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30 avril 2009

El aguafiestas

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Sur le « Terra Australis », quand nous ne abîmions pas dans la contemplation du paysage superbe, nous mangions. La salle à manger était le centre, à la fois géographique et social, du navire. Le premier repas pris à bord, la cena,  fut pour moi un moment très pénible. En pénétrant dans le comédor, je constatai qu'outre un buffet abondamment garni, celui-ci abritait une dizaine de vastes tables rondes, que je n'hésiterais pas à qualifier de collectives, en lieu et place des tables individuelles que je m'attendais à y trouver. Cela signifiait qu'il me faudrait m'intégrer à l'une de ces tablées, possibilité dont la seule évocation ma donnait la nausée. Qu'on ne se méprenne pas, je ne suis pas timide et n'éprouve aucune hostilité ou à priori à l'égard de mes contemporains. Il se trouve juste que je ne les aime pas. On peut ne pas aimer quelqu'un sans avoir peur de lui ou lui vouloir du mal. Je suis simplement quelqu'un de profondément antipathique Je souhaite tout le bonheur du monde à chacun, pourvu qu'on me fiche la paix. Seul dans mon coin. Surtout quand je mange. J'aime assez l'expression que les américains utilisent pour dire qu'il faut laisser quelqu'un tranquille: leave him alone. Laissez le seul. De manière paradoxale, je déteste manger seul,.pour autant que j'aie pu, auparavant, choisir la personne avec qui je vais partager mon repas, chose que je puis envisager avec une certaine tranquillité d'esprit après deux ou trois années de fréquentation assidue. J'ai déjà livré ma théorie sur l'importance de ce partage.

Sur le « Terra Australis », fort heureusement, les gens se regroupèrent spontanément par affinités nationales. Les brésiliens, très majoritaires, occupèrent sept ou huit tables, tandis que les chasseurs d'onas prenaient possession de la leur, lançant à l'assistance des regards de pitbulls prêts à refermer leur mâchoire sur quiconque tenterait de s'en approcher. La table restante fut colonisée par des américains d'origines et d'âges divers. Assurement, dans leur pays, ils ne se seraient probablement pas adressés la parole, mais au milieu des tous ces étrangers exaltés parlant sans retenue une langue exotique, il convenait de ressérer les rangs. Comme au petit séminaire, lorsqu'il s'agissait pour les capitaines désignés de choisir des joueurs pour leur équipe de foot, je me retrouvai tout seul (je déteste les sports d'équipe), planté au milieu de la salle, alors que les premiers convives convergeaient déjà vers le buffet. Il me sembla qu'une fumée épaisse et noirâtre me sortait par les oreilles, alors que je songeais qu'en plus de tout le reste, j'avais payé, et fort cher, pour me retrouver dans cette situation grotesque. La chief purser (hôtesse chef), une duègne d'un âge indéterminé,, toujours engoncée dans des robes d'une rigueur monacale et surmontée d'un chignon étroitement serré à l'allure phallique, fondit sur moi tout en cherchant des yeux un trou à boucher, sans essayer de me cacher sa contrariété....Ces célibataires sont une véritable calamité. Où vais-je bien pouvoir vous caser?...Je vis alors, à portée de bras du buffet, poussée dans un coin, une table ronde aux dimensions raisonnables. Sans hésiter, je dis....Là et pas ailleurs....Je jetai un oeil sur sa plaque patronymique et ajoutai....Fraulein Rohrbach....Cette dernière me regarda avec l'expression outrée de celle qui se voit proposer quelque commerce douteux dans une ruelle sans issue par un rustre libidineux....Mais vous n'y pensez pas! Vous êtes ici pour disfrutar (profiter) et relajarse ( vous éclater), pas pour grignoter dans votre coin comme un pauvre bougre....Puis se radoucissant...Et puis appelez-moi Gertha...D'accord Gertha, mais mon isolement n'est pas négociable. Je veux dîner là et pas ailleurs, j'ai mes raisons... Elle cèda, parce que le client est roi. J'étais un client, donc j'étais le roi et avait, par voie de concéquence, droit à ma table ronde. Avant de tourner ses talons aiguilles vers une autre victime, elle ne put s'empêcher de me lancer avec un sourire équivoque...Vous êtes surtout un aguafiestas (trouble-fête). Il y en a un à chaque voyage. Mais je saurai bien vous mater (qui ne se dit surtout pas matar en castillan)... J'aurai l'occasion de reparler de ces chiliens d'origine allemande qui colonisèrent le sud du Chili au dix-neuvième siècle.

Tandis que j'attendais qu'un camarero dressât ma table de manière royale, les convives continuaient à défiler devant moi, la désapprobation la plus absolue peinte sur leur visage. Je suis certain qu'ils n'auraient éprouvé qu'un plaisir très modéré à voir mon antipathique personne s'installer à l'une de leur table. J'imagine qu' à l'instant du coucher,avant d'éteindre la lumière, un mari en pyjama à rayures se serait tourné vers sa femme, pleine de crème anti-tout-ce-qu'on-voudra,  pour lui dire...Este frances, muy antipatico...Je ne parle pas brésilien ou portugais mais je suppose que cela aurait donné...Echte franchech, muych antipachticoch...Mais mon « apartamiento » qui ne signifie pas appartement mais mise à l'écart, c'est un faux ami, les choquait encore bien d'avantage. Ce soir là, je dus bien me faire une centaine d'ennemis, ce seul fait justifiant déjà amplement, à mes yeux, la dépense engagée.

Mon triomphe ne fut que de courte durée. 

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26 avril 2009

Colonisation et décolonisation

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J'ai remarqué qu'ici et là, dans un bel élan expiatoire, on reparlait de la colonisation. J'ai toujours trouvé ce débat absurde puisque la colonisation, qu'elle fût imposée par les armes ou par la pensée, est l'histoire même de l'humanité depuis que les premiers humains choisirent de quitter leurs cavernes pour voir si l'herbe était plus grasse et les mammouths plus tendres dans la vallée d'à côté et tant pis si cette vallée était déjà habitée. Bien évidemment, ce n'était pas de cette colonisation là dont parlaient les pénitents, mais de la seule, de l'unique, colonisation européenne, la plus récente, la plus cruelle, cela va de soi, passant les autres (arabes, asiatiques) sous silence, ce que je trouvai un poil condescendant. Mais vox populi, vox dei, c'est donc vers cette dernière que je tournai mon attention.

En regardant une mappe-monde, je réalisai que les pays les plus prospères et les plus puissants de la planète étaient d'anciennes colonies européennes, qui, bien qu'ayant acquis leur indépendance, n'avaient jamais été décolonisées puisque leurs habitants étaient, dans leur immense majorité, des descendants des premiers colons à moins qu'ils ne fussent issus de vagues migratoires plus récentes. Quant aux autochtones, ou ce qu'il en restait, ils attendaient toujours de rentrer en possession de leur terres ancestrales. Mais un autre détail retint mon attention: le seul pays à avoir réellement décolonisé ses anciennes possessions, le seul qui avait arraché les anciens colons à leur nouvelle patrie comme on arrache la mauvaise herbe d'un champ en friche, fut la France, les québécois et les cajins ne devant leur permanence dans leurs pays d'adoption qu'à la cession de ces derniers à la perfide Albion. Ces pays décolonisés sont parmi les plus pauvres de la planète quand bien même ils regorgent de ressources naturelles. On ne m'enlèvera pas de la tête qu'une Algérie indépendante avec ses pieds noirs se porterait bien mieux aujourd'hui qu'une Algérie sans. Pour faire de la mayonnaise, il faut des oeufs et de l' huile, aucun de ces éléments pris séparément n'étant suffisant ou supérieur à l'autre, mais leur conjonction indispensable. Cela me donna donc l'idée d'un conte, où, de manière très, très schématique et outrancièrement caricaturale, je livre ma vision des colonisations anglo-saxonnes, lusitano-ibériques et françaises.


En ces temps là, la terre était recouverte par un gigantesque océan à la surface duquel surnageaient des îles, certaines surpeuplées, d'autres quasiment désertes.

L'une de ces îles, à la population pléthorique, s'appelait First Island. Y vivait une communauté industrieuse unie par la foi en un Dieu créateur unique qui, s'il promettait bien joie et félicité en un autre monde, condamnait ici-bas ses créatures aux durs labeurs des champs et de la forge, le reste du temps étant consacré à la prière et aux douleurs de l'enfantement. Parmi des milliers d'autres, y vivait un jeune couple, Josh et Emma. Ils occupaient une pièce, la pièce du fond, dans la confortable demeure familiale des parents de Josh. Un jour, se sentant à l'étroit sur cette île et dans cette vie faite de labeur et de privations, Josh décida de construire un petit voilier, un sloop, afin de voir si sur le vaste océan existait une île où la vie fût, non pas moins laborieuse, il n'y pensait même pas, mais où la terre à cultiver fût plus vaste et plus fertile. Emma, qui ne supportait que difficilement la cohabitation avec sa belle-mère, apporta son soutien indéfectible à son époux. Le couple embarqua donc sur le sloop par un beau jour d'été parce qu'une personne doué d'un minimum de bon sens ne s'embarque par sur le vaste océan par une journée pourrie d'hiver. Après quelques semaines d'une navigation pénible, faite de hauts et de bas, ils aperçurent une île qui leur sembla gigantesque. Ils la baptisèrent « Second Island », l'imagination n'étant pas leur qualité principale. A peine débarqués au fond d'une anse qui offrait un mouillage d'excellente tenue, ils entreprirent de cloturer un arpent de terre idéalement situé, n'omettant pas d'y accrocher une pancarte proclamant « Private property, trespassers will be killed », puis y montèrent le cottage en kit apporté depuis « First Island » dans les flancs du sloop. Tandis qu'assis sur la terrasse du cottage, Josh sirotait une cup of quelque chose en regardant le soleil se coucher et qu'Emma fourrait la dinde, une dizaine d'individus entièrement nus se présentèrent aux abords de la propriété. Josh, un jeune homme taciturne, qui ne parlait pas pour ne rien dire, sans lâcher sa cup of quelque chose, se retourna vers son épouse pour lui dire...Oh dear, voulez-vous avoir l'extrême obligeance de me passer le flingue...et tua tous les intrus. Tandis que les deux époux, tendrement enlacés, se rendaient sur les lieux du massacre, il n'est pas certain que, trompés par leur nudité, ils aient reconnu le caractère humain de leurs visiteurs. Il est vrai qu'ils n'avaient encore jamais vu un homme ou une femme entièrement nus, puisque, sur « First Island », chaque année voyait une nouvelle couche de vêtement s'ajouter à l'ancienne, ce qui, passé un certain âge, rendait l'acte de procréation singulièrement difficile, à moins que l'homme ne fût exceptionnellement dôté. Tandis que, de la pointe de sa botte, Josh jouait avec les organes génitaux d'une de ses victimes en maugréant...Les mâles de cette étrange espèce m'ont l'air robustes..., Emma, jamais avare de sens pratique, renchérissait....On pourrait les saler pour l'hiver....Mais il n'en firent rien. Mus par un malaise sur lequel ils auraient été bien incapables de mettre un nom, ils laissèrent les bêtes sauvages s'en occuper.

