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14 août 2009

La voix

 

 

C'était il y a bien des années.

J'avais pris l'habitude de pêcher dans les parages de la Sentinelle. Cette île ne porte pas ce nom sur les cartes, mais je l'ai baptisée ainsi. Totalement déserte et située à une centaine de milles au Nord de la dernière terre habitée de l'archipel des Marquises, elle me faisait penser à un vaisseau de pierre ancré au milieu du Pacifique chargé de veiller sur ses consœurs plus méridionales. La première fois que je la découvris ce fut dans les lueurs déclinantes du jour, quand le ciel et la mer semblent s'embraser d'un même feu aux reflets sanglants. Tandis que nous progressions le long des falaises déchiquetées par les vents et la longue houle du Pacifique, un frisson glacé me parcourut. Il émanait de cet endroit une puissance malsaine. Un mauvais mana, devait préciser le vieux Louis, mon pêcheur, un peu plus-tard, en ouvrant sa Bible, tandis que nous passions la nuit dans le seul mouillage praticable de l'ile. Doumé, mon mécanicien vietnamien, opta pour l'ouverture d'un carré de Liroulet, un vin très rouge aux effets particulièrement corrosifs dont l'odeur entêtante réussissait à s'imposer à celle du bord faite d'un savant mélange de sang, de tripaille de poissons et de mazout. Cette première nuit, nous ne dormîmes que très peu tandis que les calmes succédaient aux rafales soudaines et que les vagissements des moutons, uniques reliquats d'une vaine tentative de colonisation, peuplaient nos cauchemars de nourrissons abandonnés sur des grèves hostiles. Mais le thon abondait dans les eaux agitées de la Sentinelle. Aussi avions-nous pris l'habitude d'y arriver le lundi soir pour n'en repartir que le vendredi suivant, la chambre froide remplie de « yellow finns » et de thon blancs superbes qui excitaient la jalousie de mes confrères dotés d'embarcations plus modestes. Mais on ne vit pas dans ce monde pour se faire aimer.

Je pense qu'il devait s'agir d'un mardi, puisque nous étions au tout début de notre campagne. Le jour se levait à peine et nous venions de quitter l'abri du mouillage. Nous progressions vers le large, lorsque, brutalement, sans que le régime du moteur n'eût varié, le thonier arrêta d'avancer comme s'il avait été pris dans les tentacules de quelque monstre marin. Je manœuvrai le levier de l'inverseur en tous sens. Sans succès. Peu de temps auparavant, nous avions perdu l'hélice lors d'un transport effectué vers l'une des iles du Sud. Juste en arrivant à quai. Heureusement. Une goupille défectueuse. Les symptômes avaient été les mêmes. Je coupai donc le moteur et, me munissant d'un masque, je me mis à l'eau et plongeai sous la poupe du navire. A mon grand soulagement, l'hélice était toujours en place. A mon retour à bord, Doumé m'informa qu'il avait trouvé la cause de la panne. Un tuyau du circuit hydraulique, percé. L'inverseur n'étant plus alimenté en huile, le moteur continuait à tourner mais sans entrainer l'hélice. Réparable? Oui et non. Oui si l'on disposait d'un tuyau de rechange (on dit durite, mais restons simples), l'affaire d'une minute ou deux. Non, si l'on en était dépourvu. Et nous en étions dépourvus. Ce petit tuyau percé, un petit tuyau de rien du tout, avait transformé mon fier navire en épave à la dérive. La côte n'était éloignée que d'un ou deux milles, mais les vents et les courants nous en écartaient à chaque instant un peu plus. Je songeai....Première chose, rejoindre le mouillage. Une fois en sécurité, nous aviserons...Il était en effet hors de question que, mon équipage et moi, nous partions à la dérive comme de vulgaires plaisanciers parisiens. C'était une question d'amour propre!

Le vieux Louis scrutait l'horizon à la recherche d'oiseaux annonciateurs d'un banc de thon, comme si tout cela ne le concernait pas. Doumé, une fois son verdict établi, se servit une large rasade de Liroulet avec l'air satisfait de celui qui a rempli sa mission. Non, cela n'allait pas du tout! D'un geste sec, je lui arrachai son verre et le vidai par dessus bord....Démerde-toi. Il faut me faire tourner cette hélice pendant dix petites minutes. Jusqu'au mouillage....Doumé suivit un instant le sillage vineux des yeux, même la mer refusait de se mélanger à cette mixture, puis il haussa les épaules...Rien à faire. Pas de tuyau, pas d'inverseur...Exaspéré, je m'emparai du carré de Liroulet et menaçai de lui faire suivre le même chemin que le contenu du verre. L'horreur se peignit sur le visage d'habitude si impassible du vietnamien....Noooooon! Pas ça!....Alors donne-moi ces putains de dix minutes ou tu ne boiras que de l'eau pendant les trois prochains mois...Il eut l'air étonné...Pourquoi trois mois?....C'est le temps qu'il faudra aux vents et aux courants pour nous pousser vers les Tuamotus. Une fois arrivés, pas exclu qu'on s'éclate comme des merdes sur un récif...J'aime positiver. Doumé agita frénétiquement les mains devant son visage comme s'il essayait d'écarter cette peu séduisante perspective...Mais les secours?...Quels secours?....continuai-je impitoyablement...Nous sommes en début de campagne. Personne ne s'inquiétera de notre absence avant samedi. Et le samedi, c'est le début du week-end. On remettra donc ce début d'inquiétude au lundi. Et lundi nous aurons déjà dérivé de près de deux cent milles dans l'ouest où personne n'aura l'idée de venir nous chercher...Doumé refusait d'admettre l'évidence...Mais d'ici là, nous aurons peut-être croisé, par hasard, un autre bateau....Je lui désignai le vaste océan...Est-ce que, par hasard, tu vois un autre bateau?...Se raccrochant à une ultime espérance, il éructa d'un air triomphant...Et la radio?...Haussant les épaules, je lui répondis...Tu sais bien que personne n'a jamais réussi à faire fonctionner cette saleté. Je l'ai juste achetée pour faire plaisir aux gens des affaires maritimes....

