne faisions manifestement pas le poids. A cet instant précis, quatre ans après que ma vie ait connu un changement de cap radical, je compris pourquoi mon père avait répondu à ma demande par ces simples mots...Finalement, je crois que c'est une bonne idée...

On l'aura compris, la seule personne à peu près normale de cette famille gisait dans l'allée centrale, enfermée dans un cercueil.

Tout finit par rentrer dans l'ordre et l'office put commencer. Le père Jean laissa très courtoisement la parole au Père Fritz. Celui-ci après avoir rapidement rappelé qui était mon père, s'attarda longuement sur sa table, la meilleure de la région selon lui, sur les vins fins et les mets succulents qui y étaient servis. Il termina son laïus par ces mots qui transformèrent les minutes suivantes en un enfer dont nous ne crûmes jamais pouvoir sortir vivants...Et pour commencer cette cérémonie, je voudrais que nous accueillions ceux qui t'accompagnèrent dans les bons comme dans les mauvais moments et auxquels, cher P***, tu ne fis jamais défaut. Voici donc l'Orphéon!...

 

Commentaires

Là, quelque chose m'échappe manifestement. C'est le mot Orphéon qui a provoqué l'enfer?
Faut-il attendre la suite du récit pour comprendre?

Écrit par : Orage | 16 mai 2010

Il y a du Greco dans le cousin Jean et du Rabelais dans l'oncle Fritz : la confrontation devait en effet être intéressante...

Écrit par : Didier Goux | 17 mai 2010

Orage: oui, j'en ai bien peur!
Didier: c'est tout à fait ça! Je tiens à préciser que l'oncle Fritz se prénommait réellement ainsi.

Écrit par : manutara | 17 mai 2010

Cette nef est une belle galerie de portraits... c'est tendre et décapant... la prochain fois nous conviendront tout de même d'un geste pour signifier le compliment, vous allez finir par vous lasser...

Écrit par : balmeyer | 17 mai 2010

Balmeyer, ne vous en faites pas pour ça! La prochaine fois, vous n'avez qu'à dire des choses désagréables pour changer...

Écrit par : manutara | 17 mai 2010

Ça, c'est une excellente idée et ça donnera je l'espère des commentaires un peu plus originaux.

Écrit par : tinou | 17 mai 2010

M'enfin, Tinou, ne stigmatise pas mes commentateurs je te prie!

Écrit par : manutara | 17 mai 2010

C'est malin je ne sais pas quoi dire. Coucou, peut être.

Écrit par : la Mère Castor | 19 mai 2010

Heu, coucou madame Castor...

Écrit par : manutara | 19 mai 2010

Les commentaires sont fermés.