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10 août 2009

Anna Karemenconneskaia

 

J'aimerais beaucoup parler de mon travail sur ce blog, mais ne le peux tout simplement pas. Je ne deviendrai jamais écrivain, donc l'écriture ne me fera jamais vivre. Mon actuelle activité, si. Et comme je suis tenu à une certaine discrétion, je n'en parlerai pas. Et pourtant....Mais non! Je me contente de savourer cette ironie du sort qui a voulu que j'entrasse dans la vie active à cinquante ans quand tous les autres prenaient leur retraite. Bien entendu, avant cela, j'ai eu un bateau de pêche et deux ou trois autres petites entreprises. Mais soyons francs, tout cela me couta plus d'argent qu'il m'en rapporta. Déjà que les banques dont c'est le métier de gagner de l'argent avec celui des autres arrivent à en perdre, on imagine aisément ce qu'il advint de mes entreprises financées par mes deniers propres. Donc je trouve follement amusant de gagner de l'argent, pour une fois.

Mon travail m'amène à partir en «mission » sur d'autres iles. Une voix anonyme (numéro 5) au téléphone, un mail et hop! Même si je ne suis pas salarié, mais « free lance », tous mes frais de transport et de séjour sont pris en charge par l'organisation qui recourt à mes services. C'est écrit, signé, tamponné. Pas d'histoires. J'adore!

Peu après avoir rendu visite à mon ami Astrubal, je fus envoyé en d'autres parages. Comme d'habitude, je fus pris en charge, à l'aéroport ou ce qui en tenait lieux, par le patron de la pension où l'on m'avait réservé une chambre. Rien à dire, si ce n'est que sa voix me semblait familière sans que son visage ne m'évoquât le moins du monde une personne de connaissance. A deux ou trois reprises, il interrompit son monologue où il était question de la crise, de l'absence de touristes, du manque d'eau et autres banalités, pour se retourner vers moi et me dire...Hé, hé, hé, je te connais, toi...Ouais, ben pas moi. Évidemment, je pris un air intéressé, intérêt que j'étais loin d'éprouver, j'ai horreur qu'un inconnu m'adresse la parole, mais comme je suis amené à adresser la parole à des tas d'inconnus dans mes nouvelles fonctions, je me contentai de dire...Ah bon, comme c'est étrange...puis, après avoir fait semblant de me concentrer, je laissai échapper d'un air (faussement) désolé...Non, vraiment, je ne vois pas... Et l'autre...Si, si, si, je t'assure, on se connaît!...Bon, comme ça avait l'air de lui faire plaisir qu'on se connût et de ne pas me dire où nous nous étions connus, je me désintéressai de la question ce qui eut l'air de le vexer un peu. De toutes façons, l'aéroport n'étant éloigné du chef-lieu que de quelques verstes, nous arrivâmes rapidement à destination. Tandis qu'un moujik furieusement efféminé se chargeait de mon sac à dos, je contemplai, heureusement surpris, l'isba dans laquelle j'allais passer les prochaines nuits. Je suis dans ma période Tourgueniev en ce moment, on ne m'en voudra pas, en plus ça permet de brouiller les pistes.

Plutôt qu'une pension, il s'agissait d'un véritable petit hôtel, avec une salle de restaurant, des chambres à l'étage et une réception à l'entrée. Propre. Bien tenu. Récent. Numéro 5 avait bien fait les choses, cette fois.

