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31 mai 2009

L'anachorète

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Les mois qui suivirent furent, pour moi, tout entiers consacrés à la recherche d'un bout de terre sur lequel édifier ma « cabana » au Chili. J'étais dans la situation d'un enfant lâché sans surveillance dans une confiserie géante. Toute la région était à vendre.

Les Marquises m'avaient laissé entrevoir leurs charmes, sans jamais me les offrir réellement. La presque totalité des terres étant domaniales, il était très difficile de se porter acquéreur d'un terrain en dehors du village principal où s'entassait l'ensemble de la population, au point que, de partage en partage, les toits des maisons en venaient à se toucher. Lors de mes longues randonnées qui me menèrent dans les endroits les plus reculés de l'île, au point que les marquisiens eux-même finirent par m'interroger sur les secrets de passages menant à telle ou telle vallée perdue abondant en gibier, à l'occasion de ces petites expéditions j'avais, donc, plus d'une fois, conçu des rêves de colonisation sur des caps que ne venait balayer nulle tempête, ou près de cols que ne franchissait nulle route. Je me disais, oui, là je serais bien, enfin seul. Je pourrais faire venir les matériaux de construction par la mer et une fois la maison terminée, une vaste hacienda dont l'orientation me permettrait de contempler, depuis la terrasse, le coucher du soleil sur la Pacifique, je pourrais ne plus voir d'humain durant des mois, si tel était mon bon plaisir. Je serais sûrement devenu barbu et fou, mais la question ne se posa pas. Les rêves restèrent des rêves. Encore et toujours des terres domaniales. Je pus une fois toucher du doigt la possibilité de devenir propriétaire, quand au hasard de mes pérégrinations, je rencontrai, dans une baie sublime flanquée d'éperons rocheux acérés comme des dents de requins, une sorte d'anachorète avec qui je me liai d'amitié, apportant à chacune de mes visites du café, du sucre, du tabac tandis qu'en retour, il remplissait mon sac à dos de fruits aux saveurs étranges. Il vivait dans un petit fare niau (maison en feuille de cocotier) dont l'intérieur était d'une fraicheur étonnante. Tandis que les volutes de pakalolo (cannabis) dont il consommait des quantités considérables (ça tue les moustiques, disait-il), formaient entre lui et moi une sorte de brouillard impénétrable, nous restions silencieux en écoutant le temps passer. Parfois, l'un ou l'autre disait...Eeeeeh oui...et nous éclations de rire. Un jour, après avoir apprécié la qualité de mon silence, il me proposa de construire un fare sur un emplacement de mon choix. La vallée lui appartenait. Le leg d'un grand-père. Ah! C'était très généreux! Mais je voulais vraiment être chez moi. Je lui proposai donc de lui acheter une parcelle de terrain. Il voulut alors me la donner, mais j'insistai pour le dédommager....Ah, les popaa sont des gens compliqués. L'argent toujours l'argent. Tu trouves vraiment que j'ai l'air de manquer de quelque chose?....Il parlait très mal le français et moi encore plus mal le marquisien, mais nous nous comprenions très bien. Je contemplai un instant son grand corps sec entièrement tatoué à l'exception du visage et de ses parties intimes, du moins le supposai-je, car il portait tout de même un cache-sexe, mon regard glissa ensuite sur le mobilier du fare, la peue (natte) sur lequel nous étions assis, une lampe Coolemann, quelques ustensiles de cuisine couverts de suie (il ne cuisinait qu'au feu de bois) et une cantine rouillée dans laquelle il serrait avec amour ses rares possessions. Je savais qu'il y avait glissé la paire de jumelles Zeiss et le couteau suisse que je lui avais offerts, sans que jamais, sans doute, ces deux objets fussent destinés à revoir la lumière du jour. Il possédait un sabre d'abattis qu'il maniait avec la dextérité d'un janissaire et sa vue lui permettait de voir des objets ou des êtres que je n'arrivais pas même à deviner. Ainsi, un jour j'embarquai avec lui sur sa minuscule pirogue à balancier, après que, depuis la plage, il eût apreçu une formation d'oiseaux chassant au large, là où je ne voyais que l'océan parcouru d'une longue houle paresseuse. Il nous fallut ramer une heure avant que je pusse entrevoir les frégates et les fous emmêlés dans une ronde folle, les premières essayant de s'emparer du butin des seconds. Nous fîmes une excellente pêche. Le poisson qui n'était pas consommé cru le jour même était découpé en fines lamelles et mis à sécher sur des cordelettes tendues entre deux arbres. Non, vraiment, l'anachorète ne manquait de rien. Pour me faire plaisir plus que par goût du lucre, il finit par accepter une somme symbolique en échange d'une petite parcelle de terre dont nous définîmes les limites de manière très artisanale. Que mes rares lecteurs ne tirent pas des plans sur la comète en se disant....Oh, oh, mais dis-donc, il y a peut-être de bonnes affaires à saisir aux Marquises. Je me trouve un anachorète et hop!...Non, non! Même il y a vingt ans, époque où se situe cet épisode, les marquisiens étaient déjà désespérement entrés dans le siècle et la société de consommation. Aujourd'hui, bien entendu, les choses n'ont fait qu'empirer: toutes proportions gardées, c'est Dallas et son univers impitoyable de gros quatre-quatre et d'imposantes maison en béton armé. Je puis reprendre pour les polynésiens les termes utilisés par Eric Zemmour dans une conversation avec Yan Arthus Bertrand au sujet des chinois: l'écologie, les polynésiens s'assoient dessus et pas qu'un peu! L'anachorète était sans doute l'ultime vestige d'une civilisation en perdition. De toutes façons, notre affaire ne put se faire.

Je me renseignai auprès du service du cadastre. Oui, cette terre appartenait bien à l'anachorète. La préposée, une femme rondelette déguisée en bourgeoise provinciale, en avait entendu parler. C'était sa famille. Un cousin ou un truc comme ça. Mais, et elle fit un geste obscène en direction de sa tempe, le pauvre type était taravana (fou). De toute façon, l'anachorète n'était pas seul dans cette vallée. Avec la satisfaction de qui referme la porte aux nez d'un intru, elle m'informa qu'une centaine d'ayant-droit se partageaient le privilège de se dire propriétaires de cette terre. L'indivis, vous comprenez. Pour me porter le coup de grâce, la dame énuméra, en utilisant ses doigts, les pays où une grande partie d'entre eux avaient émigré: France, Allemagne, Etats-Unis, Australie, Nouvelle-Zélande, Nouvelle-Calédonie. Alors si je voulais les contacter....

Je touchai du doigt une particularité du fonctionnement du système foncier aux Marquises. Pour éluder les frais en cas de transmission, les parents partageaient les terres entre leurs différents enfants de leur vivant, de gré à gré, sans réaliser aucune formalité administrative ou notariale.Tout cela fonctionnait très bien, jusqu'au jour où l'un ou l'autre voulait vendre son terrain. Avec un peu de chance, il se retrouvait avec, entre les mains, un document, ou plutôt une idée de document, établi en 1903, date du dernier cadastrage des îles Marquises ordonné par la puissance tutélaire de l'époque, la France. Il y apprendrait que le propriétaire de son terrain était un lointain bisaïeul décédé depuis une septantaine d'années. Ne lui resterait plus alors comme ultime recours qu'à établir l'arbre généalogique de sa famille afin de traquer tous les héritiers du vénérable vieillard dont une bonne partie devait s'être embarquée pour Hawaiki (paradis maori) et non Hawaii depuis une palanquée de lunes. Puis ce serait au tour du géomètre et du notaire d'entrer dans la ronde. Comme les îles lointaines en sont fort dépourvues, avec un peu de chance, son petit-fils pourrait réaliser la vente pour autant que l'acheteur fût toujours de ce monde.

De temps en temps, une ou deux fois par siècle, des marquisiens, stériles de père en fils, je ne sais trop comment expliquer autrement ce miracle, se trouvaient être seuls propriétaires de leur terrain et possesseurs de documents en règle ne remontant pas à la prise de Babylone par Assurbanipal. Je finis donc par réussir à acheter un lopin de mille mètres carrés à l'un de ces propriétaires solitaires, une méchante parcelle en fond de vallée, située en plein centre du village, sans aucune vue que l'on pût me prendre. Alors que mes voisins bétonnaient tout ce qui pouvait l'être, je plantai frénétiquement toutes sortes de plantes à croissance rapide afin de ne plus voir leurs visages grimaçants. Un voisin, ça a toujours un visage grimaçant, c'est comme ça, on n'y peut rien. La maison que je fis construire, faute de place, ne ressemblait, pas même de loin, à une hacienda, mais plutôt à un blockhaus dont je remplaçai toutefois les meurtrières par des persiennes. Elle n'était ni très grande, ni très belle, mais c'était et c'est toujours ma maison.

L'anachorète, tout comme la civilisation dont il était l'ultime vestige, finit par disparaître un jour. Il prit sa pirogue et, pfuit, personne ne les revit, ni l'un ni l'autre. Cela arrive: l'océan est si vaste et la vie si courte. Depuis, je suis souvent retourné dans sa vallée. Sa cabane a presque entièrement disparu, n'en reste plus que le souvenir et la vieille lampe Coolemann qui achève de rouiller dans le sable. J'ignore ce qu'est devenue la cantine en fer. Mon coeur saigne à la pensée que son antipathique cousine peut, en cet instant même, être en train d'espionner ses voisins avec ma paire de Zeiss ou se faire les ongles avec mon couteau suisse.

Sinon, de manière étrange, je n'éprouve nul chagrin lors de ces visites. Je m'assieds sur un promontoire, un peu en retrait de la plage, pour ne pas me faire dévorer par les nonos et je regarde les vagues déferler sur le rivage. La baie de l'anachorète est ouverte à l'Est, donc au vent et à la houle, ce qui explique sans doute que personne ne soit venu s'y installer. Je peux rester des heures ainsi. Dans le fond, je ne savais rien de l'anachorète.

 

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27 mai 2009

Le charme discret des années soixante-dix

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Les Muller étaient des gens simples, aussi déjeunâmes nous dans la cuisine agréablement tempérée par une antique cuisinière à bois. Ines était une solide teutonne haute comme une armoire normande, au physique de boxeur, fumant à la chaîne de fines cigarettes à bout doré, tandis que son mari, égal en taille, abritait sous une crinière aussi blanche qu'elle avait été blonde dans sa jeunesse, un physique aux prétentions aristocratiques, n'eût été ce nez turgescent strié de veinules bleuâtres attestant un penchant certain pour les substances fortement alcoolisées. La cuisinière, humaine cette fois, Herta, était une petite femme boulotte d'une cinquantaine d'années, tout en sourires et courbettes vite démentis par un regard aussi froid qu'un lever de soleil en Antarctique. Avec sa permanente gonflante légèrement recourbée aux extrémités et ses lunettes en ailes de papillon, elle semblait échappée d'une série américaine des années soixante. Si mes hôtes étaient tout deux vêtus à la hussarde de pantalons en velours côtelé et de chemises aux couleurs sombres, Herta n'était, elle, que dentelles et tissus synthétiques chuintants où, de la tête aux pieds, se déclinait toute la gamme des roses.

