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25 mai 2009

Une main secourable

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Les Muller descendaient de ces colons allemands venus, à la demande des autorités chiliennes, peupler la région de lacs au dix-neuvième siècle, alors que les hidalgos et leurs rejetons n'avaient montré que peu d'empressement pour cette contrée éloignée de la capitale et de ses fastes. Petits propriétaires terriens, les Muller se consacraient, comme la plupart de leurs compatriotes, à l'élevage extensif de bovins. Proches de la soixantaine, ils avaient laissé la direction de l'exploitation à leur fils, se réservant quelques hectares idéalement situés en bord de lac pour y ériger des cabanas dont la location devait leur assurer une retraite décente. Si la haute saison (janvier, février) répondait bien à leurs attentes, le reste de l'année ne voyait se présenter au portail du fundo « Vista al lago » qu'une clientèle clairsemée de touristes égarés et de citadins dépressifs. Eduardo appartenait, visiblement, à cette seconde catégorie. Petit homme chauve au physique insignifiant de clerc de notaire, il partageait avec moi l'insigne honneur d'avoir été invité à la table des Muller pour cet almuerzo dominical. Peu avant de frapper à la porte de mes hôtes, je l'avais vu qui déambulait le long de la plage. A un moment donné, il s'arrêta, sembla humer la direction du vent, puis, après avoir labouré le sol sablonneux du pied droit comme un taureau sur le point de charger, il s'était élancé sur la grêve les bras largement déployés, le visage fermé, agrémentant sa course désordonnée de petits bonds grotesques que je ne pus interpréter autrement que comme de vaines tentatives de décollage. Arrivé en bout de piste, il s'effondra sur le sable où il resta prostré, le train d'attérissage rentré. Bien qu'antipathique et misanthrope, j'ai pour principe, en matière d'assistance à mon prochain, de privilégier l'excès au manque.

Cela me mit, plus d'une fois, dans une situation délicate. Ainsi, dans ma lointaine adolescence j'avais été invité par un de mes camarades à un de ces évènements qu'on qualifiait alors de boum, succédant ainsi à la vénérable surboum des années soixante. Désireux d'aller me laver les mains, parce que dans mon milieu on n'allait pas aux toilettes, mais on se lavait les mains, je fus dirigé vers la salle de bain du premier étage où, effectivement, j'aurais pu me laver les mains sans pour autant parvenir à assouvir le besoin urgent qui en ces lieux m'amenait. J'urinai donc dans la baignoire, prenant grand soin de viser l'orifice de vidange après avoir ouvert les robinets afin de masquer les effets sonores indésirables. Je me rendais bien compte que j'accomplissais là un acte inqualifiable, surpassant en vulgarité, et de loin, l'innocente question qui aurait du être mienne...Pourrais-tu, je te prie, me dire où se trouvent les toilettes?...En sortant de la salle de bain, le rouge de la honte au front, mais la vessie au repos, il m'avait semblé entendre des gémissements proférés par une voix féminine. J'avisai sur le palier une porte ouverte menant à une chambre aux dimensions confortables. J'y risquai un oeil inquiet, d'autant plus inquiet, que les gémissements de la dame croissaient, indubitablement, en intensité. D'abord je ne vis rien. La chambre était plongée dans une pénombre atténuée par la lueur blafarde diffusée par un poste de télévision allumé au milieu de la pièce. Posé sur une table à roulette ajustée à ses dimensions, le poste me tournait le dos, si je puis m'exprimer ainsi, par contre, qui me faisait face était la mère de mon camarade, une femme qui aurait pu être distinguée si elle n'avait cherché aussi désespéremment à l'être. Sa tête reposait sur le dessus du téléviseur et ses traits étaient déformés par l'effort. Je remarquai également que de ses bras elle enserrait vigoureusement le poste. Tout s'expliquait: pour une raison qui échappait à l'entendement, cette dame si frêle essayait de soulever le téléviseur, énorme comme tous les téléviseurs de l'époque. Allumés, ces engins pouvaient se transformer en véritables bombes. Quelle imprudence! J'entrai, m'avançant franchement dans la pièce...Laissez madame, je vais m'en occuper!....La dame hurla....Noooon.....tandis que derrière elle je devinai une silhouette d'homme que l'obscurité et son silence obstiné m'avaient jusque là caché. L'homme se dégagea brusquement de...enfin il se dégagea en grommelant...Petit con...tandis que madame restait désespéremment aggrippée à son téléviseur, non plus pour y chercher un appui, mais pour en faire un paravent, posé entre moi et sa nudité. Je bafouillai....Atrocé désolement....trébuchai sur une chaise en reculant, me relevai, dévalai les escaliers et ne m'arrêtai de courir qu'après cinq ou six kilomètres, lorsque je fus parvenu devant le portail de la demeure familiale.