Des enfants naquirent, de nouvelles parcelles de terre furent mises en valeur. Manquant de bras, ils firent venir des cousins, des cousines, puis des nièces et des neveux, enfin, des étrangers, pourvu qu'ils fussent originaires de « First Island » et tous se mirent courageusement à l'ouvrage. Leurs vieux parents vinrent également leur rendre visite, mais comme ils menaçaient de s'incruster en prétendant prendre en main l'avenir de la famille, ils les expulsèrent sans ménagement. C'est vrai ça, toujours à râler...Moi, à votre place, je ferais ci, je ferais ça, t'as pas cent balles, gnagnagna...Ouste et bon vent!

Et ce fut l'Amérique du Nord.


C'était sur une autre île, pas très éloignée de la première, la isla Santa Cruz, que vivait un autre jeune couple, Juan Ramon et Maria Ignacia, tous deux habitant également chez les parents du premier, mais cette fois il ne s'agissait point d'un confortable cottage mais d'une demeure seigneuriale en ruine. Si les habitants de Santa Cruz, tout comme ceux de « First Island », vouaient un culte fervent à un Dieu unique, il n'aurait su, pour eux, être question de mériter la vie éternelle en se cassant les reins ici bas par un labeur acharné. Pour ça, il y avait les peones! Juan passait donc ses journées à boire du vin (l'eau était un luxe à Santa Cruz) et à jouer de la guitare avec ses compadres, nobliaux sans le sous comme lui, tandis que Maria Ignacia se languissait en compagnie de comadres du couvent, occupées à se répandre en propos fieleux sur le compte de leurs époux respectifs. Mais Juan Ramon, contrairement à ses amis, aspirait à une vie meilleure. La falta de dinero (manque d'argent) lui troublait les humeurs. Il devait bien exister, au milieu de toute cette flotte, un île où le dinero coulerait à flot. Sans qu'on eût à le gagner, de préférence. Juste à se baisser pour le ramasser. Se baisser, après tout c'était déjà quelque chose, hein? Ce fut donc mu par un enthousiasme fait de foi en l'avenir et de haine du présent que Juan Ramon entreprit la construction d'un navire dont le bois fut fourni par les rares meubles qui n'eussent point encore été vendus à l'encan dans l'ancestrale demeure, Santa Cruz étant dramatiquement dépourvue de végétation. Malgré une finition des plus sommaires et des voies d'eau multiples, la hourque de Juan Ramon, née de mains peu expertes, parvenait à se maintenir à la surface les jours de beau temps. Nourissant quelques doutes sur les qualités nautiques de son mari et de son oeuvre, Maria-Ignacia fit quelques difficultés pour se lancer dans cette hasardeuse aventure, réticence dont Juan Ramon vint rapidement à bout en assommant la malheureuse après l'avoir rageusement besognée en fond de câle.

De ces semaines de navigation chaotique, les époux ne gardèrent qu'un souvenir confus, tant était puissante l'emprise des boissons fortement alcoolisées qu'ils consommaient sans modération, quand ils ne vomissaient pas. Toujours est-il, qu'un jour, ou bien fut-ce une nuit, ils se réveillèrent dans une hutte en bambou, entourés d'hommes, de femmes et d'enfants, tous nus, cela va de soi, dont la peau, luisante de transpiration dans la touffeur tropicale, jetait d'inquiétants reflets cuivrés. Toutefois, cette nudité contre nature ne trompa nullement les époux au point de ne pas comprendre que les naturels de cette île était indubitablement humains. En effet, cette dernière, la nudité des naturels, était agrémentée de pendentifs et de bracelets finement ciselés dans une matière qui, assuremment, était de l'or le plus pur. Juan Ramon baptisa donc cette île, Santa Cruz de Oro. Il advint que, pour une raison échappant à l'entendement, tant était pitoyable l'état de Juan Ramon et celui de son épouse, il advint donc que les naturels considérèrent ces étrangers au teint cadavérique, échappés à la fureur des océans, comme des émissaires de leur dieu venus leur annoncer des temps nouveaux. Ce que comprenant, Juan Ramon, décidé à les occire tous afin de faire main basse sur leurs possessions, mais détourné de son funeste projet par la grandeur de leur nombre, il en sortait de partout, on aurait pu croire qu'ils tombaient du ciel, Juan Ramon dit à sa femme....Voy a matar unos cuantos, por si a caso (je vais en tuer quelques uns, à tout hasard)...ce qu'ayant dit, il fit, sabrant a dextre et à siniestre avec grande fougue et plaisir, malgré son triste état, songeant, para sus adentros, qu'un bon tas de cadavres valait mieux qu'un long discours. Ce que voyant, les indigènes survivants conçurent grande peur et grand respect pour leur nouveau maître. Décidé à ne pas s'arrêter en si bon chemin, Juan Ramon engrossa les femmes et réduisit les hommes en esclavage, prenant grand soin d'en épargner une poignée à laquelle il confia la garde et l'administration de ses nouveaux sujets, tant il est vrai qu'on n'est jamais aussi bien desservi que par les siens. Quant à lui, il prit le nom d'el « Libertador ». Non, après mûre réflexion, il se baptisa, el « Illustre Libertador ». Ayant amassé une fortune des plus considérables en métaux précieux et après avoir enfermé dans un couvent, construit à sa demande, Maria Ignacia qui commençait un poil à le gonfler avec ses incessantes jérémiades, el « Illustre libertador » éprouva le mal du pays. Ses vieux parents, les charlas entre amis autour d'un bon verre, les soirées passées à gratter la guitare auprès d'un bon bûcher d'hérétiques, tout cela lui manquait. Il fit donc venir parents, cousins, neveux et amis sur son île. Pour les femmes, on avait ce qu'il fallait sur place, c'était bien suffisant pour l'usage qu'on en faisait. Au début tout alla très bien. L'or était abondant, les femmes nombreuses, le vin excellent. Et puis, le temps passant, parce que tout a une fin, il y eut moins de tout. Puis, plus rien du tout. Dans un premier temps, on pensa qu'en renvoyant sur leur île les vieux parents, décidement très gourmands, la vie finirait par reprendre un cours normal. Mais non. L'union sacrée contre les vieux ne dura qu'un temps. Bientôt frêres, cousins, neveux, amis se dressèrent les uns contre les autres, sans oublier toute une ribambelle d'enfants conçus dans le péché qui réclamèrent également leur part de tortillas. Ils ne pouvaient plus se réunir autour de la même table, sans qu'entre le gazpacho et les calamares fritos, l'un ou l'autre ne finisse les tripes à l'air.

Et ce fut l'Amérique du Sud.


Entre « First Island » et « Santa Cruz », une troisième île étirait ses côtes rocheuses: elle était baptisée « La Douce Rance », nom dont les origines se perdaient dans la nuit des temps. Robert et Simone formaient un couple d'une insolente jeunesse, ou du moins se plaisaient-il à le croire, tant le paraître surpassait l'être sur cette île où tout n'était que raffinement, joie et volupté. Le temps libre, considérable en ces lieux au point qu'on semblait y avoir oublié Dieu, était consacré aux plaisirs de la table, des bons mots et du sexe. Le reste du temps, les habitants exerçaient une activité aussi lucrative qu'inutile, qu'un esprit subtile avait qualifié de fonction publique, un jour de beuverie suivie d'une orgie particulièrement gratinée, ce qui laissait les portes ouvertes à toutes les interprétations sans en fermer aucune. Bien entendu, le couple habitait chez les parents du garçon, tous deux, malgré leur relative verdeur, à la retraite, terme lui aussi très vague englobant la fraction de la population non occupée dans la fonction publique. A rebours de nos héros firstislandais et santacruzistes, Robert et Simone n'éprouvaient nulle attirance pour l'inconnu et n'envisageaient qu'une seule navigation, celle qui les déposerait en douceur sur les rivages de la retraite. Il advint toutefois que le père de Robert tenait en réserve une certaine idée pour son fils: enrayer le déclin qui, irrémédiablement, refermait ses griffes sur la Douce Rance, en découvrant de nouvelles terres....A cette fin, il fit construire une élégante goélette dont il fit cadeau à son fils, l'encourageant dans une harangue vibrante à sillonner les mers afin qu'ayant trouvé un hâvre à leur mesure, lui et sa compagne pussent repartir du bon pied et, qui savait, faire oeuvre civilisatrice si d'aventure quelque peuplade aux moeurs indubitablement primitives y avaient élu domicile avant eux. Qu'ils s'ouvrissent au monde, que diable! Robert, impressionné par la conviction que mit son père dans son discours, accepta, sans grand enthousiasme, il est vrai, mais il n'avait pas appris à dire non. Simone, quant à elle, fut séduite par le côté « ouverture au monde » de l'affaire. Ça ne voulait pas dire grand chose, mais ça sonnait fichtrement bien. Le départ fut toutefois retardé par des problèmes administratifs de dernière minute: tout le matériel de sécurité règlementaire ( entre autres, une mongolfière, une forge portative et un éléphant de brume) n'avait pas été embarqué, en outre, les toilettes ne fermaient pas de l'intérieur et pour l'administration, tout ce qui n'était pas à l'intérieur était à l'extérieur, ce qui aurait impliqué un autre ministère, qui, hélas, n'était pas compétent en matière de navigation ultramarine. Mais grâce à la bonne volonté des uns et des autres, les choses furent règlées en un temps dont la brièveté suscita l'admiration de plus d'un. Après cinq petites années d'attente, la goélette baptisée « Vers le néant », appareilla toutes voiles dehors, cap à l'ouest. Après plusieurs semaines de navigation, Robert aperçu une bande de terre longue et étroite bordée de plages aux reflets dorés. Il baptisa l'île la  « Frite Occidentale »  en hommage à l'un des mets les plus fréquemment dégusté en « Douce Rance ». A peine eurent-ils débarqué sur la plage, déserte quelques instants auparavant, qu'ils furent entourés d'une bande de naturels vociférants et, on ne s'en étonnera point, entièrement nus. Outre les caractéristiques précedemment mentionnées, les habitants de la « Frite Occidentale » présentaient la particularité d'être, des pieds à la tête, entièrement noirs, sans qu'aucun artifice ne semblât avoir été utilisé dans l'obtention de cette noirceur qui était telle, qu'au premier regard la nudité des indigènes n'apparaissait point à l'oeil nu des visiteurs et qu'il y fallut mettre un deuxième, puis, un troisième regard même, dans le cas de Simone, avant que la nudité des indigènes, un instant masquée par leur noirceur pût apparaître en sa totalité.

