Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

30 avril 2009

El aguafiestas

Version:1.0 StartHTML:0000000168 EndHTML:0000007228 StartFragment:0000000487 EndFragment:0000007211

 

 

Sur le « Terra Australis », quand nous ne abîmions pas dans la contemplation du paysage superbe, nous mangions. La salle à manger était le centre, à la fois géographique et social, du navire. Le premier repas pris à bord, la cena,  fut pour moi un moment très pénible. En pénétrant dans le comédor, je constatai qu'outre un buffet abondamment garni, celui-ci abritait une dizaine de vastes tables rondes, que je n'hésiterais pas à qualifier de collectives, en lieu et place des tables individuelles que je m'attendais à y trouver. Cela signifiait qu'il me faudrait m'intégrer à l'une de ces tablées, possibilité dont la seule évocation ma donnait la nausée. Qu'on ne se méprenne pas, je ne suis pas timide et n'éprouve aucune hostilité ou à priori à l'égard de mes contemporains. Il se trouve juste que je ne les aime pas. On peut ne pas aimer quelqu'un sans avoir peur de lui ou lui vouloir du mal. Je suis simplement quelqu'un de profondément antipathique Je souhaite tout le bonheur du monde à chacun, pourvu qu'on me fiche la paix. Seul dans mon coin. Surtout quand je mange. J'aime assez l'expression que les américains utilisent pour dire qu'il faut laisser quelqu'un tranquille: leave him alone. Laissez le seul. De manière paradoxale, je déteste manger seul,.pour autant que j'aie pu, auparavant, choisir la personne avec qui je vais partager mon repas, chose que je puis envisager avec une certaine tranquillité d'esprit après deux ou trois années de fréquentation assidue. J'ai déjà livré ma théorie sur l'importance de ce partage.

Sur le « Terra Australis », fort heureusement, les gens se regroupèrent spontanément par affinités nationales. Les brésiliens, très majoritaires, occupèrent sept ou huit tables, tandis que les chasseurs d'onas prenaient possession de la leur, lançant à l'assistance des regards de pitbulls prêts à refermer leur mâchoire sur quiconque tenterait de s'en approcher. La table restante fut colonisée par des américains d'origines et d'âges divers. Assurement, dans leur pays, ils ne se seraient probablement pas adressés la parole, mais au milieu des tous ces étrangers exaltés parlant sans retenue une langue exotique, il convenait de ressérer les rangs. Comme au petit séminaire, lorsqu'il s'agissait pour les capitaines désignés de choisir des joueurs pour leur équipe de foot, je me retrouvai tout seul (je déteste les sports d'équipe), planté au milieu de la salle, alors que les premiers convives convergeaient déjà vers le buffet. Il me sembla qu'une fumée épaisse et noirâtre me sortait par les oreilles, alors que je songeais qu'en plus de tout le reste, j'avais payé, et fort cher, pour me retrouver dans cette situation grotesque. La chief purser (hôtesse chef), une duègne d'un âge indéterminé,, toujours engoncée dans des robes d'une rigueur monacale et surmontée d'un chignon étroitement serré à l'allure phallique, fondit sur moi tout en cherchant des yeux un trou à boucher, sans essayer de me cacher sa contrariété....Ces célibataires sont une véritable calamité. Où vais-je bien pouvoir vous caser?...Je vis alors, à portée de bras du buffet, poussée dans un coin, une table ronde aux dimensions raisonnables. Sans hésiter, je dis....Là et pas ailleurs....Je jetai un oeil sur sa plaque patronymique et ajoutai....Fraulein Rohrbach....Cette dernière me regarda avec l'expression outrée de celle qui se voit proposer quelque commerce douteux dans une ruelle sans issue par un rustre libidineux....Mais vous n'y pensez pas! Vous êtes ici pour disfrutar (profiter) et relajarse ( vous éclater), pas pour grignoter dans votre coin comme un pauvre bougre....Puis se radoucissant...Et puis appelez-moi Gertha...D'accord Gertha, mais mon isolement n'est pas négociable. Je veux dîner là et pas ailleurs, j'ai mes raisons... Elle cèda, parce que le client est roi. J'étais un client, donc j'étais le roi et avait, par voie de concéquence, droit à ma table ronde. Avant de tourner ses talons aiguilles vers une autre victime, elle ne put s'empêcher de me lancer avec un sourire équivoque...Vous êtes surtout un aguafiestas (trouble-fête). Il y en a un à chaque voyage. Mais je saurai bien vous mater (qui ne se dit surtout pas matar en castillan)... J'aurai l'occasion de reparler de ces chiliens d'origine allemande qui colonisèrent le sud du Chili au dix-neuvième siècle.

Tandis que j'attendais qu'un camarero dressât ma table de manière royale, les convives continuaient à défiler devant moi, la désapprobation la plus absolue peinte sur leur visage. Je suis certain qu'ils n'auraient éprouvé qu'un plaisir très modéré à voir mon antipathique personne s'installer à l'une de leur table. J'imagine qu' à l'instant du coucher,avant d'éteindre la lumière, un mari en pyjama à rayures se serait tourné vers sa femme, pleine de crème anti-tout-ce-qu'on-voudra,  pour lui dire...Este frances, muy antipatico...Je ne parle pas brésilien ou portugais mais je suppose que cela aurait donné...Echte franchech, muych antipachticoch...Mais mon « apartamiento » qui ne signifie pas appartement mais mise à l'écart, c'est un faux ami, les choquait encore bien d'avantage. Ce soir là, je dus bien me faire une centaine d'ennemis, ce seul fait justifiant déjà amplement, à mes yeux, la dépense engagée.

Mon triomphe ne fut que de courte durée. 

01:41 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (7)

Commentaires

Ah les repas en commun lors d'un voyage organisé ! Il y en aurait des choses à dire sur le sujet. Je suis comme toi, j'aime bien être tranquille. Seulement voilà, on n'a pas toujours le choix, il faut bien partager la table avec d'autres. Maintenant, je m'en fous un peu, j'attends que tout le monde s'installe et je prends la place qui reste. Et si l'ambiance est détestable, j'abrège le repas... Pour mon prochain voyage, je vais être TOUTE SEULE ! Je vais enfin déguster mon petit déjeuner en toute tranquillité.
Je suppose que tu n'es pas resté bien longtemps seul à la table !

Écrit par : tinou | 30 avril 2009

Non, hélas. On m'a gâté en plus!
C'est moins désagréable à lire avec les petits caractères, non?

Écrit par : manutara | 30 avril 2009

Oui, c'est mieux.

Écrit par : tinou | 30 avril 2009

Eh bien, on n'est pas prêtes de partager ta table à ce rythme !!! :-D

Écrit par : Cigale | 30 avril 2009

Le temps passé sur mon blog est pris en considération et compte double, triple même pour les longs posts. Comme j'habite outre mer, on applique au taux de fréquentation un coefficient de 5,5 indexé sur le rythme des marées.
De toute façon vous ne perdez rien, en plus d'être antipathique, je suis très ennuyeux. Je n'ouvre la bouche que pour manger et faire des réflexions désagréables.

Écrit par : manutara | 01 mai 2009

Tu ne parles pas la bouche pleine au moins ?

Écrit par : tinou | 01 mai 2009

Et tu manges comme quatre sans rien laisser à tes hôtes de table ??

Hé hé, si tu crois que tu vas te débarrasser de nous comme ça, c'est raté mon cher !

Écrit par : Cigale | 01 mai 2009

Les commentaires sont fermés.