Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

11 octobre 2009

Huis clos

 

Courant courbé et en zigzags pour éviter l'impact des cocos que le vent arrachait à l'étreinte puissante des cocotiers (la première cause de mortalité dans cette ile n'était-elle pas la mort par coco?), je gagnai le bungalow, en fermai la porte et m'appuyai contre elle, cherchant vainement dans mon esprit perturbé un moyen d'échapper à la compagnie du démarcheur. La fuite! Il fallait fuir. Du moins pour le restant de la journée. J'arrachai rageusement mes vêtements, non pas mu par le désir de fuir nu dans la tourmente, mais par celui, beaucoup plus normal, de revêtir une tenue plus conforme à mes projets. Un treillis léopard acquis auprès d'une compagnie d'infanterie de marine quelques mois auparavant. Fut-ce le contact de ce tissu léger, légèreté n'excluant pas une certaine robustesse, ou l'aspect étonnamment juvénile et martial que me renvoya le miroir de la salle de bain, je ne sais, toujours est-il que l'idée de fuir m'abandonna provisoirement. Il me fallait d'abord marquer mon territoire. J'entassai une pile de documents sur la table du salon et plaçai mes vêtements sur les fauteuils et le sofa. Quand j'entendis ses pas pesants faire grincer les marches de la terrasse, je pris place précipitamment à la table, me saisit d'une feuille couverte de chiffres et feignis m'absorber dans sa lecture, le front barré d'un pli destiné à marquer mon extrême concentration.

...Aha, tu vas faire la guerre!...Il se tenait dans l'entrée, soufflant et transpirant, épuisé par sa courte marche, charriant une sorte de sac à main ridicule et une valise aux proportions généreuses , certainement pleine de catalogues et d'échantillons. Sans relever sa réflexion, sans même lever la tête, je gesticulai en direction de la pièce aux peluches....Ta chambre....

Il n'y resta pas longtemps, mais réapparut bientôt avec une brassée de peluches....Regarde, c'est plein de peluches. T'avais pas vu? C'est mignon, non?....Le nez dans mes chiffres, je me contentai de grommeler, avec une mauvaise foi qui ne manqua pas de m'étonner....Pas remarqué, non...Après avoir posé ces horreurs aux couleurs criardes dans un coin de la pièce, le démarcheur s'approcha de moi et essaya de déchiffrer, par dessus-mon épaule, le contenu de mes documents.

Me retournant brusquement, je lui lançai, avec l'expression amène du crotale prêt à frapper...Je peux faire quelque chose pour toi?...Un peu décontenancé par mon comportement, il battit en retraite vers le sofa en bredouillant....Non, non, je suis juste étonné que tu travailles le dimanche...Il resta assis à bouder quelques minutes, avant de repartir à l'assaut...Tu sais, si tu es branché « mili » je peux t'avoir des couteaux crantés et des masques à gaz...Réfrénant le fou-rire qui montait en moi, je lui lançai d'une voix glaciale....Écoute, je ne suis branché rien du tout, je veux juste pouvoir travailler en paix...Son jambonneau de visage prit une expression respectueuse....Ah, le boulot c'est sacré, tu as raison. Respect. Si, si. Moi, je dis toujours aux jeunes qu'il faut...Je poussai un profond soupir qui le fit taire. Momentanément. Comme il semblait incapable de ne rien faire qui n'exigeât l'usage de la parole, il se mit à commenter le moindre de ses faits et gestes...Bon, je vais aller pisser...Grand bien lui fasse! Je remarquai, avec une certaine inquiétude, qu'il laissait la porte des toilettes ouverte, me permettant, ainsi, d'apprécier la qualité de sa miction, action qui n'entama en rien sa fièvre verbale. Haussant le ton, il me cria, tandis que les chutes du Niagara s'abattaient sur la fragile cuvette...Tu sais, on a beau dire, il n'y a rien de plus agréable que de pisser....Si, le silence!....répondis-je...Mais le vacarme de la chasse d'eau noya dans un tourbillon chuintant ma subtile répartie.

En sortant de l'étroit réduit, il arborait l'expression satisfaite de celui qui vient d'accomplir, avec succès, une mission particulièrement périlleuse...Voilà une bonne chose de faite! Je vais maintenant me mettre à l'aise...Joignant le geste à la parole, il enleva avec une rapidité étonnante sa chemise et son pantalon, joua quelques instants avec l'élastique de son slip enfoui sous plusieurs couches de graisse, se ravisa et (à ce stade je pensais, naïf que je suis, qu'il allait enfiler des vêtements plus commodes) se laissa tomber dans sa quasi-nudité sur le sofa, écrasant au passage plusieurs de mes chemises par moi péniblement repassées.