C'est donc avec une circonspection qui n'excluait nullement une bouffée de compassion que je m'approchai de l'avion prostré. Cet homme, sans être fou, souffrait manifestement de quelque anomalie à laquelle nulle clé à molette ne viendrait apporter un quelconque remède. Il me semblait avoir lu dans un ouvrage que, loin de repousser d'un revers de la main méprisant la folie d'un aliéné, en niant ses visions par exemple, il fallait y pénétrer, avec précaution, sur la pointes des pieds, cela va de soi, en s'efforçant de la lui rendre supportable, sa folie. Ainsi, si quelqu'un se mettait à hurler....Des hommes verts! Je les vois! Ils sont partout! Des millions!....il ne fallait surtout pas dire...Mais, non voyons, il n'y a rien....mais au contraire suggérer....Allons mon cher, vous exagérez, je n'en vois que deux ou trois et encore, sont-ils tout petits et d'un vert passé....C'est donc d'un ton badin que je m'adressai au Mermoz andin....Hola, que tal?...L'autre leva vers moi un regard chargé de reproches et me renvoya un buenas tardes fatigué....Je lui tendis une main secourable afin de l'aider à se relever....Vous verrez, la prochaine fois ça ira mieux!...S'aidant de ma main, il se remit lourdement sur pied. Tout en époussetant son blouson et son pantalon, il me jeta un regard suspicieux...Qu'est-ce qui ira mieux?...Eh bien, le décollage. Avec ce vent cisaillant vous n'aviez aucune chance!....Quel décollage? Quel vent? Je ne comprends rien à ce que vous me dites. J'ai une faiblesse au genou, voilà tout. Adieu, monsieur!....Et d'un pas décidé, il prit le chemin de la maison des Muller. Comme je lui emboîtai le pas, il se retourna...Vous n'avez pas besoin de me suivre, je ne suis pas fou...Bien sûr que non, il se trouve juste que nous nous rendons au même endroit....Il s'arrêta et me contempla d'un air mécontent....Ah, c'est vous, « el frances » dormant!..Il repartit sans me laisser le temps de répondre.

Osvaldo Muller vint nous ouvrir avant même que eussions frappé à la porte de sa demeure, ce qui ne fit que confirmer les soupçons que je nourrissais à l'égard du couple: une partie non négligeable de sa journée semblait être consacrée à l'observation des locataires. La situation de leur maison, légèrement en retrait sur une éminence, les dix cabanas alignées à ses pieds, favorisait ce coupable passe-temps. Osvaldo me présenta Eduardo comme un pilote de ligne, légèrement fatigué (le jet lag, vous savez...), venu, sur l'insistant conseil de ses employeurs, se mettre au vert dans la région des lacs.

 

Commentaires

Pourquoi faut-il toujours que ce soit les témoins de scènes "osées" qui se sentent coupables ? Coupables de quoi au juste ? D'avoir vu quelques chose qu'il ne fallait pas voir. Après tout, ils n'avaient qu'à fermer la porte, non ? A ta place j'aurais allumé la lumière !!!
En fait non, je pense que j'aurais eu la même réaction que toi.
Un soir, une amie de ma fille s'est retrouvée face à un exhibitionniste dans un parc. Elle s'est alors approchée de l'homme et lui a demandé l'heure. L'homme, tout penaud, a alors laché son engin pour regarder sa montre. Je trouve ça excellent !
Pilote de ligne, Eduardo ? Mazette, ça fiche la frousse...

Écrit par : tinou | 25 mai 2009

Coupable? Traumatisé, oui, que j'ai été! Je crois même que je suis tombé malade. Par ailleurs, je n'ai plus pu regarder la télévision pendant plusieurs mois.

Écrit par : manutara | 25 mai 2009

Tu as vraiment l'art de tomber sur des gens...spéciaux...

Il y a quand même une chose qui m'intrigue dans ton récit : pourquoi vouloir remplir la baignoire pendant ton occupation fautive ? Il me semble qu'uriner directement sur l'émail aurait fait moins de bruit non ??

Écrit par : Cigale | 27 mai 2009

Tu as le sens du détail! J'avais juste ouvert un robinet pour masquer le bruit par un autre bruit et accessoirement, pour rincer la baignoire. Mon Dieu, ce blog.....

Écrit par : manutara | 27 mai 2009

Ah mais parfaitement j'ai le sens du détail qui cadre avec mon côté Sherlock Holmes ! C'est qu'on ne me la fait pas si facilement hein...

Pour le reste, rendons à César ce qui appartient à Esteban, c'est toi qui a commencé... :-))

Écrit par : Cigale | 27 mai 2009

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