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08 mai 2010

L'amoureux

 

De ce qui précède, on conclura aisément qu'il n'était pas dans mes intentions d'ennuyer mon père avec de misérables affaires de cœur, que, même en faisant des efforts d'imagination, j'aurais été bien en peine d'exposer. A vingt-quatre ans, j'avais la sensualité d'un limule et le sex-appeal d'un fjord norvégien. Si l'on ajoute à cela que j'avais été initié à un age déjà fort avancé (vingt-deux ans) dans un hôtel sordide par une femme mariée, normale, charmante même le reste du temps, mais jurant comme un charretier et poussant des rugissements épouvantables quand je...ou plutôt quand elle....enfin quand nous, comment dire....pratiquions, ce qui fut la cause de grands désagréments pour moi ainsi que pour le voisinage, si l'on prend donc en compte ce regrettable fait divers, on comprendra que je n'étais, tout au plus, qu'un intermittent du sexe. Quant à la possibilité de tomber amoureux, cela me semblait aussi incongru que de jouer des castagnettes au sommet du mont Fuji.

Un peu plus-tard, j'ai connu un type amoureux. Dans les premiers temps de mon périple. Recommandé par l'ami d'un ami d'un ami pour venir grossir les rangs de l'équipage de « l'Ile de Feu ». Rien à dire. Jovial, costaud, bon marin, fiable. Un peu naïf, peut-être. Cylindrique en somme. Il était amoureux d'une certaine Rose. Ou Marguerite. Je ne sais plus. Enfin un nom de fleur. Rose par ci. Rose par là. A la barre. Dans le carré. Dans son sommeil. Insupportable! Un jour, entre Belle-Ile et Vigo, alors que nous regardions la nuit tomber, assis dans le cockpit, en filant grand largue un bon sept nœuds, poussés par un petit nordet musclé, l'Amoureux nous montra la photo de Rose. Rien de bien spécial. Une jeune fille avec des cheveux. Le Jap auquel me liait une amitié qui remontait à l'époque du petit séminaire, un vietnamien en fait, né au Japon, qui trouvait que la journée était perdue s'il ne disait pas au moins une chose incompréhensible, le Jap, donc, eut ce jugement lapidaire en regardant le médiocre cliché...Si tu veux mon avis, c'est une schlémiel!...Puis il s'était muré dans son célèbre silence de Jap, c'est à dire le silence de celui qui s'est bien foutu de la gueule du monde et veut en jouir en paix. Ça avait fait des histoires. L'Amoureux était venu pleurnicher chez moi...Tu crois vraiment que Rose est comme il a dit l'autre, schléjesaisplusquoi?...Prudent, les instructions nautiques ne mentionnaient aucun phénomène de ce genre et j'avais omis d'emporter un dictionnaire, je répondis...Faut voir....Mais l'Amoureux insista...Mais ça veut dire quoi, pour commencer?...J'étais le capitaine et un capitaine a réponse à tout....Ah, les Schlémiel, vois-tu, forment une tribu...Ah?...Oui, au Vietnam. Là-bas. Sur les hauts plateaux...Je fis un geste vague de la main en direction de l'horizon....Mais, Rose est alsacienne!...se récria le malheureux. J'eus une moue dubitative...N'empêche. Le Jap voulait parler des pratiques sexuelles des femmes de la tribu...Des pratiques sexuelles? Mais Rose n'a aucune pratique sexuelle, même avec moi!...L'Amoureux sembla brusquement rassuré, le noir nuage de la schlémielitude s'éloignait en même temps que s'éteignaient les dernières lumières du jour. Je portai alors l'estocade...Aucune? Eh bien vois-tu, le Jap doit avoir raison, alors...Ah, comment ça?...Très simple. La particularité des pratiques sexuelles des femmes de cette tribu étant justement de n'en avoir aucune...L'Amoureux émit un ricanement désagréable...C'est débile ton histoire! Comment ils font pour se reproduire?...Je humai l'air, compensai un départ au lof en abattant d'un poil et lançai, tout en essayant de contrôler ma voix...Elles élèvent les mâles de la tribu en batterie et les traient tous les jours...Oh, comme des vaches?...Précisément...Mais c'est dégueulasse!...Je ne te le fais pas dire...A la lueur blafarde du compas, je vis son visage se contracter tandis qu'il jetait un regard furtif à la photo de sa future trayeuse. Il fit toutefois une dernière tentative...Et toi tu peux dire tout ça juste en regardant une photo?...Modeste, je répondis...Moi, non, mais le Jap, oui...L'Amoureux poussa une plainte lugubre...Oh, putain!...

