Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

22 septembre 2009

Les Parfait

 


Je ne peux plus les supporter. Les retraités. Non, c'est fini. Il a du y en avoir un ou deux de trop, je ne sais pas, mais, depuis quelques temps, leur vision m'indispose au plus haut point. Pas vraiment leur vision, à vrai dire, car, à première vue, rien ne ressemble plus à un être humain normal qu'un retraité. Je ne parle évidemment pas de retraités octogénaires qu'on imagine difficilement autrement que retraités. Non, je parle de cette spécialité bien française: le retraités quinquagénaires en pleine forme qui pourraient encore servir de nombreuses années et qui n'ont même pas payé leurs quarante annuités.

Pas leur vision qui me dérange, non. C'est juste de les écouter. Cette satisfaction, feinte, je suppose, car si elle n'était pas feinte ce serait pire que tout, d'avoir été mis à la poubelle, avec cette angoissante constatation que contrairement aux ordures, il n'y a aucun recyclage de prévu.

….On aurait encore pu continuer....Petit sourire soumis...Mais, on a préféré laisser la place aux jeunes...Tu parles! On te vire avec une préretraite pourrie et on file ton poste à un ouzbek sous-payé. Faut dire que dans les steppes d'Asie Centrale on n'a pas de gros besoins. On n'y trouve pas grand chose à vrai dire. Même la mer s'est tirée. C'est tout dire! Enfin, c'est leur problème aux ouzbeks. Mais les retraités, non franchement, je ne peux plus...

Ça doit être à cause des Parfait. Oui, parfaitement, les Parfait. Pas une secte, hein, entendons nous bien, juste un couple, les Parfait. Je tiens à préciser que les Parfait ne m'ont rien fait, que je ne les connais même pas, qu'ils ont l'air charmants, intelligents, sympas et tout et tout. Ils valent surement mieux que moi d'ailleurs. Voilà, voilà, je crois que je n'ai rien oublié, je peux commencer.

Non, c'est juste qu'ils sont parfaits, les Parfait. Et qu'ils ont une grande gueule qu'ils ouvrent un peu trop souvent à mon goût. Alors, lorsqu'après une journée exténuante on essaie de jouir du calme et de la fraicheur relative de la nuit tropicale, assis, seul, à la table d'un petit restaurant (quelques tôles jetées sur quatre piquets, on fait pas dans le luxe aux colonies) situé au fin fond d'une ile perdue au milieu de Pacifique, calme nocturne qu'on n'espère troublé que par la stridulation frénétique d'insectes invisibles (parce que ça stridule dur sous les tropiques, la nuit, vous pouvez me croire), quand les Parfait débarquent, s'installent à la table voisine et ouvrent leur grande gueule, on est obligé de les entendre, même si on estime avoir déjà assez entendu de conneries pour aujourd'hui et tout autre jour à venir. Mais de ça ils s'en fichent les Parfait, alors, ils l'ouvrent grande, leur gueule. Et ça dégouline de perfection. Ah, ces paysages, ces plages, ces caps, ces rochers, ces arbres, quelles merveilles! Et les gens! Mon Dieu, les gens! Là on sent que les Parfait peinent à trouver les superlatifs qu'ils se renvoient d'un bout de la table à l'autre comme une balle de squash (les parfaits sont des bobos, ils font donc du squash, enfin, en faisaient). Moi, j'ai toujours trouvé les gens d'ici normaux. Terriblement humains. Mais pas les Parfait, non. Je ne sais pas qui ils fréquentaient avant de venir s'installer dans le Pacifique, mais ça ne devait pas être bien fameux pour qu'ils parent les habitants de ce lieu désolé de vertus aussi exotiques que la gentillesse, le sens de l'hospitalité, la largesse d'esprit, la tolérance et d'autres trucs dont je ne me souviens même plus. Il faut dire que le couple Parfait est un couple de professeurs des écoles....à la retraite. Ça, ils le claironnent comme s'ils voulaient faire tomber des murailles invisibles. Bien entendu, ils ont cinquante ans et en paraissent vingt de moins avec leurs traits lisses et leurs petits débardeurs moulants. Alors moi, que trente années passées sous les tropiques ont momifié, ça m'énerve, forcément, toute cette fraicheur stérilement assise dans cette gargote du bout du monde alors qu'elle devrait être en train d'inculquer des rudiments de savoir à la jeunesse inculte des banlieues.

Quand ils commandent à manger, les Parfait, c'est toujours un truc léger, frais, une petite salade par exemple, à peine assaisonnée d'un peu d'huile d'olive (bien sur). La ligne, confient-ils à la patronne, en tapotant leur ventres plats et musclés, avant de confier qu'ils ont couru vingt kilomètres aujourd'hui, en plein soleil. Profitant d'un moment d'inattention de leur part, la patronne se tourne vers moi et se frappe la tempe de l'index. Je lève les yeux au ciel.

