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27 mai 2009

Le charme discret des années soixante-dix

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Les Muller étaient des gens simples, aussi déjeunâmes nous dans la cuisine agréablement tempérée par une antique cuisinière à bois. Ines était une solide teutonne haute comme une armoire normande, au physique de boxeur, fumant à la chaîne de fines cigarettes à bout doré, tandis que son mari, égal en taille, abritait sous une crinière aussi blanche qu'elle avait été blonde dans sa jeunesse, un physique aux prétentions aristocratiques, n'eût été ce nez turgescent strié de veinules bleuâtres attestant un penchant certain pour les substances fortement alcoolisées. La cuisinière, humaine cette fois, Herta, était une petite femme boulotte d'une cinquantaine d'années, tout en sourires et courbettes vite démentis par un regard aussi froid qu'un lever de soleil en Antarctique. Avec sa permanente gonflante légèrement recourbée aux extrémités et ses lunettes en ailes de papillon, elle semblait échappée d'une série américaine des années soixante. Si mes hôtes étaient tout deux vêtus à la hussarde de pantalons en velours côtelé et de chemises aux couleurs sombres, Herta n'était, elle, que dentelles et tissus synthétiques chuintants où, de la tête aux pieds, se déclinait toute la gamme des roses.

Les almejas à la parmesana (palourdes au fromage) se révélèrent absolument exquises, d'une finesse que leur aspect fruste de bivalves aux coquilles câleuses n'aurait pu laisser deviner. Quand nous eûmes terminé, Herta qui, jusque là, nous avait observés avec l'oeil satisfait de l'éleveur regardant s'alimenter une portée de porcelets, Herta, donc, ouvrit la porte de la cuisine et hurla d'une voix haut perchée....Iwan, la carnecita, por favor....

Iwan fit donc son apparition, porteur d'un plat long de deux mètres, pour le moins, couvert de tranches de veau fumantes. Iwan était une sorte d'éphèbe des terres australes. J'aurais pu dire qu'il s'agissait d'un jeune homme fort bien fait de sa personne. Mais non, c'était un éphèbe, c'est à dire que le ciel s'était montré généreux à son égard, en une occasion au moins, en le faisant naître dans un corps à la plastique parfaite, pour le reléguer ensuite sur une étagère poussiéreuse du Panthéon de la perfection en omettant de le doter de tous ces attributs, intelligence, esprit, humour, imagination, qui auraient pu le transformer en un être abouti. Qu'on ne se méprenne pas, Iwan n'était affecté d'aucun retard mental. C'était un éphèbe, voilà tout. Revêtu d'un tricot de peau couleur pomme soulignant chacun de ses innombrables muscles, sa taille de danseur argentin prise dans un pantalon en velours mauve s'évasant progressivement dans sa partie basse pour se terminer par deux pattes d 'éléphant agressives, il fit d'abord trois ou quatre fois le tour de la table, lançant des regards éplorés à Herta...Pose-le au milieu de la table imbécile, tu vois bien que j'ai fait de la place...mais il y a avait dans cet, « imbécile » (tonto), une telle tendresse, une telle émotion, que je supposai qu'Iwan n'était autre que le fils de la cuisinière. Avant de plonger vers le centre, le jeune homme bredouilla, permisso, puis, inclinant le torse à quatre-vingt dix degrés par rapport au bassin, les santiags bicolores bien à plat sur le sol, il déposa délicatement le lourd plateau dans l'espace aménagé à cet effet, n'omettant pas de balayer de la pointe de ses cheveux, qu'il avait fort longs, la surface des chairs calcinées du malheureux bovin dominical, ce qui souleva une nouvelle vague de piaillements outrés de la part de la cuisinière....Tes cheveux, crétin....tandis que le maître des lieux constatait lugubrement....De nos jours, il faut vraiment leur baisser la caleçon (bajar el calzoncillo) pour savoir s'il s'agit d'un garçon ou d'une fille...Il n'était nul besoin d'en arriver à de telles extrémités pour constater qu'une main attentive avait cousu sur le pantalon de l'éphèbe, au niveau de chacune de ses fesses au galbe parfait, cela va sans dire, un coeur rouge traversé d'une flèche bleue aux contours approximatifs, ce qui ne correspondait nullement à l'idée que je me faisais des fondements d'un gaucho de la pampa chilienne.