Les almejas à la parmesana (palourdes au fromage) se révélèrent absolument exquises, d'une finesse que leur aspect fruste de bivalves aux coquilles câleuses n'aurait pu laisser deviner. Quand nous eûmes terminé, Herta qui, jusque là, nous avait observés avec l'oeil satisfait de l'éleveur regardant s'alimenter une portée de porcelets, Herta, donc, ouvrit la porte de la cuisine et hurla d'une voix haut perchée....Iwan, la carnecita, por favor....

Iwan fit donc son apparition, porteur d'un plat long de deux mètres, pour le moins, couvert de tranches de veau fumantes. Iwan était une sorte d'éphèbe des terres australes. J'aurais pu dire qu'il s'agissait d'un jeune homme fort bien fait de sa personne. Mais non, c'était un éphèbe, c'est à dire que le ciel s'était montré généreux à son égard, en une occasion au moins, en le faisant naître dans un corps à la plastique parfaite, pour le reléguer ensuite sur une étagère poussiéreuse du Panthéon de la perfection en omettant de le doter de tous ces attributs, intelligence, esprit, humour, imagination, qui auraient pu le transformer en un être abouti. Qu'on ne se méprenne pas, Iwan n'était affecté d'aucun retard mental. C'était un éphèbe, voilà tout. Revêtu d'un tricot de peau couleur pomme soulignant chacun de ses innombrables muscles, sa taille de danseur argentin prise dans un pantalon en velours mauve s'évasant progressivement dans sa partie basse pour se terminer par deux pattes d 'éléphant agressives, il fit d'abord trois ou quatre fois le tour de la table, lançant des regards éplorés à Herta...Pose-le au milieu de la table imbécile, tu vois bien que j'ai fait de la place...mais il y a avait dans cet, « imbécile » (tonto), une telle tendresse, une telle émotion, que je supposai qu'Iwan n'était autre que le fils de la cuisinière. Avant de plonger vers le centre, le jeune homme bredouilla, permisso, puis, inclinant le torse à quatre-vingt dix degrés par rapport au bassin, les santiags bicolores bien à plat sur le sol, il déposa délicatement le lourd plateau dans l'espace aménagé à cet effet, n'omettant pas de balayer de la pointe de ses cheveux, qu'il avait fort longs, la surface des chairs calcinées du malheureux bovin dominical, ce qui souleva une nouvelle vague de piaillements outrés de la part de la cuisinière....Tes cheveux, crétin....tandis que le maître des lieux constatait lugubrement....De nos jours, il faut vraiment leur baisser la caleçon (bajar el calzoncillo) pour savoir s'il s'agit d'un garçon ou d'une fille...Il n'était nul besoin d'en arriver à de telles extrémités pour constater qu'une main attentive avait cousu sur le pantalon de l'éphèbe, au niveau de chacune de ses fesses au galbe parfait, cela va sans dire, un coeur rouge traversé d'une flèche bleue aux contours approximatifs, ce qui ne correspondait nullement à l'idée que je me faisais des fondements d'un gaucho de la pampa chilienne.

Tandis que nous dévorions la succulente carnecita, Herta et Iwan prirent congé en nous souhaitant un agréable après-midi.C'était leur journée de repos hebdomadaire, ce qui expliquait l'accoutrement de l'un et de l'autre, qui leur permettrait, sans doute, de paraître à leur avantage dans quelque fête villageoise. Dès que la porte se fut refermée sur eux, Ines, qui continuait à fumer tout en mangeant, approcha sa chaise de la mienne et ,avec des mines de conspiratrice, me dit...Tu as vu Iwan?...Avant que de lui répondre, ce comportement me ramena, en une fraction de seconde, à des années lumières en arrière. Durant toute mon enfance, puis mon adolescence, les repas familiaux, s'ils ne se déroulèrent pas à la cuisine, se prirent toujours sous l'oeil inquisiteur d'un majordhome, aussi, attendions nous avec impatience son départ vers l'office pour nous mettre à parler d'autre chose que de la pluie et du mauvais temps. Ce fut donc avec une certaine indulgence que je répondis à Ines...Iwan? C'est le fils de Herta je suppose?...Ines, ravie de ma réponse, me flanqua sur la cuisse un grand coup du plat de la main, tout en prenant les deux autres à témoin...Vous avez-vu, ils croient tous ça!....Osvaldo leva les bras au ciel, tandis qu'Eduardo, qui était, jusque là, resté muré dans un silence obstiné, reprenait en ricanant...Iwan, le fils de Herta, t'as qu'à croire, tiens....Je dois avouer que ma curiosité fut piquée au vif...Son petit-fils alors?...Ma sortie fut saluée par un fou rire général. Ce fut Osvaldo qui m'apporta la réponse dont les contours commençaient à s'ébaucher...La vieja quiso comerse pastito nuevo. La Herta se caso con el jovencito hace dos meses..Après avoir joui un instant de mon étonnement, il ajouta, comme si la chose allait de soi...Celebramos la boda aqui (Text: la vieille a voulu brouter du gazon nouveau. Elle s'est mariée avec le petit jeune il y a deux mois. Nous avons célébré la noce ici...).... Je dus avoir l'air passablement interloqué, car les éclats de rire reprirent. Je leur expliquai que dans mon pays, la France, en proie à un jeunisme dévastateur, qui pourtant se targuait d'être le fer de lance de la libéralisation des moeurs, une telle chose serait tout simplement inconcevable. Je ne savais même pas s'il se trouverait un maire pour célébrer une telle union. Ce fut au tour de mes hôtes chiliens de se montrer étonnés.... Et pourquoi donc, s'ils s'aiment?...C'est vrai que l'argent ne pouvait être le mobile de l'union entre un peon de dix-huit ans et une cuisinière de cinquante-cinq ans. Je songeai alors à ce film sublime  « Harold et Maude ». Oui, mais c'était dans les années soixante-dix, une autre époque.

Je pris alors conscience que l'attrait que le Chili avait exercé sur moi dès le premier instant, que ce véritable coup de foudre, on excusera le lieu commun, que je ressentis pour la région des lacs, furent le produit des incontestables effluves « années soixante-dix » émanant de ce pays. Je sais qu'il est très mal d'éprouver de la nostalgie pour une période aussi lointaine. J'avoue que je n'en connais que ce qu'en j'en vis, c'est à dire peu de choses. Dans ma famille, nous étions restés bloqués au dix-neuvième siècle, quelque part entre l'accession de la reine Victoria au trône d'Angleterre et l'affaire Dreyfuss, aucun meuble n'avait moins de trois cents ans, quant aux murs qui nous abritaient, ils avaient du subir les assauts des bombardes suédoises pendant la guerre de trente ans. Alors, les années soixante-dix, c'était de la science fiction. Mais quand même. Juste une impression. Les salaires étaient ridiculement bas, les voitures grotesques, les banlieues, déjà, sinistres, le Concorde un désastre financier, le pétrole cher, les universités en vrac, le niveau en berne, Giscard jouait à l'accordéon « Les diamants sont éternels », Chirac valsait, Nixon prenait l'eau en fredonnant good bye Vietnam, mais, mais, mais... flottait dans l'air un parfum léger, subtile mélange fait d'insouciance et de dérision. Je peux me tromper, mais j'ai le souvenir d'une époque très humaine, pas dans le sens que l'on donne généralement à ce mot, bon, gentil, mais simplement une époque où l'humain était au centre de toute chose. Puis, petit à petit, l'humain perdit de son attrait pour être remplacé par une certaine idée de l'humanité.L'humain idéal. Enfants, on nous faisait apprendre un poème de Rimbaud, dont ma mémoire a conservé ces deux vers:

« Je m'en allai, les poings dans mes poches crevées,

mon paletot aussi devenait idéal... »

Longtemps je crus que le paletot du jeune Rimbaud avait atteint un état proche de la perfection, alors que, bien au contraire, il partait en lambeaux, se transformant en idée de paletot.

Enfin, quoiqu'il en soit, la courtoisie désuète, les bidons de lait posés au bord de la route, la mucama suspendue au lustre, l'invitation à partager le repas dominical de parfaits inconnus, les gens qui fumaient sans complexe en mangeant, l'éphèbe épousant la femme mure sans que l'on sût très bien si elle lui rappelait sa mère ou si ses fesses lui parlaient le langage du coeur, les « sobremesas » interminables où l'on ne refaisait surtout pas le monde, mais juste nos vies, l'aviateur cloué au sol, toutes ces choses et bien d'autres encore me parurent terriblement humaines et tout cela de manière très naturelle sans qu'il fût nécessaire de parler de retour à un état antérieur, puisqu'on n'était jamais parti: on avait toujours été là. 

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25 mai 2009

Une main secourable

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Les Muller descendaient de ces colons allemands venus, à la demande des autorités chiliennes, peupler la région de lacs au dix-neuvième siècle, alors que les hidalgos et leurs rejetons n'avaient montré que peu d'empressement pour cette contrée éloignée de la capitale et de ses fastes. Petits propriétaires terriens, les Muller se consacraient, comme la plupart de leurs compatriotes, à l'élevage extensif de bovins. Proches de la soixantaine, ils avaient laissé la direction de l'exploitation à leur fils, se réservant quelques hectares idéalement situés en bord de lac pour y ériger des cabanas dont la location devait leur assurer une retraite décente. Si la haute saison (janvier, février) répondait bien à leurs attentes, le reste de l'année ne voyait se présenter au portail du fundo « Vista al lago » qu'une clientèle clairsemée de touristes égarés et de citadins dépressifs. Eduardo appartenait, visiblement, à cette seconde catégorie. Petit homme chauve au physique insignifiant de clerc de notaire, il partageait avec moi l'insigne honneur d'avoir été invité à la table des Muller pour cet almuerzo dominical. Peu avant de frapper à la porte de mes hôtes, je l'avais vu qui déambulait le long de la plage. A un moment donné, il s'arrêta, sembla humer la direction du vent, puis, après avoir labouré le sol sablonneux du pied droit comme un taureau sur le point de charger, il s'était élancé sur la grêve les bras largement déployés, le visage fermé, agrémentant sa course désordonnée de petits bonds grotesques que je ne pus interpréter autrement que comme de vaines tentatives de décollage. Arrivé en bout de piste, il s'effondra sur le sable où il resta prostré, le train d'attérissage rentré. Bien qu'antipathique et misanthrope, j'ai pour principe, en matière d'assistance à mon prochain, de privilégier l'excès au manque.

