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11 mai 2009

Un charmant petit couple

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La fin de la croisière fut pour moi une espèce de soulagement. Nous sombrions dans la routine et l'orgie alimentaire. Le retour depuis Puerto Williams se fit au milieu de chutes de neiges et de vents tempétueux roulant de noirs nuages qui oblitérèrent le paysage et nous confinèrent dans le salon où nous nous vîmes réduits à la pénible extrémité de jouer au bingo. Une loterie fut également organisée, dont le premier prix était un maillot de corps aux armes du « Terra Australis » dédicacé par le capitaine et son équipage, les bénéfices étant reversé à une institution caritative. Un jour de plus sur ce bâteau et je me serais mis au tricot. Je décidai de quitter Punta Arenas le jour même de notre retour, désireux que j'étais de voir cette fameuse région des lacs tant vantée pour la douceur de son climat et la beauté de ses paysages par mon guide de papier. Je n'étais pas venu au Chili pour y faire du tourisme mais bel et bien pour m'y installer. Jusqu'à présent, l'extrême nord m'avait paru trop désertique, la région métropolitaine, englobant la capitale et les villes avoisinantes, surpeuplée (trois quart de la population du Chili) et polluée, quant à l'extrême sud, il y faisait décidement trop froid. La région des lacs avait donc pour moi une saveur de dernière chance.

Tandis que l'avion nous emportait vers Puerto Montt, mon regard se posa, à quelques rangées de sièges et de l'autre côté du couloir, sur madame Hasenfratz, une des passagères du « Terra Australis » dont j'avais fait la connaissance dans des circonstances un peu particulières. Elle était assise le dos appuyée contre le hublot, sa jambe gauche, prise dans un plâtre, étendue sur les sièges voisins dont on avait relevé les accoudoirs.

Cela s'était passé lors de l'escale à l'estancia Haberton, située à un jet de pierre du cap Horn. Pour des raisons météorologiques, le « Terra Australis » ne put jamais s'approcher du cap tant redouté, aussi, pour nous dédommager, le capitaine imagina cette escale destinée à nous faire connaître le fonctionnement d'un élevage de moutons. Cela n'était que partie remise, car le jour suivant, à Puerto Williams, je réussis à convaincre une vingtaine de personnes de louer avec moi un avion de la « fuerza aerea de Chile », comme la possibilité nous en était offerte pour autant que nous fussions prêts à débourser, entre nous, cinq mille dollars pour un vol d'environ une heure dans un bimoteur « turboprop » dont nous eûmes tout loisir d'apprécier les performances. Ce fut assez chaotique, les pilotes militaires chiliens ayant du pilotage une conception assez virile, mais nous pûmes admirer le cap depuis les airs, puis, dans un « rase-vagues » espeluznante (effrayant), nous eûmes effectivement l'impression de passer le cap Horn d'est en ouest, puis d'ouest en est (pour que tout le monde puisse avoir sa photo, hein) à quatre cents kilomètres à l' heure, le tout suivi d'une chandelle qui me donna l'impression que tout mon sang refluait de mon visage vers les pieds, tandis qu'il me sembla peser deux ou trois tonnes et tout ça avec une cargaison humaine composée en grande partie de septuagénaires et d'octogénaires, les seuls à montrer quelqu'enthousiasme pour ce projet. Je vois encore cette brésilienne me confiant ses vieux parents....Vous êtes bien sûr qu'il n'y a pas de risques et que l'avion ne va pas trop bouger?....Noooon! Pensez-vous!....