Tandis que nous dévorions la succulente carnecita, Herta et Iwan prirent congé en nous souhaitant un agréable après-midi.C'était leur journée de repos hebdomadaire, ce qui expliquait l'accoutrement de l'un et de l'autre, qui leur permettrait, sans doute, de paraître à leur avantage dans quelque fête villageoise. Dès que la porte se fut refermée sur eux, Ines, qui continuait à fumer tout en mangeant, approcha sa chaise de la mienne et ,avec des mines de conspiratrice, me dit...Tu as vu Iwan?...Avant que de lui répondre, ce comportement me ramena, en une fraction de seconde, à des années lumières en arrière. Durant toute mon enfance, puis mon adolescence, les repas familiaux, s'ils ne se déroulèrent pas à la cuisine, se prirent toujours sous l'oeil inquisiteur d'un majordhome, aussi, attendions nous avec impatience son départ vers l'office pour nous mettre à parler d'autre chose que de la pluie et du mauvais temps. Ce fut donc avec une certaine indulgence que je répondis à Ines...Iwan? C'est le fils de Herta je suppose?...Ines, ravie de ma réponse, me flanqua sur la cuisse un grand coup du plat de la main, tout en prenant les deux autres à témoin...Vous avez-vu, ils croient tous ça!....Osvaldo leva les bras au ciel, tandis qu'Eduardo, qui était, jusque là, resté muré dans un silence obstiné, reprenait en ricanant...Iwan, le fils de Herta, t'as qu'à croire, tiens....Je dois avouer que ma curiosité fut piquée au vif...Son petit-fils alors?...Ma sortie fut saluée par un fou rire général. Ce fut Osvaldo qui m'apporta la réponse dont les contours commençaient à s'ébaucher...La vieja quiso comerse pastito nuevo. La Herta se caso con el jovencito hace dos meses..Après avoir joui un instant de mon étonnement, il ajouta, comme si la chose allait de soi...Celebramos la boda aqui (Text: la vieille a voulu brouter du gazon nouveau. Elle s'est mariée avec le petit jeune il y a deux mois. Nous avons célébré la noce ici...).... Je dus avoir l'air passablement interloqué, car les éclats de rire reprirent. Je leur expliquai que dans mon pays, la France, en proie à un jeunisme dévastateur, qui pourtant se targuait d'être le fer de lance de la libéralisation des moeurs, une telle chose serait tout simplement inconcevable. Je ne savais même pas s'il se trouverait un maire pour célébrer une telle union. Ce fut au tour de mes hôtes chiliens de se montrer étonnés.... Et pourquoi donc, s'ils s'aiment?...C'est vrai que l'argent ne pouvait être le mobile de l'union entre un peon de dix-huit ans et une cuisinière de cinquante-cinq ans. Je songeai alors à ce film sublime  « Harold et Maude ». Oui, mais c'était dans les années soixante-dix, une autre époque.

