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26 avril 2009

Colonisation et décolonisation

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J'ai remarqué qu'ici et là, dans un bel élan expiatoire, on reparlait de la colonisation. J'ai toujours trouvé ce débat absurde puisque la colonisation, qu'elle fût imposée par les armes ou par la pensée, est l'histoire même de l'humanité depuis que les premiers humains choisirent de quitter leurs cavernes pour voir si l'herbe était plus grasse et les mammouths plus tendres dans la vallée d'à côté et tant pis si cette vallée était déjà habitée. Bien évidemment, ce n'était pas de cette colonisation là dont parlaient les pénitents, mais de la seule, de l'unique, colonisation européenne, la plus récente, la plus cruelle, cela va de soi, passant les autres (arabes, asiatiques) sous silence, ce que je trouvai un poil condescendant. Mais vox populi, vox dei, c'est donc vers cette dernière que je tournai mon attention.

En regardant une mappe-monde, je réalisai que les pays les plus prospères et les plus puissants de la planète étaient d'anciennes colonies européennes, qui, bien qu'ayant acquis leur indépendance, n'avaient jamais été décolonisées puisque leurs habitants étaient, dans leur immense majorité, des descendants des premiers colons à moins qu'ils ne fussent issus de vagues migratoires plus récentes. Quant aux autochtones, ou ce qu'il en restait, ils attendaient toujours de rentrer en possession de leur terres ancestrales. Mais un autre détail retint mon attention: le seul pays à avoir réellement décolonisé ses anciennes possessions, le seul qui avait arraché les anciens colons à leur nouvelle patrie comme on arrache la mauvaise herbe d'un champ en friche, fut la France, les québécois et les cajins ne devant leur permanence dans leurs pays d'adoption qu'à la cession de ces derniers à la perfide Albion. Ces pays décolonisés sont parmi les plus pauvres de la planète quand bien même ils regorgent de ressources naturelles. On ne m'enlèvera pas de la tête qu'une Algérie indépendante avec ses pieds noirs se porterait bien mieux aujourd'hui qu'une Algérie sans. Pour faire de la mayonnaise, il faut des oeufs et de l' huile, aucun de ces éléments pris séparément n'étant suffisant ou supérieur à l'autre, mais leur conjonction indispensable. Cela me donna donc l'idée d'un conte, où, de manière très, très schématique et outrancièrement caricaturale, je livre ma vision des colonisations anglo-saxonnes, lusitano-ibériques et françaises.


En ces temps là, la terre était recouverte par un gigantesque océan à la surface duquel surnageaient des îles, certaines surpeuplées, d'autres quasiment désertes.

