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14 août 2009

La voix

 

 

C'était il y a bien des années.

J'avais pris l'habitude de pêcher dans les parages de la Sentinelle. Cette île ne porte pas ce nom sur les cartes, mais je l'ai baptisée ainsi. Totalement déserte et située à une centaine de milles au Nord de la dernière terre habitée de l'archipel des Marquises, elle me faisait penser à un vaisseau de pierre ancré au milieu du Pacifique chargé de veiller sur ses consœurs plus méridionales. La première fois que je la découvris ce fut dans les lueurs déclinantes du jour, quand le ciel et la mer semblent s'embraser d'un même feu aux reflets sanglants. Tandis que nous progressions le long des falaises déchiquetées par les vents et la longue houle du Pacifique, un frisson glacé me parcourut. Il émanait de cet endroit une puissance malsaine. Un mauvais mana, devait préciser le vieux Louis, mon pêcheur, un peu plus-tard, en ouvrant sa Bible, tandis que nous passions la nuit dans le seul mouillage praticable de l'ile. Doumé, mon mécanicien vietnamien, opta pour l'ouverture d'un carré de Liroulet, un vin très rouge aux effets particulièrement corrosifs dont l'odeur entêtante réussissait à s'imposer à celle du bord faite d'un savant mélange de sang, de tripaille de poissons et de mazout. Cette première nuit, nous ne dormîmes que très peu tandis que les calmes succédaient aux rafales soudaines et que les vagissements des moutons, uniques reliquats d'une vaine tentative de colonisation, peuplaient nos cauchemars de nourrissons abandonnés sur des grèves hostiles. Mais le thon abondait dans les eaux agitées de la Sentinelle. Aussi avions-nous pris l'habitude d'y arriver le lundi soir pour n'en repartir que le vendredi suivant, la chambre froide remplie de « yellow finns » et de thon blancs superbes qui excitaient la jalousie de mes confrères dotés d'embarcations plus modestes. Mais on ne vit pas dans ce monde pour se faire aimer.

Je pense qu'il devait s'agir d'un mardi, puisque nous étions au tout début de notre campagne. Le jour se levait à peine et nous venions de quitter l'abri du mouillage. Nous progressions vers le large, lorsque, brutalement, sans que le régime du moteur n'eût varié, le thonier arrêta d'avancer comme s'il avait été pris dans les tentacules de quelque monstre marin. Je manœuvrai le levier de l'inverseur en tous sens. Sans succès. Peu de temps auparavant, nous avions perdu l'hélice lors d'un transport effectué vers l'une des iles du Sud. Juste en arrivant à quai. Heureusement. Une goupille défectueuse. Les symptômes avaient été les mêmes. Je coupai donc le moteur et, me munissant d'un masque, je me mis à l'eau et plongeai sous la poupe du navire. A mon grand soulagement, l'hélice était toujours en place. A mon retour à bord, Doumé m'informa qu'il avait trouvé la cause de la panne. Un tuyau du circuit hydraulique, percé. L'inverseur n'étant plus alimenté en huile, le moteur continuait à tourner mais sans entrainer l'hélice. Réparable? Oui et non. Oui si l'on disposait d'un tuyau de rechange (on dit durite, mais restons simples), l'affaire d'une minute ou deux. Non, si l'on en était dépourvu. Et nous en étions dépourvus. Ce petit tuyau percé, un petit tuyau de rien du tout, avait transformé mon fier navire en épave à la dérive. La côte n'était éloignée que d'un ou deux milles, mais les vents et les courants nous en écartaient à chaque instant un peu plus. Je songeai....Première chose, rejoindre le mouillage. Une fois en sécurité, nous aviserons...Il était en effet hors de question que, mon équipage et moi, nous partions à la dérive comme de vulgaires plaisanciers parisiens. C'était une question d'amour propre!

