Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

18 mai 2009

La ruta 225

Version:1.0 StartHTML:0000000168 EndHTML:0000012770 StartFragment:0000000487 EndFragment:0000012753

 

 

 

volcan osorno.JPG

 

 

Je passai une bonne partie des dix années suivantes dans la région des lacs. Rétrospectivement, cela me semble terriblement excessif, comme me semble excessif le fait que, le premier juin 1978, alors âgé de vingt-trois ans, j'aie appareillé avec l'Ile de Feu du port de Rotterdam pour une innocente croisière aux Scilly, me retrouvant aux Marquises, cinq ans plus-tard, toujours sur le même voilier, sans avoir jamais rien planifié. Très excessif...Outre mes nombreux défauts, j'ai celui de ne pas me projeter dans l'avenir. Le jour d'après me semble un objectif tout à fait raisonnable.

Le jour d'après du jour précédent, je quittai le Don Luis après une fort mauvaise nuit. L'hôtel jouxtait la caserne des pompiers, comme je pus m'en apercevoir. La sirène se déclencha à plusieurs reprises durant la nuit, avec des échos lugubres de blitz londonien. Dans mon demi sommeil, je songeai d'abord à une attaque aérienne, puis, réflexion faite, jugeant que le Pérou et la Bolivie étaient trop éloignés, que l'Argentine n'avait plus un seul bombardier en état de tenir l'air depuis le désastre des Malouines, je m'enroulai dans ma courtepointe (la nuit était glacée)et sombrai dans un sommeil paradoxal peuplé d'immeubles en flammes. Plus-tard, on m'apprit que toutes les maisons étant construites en bois, les installations électriques souvent déffectueuses, les incendies éclataient avec une grande fréquence.

Puerto-Montt est le terminus de la ruta cinco. A partir de là, elle se transforme en carretera austral, une mauvaise piste de 1600 km qui rejoint le Sud de la Patagonie, entrecoupée d'innombrables franchissements en bacs au fonctionnement aléatoire. Je ne pus jamais parvenir plus loin que Hornopiren, arrêté dans mon élan par un fjord parcouru par un ferry dont le prochain départ n'était annoncé que six mois plus-tard. L'improvisation peut se révéler décevante. Les pauvres mots dont je dispose ne sauraient rendre justice à la beauté des contrées traversées par la carretera austral.

Mais, en ce jour de novembre 1995, ce fut la laideur de la ville que je laissai derrière moi. Après une vingtaine de kilomètres parcourus vers le Nord, j'obliquai vers l'est en direction de Puerto Varas. Ce nom me semblait vaguement familier. Gertha avait dut y faire allusion, lorsque je lui parlai de m'arrêter dans la région des lacs.

Comme je m'engageai dans la descente menant à la petite station balnéaire, la brume, qui m'avait accompagné depuis le départ, se leva, me révélant une véritable mer intérieure aux eaux turquoise, bordée à l'ouest de coteaux où alternaient pâturages et zones boisées, tandis qu'à l'est s'élevait la cordillère des Andes, toute proche. Mais, dans un premier temps, je ne vis que lui: le volcan Osorno au sommet recouvert de neiges éternelles. Il semblait veiller sur son lac comme une duègne sur la virginité d'une jeune fille de bonne famille. On sentait là une bonhomie faite de colère rentrée. Je dus m'arrêter sur le bord de la route pour me remettre du choc esthétique, tandis qu'un sentiment de bien-être extrême m'envahissait. Je songeai...Oui, c'est là...