Cela me mit, plus d'une fois, dans une situation délicate. Ainsi, dans ma lointaine adolescence j'avais été invité par un de mes camarades à un de ces évènements qu'on qualifiait alors de boum, succédant ainsi à la vénérable surboum des années soixante. Désireux d'aller me laver les mains, parce que dans mon milieu on n'allait pas aux toilettes, mais on se lavait les mains, je fus dirigé vers la salle de bain du premier étage où, effectivement, j'aurais pu me laver les mains sans pour autant parvenir à assouvir le besoin urgent qui en ces lieux m'amenait. J'urinai donc dans la baignoire, prenant grand soin de viser l'orifice de vidange après avoir ouvert les robinets afin de masquer les effets sonores indésirables. Je me rendais bien compte que j'accomplissais là un acte inqualifiable, surpassant en vulgarité, et de loin, l'innocente question qui aurait du être mienne...Pourrais-tu, je te prie, me dire où se trouvent les toilettes?...En sortant de la salle de bain, le rouge de la honte au front, mais la vessie au repos, il m'avait semblé entendre des gémissements proférés par une voix féminine. J'avisai sur le palier une porte ouverte menant à une chambre aux dimensions confortables. J'y risquai un oeil inquiet, d'autant plus inquiet, que les gémissements de la dame croissaient, indubitablement, en intensité. D'abord je ne vis rien. La chambre était plongée dans une pénombre atténuée par la lueur blafarde diffusée par un poste de télévision allumé au milieu de la pièce. Posé sur une table à roulette ajustée à ses dimensions, le poste me tournait le dos, si je puis m'exprimer ainsi, par contre, qui me faisait face était la mère de mon camarade, une femme qui aurait pu être distinguée si elle n'avait cherché aussi désespéremment à l'être. Sa tête reposait sur le dessus du téléviseur et ses traits étaient déformés par l'effort. Je remarquai également que de ses bras elle enserrait vigoureusement le poste. Tout s'expliquait: pour une raison qui échappait à l'entendement, cette dame si frêle essayait de soulever le téléviseur, énorme comme tous les téléviseurs de l'époque. Allumés, ces engins pouvaient se transformer en véritables bombes. Quelle imprudence! J'entrai, m'avançant franchement dans la pièce...Laissez madame, je vais m'en occuper!....La dame hurla....Noooon.....tandis que derrière elle je devinai une silhouette d'homme que l'obscurité et son silence obstiné m'avaient jusque là caché. L'homme se dégagea brusquement de...enfin il se dégagea en grommelant...Petit con...tandis que madame restait désespéremment aggrippée à son téléviseur, non plus pour y chercher un appui, mais pour en faire un paravent, posé entre moi et sa nudité. Je bafouillai....Atrocé désolement....trébuchai sur une chaise en reculant, me relevai, dévalai les escaliers et ne m'arrêtai de courir qu'après cinq ou six kilomètres, lorsque je fus parvenu devant le portail de la demeure familiale.

C'est donc avec une circonspection qui n'excluait nullement une bouffée de compassion que je m'approchai de l'avion prostré. Cet homme, sans être fou, souffrait manifestement de quelque anomalie à laquelle nulle clé à molette ne viendrait apporter un quelconque remède. Il me semblait avoir lu dans un ouvrage que, loin de repousser d'un revers de la main méprisant la folie d'un aliéné, en niant ses visions par exemple, il fallait y pénétrer, avec précaution, sur la pointes des pieds, cela va de soi, en s'efforçant de la lui rendre supportable, sa folie. Ainsi, si quelqu'un se mettait à hurler....Des hommes verts! Je les vois! Ils sont partout! Des millions!....il ne fallait surtout pas dire...Mais, non voyons, il n'y a rien....mais au contraire suggérer....Allons mon cher, vous exagérez, je n'en vois que deux ou trois et encore, sont-ils tout petits et d'un vert passé....C'est donc d'un ton badin que je m'adressai au Mermoz andin....Hola, que tal?...L'autre leva vers moi un regard chargé de reproches et me renvoya un buenas tardes fatigué....Je lui tendis une main secourable afin de l'aider à se relever....Vous verrez, la prochaine fois ça ira mieux!...S'aidant de ma main, il se remit lourdement sur pied. Tout en époussetant son blouson et son pantalon, il me jeta un regard suspicieux...Qu'est-ce qui ira mieux?...Eh bien, le décollage. Avec ce vent cisaillant vous n'aviez aucune chance!....Quel décollage? Quel vent? Je ne comprends rien à ce que vous me dites. J'ai une faiblesse au genou, voilà tout. Adieu, monsieur!....Et d'un pas décidé, il prit le chemin de la maison des Muller. Comme je lui emboîtai le pas, il se retourna...Vous n'avez pas besoin de me suivre, je ne suis pas fou...Bien sûr que non, il se trouve juste que nous nous rendons au même endroit....Il s'arrêta et me contempla d'un air mécontent....Ah, c'est vous, « el frances » dormant!..Il repartit sans me laisser le temps de répondre.

Osvaldo Muller vint nous ouvrir avant même que eussions frappé à la porte de sa demeure, ce qui ne fit que confirmer les soupçons que je nourrissais à l'égard du couple: une partie non négligeable de sa journée semblait être consacrée à l'observation des locataires. La situation de leur maison, légèrement en retrait sur une éminence, les dix cabanas alignées à ses pieds, favorisait ce coupable passe-temps. Osvaldo me présenta Eduardo comme un pilote de ligne, légèrement fatigué (le jet lag, vous savez...), venu, sur l'insistant conseil de ses employeurs, se mettre au vert dans la région des lacs.

 

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21 mai 2009

La mucama et le saint-Bernard

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Je n'eus pas à chercher très longtemps un toit. A deux ou trois kilomètres d'Ensenada, mon destin croisa celui des Muller, propriétaires des cabanas « Vista al lago ». Sur un terrain situé au bord du lac, s'élevaient une dizaine de petits chalets entièrement équipés, de manière à assurer à leurs locataires une vie en complète autarcie. L'endroit était plaisant, les Muller avaient l'air de braves gens, je leur règlai donc un mois de loyer séance tenante, choisissant le chalet le plus éloigné de leur maison. Tandis que monsieur me remettait la clé de mes appartements, madame me précisa d'un air gourmand...El servicio de mucama esta incluido.... (le service de mucama est inclus). Je n'osai trop demander ce qu'était une mucama, estimant juste que la terminaison en « a » était un signe indubitable de féminité, bien que l'on dise la mano et el problema. Sans pousser plus avant mes investigations, je passai d'abord deux jours à dormir, totalement épuisé, nerveusement, par la nécessité dans laquelle je m'étais trouvé d'avoir eu à cohabiter durant une période aussi longue avec autant de personnes sur le « Terra Australis ». C'était un peu comme si on avait obligé une personne ayant la phobie des serpents à vivre dans un serpentarium durant une semaine, tout en sachant qu'aucune des espèces représentées n'était vénimeuse. Je ne m'éveillai que pour charger le poêle à combustion lente, épuisant en quarante huit heures le stock de bois normalement alloué pour une semaine. Peu après mon arrivée, le temps se remit à la pluie et les rafales de vent ébranlèrent mon modeste refuge, diffusant en moi une onde de bien-être rarement ressenti. Tout à ma somnolence, je ne mangeai rien pendant deux jours, me contentant de quelques tasses du thé abandonné dans un des placards de la cuisine par les précédents locataires. Le matin du troisième jour, ou peut-être était-ce l'après-midi, je fus réveillé par des bruits étranges en provenance du salon. Dans un premier temps, je n'y prêtai pas grande attention, le vent avait redoublé de puissance et tout n'était que bruit: les fenêtres sifflaient, les arbres grinçaient, le lac se fracassait, quelque-part un chien aboyait. Je me préparai à sombrer de nouveau quand, pris d'un doute affreux, je m'assis dans le lit, l'oreille aux aguets, tout à fait réveillé cette fois. Après tout, ce n'était pas un chien qui aboyait, mais un être humain qui lançait d'une voix aiguë des cris de détresse....Por dios, ayudenme!...M'enroulant prestement dans la courtepointe pour offrir à ma nudité un rempart impénétrable, j'entrouvris la porte de la chambre, juste assez pour voir une dame d'un certain âge d'une rotondité certaine, les cheveux grisonnants taillés en brosse, la lèvre supérieure ourlée d'une fine moustache, suspendue par les mains au lustre de mon salon, une espèce de roue en fer forgé sur le pourtour de laquelle on avait disséminé quelques ampoules. Avec sa blouse noire elle ressemblait à un sanglier pendu à un crochet de boucher. Comme elle me faisait face, elle finit par m'apercevoir. La texture de son visage qui me fit penser à une tranche de viande des grisons, avait pris une vilaine teinte violacée....Elle réussit à articuler....Soy la mucama... De manière étrange, je m'extasiai d'abord sur la solidité des fixations maintenant le lustre assujetti à l'une des poutres transversales du salon. Décidemment, ils savaient travailler dans ce pays. Il faudrait que je demande l'adresse du maestro qui avait fait ce chalet. Je fus toutefois rappelé à la réalité par une gémissement rauque....L'escabeau, senor...Ce dernier gisait renversé sous le lustre. Toujours enroulé dans ma courtepointe, je sautillai maladroitement jusqu'à l'escabeau, quand je réalisai qu'il me faudrait mes deux mains pour le redresser et le maintenir afin que la malheureuse puisse y reprendre pied. Je voulus retourner dans ma chambre pour enfiler un caleçon, pour le moins, mais la pendue ne m'en laissa pas le temps...Vite senor, je vais lâcher....Nécessité faisant loi, je laissai tomber la courtepointe...Ne regardez pas senora. Je suis tout nu...Non, senor. Mais por dios, l'escabeau!....Remettre l'escabeau en place fut peu de chose, mais le maintenir en position sous les coups de boutoirs et les ruades du sanglier ne fut pas une mince affaire. Elle finit toutefois par toucher terre et s'effondrer dans mes bras, à mon vif déplaisir. Je la traînai jusqu'au divan où je la laissai tomber pour enfiler le premier pantalon qui me tomba sous la main.

