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07 mai 2009

La danse des pingouins

 

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Après m'être changé, un « jean » et une chemise de bûcheron canadien bien ample, je croisai dans les coursives le camarero qui m'avait, au moment de l'embarquement, fait les honneurs de ma cabine « super-lujo », le luxe consistant surtout à me trouver sur le pont supérieur, loin des machines. Il me salua, je lui répondis, puis, avec une mine gourmande, il me demanda.....Listo para el baile de los pinguinos, senor (prêt pour la danse des pingouins)?...Pour appuyer sa question, il se mit à sautiller sur place en chantonnant....Somos los pinguinos, los pinguinos, los pinguinos....Comme il n'était pas beaucoup plus grand qu'un manchot empereur (qu'à tort on qualifie de pingouin), un peu grassouillet aussi, la parodie était assez réussie....Un peu mal à l'aise, l'éxubérance me met toujours mal à l'aise, je bredouillai....Ah, les pingouins, oui, bien, très bien, bonne nuit...

A l'entrée du salon, une vaste salle située sur le pont supérieur, s'entassaient les dépouilles d'une multitude de manchots empereur géants, leur bec jaunes pointant,accusateurs, vers le plafond. Enfin, c'est ce qu'il me sembla, un très bref instant, avant de reconnaître dans cet amoncellement des costumes de pingouins, tandis que je pénétrais dans la pénombre « del salon magallanes » où se pressait déjà une foule de pingouins brésiliens bedonnants, sirotant des boissons multicolores par l'ouverture pratiquée dans leur costume au niveau du visage. Un orchestre composé de musiciens déguisés en pingouins jouait un air des gipsy Kings avec des envies de meurtre dans les yeux, tandis qu'un animateur, "pingouinisé" lui-aussi, essayait de rameuter ses troupes pour la fameuse danse. Comprenant qu'il n'y avait rien à attendre de cette soirée de bienvenue pour une personne comme moi qui ne danse ni ne boit, je tournai les talons, une fois de plus. Intrépide face au déchaînement des éléments naturels, je suis d'une grande lâcheté en société et ai gardé des déguisements un très mauvais souvenir. Ma première désertion de ce genre remonte à ma petite enfance, à l'école primaire, lorsque, déguisé en lutin, je me carapatai en plein milieu du spectacle de fin d'année. On prétendait me faire danser. J'étais revêtu d'une sorte de juste-au-corps verdâtre, d'une culotte bouffante de même couleur et, surtout, d'un chapeau pointu des plus ridicules, terminé en son extrémité par un grelot. Malheureusement, dans ma fuite, je me pris les pieds dans mes souliers de lutin, des espèces de babouches à rallonge, équipées, elles aussi, de grelots et dévalai, en grelottant, sur le ventre et la figure, les escaliers menant à la cour, me cassant plus ou moins le nez et me tailladant l'arcade sourcillère. Il y avait du sang partout sur mon costume de lutin, les enfants pleuraient, les adultes courraient en tous sens, certains hommes en vinrent aux mains sans qu'on sût trop pourquoi, bref, je débutais ma carrière d' « aguafiestas ».