Un lourd silence s'établit, juste troublé par les bruits en provenance du thonier tombé en travers de la houle. Les bruits d'un navire en perdition. J'essayai d'imaginer le parti que je pourrais tirer, pour établir un gréement de fortune, des deux tangons de pêche et de l'ancre de cap, un parachute, en fait, destiné à ralentir la dérive, mais moi je voulais à tout prix l'accélérer. En matière de survie maritime, il y a deux théories. La survie passive qui exige de ses adeptes de ne surtout pas s'éloigner des lieux du naufrage et d'attendre les secours. Et la survie active qui enjoint à ses partisans de se débrouiller par leurs propres moyens pour rejoindre une terre ou une voie maritime fréquentée. J'adhère pleinement et sans retenue à cette seconde école.

Je fus tiré de mes réflexions par le vision de Doumé fouillant frénétiquement dans sa poubelle. En effet, j'avais adopté ce récipient en plastique, léger et doté de poignées, étanche une fois qu'on en avait refermé couvercle, pour ranger tout ce qui, sans cela, aurait trainé à la dérive dans le navire. Une version moderne du coffre de marin. Ainsi, chacun avait sa poubelle pour ranger ses effets personnels. Doumé en sortit une vieille chambre à air. Nous les utilisions en général pour amortir le choc provoqué par les touches au bout des lignes. Un thon de cinquante kilos qui mord, ça déménage. Comme ils étaient en général dix à mordre en même temps, je laisse le lecteur imaginer la traction exercée sur les tangons supportant les lignes. Doumé débita la chambre à air en fines lanières et s'engouffra dans le compartiment moteur. Sa tête réapparut aussitôt et, pointant vers moi un doigt accusateur, il me lança...Mais, dix minutes, hein! Pas une de plus...

Après un interminable quart d'heure j'entendis sa voix étouffée par la cloison étanche...Mets en route...Je démarrai le moteur et poussai le sélecteur de vitesse vers l'avant. Le thonier fut parcouru d'une vibration et répondit aux sollicitations de la barre. Il nous fallut tout de même une demi-heure pour rejoindre le mouillage au ralenti. Mais la réparation avait tenu bon, malgré l'ultimatum de Doumé. Sacré ivrogne! Mais quel mécanicien!

Quand enfin l'ancre fut affourchée et le navire en sécurité, Doumé refit surface parmi nous. Ruisselant de transpiration et d'huile hydraulique, il eut le triomphe modeste. Après avoir ligaturé du mieux qu'il le pouvait le tuyau blessé avec ses bouts de chambre à air, il s'était contenté de compenser les fuites en remplissant le réservoir d'huile au fur et à mesure que celui-ci se vidait...Avec la dernière goutte du dernier bidon d'huile...précisa-t-il en se précipitant sur son carré de Liroulet.

Nous étions en sécurité, certes, et on finirait bien par venir nous chercher à la Sentinelle, mais pas avant une dizaine de jours, calculai-je. Bien entendu, nous étions parés en eau et vivres et pouvions tenir un bon mois. Au-delà, la nature pourvoirait à nos besoins. L'ile regorgeait de gibier et la mer de poissons. Mais l'idée de voir une expédition s'organiser pour venir nous porter secours, ne me plaisait pas. Pas du tout. Il faudrait dire merci à un tas de gens. Le cauchemar!

Malgré ma répugnance pour cette machine, je me mis à jouer avec la BLU (la radio). La premier jour, je n'obtins que quelques craquements lointains. La nuit, en revanche, l'ionosphère se peupla de voix parlant des langues étranges.

Le deuxième jour, je commençai à dompter la machine. Il était quatorze heures (j'ai vérifié sur mon journal de bord), lorsqu'une voix répondit à la mienne. Je pus lui donner le numéro de téléphone d'un ami, ainsi que la description de la pièce à commander. Deux jours plus-tard, ce même ami faisait son entrée dans la baie aux commandes de sa petite vedette, amenant dans ses soutes tout ce qu'il fallait pour nous dépanner. Je l'interrogeai sur l'identité de l'aimable radio-amateur, mais celui-ci s'était contenté de délivrer son message, avant de raccrocher. Un homme de peu de mots, sans doute, comme disent les espagnols pour parler de quelqu'un de discret.

