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05 mai 2009

La guerre des boutons

 

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Ce fut donc en ayant l'impression d'avoir revêtu le costume trop étroit d'un fils que je n'avais jamais eu que je m'assis, avec d'infinies précautions, à ma table de célibataire. Pour me relever aussitôt, après tout, c'était un buffet et j'avais grand faim. Je dus sans doute mettre un peu trop d'emphase dans ce mouvement, car je ressentis une sensation de déchirement au niveau de la taille et je vis clairement un bouton rouler sur le sol et s'immobiliser contre la chaussure d'un brésilien trop occupé à remplir son assiette pour prêter la moindre attention à l'incident. Si j'éprouvai un immédiat soulagement au niveau respiratoire, il ne fut que de courte durée. Tandis qu'à pas comptés je progressais vers le buffet, je sentis mon pantalon glisser irrésistiblement le long de mes hanches. Faisant un brusque demi-tour, je regagnai ma table en arquant les jambes afin de ralentir l'irrémédiable descente et m'assis en prenant soin d'approcher le plus possible ma chaise de la table, me drapant dans ma mini veste comme dans un reste de dignité, avec l'inconfortable impression d'avoir les fesses à l'air. Cette salle à manger nautique était pleine de courants d'air glacés. L'intense activité règnant au buffet où la foule des convives faisait la queue, anticipant le choix des mets sur lesquels leur voracité avait jeté son dévolu, tout cela fit que l'incident était passé totalement inaperçu. Je m'en assurai, bien évidemment, du coup d'oeil circulaire de celui qui, aspirant à l'anonymat le plus absolu, se retrouve toujours en tête de la rubrique des faits divers. Comme je commençais à me contorsionner pour remonter mon pantalon, je vis apparaître Gertha à la remorque d'un jeune couple que je n'avais pas encore vu jusque là. Aux signes qu'elle me fit, je compris qu'elle me demandait si les deux jeunes gens pouvaient se joindre à moi. Tel un padre donnant sa bénédiction à une foule de fidèles, j'ouvris largement les bras, rapidement rappelé à l'ordre par un craquement sinistre en provenance d'un endroit indéterminé de ma veste, et hôchai la tête avec fatalisme. Au point où j'en étais.

Pour le reste des passagers, notre table dut devenir « la table des cas sociaux ». Ce couple était étrange. Manfred était allemand vivant au Brésil, mais ne parlant que la langue de Goethe, quand il parlait, ce qui était assez rare. Rosalinda était brésilienne et parlait pour dix en une dizaine de langues sans que l'on sût très bien si elle s'adressait à une personne en particulier ou à la totalité du navire, tant elle s'exprimait avec vigueur. Je ne sus jamais avec précision s'il s'agissait d'un vrai couple, ou s'ils s'étaient rencontrés dans les rues de Punta-Arenas le jour du départ, à moins que ce ne fût dans les coursives du navire. Si je vis Manfred porter les mêmes vêtements pendant toute la durée du voyage, elle, en revanche, étrennait une nouvelle tenue à chaque repas, affectionnant les robes (je pense que ça s'appelle robes ces trucs, je confonds toujours avec les jupes) aux amples décolletés qui, contrairement à mon costume trop étroit, flottaient autour de sa personne sans rien occulter de son anatomie. Si lui se montrait régulier dans sa silencieuse courtoisie, elle, en revanche, se comportait de manière très lunatique. Quand elle ne m'ignorait pas totalement, elle s'adressait à moi en espagnol ou en anglais sur des sujets que, à mon avis, une honnête femme n'aurait pas du aborder avec un parfait étranger. Les repas se terminaient rarement sans qu'éclatât un esclandre et que tombassent injures et quolibets sur Manfred qui continuait imperturbablement à manger sa soupe en marquant de la tête la mesure d'une musique de lui seul audible. Je ne sais pourquoi, le buffet ne manquant pas de variété, mais Manfred ne se nourrissait que de potages. Au paroxysme de sa colère, la femme se levait alors, rajustait les différents éléments de son accoutrement et faisait une sortie remarquée pour, arrivée au seuil du « comedor », se retourner et lancer une dernières bordée d'imprécations. Le mari se tournait alors vers moi en haussant légèrement les épaules avec une moue résignée, puis replongeait dans sa soupe.

Le tableau ne serait pas complet si je ne précisais pas que Gertha, la « chief purser », se joignit à nous dès ce premier soir. C'était en effet l'usage qu'un officier présidât chaque tablée. Les industriels brésiliens de l'agro-alimentaire avaient droit au capitaine en personne, nous, les cas sociaux, devions nous contenter de la « chief purser ». Tandis que chacun était revenu du buffet, porteur de quelque met succulent, je restais obstinément assis devant mon assiette vide. Tout en dévorant une tranche du succulent cochon de lait que je voyais, au loin, fondre comme les reserves de la banque centrale, Gertha gesticula en direction de mon assiette....Vous ne mangez rien?...Là, pour l'instant, non. Mais j'aimerais bien....Eh bien alors, qu'attendez-vous? Qu'ils aient tout mangé?....C'est que pour l'instant je ne peux pas bouger. Un problème technique...avec mon pantalon....Elle me lança un regard horrifié....Ne me dites pas que vous avez.....Non, non, qu'allez-vous imaginer là....Je lui narrai donc toute l'histoire à laquelle mes nouveaux commensaux ne prêtèrent aucune attention, Gott sei dank, l'un par ignorance de la langue castillane, l'autre pour être trop occupée à s'écouter parler. Se retenant à grand peine de rire, ce qui eut pour effet de produire dans sa gorge une sorte de grognement porcin, Gertha se leva pour me remplir, fort charitablement, une assiette. Je me contentai de lui indiquer par de discrets hôchements de tête les mets qui avaient ma faveur. Ce petit manège finit par attirer l'attention de Rosalinda....Tu (mon Dieu, quelle incommensurable vulgarité dans ce tutoiement) es timide ou quoi?...Non, déculotté!....Pardon?...Je continuai en allemand, Manfred donnant des signes de curiosité....Meine Hose ist kaputt.....Alors qu'il s'étouffait de rire dans son potage, Rosalinda poussa un rugissement de hyène tandis que des larmes roulaient sur son visage, décidément très vulgaire, en le maculant des traces noirâtres d'un maquillage appliqué sans souci d'économie.

