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21 mai 2009

La mucama et le saint-Bernard

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Je n'eus pas à chercher très longtemps un toit. A deux ou trois kilomètres d'Ensenada, mon destin croisa celui des Muller, propriétaires des cabanas « Vista al lago ». Sur un terrain situé au bord du lac, s'élevaient une dizaine de petits chalets entièrement équipés, de manière à assurer à leurs locataires une vie en complète autarcie. L'endroit était plaisant, les Muller avaient l'air de braves gens, je leur règlai donc un mois de loyer séance tenante, choisissant le chalet le plus éloigné de leur maison. Tandis que monsieur me remettait la clé de mes appartements, madame me précisa d'un air gourmand...El servicio de mucama esta incluido.... (le service de mucama est inclus). Je n'osai trop demander ce qu'était une mucama, estimant juste que la terminaison en « a » était un signe indubitable de féminité, bien que l'on dise la mano et el problema. Sans pousser plus avant mes investigations, je passai d'abord deux jours à dormir, totalement épuisé, nerveusement, par la nécessité dans laquelle je m'étais trouvé d'avoir eu à cohabiter durant une période aussi longue avec autant de personnes sur le « Terra Australis ». C'était un peu comme si on avait obligé une personne ayant la phobie des serpents à vivre dans un serpentarium durant une semaine, tout en sachant qu'aucune des espèces représentées n'était vénimeuse. Je ne m'éveillai que pour charger le poêle à combustion lente, épuisant en quarante huit heures le stock de bois normalement alloué pour une semaine. Peu après mon arrivée, le temps se remit à la pluie et les rafales de vent ébranlèrent mon modeste refuge, diffusant en moi une onde de bien-être rarement ressenti. Tout à ma somnolence, je ne mangeai rien pendant deux jours, me contentant de quelques tasses du thé abandonné dans un des placards de la cuisine par les précédents locataires. Le matin du troisième jour, ou peut-être était-ce l'après-midi, je fus réveillé par des bruits étranges en provenance du salon. Dans un premier temps, je n'y prêtai pas grande attention, le vent avait redoublé de puissance et tout n'était que bruit: les fenêtres sifflaient, les arbres grinçaient, le lac se fracassait, quelque-part un chien aboyait. Je me préparai à sombrer de nouveau quand, pris d'un doute affreux, je m'assis dans le lit, l'oreille aux aguets, tout à fait réveillé cette fois. Après tout, ce n'était pas un chien qui aboyait, mais un être humain qui lançait d'une voix aiguë des cris de détresse....Por dios, ayudenme!...M'enroulant prestement dans la courtepointe pour offrir à ma nudité un rempart impénétrable, j'entrouvris la porte de la chambre, juste assez pour voir une dame d'un certain âge d'une rotondité certaine, les cheveux grisonnants taillés en brosse, la lèvre supérieure ourlée d'une fine moustache, suspendue par les mains au lustre de mon salon, une espèce de roue en fer forgé sur le pourtour de laquelle on avait disséminé quelques ampoules. Avec sa blouse noire elle ressemblait à un sanglier pendu à un crochet de boucher. Comme elle me faisait face, elle finit par m'apercevoir. La texture de son visage qui me fit penser à une tranche de viande des grisons, avait pris une vilaine teinte violacée....Elle réussit à articuler....Soy la mucama... De manière étrange, je m'extasiai d'abord sur la solidité des fixations maintenant le lustre assujetti à l'une des poutres transversales du salon. Décidemment, ils savaient travailler dans ce pays. Il faudrait que je demande l'adresse du maestro qui avait fait ce chalet. Je fus toutefois rappelé à la réalité par une gémissement rauque....L'escabeau, senor...Ce dernier gisait renversé sous le lustre. Toujours enroulé dans ma courtepointe, je sautillai maladroitement jusqu'à l'escabeau, quand je réalisai qu'il me faudrait mes deux mains pour le redresser et le maintenir afin que la malheureuse puisse y reprendre pied. Je voulus retourner dans ma chambre pour enfiler un caleçon, pour le moins, mais la pendue ne m'en laissa pas le temps...Vite senor, je vais lâcher....Nécessité faisant loi, je laissai tomber la courtepointe...Ne regardez pas senora. Je suis tout nu...Non, senor. Mais por dios, l'escabeau!....Remettre l'escabeau en place fut peu de chose, mais le maintenir en position sous les coups de boutoirs et les ruades du sanglier ne fut pas une mince affaire. Elle finit toutefois par toucher terre et s'effondrer dans mes bras, à mon vif déplaisir. Je la traînai jusqu'au divan où je la laissai tomber pour enfiler le premier pantalon qui me tomba sous la main.