Robert dit...Hum...tandis que Simone s'écriait....Oh, ils sont trop choux...

A présent les naturels formaient une ronde autour du couple tout en chantant et en frappant le sol des pieds. De temps en temps, ils s'interrompaient pour éclater de rire en se roulant sur le sable tout en se montrant du doigt les nouveaux venus. Puis ils formaient à nouveau cercle autour d'eux, les mains posées sur les épaules de celui qui les précédait et entonnant un chant, guerrier, à n'en point douter, ils reprenaient leur ronde en tortillant de la croupe. Insensiblement d'abord, irrésistiblement par la suite, le couple sentit monter en lui une force qui semblait vouloir prendre possession de leur corps.Cela fut d'abord un balancement saccadé, puis, des secousses gagnant en amplitude et en fréquence au point que, oubliant toute retenue, Simone se dépouilla de ses jupons, ce qui prit un certain temps. Robert fit de même, mais beaucoup plus rapidement, avec ses braies et tout deux, indubitablement possédés du démon, joignirent la folle sarabande où les naturels leur firent une place sans leur montrer la moindre hostilité.

Robert et Simone passèrent les mois suivants dans le village que les naturels avaient établi à l'intérieur de terres. Ils ne manquaient trop de rien sans jamais rien avoir en trop. A la vérité, sans leurs nouveaux amis ils seraient mort de faim. Dans ces conditions, se rappelant le discours du père, Robert se demanda quelle oeuvre civilisatrice pourrait bien être la sienne. De leur côté, les indigènes, après s'être appropriés le contenu des cales de la goélette, paradaient, les femmes en robes à crinolines et les hommes en chemises à jabots, la tête couverte de chapeaux à plumes, tandis que les deux étrangers avaient définitivement adopté la nudité la plus absolue dans leur quotidien. Un jour, le chef du village s'étant pris d'une sorte d'affection amusée pour les deux dulcirançais, il fit venir Robert dans sa case. Ce dernier, doué pour les langues, bien qu'il n'eût jamais à parler que la sienne, maîtrisait parfaitement l'idiome des frités occidentaux. Le chef s'adressa donc à lui en ces termes...Bon, les conneries ça suffit. Il va falloir nous civiliser maintenant...N'ayant jamais su faire grand chose de ses dix doigts, Robert se trouva bien dépourvu devant la demande du chef. Il réfléchit longuement, réfléxion qui porta ses fruits, puisqu'il répondit...Je sais ce que je vais faire, je vais vous administrer! Vous serez tous fonctionnaires...Le chef cracha sur le sol de terre battue un long jet de salive...Fonctionnaire? Mouais ça me branche assez....Puis gesticulant vers le bas ventre du jeune homme....Va falloir que vous me couvriez tout ça, toi et ta femme. Maintenant qu'on est civilisés, ça la fout mal de se balader à poil....Après s'être vêtu, Robert fit construire une grande case de plusieurs étages, barrée d'un panneau annonçant « Administration générale de la Frite Occidentale », dans laquelle chaque frité occidental, homme ou femme, put avoir son bureau. Grâce à son savoir faire, l'île fut désormais remarquablement administrée. Simone, de son côté, ouvrit une école où tout un chacun put apprendre à lire et à écrire et surtout, à se convaincre, qu'il existait, au-delà des mers, une île où se trouvait leur mère patrie à tous. Civiliser les indigènes de l'île s'avéra une tâche beaucoup plus simple que tout ce que Robert et Simone avaient pu imaginer. Bientôt, à l'instar de leur administrateur, ils parlèrent le langage de la raison: congés, repos hebdomadaire, retraite.

Survint alors une famine comme les frités occidentaux n'en avait encore jamais connue. Grâce à Robert, la famine fut gérée de main de maître: on prit tous les décrets et contre-décrets qui s'imposaient. On instaura un rationnement sévère, d'autant plus sévère qu'il n'y avait plus rien à manger et donc plus rien à rationner car, tous les frités étant devenus fonctionnaires, plus personne ne travaillait aux champs ou n'allait à la pêche. Soucieux de ne pas revenir sur les acquis de ses administrés, Robert envoya une supplique à son père, comment, peu importe, ceci est un conte, supplique où il ne réclamait pas la venue de cousins ou de neveux, il avait déjà bien assez d'administrés, mais l'envoi, en grande urgence, de vivres en quantité. Le père, heureux de voir son fils s'impliquer, dans quoi, il s'en foutait, pourvu qu'il s'impliquât, le père fit donc diligence et envoya par retour du courrier quelques tonnes de spécialités dulcirançaises, qui, une fois consommées, achevèrent définitivement de civiliser les frités occidentaux. Il s'engageait, en outre, à fournir régulièrement l'île en toutes choses nécessaires à sa survie. Vingt années s'écoulèrent ainsi dans une langoureuse somnolence, sans qu'on pût imaginer un seul instant que les choses pussent changer ni en bien, ni en mal. Et puis tout s'arrêta. Sans explications, ni clauses de style, Robert fut rappelé par son père en sa lointaine patrie sur un ton qui n'admettait aucune réplique. Ce fut avec des sentiments mêlés que les anciens administrés regardèrent s'éloigner la goélette qui emportait pour toujours l'ex-administrateur, son épouse et ses dix enfants. Tout cela était si brutal. Ils éprouvèrent bien une pointe de regret. Ils avaient fini par s'attacher à ces drôles de blancs, mais dans l'ensemble, ils étaient plutôt satisfaits de se retrouver entre eux. Mais jamais les choses ne reprirent leur cours normal. Après l'interruption des envois de vivres, il fallut bien se remettre à la culture et à la pêche, mais le coeur n'y était plus. On avait perdu la main, les terrains laissés en friche étaient retournés à l'état sauvage, jusqu'aux poissons qui semblaient s'être éloignés de l'île. Le chef ,devenu bien vieux, s'était adjugé le bureau de l'ex-administrateur. Les locaux tombaient en ruine. Que faire? Si cela continuait, ils allaient tous y passer. Un jour, tout en fouillant dans un tiroir pour voir s'il ne restait pas un peu de tabac à chiquer, le chef tomba sur une carte marine où figurait la « Douce Rance ». Il fit venir son adjoint et lui montra la carte....Tu te rappelles de ce que nous répétait sans cesse la petite blanche en parlant de son île?...Le bras droit réfléchit un moment...Les congés payés?...Non....Primes de panier?....Non, non, tu n'y es pas du tout. C'était un truc vraiment énorme. Allez, cherche bien....Désolé, chef, je ne vois pas....La MERE PATRIE! Notre mère à tous, ça ne te rappelle rien?...Ah, mais bon sang, c'est bien sûr! La mère patrie, c'est vite dit! La mère partie, ouais!...Ravi de son bon mot, l'adjoint éclata d'un rire tonitruant sous le regard glacé du chef qui n'était pas d'humeur à supporter son l'humour à deux bananes...Bon, c'est fini, oui? Dis-moi plutôt si tu serais capable de nous construire un grand bâteau?...

Et ce fut la décolonisation. 

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23 avril 2009

Les naufragés de la pampa

 

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La croisière sur le « Terra Australis » me laissa un goût d'inachevé, de frustration profonde. Je touchai du doigt, en ce bout du monde battu par les vents, sans pouvoir m'y arrêter, des paysages d'une beauté bouleversante et d'une cruauté parfaite. J'aurais voulu être plus vieux d'une centaine d'années, quand débuta réellement l'aventure de la colonisation de ces parages inhospitaliers. Anglais, écossais, allemands, serbes, français même, il vinrent par milliers entassés dans les câles de vapeurs poussifs dans l'espoir d'une vie meilleure et ne trouvèrent souvent que le froid, la neige, la solitude, la mort parfois, la peur toujours, perdus, seuls, au milieu d'estancias demesurées, mais tout était demesuré dans ce pays, n'ayant pour seuls compagnons que leur cheval et quelques milliers de moutons dont la laine d'une qualité exceptionnelle viendrait vêtir la bourgeoisie émergeante d'une Europe en pleine mutation.


J'ai toujours aimé la nature, pas la nature domestiquée des écolos-bobos, celle qu'on a mise en cage, non, celle-là je la laisse aux citadins. Je parle de la nature telle qu'elle existe depuis le commencement des temps, celle qui nous fait dire, il y a mille ans, dix mille ans, cent mille ans, les choses devaient être telles que je les vois aujourd'hui et dans dix mille ans, rien n'aura changé. Ils ne sont pas si nombreux dans le monde, les endroits qui nous inspirent pareille réflexion. Les terres bordant la partie occidentale du détroit de Magellan et celles jouxtant le canal de Beagle en font partie, là où la cordillère des Andes vient mourir, là où se rencontrent les deux grands océans. Pas de routes, pas de ports, pas d'aéroports. Les rares tentatives faites par l'homme pour y établir une présence permanente furent vouées à l'échec. Qu'y ferait-on de toute façon? Il n'y a que des forêts impénétrables, du roc et des glaciers. La vision de ces mers de glace se disloquant avec fracas dans une autre mer faite d'eau cette fois, faisait se taire jusqu'aux intarissables brésiliens, quand, laissant le « Terra Australis » à distance respectueuse, nous quittions le bord pour embarquer sur des Zodiac afin d'approcher, au fond d'un seno (sortes de fjords), ces ventisqueros (glaciers) en pleine débâcle. Un bloc de glace se décrochait, puis un autre et un autre encore, engendrant de petits raz-de-marée, sur lesquels les marins, poussant les moteurs à fond, nous faisaient surfer avec un plaisir évident. Dans mon enthousiasme (indétectable, cela va de soi), j'allais jusqu'à pardonner à mes compagnons de voyage leur superficialité mondaine, quand, émus par ce spectacle, je voyais se peindre sur leurs visages une joie enfantine mêlée de terreur. Le reste du temps, profitant d'une météo jugée exceptionnelle pour la saison, je le passais accoudé au bastingage, transpercé par un froid qui m'engourdissait les sens, occupé à m'imprégner de ces paysages qui défilaient lentement, conscient que jamais je ne les reverrais, il est des expériences qui ne gagnent pas à être répétées.


