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21 novembre 2009

L'avion

Un jour, mon père mourut.

La nouvelle de sa maladie me surprit à Aruba en avril 1982. Cette possession hollandaise située à une vingtaine de milles des cotes vénézuéliennes était un endroit épouvantable. Sans véritable relief, aride comme une page de Teilhard de Chardin, elle n'abritait que des cactus et une gigantesque raffinerie de pétrole dont les fumerolles continuaient à empuantir l'alizé bien après que l'ile eût disparu à l'horizon. Au large, une armada de pétroliers attendaient de pouvoir décharger le brut arraché aux entrailles du lac Maracaïbo. Mais le mouillage était excellent et il me fallait caréner « L'ile de feu ».

 

Oranjestad, la capitale, n'offrait d'autre particularité que celle d'être un port franc, particularité dont l'effet principal était un ballet de vedettes rapides, les cigarettes, qui se croisaient jour et nuit, le temps de charger leur bimbeloterie « duty free » à destination du Venezuela et de la Colombie. C'était assez distrayant. Lorsque s'interrompait la valse des trafiquants, nous pouvions reporter notre attention vers la piste d'aviation au bout de laquelle nous étions mouillés. Un 747 au décollage ne laisse pas indifférent, surtout lorsqu'on se trouve derrière les tuyères. En effet, l'autre industrie en pleine expansion était le tourisme. Un climat ensoleillé toute l'année (un jour de pluie au cours de l'année précédente), ainsi que des plages de sable blanc avaient suffi à convaincre quelques promoteurs qu'il se trouverait dans le vaste monde des gens assez stupides pour sacrifier les économies d'une vie afin de contempler depuis leurs transats en plastique une kyrielle de pétroliers rouillés tout en respirant les vapeurs méphitiques d'une raffinerie encore pour un temps à l'abri de la terreur verte, tandis qu'un soleil cancérigène les carboniserait lentement. Et ils avaient gagné.

 ...Ton père n'est pas bien du tout. Il faudrait que tu viennes...Tels avaient été les propos maternellement alarmistes qui me parvinrent de l'autre bout du monde, à l'intérieur de cette cabine téléphonique surchauffée où, comme partout ailleurs sous ces tristes tropiques, je prenais douloureusement conscience que nous n'étions pas grand chose d'autre qu'une invraisemblable quantité d'eau. Comme on y suait en toutes les langues, à l'intérieur de ces cabines à la sonorisation aussi défectueuse que la ventilation, on finissait par ne plus se comprendre soi-même.

 Le lendemain, j'étais dans le vol de la KLM pour Amsterdam. Durant l'interminable trajet (une nuit d'insomnie, j'ai calculé, en ajoutant heure après heure, que j'avais passé trois mois entiers de ma vie dans les transports aériens), je me concentrai sur la figure paternelle. Disons le tout net, mon père ne symbolisait nullement, pour moi, l'amour, l'affection, la tendresse ou toute autre billevesée de la sorte. Non, c'était quelque chose à mi-chemin entre le mont Fuji et le phare de Penmarch. Une force monolithique éclairant la nuit de tous temps et pour l'éternité.

 La maladie l'avait surpris dans sa quatre-vingtième année, à son poste, alors qu'il présidait un conseil d'administration. Si on lui parlait de retraite, il repoussait l'idée d'un mouvement désinvolte de la main et, avec une moue dégouttée, répondait....La retraite? Quand je serai vieux... Alors que la douleur insoutenable lui arrachait des gémissements, que ses conseillers bien inutiles couraient affolés en tous sens, mon père parvint à murmurer....Pas l'hôpital public! A la clinique saint D***.... Je doute que mon père ait été croyant, mais, à la différence de bon nombre de croyants qui la vouent aux gémonies, il avait pour l'institution religieuse, peu sensible au passage du temps et des modes, un respect profond. J'en avais d'ailleurs fait les frais avec mes huit années de petit séminaire.