A peine les salades posées devant eux, que les voilà repartis dans leur panégyrique. Évidemment, ils n'ont jamais vu de salades aussi belles, aussi saines, aussi craquantes, d'un vert aussi vert. En les regardant engloutir le contenu de leur assiette tout en se complimentant mutuellement d'avoir eu l'idée de venir passer leur retraite dans ce paradis, je songe juste aux centaines de litres de pesticides, insecticides, fongicides, dont les autochtones arrosent leurs légumes. L'écologie, ça fait rigoler tout le monde ici!

Mais tout cela n'est que broutille. Les Parfait aiment tout et tout le monde? Grand bien leur fasse! Ça change des grincheux de mon espèce. Mais il y a pire. Les Parfait veulent aussi que tout le monde les aime. Cela fait à peine un mois qu'ils ont débarqué sur l'ile et déjà, ils ont l'impression de s'être parfaitement intégrés. D'avoir été acceptés par la population. L'immersion totale, en somme.

Alors, lorsqu'une famille se présente au restaurant, ils serrent les mains aux hommes, embrassent les femmes et les enfants, puis les invitent à leur table. Peu importe le malaise palpable des nouveaux venus qu'ils ont peut-être tout juste salués l'une ou l'autre fois dans le village, ils les assoient de force et les forcent à écouter leur logorrhée. Je songe que les Parfait ne m'ont pas même adressé un salut en passant devant moi, quelques minutes auparavant. Puis, une brusque nausée m'envahit. C'est bien de mon pays, la France, qu'ils parlent, les Parfait. Si la salade était presque trop belle pour être mangée, celle qu'ils servent à leurs auditeurs a des relents de pourriture. Pas de mots assez durs pour qualifier le mère patrie. Autour de la table, les visages sont livides, les corps figés. Ces pauvres gens, venus là pour faire bombance entre eux, souhaiteraient sans doute voir la terre s'ouvrir et engloutir les Parfait et tous ceux de leur espèce. Ce que ces derniers ignorent, englués qu'ils sont dans leur perfection, c'est qu'il y a deux choses que les marquisiens détestent, les popaa d'abord et surtout que ces mêmes popaa dénigrent leur propre pays, la France. En effet, si ce peuple de guerriers accepte d'avoir été soumis au siècle passé par une nation puissante, il ne supporte pas l'idée d'être administré par une bande de lopettes auto-flagellantes.

Le chef de famille est instituteur pas à la retraite. Ce qu'apprenant, monsieur Parfait glisse dans le tuyau de l'oreille de ce collègue du bout du monde...Et cette idée de vous imposer d''enseigner le français quand vous avez une langue si belle et si riche!...L'autre réfléchit un instant en pliant sa serviette de manière menaçante, avant de répondre par une question...De quelle région de France êtes-vous originaire?...De Bretagne...Il hoche la tête, puis poursuit...Vous parlez le breton?...Heu, non, enfin juste quelques mots...L'instituteur soulève alors ses deux cents kilos du haut de son mètre quatre-vingt-dix (en se laissant tomber sur les Parfait, il les aurait transformés en crêpes) et, avant de donner le signal du départ au reste de la famille, se contente de laisser tomber...Eh bien nous, monsieur, nous parlons marquisien ET français....

Face à cette Bérésina, les Parfait, faute d'autre interlocuteur à qui s'adresser, la patronne ayant regagné sa cuisine en jurant, les Parfait qui jusque là m'avaient ignoré, me demandent...Mais qu'est-ce qu'on a fait? Qu'est-ce qu'on a dit?...Leur monde de perfection commence à se lézarder. Je leur fais...Chut! Écoutez!....Hein? Quoi?....Vous n'entendez rien?...Non. Que voulez-vous qu'on entende?...C'est bien ce que je pensais!...

Les Parfait ne font que passer. Nous autres, les vieux coloniaux, nous continuerons à écouter, tous les soirs, dans la fraicheur relative de la nuit tropicale, les stridulations des insectes invisibles.

17:35 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (21)

Commentaires

Si,si, je me dois de vous rassurer, il y a une vie après 50ans pour les homos, pas toujours facile ni gaie, mais il y en a une. Sans doute un monde que vous ne connaissez pas et que vous ne pourrez jamais découvrir !

A part cela, votre description de Mr et Mme Parfait est savoureuse et tellement vraie .

Iaorana tout de même.

Écrit par : corto74 | 22 septembre 2009

Superbe ! Je suis sûr que Mme Parfait se prénomme Céleste (mon obsession à moi...) !

