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08 août 2009

Un plaisir toujours renouvelé

 

Cunégonde me précéda dans une autre pièce, la chambre à coucher si j'en jugeais par l'ample lit à baldaquins qui trônait en son milieu et de là nous débouchâmes sur la terrasse. Distrait un instant par la perfection de la vue, la forêt, les pics alentours, la baie, l'océan, rien n'y manquait, je ne remarquai pas tout de suite Astrubal. Ce dernier me dépassant d'une bonne tête, j'avais plutôt l'habitude de lever la tête pour lui parler. Cette fois, je manquai lui marcher dessus. Il était étendu à mes pieds sur un matelas recouvert d'un tifaifai multicolore, ce qui ne faisait que mettre en relief son teint grisâtre. D'une maigreur effrayante, il était revêtu d'un pyjama à rayures. A mon arrivée, il se souleva péniblement sur les coudes et me tendit une main glacée...Tu m'excuseras de ne pas me lever, c'est encore mon foie qui me joue des tours...Ne sachant que dire, je me tournai vers Cunégonde en me demandant si elle avait bien pris la mesure de la gravité de l'état de son mari. Apparemment oui, car elle me précisa...Je n'ai vraiment pas de chance, il y a deux ans à peine je mettais en terre mon époux et voilà que celui-ci prend le même chemin...Au moins on ne maniait pas la langue de bois dans cette famille!

Certains aspects de la personnalité d'Astrubal étaient pénibles: son avarice phénoménale, son côté petit bourgeois que trahissait cette manie qu'il avait de parler des gens biens quand il voulait simplement signifier par là que ces gens là avaient du bien, son attachement viscéral aux biens matériels que laissait subodorer l'invraisemblable amoncellement de bibelots encombrant sa maison, cette manière de se projeter dans le futur, dans cinq ans, dans dix ans, dans vingt ans et surtout cette chance insolente dont tout au long de sa vie il bénéficia, tout en l'accueillant avec la mine contrite de celui qui se refuse à la qualifier de ce terme. Ainsi, se trouvant il y a quelques années désargenté, ce qui dans le langage astrubalien signifiait qu'il n'avait aucune envie de dépenser son propre argent, il réussit à convaincre son frère et sa belle sœur qu'au lieu de venir le rejoindre aux Marquises, voyage pour lequel tous deux économisaient depuis fort longtemps et dont la perspective les plongeait dans une joie sans borne, ils feraient mieux de lui donner cet argent afin qu'il pût vivre décemment plutôt que de le dépenser vainement en billets d'avion et frais d'hôtel. Le plus étrange est que le couple accéda à sa demande. Quand il eut fini de me narrer cet épisode infâme comme une chose allant de soi, à quoi donc sert la famille si ce n'est à venir au secours de l'un de ses membres dans le besoin, je lui demandai si, les situations se trouvant inversées, il aurait sacrifié le budget de ses vacances durement gagné aux désidératas de son frère cadet. Sans hésiter une seconde, il me répondit, d'un air outré...Bien sûr que non, quelle question étrange!...Nous éclatâmes tous deux d'un rire qui dura longtemps.

Car, dans le fond, j'apprécie sa compagnie. Je n'irai pas jusqu'à dire que durant le quart de siècle passé j'ai vécu en ermite, nu dans ma caverne, mais en dehors de quelques propos échangés avec les uns et les autres pour des motifs professionnels, je n'ai jamais réussi à trouver du plaisir à parler qu'avec Astrubal. Outre une culture appréciable, Astrubal possède un sens de l'humour particulier qui convient parfaitement à mon cynisme. Il concentre à ce point tous les défauts de l'humanité sans chercher à les cacher si ce n'est en les parant de toutes les vertus, il a atteint une telle perfection dans l'ignominie tout en ne se départissant jamais d'une correction à toute épreuve, il a acquis un tel savoir faire dans l'art de tromper les gens tout en leur donnant l'impression d'être leur victime, que chaque instant passé en sa compagnie est pour moi source d'une intense jouissance. Plus de vingt ans que je le connais et il parvient encore à me surprendre.

Après avoir rapidement glissé sur ma « glissade » et sur sa maladie (ce n'est pas le genre à se plaindre et je ne suis pas médecin), la discussion se porta sur ses enfants. Si Cassiopée, élève modèle dans une business school (pas trop chère) en Nouvelle-Zélande, était la source des plus grandes satisfactions, Castor, son frère, étudiant en métropole, avait été la cause des plus grands soucis.