Le Jap, assis un peu à l'écart sur le roof, produisit une sorte de miaulement ce qui était sa façon d'éclater de rire. Quant à moi, j'empruntai plutôt son registre à la hyène. L'Amoureux nous contempla alternativement incrédule et vexé, avant de comprendre. Il nous menaça du doigt...Vous êtes vraiment des gros cons tous les deux...puis il s'engouffra dans la cabine. Jusqu'aux Canaries où s'opéra un changement d'équipage, nous n'entendîmes plus parler de Rose.

Commentaires

Cylindrique en somme.
Une jeune fille avec des cheveux.

Excellent!
Grand plaisir à lire vos histoires. "Un jour, entre Belle-Ile et Vigo, alors que nous regardions la nuit tomber, assis dans le cockpit, en filant grand largue un bon sept nœuds, poussés par un petit nordet musclé,..." (là, on est pendu aux mots du conteur)

Écrit par : Suzanne | 08 mai 2010

Bonjour Suzanne. Ca a l'air bête comme ça, mais pour moi le signe extérieur de féminité ce sont les cheveux que, contrairement à l'homme, les femmes gardent toute leur vie. Enfin la plupart...

Écrit par : manutara | 08 mai 2010

oui, mais l'expression simple et minimale donne aussitôt une image de la fille. Tout le monde voit la fille avec des cheveux, peu importe la couleur, la coiffure. Une fille avec des cheveux, ça évite cent détails supplémentaires , ça fait sourire et galoper l'imagination.

Écrit par : Suzanne | 08 mai 2010

Ou, comme on disait autrefois, une "femme en cheveux"?
J'ai bien aimé l'intermittent du sexe. Mais ne le sommes nous pas tous?

Écrit par : Orage | 09 mai 2010

Continue sur ta lancée, c'est un vrai régal !

Écrit par : tinou | 09 mai 2010

Oui, Orage, sinon cela serait un peu fatiguant. Disons qu'en ce qui me concerne, je n'ai pas fait un nombre d'heures suffisant pour prétendre aux assedic...Pour les cheveux, il faut voir avec Suzanne, elle a l'air de s'y connaitre.
Merci Tinou!

Écrit par : manutara | 09 mai 2010

Excellent... j'allais dire jouissif. Je le dis. En tant que clone de Suzanne, j'affirme avoir relevé également les deux expressions qu'elles citent... plus vous y allez, plus on trouve ça court, ces billets.

Écrit par : balmeyer | 14 mai 2010

Merci, Balmeyer. D'habitude on me dit que mes textes sont plutôt trop longs

Écrit par : manutara | 14 mai 2010

La jouissance arrive après un long chemin......

Écrit par : Christine | 19 mai 2010

@ Christine : Ah bon, tu es sûre ? ;-))

Écrit par : tinou | 19 mai 2010

Je ne voudrais affirmer Tinou mais il me semble oui, du moins ça l'est pour moi

Écrit par : Christine | 19 mai 2010

Hein, jouissance? Quelle jouissance?

Écrit par : manutara | 19 mai 2010

Voir le com et Balmeyer et la réponse qui suit

Écrit par : Christine | 19 mai 2010

Aaaaah, oui! Vous m'avez fait peur!

Écrit par : manutara | 19 mai 2010

Les commentaires sont fermés.