Le vieux Louis scrutait l'horizon à la recherche d'oiseaux annonciateurs d'un banc de thon, comme si tout cela ne le concernait pas. Doumé, une fois son verdict établi, se servit une large rasade de Liroulet avec l'air satisfait de celui qui a rempli sa mission. Non, cela n'allait pas du tout! D'un geste sec, je lui arrachai son verre et le vidai par dessus bord....Démerde-toi. Il faut me faire tourner cette hélice pendant dix petites minutes. Jusqu'au mouillage....Doumé suivit un instant le sillage vineux des yeux, même la mer refusait de se mélanger à cette mixture, puis il haussa les épaules...Rien à faire. Pas de tuyau, pas d'inverseur...Exaspéré, je m'emparai du carré de Liroulet et menaçai de lui faire suivre le même chemin que le contenu du verre. L'horreur se peignit sur le visage d'habitude si impassible du vietnamien....Noooooon! Pas ça!....Alors donne-moi ces putains de dix minutes ou tu ne boiras que de l'eau pendant les trois prochains mois...Il eut l'air étonné...Pourquoi trois mois?....C'est le temps qu'il faudra aux vents et aux courants pour nous pousser vers les Tuamotus. Une fois arrivés, pas exclu qu'on s'éclate comme des merdes sur un récif...J'aime positiver. Doumé agita frénétiquement les mains devant son visage comme s'il essayait d'écarter cette peu séduisante perspective...Mais les secours?...Quels secours?....continuai-je impitoyablement...Nous sommes en début de campagne. Personne ne s'inquiétera de notre absence avant samedi. Et le samedi, c'est le début du week-end. On remettra donc ce début d'inquiétude au lundi. Et lundi nous aurons déjà dérivé de près de deux cent milles dans l'ouest où personne n'aura l'idée de venir nous chercher...Doumé refusait d'admettre l'évidence...Mais d'ici là, nous aurons peut-être croisé, par hasard, un autre bateau....Je lui désignai le vaste océan...Est-ce que, par hasard, tu vois un autre bateau?...Se raccrochant à une ultime espérance, il éructa d'un air triomphant...Et la radio?...Haussant les épaules, je lui répondis...Tu sais bien que personne n'a jamais réussi à faire fonctionner cette saleté. Je l'ai juste achetée pour faire plaisir aux gens des affaires maritimes....

Un lourd silence s'établit, juste troublé par les bruits en provenance du thonier tombé en travers de la houle. Les bruits d'un navire en perdition. J'essayai d'imaginer le parti que je pourrais tirer, pour établir un gréement de fortune, des deux tangons de pêche et de l'ancre de cap, un parachute, en fait, destiné à ralentir la dérive, mais moi je voulais à tout prix l'accélérer. En matière de survie maritime, il y a deux théories. La survie passive qui exige de ses adeptes de ne surtout pas s'éloigner des lieux du naufrage et d'attendre les secours. Et la survie active qui enjoint à ses partisans de se débrouiller par leurs propres moyens pour rejoindre une terre ou une voie maritime fréquentée. J'adhère pleinement et sans retenue à cette seconde école.

Je fus tiré de mes réflexions par le vision de Doumé fouillant frénétiquement dans sa poubelle. En effet, j'avais adopté ce récipient en plastique, léger et doté de poignées, étanche une fois qu'on en avait refermé couvercle, pour ranger tout ce qui, sans cela, aurait trainé à la dérive dans le navire. Une version moderne du coffre de marin. Ainsi, chacun avait sa poubelle pour ranger ses effets personnels. Doumé en sortit une vieille chambre à air. Nous les utilisions en général pour amortir le choc provoqué par les touches au bout des lignes. Un thon de cinquante kilos qui mord, ça déménage. Comme ils étaient en général dix à mordre en même temps, je laisse le lecteur imaginer la traction exercée sur les tangons supportant les lignes. Doumé débita la chambre à air en fines lanières et s'engouffra dans le compartiment moteur. Sa tête réapparut aussitôt et, pointant vers moi un doigt accusateur, il me lança...Mais, dix minutes, hein! Pas une de plus...