Je traversai ensuite la petite ville, ni belle, ni laide, passant devant la « deutsche Schule » et la « Clinica alemana » sans vraiment les remarquer et pris la ruta 225 qui longe les rives du lac vers l'est. En progressant dans cette direction, je remarquai que les maisons semées au milieu des collines verdoyantes adoptaient les courbes harmonieuses de fermes bavaroises, ressemblance vite démentie par les forêts d'eucalyptus ou d'alerce, par les peones en poncho et chapeau huaso attendant patiemment le micro (bus). Des bidons de lait alignés sans surveillance sur des présentoirs en bord de route, soulignaient la vocation laitière de cette contrée tout en informant le nouveau venu qu'ici, le vol était chose inconnue. Au froid incisif du bord de mer avait succédé une température d'une douceur méditerranéenne. Partout, autour de moi, la nature exultait en teintes printanières. C'était absurde, mais j'avais l'impression de revenir chez moi, après un long voyage, sans que ce « chez moi » et moi ne nous fussions jamais rencontrés encore. Le lac Llanquihue, d'une rotondité parfaite, a une superficie équivalente à celle du lac Léman. Dans les mois qui suivirent, j'appris à connaître chacun des mètres de sa rive, à la recherche de la « parcela » idéale, car très rapidement germa dans mon cerveau l'idée que ce serait au bord de ce lac et nulle part ailleurs que s'achêverait mon existence faite d'errances. Cela faillit d'ailleurs arriver plus rapidement que prévu. En effet, anesthésié par la beauté du paysage, je m'endormis au volant de ma voiture. Je fus réveillé par le bruit que firent les roues en écrasant les gravillons du bas côté de la route. Dans une état de demi-conscience, sans freiner, ce qui sur le gravier eût été fatal, je redressai et regagnai la chaussée juste à temps pour franchir le pont enjambant un « estero » (petite gorge ne se remplissant d'eau que lors des pluies) profond. De manière étrange, après avoir refait des centaines de fois cette route toute en virages, en ravins, en falaises surplombant le lac, je ne pus jamais trouver d'autre endroit où cette brêve sortie de route eût été possible sans entraîner un grave accident. Il y avait là et nulle-part ailleurs, sur la droite, une bande de terre recouverte de gravier, de quelques mètres de largeur et d'une cinquantaine de mètres de long. Plus que l'idée de ma propre mort, ce qui me terrifia de manière rétrospective, fut l'idée que j'aurais pu faucher une mère et ses enfants attendant le bus. Non que l'idée de ma propre mort me laisse indifférent. Je suis effrayé à l'idée de mourir, mais après des années passées en mer sur des petits bateaux, quand chaque jour pouvait bien être le dernier, j'ai appris à domestiquer cette peur. Après tout, mourir au milieu des genêts en fleur ou en pleine mer, qu'importe la manière, pourvu que ce ne soit pas dans son lit. Par contre, je ne me suis jamais fait à l'idée de causer du mal à autrui. C'est très bien quand il s'agit de l'intégrité physique des personnes, par contre, quand il s'agit de leur intégrité sentimentale cela devient plus compliqué. Je pense qu'il faut savoir être blessant dans certaines circonstances pour éviter des blessures plus profondes encore, mais ça, je ne sais pas le faire. Stefan Zweig a écrit une très belle nouvelle, « la pitié dangereuse », qui résume très bien la question.

En une autre occasion, des années plus-tard, cette route fut pour moi le théâtre d'un événement troublant. Peu avant d'arriver à Puerto Varas en venant de l'est, il y avait une longue courbe qui, tout en occultant tout ce qui pouvait se passer plus avant, de par sa longueur même, permettait de conserver une vitesse élevée. En général, je l'abordais toujours à cent kilomètres à l'heure, le maximum de la vitesse autorisée. Ce jour là, à l'entrée du virage, quelque chose en moi cria....Ralentis...Je freinai tout en rétrogradant et roulai à vingt kilomètres à l'heure. Une voiture, un puissant quatre quatre, me suivait de prêt. Je l'entendis freiner en faisant crisser ses pneus. Le conducteur klaxonna furieusement et me fit des appels de phares frénétiques. Mais le manque de visibilité l'empêcha de me dépasser. En regardant dans mon rétroviseur, je pus voir son visage déformé par la haine. A la sortie du virage, un camion, les roues à l'air, gisait renversé sur le côté, occupant toute la largeur de la route. Il transportait un gigantesque réservoir rempli de saumons juvéniles, l'autre grande ressource de la région. Le conducteur et son assistant, plus soucieux de préserver leur emploi que de sauver des vies humaines, se bousculaient en glissant au milieu de milliers de saumons frétillants, essayant, dans un effort dérisoire, de les remettre dans le réservoir dont ils s'étaient échappés. Je m'arrêtai donc facilement avant de heurter l'obstacle. La voiture suiveuse aussi. Je sortis de mon véhicule. L'autre également. D'un pas décidé, il vint vers moi. Je crus d'abord qu'il voulait me faire un mauvais sort, mais il m'étreignit en un abrazo très viril...Nos salvaste la vida! Pero, hombre, como supiste?...(Tu nous a sauvé la vie! Mais comment as-tu su?)...Avec des airs de moine tibétain, détenteur de secrets interdits au commun des mortels je répondis....Quien sabe...(vas savoir)...Je remarquai alors que sur le siège arrière du quatre-quatre s'agitaient une demi-douzaine de petites têtes blondes. Pour que le miracle ne se transformât point en carnage, je retournai dans ma voiture, lui fis faire demi-tour pour me poster à l'entrée du virage afin d'enjoindre les (rares) automobilistes à la prudence en attendant l'arrivée des carabineros.

Une année avant mon arrivée dans la région, la ruta 225 avait été le théâtre de la plus grande catastrophe routière de l'histoire du Chili. J'en reparlerai ultérieurement.

