Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

02 mai 2010

Une famille

 

Mon père était un pince-sans-rire. Quand il nous emmenait en voyage, dont le but principal semblait être la fréquentation de palaces d'un autre age sur lesquels le temps avait laissé les stigmates annonciateurs de leur fin prochaine, il avait coutume, vers huit heures du soir, peu avant le diner, de s'installer dans un confortable fauteuil de la réception où, après s'être fait servir une eau de seltz à la surface de laquelle surnageait une rondelle de citron, il s'abandonnait sans retenue à sa passion: la contemplation de la faune interlope prenant d'assaut le bar, pour vivre, l'espace d'une limonade ou d'une bière, l'illusion d'appartenir à ce monde que l'on dit beau, mais ça c'est une autre histoire. Quand j'eus l'age de raison, mon père prit l'habitude de m'inviter à cette contemplation apéritive. A intervalles réguliers il se penchait vers moi et sur le mode de la confidence me disait...Tu vois, ce monsieur, ou cette dame...Puis il inventait, imaginait, brodait et l'espace d'un instant je me trouvais admis dans l'intimité de ce monsieur ou de cette dame, ombre fugitives et inconnues que je ne devais jamais oublier. Certaines histoires étaient drôles, d'autres tristes et mon père s'exprimait avec une telle conviction que, dans ma naïveté enfantine, je ne pouvais m'empêcher de lui demander...Mais père, vous connaissez donc la terre entière?....Il s'arrêtait alors de parler et me dédiait un sourire énigmatique qui signifiait...Qui sait?...

J'avais bien deux frères et ma pauvre sœur (ma mère ne parlait jamais d'elle qu'en ces termes, votre pauvre sœur), mais ils naquirent dans l'euphorie de la libération, tandis qu'il me fallut attendre la débâcle de Dien-Bien-Phu pour voir le jour. Cette grande différence d'age avec le reste de la fratrie qui se débattait déjà dans les affres de l'adolescence alors que je faisais à peine mes premières dents, ce fossé chronologique, donc, fit que je me sentis toujours un peu fils unique avec les privilèges rattachés tout naturellement à cette fonction. Ainsi, quand nous voyagions en avion, j'occupais le siège voisin de celui de mon père en première classe, alors que les trois autres andouilles se serraient en classe touriste. Pendant l'atterrissage ou le décollage, tandis que l'équipage laissait ouvert le rideau de séparation, je me tournai vers eux et leur adressais un hochement de tête, un sourire narquois, enfin la marque de mon profond mépris. Le sauvage m'adressait alors un bon sourire, le bourgeois faisait le geste de me trancher la gorge et ma sœur, ma pauvre sœur, et bien rien, j'étais à la fois le cadet de ses frères et celui de ses soucis. Toujours un peu dans la lune, ma pauvre sœur. Un jour, à un ami de mon père peu versé dans l'art de l'humour, qui lui demandait comment se portait son époux, elle répondit avec désinvolture, les yeux dans le vague...Lequel?..

J'ai toujours eu l'impression qu'il me fallait me faire pardonner ma naissance tardive et les avantages que j'en avais retiré. Je fus donc un fils exemplaire. La modestie que m'inculquèrent les bons pères durant mes huit interminables années de petit séminaire, m'interdit d'entrer dans les détails de cette exemplarité. Mais je fus vraiment très, très exemplaire. Jusqu'à ce jour de printemps 1978. Je m'étais longuement entrainé devant un miroir, j'avais affuté mes arguments, envisagé toutes les objections. J'étais prêt. L'occasion me fut fournie par une de ces courtes visites que venait me faire mon père à intervalles réguliers à la maison du lac, que, de retour de mon service militaire, exemplaire, cela va de soi, j'avais réinvestie avec délice. Pas pour longtemps. La petite chose timorée et introvertie qui s'était présentée aux portes du RIMA deux ans auparavant à Offenburg, était devenue une espèce de baroudeur assoiffé de grands espaces. J'avais gagné en muscle et en assurance.

Le rituel était immuable. Vers le soir, j'allais chercher mon père à l'aéroport, puis nous dinions, entre hommes, selon son expression, dans un palace du coin, avant de regagner la maison du lac. Si nous rencontrions quelqu'une de ses relations d'affaires, et il y en avait toujours dans ce genre d'endroit, il lui disait, après l'avoir saluée...Je vous présente mon fils (pas, un de mes fils, mais MON fils), il vient de terminer son armée avec le grade de lieutenant...Le larve que j'étais auparavant aurait précisé...Non, père, sous-lieutenant et de réserve qui plus est....Mais l'homme nouveau se contentait de saluer, la nuque raide, en claquant des talons. La relation faisait alors......Aaaaaaaaaah, bien.....ou ….Ooooooh, je vois...., puis me tendait sa carte...Venez donc me voir un de ces jours....De toutes façons, nuque raide ou pas, je n'avais pas l'intention d'aller voir qui que ce soit. J'avais eu, durant mes stages universitaires, un avant goût de l'ennuyeuse vie en entreprise et de ses petites querelles intestines misérables. Non. Le souffle puissant des alizés sifflait dans ma tête. Ne me manquait qu'une chose: la bénédiction paternelle...