Tandis que j'allais franchir en sens inverse la porte d'entrée du salon, je sentis que quelqu'un me tirait par les pans de ma chemise et une voix pâteuse que je reconnus instantanément articula péniblement....A donde pretendes escabullirte (où penses-tu te tirer?)?....C'était Rosalinda, bien curadita (saoule) comme disent les chiliens. Cela faisait à peine une heure que j'avais laissé le couple en train de s'invectiver dans la salle à manger, et voilà qu'elle était déjà ivre. Si elle avait bien revêtu la tenue de palmipède à livrée, elle n'avait pas encore emprisonné sa tête dans celle du pingouin, laquelle pendait lamentablement dans son dos, les yeux révulsés. Rosalinda m'entraîna vers un canapé où Manfred était vautré, pingouin totalement indifférent à son entourage qui me salua toutefois d'un courtois hôchement de bec.Elle me poussa, sans ménagement, dans les coussins moelleux et prit place entre nous. Sur une table basse un alignement de verres. Rosalinda se saisit d'une verre à moitié plein et le vida d'un trait en braillant....Fatal este punch!....Oui, fatal, c'était bien le mot. A ce moment, le capitaine qui, contrairement à ses officiers à peine sortis de l'adolescence, était un sémillant septuagénaire au visage buriné comme les guêtres d'un mamelouk, le capitaine donc, improvisa une farandole, se tortillant et jetant les bras en l'air au rythme des gipsy Kings tout en entraînant dans sa suite une vingtaine de brésiliennes, pas précisément celles auxquelles on pense et qui se trémoussent à moitié nues dans les rues de Rio pendant le carnaval, mais d'opulentes dames patronnesses sanglées dans leurs tenues de pingouin, la poitrine en avant, la concentration figeant leurs visages peinturlurés en un rictus qui se voulait rire. Le monsieur loyal "pingouinisé" à présent se déchaînait.... Allez mesdames, deux pas en avant, un pas en arrière, les bras vont chercher le ciel, los caballeros aussi, allez, du courage, voilà parfait, mais que vois-je, Luis, la lumière por favor....Un spot lumineux déchira la pénombre et vint se poser sur notre sofa.....Un caballero sans costume!!!!....éructa le Ruquier des terres australes.....Gertha, vite un costume pour le caballero! La danse des pingouins n'attend pas!...Surgie de nulle-part, la « chief purser » apparut devant moi, porteuse d'un costume qu'elle me jeta à la figure sans ménagements. Son chignon faisait une drôle de bosse dans sa tête de pingouin....Encore en train de vous distinguer. J'aurais du m'en douter! Allez enfilez-moi ça et ne faites pas l'enfant!....J'eus envie de lui rétorquer que c'était justement eux là, eux tous, qui faisaient les enfants et moi le seul à me conduire en adulte responsable. D'ailleurs qui s'occupait de guider le bâteau au travers de ces chenaux tortueux si, tous, jusqu'au capitaine, jouaient aux pingouins? Qu'on me laisse aller en timonerie, là se trouvait ma place. Mais déjà Rosalinda et Gertha s'étaient jetées sur moi au milieu des huées et des applaudissements de la horde de pingouins et se saisissant chacune d'une jambe, entreprirent de me déchausser, la première avec des mouvements maladroits d'ivrogne, la seconde avec une précision toute germanique...En cueros (à poil)... hurla dans la foule une voix anonyme mais indubitablement féminine. Avant que je pusse faire le moindre mouvement de défense, Rosalinda s'attaqua aux boutons de ma chemise, écrasant au passage mes attributs sous son genou, son visage suintant la lubricité, ce que voyant, Gertha la rejeta en arrière en la saisissant par une de ses ailes atrophiées de pingouin...Mais que faites-vous? Il faut l'habiller, pas le déshabiller....Elle dut hurler pour se faire entendre car, à présent, le troupeau de palmipèdes trépignants n'était plus qu'une grande clameur hystérique. Quant à moi, je songeai que je vivais sans doute le pire moment de mon existence. Toutefois, soucieux de ne pas finir émasculé ou en petite tenue, je leur facilitai la tâche en enfilant docilement l'infâme défroque pelucheuse. Trainé par les deux femmes, je rejoignis la grotesque farandole. Tandis que je sautillai maladroitement sur place au rythme de la musique, Manfred qui, jusque là, était resté d'une parfaite neutralité, tapota affectueusement mon crâne de pingouin, puis haussant la voix pour se faire comprendre...Vous voyez, ce n'était pas si difficile que ça. Juste un mauvais moment à passer....Oui, sans doute, mais quand même!

Deux pas en avant, hop! Un pas un arrière, hop!