Après un interminable quart d'heure j'entendis sa voix étouffée par la cloison étanche...Mets en route...Je démarrai le moteur et poussai le sélecteur de vitesse vers l'avant. Le thonier fut parcouru d'une vibration et répondit aux sollicitations de la barre. Il nous fallut tout de même une demi-heure pour rejoindre le mouillage au ralenti. Mais la réparation avait tenu bon, malgré l'ultimatum de Doumé. Sacré ivrogne! Mais quel mécanicien!

Quand enfin l'ancre fut affourchée et le navire en sécurité, Doumé refit surface parmi nous. Ruisselant de transpiration et d'huile hydraulique, il eut le triomphe modeste. Après avoir ligaturé du mieux qu'il le pouvait le tuyau blessé avec ses bouts de chambre à air, il s'était contenté de compenser les fuites en remplissant le réservoir d'huile au fur et à mesure que celui-ci se vidait...Avec la dernière goutte du dernier bidon d'huile...précisa-t-il en se précipitant sur son carré de Liroulet.

Nous étions en sécurité, certes, et on finirait bien par venir nous chercher à la Sentinelle, mais pas avant une dizaine de jours, calculai-je. Bien entendu, nous étions parés en eau et vivres et pouvions tenir un bon mois. Au-delà, la nature pourvoirait à nos besoins. L'ile regorgeait de gibier et la mer de poissons. Mais l'idée de voir une expédition s'organiser pour venir nous porter secours, ne me plaisait pas. Pas du tout. Il faudrait dire merci à un tas de gens. Le cauchemar!

Malgré ma répugnance pour cette machine, je me mis à jouer avec la BLU (la radio). La premier jour, je n'obtins que quelques craquements lointains. La nuit, en revanche, l'ionosphère se peupla de voix parlant des langues étranges.

Le deuxième jour, je commençai à dompter la machine. Il était quatorze heures (j'ai vérifié sur mon journal de bord), lorsqu'une voix répondit à la mienne. Je pus lui donner le numéro de téléphone d'un ami, ainsi que la description de la pièce à commander. Deux jours plus-tard, ce même ami faisait son entrée dans la baie aux commandes de sa petite vedette, amenant dans ses soutes tout ce qu'il fallait pour nous dépanner. Je l'interrogeai sur l'identité de l'aimable radio-amateur, mais celui-ci s'était contenté de délivrer son message, avant de raccrocher. Un homme de peu de mots, sans doute, comme disent les espagnols pour parler de quelqu'un de discret.

J'avoue avoir souvent repensé à cette voix qui nous tira d'une si peu glorieuse situation. Je ne savais même pas d'où elle émettait. J'ai longtemps supposé qu'il habitait en France, cet invisible interlocuteur, puisqu'il parlait français, ou en Suisse à cause de son accent étrange. La communication avait été brutalement interrompue avant nous puissions parler d'avantage. Je ne pus plus jamais tirer un son de cette radio après cet épisode.

Finalement, la voix habitait aux Marquises et c'était Ivan. Lui, sut tout de suite qui j'étais. En lançant mon appel sur les ondes, j'avais donné le nom de mon bateau.

Il me fallut donc remercier Ivan, avec vingt ans de retard. Chaleureusement, en plus. Ça m'a fichu un coup, tout de même!

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10 août 2009

Anna Karemenconneskaia

 

J'aimerais beaucoup parler de mon travail sur ce blog, mais ne le peux tout simplement pas. Je ne deviendrai jamais écrivain, donc l'écriture ne me fera jamais vivre. Mon actuelle activité, si. Et comme je suis tenu à une certaine discrétion, je n'en parlerai pas. Et pourtant....Mais non! Je me contente de savourer cette ironie du sort qui a voulu que j'entrasse dans la vie active à cinquante ans quand tous les autres prenaient leur retraite. Bien entendu, avant cela, j'ai eu un bateau de pêche et deux ou trois autres petites entreprises. Mais soyons francs, tout cela me couta plus d'argent qu'il m'en rapporta. Déjà que les banques dont c'est le métier de gagner de l'argent avec celui des autres arrivent à en perdre, on imagine aisément ce qu'il advint de mes entreprises financées par mes deniers propres. Donc je trouve follement amusant de gagner de l'argent, pour une fois.

