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14 mai 2009

Le distrait

 

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Puerto Montt était bien là où Astrubal l'avait laissée quelques années plus-tôt: à mi-chemin entre nulle-part et n'importe où. La capitale de la région des lacs se trouvait en bord de mer, quoique, cette appellation, bord de mer, ne me semblât point s'appliquer à cette ville sinistre, puisqu'elle faisait remonter en moi de charmantes sensations tapies dans mon subconscient, de plages au sable doré écrasées de soleil, d'odeurs de crêmes solaires, de chapeaux ridicules, de conseils maternellement assénés....Malheureux, pense à l'hydrocution, deux heures au moins...., de boules de glace fondant plus vite qu'on ne pouvait les manger, de petits drâmes quand ces mêmes boules tombaient avec un bruit spongieux dans le sable chaud et doré, floc! Et pourtant, le jour de mon arrivée, il faisait beau c'est à dire qu'il s'arrêtait parfois de pleuvoir, mais le trajet me menant de l'aéroport à la ville ne me laissa entrevoir qu'une nature ingrate faite de tourbières et de marigots enfouis sous les « chacais » aux épines assérées. Mais peut-être ne prêtai-je pas une attention suffisante à cette nature, puisque je ne vis pas même le volcan Osorno, alors qu'on ne voyait que lui. J'avais loué une voiture à l'aéroport et quand je conduis, je me force à ne pas voir autre chose que la route et tout ce qui y circule. C'est que je suis très distrait. Lorsque je retire de l'argent à un distributeur de billet, une fois sur deux, je récupère soigneusement ma carte et le ticket mais oublie l'argent. J'ai du arrêter de piloter des (petits) avions parce que j'oubliais toujours un truc, sortir le train d'attérrissage, rentrer ou sortir les volets, enlever les câles sous les roues. Il n'est pas rare que, de corvée de courses alimentaires dans un supermarché, je me retrouve à la caisse avec un chariot rempli de couches culottes et d'une centaine de pots pour bébés sans que je sache précisément à quel moment, délaissant mon chariot de célibataire, je me suis emparé de celui d'une mère de famille nombreuse. C'est pour cela que la mer et les bâteaux me conviennent très bien: c'est vaste, vide et tout s'y passe au ralenti, j'ai donc tout le temps de corriger les effets de ma distraction. Par contre sur la route, où tout est question de seconde, de vie ou de mort, je suis obligé de me faire violence, me motivant en permanence, attention, il y a deux voitures qui viennent en face, une devant, trois derrière, vitesse limitée à soixante; interdiction de dépasser, fin de limitation, je vais dépasser, rien derrière, rien en face, rien derrière, aller encore un coup d'oeil dans le rétroviseur, toujours rien en face, clignotant, je rétrograde, attention j'envoie la sauce, j'y vais, aaaaah, une voiture en face, tant pis je resterai derrière ce tracteur jusqu'à destination. Tout ça à haute voix, c'est épuisant, ce qui explique que j'ai tendance à m'endormir au volant.

Je dus également m'adapter aux particularismes de la conduite dans mon nouveau pays d'adoption. Ainsi, lorsque l'on roule sur une route principale et que l'on veut tourner à gauche pour prendre une route secondaire, il ne faut surtout pas venir au centre en mettant le clignotant à gauche: c'est une claire invite aux véhicules situés derrière vous à venir vous dépasser par la gauche. Il faut se garer à droite, sur le bord de la route et attendre que les deux voies soient libres pour tourner à gauche. De même, il faut savoir que, dans les villes, toutes les rues sont à sens unique sans qu'aucun panneau ne vienne accréditer cette hypothèse. Donc, toujours aller dans le sens du flot des véhicules, on finit toujours par arriver quelque part, même si ce n'est pas la destination initialement prévue. Lorsque vous croisez un véhicule dont le conducteur se frappe l'épaule gauche de la main droite, cela ne veut pas dire qu'il s'époussète la veste, mais qu'il y a un contrôle de carabineros un peu plus loin. Les carabineros, justement. Ce sont des super-gendarmes qui, au Chili, jouissent d'un prestige considérable et sont l'objet d'une crainte difficilement concevable dans nos contrées européennes. A ne pas confondre avec « los gendarmes » qui eux ne s'occupent que des prisonniers et circulent dans des camions grillagés remplis de détenus ayant une forte ressemblance avec le camion-fourrière des « Cent-un dalmatiens ».

Tous les vingt ou trente kilomètres, il y a un « reten de carabineros », sorte de barrage de police permanent, sans barrière, uniquementsignalé par un panneau montrant deux fusils entrecroisés. C'est un héritage de la dictature militaire, quand, à l'époque, il fallait s'arrêter aux barrages, répondre aux questions des carabineros et, éventuellement, être soumis à une fouille.

Quand j'arrivai au Chili, en 1995, il ne s'agissait plus que de freiner, de manière à passer au pas devant « los pacos », toujours deux, fichés au bord de la route, en les regardant dans les yeux, mais avec humilité, voire servilité, de manière à pouvoir répondre, al tiro (tout de suite), à toute velléité vérificatrice. La première fois, les yeux fixés sur la route déserte, je ne les vis pas et passai devant eux à cent kilomètres à l'heure. L'effet de souffle dut les dénuder à moitié, car ils sautèrent dans leur voiture et, toutes sirènes hurlantes, me prirent en chasse. Ma qualité d'étranger me valut de m'en tirer avec un long sermon que j'approuvai avec force hôchements de tête contrits. L'heure était à l'ouverture vers le monde extérieur, pourvu que ce monde ne fût ni le Pérou, ni la Bolivie.