Comme Ivan Nariendanlslipovitch (appelons ainsi l'homme qui me connaissait) allait me remettre la clé, surgit de l'office, après en avoir violemment repoussé les deux portes qui continuèrent, longtemps après son passage, leur va-et-vient chuintant, Anna Karemenconneskaia, l'épouse d'Ivan. Poussée par un vent mauvais, elle cingla vers nous, toutes voiles dehors, les sabords relevés sur une rangée de canons prêts à faire feu. De petite taille et boulotte, elle semblait, à vrai dire, rouler vers nous, la tête surmontée d'une coiffure en brosse d'adjudant de la coloniale. Avant même de nous avoir rejoints, elle éructa....Ah non! Il y en a ras le bol des missionnaires (!) qui ne payent pas leur séjour...Puis, prise de tremblements nerveux, elle sautilla autour de moi en jappant...Ou vous payez tout de suite, ou vous allez voir ailleurs!...Évidemment, j'essayai de raisonner l'insolente...Écoutez, madame, voyez ça avec numéro 5. Vous savez bien que l'organisation procède toujours ainsi avec ses agents. A la fin de mon séjour vous me remettrez la facture et je ferai diligence. Ce sera l'affaire d'un mois au plus. Moi même...Mais la folle possédée par le démon du paiement comptant (comme si on payait comptant dans la toundra) m'interrompit...L'organisation et votre numéro 5 vous pouvez vous les carrer là où je pense. Payez ou cassez-vous, espèce de marginal....Pas à dire, elle avait de la classe la bougresse! J'eus la vision fugace de ses grosses fesses rebondies striées par les lanières d'un knout. A défaut de l'application de cette juste peine, je me tournai vers le maitre des lieux, espérant quelque soutien de sa part. Mais celui-ci avait déserté son poste durant la tempête et fuyait au bas ris, en rasant les murs, vers l'abri illusoire que lui offrait l'office.

Une fois effacées de mon esprit les scènes de flagellation et de déportation dans une mine de sel, je parvins à rester courtois, d'autant plus courtois que je remarquai que cette courtoisie même excitait le ressentiment de la folle. Je fus donc odieusement courtois.

Après d'âpres marchandages, je réussis finalement à trouver un compromis. Je règlerais mes repas comptant et les nuitées feraient l'objet d'une facture payée par l'organisation. Il n'en demeura pas moins que j'eus Anna Karemenconneskaia sur le dos pendant tout mon séjour.

L'amène personnalité de la propriétaire (puisque, à ce stade, j'en étais venu à la conclusion que c'était madame qui menait son monde) continuait à se manifester, alors même qu'on avait fermé et verrouillé la porte de sa chambre derrière soi. Les murs étaient tapissés de pancartes rappelant au malheureux locataire qu'il ne fallait ni fumer, ni manger, ni boire, ni recevoir d'invités, ni garder sa clé sur soi, ni se doucher plus d'une fois par jour, que les chambres étaient faites à neuf heures précises, toutes en même temps je le suppose, par cette pauvre chose qui s'était emparée de mon sac à l'arrivée et qui, outre les fonctions de portier, de femme de chambre, de serveur, occupait également celle de cuisinier!

Comme je fume, adore me gaver de cochonneries le soir en regardant la télé (il y avait un poste dans la chambre), que forcément ça donne soif, si l'on ajoute à cela que j'étais dans la phase terminale de ma dengue, celle ou l'on transpire toute la fièvre accumulée, dans son sommeil surtout, sudation nécessitant de se doucher plusieurs fois par nuit, sans oublier le fait que j'avais demandé de pouvoir prendre mon petit déjeuner à cinq heures du matin (mes journées sont chargées), on imagine sans difficulté aucune l'exécration dont je fus l'objet de la part de la maitresse des lieux, qui, du jour de mon arrivée à celui de mon départ, ne m'adressa plus la parole que par l'intermédiaire de son moujik ou de son mari quand celui-ci eut choisi de refaire son apparition dans mon entourage.

Le premier soir, alors que je dinais, Ivan Nariendanlslipovitch choisit de passer au large, se contentant de m'adresser un sourire gêné.

Le second soir, toutefois, après avoir contourné ma table en trajectoires concentriques de plus en plus serrées, il s'enhardit à me demander si tout se passait bien pour moi. Comme je répondais par l'affirmative, il posa ses mains sur le dossier du siège me faisant face, puis après un moment d'hésitation, attendant sans doute que je l'y invite, en vain, il s'assit à ma table. Après s'être assuré de ce que sa femme ne fût point dans les parages, il me demanda, sur le ton de la confidence...Tu veux que je te dise pourquoi je te connais?....