Mon travail m'amène à partir en «mission » sur d'autres iles. Une voix anonyme (numéro 5) au téléphone, un mail et hop! Même si je ne suis pas salarié, mais « free lance », tous mes frais de transport et de séjour sont pris en charge par l'organisation qui recourt à mes services. C'est écrit, signé, tamponné. Pas d'histoires. J'adore!

Peu après avoir rendu visite à mon ami Astrubal, je fus envoyé en d'autres parages. Comme d'habitude, je fus pris en charge, à l'aéroport ou ce qui en tenait lieux, par le patron de la pension où l'on m'avait réservé une chambre. Rien à dire, si ce n'est que sa voix me semblait familière sans que son visage ne m'évoquât le moins du monde une personne de connaissance. A deux ou trois reprises, il interrompit son monologue où il était question de la crise, de l'absence de touristes, du manque d'eau et autres banalités, pour se retourner vers moi et me dire...Hé, hé, hé, je te connais, toi...Ouais, ben pas moi. Évidemment, je pris un air intéressé, intérêt que j'étais loin d'éprouver, j'ai horreur qu'un inconnu m'adresse la parole, mais comme je suis amené à adresser la parole à des tas d'inconnus dans mes nouvelles fonctions, je me contentai de dire...Ah bon, comme c'est étrange...puis, après avoir fait semblant de me concentrer, je laissai échapper d'un air (faussement) désolé...Non, vraiment, je ne vois pas... Et l'autre...Si, si, si, je t'assure, on se connaît!...Bon, comme ça avait l'air de lui faire plaisir qu'on se connût et de ne pas me dire où nous nous étions connus, je me désintéressai de la question ce qui eut l'air de le vexer un peu. De toutes façons, l'aéroport n'étant éloigné du chef-lieu que de quelques verstes, nous arrivâmes rapidement à destination. Tandis qu'un moujik furieusement efféminé se chargeait de mon sac à dos, je contemplai, heureusement surpris, l'isba dans laquelle j'allais passer les prochaines nuits. Je suis dans ma période Tourgueniev en ce moment, on ne m'en voudra pas, en plus ça permet de brouiller les pistes.

Plutôt qu'une pension, il s'agissait d'un véritable petit hôtel, avec une salle de restaurant, des chambres à l'étage et une réception à l'entrée. Propre. Bien tenu. Récent. Numéro 5 avait bien fait les choses, cette fois.

Comme Ivan Nariendanlslipovitch (appelons ainsi l'homme qui me connaissait) allait me remettre la clé, surgit de l'office, après en avoir violemment repoussé les deux portes qui continuèrent, longtemps après son passage, leur va-et-vient chuintant, Anna Karemenconneskaia, l'épouse d'Ivan. Poussée par un vent mauvais, elle cingla vers nous, toutes voiles dehors, les sabords relevés sur une rangée de canons prêts à faire feu. De petite taille et boulotte, elle semblait, à vrai dire, rouler vers nous, la tête surmontée d'une coiffure en brosse d'adjudant de la coloniale. Avant même de nous avoir rejoints, elle éructa....Ah non! Il y en a ras le bol des missionnaires (!) qui ne payent pas leur séjour...Puis, prise de tremblements nerveux, elle sautilla autour de moi en jappant...Ou vous payez tout de suite, ou vous allez voir ailleurs!...Évidemment, j'essayai de raisonner l'insolente...Écoutez, madame, voyez ça avec numéro 5. Vous savez bien que l'organisation procède toujours ainsi avec ses agents. A la fin de mon séjour vous me remettrez la facture et je ferai diligence. Ce sera l'affaire d'un mois au plus. Moi même...Mais la folle possédée par le démon du paiement comptant (comme si on payait comptant dans la toundra) m'interrompit...L'organisation et votre numéro 5 vous pouvez vous les carrer là où je pense. Payez ou cassez-vous, espèce de marginal....Pas à dire, elle avait de la classe la bougresse! J'eus la vision fugace de ses grosses fesses rebondies striées par les lanières d'un knout. A défaut de l'application de cette juste peine, je me tournai vers le maitre des lieux, espérant quelque soutien de sa part. Mais celui-ci avait déserté son poste durant la tempête et fuyait au bas ris, en rasant les murs, vers l'abri illusoire que lui offrait l'office.