Le jour de mon arrivée, je ne remarquai pas même le pénitencier de « Chin Chin » qui accueille le visiteur à l'entrée de la ville, avec ses miradors et ses murs couronnés de barbelés. Les jours où la brume ne les cache pas, on peut même voir derrière les barreaux des cellules s'agiter, en direction de la route, les mains des prisonniers en un dérisoire signe de bienvenue. Je ne commençai à recouvrer la vue que lorsque je laissai mon automobile japonaise dans un parking, à proximité de l'hôtel Don Luis, un immeuble moderne et sans charme avec des prétentions clairement affichées dans le hall d'entrée...Con el hotel Don Luis disfruta del mejor de la region de los lagos....Pour souligner ce slogan d'une originalité écrasante, le poster d'une naiade surgissant devant l'hôtel dans une explosion de gouttelettes irisées d'une piscine qui restait à construire, le tout sur fond de volcan Osorno, complaisamment placé là selon une orientation contredite par la géographie.

Ce fut donc à pied que je partis à la découverte de Puerto Montt, plus désireux de tuer les interminables heures me séparant du dîner que par réel intérêt. Je savais bien que je n'avais rien à attendre de cette visite.

Le centre ville, occupé par l'inévitable Ripley auquel faisait face l'incontournable Falabella, les affiches géantes de don Francisco (une espèce de Guy Lux, en bien pire) vantant les mérites du « Arroz Tucapel »....No se puede vivir sin arroz... (on ne peut vivre sans riz), sans doute le seul aliment que les chiliens ne produisaient point, l'avenida Balmaceda ou O'Higgins, la plaza des armas, tout cela commençait à me devenir familier. Abandonnant le centre, j'empruntai la costanera et longeai le bord de mer rocailleux, où, de loin en loin, venaient plonger des conduites de fort diamètre reliées, je le supposai, aux commodités des cent mille puertomontais, afin d'en disperser le contenu dans les eaux grises du golfe de Reloncavi, un peu plus loin, mais pas trop loin quand même. Il y a des odeurs qui sont parlantes. Quelques clochards, hébétés par l'alcool ou autre chose, prenaient le frais, assis sur le varech gluant des rochers que la marée basse avait laissés à découvert. Je finis par atteindre Angelmo, un amoncellement de boutiques vendant toutes les mêmes objets (ponchos et maquettes de voiliers) et de restaurants servant tous les mêmes plats (mariscos). Je ne fus pas tenté de pousser la porte d'une de ces sympathiques auberges multicolores: je venais de lire dans l'avion que, dans l'une d'entre elle, une dizaine de clients étaient passés de vie à trépas en moins d'une vingtaine de minutes, après avoir consommé les chairs de bivalves provenant d'une zone infectée par « la marea roja », une algue toxique au poison foudroyant. L e journaliste précisait, non sans une certaine complaisance, que, antes de fallecer de un paro cardiaco, segun establecio el medico forense, los desgraciados consumidores se retorcieron en espasmos horribles, vaciandose por todos sus orificios. Je refuse de traduire. Je rebroussai donc chemin, trouvant plus raisonnable d'aller dîner d'une « Goulash Suppe » et d'un « Wiener Schnitzel » au « club aleman ».


 

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Commentaires

Il est vrai que dans certains pays (et pas les moins civilisés) il ne fait pas bon d'avoir à faire avec les uniformes...

Écrit par : Cigale | 14 mai 2009

Un professeur de droit, un ancien magistrat, nous avait dit un jour, à l'université: ....Dans la mesure du possible, évitez d'avoir à faire à la justice et à ses représentants, même si vous vous sentez dans votre bon droit en déposant une plainte, par exemple, vous aurez toujours de mauvaises surprises...
J'eus amplement l'occasion de regretter de ne pas m'être souvenu de ce sage conseil, plus-tard, alors que je m'étais installé au Chili.

Écrit par : manutara | 14 mai 2009

C'est curieux, je ne t'imaginais pas distrait. Ceci dit, tu n'es pas le seul à parler à voix haute dans la voiture. Il y a des endroits stratégiques ( les stops en particulier) où je fais de même : " Rien à gauche, rien à droite, bon j'y vais... Ah zut, je ne l'avais pas vu celui-là !".

Écrit par : tinou | 17 mai 2009

Ah, les stops! J'ai un frère qui fait participer les passagers au franchissement des croisements. Quand il se trouve que ce passager est ma soeur cela peut virer au drame. Pour demander s'il y a ou non une voiture qui arrive à droite, il a la mauvaise habitude de dire....Est-ce propre à droite?....Question à laquelle ma soeur répondit par l'affirmative, en une occasion au moins qui faillit être la dernière, après avoir vérifié la propreté de la vitre.
Par acquis de conscience, mon frère jeta quand même un coup d'oeil rapide à droite avant de démarrer, juste à temps pour voir un superbe trente tonnes se profiler à une vingtaine de mètres.

Écrit par : manutara | 17 mai 2009

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