Je pris alors conscience que l'attrait que le Chili avait exercé sur moi dès le premier instant, que ce véritable coup de foudre, on excusera le lieu commun, que je ressentis pour la région des lacs, furent le produit des incontestables effluves « années soixante-dix » émanant de ce pays. Je sais qu'il est très mal d'éprouver de la nostalgie pour une période aussi lointaine. J'avoue que je n'en connais que ce qu'en j'en vis, c'est à dire peu de choses. Dans ma famille, nous étions restés bloqués au dix-neuvième siècle, quelque part entre l'accession de la reine Victoria au trône d'Angleterre et l'affaire Dreyfuss, aucun meuble n'avait moins de trois cents ans, quant aux murs qui nous abritaient, ils avaient du subir les assauts des bombardes suédoises pendant la guerre de trente ans. Alors, les années soixante-dix, c'était de la science fiction. Mais quand même. Juste une impression. Les salaires étaient ridiculement bas, les voitures grotesques, les banlieues, déjà, sinistres, le Concorde un désastre financier, le pétrole cher, les universités en vrac, le niveau en berne, Giscard jouait à l'accordéon « Les diamants sont éternels », Chirac valsait, Nixon prenait l'eau en fredonnant good bye Vietnam, mais, mais, mais... flottait dans l'air un parfum léger, subtile mélange fait d'insouciance et de dérision. Je peux me tromper, mais j'ai le souvenir d'une époque très humaine, pas dans le sens que l'on donne généralement à ce mot, bon, gentil, mais simplement une époque où l'humain était au centre de toute chose. Puis, petit à petit, l'humain perdit de son attrait pour être remplacé par une certaine idée de l'humanité.L'humain idéal. Enfants, on nous faisait apprendre un poème de Rimbaud, dont ma mémoire a conservé ces deux vers:

« Je m'en allai, les poings dans mes poches crevées,

mon paletot aussi devenait idéal... »

Longtemps je crus que le paletot du jeune Rimbaud avait atteint un état proche de la perfection, alors que, bien au contraire, il partait en lambeaux, se transformant en idée de paletot.

Enfin, quoiqu'il en soit, la courtoisie désuète, les bidons de lait posés au bord de la route, la mucama suspendue au lustre, l'invitation à partager le repas dominical de parfaits inconnus, les gens qui fumaient sans complexe en mangeant, l'éphèbe épousant la femme mure sans que l'on sût très bien si elle lui rappelait sa mère ou si ses fesses lui parlaient le langage du coeur, les « sobremesas » interminables où l'on ne refaisait surtout pas le monde, mais juste nos vies, l'aviateur cloué au sol, toutes ces choses et bien d'autres encore me parurent terriblement humaines et tout cela de manière très naturelle sans qu'il fût nécessaire de parler de retour à un état antérieur, puisqu'on n'était jamais parti: on avait toujours été là. 

Commentaires

"Peace and love" Esteban, tiens prends mon collier de fleurs, je te l'offre... :-))

Mais tu as raison : il y avait à cette époque une ambiance particulière qu'on ne trouve plus de nos jours.

Écrit par : Cigale | 28 mai 2009

Non, je n'étais pas du tout dans cette mouvance, peace and love. Comme je le dis plus haut, je suis complètement passé à coté des années soixante-dix et c'est sans doute cela la grande différence avec l"époque actuelle, même si trente ans ne sont rien sur l'échelle du temps: il était possible, justement, de passer à côté d'un tas de choses. Le clônage n'avait pas encore commencé.

Écrit par : manutara | 28 mai 2009

C'est marrant, mais à la même époque ( en 72) alors que j'étais au restaurant avec mes parents dans la Brière en Bretagne, nous avons vu arriver en grosse voiture américaine décapotable un jeune, très beau physiquement, avec une vieille bonne femme qui semblait bien avoir -au moins- 80 ans, tant elle était recroquevillée et ridée ! C'est à peine si elle pouvait encore marcher toute seule. La première pensée qui nous vint fut alors : "tiens, un petit jeune qui sort avec sa grand-mère." Mais la façon dont il se comportait avec la vieille ne laissa bientôt plus aucun doute sur leur relation. Personnellement cela m'avait dégoûté, la preuve, je m'en souviens encore comme si c'était hier.
Pour ce qui est de cette période - le début des années soixante-dix- je garde le souvenir d'une grande envie de liberté, de soif de vivre vite et fort. Mais j'avais juste 21 ans, ceci explique alors peut-être cela. J'étais un peu comme la chèvre de Mr Seguin ...
Qu'entends-tu exactement par clonage ?