 

Commentaires

Ah c'est toi l'agent 008 ! (le 007 est déjà pris). Je me disais aussi... Ça sent l'espionnage ces histoires de mission. C'est bien si tu éprouves du plaisir dans ce travail. En lisant le texte, j'ai cru un instant que tu étais parti en Russie. Le nouveau Michel Strogoff de la blogosphère !
Bon, ce n'est pas tout, mais on attend de savoir où tu as bien pu rencontrer ce monsieur au slip vide...

Écrit par : tinou | 10 août 2009

Oui, j'ai choisi de russifier le récit, histoire de changer un peu. Parce que les cocotiers, les plages de sable blanc, ça finit par lasser.

Écrit par : manutara | 11 août 2009

Cool comme job. Et sûrement mieux payé qu'accompagnateur touristique.

Écrit par : Floréal | 11 août 2009

"Comme je fume, adore me gaver de cochonneries le soir en regardant la télé (il y avait un poste dans la chambre), que forcément ça donne soif, si l'on ajoute à cela que j'étais dans la phase terminale de ma dengue, celle ou l'on transpire toute la fièvre accumulée, dans son sommeil surtout, sudation nécessitant de se doucher plusieurs fois par nuit, sans oublier le fait que j'avais demandé de pouvoir prendre mon petit déjeuner à cinq heures du matin (mes journées sont chargées), on imagine sans difficulté aucune l'exécration dont je fus l'objet de la part de la maitresse des lieux,"

Un jour mon prince viendra... la la la....

Je devine un peu la nature du travail de Manutara: on l'emploie comme testeur d'hôtels et autres lieux touristiques. Les aubergistes qu'il n'a pas rendu fous ont d'office deux étoiles d'avance.

Écrit par : Suzanne | 11 août 2009

Floréal: oui, c'est outrancièrement bien payé!
Suzanne: Figurez-vous que j'ai pensé à me reconvertir dans le secteur de la critique hotelière! Mais non, ce n'est pas mon travail. Ceci dit, je rends quand même fous les aubergistes de tout poil. D'ailleurs je rends tout le monde fou, avec mes invraisemblables manies. Mais allez savoir pourquoi, on continue à recourir à mes services. J'ai même de plus en plus de travail.

Écrit par : manutara | 11 août 2009

Tu connais Anny Piétri ?

Écrit par : tinou | 11 août 2009

Non, qui est-ce?

Écrit par : manutara | 11 août 2009

D'enfer, comme toujours...

Manutara, vous êtes expert en délocalisation, avouez !

Écrit par : Dorham | 11 août 2009

Je ne sais pas, enfin si, mais cela n'a aucune espèce d'importance. Tu me connais, je fouine...

Écrit par : tinou | 11 août 2009

Merci Dorham. Ouh là, ça se rapproche. C'est tiède. Va falloir que je soigne ma couverture!
Tinou, non, je ne suis pas Anny Piétri! Piqué par la curiosité, je suis quand même allé voir sur google. Elle est auteur de romans de cape et d'épée comme on disait en des temps reculés, si j'ai bien compris. Mon mon truc c'est plutôt les caps et l'apnée!

Écrit par : manutara | 12 août 2009

Pour l'inspiration question critique hôtelière: The Accidental Tourist, d'Anne Tyler.
Pour l'ambience et la trame de l'action: Manuel Vásquez Montalbán.
Tout de même des maîtres du genre.
Ecrire vos "mémoires" pourrait constituer une occupation rentable pour votre retraite, si vous y arrivez (ce que je vous souhaite)... Le vôtre étant tout de même "un métier à risques", non?

Écrit par : Floréal | 12 août 2009

Auteur de cape et d'épée ? Nous ne parlons pas de la même personne !!! C'est égal, ne cherche plus... Tiens, on parle de ta retraite ! Tu devrais quand même donner quelques explications à tes nouveaux lecteurs.

Écrit par : tinou | 12 août 2009

Reporter me semblerait coller comme un gant .....