Écrit par : Didier Goux | 23 septembre 2009

Savoureux ! Comme une entrecote tendre et SANS SALADE !

Vous savez quoi Manutara, je bosse au milieu et au contact de quinquas-pas-en-retraite qui pensent que tout leur est dû. Le rapport droit/devoir leur est totalement étranger. Heureusement, il y a des exceptions. Et tous les jours, punaise, tous les jours, j'entends leurs conneries insipides et nombrilistes, ainsi que - faut pas se gêner - leurs appels à la commisération. Car, comprenez, les casse-pieds veulent à tout prix qu'on adhère !

Voilà ce qui fait de charmants hommes comme nous de futurs (ou présents) parfaits misanthropes.

Cela dit, vous allez rire, y a vraiment des bretons qui militent pour enseigner le breton plutôt que le français, et des corses, et des alsaciens...etc. Pour le reste, j'ai l'impression de réentendre le récit que m'a fait ma belle-soeur (charmante pour tout le reste) de son séjour à Bali. Je ne vous remercie pas (smiley)

Écrit par : Dorham | 23 septembre 2009

Corto: Kaoha nui, aux Marquises! Pour le reste, je campe sur mes positions avec ma tente Igloo, spécial Himalaya, face Nord de l'Everest. La réfléxion que je me suis permis de faire sur votre billet ne se voulait en rien agressive. Juste une simple constatation.
Didier, de manière étrange, tandis que j'écoutais ce couple parler, je n'ai pu m'empêcher de penser à Céleste, si ce n'est que cette dernière m'a l'air beaucoup plus robuste dans ses convictions. Je donne six mois aux Parfait pour plier bagage et retourner dans leur Bretagne natale pour prendre une carte du front national. J'ai vu ici des bobos de gauche débordant de bons sentiments, se transformer en véritables nazis en moins de temps que ça!

Écrit par : manutara | 23 septembre 2009

Dorham, oui, mais les quinquagénaires qu'on récupère ici, sont en général à la retraite. De toutes façons, casse-pieds ou pas, les vieux vont devoir travailler jusqu'à soixante-dix ans à l'avenir, comme aux Etats-Unis. C'est comme ça. Non, mais!
Ceci étant, il me semble que le conflit des générations est beaucoup plus féroce aujourd'hui, qu'il y a une trentaine d'années. Pas l'impression qu'il fasse bon avoir dépassé la cinquantaine. Je n'ai pas souvenir que l'âge ait joué un rôle aussi important à l'époque. Enfin, c'est mon impression, car j'ai quitté l'Europe à 23 ans et n'y suis plus revenu qu'en touriste. Alors, je suis peut-être mauvais juge.
Quant à Bali, j'y suis allé dans mon adolescence. Le grand truc, c'était d'aller voir des crémations et de fumer des cigarettes aux clous de girofle. Enfin, je parle pour moi, parce qu'il y en avait qui fumaient des trucs plus corcés.

Écrit par : manutara | 23 septembre 2009

Je ne connaissais pas votre blog que j'ai découvert via le lien de Didier Goux mais ce texte est un véritable régal, merci.

Écrit par : Evan | 23 septembre 2009

Dommage, ça aurait fait des crêpes bretonnes, et une fin tragique. Excellent et délicieux billet.

Écrit par : la Mère Castor | 23 septembre 2009

Je vous remercie pour cette perle, enfin plutôt cette pierre ponce bien décapante !

Écrit par : balmeyer | 23 septembre 2009

Ce billet ne peut pas être parfait. C'est possible. Alors il est excellent

Écrit par : robespierre | 23 septembre 2009

Evan, pas grand monde ne connait ce blog, Dieu merci! Si c'était le cas et si par hasard, il arrivait que le lisent les mauvaises personnes, ce serait le goudron et les plumes!

Mère Castor, en fait les Parfait sont squelettiques à force de courir et de ne se nourrir que de légumes arrosés d'engrais et de fruits farcis de vers (personne ne leur a parlé de la mouche des fruits, les malheureux!) tout en croyant vivre sainement.

Balmeyer, aux Marquises, les pierres sont très tranchantes et comme le dit le grand Jacques (vous entendez Didier, le grrrrrand) dans sa chanson, si ce n'est pas l'hiver ce n'est pas l'été.
Merci Robespierre, c'est très aimable à vous!

Écrit par : manutara | 23 septembre 2009

" Je songe que les Parfait ne m'ont pas même adressé un salut en passant devant moi, quelques minutes auparavant. "

C'est que même momifié maori tu ne fais pas encore assez couleur locale il faut croire...