Deux jours plus tôt, avant de tomber en catalepsie, j'avais joué un instant, sur la plage, avec le chien des Muller qui se trouvait être un saint-Bernard nommé Felipe. La bestiole m'avait tout de suite pris en affection (de manière étrange je suis antipathique aux humains, mais les animaux m'adoptent sans problème), c'est à dire qu'elle m'avait recouvert d'une abondante bâve gluante. J'avais essayé de m'en débarrasser en lançant dans le lac un bout de bois trouvé sur la plage. Felipe m'avait regardé un long moment avec ses yeux humides cernés de poches profondes de vieux bureaucrate. Pour l'encourager, je frappai le sol du pied et lui indiquai la direction du large où le bout de bois flottait, insouciant, n'attendant que l'étreinte de ses puissantes mâchoires. Anda! Anda! Felippe émit deux aboiements qui firent trembler le sol, puis se jeta sur moi et posa ses pattes avant sur mes épaules, me faisant ployer sous le poids de ses quatre-vingt kilos. Repoussé vers le lac, je finis par me retrouver dans l'eau jusqu'aux genoux et le fauve ne faisait pas mine de vouloir me laisser reprendre pied sur la grêve. A chacune de mes tentatives, il pesait de tout son poids sur moi, me repoussant vers le large. L'étonnement d'un tel comportement me fit oublier jusqu'à la température glacée de l'eau. L'animal ne me voulait aucun mal, il trouvait juste que j'étais un jouet beaucoup plus attrayant qu'un stupide bout de bois. Je finis par comprendre, sans trop vouloir y croire, où Felipe voulait en venir. Il fixait un point du lac, situé légèrement en retrait de ma position, là où flottait, toujours aussi insouciant, le bout de bois. Je me débarrassai de mon pull et de mes grosses chaussures de marche, les jetant sur la grêve et nageai jusqu'au bout de bois dont je me saisis pour le déposer, transi cette fois, devant le saint-Bernard tranquillement assis sur la plage, un avatar du démon à coup sûr. Si on l'avait muni d'un tonnelet de rhum, nul doute qu'il en eût éclusé le contenu, laissant les voyageurs égarés à leur triste sort. Après avoir émis un ou deux jappements de contentement, Felipe se saisit délicatement du bout de bois et s'en fut en trottinant vers la maison de ses maîtres sans plus m'accorder la moindre attention. A l'instant où j'atteignis, dégoulinant, la porte de ma cabana, j'entendis la voix du senor Muller derrière moi...Hombre, si tu n'as pas de maillot de bain, je peux t'en prêter un...Je n'appréciai qu'à moitié l'expression moqueuse de son visage de paysan madré...Non, merci, je me baigne toujours habillé....Et je lui claquai la porte au nez. J'étais certain que lui et son dragon de femme n'avaient pas du perdre une miette du spectacle, planqués derrière les rideaux de leur salon. Ça devait être une espèce de bizutage. Trempés pour trempés, j'avais mis mes vêtement à tremper dans l'évier de la cuisine empli d'une eau brûlante agrémentée d'un reste de lessive solidifiée trouvé au hasard de mes recherches. J'avais ensuite malaxé le tout, l'avait essoré et l'avait étendu en une guirlande fumante sur un lustre suspendu à proximité du poêle à combustion lente, utilisant pour ce faire l'escabeau responsable de cette petite tragédie. Evidemment, le lustre n'était qu'à environ trois mètres du sol, mais quand même, la pauvre femme aurait pu se faire mal.

Je lui offris une tasse de thé qu'elle but goulûment. Quand elle eut repris ses esprits, elle me dit...Por dios, senor! J'avais cru bien faire en rangeant vos vêtements. J'étais parvenue à tous les récupérer, il ne restait que celui-là, quand l'escabeau s'est dérobé...D'un doigt accusateur, elle pointa une pauvre chose noire, un slip de médiocre facture, qui pendait du lustre comme un pavillon de détresse au gréement d'un trois mâts naufragé. L'image même de la désolation, la mucama me proposa de revenir plus-tard. Mais qu'avais-je encore à lui cacher? Je lui répondis donc...Non, non, restez je vous en prie. De toutes façons, il faut que j'aille faire des courses à Puerto-Varas....Ah, mais senor, nous sommes dimanche, tout est fermé. Et puis, dona Ines y don Osvaldo vous attendent pour l'almuerzo. Il y aura de la carnecita al palo (viande à la broche). Muy rica (très bonne)...Dona Ines et Don Osvaldo? Qui c'était encore ceux là? Ça tournait au Cervantès cette histoire....Quienes (qui)?...Los senores Muller. Los duenos....Ah oui, dit de cette manière, ça devenait tout d'un coup beaucoup plus abordable. 

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18 mai 2009

La ruta 225

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Je passai une bonne partie des dix années suivantes dans la région des lacs. Rétrospectivement, cela me semble terriblement excessif, comme me semble excessif le fait que, le premier juin 1978, alors âgé de vingt-trois ans, j'aie appareillé avec l'Ile de Feu du port de Rotterdam pour une innocente croisière aux Scilly, me retrouvant aux Marquises, cinq ans plus-tard, toujours sur le même voilier, sans avoir jamais rien planifié. Très excessif...Outre mes nombreux défauts, j'ai celui de ne pas me projeter dans l'avenir. Le jour d'après me semble un objectif tout à fait raisonnable.

Le jour d'après du jour précédent, je quittai le Don Luis après une fort mauvaise nuit. L'hôtel jouxtait la caserne des pompiers, comme je pus m'en apercevoir. La sirène se déclencha à plusieurs reprises durant la nuit, avec des échos lugubres de blitz londonien. Dans mon demi sommeil, je songeai d'abord à une attaque aérienne, puis, réflexion faite, jugeant que le Pérou et la Bolivie étaient trop éloignés, que l'Argentine n'avait plus un seul bombardier en état de tenir l'air depuis le désastre des Malouines, je m'enroulai dans ma courtepointe (la nuit était glacée)et sombrai dans un sommeil paradoxal peuplé d'immeubles en flammes. Plus-tard, on m'apprit que toutes les maisons étant construites en bois, les installations électriques souvent déffectueuses, les incendies éclataient avec une grande fréquence.

Puerto-Montt est le terminus de la ruta cinco. A partir de là, elle se transforme en carretera austral, une mauvaise piste de 1600 km qui rejoint le Sud de la Patagonie, entrecoupée d'innombrables franchissements en bacs au fonctionnement aléatoire. Je ne pus jamais parvenir plus loin que Hornopiren, arrêté dans mon élan par un fjord parcouru par un ferry dont le prochain départ n'était annoncé que six mois plus-tard. L'improvisation peut se révéler décevante. Les pauvres mots dont je dispose ne sauraient rendre justice à la beauté des contrées traversées par la carretera austral.

Mais, en ce jour de novembre 1995, ce fut la laideur de la ville que je laissai derrière moi. Après une vingtaine de kilomètres parcourus vers le Nord, j'obliquai vers l'est en direction de Puerto Varas. Ce nom me semblait vaguement familier. Gertha avait dut y faire allusion, lorsque je lui parlai de m'arrêter dans la région des lacs.

Comme je m'engageai dans la descente menant à la petite station balnéaire, la brume, qui m'avait accompagné depuis le départ, se leva, me révélant une véritable mer intérieure aux eaux turquoise, bordée à l'ouest de coteaux où alternaient pâturages et zones boisées, tandis qu'à l'est s'élevait la cordillère des Andes, toute proche. Mais, dans un premier temps, je ne vis que lui: le volcan Osorno au sommet recouvert de neiges éternelles. Il semblait veiller sur son lac comme une duègne sur la virginité d'une jeune fille de bonne famille. On sentait là une bonhomie faite de colère rentrée. Je dus m'arrêter sur le bord de la route pour me remettre du choc esthétique, tandis qu'un sentiment de bien-être extrême m'envahissait. Je songeai...Oui, c'est là...

Je traversai ensuite la petite ville, ni belle, ni laide, passant devant la « deutsche Schule » et la « Clinica alemana » sans vraiment les remarquer et pris la ruta 225 qui longe les rives du lac vers l'est. En progressant dans cette direction, je remarquai que les maisons semées au milieu des collines verdoyantes adoptaient les courbes harmonieuses de fermes bavaroises, ressemblance vite démentie par les forêts d'eucalyptus ou d'alerce, par les peones en poncho et chapeau huaso attendant patiemment le micro (bus). Des bidons de lait alignés sans surveillance sur des présentoirs en bord de route, soulignaient la vocation laitière de cette contrée tout en informant le nouveau venu qu'ici, le vol était chose inconnue. Au froid incisif du bord de mer avait succédé une température d'une douceur méditerranéenne. Partout, autour de moi, la nature exultait en teintes printanières. C'était absurde, mais j'avais l'impression de revenir chez moi, après un long voyage, sans que ce « chez moi » et moi ne nous fussions jamais rencontrés encore. Le lac Llanquihue, d'une rotondité parfaite, a une superficie équivalente à celle du lac Léman. Dans les mois qui suivirent, j'appris à connaître chacun des mètres de sa rive, à la recherche de la « parcela » idéale, car très rapidement germa dans mon cerveau l'idée que ce serait au bord de ce lac et nulle part ailleurs que s'achêverait mon existence faite d'errances. Cela faillit d'ailleurs arriver plus rapidement que prévu. En effet, anesthésié par la beauté du paysage, je m'endormis au volant de ma voiture. Je fus réveillé par le bruit que firent les roues en écrasant les gravillons du bas côté de la route. Dans une état de demi-conscience, sans freiner, ce qui sur le gravier eût été fatal, je redressai et regagnai la chaussée juste à temps pour franchir le pont enjambant un « estero » (petite gorge ne se remplissant d'eau que lors des pluies) profond. De manière étrange, après avoir refait des centaines de fois cette route toute en virages, en ravins, en falaises surplombant le lac, je ne pus jamais trouver d'autre endroit où cette brêve sortie de route eût été possible sans entraîner un grave accident. Il y avait là et nulle-part ailleurs, sur la droite, une bande de terre recouverte de gravier, de quelques mètres de largeur et d'une cinquantaine de mètres de long. Plus que l'idée de ma propre mort, ce qui me terrifia de manière rétrospective, fut l'idée que j'aurais pu faucher une mère et ses enfants attendant le bus. Non que l'idée de ma propre mort me laisse indifférent. Je suis effrayé à l'idée de mourir, mais après des années passées en mer sur des petits bateaux, quand chaque jour pouvait bien être le dernier, j'ai appris à domestiquer cette peur. Après tout, mourir au milieu des genêts en fleur ou en pleine mer, qu'importe la manière, pourvu que ce ne soit pas dans son lit. Par contre, je ne me suis jamais fait à l'idée de causer du mal à autrui. C'est très bien quand il s'agit de l'intégrité physique des personnes, par contre, quand il s'agit de leur intégrité sentimentale cela devient plus compliqué. Je pense qu'il faut savoir être blessant dans certaines circonstances pour éviter des blessures plus profondes encore, mais ça, je ne sais pas le faire. Stefan Zweig a écrit une très belle nouvelle, « la pitié dangereuse », qui résume très bien la question.