J'avoue avoir souvent repensé à cette voix qui nous tira d'une si peu glorieuse situation. Je ne savais même pas d'où elle émettait. J'ai longtemps supposé qu'il habitait en France, cet invisible interlocuteur, puisqu'il parlait français, ou en Suisse à cause de son accent étrange. La communication avait été brutalement interrompue avant nous puissions parler d'avantage. Je ne pus plus jamais tirer un son de cette radio après cet épisode.

Finalement, la voix habitait aux Marquises et c'était Ivan. Lui, sut tout de suite qui j'étais. En lançant mon appel sur les ondes, j'avais donné le nom de mon bateau.

Il me fallut donc remercier Ivan, avec vingt ans de retard. Chaleureusement, en plus. Ça m'a fichu un coup, tout de même!

Commentaires

C'est plutôt sympa cette histoire de voix qui surgit du temps passé.

Pas commode le chef Manutara sur son bateau ! Mais j'ai suffisamment vécu pour savoir qu'il faut ce qu'il faut...

Écrit par : Cigale | 15 août 2009

Un bateau est tout sauf une démocratie flottante! D'ailleurs mes modèles étaient le capitaine Achab (Moby Dick) et le capitaine Bligh (les révoltés de la Bounty).
Au sujet de ce dernier qui a réellment existé, on ne dira jamais assez le marin remarquable qu'il fut. Sur une chaloupe de quelques mètres, non pontée et surchargée (très peu de marins se joignirent à la mutinerie du renégat Fletcher Christian), il réussit à traverser le Pacifique Sud et à rallier l'ile de Timor sans avoir à déplorer d'autre décès que celui du botaniste de l'expédition chargé de veiller sur les fameuses pousses d'arbre à pain.
Quant au renégat Christian, il connut une fin misérable sur l'ile de Pitcairn, assassiné par ceux même qu'il avait prétendu libérer. D'ailleurs tous les européens connnurent une fin violente sur ce piton rocheux: une histoire de femmes qui généra des violences entre les polynésiens embarqués à Tahiti et les anglais de la Bounty.

Écrit par : manutara | 15 août 2009

Si mon copain Jo passe par ici, il sera heureux de lire tout le bien que tu penses des radio-amateurs. A ce propos, cela me rappelle un film, "Si tu les gars du monde"
Un extrait :
http://www.dailymotion.com/relevance/search/si+tous+les+gars+du+monde/video/x4squ6_si-tous-les-gars-du-monde_shortfilms

Écrit par : tinou | 15 août 2009

si TOUS les gars du monde...

Écrit par : tinou | 15 août 2009

Ah oui, il me semble avoir vu ce film, il y a fort longtemps!
Ceci dit, je repars en "mission". Donc plus de posts pendant deux semaines.

Écrit par : manutara | 15 août 2009

Au revoir Esteban ...

Écrit par : tinou | 15 août 2009

Ah, le "missionné" est de retour ! En pleine forme j'espère. Bien le bonjour Mister 008 !

Écrit par : tinou | 29 août 2009

Bonjour Tinou! Oui, oui, ça va. Mais je ne suis que de passage. Je repars dans quelques jours. Enfin si la grippe machin chose m'en laisse le loisir. Les gens tombent comme des mouches ici. Leur vaccin, les laboratoires pourront s'en faire des guirlandes. Tout le monde aura été touché avant qu'il ne soit sur le marché.

Écrit par : manutara | 29 août 2009

Personne n'aurait des bouchons d'oreilles, ça ronfle sec par ici, c'est intenable ! :-))

Écrit par : Cigale | 21 septembre 2009

Oh lala, je suis débordé en ce moment!

Écrit par : manutara | 21 septembre 2009

"Doumé, mon mécanicien vietnamien": alors là je rigole car ce n'est pas un prénom. C'est soit un début de phrase anodin pour rassembler ses idées et qui correspond à "voyez-vous...". Soit carrément une insulte qui signifie très exactement "nique ta mère".
Le gaillard vous a bien eu!

Écrit par : Orage | 05 octobre 2009

Je vais vous décevoir, mais Doumé est un vietnamien né aux Nouvelles-Hébrides (actuel Vanuatu) qui, au moment de l'indépendance, a du fuir (bonjour la pluralité) avec ses parents en Nouvelle-Calédonie. Une fois adulte, il a pas mal sillonné le Pacifique pour finir par venir se poser aux Marquises. En fait, il se prénomme Dominique, mais ici, je ne sais pourquoi, tout le monde l'appelle Doumé. Il ne parle evidemment pas un mot de vietnamien.
Mais c'est amusant que son nom ait un sens en vietnamien. Ceci dit, Dominique, nique , nique....

Écrit par : manutara | 05 octobre 2009

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