Deux jours plus tôt, avant de tomber en catalepsie, j'avais joué un instant, sur la plage, avec le chien des Muller qui se trouvait être un saint-Bernard nommé Felipe. La bestiole m'avait tout de suite pris en affection (de manière étrange je suis antipathique aux humains, mais les animaux m'adoptent sans problème), c'est à dire qu'elle m'avait recouvert d'une abondante bâve gluante. J'avais essayé de m'en débarrasser en lançant dans le lac un bout de bois trouvé sur la plage. Felipe m'avait regardé un long moment avec ses yeux humides cernés de poches profondes de vieux bureaucrate. Pour l'encourager, je frappai le sol du pied et lui indiquai la direction du large où le bout de bois flottait, insouciant, n'attendant que l'étreinte de ses puissantes mâchoires. Anda! Anda! Felippe émit deux aboiements qui firent trembler le sol, puis se jeta sur moi et posa ses pattes avant sur mes épaules, me faisant ployer sous le poids de ses quatre-vingt kilos. Repoussé vers le lac, je finis par me retrouver dans l'eau jusqu'aux genoux et le fauve ne faisait pas mine de vouloir me laisser reprendre pied sur la grêve. A chacune de mes tentatives, il pesait de tout son poids sur moi, me repoussant vers le large. L'étonnement d'un tel comportement me fit oublier jusqu'à la température glacée de l'eau. L'animal ne me voulait aucun mal, il trouvait juste que j'étais un jouet beaucoup plus attrayant qu'un stupide bout de bois. Je finis par comprendre, sans trop vouloir y croire, où Felipe voulait en venir. Il fixait un point du lac, situé légèrement en retrait de ma position, là où flottait, toujours aussi insouciant, le bout de bois. Je me débarrassai de mon pull et de mes grosses chaussures de marche, les jetant sur la grêve et nageai jusqu'au bout de bois dont je me saisis pour le déposer, transi cette fois, devant le saint-Bernard tranquillement assis sur la plage, un avatar du démon à coup sûr. Si on l'avait muni d'un tonnelet de rhum, nul doute qu'il en eût éclusé le contenu, laissant les voyageurs égarés à leur triste sort. Après avoir émis un ou deux jappements de contentement, Felipe se saisit délicatement du bout de bois et s'en fut en trottinant vers la maison de ses maîtres sans plus m'accorder la moindre attention. A l'instant où j'atteignis, dégoulinant, la porte de ma cabana, j'entendis la voix du senor Muller derrière moi...Hombre, si tu n'as pas de maillot de bain, je peux t'en prêter un...Je n'appréciai qu'à moitié l'expression moqueuse de son visage de paysan madré...Non, merci, je me baigne toujours habillé....Et je lui claquai la porte au nez. J'étais certain que lui et son dragon de femme n'avaient pas du perdre une miette du spectacle, planqués derrière les rideaux de leur salon. Ça devait être une espèce de bizutage. Trempés pour trempés, j'avais mis mes vêtement à tremper dans l'évier de la cuisine empli d'une eau brûlante agrémentée d'un reste de lessive solidifiée trouvé au hasard de mes recherches. J'avais ensuite malaxé le tout, l'avait essoré et l'avait étendu en une guirlande fumante sur un lustre suspendu à proximité du poêle à combustion lente, utilisant pour ce faire l'escabeau responsable de cette petite tragédie. Evidemment, le lustre n'était qu'à environ trois mètres du sol, mais quand même, la pauvre femme aurait pu se faire mal.