En une autre occasion, des années plus-tard, cette route fut pour moi le théâtre d'un événement troublant. Peu avant d'arriver à Puerto Varas en venant de l'est, il y avait une longue courbe qui, tout en occultant tout ce qui pouvait se passer plus avant, de par sa longueur même, permettait de conserver une vitesse élevée. En général, je l'abordais toujours à cent kilomètres à l'heure, le maximum de la vitesse autorisée. Ce jour là, à l'entrée du virage, quelque chose en moi cria....Ralentis...Je freinai tout en rétrogradant et roulai à vingt kilomètres à l'heure. Une voiture, un puissant quatre quatre, me suivait de prêt. Je l'entendis freiner en faisant crisser ses pneus. Le conducteur klaxonna furieusement et me fit des appels de phares frénétiques. Mais le manque de visibilité l'empêcha de me dépasser. En regardant dans mon rétroviseur, je pus voir son visage déformé par la haine. A la sortie du virage, un camion, les roues à l'air, gisait renversé sur le côté, occupant toute la largeur de la route. Il transportait un gigantesque réservoir rempli de saumons juvéniles, l'autre grande ressource de la région. Le conducteur et son assistant, plus soucieux de préserver leur emploi que de sauver des vies humaines, se bousculaient en glissant au milieu de milliers de saumons frétillants, essayant, dans un effort dérisoire, de les remettre dans le réservoir dont ils s'étaient échappés. Je m'arrêtai donc facilement avant de heurter l'obstacle. La voiture suiveuse aussi. Je sortis de mon véhicule. L'autre également. D'un pas décidé, il vint vers moi. Je crus d'abord qu'il voulait me faire un mauvais sort, mais il m'étreignit en un abrazo très viril...Nos salvaste la vida! Pero, hombre, como supiste?...(Tu nous a sauvé la vie! Mais comment as-tu su?)...Avec des airs de moine tibétain, détenteur de secrets interdits au commun des mortels je répondis....Quien sabe...(vas savoir)...Je remarquai alors que sur le siège arrière du quatre-quatre s'agitaient une demi-douzaine de petites têtes blondes. Pour que le miracle ne se transformât point en carnage, je retournai dans ma voiture, lui fis faire demi-tour pour me poster à l'entrée du virage afin d'enjoindre les (rares) automobilistes à la prudence en attendant l'arrivée des carabineros.

Une année avant mon arrivée dans la région, la ruta 225 avait été le théâtre de la plus grande catastrophe routière de l'histoire du Chili. J'en reparlerai ultérieurement.

Enfin, ce jour là, le premier de ma nouvelle vie, à l'instant précis de mon assoupissement, il n'y avait personne sur cette mince bande de terre, personne sur la route non plus. Je suppose que cela s'appelle de la chance. Ne voulant pas la tester plus avant, je m'arrêtai dans un pueblo, Ensenada, où je déjeunai de viandes cuites à la broche dans un restaurant dont les larges baies vitrées s'ouvraient sur le lac et sur le volcan, tandis qu'un clapot léger poussé par un vent chargé d'arômes printaniers produisait sur la plage de sable blanc ce bruit si délicat que j'aimais tant entendre depuis la maison du lac de mon enfance. 

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14 mai 2009

Le distrait

 

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Puerto Montt était bien là où Astrubal l'avait laissée quelques années plus-tôt: à mi-chemin entre nulle-part et n'importe où. La capitale de la région des lacs se trouvait en bord de mer, quoique, cette appellation, bord de mer, ne me semblât point s'appliquer à cette ville sinistre, puisqu'elle faisait remonter en moi de charmantes sensations tapies dans mon subconscient, de plages au sable doré écrasées de soleil, d'odeurs de crêmes solaires, de chapeaux ridicules, de conseils maternellement assénés....Malheureux, pense à l'hydrocution, deux heures au moins...., de boules de glace fondant plus vite qu'on ne pouvait les manger, de petits drâmes quand ces mêmes boules tombaient avec un bruit spongieux dans le sable chaud et doré, floc! Et pourtant, le jour de mon arrivée, il faisait beau c'est à dire qu'il s'arrêtait parfois de pleuvoir, mais le trajet me menant de l'aéroport à la ville ne me laissa entrevoir qu'une nature ingrate faite de tourbières et de marigots enfouis sous les « chacais » aux épines assérées. Mais peut-être ne prêtai-je pas une attention suffisante à cette nature, puisque je ne vis pas même le volcan Osorno, alors qu'on ne voyait que lui. J'avais loué une voiture à l'aéroport et quand je conduis, je me force à ne pas voir autre chose que la route et tout ce qui y circule. C'est que je suis très distrait. Lorsque je retire de l'argent à un distributeur de billet, une fois sur deux, je récupère soigneusement ma carte et le ticket mais oublie l'argent. J'ai du arrêter de piloter des (petits) avions parce que j'oubliais toujours un truc, sortir le train d'attérrissage, rentrer ou sortir les volets, enlever les câles sous les roues. Il n'est pas rare que, de corvée de courses alimentaires dans un supermarché, je me retrouve à la caisse avec un chariot rempli de couches culottes et d'une centaine de pots pour bébés sans que je sache précisément à quel moment, délaissant mon chariot de célibataire, je me suis emparé de celui d'une mère de famille nombreuse. C'est pour cela que la mer et les bâteaux me conviennent très bien: c'est vaste, vide et tout s'y passe au ralenti, j'ai donc tout le temps de corriger les effets de ma distraction. Par contre sur la route, où tout est question de seconde, de vie ou de mort, je suis obligé de me faire violence, me motivant en permanence, attention, il y a deux voitures qui viennent en face, une devant, trois derrière, vitesse limitée à soixante; interdiction de dépasser, fin de limitation, je vais dépasser, rien derrière, rien en face, rien derrière, aller encore un coup d'oeil dans le rétroviseur, toujours rien en face, clignotant, je rétrograde, attention j'envoie la sauce, j'y vais, aaaaah, une voiture en face, tant pis je resterai derrière ce tracteur jusqu'à destination. Tout ça à haute voix, c'est épuisant, ce qui explique que j'ai tendance à m'endormir au volant.

Je dus également m'adapter aux particularismes de la conduite dans mon nouveau pays d'adoption. Ainsi, lorsque l'on roule sur une route principale et que l'on veut tourner à gauche pour prendre une route secondaire, il ne faut surtout pas venir au centre en mettant le clignotant à gauche: c'est une claire invite aux véhicules situés derrière vous à venir vous dépasser par la gauche. Il faut se garer à droite, sur le bord de la route et attendre que les deux voies soient libres pour tourner à gauche. De même, il faut savoir que, dans les villes, toutes les rues sont à sens unique sans qu'aucun panneau ne vienne accréditer cette hypothèse. Donc, toujours aller dans le sens du flot des véhicules, on finit toujours par arriver quelque part, même si ce n'est pas la destination initialement prévue. Lorsque vous croisez un véhicule dont le conducteur se frappe l'épaule gauche de la main droite, cela ne veut pas dire qu'il s'époussète la veste, mais qu'il y a un contrôle de carabineros un peu plus loin. Les carabineros, justement. Ce sont des super-gendarmes qui, au Chili, jouissent d'un prestige considérable et sont l'objet d'une crainte difficilement concevable dans nos contrées européennes. A ne pas confondre avec « los gendarmes » qui eux ne s'occupent que des prisonniers et circulent dans des camions grillagés remplis de détenus ayant une forte ressemblance avec le camion-fourrière des « Cent-un dalmatiens ».

Tous les vingt ou trente kilomètres, il y a un « reten de carabineros », sorte de barrage de police permanent, sans barrière, uniquementsignalé par un panneau montrant deux fusils entrecroisés. C'est un héritage de la dictature militaire, quand, à l'époque, il fallait s'arrêter aux barrages, répondre aux questions des carabineros et, éventuellement, être soumis à une fouille.

Quand j'arrivai au Chili, en 1995, il ne s'agissait plus que de freiner, de manière à passer au pas devant « los pacos », toujours deux, fichés au bord de la route, en les regardant dans les yeux, mais avec humilité, voire servilité, de manière à pouvoir répondre, al tiro (tout de suite), à toute velléité vérificatrice. La première fois, les yeux fixés sur la route déserte, je ne les vis pas et passai devant eux à cent kilomètres à l'heure. L'effet de souffle dut les dénuder à moitié, car ils sautèrent dans leur voiture et, toutes sirènes hurlantes, me prirent en chasse. Ma qualité d'étranger me valut de m'en tirer avec un long sermon que j'approuvai avec force hôchements de tête contrits. L'heure était à l'ouverture vers le monde extérieur, pourvu que ce monde ne fût ni le Pérou, ni la Bolivie.

Le jour de mon arrivée, je ne remarquai pas même le pénitencier de « Chin Chin » qui accueille le visiteur à l'entrée de la ville, avec ses miradors et ses murs couronnés de barbelés. Les jours où la brume ne les cache pas, on peut même voir derrière les barreaux des cellules s'agiter, en direction de la route, les mains des prisonniers en un dérisoire signe de bienvenue. Je ne commençai à recouvrer la vue que lorsque je laissai mon automobile japonaise dans un parking, à proximité de l'hôtel Don Luis, un immeuble moderne et sans charme avec des prétentions clairement affichées dans le hall d'entrée...Con el hotel Don Luis disfruta del mejor de la region de los lagos....Pour souligner ce slogan d'une originalité écrasante, le poster d'une naiade surgissant devant l'hôtel dans une explosion de gouttelettes irisées d'une piscine qui restait à construire, le tout sur fond de volcan Osorno, complaisamment placé là selon une orientation contredite par la géographie.

Ce fut donc à pied que je partis à la découverte de Puerto Montt, plus désireux de tuer les interminables heures me séparant du dîner que par réel intérêt. Je savais bien que je n'avais rien à attendre de cette visite.

Le centre ville, occupé par l'inévitable Ripley auquel faisait face l'incontournable Falabella, les affiches géantes de don Francisco (une espèce de Guy Lux, en bien pire) vantant les mérites du « Arroz Tucapel »....No se puede vivir sin arroz... (on ne peut vivre sans riz), sans doute le seul aliment que les chiliens ne produisaient point, l'avenida Balmaceda ou O'Higgins, la plaza des armas, tout cela commençait à me devenir familier. Abandonnant le centre, j'empruntai la costanera et longeai le bord de mer rocailleux, où, de loin en loin, venaient plonger des conduites de fort diamètre reliées, je le supposai, aux commodités des cent mille puertomontais, afin d'en disperser le contenu dans les eaux grises du golfe de Reloncavi, un peu plus loin, mais pas trop loin quand même. Il y a des odeurs qui sont parlantes. Quelques clochards, hébétés par l'alcool ou autre chose, prenaient le frais, assis sur le varech gluant des rochers que la marée basse avait laissés à découvert. Je finis par atteindre Angelmo, un amoncellement de boutiques vendant toutes les mêmes objets (ponchos et maquettes de voiliers) et de restaurants servant tous les mêmes plats (mariscos). Je ne fus pas tenté de pousser la porte d'une de ces sympathiques auberges multicolores: je venais de lire dans l'avion que, dans l'une d'entre elle, une dizaine de clients étaient passés de vie à trépas en moins d'une vingtaine de minutes, après avoir consommé les chairs de bivalves provenant d'une zone infectée par « la marea roja », une algue toxique au poison foudroyant. L e journaliste précisait, non sans une certaine complaisance, que, antes de fallecer de un paro cardiaco, segun establecio el medico forense, los desgraciados consumidores se retorcieron en espasmos horribles, vaciandose por todos sus orificios. Je refuse de traduire. Je rebroussai donc chemin, trouvant plus raisonnable d'aller dîner d'une « Goulash Suppe » et d'un « Wiener Schnitzel » au « club aleman ».