Le jour précédent donc, cette visite d'une estancia dictée par la prudence se termina de manière inattendue pour madame Hasenfratz, une américaine de Boston (prononcer Baaaaston) qui fêtait à bord du « Terra Australis » ses noces de je ne sais plus trop quoi avec monsieur Hasenfratz, un petit homme aux narines velues et à la barbichette pointue, qui ressemblait à un troll. Je m'étais attardé avec eux à regarder le travail étonnant des chiens de berger, de petites bêtes sans prétention mais d'une intelligence redoutable, qui se faisaient fort de ramener la brebis égarée au bercail, en lui mordillant tendrement les jarrets, quand nous fûmes rappelés à l'ordre par un coup de sirène impatient. Nous hâtant vers l'embarcadère, distant d'à peine un kilomètre, nous eûmes à franchir une petite descente boueuse. Je précédais le couple Hasenfratz et m'engageai dans la descente avec un peu trop d'enthousiasme. Emporté par mon élan, je dérapai dans la boue où je m'étalai après avoir opéré un vol plané non dénué d'une certaine élégance. Me relevant prestement, je signalai l'obstacle à mes compagnons. Madame Hasenfratz s'engagea donc prudemment dans la descente, essayant de controler sa glissade, y parvenant fort bien, quand, dans les derniers mètres, elle chuta au ralenti, attérissant sur ses fesses en poussant un cri strident, ce qui nous fit rire monsieur son mari et moi. Mon amusement se mua rapidement en inquiétude, lorsque je vis le visage déformé par la douleur de madame Hasenfratz. Ses cris se tranformèrent en hurlement....Oh my God! Ma jambe! Ma jambe!.... Tout cela me sembla un peu excessif: elle n'était tombée que de sa hauteur qui n'était pas bien grande, de plus sans être jeune, elle n'avait pas encore atteint cet âge où les os deviennent friable comme de la craie. Je m'approchai d'elle et essayai de la relever, vite dissuadé par une montée en puissance des hurlements suivie d'une bordée de jurons paticulièrement orduriers qui me semblèrent bien déplacés dans la bouche d'une bostonienne. Je fis signe à monsieur, toujours trépignant de rire au sommet de la butte, de venir nous rejoindre, l'informant que son épouse était au plus mal....Pensez-donc, me répondit-il, elle fait ça pour se rendre intéressante.... S'aidant de sa canne dans le passage difficile, il vint toutefois nous rejoindre. Il portait un loden verdâtre et était coiffé d'un ample chapeau tyrolien aussi velu qu'un maçon portugais, ce qui accroissait encore son aspect agreste. Il tapota du bout ferré de sa canne la jambe de son épouse, provoquant un nouveau crescendo dans le concert de lamentations. Je lui arrachai la canne des mains, ce qui eut pour effet de le déséquilibrer et l'aurait envoyé au tapis, lui- aussi, si je ne l'avais rattrapé au vol....Ça va pas, non? La jambe est peut-être cassée....Il me jeta un regard haineux, puis, haussant les épaules, cracha.....Bah, les femmes, que des problèmes!....

Je proposai au charmant mari de m'aider à déplacer sa femme, persuadé qu'il ne pouvait s'agir que d'une vilaine entorse, n'ayant encore jamais vu quelqu'un faire une chute aussi anodine et se casser un membre. En outre, nous ne pouvions la laisser plus longtemps barboter dans cette flaque de boue glacée: madame Hasenfratz était passée du blanc au bleu et claquait des dents. Mais ce rustre me rétorqua...Avec mon dos, vous n'y pensez-pas. Je ne vais quand même pas me le casser pour cette grosse vache incapable de mettre un pied devant l'autre sans tomber...Animé d'un juste courroux, je me baissai pour me charger de la malheureuse.Une chose est de porter dans ses bras une personne valide, tout autre chose est de faire un épaulé-jeté avec une robuste quiquagénaire inerte et hurlante qui pèse de tous les grammes de chacun de ses kilos. Je réussis néanmoins à la décoller du sol et, vacillant sous la charge, à la déposer sur une grande pierre plate à quelques mètres de là. Le fait que de son bras droit elle m'enserrait le cou tandis que sa main gauche agrippait fermement mes cheveux ne me fut que d'une médiocre utilité. Tentant de recouvrer mon souffle, à moitié scalpé, je restai quelques temps prostré sur la pierre, assis à côté d'elle. Pendant tout ce temps, l'autre, le mari indigne, s'était totalement désintéressé de la scène et, utilisant sa canne en guise de club de golf, envoyait des petits cailloux dans toutes les directions. Madame Hazenfratz ne hurlait plus, mais émettait un râle guttural, chaque inspiration semblant lui coûter les yeux de la tête, lesquels roulaient effarés dans leur orbite. Des bribes de cours de secourisme me revenant à la mémoire, je l'aidai à se coucher sur le côté, me dépouillant de ma veste pour l'en recouvrir et d'un de mes pulls que je glissai sous sa tête. Je regardai autour de moi. Personne. Incroyable! Une demi heure plus tôt cet endroit grouillait de monde...Ne vous inquiétez pas, je vais chercher du secours...Recouvrant une partie de ses moyens avec une rapidité qui me sembla suspecte, madame Hasenfratz me saisit par le bras....Ne me laissez pas seule avec Archie! C'est un monstre!...Je voulais bien la croire, mais ce n'était ni l'heure ni le lieu de se lancer dans un débat sur les avantages du divorce par consentement mutuel. Après avoir recommandé l'épouse au mari, ne m'attirant pour toute réponse qu'un haussement d'épaules courroucé, je partis en petite foulée vers l'embarcadère où je parvins en une dizaine de minutes. M'y attendait le bosco qui faisait les cents pas devant le zodiac. A peine m'aperçut-il, qu'il tapota nerveusement son poignet gauche, là où, je le suppose, devait se trouver sa montre. Le bosco était un gros chilote (habitant de l'ile de Chiloe d'où sont issus presque tous les marins chiliens) rougeaud qui semblait toujours sur le point d'exploser. Lorsque je fus arrivé à sa hauteur, il explosa donc.....Aha, el frances!....Quand je lui exposai les causes de mon retard il explosa à nouveau...Aha, los norteamericanos!...Dans le fond c'était un homme très facile à décrypter: d'une côté il y avait les chilotes, et encore, uniquement les habitants de Castro, et de l'autre, le reste du monde composé exclusivement de « Aha! ». Je le laissai battre le rappel des secours avec sa radio et retournai auprès de madame Hasenfratz. Juste avant que je ne le laisse, le bosco, tout en continuant à hurler dans sa radio, enleva son ciré et me le tendit. Dans un premier temps, bien que transi, je refusai, mais voyant que son visage prenait une inquiétante teinte mauve et que ses yeux menaçaient de jaillir hors de leur orbite, je préférai accepter. Un brave type après tout. Je suis certain qu'au bout de deux ou trois ans de fréquentation assidue, nous aurions pu devenir amis.