Une fois effacées de mon esprit les scènes de flagellation et de déportation dans une mine de sel, je parvins à rester courtois, d'autant plus courtois que je remarquai que cette courtoisie même excitait le ressentiment de la folle. Je fus donc odieusement courtois.

Après d'âpres marchandages, je réussis finalement à trouver un compromis. Je règlerais mes repas comptant et les nuitées feraient l'objet d'une facture payée par l'organisation. Il n'en demeura pas moins que j'eus Anna Karemenconneskaia sur le dos pendant tout mon séjour.

L'amène personnalité de la propriétaire (puisque, à ce stade, j'en étais venu à la conclusion que c'était madame qui menait son monde) continuait à se manifester, alors même qu'on avait fermé et verrouillé la porte de sa chambre derrière soi. Les murs étaient tapissés de pancartes rappelant au malheureux locataire qu'il ne fallait ni fumer, ni manger, ni boire, ni recevoir d'invités, ni garder sa clé sur soi, ni se doucher plus d'une fois par jour, que les chambres étaient faites à neuf heures précises, toutes en même temps je le suppose, par cette pauvre chose qui s'était emparée de mon sac à l'arrivée et qui, outre les fonctions de portier, de femme de chambre, de serveur, occupait également celle de cuisinier!

Comme je fume, adore me gaver de cochonneries le soir en regardant la télé (il y avait un poste dans la chambre), que forcément ça donne soif, si l'on ajoute à cela que j'étais dans la phase terminale de ma dengue, celle ou l'on transpire toute la fièvre accumulée, dans son sommeil surtout, sudation nécessitant de se doucher plusieurs fois par nuit, sans oublier le fait que j'avais demandé de pouvoir prendre mon petit déjeuner à cinq heures du matin (mes journées sont chargées), on imagine sans difficulté aucune l'exécration dont je fus l'objet de la part de la maitresse des lieux, qui, du jour de mon arrivée à celui de mon départ, ne m'adressa plus la parole que par l'intermédiaire de son moujik ou de son mari quand celui-ci eut choisi de refaire son apparition dans mon entourage.

Le premier soir, alors que je dinais, Ivan Nariendanlslipovitch choisit de passer au large, se contentant de m'adresser un sourire gêné.

Le second soir, toutefois, après avoir contourné ma table en trajectoires concentriques de plus en plus serrées, il s'enhardit à me demander si tout se passait bien pour moi. Comme je répondais par l'affirmative, il posa ses mains sur le dossier du siège me faisant face, puis après un moment d'hésitation, attendant sans doute que je l'y invite, en vain, il s'assit à ma table. Après s'être assuré de ce que sa femme ne fût point dans les parages, il me demanda, sur le ton de la confidence...Tu veux que je te dise pourquoi je te connais?....