Écrit par : Cigale | 23 septembre 2009

Manutara, au-delà du compliment spontané (qui était sincère car le texte est vraiment plein d’esprit), j’adhère complètement à l’idée de « normalité » : « Moi, j'ai toujours trouvé les gens d'ici normaux. Terriblement humains. » . La relation à autrui, quel qu’il soit, même pleine d’empathie et de curiosité, ne peut se faire que là dedans, dans la reconnaissance d’un tronc commun humain, même s’il n’est pas très reluisant. Je trouve qu’il y a parfois, dans l’éloge trop candide de l’autre (« Untels ont le rythme dans les peau », « Untels sont dans le vrai, eux », paradoxalement, une condescendance assez pernicieuse…

Écrit par : balmeyer | 23 septembre 2009

Cigale: oui, à moins que je ne sois devenu invisible avec le temps!
Balmeyer, nous sommes tout à fait d'accord! Si j'ai retiré une chose de plus d'un quart de siècle passé à l'"étranger", ici (aux marquises), mais ailleurs aussi, c'est que les gens sont partout les mêmes. Les circonstances, des particularités géographiques ou climatiques, peuvent nous faire penser, un bref instant, qu'ils sont différents, mais dans le fond....

Écrit par : manutara | 24 septembre 2009

Manutara: merci pour ce texte. Vos Parfait, je les vois comme si vous les aviez filmés.
D'accord avec la remarque de Balmeyer: "Je trouve qu’il y a parfois, dans l’éloge trop candide de l’autre (« Untels ont le rythme dans la peau », « Untels sont dans le vrai, eux », paradoxalement, une condescendance assez pernicieuse…")

Écrit par : Suzanne | 24 septembre 2009

Bonjour Suzanne, merci pour votre commentaire.

Écrit par : manutara | 24 septembre 2009

Ouaf ouaf ouaf ouaf ouaf ouaf vieux coloniaux .... on aura tout vu ben mon gars tu te mouches pas dans la doigts toi enfin je vous met dans le même avec ces cons car je n'ai aucun humour

Écrit par : Obock | 25 septembre 2009

Oui, c'est ce que j'avais cru comprendre, pour autant que votre prose soit compréhensible...
Dommage. Obock...Le pseudo sonnait bien. Mais inutile de vous demander si vous êtes lecteur d'Henri de Monfreid, vous ne savez probablement pas qui c'est.

Écrit par : manutara | 25 septembre 2009

" Je n'ai pas souvenir que l'âge ait joué un rôle aussi important à l'époque": c'est entièrement exact! Autrefois quand on parlait d'un fait divers à la radio, c'était par exemple "un homme et une femme ont été tués". Maintenant c'est "un homme de 43 ans et une femme de 78 ans ont été tués".

Écrit par : Orage | 04 octobre 2009

Ah ces enseignants, actifs ou à la retraite ! Tu comprends pourquoi je ne pars jamais en voyage organisé en juillet et en août. Je me suis fait avoir une fois pour un voyage à Cuba. Ce fut un enfer ! Deux jours après notre arrivée sur l'île deux clans s'étaient déjà formés qui se sont affrontés durant tout le séjour. J'étais au mileu et je comptais les points. Remarque, dans un sens c'était comique ! D'un côté un noyau dur de femmes profs du genre "j'ai tout vu, je connais tout, je sais tout mieux que tout le monde", de l'autre côté un ramassis divers qui passait son temps à raconter des histoires salaces.Et moi au milieu...

Écrit par : tinou | 04 octobre 2009

Orage, le spécialiste en la matière est ce présentateur dont j'ai oublié le nom qui anime cette émission où ne peuvent participer que les gens affligés de tares en tous genres auxquels il demande leur age au moins une centaine de fois durant l'émission quand ce ne sont pas leurs noms qui s'affichent accompagnés, bien entendu, de leur age chaque fois qu'ils ouvrent la bouche.
Ca donne quelque chose du genre...Et ce soir, nous recevons Emilie, 25ans, qui à 25 ans n'ose plus sortir de chez elle, parce que (la voix se fait grave) tout juste agée de 25ans elle dégage une forte odeur de pneu brulé quand elle se trouve dans un lieu public. Emilie, dites-nous, comment une jeune fille de 25 ans vit avec cette, hum, particularité? Pour commencer, rappelez-nous votre age....
Tinou, j'imagine! En plus, je suppose, l'amosphère du groupe devait être saturée de vieux relents idéologiques. Cuba, Castro, le Che....

Écrit par : manutara | 05 octobre 2009

A vue de nez ce doit être Jean-Luc Delarue, suffisamment de comiques l'ayant parodié. Quant à moi, je m'en voudrais de regarder ce genre d'âneries!

Écrit par : Orage | 05 octobre 2009

Les commentaires sont fermés.