Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

05 mai 2010

Le grand éclaireur

 

Je revois la scène, comme si elle venait de se produire. Ce matin là, je servis son petit déjeuner à mon père avec un zèle tout particulier. Comme d'habitude, il fit son apparition à sept heures précises, impeccablement sanglé dans son costume trois pièces. Pour un homme de soixante-seize ans, il avait encore vraiment fière allure. Les œufs étaient bien à la coque, les toasts parfaitement grillés, la  marmelade  so british, le café très colombien, le thé suffisamment chinois et la cigarette (il en fumait trois paquets par jour) qui clôturait ce breakfast agréablement américaine.

...Tu ne manges rien?...me demanda-t-il, tandis que je faisais furieusement tournoyer mon lapsang dans la tasse recouverte d'arbres tordus et de chinois grimaçants....A vrai dire, je voulais vous demander quelque chose...Et là, j'eus un grand blanc. Brusquement, je ne sus plus du tout ce que je voulais dire. Et pourtant, quelques minutes auparavant, la plaidoirie que je comptais tenir s'inscrivait avec clarté dans un recoin de mon cerveau. Je me voyais arpenter la salle à manger d'un pas décidé, accompagnant ma supplique de spectaculaires effets de manche. Mais non. Rien. Tout cela me sembla subitement futile, hors de propos, dénué du moindre sens. Mon père déjà reposait sur un coin de la table sa serviette, ce qui était le signe de la fin de ses frugales agapes matinales. Il me jeta toutefois un regard interrogateur, m'encourageant à continuer...Eh bien, qu'est-ce que ce quelque chose qui te fait tant rougir? Une petite fiancée?...Il y avait dans sa voix une telle inquiétude et il prononça le mot fiancée avec un tel dégout que je me hâtai de rétorquer, indigné... Dieu du ciel, non, père!...

Les frasques sentimentales de ma sœur avaient peuplé la demeure familiale d'amants improbables et épuisé la bienveillance paternelle en la matière. A l'époque, l'ultime élu de ma pauvre sœur était un berger vosgien, son cadet d'une dizaine d'années, recouvert de peaux de bêtes et ne se nourrissant exclusivement que de graines malodorantes aux noms barbares. Le fait qu'il occupât au sein d'une secte, les enfants du Klong, le poste de « Grand Éclaireur » ne contribua en rien au rapprochement affectif entre mon père et ce gendre putatif. Invité, au début de leur relation, à partager notre repas dominical, invariablement constitué de sanglier à la broche, le grand éclaireur avait décliné la consommation de ces chairs profanes pour se rabattre sur une casserole fumante de polenta préparée par ses soins. Très calme, mon père se tourna vers sa fille et lui dit...Peux-tu dire à ce crétin d'aller manger ses cochonneries à la cuisine?...Le tension devint palpable au point qu'on aurait pu la toucher de la main, en faire des boulettes et se les jeter à la figure. Le berger leva les yeux, la seule chose qui ressortait de son visage caché derrière une interminable chevelure et une barbe à la Raspoutine. Je craignis un moment une sortie du style...Qu'est-ce qu'il a le papi, il nous fait un malaise?...Mais non, il se contenta de répondre...Bien, monsieur..., puis il se leva et sortit en emportant son écuelle. Un peu décontenancé par la dignité de la sortie du grand éclaireur, mon père bafouilla...Et puis il y a ces poils partout. Ce type n'est qu'une boule de poils, c'est insensé!... Pour donner corps à ses propos il mima la pilosité du mangeur de graines en déployant largement les bras...Vous êtes très injuste, père! H*** a le corps glabre. Il se rase même les parties. Ça évite que...Mais ma sœur fut interrompue dans son panégyrique par la quinte de toux qui secoua mon père après que celui-ci eût rageusement englouti un morceau de l'excellent sanglier dominical en l'avalant de travers. Avec une belle unanimité, heureux de mettre fin à ce malheureux incident, nous nous levâmes ma mère et moi afin de lui taper dans le dos, ce qui, tout le monde le sait, ne sert strictement à rien.

Le lendemain, le berger s'était rasé le crâne et la figure, ce qui fit dire à mon père...Ce garçon ne manque pas d'esprit....

Le grand éclaireur stagna quelques années dans la vie de ma sœur, au point de lui faire deux enfants. Mon père appela ses petits enfants, les naturels, non pas pour faire allusion au fait que le berger et ma sœur n'étaient pas mariés, mais en référence à leur mode de vie où tout se devait d'être naturel: la maison, la nourriture, les vêtements, l'enseignement, jusqu'à la nature qui avait obligation d'être naturelle. Évidemment tout cela coutait une fortune. Dans le même temps, un de mes frères avait eu deux garçons avec son épouse légitime, ce qui faisait que lorsque ma mère lui annonçait que les « petits » allaient venir passer quelques jours à la maison, mon père demandait toujours...Les naturels ou les chimiques?....