 

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08 août 2009

Un plaisir toujours renouvelé

 

Cunégonde me précéda dans une autre pièce, la chambre à coucher si j'en jugeais par l'ample lit à baldaquins qui trônait en son milieu et de là nous débouchâmes sur la terrasse. Distrait un instant par la perfection de la vue, la forêt, les pics alentours, la baie, l'océan, rien n'y manquait, je ne remarquai pas tout de suite Astrubal. Ce dernier me dépassant d'une bonne tête, j'avais plutôt l'habitude de lever la tête pour lui parler. Cette fois, je manquai lui marcher dessus. Il était étendu à mes pieds sur un matelas recouvert d'un tifaifai multicolore, ce qui ne faisait que mettre en relief son teint grisâtre. D'une maigreur effrayante, il était revêtu d'un pyjama à rayures. A mon arrivée, il se souleva péniblement sur les coudes et me tendit une main glacée...Tu m'excuseras de ne pas me lever, c'est encore mon foie qui me joue des tours...Ne sachant que dire, je me tournai vers Cunégonde en me demandant si elle avait bien pris la mesure de la gravité de l'état de son mari. Apparemment oui, car elle me précisa...Je n'ai vraiment pas de chance, il y a deux ans à peine je mettais en terre mon époux et voilà que celui-ci prend le même chemin...Au moins on ne maniait pas la langue de bois dans cette famille!

Certains aspects de la personnalité d'Astrubal étaient pénibles: son avarice phénoménale, son côté petit bourgeois que trahissait cette manie qu'il avait de parler des gens biens quand il voulait simplement signifier par là que ces gens là avaient du bien, son attachement viscéral aux biens matériels que laissait subodorer l'invraisemblable amoncellement de bibelots encombrant sa maison, cette manière de se projeter dans le futur, dans cinq ans, dans dix ans, dans vingt ans et surtout cette chance insolente dont tout au long de sa vie il bénéficia, tout en l'accueillant avec la mine contrite de celui qui se refuse à la qualifier de ce terme. Ainsi, se trouvant il y a quelques années désargenté, ce qui dans le langage astrubalien signifiait qu'il n'avait aucune envie de dépenser son propre argent, il réussit à convaincre son frère et sa belle sœur qu'au lieu de venir le rejoindre aux Marquises, voyage pour lequel tous deux économisaient depuis fort longtemps et dont la perspective les plongeait dans une joie sans borne, ils feraient mieux de lui donner cet argent afin qu'il pût vivre décemment plutôt que de le dépenser vainement en billets d'avion et frais d'hôtel. Le plus étrange est que le couple accéda à sa demande. Quand il eut fini de me narrer cet épisode infâme comme une chose allant de soi, à quoi donc sert la famille si ce n'est à venir au secours de l'un de ses membres dans le besoin, je lui demandai si, les situations se trouvant inversées, il aurait sacrifié le budget de ses vacances durement gagné aux désidératas de son frère cadet. Sans hésiter une seconde, il me répondit, d'un air outré...Bien sûr que non, quelle question étrange!...Nous éclatâmes tous deux d'un rire qui dura longtemps.

Car, dans le fond, j'apprécie sa compagnie. Je n'irai pas jusqu'à dire que durant le quart de siècle passé j'ai vécu en ermite, nu dans ma caverne, mais en dehors de quelques propos échangés avec les uns et les autres pour des motifs professionnels, je n'ai jamais réussi à trouver du plaisir à parler qu'avec Astrubal. Outre une culture appréciable, Astrubal possède un sens de l'humour particulier qui convient parfaitement à mon cynisme. Il concentre à ce point tous les défauts de l'humanité sans chercher à les cacher si ce n'est en les parant de toutes les vertus, il a atteint une telle perfection dans l'ignominie tout en ne se départissant jamais d'une correction à toute épreuve, il a acquis un tel savoir faire dans l'art de tromper les gens tout en leur donnant l'impression d'être leur victime, que chaque instant passé en sa compagnie est pour moi source d'une intense jouissance. Plus de vingt ans que je le connais et il parvient encore à me surprendre.

Après avoir rapidement glissé sur ma « glissade » et sur sa maladie (ce n'est pas le genre à se plaindre et je ne suis pas médecin), la discussion se porta sur ses enfants. Si Cassiopée, élève modèle dans une business school (pas trop chère) en Nouvelle-Zélande, était la source des plus grandes satisfactions, Castor, son frère, étudiant en métropole, avait été la cause des plus grands soucis.