Quelque part au milieu de l'Atlantique, tandis que, dans la nuit zébrée d'éclairs de chaleur, je regardais un film (encore projeté sur grand écran à l'époque) sans le voir vraiment, je songeai qu'en certaines occasions, le monolithe s'était fissuré. Durant les vacances d'été, à la maison du lac, mon père adoptait une attitude plus relâchée, c'est à dire qu'il remplaçait ses austères costumes noirs par des costumes blancs (je ne l'ai jamais vu sans cravate) et se coiffait d'un ample panama. Les repas de midi, pris autour d'une longue table à l'ombre d'un érable du Japon, faisaient l'objet d'un décorum particulier: les dames en robe d'une élégante légèreté, les messieurs en blazer, les enfants...eh bien il n'y avait pas d'enfants. Juste moi. Et encore ne remplissais-je ce rôle qu'avec circonspection. Si une dame me disais...Oh, mais qu'il est mignon...je la toisais de ce regard glacial hérité de mon père. On me trouvait rarement mignon deux fois de suite. C'était donc l'idée que mon père se faisait d'un déjeuner campagnard pris en toute décontraction. Lorsque la famille était au complet, entourée des habituels courtisans, des valets, chauffeurs et femmes de chambre, on aurait pu se croire dans une nouvelle de Tchekov. Ou à Savannah, peu avant le début de la guerre de sécession. Pendant ce temps là, à l'ile de Wight ou ailleurs, les foules en délire batifolaient dans le plus simple appareil au son de musiques étranges. Un été, je devais avoir six ou sept ans, mon père m'offrit un avion. Pas un vrai, mais un modèle réduit. Enfin, pas si réduit que cela, puisqu'il devait bien avoir deux mètres d'envergure. En outre, il était équipé d'un petit moteur fonctionnant au moyen d'un mélange hautement explosif. Inutile de dire que je ne touchai jamais cet avion que du bout des yeux. Mais cela devint un rituel. A quatre heures de l'après-midi, mon père venait interrompre mes exploits nautiques, en général la traversée de notre petit port sur un vieux matelas pneumatique....Et si nous allions faire voler ton avion.... La table de ping-pong servait de terrain d'aviation. Mon père y déposait religieusement l'avion, puis, à mon grand étonnement, il tombait la veste et retroussait ses manches...A nous deux, monsieur l'aéroplane...Il introduisait dans le minuscule réservoir, à l'aide d'une burette présentée sur un plateau par le majordome, quelques gouttes du terrible mélange. Puis il faisait tourner l'hélice avec des mouvements précis de l'index. Le vieil Émile (l'homme à tout faire sans lequel rien ne semblait pouvoir se faire dans cette maison) était chargé de maintenir le fuselage de l'avion afin qu'en cas de démarrage intempestif, celui-ci n'allât point se perdre dans les profondeurs du lac. En général, la tentative se limitait à quelques pétarades suivies de vagues mouvements de l'hélice...Il a parlé!...s'écriait alors le vieil Émile, avec, au fond des yeux, une lueur d'émerveillement enfantin. L'avion était alors rangé jusqu'au jour suivant.

Un jour, la chose démarra pour de bon en faisant un vacarme épouvantable. Le vieil Émile fut entrainé sur la table de ping-pong à la suite du terrible engin et se serait sans doute envolé avec lui si ma mère ne l'avait attrapé par les pieds....Tenez-bon, ma chère...hurla mon père, tandis qu'il s'efforçait de démêler un écheveau de fils destinés à actionner les commandes de l'avion. Quand il pensa y être parvenu, il ordonna...Lâchez-tout...Quelques fractions de seconde plus-tard, il dévalait la pelouse en faisant tournoyer autour de sa tête l'énorme frelon. Puis, je le vis se mettre à tourner sur lui-même, de plus en plus rapidement, tel un lanceur de marteau soviétique, laissant alternativement piquer et grimper l'avion au bout de ses fils. De temps en temps, la force ascensionnelle de l'engin le faisait quitter le sol, comme si, un court instant, toute gravité se trouvait abolie. Sur son visage d'habitude imperturbable, il y avait cette expression de joie juvénile que je ne lui avais encore jamais vue. Resté prudemment en retrait, je regardais, la bouche grande ouverte, mon père se démener tout en songeant...Ben ça alors!...

Après cet exploit, l'avion fut suspendu au moyen de fils de pêche au plafond du salon et n'en bougea jamais plus. Il était encore là, quarante ans plus-tard, lorsque nous vendîmes la maison du lac.

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