Submergé par l'horreur du spectacle qui s'offrait à moi, je ne songeai pas même à protester. Il m'avait été donné de voir, il y a quelques années, un orque épaulard échoué sur une plage depuis plusieurs jours, que l'accumulation des gaz produits par la fermentation de la matière en décomposition avait gonflé au point que je n'osai m'en approcher de crainte de provoquer une explosion fatale. Ce fut cette image qui s'imposa à mon esprit, tandis que je lui désignai, avec dégout, son postérieur ventru, parvenant à articuler avec peine, d'une voix rauque...Mes chemises....D'un geste vif, il se remit debout et les déposa avec délicatesse sur un fauteuil...Désolé, je ne les avais pas vues... On aurait dit une barrique posée sur deux cure-dents. Une fois de retour sur le sofa, il tourna sa face bouffie vers moi, me dédiant un sourire complice....Tu ne te mets pas à l'aise?...Refoulant un renvoi bilieux, je secouai énergiquement ma main en signe de dénégation. Il fallait que je quitte cette maison de toute urgence.

Ce fut le démarcheur qui m'en fournit le prétexte. Désespérant m'entrainer dans son monde de franche camaraderie virile et me jugeant sans doute bien piètre compagnon, il se rabattit sur la télévision. « Intervilles ». Le son au maximum. Tout ça pour ça!

A chaque glissade, à chaque chute de l'un ou l'autre protagoniste du jeu, le démarcheur éclatait de rire en émettant des flatulences sonores, ce qui, loin de le plonger dans l'embarras et la contrition, ne faisait qu'amplifier son hilarité. Je me levai alors avec raideur et fermai mon dossier avec un claquement sec. Sans rien dire, avec dignité, je gagnai la porte et commençai à enfiler mes chaussures de marche...Où tu vas...hurla l'autre....Me promener...Bonne idée, je crois que je vais venir avec toi, c'est trop con ce machin, dans le temps oui, mais là, non, vraiment, c'est plus la même chose....Avant d'en apprendre plus sur les « Intervilles » d'autrefois, je l'attirai sur la terrasse dans sa tenue grotesque....Tu vois ce piton rocheux?.... Je lui désignai une espèce d'Annapurna miniature dont le sommet surplombait de sa masse le village, cinq ou six cents mètres plus haut....C'est là que je vais...

Deux minutes plus-tard, je cheminais, libre. De manière étrange, le vent abandonna toute force à peine eus-je franchi les limites du village.

Commentaires

D'où "le silence est d'or"...

Heureux d'être en "région accidentée"

Écrit par : Dorham | 11 octobre 2009

A un moment donné, je me suis dit que ça allait finir comme dans Niagara avec Marilyn ! Un accident est si vite arrivé...

Écrit par : Dorham | 11 octobre 2009

La sentence divine n'était décidément pas avec toi : l'ignoble personnage aurait pu recevoir une noix de coco sur la tête alors qu'il gagnait ton bungalow...

Écrit par : Cigale | 11 octobre 2009

Tu l'as quand même échappé belle ! Oui, imagine qu'il soit allé aux toilettes pour se vider non pas la vessie mais les intestins. C'est là que tu aurais sans doute eu besoin d'un masque à gaz...Oups, je m'éclipse.

Écrit par : tinou | 12 octobre 2009

Ah, j'oubliais aussi les BOULES QUIES ... Bon, d'accord, je m'en vais. Je retourne à mes turqueries. Tiens, en parlant de turquerie :
http://youplaboum.20minutes-blogs.fr/archive/2009/10/12/toilettes-a-la-turque.html

Écrit par : tinou | 12 octobre 2009

Dorham, oui, la nature m'a toujours été une précieuse alliée...
Cigale, je suis un être odieux, pas un criminel, même en pensée. Tout le monde a le droit de vivre. Enfin, je pense...
Tinou, j'ose à peine y songer. Pour les toilettes à la turque, je n'en ai jamais vu qu'en France. A l'armée. A Saumur pour être précis. Celles-ci étant situées dans le local des douches, une fois que la dernière once de pudeur eut déserté les pauvres choses que nous étions devenus et ce malgré la stricte éducation , religieuse souvent, que nous avions reçue, nous prîmes l'habitude d'utiliser ces peu commodes réceptacles entièrement nus, quelques expériences malencontreuses à nos débuts (je te laisse imaginer les quelles) nous ayant persuadés qu'il s'agissait là de l'unique tenue possible.

Écrit par : manutara | 12 octobre 2009

Moi aussi j'ai cru que ce délicat personnage allait subir quelques misères. Dommage qu'il y ait des gens qu'on ne puisse pas éteindre....

Écrit par : Suzanne | 12 octobre 2009

J'aime assez l'expression "éteindre" appliquée à une personne.

Écrit par : manutara | 13 octobre 2009

Les commentaires sont fermés.