Enfin, ce jour là, le premier de ma nouvelle vie, à l'instant précis de mon assoupissement, il n'y avait personne sur cette mince bande de terre, personne sur la route non plus. Je suppose que cela s'appelle de la chance. Ne voulant pas la tester plus avant, je m'arrêtai dans un pueblo, Ensenada, où je déjeunai de viandes cuites à la broche dans un restaurant dont les larges baies vitrées s'ouvraient sur le lac et sur le volcan, tandis qu'un clapot léger poussé par un vent chargé d'arômes printaniers produisait sur la plage de sable blanc ce bruit si délicat que j'aimais tant entendre depuis la maison du lac de mon enfance. 

bord de lac.JPG

 

 

Commentaires

Sais-tu que Claude Lanzmann a eu la même réaction que toi en découvrant la Patagonie ( argentine) ? En voyant un lièvre traverser soudainement la route déserte devant lui, il a ressenti une plénitude extrême, l'impression d'être là où il faut au bon moment. Ce genre de sensation est assez rare pour être noté. Il fallait vraiment que l'endroit te plaise pour que tu y restes 10 ans.

Écrit par : tinou | 18 mai 2009

C'est ce que je veux dire en employant l'adjectif excessif: on ne reste pas dix ans dans un endroit juste parce qu'il nous plait. Mon frère qui vint me visiter résuma très bien la situation: à son avis, j'avais cherché à créer les conditions d'une insularité continentale.
Une des premières fois que je ressentis ce sentiment de plénitude, ce fut dans le Niokolo Koba, un soir de pleine lune, en entendant le râle de l'hippopotame nain. J'avais dix huit ans et déjà j'étais à la recherche, de quoi au juste, je ne sais, mais j'ai encore ce son étrange en tête. Trois brèves et une longue: ....HAON....HAON....HAON....HAAAAAAAAAAAAAAAAAAOOOOOOOOOOOOONNNNN!

Écrit par : manutara | 19 mai 2009

Zweig...il a été pendant longtemps l'un de mes auteurs préférés (il l'est toujours d'ailleurs)
Je me souviens avoir pleuré à la fin de "La confusion des sentiments". J'aime bien les livres qui traitent de l'humain.

C'est la raison pour laquelle Zweig a été détrôné dans ma hiérarchie par Julien Green. Dire que j'adore Green serait peu dire ! Ses personnages sont extraordinaires, tous ses romans sont d'une écriture absolument magnifique. Il peut écrire sur plusieurs pages une scène dans laquelle il ne se passe rien ou pas grand chose sans que l'on s'ennuie une minute tant son écriture est limpide et le contenu riche !
Il connait particulièrement bien l'univers féminin (peut-être parce qu'il avait beaucoup de sœurs en plus de sa sensibilité d'homosexuel) et ses romans ont une ambiance très particulière (il ne vaut mieux pas être dépressif).

Alors bien sûr, les meilleurs sont pour moi "Adrienne Mesurat" et "Mont-Cinère".

Écrit par : Cigale | 20 mai 2009

J'avoue que je préfère Thomas Mann à Zweig, bien que j'apprécie beaucoup ce dernier. Pour Julien Green, j'en ai énormément entendu parler, en bien toujours, mais je confesse n'avoir jamais lu aucun de ses romans. Je connais bien Graham, mais là on est plutôt dans la veine comique.

Écrit par : manutara | 20 mai 2009

Alors si tu as l'occasion un jour de lire du Green n'hésite pas !

D'abord c'est un plaisir en soi pour la beauté de l'écriture, ensuite il traite ses personnages de façon brute et sans complaisance. On descend au plus profond de l'âme humaine avec ce qu'elle a de plus complexe, et ses romans se terminent...toujours mal ! :-)

Bon, c'est sûr que lire Julien Green sous les palmiers les doigts de pieds en éventail sur une plage de sable fin, ça le fait moyen... :-))

Écrit par : Cigale | 20 mai 2009

Non, non, les Marquises sont des îles assez austères malgré leur exubérante végétation. Il pleut 300 jours par an, il y a des tas de maladies, des fruits trop mûrs qui tombent sur le sol en faisant un bruit écoeurant, sprouitch, des fleurs aux parfums capiteux, des chiens errants et faméliques, des chèvres qui vagissent comme des nouveaux nés dans la nuit peuplée d'insectes aux carapaces crissantes. Donc Green ça devrait le faire....

Écrit par : manutara | 20 mai 2009

T'as vu Cigale, il fait tout pour nous dégoûter de ces îles... Green ? J'ai lu quelques romans quand j'étais plus jeune, ça m'a foutu le bourdon.

Écrit par : tinou | 21 mai 2009

Je n'ai jamais lu Green ... Mais peu importe, car c'est la lecture ici qui me va bien ... A quelque part je trouve un peu dans les pas de l'auteur de ce blog, un peu aussi dans ceux de ma meilleure amie partie vivre en Bolivie... Je retrouve quelques sensations de son voyage dont elle m'a souvent parlé ....

Écrit par : Débla | 25 mai 2009

Les commentaires sont fermés.