L'escale à Ushuaia, cet ancien centre pénitencier, fut pour moi l'occasion de vérifier une fois de plus que l'homme se montre d'autant moins capable de ne pas souiller son environnement que celui-ci l'écrase de tout le poids de sa beauté. Évidemment, mes compagnons de voyage ne partageaient pas mon point de vue: après trois jours de sevrage urbain, ils se jetèrent avec enthousiasme dans les rues de cette ville sans charme autre que celui d'être la municipalité la plus australe au monde, Puerto-Williams, légèrement plus sudiste, n'étant pas à proprement parler une ville mais une grande base militaire chilienne. Il y avait aussi les boutiques « duty free ». Je n'ai jamais compris la frénésie qui s'empare de l'acheteur à la simple vue de ce label, mais ai souvent constaté qu'en dehors de quelques produits d'appel, les prix pratiqués dans ces magasins étaient identiques, voire supérieurs, à ceux pratiqués par le commerce normalement taxé.

Un incident amusant vint toutefois émailler cette journée passée dans la ville fétiche de Nicolas Hulot. On embarqua les volontaires dans un bus afin qu'ils eussent une vague idée de la nature fuégienne et surtout dans le but de leur faire visiter un élevage de Saint-Bernard où une collation typiquement argentine devait leur être servie. Le bus, plus tout jeune, était conduit par un argentin au verbe haut pour ne pas dire fort en gueule, la cinquantaine argentée, le cheveu gominé, le teint couperosé. Avant de démarrer son bus, il se présenta, Jusepe, meilleur conducteur de l'hémisphère Sud, poète, écrivain, conteur, chanteur, joueur de bandonéon, danseur de tango, séducteur et surtout patriote indéfectible, à lui tout seul il se faisait fort de reconquérir las Malvinas qui, comme nous le rappelaient des panneaux disposés tous les cent mètres, étaient incontestablement argentinas. Mais avant de nous immerger dans la pampa, il voulait savoir s'il y avait des français dans le groupe. Les brésiliens me dénoncèrent avec délectation. Jusepe parut déçu...Comment! Un seul français? Et comment s'appelle ce français? Como? Plus fort! Ah Esteban! Mais ce n'est pas un prénom français, ça. Je peux donc le laisser libre....Il exhiba alors une corde soigneusement lovée à un public ravi et tout acquis...Parce que les français, d'habitude je les attache!...Suivi ensuite une longue tirade sur l'abomination que représentaient les français en voyage, indisciplinés, jamais contents, toujours en retard, pingres, ah los norteamericanos ou los alemanes ça oui, c'était de bon clients. ....Et les brésiliens?....se récrièrent en choeur mes compagnons de voyage. Jusepe évalua d' un coup d'oeil le contenu de son bus et vit de quel côté soufflait le vent...Heu, les brésiliens? Bien, très bien...


Après deux heures de route, nous atteignîmes une pampa gorgée d'eau située sur une sorte de plateau. Voulant nous faire profiter de la vue, Jusepe arrêta son bus et fit débarquer les passagers qui le souhaitaient. Quelques personnes âgées choisissant de rester à bord, le chauffeur laissa donc tourner le moteur pour assurer le fonctionnement du chauffage. Nous grâvîmes sous la pluie une petite éminence d'où nous ne vîmes pas grand chose d'autre que ce que nous voyions depuis plusieurs heures déjà, des nuages. Cela ne découragea nullement le sémillant chauffeur qui, écartant les bras, entonna d'une voix de stentor une chanson larmoyante, dont les paroles furent emportées par le vent. Puis, venu de la route, il y eut un bruit étrange, une sorte de long pet déchirant. Tandis que le ténor continuait à défier les éléments, assourdi par le son de sa voix, nous vîmes clairement, comme dans une sorte de cauchemar, le bus garé au sommet d'une légère côte se mettre à bouger, lentement d'abord, puis, gagnant progressivement de la vitesse, dévaler à reculons la pente. Quelques clameurs désolées s'échappant de l'intérieur du véhicule donnèrent à la scène une dimension dantesque. Laissant l'autre imbécile s'époumonner dans la pluie et le vent, nous nous lançâmes tous à la poursuite du bus fou. C'est que certains y avaient laissés leurs vieux parents et d'autres leur matériel photographique beaucoup plus récent. Évidemment, c'était absurde, mais nous ne pouvions rester là, les bras croisés, tandis qu'une poignée de vieillards se voyaient confrontés à un destin funeste. Relativisons. La pente était douce, la route, déserte et droite, bordée d'une pampa spongieuse. Pas de précipice en vue. Tandis que nous courions sur la route à la poursuite du bus en un groupe de moins en moins compact du fait du lâchage des moins valides, de brêves embardées du véhicule nous firent comprendre qu'un intrépide vieillard tentait de s'en rendre maître et que les freins ne fonctionnaient plus, sinon il s'en serait servi. Le grincement caractéristique d'une vitesse qu'on essayait de passer en force nous conforta dans cette inquiétante certitude. Finalement, le conducteur improvisé eut la bonne idée de quitter la route pour pénétrer, toujours en marche arrière, dans la pampa où le pasto coiron (herbe épaisse) et l'irrégularité du terrain freinèrent le bus qui finit par s'arrêter au bout d'une centaine de mètres sans dommages apparents ni pour les passagers ni pour la machine. Quand nous arrivâmes, passablement essoufflés, à la hauteur du bus, Herb, un octogénaire américain du Minnesota, trônait sur le siège du conducteur, entouré d'une demi-douzaine de groupies brésiliennes du troisième âge, certaines remerciant le Seigneur agenouillées à ses pieds, ceux d'Herb pas ceux du Seigneur, bien que l'état de confusion extrême dans lequel se trouvait ces dames larmoyantes eût pu engendrer dans leur esprit troublé une provisoire inversion des hiérarchies, d'autres s'étaient emparées des mains aux veines saillantes de leur sauveteur et les baisaient avec ferveur. Je réalisai alors deux choses: pour six dames d'un âge certain encore en vie, ne subsistait qu'un seul mâle du même âge et une fois franchie une certaine limite dans l'échelle du temps, on ne pouvait plus parler de peur de la mort mais de terreur absolue de la mort. C'est ainsi que nous ne vîmes jamais l'élevage de Saint-Bernard et que nous ne goûtâmes pas aux joies d'un repas typiquement argentin. Ce fut l'estomac vide que nous regagnâmes le « Terra Australis », après bien des heures passées à attendre un bus de secours alerté par radio, heures durant lesquelles une sorte de fraternité s'instaura entre les naufragés de la pampa, transcendant les nationalités, les langues, les générations, pas les races, quand même, nous étions tous outrancièrement blancs, ni les barrières sociales, nous étions tous passablement riches. Toutefois, cette brêve fraternité ne résista pas à l'apartheid qui s'était instauré, depuis le départ, dans la salle à manger du « Terra Australis ». 

 

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19 avril 2009

Terra Australis

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Le Terra Australis n'était pas à proprement parler un paquebot, mais un promène couillons fluvial reconverti en promène couillons austral. D'une soixantaine de mètres de long, il accueillait une centaine de passagers. Au printemps et en été, il proposait des croisières en Terre de Feu. L'hiver, il officiait sur le Rio de la Plata séparant l'Argentine de l'Uruguay. La croisière que j'avais hâtivement achetée à La Serena et qui, aux dires de la propriétaire de l'agence de voyage, devait m'exposer à des « sensaciones inolvidables », de toute façon tout plutôt que le désert, cette croisière devait me mener de Punta Arenas à Ushuaia et Puerto Williams en passant par le détroit de Magellan et le canal de Beagle pour me ramener par la même route, au bout d'une semaine, à mon point de départ , ce qui était passablement stupide mais je n'avais rien trouvé d'autre pour tuer le temps et dépenser mon argent. La patronne de l'agence me confia que cette croisière avait des connotations scientifiques sans que je susse très bien ce qu'elle voulait dire par là.

Ce matin là, à l'hôtel « los navigantes », je m'éveillai d'un sommeil rempli de crabes géants avec ce sentiment fait de crainte et d' expectative qui était le mien avant d'aborder une nouvelle année scolaire, dans ma lointaine enfance. Si j'avais bien fait la moitié du tour du globe sur mon petit voilier d'une dizaine de mètres, persistant dans la voie maritime une fois arrivé en Polynésie en armant un thonier à peine plus grand, je dois avouer que je n'avais encore jamais fait de croisière sur un vrai bâteau. A mon arrivée aux Marquises, j'avais bien emprunté une de ces goelettes (un cargo en fait) reliant le lointain archipel à Tahiti, mais les quatre jours passés sur le pont avec les autres passagers, exposé aux embruns, au soleil et à la pluie, m'alimentant de riz et de poisson dévorés avec les doigts dans une gamelle en fer blanc, ces quatre jours, dis-je, ne m'avaient pas vraiment laissé un arrière goût de croisière. De fait, ils ne me changèrent que fort peu de mon ordinaire de marin. Ce fut donc habité d'une certaine exaltation, invisible à l'oeil nu et même à l'oeil habillé, que je me présentai très en avance dans l'humble local servant de terminal au « Terra Australis » dont je devinai la silhouette un peu pataude, plus loin, sur les quais. Une jeune fille en uniforme m'accueillit très courtoisement et me délesta de mon passeport tout en me tendant une chemise frappée aux armes de la compagnie remplie d'une foultitude de documents....Quand, vous aurez un moment don...elle consulta mon passeport....don Esteban. Rien ne presse....Ah, j'étais rétabli dans mes titres et prérogatives, tout allait bien. J 'attendis donc devant le comptoir, un sourire idiot aux lèvres, qu'elle me rendît mon passeport. Mais après l'avoir brièvement consulté, elle avait rayé mon nom sur une liste, puis l'avait mis dans une mallette qu'elle avait refermé en brouillant la combinaison. Un doute horrible s'insinua dans mon esprit quand elle me dit....Vous pouvez aller vous asseoir dans la cafétéria, Don Esteban, on va venir prendre votre commande. Dès cet instant, todo es incluido (tout est compris).... Oui, mais moi je ne comprenais toujours pas...Heu et mon passeport, vous ne me le rendez pas?...Elle me regarda avec indulgence....Claro que si, mais à la fin de la croisière. On procède ainsi avec tous les passagers. C'est pour vous simplifier les formalités d'entrée et de sortie lors de nos escales en Argentine. . N'ayez crainte, nous sommes au Chili pas au Pérou...Oui, oui je connaissais la chanson. Mais de là à laisser le précieux document en des mains inconnues. L'armateur craignait-il que nous désertions au cours de la croisière? Serions nous enchainés en fond de câle, nourris de carcasses de centolla? Il faut savoir qu'à l' étranger nous n'existons que tant que nous possédons un passeport. Une fois celui-ci disparu, que ce soit du fait d'un vol ou d'une perte, nous cessons tout simplement d'appartenir à l'espèce humaine. Pfuit. Y a plus. Inutile d'aller pleurnicher au consulat ou à l'ambassade, puisque la première chose que le fonctionnaire zélé, en général un attaché de quelque chose, nous demandera pour prouver notre citoyenneté au-delà de tout doute raisonnable, sera justement le document que l'on vient de nous voler ou que nous venons d'égarer. Il ne restera plus alors au malheureux sans-papier qu'à se faire sepuku, de préférence sur le lieu même de la négation identitaire, avec son couteau suisse qui jamais ne le quitte, prenant grand soin de répandre la plus grande quantité de tripaille sur le bureau et les documents de l'attaché qui, fort embarrassé de ce fâcheux contre-temps, verra sa journée ruinée.