Commentaires

Quel plaisir de vous retrouver ! Je me disais ces jours-ci, voyant votre compteur arrêté à « publié il y a cinq mois », mais que devient-il ? Là, ne me viennent en tête, pour vous complimenter, que des politesses surannées, un peu comme vos palaces d’un autre monde, sans doute l’effet dévastateur de votre texte délicieux... (« cadet de mes frères et de mes soucis », c’est très excellent…)

Écrit par : balmeyer | 02 mai 2010

Alléluia !
Sonnez trompettes ! Résonnez musettes ! Le grand Manutara est de retour !!


On dit souvent que les "petits derniers" sont les plus gâtés...(que pense(ait) ta pauvre sœur de cela ??)

Écrit par : Cigale | 02 mai 2010

Pareil que Balmeyer : ça valait le coup d'attendre ! D'autant plus pour moi que cela m'a permis de m'apercevoir que j'avais laissé passer le texte précédent, que je viens donc de lire dans la foulée de celui-ci. Tâchez de "musarder" un peu moins avant de nous donner la suite...

Écrit par : Didier Goux | 02 mai 2010

Merci à vous trois de me lire! En principe, je devrais disposer de plus de temps à consacrer à mon blog dans les semaines à venir, donc la suite ne devrait pas trop tarder. Ceci dit, je n'ai jamais cessé de vous lire les uns et les autres.
Cigale, ma pauvre soeur ne pensait pas grand chose de moi, j'en ai bien peur...

Écrit par : manutara | 03 mai 2010

Mais quel plaisir de pouvoir vous lire enfin! Cela fait quand même bien des mois que je clique en vain sur votre site en me désolant de ne rien y voir de plus. Je me suis consolée avec les archives mais je craignais une lassitude définitive de votre part.
Je ne peux que reprendre la formule de Cigale: sonnez hautbois...
Je suis ravie!

Écrit par : Orage | 03 mai 2010

Quelle vie vous avez eue (et avez)! Et quel style!

Écrit par : Orage | 03 mai 2010

Merci de votre visite et de vos gentilles paroles, Orage.

Écrit par : manutara | 03 mai 2010

Je regrette mon arrivée tardive, dûe à une panne d'ordinateur. Mais le principal est que tu reprennes ton blog ! Je suis très heureuse de pouvoir enfin lire tes nouveaux récits.

Écrit par : tinou | 04 mai 2010

Bonjour Tinou. Reprendre, reprendre....c'est vite dit!

Écrit par : manutara | 04 mai 2010

"Reprendre, reprendre....c'est vite dit!"
Mais si, mais si ! Il n'y a que le premier pas qui coûte (à ce qu'on dit)

Écrit par : Orage | 04 mai 2010

Évidemment si vous revenez juste au moment où je m'absente... Le plaisir n'en est que plus grand, il y a du stock de lecture, et c'est un régal.

Écrit par : la Mère Castor | 11 mai 2010

Bonjour madame Castor, tout le plaisir est pour moi.

Écrit par : manutara | 11 mai 2010

Si vous êtes né l'année de Dien-Bien-Phu, vous avez le même âge que moi. Mon père faisait route Toulon-Alger-Suez-Djibouti- Saïgon. Il avait dû sentir venir Dien-Bien-Phu; en 50 il n'avait pas rempilé. C'est bien dommage, ça lui aurait évité d'emmerder ma mère qui ne voulait pas se marier, et encore moins avoir d'enfants, ce qui m'aurait bien arrangée vu que je ne serais pas née.
Néanmoins, les gens comme vous qui vouvoient leurs parents, disent "père" à leur père et "mère" à leur mère m'ont toujours sidérée. Je n'aurais jamais voulu que mes enfants s'adressent ainsi à moi. Quand je dis "mon fils" à mon fils et "ma fille " à ma fille", c'est aussi théâtral et humoristique que lorsqu'ils me répondent sur le même ton "madre".
Je sais que vous êtes "né comme ça" et que vous n'avez "nulle intention de changer" puisque vous l'avez écrit; soit. C'est votre affaire. ça n'empêche pas votre blog d'être intéressant, peu ordinaire (bien qu'il me prenne parfois à rebrousse-poil à la lecture, me donnant envie d'être peu aimable avec vous). J'aime les récits de voyages au long cours.

Écrit par : Floréal | 14 mai 2010

Ah mais vous savez, Floréal, ayant grandi dans l'époque post soixante-huitarde où tout le monde tutoyait tout le monde, le vouvoiement instaurait entre mes parents et moi une sorte de complicité, de familiarité, que ceux qui ne l'ont jamais pratiqué ne peuvent comprendre. Par ailleurs, cela ne me contrarie nullement que l'on soit peu aimable avec moi. J'en énerve plus d'un dans la vie réelle.

Écrit par : manutara | 14 mai 2010

Les commentaires sont fermés.