 

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11 mai 2009

Un charmant petit couple

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La fin de la croisière fut pour moi une espèce de soulagement. Nous sombrions dans la routine et l'orgie alimentaire. Le retour depuis Puerto Williams se fit au milieu de chutes de neiges et de vents tempétueux roulant de noirs nuages qui oblitérèrent le paysage et nous confinèrent dans le salon où nous nous vîmes réduits à la pénible extrémité de jouer au bingo. Une loterie fut également organisée, dont le premier prix était un maillot de corps aux armes du « Terra Australis » dédicacé par le capitaine et son équipage, les bénéfices étant reversé à une institution caritative. Un jour de plus sur ce bâteau et je me serais mis au tricot. Je décidai de quitter Punta Arenas le jour même de notre retour, désireux que j'étais de voir cette fameuse région des lacs tant vantée pour la douceur de son climat et la beauté de ses paysages par mon guide de papier. Je n'étais pas venu au Chili pour y faire du tourisme mais bel et bien pour m'y installer. Jusqu'à présent, l'extrême nord m'avait paru trop désertique, la région métropolitaine, englobant la capitale et les villes avoisinantes, surpeuplée (trois quart de la population du Chili) et polluée, quant à l'extrême sud, il y faisait décidement trop froid. La région des lacs avait donc pour moi une saveur de dernière chance.

Tandis que l'avion nous emportait vers Puerto Montt, mon regard se posa, à quelques rangées de sièges et de l'autre côté du couloir, sur madame Hasenfratz, une des passagères du « Terra Australis » dont j'avais fait la connaissance dans des circonstances un peu particulières. Elle était assise le dos appuyée contre le hublot, sa jambe gauche, prise dans un plâtre, étendue sur les sièges voisins dont on avait relevé les accoudoirs.

Cela s'était passé lors de l'escale à l'estancia Haberton, située à un jet de pierre du cap Horn. Pour des raisons météorologiques, le « Terra Australis » ne put jamais s'approcher du cap tant redouté, aussi, pour nous dédommager, le capitaine imagina cette escale destinée à nous faire connaître le fonctionnement d'un élevage de moutons. Cela n'était que partie remise, car le jour suivant, à Puerto Williams, je réussis à convaincre une vingtaine de personnes de louer avec moi un avion de la « fuerza aerea de Chile », comme la possibilité nous en était offerte pour autant que nous fussions prêts à débourser, entre nous, cinq mille dollars pour un vol d'environ une heure dans un bimoteur « turboprop » dont nous eûmes tout loisir d'apprécier les performances. Ce fut assez chaotique, les pilotes militaires chiliens ayant du pilotage une conception assez virile, mais nous pûmes admirer le cap depuis les airs, puis, dans un « rase-vagues » espeluznante (effrayant), nous eûmes effectivement l'impression de passer le cap Horn d'est en ouest, puis d'ouest en est (pour que tout le monde puisse avoir sa photo, hein) à quatre cents kilomètres à l' heure, le tout suivi d'une chandelle qui me donna l'impression que tout mon sang refluait de mon visage vers les pieds, tandis qu'il me sembla peser deux ou trois tonnes et tout ça avec une cargaison humaine composée en grande partie de septuagénaires et d'octogénaires, les seuls à montrer quelqu'enthousiasme pour ce projet. Je vois encore cette brésilienne me confiant ses vieux parents....Vous êtes bien sûr qu'il n'y a pas de risques et que l'avion ne va pas trop bouger?....Noooon! Pensez-vous!....

Le jour précédent donc, cette visite d'une estancia dictée par la prudence se termina de manière inattendue pour madame Hasenfratz, une américaine de Boston (prononcer Baaaaston) qui fêtait à bord du « Terra Australis » ses noces de je ne sais plus trop quoi avec monsieur Hasenfratz, un petit homme aux narines velues et à la barbichette pointue, qui ressemblait à un troll. Je m'étais attardé avec eux à regarder le travail étonnant des chiens de berger, de petites bêtes sans prétention mais d'une intelligence redoutable, qui se faisaient fort de ramener la brebis égarée au bercail, en lui mordillant tendrement les jarrets, quand nous fûmes rappelés à l'ordre par un coup de sirène impatient. Nous hâtant vers l'embarcadère, distant d'à peine un kilomètre, nous eûmes à franchir une petite descente boueuse. Je précédais le couple Hasenfratz et m'engageai dans la descente avec un peu trop d'enthousiasme. Emporté par mon élan, je dérapai dans la boue où je m'étalai après avoir opéré un vol plané non dénué d'une certaine élégance. Me relevant prestement, je signalai l'obstacle à mes compagnons. Madame Hasenfratz s'engagea donc prudemment dans la descente, essayant de controler sa glissade, y parvenant fort bien, quand, dans les derniers mètres, elle chuta au ralenti, attérissant sur ses fesses en poussant un cri strident, ce qui nous fit rire monsieur son mari et moi. Mon amusement se mua rapidement en inquiétude, lorsque je vis le visage déformé par la douleur de madame Hasenfratz. Ses cris se tranformèrent en hurlement....Oh my God! Ma jambe! Ma jambe!.... Tout cela me sembla un peu excessif: elle n'était tombée que de sa hauteur qui n'était pas bien grande, de plus sans être jeune, elle n'avait pas encore atteint cet âge où les os deviennent friable comme de la craie. Je m'approchai d'elle et essayai de la relever, vite dissuadé par une montée en puissance des hurlements suivie d'une bordée de jurons paticulièrement orduriers qui me semblèrent bien déplacés dans la bouche d'une bostonienne. Je fis signe à monsieur, toujours trépignant de rire au sommet de la butte, de venir nous rejoindre, l'informant que son épouse était au plus mal....Pensez-donc, me répondit-il, elle fait ça pour se rendre intéressante.... S'aidant de sa canne dans le passage difficile, il vint toutefois nous rejoindre. Il portait un loden verdâtre et était coiffé d'un ample chapeau tyrolien aussi velu qu'un maçon portugais, ce qui accroissait encore son aspect agreste. Il tapota du bout ferré de sa canne la jambe de son épouse, provoquant un nouveau crescendo dans le concert de lamentations. Je lui arrachai la canne des mains, ce qui eut pour effet de le déséquilibrer et l'aurait envoyé au tapis, lui- aussi, si je ne l'avais rattrapé au vol....Ça va pas, non? La jambe est peut-être cassée....Il me jeta un regard haineux, puis, haussant les épaules, cracha.....Bah, les femmes, que des problèmes!....

Je proposai au charmant mari de m'aider à déplacer sa femme, persuadé qu'il ne pouvait s'agir que d'une vilaine entorse, n'ayant encore jamais vu quelqu'un faire une chute aussi anodine et se casser un membre. En outre, nous ne pouvions la laisser plus longtemps barboter dans cette flaque de boue glacée: madame Hasenfratz était passée du blanc au bleu et claquait des dents. Mais ce rustre me rétorqua...Avec mon dos, vous n'y pensez-pas. Je ne vais quand même pas me le casser pour cette grosse vache incapable de mettre un pied devant l'autre sans tomber...Animé d'un juste courroux, je me baissai pour me charger de la malheureuse.Une chose est de porter dans ses bras une personne valide, tout autre chose est de faire un épaulé-jeté avec une robuste quiquagénaire inerte et hurlante qui pèse de tous les grammes de chacun de ses kilos. Je réussis néanmoins à la décoller du sol et, vacillant sous la charge, à la déposer sur une grande pierre plate à quelques mètres de là. Le fait que de son bras droit elle m'enserrait le cou tandis que sa main gauche agrippait fermement mes cheveux ne me fut que d'une médiocre utilité. Tentant de recouvrer mon souffle, à moitié scalpé, je restai quelques temps prostré sur la pierre, assis à côté d'elle. Pendant tout ce temps, l'autre, le mari indigne, s'était totalement désintéressé de la scène et, utilisant sa canne en guise de club de golf, envoyait des petits cailloux dans toutes les directions. Madame Hazenfratz ne hurlait plus, mais émettait un râle guttural, chaque inspiration semblant lui coûter les yeux de la tête, lesquels roulaient effarés dans leur orbite. Des bribes de cours de secourisme me revenant à la mémoire, je l'aidai à se coucher sur le côté, me dépouillant de ma veste pour l'en recouvrir et d'un de mes pulls que je glissai sous sa tête. Je regardai autour de moi. Personne. Incroyable! Une demi heure plus tôt cet endroit grouillait de monde...Ne vous inquiétez pas, je vais chercher du secours...Recouvrant une partie de ses moyens avec une rapidité qui me sembla suspecte, madame Hasenfratz me saisit par le bras....Ne me laissez pas seule avec Archie! C'est un monstre!...Je voulais bien la croire, mais ce n'était ni l'heure ni le lieu de se lancer dans un débat sur les avantages du divorce par consentement mutuel. Après avoir recommandé l'épouse au mari, ne m'attirant pour toute réponse qu'un haussement d'épaules courroucé, je partis en petite foulée vers l'embarcadère où je parvins en une dizaine de minutes. M'y attendait le bosco qui faisait les cents pas devant le zodiac. A peine m'aperçut-il, qu'il tapota nerveusement son poignet gauche, là où, je le suppose, devait se trouver sa montre. Le bosco était un gros chilote (habitant de l'ile de Chiloe d'où sont issus presque tous les marins chiliens) rougeaud qui semblait toujours sur le point d'exploser. Lorsque je fus arrivé à sa hauteur, il explosa donc.....Aha, el frances!....Quand je lui exposai les causes de mon retard il explosa à nouveau...Aha, los norteamericanos!...Dans le fond c'était un homme très facile à décrypter: d'une côté il y avait les chilotes, et encore, uniquement les habitants de Castro, et de l'autre, le reste du monde composé exclusivement de « Aha! ». Je le laissai battre le rappel des secours avec sa radio et retournai auprès de madame Hasenfratz. Juste avant que je ne le laisse, le bosco, tout en continuant à hurler dans sa radio, enleva son ciré et me le tendit. Dans un premier temps, bien que transi, je refusai, mais voyant que son visage prenait une inquiétante teinte mauve et que ses yeux menaçaient de jaillir hors de leur orbite, je préférai accepter. Un brave type après tout. Je suis certain qu'au bout de deux ou trois ans de fréquentation assidue, nous aurions pu devenir amis.

Tandis que nous attendions les secours, monsieur Hasenfratz s'approcha de moi...Vous êtes français, il me semble...Oui....Il réfléchit un instant, hôcha la tête et lâcha....Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai toujours détesté les français...Puis il me tourna le dos pour s'intéresser à nouveau aux cailloux parsemant la pampa. J'eus très envie de lui enfoncer jusqu'aux yeux son ridicule chapeau tyrolien, histoire de mettre un visage sur sa haine. Bien entendu je m'abstins. Si j'étais moins bien élevé, j'en suis certain, je deviendrais quelqu'un de très fréquentable.

L'opération de rapatriement sur le navire fut menée de main de maître par le capitaine en personne à la tête d'une équipe d'une dizaine de membres d'équipage, avec brancard et médecin. Ce dernier, gynécologue de son état, ne put déterminer avec certitude si la jambe était fracturée ou non (elle l'était). Dans le doute, madame Hasenfratz fut équipée d'une espèce de prothèse gonflable qui lui permit de sautiller dans les coursives du « Terra Australis » en s'aidant d'une paire de béquilles, en attendant de pouvoir bénéficier des services de l'hôpital militaire de Puerto Williams, le lendemain.