D'un naturel discipliné, j'obtempérai donc, non sans m'être retourné à plusieurs reprises, nourrissant le fol espoir que l'employée allait me rendre le précieux document, me sentant plus nu qu'un ver, pour autant qu'un ver puisse ressentir une nudité quelconque. Mais à chaque retournement elle me dispensait le sourire énigmatique d'un sphinx encore pourvu de narines. Les premiers passagers commençaient à arriver en petits groupes ou en couples, jamais individuellement. Ils avaient en commun le fait d'être brésiliens et de s'esclaffer à chacune de leur parole comme si le fait de constater qu'il s'était remis à pleuvoir ou qu'il était une heure de l'après-midi renfermait une vérité d'une drôlerie incommensurable. Les tables de la cafétéria étant en nombre réduit, un couple me demanda s'il pouvait prendre place à la mienne, je fus un instant tenté de répondre non, juste pour voir si cela mettrait un terme à cette agaçante bonne humeur, mais bien évidemment je répondis, por supuesto. Tout en s'asseyant, ils me tendirent la main...Joao hahahaha. Rosalinda hahahaha....Je broyai donc leur dextre, histoire qu'ils n'aient plus envie de renouveler l'expérience, je n'aime pas toucher les gens. Evidemment mon sens du partage n'alla pas jusqu'à partager leur hilarité. Je leur lançai un regard glacial en grognant, Esteban, mucho gusto, avant de retourner à la lecture de « Golfo de penas » de Francisco Coloane, dont les personnages n'étaient pas précisement des marrants. Un instant déconcertés, mes brésiliens choisirent de m'ignorer en me tournant le dos pour aller mêler leurs éclats de rire stridents à ceux de leurs concitoyens. Peu après, il y eut une sorte de commotion provoquée par l'arrivée d'un groupe d'une dizaine de personnes composé d'un vieillard accompagné de jeunes gens des deux sexes tous revêtus de ponchos et de bonnets péruviens. On aurait dit une secte. Après avoir lancé un regard circulaire sur la cafétéria remplie de brésiliens hilares, le patriarche lança à ses disciples...We are in the wrong place, let's wait outside....Le petit groupe ressortit donc pour attendre sous la pluie. Le vacarme devenant infernal dans la cafétéria, on aurait dit une cage remplie de singes hurleurs, je décidai d'aller prendre l'air à mon tour. Les membres de la secte étaient disséminés sur le quai, chacun arborant sur le visage l'expression abattue de celui qui participe à une veillée mortuaire. Entre les jouisseurs et les pénitents, la croisière s'annonçait amusante. J'appris plus-tard que le gourou était un professeur de lettres américain accompagné de quelques élèves méritants partis à la recherche des derniers indiens Onas, noble quête s'il en fût, mais pourquoi précisément sur le « Terra Australis »?

 

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15 avril 2009

Où l'on ne refait pas le monde

 

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J'aurais voulu dîner sur le port, dans une de ces auberges fréquentées par les marins, pleine de papas fritas et de drâmes, mais la pluie me surprit et je courus me réfugier à mon hôtel, le seul endroit dont je connusse avec certitude la direction. Passant devant le concierge en coup de vent, je fis irruption dans la salle de restaurant (quand j'ai faim, j'ai faim), vide à cette heure et à toutes les autres, supposai-je. Une dizaine de tables étaient mises, quel optimisme, je choisis donc celle qui jouxtait un joli poêle à bois par la porte vitrée duquel je voyais danser d'espiègles flammes jaunes qui me réchauffèrent les yeux plus que le corps. Dehors, le vent qui jusque là sifflait se mit à produire un bruit semblable à celui d'un train lancé à pleine vitesse sur des rails. Je n'entendis donc pas le concierge s'approcher de moi et ne me rendis compte de sa présence que lorsqu'il me tendit une chemise cartonnée dans laquelle se trouvait une carte dont le contenu n'avait pas du varier durant les cent dernières années. Malgré moi, je sursautai. Même debout, le concierge semblait encore assis. Une atrophie du bassin et des jambes sans doute. Je sélectionnai une centolla (crabe d'un mètre d'envergure) à la mayonnaise et des chuletas de cerdo (côtelettes de porc). Ce fut le camarero simplet qui me servit. Pour l'occasion, il avait endossé une veste bordeaux élimée et me gratifiait à chacun de ses passages d'un éclat de rire dément. Enfin, il ne renversa rien sur moi, c'était déjà ça. La centolla était bonne, par contre les chuletas étaient dures et sèches au point qu'en attaquant l'une je dérapai avec mon couteau et envoyai l'autre valser au pied d'un oranger en pot d'une vigueur tout à fait surprenante. Je jetai un coup d'oeil du côté des cuisines. Personne.Communiquant avec la réception, la porte vitrée dont les doubles battants se croisaient en émettant un couinement désagréable, scouitch-scouitch, restait elle aussi obstinément fermée. Je me levai, fis quelques pas et ramassai la chose cartonneuse. On aurait pu tuer quelqu'un avec ces chuletas. Comme j'allais regagner ma place, j'entendis le couinement délateur et vis la porte s'ouvrir sur un curé en soutane. D'un geste prompt mais néanmoins précis, j'enfournai la chuleta dans la poche droite de mon tout nouveau pantalon « grand froid », une chose assez disgracieuse, large, confectionnée en un matériau indéterminé à la texture rêche. Je feignis m'âbimer dans la contemplation d e l'oranger. En passant à côté de moi, l'homme d'Eglise me salua courtoisement, salut auquel je répondis de la même manière tout en priant le ciel qu'il ne lui vînt point à l'esprit de me serrer la main que j'avais fort poisseuse, car si la chuleta était sèche ce n'était pas faute de l'avoir enduite d'une épaisse couche de sauce brunâtre. La côtelette était restée imperméable à toute forme de cuisson, voilà tout. Le padre alla s'installer à la table voisine de la mienne. D'une démarche légèrement compassée, produit du contact entre l'os de la chuleta et ma cuise droite, je regagnai ma table, juste à temps pour voir « l'homme qui marchait assis » faire irruption avec la carte....Ah padre! Je suis désolé. Pas d'almejas a la parmesana ce soir....Oh!...Oui, je n'ai pas eu le temps d'aller au marché, avec tous ces clients, vous savez ce que c'est...Non, le padre n'avait pas l'air de savoir ou il s'en fichait, lui ce qu' il voulait c'était ses almejas a la parmesana (palourdes au fromage, trèèèèès bon). Il tripotait le menu d'un air furieux...Alors que me proposez-vous à la place, don Evaristo....Nous avons une excellente centolla...Oh la barbe, encore de la centolla...Mais elle est vraiment très fraîche...Se tournant vers moi, don Evaristo me lança un regard désespéré...Ce monsieur en a pris, demandez-lui...Je confirmai...Estupenda, la centolla...Don Evaristo me remercia d'un hauchement de tête...Ce monsieur est français...Puis, en me tapotant familièrement l'avant-bras, il me chuchota...Je vais vous mettre un peu d'Aznavour...Le padre lança avec résignation le menu sur la table...Ah, dans ce cas, si un français trouve votre centolla excellente, c'est qu'elle doit vraiment l'être. Et pour la suite?...Une fois de plus, le concierge se tourna vers moi ou plus exactement vers mon assiette...Ah, vous avez de la chance ce soir, padre, nous avons d'excellentes côtelettes de porc...Là c'était trop me demander. Profitant d'un moment d'inattention du concierge, je secouai frénétiquement la tête en signe de dénégation et pointai le pouce vers le bas. Finalement le padre prit une sôle meunière.Après tout, le Nouveau Testament parlait de pêche miraculeuse mais restait obstinément muet sur toute tentative de multiplication de côtelettes de porc.



Tandis que le concierge disparaissait dans la cuisine...Ah, dios mio, avec tous ces clients, je n'ai plus ma tête..., la complicité née entre entre le padre et moi du fait de cette tentative d'empoisonnement avortée, se mua en conversation, faite de platitudes dans un premier temps qui laissèrent bien vite place à des propos de fort bonne tenue. Avec ses cheveux poivre et sel coupés en brosse et son visage énergique taillé à la machette, le padre me rappelait furieusement le supérieur du petit séminaire où je passai huit longues années. C'était un homme sans concession avec le règlement et la discipline, mais, on me pardonnera le lieu commun, aussi juste que Salomon. Je conserve de ce séjour qui me fit passer des rivages de l'enfance à ceux de l'âge adulte, un mauvais souvenir même si je m'en souviens très bien. Jusqu'à l'adolescence mes camarades (que je n'aimais pas et qui me le rendaient bien) et moi, nous vécûmes dans un état de terreur permanente qui laissa place, vers la puberté, à un ennui sans nom. Oubliés de tous, nous avions l'impression d'être devenus invisibles et de vivre dans un monde parallèle. Pour les études, rien à dire, nous dépassions de cent coudées nos camarades du public. Aux examens passés en terra incognita (les lycées de la région), les examinateurs, hommes et femmes de gauche pourtant, ne cachaient pas leur plaisir de nous avoir en leurs murs. Selon la matière, nous discourrions en latin ou en allemand avec eux, alors même que nos condisciples du public ne savaient qu'ânonner quelques monstrueuses absurdités. Je me souviens qu'au BEPC (requiescat in pace), l'examinatrice de latin faillit avoir un orgasme alors que je scandai les premiers vers de l'Eneide, de mémoire, bien évidemment. Quant à être armé pour affronter le monde moderne qui n'avait, déjà, que faire de la culture, c'était une autre histoire. Je me demande d'ailleurs si toute ma vie passée à voyager dans d'étranges contrées, ne fut pas une manière, agréable certes, de fuir ce monde qui me répugne autant qu'il me fascine. Je n'ai jamais pu me départir, non plus, de ce goût pour l'austérité et l'abstinence en tous genres qu'on nous inculqua dès notre plus jeune âge. Jamais je ne fus réellement capable d'exprimer ma joie ou ma peine, ni même ma colère. Toute ma vie je ne serai qu'un pince sans rire cynique et froid.


