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04 octobre 2009

Déjeuner dominical

 

A peine la prière eût-elle été dite par la douairière, que le démarcheur se précipita avec avidité sur la nourriture, utilisant ses grosses mains poilues pour manger. A sa décharge, je dirais qu'il est tout à fait admis aux Marquises de manger avec les mains, mais, alors que les natifs de ces iles le font avec beaucoup de grâce sans en mettre une miette à côté, l'étranger, peu entrainé à ce genre de pratique, se retrouve rapidement enduit d'une épaisse couche de graisse et de résidus alimentaires, spectacle à ce point répugnant que, sans le lui demander, on le pourvoit toujours de couverts quand bien même le repas se déroulerait en extérieur.

L'affligeant spectacle des filets de lait de coco accompagnant le poisson cru dévalant le triple menton du démarcheur, bientôt suivis par les ruisseaux de graisse du cochon « à la sauce huitre », m'enleva le peu d'appétit qui avait survécu à la présence de mon bruyant voisin de table. C'est que, tandis qu'il s'alimentait gloutonnement, il n'avait pas arrêté de parler un instant, sans même laisser aux aliments le temps de trouver le chemin de sa bouche lippue, puis de son estomac distendu. Il me sembla que les aliments ingurgités étaient immédiatement expulsés, enrobés d'un flot de postillons huileux, sous forme de paroles grasseyantes. Toutes ses phrases commençaient par, je peux t'avoir... Je ferai grâce au lecteur de la liste de tout ce que le démarcheur pouvait m'avoir, mais ça allait du caleçon, à la Poclain à godet machin-chose en passant par la machine à râper le coco.

Dans un premier temps, prisonnier de mon éducation et la douairière exilée à l'autre bout de la table étant aux prises avec un chirurgien (le poisson) particulièrement récalcitrant, je fis semblant de me montrer intéressé par les propos de mon encombrant voisin. Je poussai même la politesse jusqu'à essayer d'intervenir dans la conversation, en risquant une appréciation sur tel ou tel produit. Il s'arrêta alors un court instant de parler, me regarda avec curiosité, enfourna la moitié d'une tranche de pain dans sa bouche déjà pleine, puis continua sa phrase là où il l'avait laissée, sans tenir aucun compte de ma remarque. Je compris alors qu'il s'agissait d'un monologue et non d'une conversation. Libéré de toute obligation sociale, je regardai le vent par la fenêtre et m'envolai avec lui, les paroles du démarcheur transformées en une lointaine et soporifique litanie, clou à tête plate décapité, transatlantique échoué, voiture sans roues, poitrine de porc fumée sans feu, chaussettes sans fil, cache-pots invisibles, fusil sans recul, cartouches à la bourre.... Je piquai du nez dans mon assiette.

Quand la décence me permit de le faire, je me levai en prenant congé de mon hôtesse et du démarcheur, confiant dans le fait que je ne le reverrais sans doute plus jamais, en tout cas dans ce monde, il partait le lendemain et j'avais décidé de me faire porter pâle pour le repas du soir, quand je fus, brutalement, arrêté dans ma retraite par ces quelques mots...Ah, oui, au fait, cette nuit on dort ensemble...Je me retournai lentement...Pardon?...Désarçonné, un court instant, par la modification des traits de mon visage que je m'efforçai de faire coïncider avec ceux de Lee van Cleef, dans le « Bon, la brute et le truand », écartant mentalement les pans d'un manteau imaginaire afin de dégainer plus rapidement mon Colt, il bredouilla en virant au mauve...Heu, enfin, je veux dire qu'on va partager le bungalow...Comme si je n'avais pas compris le sens de ce mot, partager, il ajouta après une courte pause...Toi et moi...Plus Woody Allen que Lee van Cleef à présent, je jetai un regard éploré en direction de la douairière qui haussa les épaules avec fatalisme...C'est juste pour une nuit. Je ne sais pas dans quel autre endroit le mettre...Tout en se curant bruyamment les dents d'une main et alors qu'il venait d'extraire, à dures peines, un lambeau de chair qu'il exhiba triomphalement de l'autre, le démarcheur lâcha d'un air bonhomme....Je ne peux quand même pas dormir dehors!....Tout en moi hurlait...Mais si, mais si...Il m'avait d'ailleurs semblé voir à proximité un parc à cochons qui lui aurait parfaitement convenu. Bien entendu je me contentai de dire...Non, bien sûr, cela ne serait pas correct.... En chancelant, je gagnai la porte et sur le point d'en tourner la poignée, je fus, une fois de plus, rattrapé par l'ignoble voix...A tout de suite!...Je me jetai dans la tourmente.

Commentaires

Une machine à râper le communiste ? Mais comment ça marche ?

Écrit par : Olivier Bruley | 05 octobre 2009

Non mais Esteban, tu es définitivement trop bien élevé !! Il serait temps que tu hurles NON quand tu n'es pas d'accord ! ;-)
Quelque chose me dit que la nuit suivante ne fut pas être triste...

Sinon la description au début de ton texte est parfaitement ignoble (vite...une bassine...)

Écrit par : Cigale | 05 octobre 2009

Olivier,en fait cela ressemble à une masse d'arme miniature, couverte de pointes, qui tourne rapidement au fond d'une cuvette. On met un demi coco dessus et crac ça le rape.
Cigale, hélas, sur une petite ile il y a une chose qu'il est absolument interdit de faire et c'est de se facher avec quelqu'un. Et puis, il ne s'agissait pas que du démarcheur. Je ne voulais pas mettre la douairière dans une position délicate.
Il ne faut pas hurler, non plus. La colère est un aveu de faiblesse.

Écrit par : manutara | 05 octobre 2009

De Lee Van Cleef à Woody Allen, tout est dit.

Écrit par : la Mère Castor | 13 octobre 2009

Oui, je dois souffrir d'un dédoublement de la personnalité!

Écrit par : manutara | 13 octobre 2009

Les commentaires sont fermés.