La suite du dîner se passa en conjectures diverses sur la meilleure manière de mettre fin à cette pantalonnade. Ce fut Manfred qui trouva la solution en me faisant, discrètement, passer sa ceinture, m'assurant qu'un début d'embonpoint avait rendu cet article provisoirement inutile.

Juste avant de nous laisser pour préparer une petite fête de bienvenue qui devait avoir lieu dans le salon de poupe, Gertha me demanda en aparté....Dites-moi, Esteban, pourquoi cet uniforme de collégien?....Je vous demande pardon?....Elle me regarda avec incrédulité....Ne me dites-pas que vous ne savez pas que vous portez l'uniforme que portent tout les collégiens chiliens d'Arica à Punta Arenas, ce serait trop drôle!.... Oui, c'était vraiment trop drôle, pensai-je lugubrement.

Entre deux râles de cochon, Gertha me lança....Allez vous changer! Je vous attends au salon pour la danse des pingouins....


Le photographe du bord immortalisa cette première soirée. Par respect pour le droit à l'image, j'ai quelque peu altéré les traits de mes commensaux. Quant aux miens, le temps écoulé s'est largement chargé d'y remédier. A ma gauche, dans sa stricte robe noire, Gertha la « chief purser »(contrairement aux espagnols les chiliens, adorent les anglicismes).

 

17:31 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (10)

Commentaires

Mon pauvre Esteban, tu as un air bien tristounet sur cette photo ! Je remarque que Manfred n'a pas de costume. Tu aurais dû faire de même, après tout le client est roi...

Écrit par : tinou | 05 mai 2009

Je n'étais pas tristounet mais en train d'étouffer dans ma veste et de perdre mon pantalon. Rassure-toi, personne ne m'a plus revu en costume depuis ce jour. Ceci est un document UNIQUE!

Écrit par : manutara | 05 mai 2009

Non mais c'est pas vrai !

Choisir un costume d'écolier... tu as raison, tu es marqué à vie par le Petit Séminaire ! :-))

Sinon, merci pour l'effort, car non seulement tu as du scanner une photo, mais en plus tu l'as décorée main via un logiciel ! Moi je dis bravo (les invités un peu moins vu la façon dont tu les as affublés :-)

Seulement maintenant, tu n'auras plus d'excuses...

Écrit par : Cigale | 06 mai 2009

Non, non, je n'ai pas de scanner. J'ai juste photographié la photo avec mon appareil numérique, ce qui m'a permis d'éliminer la partie où l'on voyait d'autres convives à la table voisine de la nôtre ce qui m'aurait obligé à d'autres travaux de grimage.
Remarque, c'est un peu de la parano. Cela serait quand même une malchance ÉNORME que sur les quelques lecteurs quotidiens de mon blog, se trouvassent des gens qui ont fait cette croisière il y a quinze ans.

Écrit par : manutara | 06 mai 2009

Tu as peut-être peu de lecteurs mais par contre ils sont très réactifs à tes notes ! Tu as remarqué j'espère le peu de temps écoulé entre la parution et les commentaires. J'en profite pour te remercier de tes commentaires réguliers sur mon blog. Je pars dans quatre jours mais je tâcherai de trouver un cybercafé pour suivre les péripéties de ta croisière.

Écrit par : tinou | 06 mai 2009

Oui, oui, j'ai vu, grande réactivité!
Ah zut, tu repars de nouveau? Mais qu'est-ce que vous avez tous à voyager?

Écrit par : manutara | 06 mai 2009

Je devais partir avec Julie et Olivier mais suite aux ennuis de santé d'Olivier, ils ont annulé leur voyage. Je me retrouve donc seule à partir. Oh, pas bien loin et pas très longtemps. Je serai de retour le dimanche 17 mai.

Écrit par : tinou | 06 mai 2009

Il y a du Cortazar dans vos lignes...

Sinon, le costume est impec, y a pas à s'en faire. Ah, la force des convenances...

Écrit par : Dorham | 06 mai 2009

Tinou: Bon, si c'est pour une semaine, ça va.
Bonjour Dorham. C'est amusant que vous me parliez de Cortazar, parce que dès l'instant où j'embarquai à bord du "Terra Australis" je n'arrêtai pas de penser aux personnages d'un de ses romans, "les gagnants", que j'avais lu une dizaine d'années plus tôt, alors que j'étais encalminé dans la mer des Sargasses sur mon voilier qui s'appelait "l'île de feu". Difficile donc de ne pas me remémorer ce livre au moment d'embarquer pour une croisière en "Terre de Feu".

Écrit par : manutara | 06 mai 2009

"Les Gagnants", c'est à ce livre de Cortazar que je pensais précisément aussi. Comme quoi.

Écrit par : Dorham | 09 mai 2009

Les commentaires sont fermés.