Le soir, pour se rendre à la salle à manger, elle descendit l'escalier sur les fesses, se contortionnant de manière étrange pour passer d'une marche à l'autre, encouragée par son mari qui, placé au bas de l'escalier, hurlait entre autres amabilités....Pour une fois que tes fesses servent à quelque chose...

Gringos locos!

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07 mai 2009

La danse des pingouins

 

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Après m'être changé, un « jean » et une chemise de bûcheron canadien bien ample, je croisai dans les coursives le camarero qui m'avait, au moment de l'embarquement, fait les honneurs de ma cabine « super-lujo », le luxe consistant surtout à me trouver sur le pont supérieur, loin des machines. Il me salua, je lui répondis, puis, avec une mine gourmande, il me demanda.....Listo para el baile de los pinguinos, senor (prêt pour la danse des pingouins)?...Pour appuyer sa question, il se mit à sautiller sur place en chantonnant....Somos los pinguinos, los pinguinos, los pinguinos....Comme il n'était pas beaucoup plus grand qu'un manchot empereur (qu'à tort on qualifie de pingouin), un peu grassouillet aussi, la parodie était assez réussie....Un peu mal à l'aise, l'éxubérance me met toujours mal à l'aise, je bredouillai....Ah, les pingouins, oui, bien, très bien, bonne nuit...

A l'entrée du salon, une vaste salle située sur le pont supérieur, s'entassaient les dépouilles d'une multitude de manchots empereur géants, leur bec jaunes pointant,accusateurs, vers le plafond. Enfin, c'est ce qu'il me sembla, un très bref instant, avant de reconnaître dans cet amoncellement des costumes de pingouins, tandis que je pénétrais dans la pénombre « del salon magallanes » où se pressait déjà une foule de pingouins brésiliens bedonnants, sirotant des boissons multicolores par l'ouverture pratiquée dans leur costume au niveau du visage. Un orchestre composé de musiciens déguisés en pingouins jouait un air des gipsy Kings avec des envies de meurtre dans les yeux, tandis qu'un animateur, "pingouinisé" lui-aussi, essayait de rameuter ses troupes pour la fameuse danse. Comprenant qu'il n'y avait rien à attendre de cette soirée de bienvenue pour une personne comme moi qui ne danse ni ne boit, je tournai les talons, une fois de plus. Intrépide face au déchaînement des éléments naturels, je suis d'une grande lâcheté en société et ai gardé des déguisements un très mauvais souvenir. Ma première désertion de ce genre remonte à ma petite enfance, à l'école primaire, lorsque, déguisé en lutin, je me carapatai en plein milieu du spectacle de fin d'année. On prétendait me faire danser. J'étais revêtu d'une sorte de juste-au-corps verdâtre, d'une culotte bouffante de même couleur et, surtout, d'un chapeau pointu des plus ridicules, terminé en son extrémité par un grelot. Malheureusement, dans ma fuite, je me pris les pieds dans mes souliers de lutin, des espèces de babouches à rallonge, équipées, elles aussi, de grelots et dévalai, en grelottant, sur le ventre et la figure, les escaliers menant à la cour, me cassant plus ou moins le nez et me tailladant l'arcade sourcillère. Il y avait du sang partout sur mon costume de lutin, les enfants pleuraient, les adultes courraient en tous sens, certains hommes en vinrent aux mains sans qu'on sût trop pourquoi, bref, je débutais ma carrière d' « aguafiestas ».

Tandis que j'allais franchir en sens inverse la porte d'entrée du salon, je sentis que quelqu'un me tirait par les pans de ma chemise et une voix pâteuse que je reconnus instantanément articula péniblement....A donde pretendes escabullirte (où penses-tu te tirer?)?....C'était Rosalinda, bien curadita (saoule) comme disent les chiliens. Cela faisait à peine une heure que j'avais laissé le couple en train de s'invectiver dans la salle à manger, et voilà qu'elle était déjà ivre. Si elle avait bien revêtu la tenue de palmipède à livrée, elle n'avait pas encore emprisonné sa tête dans celle du pingouin, laquelle pendait lamentablement dans son dos, les yeux révulsés. Rosalinda m'entraîna vers un canapé où Manfred était vautré, pingouin totalement indifférent à son entourage qui me salua toutefois d'un courtois hôchement de bec.Elle me poussa, sans ménagement, dans les coussins moelleux et prit place entre nous. Sur une table basse un alignement de verres. Rosalinda se saisit d'une verre à moitié plein et le vida d'un trait en braillant....Fatal este punch!....Oui, fatal, c'était bien le mot. A ce moment, le capitaine qui, contrairement à ses officiers à peine sortis de l'adolescence, était un sémillant septuagénaire au visage buriné comme les guêtres d'un mamelouk, le capitaine donc, improvisa une farandole, se tortillant et jetant les bras en l'air au rythme des gipsy Kings tout en entraînant dans sa suite une vingtaine de brésiliennes, pas précisément celles auxquelles on pense et qui se trémoussent à moitié nues dans les rues de Rio pendant le carnaval, mais d'opulentes dames patronnesses sanglées dans leurs tenues de pingouin, la poitrine en avant, la concentration figeant leurs visages peinturlurés en un rictus qui se voulait rire. Le monsieur loyal "pingouinisé" à présent se déchaînait.... Allez mesdames, deux pas en avant, un pas en arrière, les bras vont chercher le ciel, los caballeros aussi, allez, du courage, voilà parfait, mais que vois-je, Luis, la lumière por favor....Un spot lumineux déchira la pénombre et vint se poser sur notre sofa.....Un caballero sans costume!!!!....éructa le Ruquier des terres australes.....Gertha, vite un costume pour le caballero! La danse des pingouins n'attend pas!...Surgie de nulle-part, la « chief purser » apparut devant moi, porteuse d'un costume qu'elle me jeta à la figure sans ménagements. Son chignon faisait une drôle de bosse dans sa tête de pingouin....Encore en train de vous distinguer. J'aurais du m'en douter! Allez enfilez-moi ça et ne faites pas l'enfant!....J'eus envie de lui rétorquer que c'était justement eux là, eux tous, qui faisaient les enfants et moi le seul à me conduire en adulte responsable. D'ailleurs qui s'occupait de guider le bâteau au travers de ces chenaux tortueux si, tous, jusqu'au capitaine, jouaient aux pingouins? Qu'on me laisse aller en timonerie, là se trouvait ma place. Mais déjà Rosalinda et Gertha s'étaient jetées sur moi au milieu des huées et des applaudissements de la horde de pingouins et se saisissant chacune d'une jambe, entreprirent de me déchausser, la première avec des mouvements maladroits d'ivrogne, la seconde avec une précision toute germanique...En cueros (à poil)... hurla dans la foule une voix anonyme mais indubitablement féminine. Avant que je pusse faire le moindre mouvement de défense, Rosalinda s'attaqua aux boutons de ma chemise, écrasant au passage mes attributs sous son genou, son visage suintant la lubricité, ce que voyant, Gertha la rejeta en arrière en la saisissant par une de ses ailes atrophiées de pingouin...Mais que faites-vous? Il faut l'habiller, pas le déshabiller....Elle dut hurler pour se faire entendre car, à présent, le troupeau de palmipèdes trépignants n'était plus qu'une grande clameur hystérique. Quant à moi, je songeai que je vivais sans doute le pire moment de mon existence. Toutefois, soucieux de ne pas finir émasculé ou en petite tenue, je leur facilitai la tâche en enfilant docilement l'infâme défroque pelucheuse. Trainé par les deux femmes, je rejoignis la grotesque farandole. Tandis que je sautillai maladroitement sur place au rythme de la musique, Manfred qui, jusque là, était resté d'une parfaite neutralité, tapota affectueusement mon crâne de pingouin, puis haussant la voix pour se faire comprendre...Vous voyez, ce n'était pas si difficile que ça. Juste un mauvais moment à passer....Oui, sans doute, mais quand même!

Deux pas en avant, hop! Un pas un arrière, hop!

 

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05 mai 2009

La guerre des boutons

 

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Ce fut donc en ayant l'impression d'avoir revêtu le costume trop étroit d'un fils que je n'avais jamais eu que je m'assis, avec d'infinies précautions, à ma table de célibataire. Pour me relever aussitôt, après tout, c'était un buffet et j'avais grand faim. Je dus sans doute mettre un peu trop d'emphase dans ce mouvement, car je ressentis une sensation de déchirement au niveau de la taille et je vis clairement un bouton rouler sur le sol et s'immobiliser contre la chaussure d'un brésilien trop occupé à remplir son assiette pour prêter la moindre attention à l'incident. Si j'éprouvai un immédiat soulagement au niveau respiratoire, il ne fut que de courte durée. Tandis qu'à pas comptés je progressais vers le buffet, je sentis mon pantalon glisser irrésistiblement le long de mes hanches. Faisant un brusque demi-tour, je regagnai ma table en arquant les jambes afin de ralentir l'irrémédiable descente et m'assis en prenant soin d'approcher le plus possible ma chaise de la table, me drapant dans ma mini veste comme dans un reste de dignité, avec l'inconfortable impression d'avoir les fesses à l'air. Cette salle à manger nautique était pleine de courants d'air glacés. L'intense activité règnant au buffet où la foule des convives faisait la queue, anticipant le choix des mets sur lesquels leur voracité avait jeté son dévolu, tout cela fit que l'incident était passé totalement inaperçu. Je m'en assurai, bien évidemment, du coup d'oeil circulaire de celui qui, aspirant à l'anonymat le plus absolu, se retrouve toujours en tête de la rubrique des faits divers. Comme je commençais à me contorsionner pour remonter mon pantalon, je vis apparaître Gertha à la remorque d'un jeune couple que je n'avais pas encore vu jusque là. Aux signes qu'elle me fit, je compris qu'elle me demandait si les deux jeunes gens pouvaient se joindre à moi. Tel un padre donnant sa bénédiction à une foule de fidèles, j'ouvris largement les bras, rapidement rappelé à l'ordre par un craquement sinistre en provenance d'un endroit indéterminé de ma veste, et hôchai la tête avec fatalisme. Au point où j'en étais.