Dans un premier temps, Cassiopée et Castor, après avoir obtenu leur BAC en Polynésie, avaient été envoyés en France pour continuer leurs études. Leur grand-mère, la mère d'Astrubal, se chargerait de l'intendance en les logeant dans son grand appartement du seizième à Paris. Très vite, des nouvelles alarmantes parvinrent aux oreilles d'Astrubal. Madame mère se plaignait de ce que, très régulièrement, des jeunes gens de couleur d'un très mauvais genre « squatassent »son très bourgeois appartement, que des musiques aux paroles ordurières déchirassent ses tympans, que des fumerolles aux parfums délétères filtrassent de sous la porte de son petit-fils. Mais pire que tout, il semblait que, prenant son rôle de grand frère trop à cœur, Castor séquestrât sa sœur Cassiopée dans l'appartement, lui interdisant tout contact avec le monde extérieur. C'est que si Castor passait bien ses nuits dans le seizième, la journée, il rejoignait ses nouveaux amis dans le neuf-trois où ceux-ci l'informaient, preuves à l'appui, de la manière la plus convenable de traiter une « meuf », Astrubal utilisa ce terme, surtout si ladite « meuf » était une sœur ou quelque chose de ce genre.

Je rappelle que Cassiopée et Castor sont les fruits d'une union entre Astrubal et Bernadette, une zaïroise très typée. Si ce métissage ne posa aucun problème tant que dura l'adolescence polynésienne de Castor et Cassiopée, tant le mélange des races est courant dans ce pays, il en alla tout autrement une fois qu'ils eurent foulé le sol de la capitale où ils découvrirent toute l'étendue de leur négritude.

Cassiopée fut donc rapatriée de toute urgence en Polynésie, puis envoyée en Nouvelle-Zélande, terre outrancièrement blanche, où la présence d'une jolie mulâtresse revêt encore un caractère d'un rafraichissant exotisme.

Puis, Astrubal avait fait venir son fils aux Marquises afin de lui présenter sa nouvelle belle-mère ainsi que pour se rendre compte de l'étendue des dégâts....Ah, mon pauvre ami! Tu n'imagines pas les changements. Un si gentil garçon!....Péniblement il se mit debout...Maintenant, il marche comme ça!... Instantanément, Astrubal se transforma, dans son pyjama à rayures, en petite racaille des banlieues....Et, il parle comme ça....Il se lança dans un monologue très convaincant où il était question de niquer tout ce qui bougeait tout en accompagnant ses paroles de gestes désordonnés des mains, doigts pointés vers le bas...Épuisé, il se recoucha, pour se relever tout aussitôt....En plus il fait du culturisme! Il passe ses journées à se regarder à poil dans un miroir. Il a profité de son passage ici pour se faire tatouer la moitié du corps...

Ne sachant comment réagir devant l'intrusion des banlieues dans son petit paradis marquisien, il avait contacté une de ses sœurs restée au Zaïre. Si je parle de sœur, je ne veux pas dire par là qu'il s'agit de la fille de la mère d'Astrubal. Juste celle que son père a eue avec une zaïroise, encore une. Les Astrubal ont un arbre généalogique assez compliqué. Enfin, c'est une constante dans la vie d'Astrubal de se décharger sur les autres de ses problèmes domestiques.

Sa sœur avait une petite entreprise qui s'occupait de loger et nourrir les ingénieurs européens et américains venus dans la région de Lubumbashi, au Katanga, pour travailler à l'exploitation de mines de cuivre et autres minéraux.

Son verdict fut sans appel...Si tu ne veux pas que ton fils devienne un black en France, envoie le chez moi pour qu'il devienne un blanc en Afrique....

Ce qui fut fait. Apparemment, le garçon se plait assez dans sa nouvelle vie.

Commentaires

J'imagine aisément la tête de madame mère dans son salon du XVIe !
Tu parles d'une enfance mouvementée pour ces deux gamins ! Les Marquises, Tahiti, le Chili...
Et leur mère, Bernadette, sait-on ce qu'elle est devenue ?

Écrit par : tinou | 08 août 2009

Non, Astrubal n'en parle jamais. Je suppose qu'elle a refait sa vie, comme on dit...

Écrit par : manutara | 08 août 2009

Et Astrubal ? toujours vivant ?

Écrit par : Suzanne | 09 août 2009

Oui, Suzanne, aux dernières nouvelles il allait bien mieux. Comme tous ces gens chroniquement malades depuis leur enfance qui passent leur vie chez le médecin, il finira centenaire. Ce sont les gens en pleine forme qui meurent dans la fleur de l'âge d'un infarctus foudroyant. PLAF!

Écrit par : manutara | 09 août 2009

ce que je cherchais, merci

Écrit par : Nina_Tool | 20 septembre 2009

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