Tout cela je l'expliquai au padre, tandis qu'avec sa dentition de carnassier il attaquait avec férocité les pattes du crustacé géant. Depuis que les portes du petit séminaire s'étaient refermées sur mon enfance après avoir fait de moi un bachelier, je n'avais plus eu aucun contact avec la religion. La vision d'un prêtre, surtout s'il porte soutane, me fait sourire, mais aussi, allez savoir pourquoi, me rassure. « ...Ein Marchen aus alten Zeiten... » comme dirait Heinrich. Et le padre avait l'air rassurant en diable. Pas cet aspect gourmé, rondouillard et rose du curé de caricature, mais tout au contraire, celui d'une âme forte qu'on imaginait le goupillon dans une main, le sabre dans l'autre, convertissant les foules paiennes d'une voix tonitruante dans un latin de cuisine où les r et les jotas s'entrechoquaient comme les pierres dans un fleuve en crue. Saisissant l'occasion de cette nuit fuégienne, entre vent et pluie, je lui posai cette question que jamais auparavant je n'avais osé poser à un homme d'Eglise, non parce qu'elle me tourmentait véritablement, mais juste par curiosité, un peu comme lorsqu'on demande à un écossais s'il porte un slip sous son kilt....Padre, croyez-vous en Dieu?...


Les bons pères du petit séminaire n'abordaient que rarement les questions de fond quand il s'agissait de religion , plus à l'aise dans la Rome ou la Grèce antiques que dans les arcanes de la gnose. Nous avions bien un cours de religion, mais il nous était délivré par un illuminé, dans le bon sens du terme, qui voyait Dieu partout, sous la moindre table ou chaise, dans l'air, l'eau, les petits oiseaux. En plein hiver, alors que lui-même ne portait qu'une lègère chemise grise et un pantalon de toile, mais pas de soutane, il nous faisait éteindre les radiateurs de la salle de classe et ouvrir grand les fenêtres tout en hurlant....Eveillez-vous à Dieu, enfants de peu de foi...En d'autres moments, il mimait avec délice la crucifixion, se contenant à grand peine au premier clou, gémissant fortement au second et se laissant aller franchement au troisième, le plus douloureux, en poussant un rugissement effroyable qui nous terrifiait. Comme on le voit, l'existence de Dieu n'était pas "questionable" dans une telle atmosphère.



Le padre m'avait écouté jusque là avec bienveillance, m'interrompant parfois pour me faire préciser l'un ou l'autre point de mon récit, riant souvent, un rire puissant, car si je ne ris pratiquement jamais, je fais parfois rire les autres, je ne sais pas pourquoi.

A l'énoncé de ma question, il ne dégaina aucun crucifix pour me le coller sous le nez en hurlant....Vade retro satanas...Non. Il eut tout juste l'air étonné. Choqué. Déçu. L'expression de son visage me disait clairement...Je te prenais pour un gentil homme. Alors pourquoi?....Il s'acharna un instant sur un morceau de patte récalcitrant, utilisant le manche de son couteau en guise de masse avant de finalement lâcher, comme à regret...Por supuesto que si... (evidemment, oui)...De mon côté, tout en dégustant mon « suspiro limeno » (une patisserie pleine de crème) qui avait, avec bonheur, remplacé les affreuses chuletas, je me sentis un peu frustré... Ah, c'est tout?...Je sentis l'autre s'échauffer...Vous espériez quoi? Que je vous réponde non? Un strip tease théologique de ma part? Des photos de Dieu et moi, bras dessus, bras dessous....Non, mais vous auriez au moins pu me dire que vous vous posiez tous les jours la question au saut de lit, c'est la réponse classique des curés de télénovelas...Le padre éclata de rire, puis, troussant sa soutane jusqu'à la ceinture, il extirpa d'une poche de son pantalon un mouchoir dans lequel il se moucha bruyamment. Toujours hilare, il pointa son index vers moi....Ah, vous m'avez bien eu! J'ai cru un instant que vous étiez sérieux....

En rentrant dans la chambre où règnait une douce température tropicale, apparemment le fou n'était pas aussi fou que ça, j'ouvris la fenêtre, vérifiai que personne ne passait dans la rue et jetai la chuleta naufragée aussi loin que je pus. Un chien errant et ils étaient nombreux, étonnemment bien nourris et familiers, saurait en faire bon usage.

 

 

 

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14 avril 2009

Crépuscule austral

 

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A peine les portes du 737 de la Lan Chile furent-elles ouvertes, que les quarantièmes s'y engouffrèrent en rugissant. L'hôtesse nous avait prévenus...Rafales à cent kilomètres heure, faites attention en quittant l'avion, tenez fermement vos chapeaux, les enfants et les personnes âgées.Après un vol de quatre heures sans histoires depuis Santiago, nous avions été pris dans des williwaws (rafales puissantes tombant des montagnes) peu avant d'attérrir, qui avaient projété l'appareil en tous sens, la routine si l'on se fiait au calme qu'affichaient les passagers. De manière étrange, les secousses ne cessèrent pas lorsque l'avion s'immobilisa devant les bâtiments vétustes de l'aéroport de Punta Arenas. A sa descente de l'appareil, une petite dame d'un certain âge fut hâppée par le vent. Elle perdit dans un premier temps son chapeau cloche, puis les rafales lui firent perdre pied et l'envoyèrent rouler sur la piste, ce que voyant un bagagiste accourut vent arrière, son blouson gonflé par les bourrasques, et réussit un fort bel arrêt du pied, les passagers se retenant à grand peine de pousser l'interminable GOOOOOOOOOOOOAL sud américain. Ayant réintégré dans nos rangs la dame passablement échevelée et déchapeautée, mais la pauvre chose mauve (le chapeau pas la dame) devait déjà flotter à la dérive dans le détroit de Magellan, nous nous serrâmes les uns contre les autres tels de manchots empereurs pris dans le blizzar et, d'une démarche incertaine, nous réussîmes à atteindre le terminal.


Le chauffeur de taxi, tout en me conduisant à mon hôtel, m'apprit que j'avais de la chance d'arriver par une si belle journée printanière, la semaine passée on avait enregistré des chutes de neige avec des vents de deux cents kilomètres à l'heure qui avaient obligé les autorités à fermer l'aéroport. Pourtant le ciel charriait d'énormes cumulonimbus dont la noirceur était très peu printanière. Comme pour confirmer mes appréhensions, une pluie horizontale se mit à tomber, oblitérant toute forme animale et minérale située à plus de dix mètres de nous, sans calmer pour autant les ardeurs printanières de mon chauffeur. Mon taxi était équipé d'un système que je n'avais jamais vu avant et que je ne vis plus jamais après. Il faut savoir qu'au Chili la vitesse est limitée à cent kilomètres sur tout le réseau routier, ce qui sur certaines portions de la ruta cinco est un véritable supplice. Contrairement à ce qui se passe dans le reste de l'Amérique latine, cette mesure est relativement respectée, sauf par mon chauffeur patagon. Sur ordre des autorités compétentes, on avait donc équipé son véhicule d'une alarme sonore puissante qui se déclenchait chaque fois qu'il dépassait la vitesse maximale autorisée. Il disposait alors de trente secondes pour ranger son taxi sur le bas côté de la route, lapse de temps au terme duquel le moteur était automatiquement coupé. La punition (el castigo), comme l'appelait mon chauffeur; durait dix minutes durant lesquelles il était impossible de redémarrer le moteur. Comme le bougre semblait avoir le vice chevillé au corps, nous mîmes un temps considérable pour franchir les dix kilomètres d'excellente route séparant l'aéroport de la ville, puisque nous fûmes punis à trois reprises. Je profitai de ces périodes de pénitence forcée pour parfaire mes connaissance de la région. En résumé, le mouton n'était plus ce qu'il avait été et lorsqu'il ne neigeait pas, il pleuvait. Sinon, avec un peu d'imagination, même beaucoup, je pouvais considérer que sous ces nuages aux formes diverses, derrière ces rideaux de pluie, se cachaient les plus beaux paysages au monde. La Polynésie commençait déjà à me manquer!


L'hôtel « Los Navegantes » où j'avais réservé une chambre pour mon unique nuit à Punta Arenas, fut, comment dire, un choc, pas nécessairement traumatisant, mais un choc quand même. Il était à lui tout seul un condensé de toutes mes expériences les plus calamiteuses en matière d'hôtellerie. D'abord, c'était un immeuble vétuste situé dans une rue fréquentée. Donc bruit. Le concierge qui m'accueillit avait du être conçu dans cet immeuble alors qu'il était encore en construction. Enkysté derrière un comptoir poussiéreux, il ne se leva pas à mon entrée mais se contenta de lever deux yeux fatigués par dessus les verres de ses lunettes dont la monture avait été raffistolée avec du chaterton vert...En que puedo ayudarle, JOVEN...(En quoi puis-je vous être utile, jeune homme). Pas caballero, ni même senor, mais joven. Jeune, j'ai toujours détesté que l'on m'appliquât ce qualificatif. Ca n'allait quand même pas recommencer alors que j'entrais dans ma quarante et unième année, car quand on a quarante ans, on entre dans sa quarante et unième année, c'est comme ça. En voyant mon passeport, il s'écria...Ah, francès..., ce qui a priori n'était pas d'une originalité bouleversante....Espere... (attendez). Il se tourna vers un vieux magnétophone où tournait une bande aux dimensions respectables qui diffusait un tango bandonéant au moyen d'un haut parleur qui avait du faire les belles heures de Woodstock et fit taire le duo argentin. Il fouilla ensuite dans un carton rempli de bandes, en choisit une et la posa sur le vénérable instrument tout en actionnant bruyamment un nombre impressionnant de manettes. Son faciès chafoin sillonné de rides aussi profondes que la fosse des Mariannes fut parcouru d'une ondulation que d'aucuns eussent qualifié de sourire mais auquel je trouvai une certaine ressemblance avec les plissements hercyniens de mon enfance studieuse. Aux premières notes venues du fond des âges, le concierge se mit à bouger frénétiquement ses bras, dirigeant une orchestre de revenants et d'une voix chevrotante accompagna Edith Piaf...No, rrrien dé rrrrien, yé né récrète rrrien....