Tandis que nous attendions les secours, monsieur Hasenfratz s'approcha de moi...Vous êtes français, il me semble...Oui....Il réfléchit un instant, hôcha la tête et lâcha....Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai toujours détesté les français...Puis il me tourna le dos pour s'intéresser à nouveau aux cailloux parsemant la pampa. J'eus très envie de lui enfoncer jusqu'aux yeux son ridicule chapeau tyrolien, histoire de mettre un visage sur sa haine. Bien entendu je m'abstins. Si j'étais moins bien élevé, j'en suis certain, je deviendrais quelqu'un de très fréquentable.

L'opération de rapatriement sur le navire fut menée de main de maître par le capitaine en personne à la tête d'une équipe d'une dizaine de membres d'équipage, avec brancard et médecin. Ce dernier, gynécologue de son état, ne put déterminer avec certitude si la jambe était fracturée ou non (elle l'était). Dans le doute, madame Hasenfratz fut équipée d'une espèce de prothèse gonflable qui lui permit de sautiller dans les coursives du « Terra Australis » en s'aidant d'une paire de béquilles, en attendant de pouvoir bénéficier des services de l'hôpital militaire de Puerto Williams, le lendemain.

Le soir, pour se rendre à la salle à manger, elle descendit l'escalier sur les fesses, se contortionnant de manière étrange pour passer d'une marche à l'autre, encouragée par son mari qui, placé au bas de l'escalier, hurlait entre autres amabilités....Pour une fois que tes fesses servent à quelque chose...

Gringos locos!

17:11 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (6)

Commentaires

Cuantas cosas le suceden a Vd, hombre! Me parto de risa!

Écrit par : Orage | 11 mai 2009

Me agrada leerlo!

Écrit par : manutara | 11 mai 2009

Votre monsieur Hasenfratz m'évoque ce nain ,qui, dans un conte des frères Grimm, se retrouve la barbiche coincé dans un tronc creux, et hurle des insultes aux douces jeunes filles qui viennent le délivrer.
Merci, j'ai bien ri aux malheurs de cette "pauvre" dame.

Écrit par : la Mère Castor | 12 mai 2009

On imagine toujours la femme américaine sous les traits d'une impitoyable prédatrice, d'une mante religieuse dont l'unique religion est d'accumuler les pensions alimentaires et j'avais là, sous les yeux, une pauvre chose, victime d'un gnome pervers. Qu'ils fussent de Boston, ce temple du bon goût et du raffinement Yankee, ne donnait que plus de piment à l'affaire.

Écrit par : manutara | 12 mai 2009

Quelle histoire en effet ! C'est à se demander pourquoi ils partaient en voyage touristique ensemble ces deux là...

Cela dit, Esteban au tricot, je donnerais cher pour voir ça !

Écrit par : Cigale | 13 mai 2009

Je suis assez bon pour réparer les voiles (de voilier), le tricot ça doit pas être beaucoup plus sorcier!

Écrit par : manutara | 13 mai 2009

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