 

Commentaires

Je constate avec un certain plaisir que je ne suis pas la seule à garder un souvenir particulièrement fort des déguisements des fêtes de fin d'année dans les écoles ! Toi en lutin verdâtre et moi en diamant cabossé...
Pourquoi n'as-tu pas montré plus d'autorité pour refuser ? Quand j'ai fait la croisière sur le Nil, il y eut aussi une soirée déguisée. Je n'y suis pas allée. Il parait qu'un participant a été choisi et il fut totalement enveloppé dans du papier WC pour ressembler à une momie.
Que veux-tu, il en faut pour tous les goûts, il y a des gens qui aiment ce genre de mascarade.

Écrit par : tinou | 07 mai 2009

Vous avez quand même eu de la chance : ce n'était pas le Titanic !

Écrit par : Magnus Pym | 07 mai 2009

Tinou, je l'ai écrit, je suis d'une grande lâcheté en société. Sorti de mon élément, la brousse ou la mer, je crains bien ne pas valoir grand chose.
Magnus vous ne croyez pas si bien dire: quelques années plus-tard, en route pour son carénage annuel à Valparaiso, le "Terra Australis" fut entièrement détruit par un incendie. Il n'y avait pas de passagers et l'équipage put évacuer le navire à temps.

Écrit par : manutara | 07 mai 2009

C'est extraordinaire, cette danse des pingouins ! Vous êtes sûr de l'avoir vécue, pas rêvée ? Si vous aviez raconté le rêve de la danse des pingouins, je vous demanderais si vous ne l'aviez pas vécue, tant les détails abondent. Vous avez failli vous faire violer par une pingouine lubrique, dites-donc, je ne sais pas si beaucoup d'hommes ont vécu cette expérience. J'ose à peine penser ce qui se serait passé si le bateau avait fait naufrage à cet instant précis, les hélicoptères et autres secours survolant ou repêchant d'énormes pingouins en peluche...

Écrit par : Suzanne | 08 mai 2009

Pas un rêve, Suzanne, plutôt un cauchemar. Si les détails de cette soirée sont restés imprimés dans ma mémoire au fer rouge (le rouge de la honte), c'est que je suis peu coutumier des évènements festifs, d'où mon traumatisme.
Votre vision du naufrage de la nef des pingouins ne manque pas d'un certain réalisme, elle non plus!

Écrit par : manutara | 08 mai 2009

"Le Ruquier des terres australes", ça fait peur. Beaucoup aimé votre danse des pingouins, et l'évocation du ridicule des déguisements de fêtes de fin d'année que j'avais aussi en horreur. Je déteste toujours, et ne suis les carnavals que de loin.

Écrit par : la Mère Castor | 08 mai 2009

Bonjour mère Castor, content que mon histoire vous ait plu! Ca fait déjà au moins trois personnes traumatisées dans leur enfance par les déguisements.

Écrit par : manutara | 09 mai 2009

Rhô le cauchemar ! Horrrrible !
Je déteste ce genre de sauterie !
:-))

[Déjà qu'en Poireau, j'ai l'air d'un con, en quoi je pourrais bien me déguiser ?].

Écrit par : monsieur Poireau | 09 mai 2009

Oui, monsieur Poireau, horrible est bien le mot!

Écrit par : manutara | 09 mai 2009

Mais quelle horreur ce truc !!!

Je déteste ça et je n'aurais absolument pas pu faire le quart de ce que tu as fait !

Je sais bien que tous les goûts sont dans la nature mais franchement, je me demande comment on peut s'amuser avec des crétineries pareilles...

Écrit par : Cigale | 11 mai 2009

Très souvent, en vacances, les gens perdent tout leur bon sens. Il n'y a qu'à voir les petits vieux se déguiser en adolescents.

Écrit par : manutara | 11 mai 2009

Dans le monde magnifique de la fête, se déguiser est une très bonne idée, mais avoir un costume sortant de l'ordinaire est encore bien plus amusant.

Écrit par : Beaux masques | 24 juillet 2014

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