Écrit par : Débla | 12 août 2009

Floréal, de Montalban, j'avais lu "Galindez", il y a quelques années. Excellent livre. Par contre, je ne connais pas Anne Tyler, mais le titre de son ouvrage m'a l'air assez tentant.
Quant à ma retraite, étant donné que j'ai commencé à travailler à cinquante ans, elle devrait se produire quand j'aurai atteint quatre-vingt dix ans. Je crains bien qu'à cet âge là il ne me reste plus beaucoup de mémoire à transcrire.
Tinou: mais qui donc est Anny Piétri? Je veux le savoir!
Debla, ma seule expérience dans le monde du journalisme remonte à plusieurs années, quand, pendant quelques mois, je fus le "nègre" d'un pigiste dans le journal local. C'est loin d'être glorieux, mais je me suis quand même bien amusé.

Écrit par : manutara | 12 août 2009

manutara : "Je veux le savoir !"... Le ton est bien autoritaire. Tu devrais savoir que c'est la meilleure façon pour que je me taise. Réponds plutôt à ma dernière note concernant le bourreau des tropiques. Après j'aviserai de te dévoiler -par mail, cela va de soi, car je n'ai pas envie d'avoir des ennuis avec les services secrets)- ou non le mystère Piétri. Enfin quand même, habiter aux Marquises et ne pas connaître Anny Piétri ... Tu m'étonnes.

Écrit par : tinou | 12 août 2009

Coucou !

Moi je dirais tueur à gages ! (quoi... ??)

Écrit par : Cigale | 14 août 2009

Bonjour Cigale ! Voilà un retour en force... ;-))

Écrit par : tinou | 14 août 2009

Bonjour Cigale. Non, je ne tue personne avec ou sans gages. Quand j'attrape un scolopendre, j'essaie dans la mesure du possible de le bouter hors de ma maison sans lui faire de mal. Tu sais bien que j'ai été éduqué dans un petit séminaire, voyons!

Écrit par : manutara | 14 août 2009

Ah, c'est comme moi avec les araignées. Jamais je n'en tuerai une, je me contente de l'aspirer avec l'embout de l'aspirateur, après, bah, ce n'est plus mon problème !

Écrit par : tinou | 14 août 2009

Et à ton avis, qu'est-ce qu'il leur arrive à ces malheureuses araignées, une fois qu'elles ont été aspirées? Mmmmm? Ce qu'il ne faut pas entendre, franchement.
En plus c'est très utile les araignées. Ca capture un tas de sales bestioles dans leur toile. C'est pour cela que chez moi, je ne passe jamais l'aspirateur. En plus j'ai les gekos qui s'ébattent en liberté dans la maison et font un véritable massacre de cafards. Evidemment, ils sont un peu bruyants pendant la période des amours. Le mâle pousse un râle qui ressemble à ça: scccrrrrrriiiiiiitcccchhhhhAAAAAAAAOUUUUUUAAAAAAA! Comme ils copulent à l'envers au plafond, ça leur arrive de déraper et de tomber sur les gens qui se trouvent en-dessous. Ou dans les assiettes. Alors forcément ça jette un froid.

Écrit par : manutara | 15 août 2009

Oui ben moi ce sont les scorpions qui me dérangent un peu (beaucoup). Mais j'ai fait de nets progrès et j'ai réussi à ne pas écraser le dernier que j'ai vu. Bon d'accord, je ne l'ai pas vu longtemps puisque je me suis enfuie à toutes jambes mais quand même...

Sinon je suis très admirative de ton imitation du gecko en rut ! :-D

Écrit par : Cigale | 15 août 2009

Votre dengue vous a filé une fièvre d'écrivain ! La prochaine fois chopez celle qui est hémorragique et vous attendrez Gogol !:-). Et puis ce petit coté aristo, chez vous, j'adore. Les marquiseuuuh.

(*) on peut vous demander, gentiment, d'en griller une sur la tombe d'un certain JB enterré du coté de chez vous ?

Écrit par : robespierre | 24 septembre 2009

Robespierre, avec plaisir! La tombe de Brel est du reste couverte de messages écrits sur de petits bouts de papiers que le pluie (traversière) efface petit à petit.

Écrit par : manutara | 24 septembre 2009

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