Pour le reste des passagers, notre table dut devenir « la table des cas sociaux ». Ce couple était étrange. Manfred était allemand vivant au Brésil, mais ne parlant que la langue de Goethe, quand il parlait, ce qui était assez rare. Rosalinda était brésilienne et parlait pour dix en une dizaine de langues sans que l'on sût très bien si elle s'adressait à une personne en particulier ou à la totalité du navire, tant elle s'exprimait avec vigueur. Je ne sus jamais avec précision s'il s'agissait d'un vrai couple, ou s'ils s'étaient rencontrés dans les rues de Punta-Arenas le jour du départ, à moins que ce ne fût dans les coursives du navire. Si je vis Manfred porter les mêmes vêtements pendant toute la durée du voyage, elle, en revanche, étrennait une nouvelle tenue à chaque repas, affectionnant les robes (je pense que ça s'appelle robes ces trucs, je confonds toujours avec les jupes) aux amples décolletés qui, contrairement à mon costume trop étroit, flottaient autour de sa personne sans rien occulter de son anatomie. Si lui se montrait régulier dans sa silencieuse courtoisie, elle, en revanche, se comportait de manière très lunatique. Quand elle ne m'ignorait pas totalement, elle s'adressait à moi en espagnol ou en anglais sur des sujets que, à mon avis, une honnête femme n'aurait pas du aborder avec un parfait étranger. Les repas se terminaient rarement sans qu'éclatât un esclandre et que tombassent injures et quolibets sur Manfred qui continuait imperturbablement à manger sa soupe en marquant de la tête la mesure d'une musique de lui seul audible. Je ne sais pourquoi, le buffet ne manquant pas de variété, mais Manfred ne se nourrissait que de potages. Au paroxysme de sa colère, la femme se levait alors, rajustait les différents éléments de son accoutrement et faisait une sortie remarquée pour, arrivée au seuil du « comedor », se retourner et lancer une dernières bordée d'imprécations. Le mari se tournait alors vers moi en haussant légèrement les épaules avec une moue résignée, puis replongeait dans sa soupe.

Le tableau ne serait pas complet si je ne précisais pas que Gertha, la « chief purser », se joignit à nous dès ce premier soir. C'était en effet l'usage qu'un officier présidât chaque tablée. Les industriels brésiliens de l'agro-alimentaire avaient droit au capitaine en personne, nous, les cas sociaux, devions nous contenter de la « chief purser ». Tandis que chacun était revenu du buffet, porteur de quelque met succulent, je restais obstinément assis devant mon assiette vide. Tout en dévorant une tranche du succulent cochon de lait que je voyais, au loin, fondre comme les reserves de la banque centrale, Gertha gesticula en direction de mon assiette....Vous ne mangez rien?...Là, pour l'instant, non. Mais j'aimerais bien....Eh bien alors, qu'attendez-vous? Qu'ils aient tout mangé?....C'est que pour l'instant je ne peux pas bouger. Un problème technique...avec mon pantalon....Elle me lança un regard horrifié....Ne me dites pas que vous avez.....Non, non, qu'allez-vous imaginer là....Je lui narrai donc toute l'histoire à laquelle mes nouveaux commensaux ne prêtèrent aucune attention, Gott sei dank, l'un par ignorance de la langue castillane, l'autre pour être trop occupée à s'écouter parler. Se retenant à grand peine de rire, ce qui eut pour effet de produire dans sa gorge une sorte de grognement porcin, Gertha se leva pour me remplir, fort charitablement, une assiette. Je me contentai de lui indiquer par de discrets hôchements de tête les mets qui avaient ma faveur. Ce petit manège finit par attirer l'attention de Rosalinda....Tu (mon Dieu, quelle incommensurable vulgarité dans ce tutoiement) es timide ou quoi?...Non, déculotté!....Pardon?...Je continuai en allemand, Manfred donnant des signes de curiosité....Meine Hose ist kaputt.....Alors qu'il s'étouffait de rire dans son potage, Rosalinda poussa un rugissement de hyène tandis que des larmes roulaient sur son visage, décidément très vulgaire, en le maculant des traces noirâtres d'un maquillage appliqué sans souci d'économie.

La suite du dîner se passa en conjectures diverses sur la meilleure manière de mettre fin à cette pantalonnade. Ce fut Manfred qui trouva la solution en me faisant, discrètement, passer sa ceinture, m'assurant qu'un début d'embonpoint avait rendu cet article provisoirement inutile.

Juste avant de nous laisser pour préparer une petite fête de bienvenue qui devait avoir lieu dans le salon de poupe, Gertha me demanda en aparté....Dites-moi, Esteban, pourquoi cet uniforme de collégien?....Je vous demande pardon?....Elle me regarda avec incrédulité....Ne me dites-pas que vous ne savez pas que vous portez l'uniforme que portent tout les collégiens chiliens d'Arica à Punta Arenas, ce serait trop drôle!.... Oui, c'était vraiment trop drôle, pensai-je lugubrement.

Entre deux râles de cochon, Gertha me lança....Allez vous changer! Je vous attends au salon pour la danse des pingouins....


Le photographe du bord immortalisa cette première soirée. Par respect pour le droit à l'image, j'ai quelque peu altéré les traits de mes commensaux. Quant aux miens, le temps écoulé s'est largement chargé d'y remédier. A ma gauche, dans sa stricte robe noire, Gertha la « chief purser »(contrairement aux espagnols les chiliens, adorent les anglicismes).

 

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02 mai 2009

Où l'on se prend une veste

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Je m'aperçois que je n'ai pas parlé de ma tenue pour ce premier dîner sur le « Terra Australis ». L'après-midi précédant cette première nuit, pour nous faire patienter, tandis que sur le navire s'activait à faire disparaître les traces laissées par la précédente fournée de passagers une armée de « camareras », a las tres de la tarde, donc, (expression ne faisant nullement allusion à trois amazones post-méridiennes mais bel et bien aux très françaises quinze heures) on nous entassa dans deux bus ayant pour destination la zone franche de Punta Arenas, tant est grande la frénésie d'achat éprouvée par l'humain dès qu'il pose le pied en terre étrangère. Inutile de dire que je ne partage en rien cette frénésie, mais comme, apparemment, on ne me laissait guère le choix, je suivis le mouvement, d'autant plus volontiers que, pour une fois, il me fallait faire un achat. Cette zone franche offrait certainement des opportunités pour autant qu'on achetât les produits à la tonne ou en « kilo-exemplaires ». Pour les achats à l'unité, il y avait le classique amoncellement de boutiques qu'on peut s'attendre à trouver dans n'importe quel centre commercial. J'avais eu l'occasion de parcourir le règlement intérieur du « Terra Australis », notamment, la rubrique « tenue vestimentaire ». Si le libre arbitre était de rigueur durant la journée, pour le soir, il était fortement recommandé de se vêtir « con traje y corbata » (costume-cravate), deux éléments qui me faisaient cruellement défaut, encore que dans mon cas la cruauté résidait dans la nécessité de porter cette tenue, non d'en être dépourvu. Mes origines germaniques et mon passé de petit séminariste me prédisposant à la discipline, je décidai donc d'entrer dans la première boutique dont la vitrine offrait à la convoitise du chaland l'inévitable costume. Je déteste acheter des vêtements, aussi le fais-je le plus rapidement possible, raflant dans les étalages chemises et pantalons, toujours les mêmes, et passant à la caisse dans un lapse de temps n'excédant pas la minute. Pour les costumes, je ne savais pas. Je n'en avais encore jamais achetés. Ce qui me frappa en entrant dans le magasin fut l'étrange uniformité des costumes, tous bleu marine pour la veste, gris souris pour le pantalon, ne se distinguant les uns des autres que par leur taille, allant du nouveau-né à l'adulte.Comme j'avais noté le goût des chiliens pour les costumes, cela ne m'étonna pas outre mesure. De toutes les manières, j'avais dépensé toute ma dynamique acheteuse en entrant dans ce magasin, il ne m'en restait plus assez pour aller voir ailleurs. C'est là que j'achèterais mon vêtement. Je portai donc mon attention sur les grandes tailles ou celles qui me semblèrent telles, sélectionnai une veste et un pantalon, hop, et m'apprêtai à passer à la caisse quand je fus intercepté par un vendeur....Puis-je vous aider, caballero?.....Non, merci, j'ai fait mon choix, je veux juste payer....Mais le vendeur ne lâcha pas le morceau aussi facilement...Puis-je vous demander la taille de votre fils, caballero?...Quand je suis dans un magasin, j'angoisse, j'ai toujours l'impression que tout ce bazar va me tomber dessus et m'étouffer. Et quand j'angoisse je deviens stupide. Sans trop chercher à comprendre, je saisis la perche qui m'était tendue, me sentant moins mal à l'aise dans la peau d'un père achetant un vêtement pour son fils, que dans celle d'un quadragénaire faisant maladroitement l'acquisition du premier costume de son existence. Je répondis donc ....L a même taille que moi (je mesure 1,80m ce qui au Chili est grand), c'est mon sosie en fait....Ce qu'entendant, le vendeur poussa un gémissement en se couvrant le visage.....Oooooooh, senor, mais le modèle que vous avez choisi n'irait pas à un garçon de douze ans. Attendez, j'ai ce qu'il vous faut...Je ne m'étonnai donc plus du quiproquo. Ceci dit, j'aurais pu agir pour le compte d'un neveu ou du fils d'un ami m'ayant expressément supplié de lui ramener un costume du Chili. Mais j'avais hâte d'en finir avec cette histoire de torchons, aussi n'entrai-je pas dans une stérile polémique généalogique. Le vendeur me présenta une veste et un pantalon qui, à première vue, me parurent démesurés, mais comme je commençais à avoir des fourmillements au bout des oreilles, je dis...Ah, parfait! Je prends...Mais l'autre....Non, non,senor. Si vous avez la même taille que votre fils, il faut l'essayer, avec ces choses là on ne sait jamais, ça va et puis ça ne va plus, il faut revenir au magasin, ça fait des histoires....Souhaitant mettre un terme à cet épisode ridicule, je me dépouillai de mon anorak et de quatre ou cinq pulls, utilisant le vendeur comme porte-manteau, et enfilai la maudite veste qui m'allait, me sembla-t-il, parfaitement si ce n'est que j'avais l'impression de me mouvoir dans en étau tandis que les manches laissaient mes poignets à découvert....Vous voyez, c'est parfait...Mais non, senor, c'est bien trop petit, regardez les manches! Et c'est ma plus grande taille!...Parfait, vous dis-je. Je gonfle toujours un peu après les repas, mais je ne vais pas tarder à dégonfler....Le vendeur me jeta un regard alarmé, comme s'il craignait de me voir me dégonfler brusquement et être propulsé au travers de son magasin en une course folle, un peu à la manière d'un ballon dont on aurait brusquement lâché l'air....Essayez au moins le pantalon, senor...Comme le pauvre garçon semblait désespéré, j'obtempérai...En revenant de la cabine d'essayage, le souffle coupé, les chevilles à l'air, je parvins à articuler, d'une voix rauque...Tout à fait remarquable, je me demande même si je ne vais pas le garder pour moi ce pantalon, tellement je me sens à l'aise....Introduisant sans préambule sa main entre ma chemise et le pantalon, le vendeur se mit à me secouer....Vous voyez bien que c'est trop étroit! Votre fils va vous maudire!....Commençait à m'énerver avec mon fils, celui-là...Écoutez, mon fils mettra ce que je lui dirai de mettre. D'ailleurs il est plus petit que moi. Minuscule, même. Plus maigre aussi. Limite squelettique. Ça vous va? Je peux payer maintenant?....Ah, mais dans ce cas, le costume va être trop grand et.....PUIS-JE PAYER?....

 

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