Tout ça était à la fois beau et sinistre. Un poil ridicule aussi. J'eus envie de prendre mes jambes à mon cou, trouver un taxi normal dans lequel un cor de chasse ne sonnât point l'hallali à chaque excès de vitesse, prendre le premier avion, un second, puis un troisième et retourner dans mon île. Je me contentai de suivre le camarero, un jeune homme visiblement simple d'esprit qui répondait à chacune de mes questions en en répétant la fin avec un rire idiot. La chambre minuscule, au point qu'elle semblait avoir été construite autour du lit, était aussi froide que notre ministre de l'intérieur. Enjambant le lit, je tâtai l'unique radiateur, glacé. Normal, l'arrivée d'eau était fermée. J'essayai de manoeuvrer la molette, sans succès. Je me tournai donc vers le camarero...La calefaccion no funciona....Hé, hé, hé, no funciona....Hace mucho frio...Hé, hé, hé, si, mucho frio...Dans une ultime tentative de me faire comprendre, je mimai le froid en m'entourant le corps de mes bras tout en faisant...Brrrrrrrr....Mais l'autre se contenta de reproduire l'onomatopée en éclatant de rire. J'eus un peu honte. Je m'étais équipé dans un mall de Santiago et, outre une veste grand froid, portais une demi douzaine de chombas supperposées les unes sur les autres, ce qui me donnait l'impression de me mouvoir dans un scaphandre. Le camarero, en revanche, ne portait qu'une chemisette blanche en nylon surmontée d'un petit noeud papillon tout minable, sans avoir l'air d'éprouver le moindre frio. Il est vrai que nous étions au printemps. Je congédiai donc le camarero qui suivait chacun de mes mouvements avec un intérêt démesuré et aurait sans doute passé le reste de la journée à me singer si je ne l'avais gentiment poussé vers la porte. Le seul moment où il manifesta un profond désaccord, fut quand je lui tendis un billet de mille pesos pour le remercier de son absence de services. Il émit un nooooo sonore et terrifié.


Peu soucieux de finir congelé dans ma chambre, je sortis de l'hôtel en laissant la môme Piaf s'époumonner dans mon sillage et passai le reste de l'après-midi à faire semblant de m'intéresser à la ville. C'était une ville pleine de courants d'air où les différents endroits ne se distinguaient les uns des autres que par le froid plus ou moins intense qui y rêgnait. Attiré par les rivages du détroit de Magellan, j'y attendis l'heure du dîner, assis sur une plage de galets, occupé à regarder passer au loin les cargos baignés par la lumière de fin du monde de cet interminable crépuscule fuégien. Des phoques pêchaient à quelques encablures du bord en soufflant bruyamment chaque fois que leurs museaux moustachus crevaient la surface.Dès lors qu'on oubliait la ville et les façades grisâtres de ses immeubles, tout prenait un sens d'une infernale beauté.

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11 avril 2009

La ruta cinco

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Le surlendemain, j'étais à l'aéroport de La Florida. La veille, j'étais parti à la recherche d'Astrubal et de sa gare fantôme. En me dessinant ce plan maladroit au Moana Nui, un mois plus tôt, il ne devait pas être très convaincu du sérieux de mon engagement à venir le voir, à moins qu'il n'ait pas voulu que je fusse témoin de son quotidien chilien, la distance séparant le fantasme « astrubalien » de la réalité s'accroissant de jour en jour. Toujours est-il que ce plan, deux traits se coupant à angle droit surmontés de ces quelques mots, suivre la ruta cinco sur cinquante kilomètres vers le Nord, puis prendre la première à droite, faire vingt kilomètres, c'est là, ce plan ne menait nulle-part. Mes incertitudes géographiques furent aggravées par l'absence de toute carte routière. J'avais bien essayé d'en trouver à la « Feria del Libro » de Santiago, mais n'avais réussi qu'à mettre la main sur un guide très bien conçu en matière de textes, mais indigent au niveau des cartes. Tout juste s'il proposait quelques vagues croquis. Impossible de trouver l'équivalent de nos cartes Michelin. Je supposai qu'il s'agissait là d'un signe supplémentaire de la paranoïa chilienne. Le pays était entouré d'ennemis: les péruviens au Nord, les boliviens et les argentins à l'Est, jusqu'au Pacifique à l'ouest qui pouvait être considéré comme « medio subversivo ».C'est étrange cette manie typiquement chilienne de dire qu'un type est medio (à moitié) quelque chose quand on veut dire qu'il l'est tout à fait. C'est vrai que la guerre du Pacifique avait opposé le Chili au Pérou allié à la Bolivie....à la fin du dix-neuvième siècle. Depuis, le Chili continuait à être officiellement en état de guerre avec la Bolivie. Par contre, avec l'Argentine les choses avaient failli dégénérer à la fin des années septante. Les deux pays avaient été au bord de la guerre au sujet du « campo hielo sur » situé en Patagonie, que les argentins prétendaient accaparer et les chiliens garder. Finalement les choses s'étaient arrangées grâce au nonce apostolique et les généraux argentins, en mal d'épopée guerrière, se prirent la déculottée du siècle en s'attaquant aux Falklands. Durant ce conflit, Pinochet, homme à la rancune tenace, offrit gracieusement l'hospitalité de ses bases de la Terre de Feu aux forces de sa très gracieuse majesté menées par la pas très gracieuse mais très couillue dame de fer. . Quand le généralissime, vieux et gâteux au point d'aller vouloir se faire soigner dans un pays de l'union européenne, fut retenu en Angleterre, Margaret, à la retraite elle aussi, bravant l'opinion publique, n'hésita pas à venir lui apporter une boite de cookies en souvenir des services rendus. A ce sentiment de siège géographique ressenti par les chiliens, venait s'ajouter une sensation de siège psychologique. L'opinion mondiale bien pensante semblait ne pas pardonner aux chiliens la facilité avec laquelle ils avaient accepté la dictature militaire durant dix-sept longues années au cours desquelles ils auraient du avoir le bon goût de mourir par centaines de milliers en la combattant et surtout, il y avait ces quarante pour cent de voix favorables recueillies par le dictateur lors du référendum de 1989 (à peine moins que la Ségolène en 2007), score auquel un président démocratiquement élu n'aurait pas songé à aspirer après le même lapse de temps passé au pouvoir. Le fait que le pays ne soit pas sorti exsangue et ruiné de la dictature contribuait à accroître les aigreurs idéologiques d'une gauche mondiale en pleine déroute tant à l'Est qu'à l'Ouest. Enfin, à grandes causes petits effets, cela n'arrangeait pas mes affaires, chaque touriste étranger étant considéré comme un détracteur potentiel, il fallait donc le priver de tout point de repère et c'est ainsi que je me retrouvai dans ma voiture location, une caisse d'eau minérale sur le siège passager, à errer dans le désert sur la ruta cinco. Le compteur journalier marquait deux cents kilomètres parcourus depuis mon départ de la Serena, j'avais du laisser le dernier virage, à peine une légère inflexion de la route vers la gauche, à plus de cent kilomètres vers le Sud, ce qui me permettait de conclure que j'avais progressé de deux cents kilomètres vers le Nord, sans avoir été capable de découvrir l'introuvable « première à droite » promise par le plan d'Astrubal. A droite, il n'y avait que le désert, à gauche aussi d'ailleurs. Ce n'était pas un désert fait de dunes régulières au sable doré mais une succession de collines blanchâtres couvertes de pierres et par endroits de cactus cierges. Le désert m'a toujours déprimé, un peu comme les villes d'ailleurs. L'uniformité du trop plein ou du trop vide, je suppose. Ma première expérience désertique fut brêve, une ou deux heures à peine. En route pour le Sri Lanka, l'avion avait fait une escale technique à Dubai. A peine sorti de l'avion, je sombrai dans une dépression sans nom qui s'accrut quand nous fûmes à l'intérieur du terminal d'une blancheur éblouissante s'accordant tout à fait à la tenue des habitants de ce petit émirat. Je regrettai de ne pas avoir profité de l'aimable offre faite aux passagers de confession israélite de rester à bord de l'appareil. Il fallut quasiment me traîner à bord de l'avion quand les pleins eurent été complétés, mes jambes me refusant tout service. Une fois en l'air, le malaise disparut instantanément. J'avais alors vingt ans. Deux décénnies plus-tard, je sentis que le même malaise me gagnait.Des picotements sur tout le corps et une nausée sournoise. Je perdis rapidement de vue mon objectif, trouver la maudite gare, et me contentai de rouler droit devant moi, l'oeil rivé sur le ruban d'asphalte noir. Je dus m'arrêter une ou deux fois pour vomir au bord de la route. C'est alors que je les remarquai: de petites croix plantées dans le sable auxquelles on avait fixé des plaques d'immatriculation. Étranges ex-votos!

Arrivé à Copiapo, je fis demi-tour et repartis vers le Sud, le pied au plancher. Je passai l'après-midi dans une agence de voyage de la Serena, occupé à préparer la suite de mon voyage, n'ayant nulle envie de m'attarder en ces lieux. Quant à Astrubal, je l'aimais bien, mais il devait vraiment avoir un grain pour venir s'installer dans une gare au milieu du désert.

Dans mon enfance, j'avais vu à la télévision un film qui m'avait fort impressionné. Je ne me rappelle plus exactement de l'histoire, si ce n'est qu'un homme en poursuit un autre dans un désert, d'abord en voiture, puis à pied. Le poursuivant est en costume de ville, une mouchoir noué sur la tête. Il porte une ridicule valise remplie de bouteilles de coca, qu'il consomme au fur et à mesure de sa progression. Le poursuivi qui n'a ni mouchoir sur la tête, ni valise remplie de bouteilles de coca, voit son avance fondre tandis que la soif le dévore. Il finit pas s'effondrer, ploc. Le poursuivant le rejoint et se laisse tomber à ses côtés. L'autre ouvre un oeil en gémissant, à boiiiiiire! Son ennemi ouvre sa valise, mais elle est vide. Il commence donc à mourir lui aussi, ce qui en dit long sur les qualités désaltérantes du coca. Finalement, entre deux râles, poursuivi et poursuivant se réconcilient en se racontant leur vies pas drôles du tout et achèvent de mourir ensemble. C'est évidemment une histoire absurde, mais j'étais tout petit et ça m'avait impressionné qu'on puisse mourir de soif après avoir bu tout ce coca.