Je lui offris une tasse de thé qu'elle but goulûment. Quand elle eut repris ses esprits, elle me dit...Por dios, senor! J'avais cru bien faire en rangeant vos vêtements. J'étais parvenue à tous les récupérer, il ne restait que celui-là, quand l'escabeau s'est dérobé...D'un doigt accusateur, elle pointa une pauvre chose noire, un slip de médiocre facture, qui pendait du lustre comme un pavillon de détresse au gréement d'un trois mâts naufragé. L'image même de la désolation, la mucama me proposa de revenir plus-tard. Mais qu'avais-je encore à lui cacher? Je lui répondis donc...Non, non, restez je vous en prie. De toutes façons, il faut que j'aille faire des courses à Puerto-Varas....Ah, mais senor, nous sommes dimanche, tout est fermé. Et puis, dona Ines y don Osvaldo vous attendent pour l'almuerzo. Il y aura de la carnecita al palo (viande à la broche). Muy rica (très bonne)...Dona Ines et Don Osvaldo? Qui c'était encore ceux là? Ça tournait au Cervantès cette histoire....Quienes (qui)?...Los senores Muller. Los duenos....Ah oui, dit de cette manière, ça devenait tout d'un coup beaucoup plus abordable. 

Commentaires

Mais que fichait donc ton slip noir sur le lustre ? J'imagine plutôt la scène ! Tu es entré dans le chalet et tu t'es débarrassé au plus vite de tes vêtements en les balançant un peu partout. C'est ça ?

Écrit par : tinou | 21 mai 2009

Mais non, il faut suivre: j'avais fait la lessive et mis le linge à sécher sur le lustre. Je ne jette pas mes vêtements à tout va. Je suis quelqu'un de très ordonné. Et pourquoi le lustre, me diras-tu? Parce que la chaleur monte et que donc, le linge sèche plus vite. Ce blog atteint des sommets, franchement...Je crois que je vais parler des élections européennes.

Écrit par : manutara | 22 mai 2009

Oh non, pas les élections, moi j'avais compris, le chien, la lessive toute vieille trouvée dans un coin, le linge qui sèche et la femme de ménage comme un gros sanglier accroché au lustre.
C'est un plaisir de vous lire.

Écrit par : la Mère Castor | 22 mai 2009

Excuse-moi ! Je lirai plus lentement la prochaine fois.

Écrit par : tinou | 22 mai 2009

Voilà, la mère Castor a tout compris, elle! C'est une histoire toute banale en somme. Qui n'a jamais eu une femme de ménage suspendue au lustre de son salon, après être allé chercher dans un lac glacé un bout de bois pour un saint-Bernard psycho-rigide?

Écrit par : manutara | 22 mai 2009

Ce n'est peut-être pas la peine d'en rajouter une couche, non ?
Tant mieux pour la mère castor si elle comprend mieux que moi. Tu devrais savoir que j'ai une compréhension assez limitée.
Oui, c'est vrai que ton histoire est des plus banales. C'est sans doute pourquoi j'y ai mis un peu de piquant. Je te voyais bien rentrant comme un jeune fou dans le chalet, te délestant de tes vêtements trempés et froids en les balançant aux quatre coins de la carré tout en chantonnant "Etoile des neiges" . Ensuite tu aurais fait quelques pompes pour te réchauffer.
En imaginant la pauvre vieille suspendue au lustre, je n'ai pu m'empêcher d'avoir un petit sourire méchant, celui de Tatie Danielle ! Que veux-tu, on ne se refait pas à mon âge.

Écrit par : tinou | 22 mai 2009

La curiosité de savoir qui était le lixe poudreux trouvé chez cigale, je suis arrivée jusqu'ici et je ne le regrette pas ....
Moi qui aime les voyages , les rencontres, avec la lecture ici ce matin , je suis aux anges .....

Écrit par : Débla | 22 mai 2009

Ah non Tinou, pas étoile des neiges! Tu sais bien que mon chant fétiche est "Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine"!
Bienvenue à vous, Débla. Finalement, le lixe poudreux aurait fait un pseudo tout à fait acceptable pour mon blog.

Écrit par : manutara | 22 mai 2009

Du grand Esteban ce billet qui m'a fait hurler de rire !

Voilà comment on fait la réputation des français à l'étranger après...! T'as pas honte !
(le linge séchant sur le lustre...j'vous jure...pffff)

Écrit par : Cigale | 22 mai 2009

Mais je t'assure Cigale, c'est très efficace les lustres pour sécher le linge. Bon vaut mieux éviter d'allumer la lumière, mais à part ça c'est l'idéal.

Écrit par : manutara | 23 mai 2009

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