Dans un premier temps, Cassiopée et Castor, après avoir obtenu leur BAC en Polynésie, avaient été envoyés en France pour continuer leurs études. Leur grand-mère, la mère d'Astrubal, se chargerait de l'intendance en les logeant dans son grand appartement du seizième à Paris. Très vite, des nouvelles alarmantes parvinrent aux oreilles d'Astrubal. Madame mère se plaignait de ce que, très régulièrement, des jeunes gens de couleur d'un très mauvais genre « squatassent »son très bourgeois appartement, que des musiques aux paroles ordurières déchirassent ses tympans, que des fumerolles aux parfums délétères filtrassent de sous la porte de son petit-fils. Mais pire que tout, il semblait que, prenant son rôle de grand frère trop à cœur, Castor séquestrât sa sœur Cassiopée dans l'appartement, lui interdisant tout contact avec le monde extérieur. C'est que si Castor passait bien ses nuits dans le seizième, la journée, il rejoignait ses nouveaux amis dans le neuf-trois où ceux-ci l'informaient, preuves à l'appui, de la manière la plus convenable de traiter une « meuf », Astrubal utilisa ce terme, surtout si ladite « meuf » était une sœur ou quelque chose de ce genre.

Je rappelle que Cassiopée et Castor sont les fruits d'une union entre Astrubal et Bernadette, une zaïroise très typée. Si ce métissage ne posa aucun problème tant que dura l'adolescence polynésienne de Castor et Cassiopée, tant le mélange des races est courant dans ce pays, il en alla tout autrement une fois qu'ils eurent foulé le sol de la capitale où ils découvrirent toute l'étendue de leur négritude.

Cassiopée fut donc rapatriée de toute urgence en Polynésie, puis envoyée en Nouvelle-Zélande, terre outrancièrement blanche, où la présence d'une jolie mulâtresse revêt encore un caractère d'un rafraichissant exotisme.

Puis, Astrubal avait fait venir son fils aux Marquises afin de lui présenter sa nouvelle belle-mère ainsi que pour se rendre compte de l'étendue des dégâts....Ah, mon pauvre ami! Tu n'imagines pas les changements. Un si gentil garçon!....Péniblement il se mit debout...Maintenant, il marche comme ça!... Instantanément, Astrubal se transforma, dans son pyjama à rayures, en petite racaille des banlieues....Et, il parle comme ça....Il se lança dans un monologue très convaincant où il était question de niquer tout ce qui bougeait tout en accompagnant ses paroles de gestes désordonnés des mains, doigts pointés vers le bas...Épuisé, il se recoucha, pour se relever tout aussitôt....En plus il fait du culturisme! Il passe ses journées à se regarder à poil dans un miroir. Il a profité de son passage ici pour se faire tatouer la moitié du corps...

Ne sachant comment réagir devant l'intrusion des banlieues dans son petit paradis marquisien, il avait contacté une de ses sœurs restée au Zaïre. Si je parle de sœur, je ne veux pas dire par là qu'il s'agit de la fille de la mère d'Astrubal. Juste celle que son père a eue avec une zaïroise, encore une. Les Astrubal ont un arbre généalogique assez compliqué. Enfin, c'est une constante dans la vie d'Astrubal de se décharger sur les autres de ses problèmes domestiques.

Sa sœur avait une petite entreprise qui s'occupait de loger et nourrir les ingénieurs européens et américains venus dans la région de Lubumbashi, au Katanga, pour travailler à l'exploitation de mines de cuivre et autres minéraux.

Son verdict fut sans appel...Si tu ne veux pas que ton fils devienne un black en France, envoie le chez moi pour qu'il devienne un blanc en Afrique....

Ce qui fut fait. Apparemment, le garçon se plait assez dans sa nouvelle vie.

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