Le soir, alors que, psychologiquement deshydraté, j'éclusais coca sur coca, j'appris de la bouche du patron de la parillada argentina (je prends rapidement mes marques à l'étranger) la signification de ces étranges petites croix plantées le long de la route: on procédait de la sorte chaque fois qu'un accident mortel survenait sur la ruta cinco: une croix pour le défunt et sa plaque pour le véhicule accidenté, en général un camion. Mais comment pouvait-on se tuer sur une route aussi droite que déserte?...Justement, senor, c'est parce que la route est droite et déserte que les gens se tuent. Il s'endorment et ne se réveillent jamais. Je vous le dis, ce pays est foutu...

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06 avril 2009

La chevauchée fantastique

 

 

Le séjour à La Serena fut étrange et frustrant. J'avais l'impression d'être précisément là où je ne voulais pas être. Pour commencer, l'aspect méditerranéen de la ville et son environnement désertique ne se mariaient que fort mal avec le froid humide qui sévissait une grande partie de la journée et de la nuit. Le jour il faisait froid et humide à cause de la brume et la nuit on gelait parce que le ciel était d'une limpidité exceptionnelle. Ça n'avait aucun sens, à un jet de bolas du tropique du capricorne. En outre, il était difficile de marcher dans la rue sans être abordé sous les prétextes les plus divers qui avaient tous en commun le fait qu'à un moment ou un autre il fallait verser une somme d'argent ou acheter quelque chose, ce qui revenait au même. Trouver un restaurant était facile. Réussir à y pénétrer intact était une autre paire de manche, on verra pourquoi.. Je suis un homme normal. A midi et le soir j'ai faim. C'est comme ça. Malgré la kitchenette équipant mon appartement, le premier soir, je cherchai un restaurant, n'ayant que peu de goût pour les ustensiles de cuisine et les courses alimentaires, les autres non plus d'ailleurs, je hais les magasins, ces amoncellements de marchandises me donnent la nausée. Par contre j'adore manger, d'autant plus que je puis le faire sans complexes, n'ayant jamais été affecté d'aucune forme de sur-poids.Vers dix heures du soir, je déambulais donc dans les rues animées de la station balnéaire, heure à laquelle on commence, au Chili, à songer à s'alimenter. Le concierge m'avait conseillé le restaurant d'un hôtel cinq étoiles tout proche, me suppliant d'éviter les parages du mercado (marché), où, certes, les restaurants abondaient, mais dont la fréquentation n'était pas à la hauteur de ce qu'un caballero, étranger de surcroît, pouvait espérer. Nul danger, on était au Chili, pas au Pérou, no faltaria mas, mais tout cela pouvait se révéler muy molesto (embêtant) et le concierge ne voulait surtout pas qu'on moleste l'un de ses rares clients. Je fis bien évidemment le contraire de ce que me conseillait l'aimable employé. Il ressemblait à Djian dont je n'ai jamais pu supporter le style. En approchant du marché, un bâtiment de deux étages où les bodegas et les « restauran » s'empilaient les uns sur les autres, je fus agrippé par la manche de ma chemise, une bonne grosse chemise de bûcheron à carreaux qui m'évitait d'avoir à mettre un pull, j'ai toujours détesté superposer les couches de vêtements, je fus donc agrippé par un garçon d'une quinzaine d'années qui me baragouina en mauvais anglais....Want to eat, come, very good, cheap...Bon, après tout, ça ou autre chose, je déteste dire non, il faut s'expliquer, argumenter, communiquer, ça finit toujours mal et je ne suis pas difficile. Je me laissai donc entraîner vers une gargote à la porte de laquelle m'attendait une commère aussi large que haute, alertée par les hurlements triomphants du gamin. J'eus toutefois un mouvement de recul en avisant sa chevelure grisonnante. Si sa cuisine était aussi grasse que ses cheveux, j'allais de nouveau avoir à visiter tous les « inodoros » de la région et c'était une expérience que je ne tenais pas à renouveler. Mais la comadre était déjà sur moi, me saisissant pas l'autre bras...Venga aqui, guapito, a comer mi sopita manirera...Ah non! Tout sauf la sopa marinera! Je me débattis donc avec la dernière énergie, aidé en cela par un autre muchacho surgi de je ne sais où qui, emprisonnant ma taille entre ses bras chenus, essaya de m'entraîner loin de ce lieu de perdition gastronomique...No vaya a comer la sopa de esa bruja, es pura mierda. Venga conmigo, senor... (N'allez pas manger la soupe de cette sorcière, c'est de la merde, venez avec moi). Ce que voyant, la patronne se mit a frapper la gamin numéro deux avec un torchon de cuisine d'une propreté douteuse. Surgit alors une comadre bis, copie conforme de la première qui se jeta dans la mêlée en glapissant tout en distribuant une grêle de coups à dextre et à siniestre dont je subis les dommages collatéraux. A la porte des autres gargotes, patronnes et rabatteurs faisaient chorus, encourageant l'un ou l'autre camp. J'aurais du écouter Djian: après tout un écrivain qui connaissait un tel succès tout en malmenant à ce point la langue, devait être un génie. En attendant, j'avais quatre personnes suspendues à mes basques et loin de me mettre en colère, je fus gagné par un irrépressible fou rire, qui connut son apogée quand la manche droite de ma chemise cèda, me permettant de me libérer un court instant avant de me retrouver aux prises avec un troisième rabatteur que je suivis avec d'autant plus de plaisir qu'il me parla de parilladas et de churascos (viandes grillées). Chemin faisant, je ne pus que m'extasier de la vigueur avec laquelle s'exprimaient les forces du marché en ce lieu: les Serena Boys valaient bien les Chicago boys. La « Parillada argentina » était un petit local envahi de fumée où, sur des tables aux nappes douteuses, s'accomplissait la crémation de viandes diverses posées sur de petits braséros manipulés par les clients. Le patron, un homme à la mine austère, disparaissant dans une tenue de maître d'hôtel trop grande, se contentait de faire le tour des tables, alimentant les braseros en combustible et les conversations en propos désabusés. Tandis qu'il ravivait les braises de mon braséro, il avisa ma chemise manchote et m'apprit qu'il venait du Sud et que « ese pais se va al carajo » (tout part en couilles dans ce pays) depuis que le généralissime avait laissé le pouvoir entre les mains de politiciens incompétents. Inlassablement, il accomplissait sa ronde et quand venait mon tour, il désignait mon bras droit dénudé à l'attention des autres clients et tout en ricanant éructait...Regardez, le Chili sans Pinochet c'est ça, une chemise dont on aurait arraché une manche. On finira comme les péruviens...Ça virait à l'obsession. Je songeai à arracher l'autre manche ce qui m'aurait conféré un look viril de camionneur, mais je craignis la signification politique que le patron n'allait pas manquer de donner à ce geste. Je fus tiré d'embarras par un homme qui apparut à mes côtés sans que je l'eusse vu entrer. C'était un indien, impressionnant avec son visage en lame de couteau et son grand nez busqué, très différent des indiens au type asiatique que j'avais connus jusque là au Panama ou au Costa-Rica. Avec son allure indubitablement européenne, j'avais fini par oublier que ce pays avait abrité l'empire inca, en d'autres temps. Cet indien n'était pas déguisé en indien, mais portait un polo et un « jean », comme n'importe quel jeune de son âge, mais était-il jeune ou vieux, je n'aurais su le dire, malgré tout, il me sembla revivre à quelques centaines d'années de distance, la rencontre entre Cortès et Tupac Amaru. Cette sensation d'intemporalité fut accentuée quand de son index il toucha mon épaule droite dénudée en esquissant un sourire énigmatique sans prononcer une parole. Était-il muet ou ne parlait-il pas castillan? Le fait est qu'il ne proféra jamais un son. Mais je n'étais pas Cortès et ce n'était pas Tupac. Il déposa sur une chaise son grand sac à dos et en sortit tout un assortiment de ponchos et de bonnets péruviens multicolores.

Tandis que je rentrais à mon hôtel enveloppé dans mon poncho aux couleurs fluorescentes, ce qui m'évita de traverser la petite ville en exhibant ma chemise dépareillée, je me sentis un peu ridicule mais au chaud, d'ailleurs, c'est à peine si je m'attirai quelques lazzis de la part de jeunes gens agglutinés sur les bancs de la plaza de armas, rien de méchant, à aucun moment je n'eus l'impression qu'ils pourraient me terminer à coups de battes de baseball. Je décidai de faire un détour par le bord de mer pour profiter un peu de ce fameux ciel si pur. Tandis que je marchais sur l'interminable plage où une houle puissante s'écrasait avec fracas en jetant des éclats phosphorescents, j'avançais la tête dans les étoiles, regrettant un court instant de ne pas être le professeur S***, l'oeil rivé à son télescope à trois mille mètre d'altitude. C'était vrai qu'il était beau ce ciel. Mais c'est à terre que me fut offert un spectacle étrange, au point qu'aujourd'hui encore je me demande si je ne l'ai pas rêvé. Cela commença par des cris lointains dont l'intensité peinait à franchir la barrière sur le Pacifique érigée par le puissant ressac. Puis il y eut le bruit caractéristique que produisent les sabots de chevaux lancés au galop. Il y en avait trente ou quarante qui passèrent en file indienne, semblant voler à quelques mètres de moi, tantôt sur le sable sec, tantôt dans l'eau en soulevant de grandes gerbes d'écume, là où la houle poussée par les puissants vents d'ouest venait mourir sur la grêve, tandis que leurs cavaliers les excitaient en donnant de la voix. Une voiture tournant sur le front de mer vint éclairer, un bref instant, cette cavalcade nocturne. C'est alors que je remarquai que les hommes qui chevauchaient, dans la nuit glaciale, ces fougueuses montures à cru, étaient tous entièrement nus.

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04 avril 2009

Point fixe

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Je suis de retour. Voilà une des rares choses qui me plonge encore dans un état proche de l'extase. Ne pas oublier d'activer le son. Ah quelle musique....     http://www.youtube.com/watch?v=ITnUdg0ZM5o

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