Au grand éclaireur succédèrent des prétendants de moins en moins clairs. Tout cela culmina, bien après la mort de mon père, avec celui que je baptisai dès notre première rencontre, de manière prémonitoire, « l'étrangleur de Smolensk », tant ses mains, des battoirs d'un demi mètre de long, me firent impression. Avec ses dreadlocks, cet individu ressemblait à une méduse. Il avait en outre une voix grinçante et le menton en galoche. Je suis peut-être la proie d'idées reçues, mais quand un homme ressemble à ce point à un tueur de série B, on n'en fait pas son amant! Quelques mois plus-tard, ma sœur, ma pauvre sœur, ne dut la vie sauve qu'à l'intervention de voisins. Il leur fallut toutefois se mettre à trois pour desserrer l'étreinte des doigts de l'étrangleur enroulés comme des tentacules autour de la gorge de sa victime. Bien entendu cette dernière, une gentille personne, ne porta pas plainte, se contentant de le condamner à l'exile, ce dont l'étrangleur ne lui sut aucunement gré, puisque, s'il partit bien, ce ne fut pas sans faire main (et quelle main!) basse sur tous les objets de valeur de la maison, ne laissant à la malheureuse que le métier à tisser dont elle n'avait jamais réussi à tirer autre chose que des pièces de tissu ressemblant de manière saisissante à des serpillères. Ma sœur conserva de ce malheureux épisode une voix rauque et une forte aversion pour les hommes aux grandes mains.

 

Commentaires

« Les naturels ou les chimiques ? »

Rien que pour ça, au moins pour ça, un grand merci !

Écrit par : Didier Goux | 05 mai 2010

Il me faut bien reconnaitre que mon père avait le sens de la formule.

Écrit par : manutara | 05 mai 2010

Quel billet réjouissant !! Tu as vraiment l'art de la description "comme si on y était" ! :-)

J'espère qu'on apprendra quand même ce que tu souhaitais demander à ton père (dans la séquence voyeurisme) ...

Écrit par : Cigale | 05 mai 2010

Ah oui, chez moi aussi, la formule "les naturels ou les chimiques" a fait mouche, et quel éclat de rire...

Écrit par : balmeyer | 06 mai 2010

Cigale: oui, oui, tu sauras tout. J'ai conscience que tout cela est un peu désordonné, mais des souvenirs en appelant d'autres...
Balmeyer:heureux que cette formule vous ait fait rire. ( Ma pauvre soeur qui a failli se faire étrangler par un satire lubrique aux mains poulpeuses et ça les fait rigoler! Ca va mal finir tout ça, je vous le dit!)

Écrit par : manutara | 06 mai 2010

Quelque part, je la trouve attachante, ta "pauvre sœur". Sans doute parce que ses aventures me rappellent des souvenirs similaires (des mains comme des battoirs ...). Avec l'âge, elle s'est peut-être assagie ? C'est étrange comme certaines personnes ont le don de se fourrer dans des aventures impossibles. Le goût de l'exotisme ? Un besoin inconscient ( voire conscient) de se démarquer de l'éducation reçue ?

Écrit par : tinou | 07 mai 2010

Ah, mais elle est très gentille ma pauvre soeur. Elle a fini par s'occuper des handicapés mentaux produits par sa secte en quantité invraisemblable à tel point qu'ils ont du créer un établissement spécialisé pour les héberger. Elle en ramenait de temps en temps à la maison. Il y en avait un qui mangeait du papier, un autre qui ne parlait qu'en hurlant et un troisième qui marchait, mangeait et parlait au ralenti. Une fois ma soeur m'a demandé de les emmener en randonnée en montagne. On était tellement occupé à empecher l'un de bouffer la carte et l'autre de terroriser les promeneurs en leur hurlant ....BONJOUR, BELLE JOURNEE, NON?... qu'on a perdu le ralenti. On a fini par le retrouver, pas très loin du point de départ, mais j'ai cru devenir fou!

Écrit par : manutara | 08 mai 2010

Vous êtes le digne fils de votre père pour ce qui est de décrire vos prochains.
Pauvre pauvre sœur. on aimerait savoir ce que sont devenus ses enfants au naturel.

Écrit par : la Mère Castor | 11 mai 2010

La fille est devenue actrice de films pornographiques et le garçon trader, ce qui revient au même.
Non, je plaisante, ils se portent bien et me semblent équilibrés. Par contre, ils ont complètement rompu toute attache avec l'univers sectaire de leur mère, ce qui est une excellente chose.

Écrit par : manutara | 11 mai 2010

Les commentaires sont fermés.