Écrit par : tinou | 29 mai 2009

Le clonage? Juste l'impression que les gens se ressemblent tous, pensent tous la même chose.

Écrit par : manutara | 29 mai 2009

Si tel était le cas, il n'y aurait pas tant de partis politiques,non ?

Écrit par : tinou | 30 mai 2009

Ah, mais justement! EXCELLENT, exemple! Je me délecte tous les soirs de la campagne télévisée pour les élections européennes. Outre le fait que personne n'avance plus aucune idée un tant soit peu originale, tous disent strictement la même chose. Cerise sur le gâteau, le parti pour la promotion de l'esperanto. A priori, on se dit, ah, enfin de vrais dingues! Mais non, même pas. On s'aperçoit très vite que cet esperanto n'est qu'un succédané de cette fameuse novlangue qu'on essaie désespérément de nous imposer, quand tous les mots, vidés de leur sens, disent exactement le contraire de ce qu'on voudrait leur faire dire: la gardienne d'immeuble ne garde plus rien, le mal voyant ne voit rien, le mal entendant n'entend rien, les minorités visibles rêvent de devenir invisibles, l'espace de propreté (alias poubelles) est sâle etc....Tiens, prend, black, pour dire noir. Je trouve ce terme épouvantable. D'abord on prend les gens pour des cons, puisque black signifie noir en anglais. Ensuite, s'introduit dans notre esprit, sournoisement, l'idée que la réalité, être noir, est tellement épouvantable, qu'il ne faut même pas prononcer le mot noir. La novlangue nie la diversité qu'elle souhaite, par ailleurs, promouvoir. L'esperanto prétend arriver au même résultat: en voulant simplifier le langage on l'appauvrit fatalement, on finit donc par n'avoir plus rien à se dire puisqu'on nous prive des moyens de le dire. Et qui ne dit mot, consent. L'esperanto n'est donc qu'un gigantesque baillon. Si on cherche une langue commune, une vraie langue, elle existe déjà et c'est l'anglais. Il y a longtemps que les scandinaves l'ont compris. Ca ne les empêche pas de continuer à parler le suédois, le danois ou le finlandais.

Écrit par : manutara | 30 mai 2009

Les années 70 ont été pour moi la découverte d'un autre monde, celui des Gitans, d'une région, la Camargue... Ma vie a vraiment commençé en 71/72, bien que mes souvenirs d'enfance aujourd'hui reviennent comme de grandes bouffées de fraicheur.
Mais les années 70 ont pour moi une saveur particulière, un air de liberté , le sens du partage et de l'hospitalité...Inoubliable ...

Écrit par : Débla | 30 mai 2009

à Manutara : je ne suis pas les informations sur les élections européennes, je ne savais même pas qu'il y avait un parti pour la promulgation de l'espéranto !!! C'était très en vogue dans les années cinquante, soixante. Je croyais que cela avait disparu.
C'est vrai que l'anglais est partout, il suffit de voir les pubs, les nouveaux mots qui entrent dans le vocabulaire de tous les jours pour s'en persuader. L'autre jour, en ouvrant Haut et Fort, j'ai eu un instant d'épouvante : toutes les consignes étaient écrites en anglais (comments pour commentaires, etc).

Écrit par : tinou | 31 mai 2009

Débia, je vois qu'en toi aussi les années soixante-dix résonnent d'un écho particulier.
Tinou, mais si, mais si, il faut regarder les clips des différentes formations politiques pour les européennes: c'est à mourir de rire. On a l'impression que les candidats participent à un casting pour un film de science fiction, répétant tous le même texte sur des tons différents.

Écrit par : manutara | 31 mai 2009

tres intiresno, merci

Écrit par : Nina_Tool | 20 septembre 2009

Les commentaires sont fermés.