L'une de ces îles, à la population pléthorique, s'appelait First Island. Y vivait une communauté industrieuse unie par la foi en un Dieu créateur unique qui, s'il promettait bien joie et félicité en un autre monde, condamnait ici-bas ses créatures aux durs labeurs des champs et de la forge, le reste du temps étant consacré à la prière et aux douleurs de l'enfantement. Parmi des milliers d'autres, y vivait un jeune couple, Josh et Emma. Ils occupaient une pièce, la pièce du fond, dans la confortable demeure familiale des parents de Josh. Un jour, se sentant à l'étroit sur cette île et dans cette vie faite de labeur et de privations, Josh décida de construire un petit voilier, un sloop, afin de voir si sur le vaste océan existait une île où la vie fût, non pas moins laborieuse, il n'y pensait même pas, mais où la terre à cultiver fût plus vaste et plus fertile. Emma, qui ne supportait que difficilement la cohabitation avec sa belle-mère, apporta son soutien indéfectible à son époux. Le couple embarqua donc sur le sloop par un beau jour d'été parce qu'une personne doué d'un minimum de bon sens ne s'embarque par sur le vaste océan par une journée pourrie d'hiver. Après quelques semaines d'une navigation pénible, faite de hauts et de bas, ils aperçurent une île qui leur sembla gigantesque. Ils la baptisèrent « Second Island », l'imagination n'étant pas leur qualité principale. A peine débarqués au fond d'une anse qui offrait un mouillage d'excellente tenue, ils entreprirent de cloturer un arpent de terre idéalement situé, n'omettant pas d'y accrocher une pancarte proclamant « Private property, trespassers will be killed », puis y montèrent le cottage en kit apporté depuis « First Island » dans les flancs du sloop. Tandis qu'assis sur la terrasse du cottage, Josh sirotait une cup of quelque chose en regardant le soleil se coucher et qu'Emma fourrait la dinde, une dizaine d'individus entièrement nus se présentèrent aux abords de la propriété. Josh, un jeune homme taciturne, qui ne parlait pas pour ne rien dire, sans lâcher sa cup of quelque chose, se retourna vers son épouse pour lui dire...Oh dear, voulez-vous avoir l'extrême obligeance de me passer le flingue...et tua tous les intrus. Tandis que les deux époux, tendrement enlacés, se rendaient sur les lieux du massacre, il n'est pas certain que, trompés par leur nudité, ils aient reconnu le caractère humain de leurs visiteurs. Il est vrai qu'ils n'avaient encore jamais vu un homme ou une femme entièrement nus, puisque, sur « First Island », chaque année voyait une nouvelle couche de vêtement s'ajouter à l'ancienne, ce qui, passé un certain âge, rendait l'acte de procréation singulièrement difficile, à moins que l'homme ne fût exceptionnellement dôté. Tandis que, de la pointe de sa botte, Josh jouait avec les organes génitaux d'une de ses victimes en maugréant...Les mâles de cette étrange espèce m'ont l'air robustes..., Emma, jamais avare de sens pratique, renchérissait....On pourrait les saler pour l'hiver....Mais il n'en firent rien. Mus par un malaise sur lequel ils auraient été bien incapables de mettre un nom, ils laissèrent les bêtes sauvages s'en occuper.

Des enfants naquirent, de nouvelles parcelles de terre furent mises en valeur. Manquant de bras, ils firent venir des cousins, des cousines, puis des nièces et des neveux, enfin, des étrangers, pourvu qu'ils fussent originaires de « First Island » et tous se mirent courageusement à l'ouvrage. Leurs vieux parents vinrent également leur rendre visite, mais comme ils menaçaient de s'incruster en prétendant prendre en main l'avenir de la famille, ils les expulsèrent sans ménagement. C'est vrai ça, toujours à râler...Moi, à votre place, je ferais ci, je ferais ça, t'as pas cent balles, gnagnagna...Ouste et bon vent!

Et ce fut l'Amérique du Nord.


C'était sur une autre île, pas très éloignée de la première, la isla Santa Cruz, que vivait un autre jeune couple, Juan Ramon et Maria Ignacia, tous deux habitant également chez les parents du premier, mais cette fois il ne s'agissait point d'un confortable cottage mais d'une demeure seigneuriale en ruine. Si les habitants de Santa Cruz, tout comme ceux de « First Island », vouaient un culte fervent à un Dieu unique, il n'aurait su, pour eux, être question de mériter la vie éternelle en se cassant les reins ici bas par un labeur acharné. Pour ça, il y avait les peones! Juan passait donc ses journées à boire du vin (l'eau était un luxe à Santa Cruz) et à jouer de la guitare avec ses compadres, nobliaux sans le sous comme lui, tandis que Maria Ignacia se languissait en compagnie de comadres du couvent, occupées à se répandre en propos fieleux sur le compte de leurs époux respectifs. Mais Juan Ramon, contrairement à ses amis, aspirait à une vie meilleure. La falta de dinero (manque d'argent) lui troublait les humeurs. Il devait bien exister, au milieu de toute cette flotte, un île où le dinero coulerait à flot. Sans qu'on eût à le gagner, de préférence. Juste à se baisser pour le ramasser. Se baisser, après tout c'était déjà quelque chose, hein? Ce fut donc mu par un enthousiasme fait de foi en l'avenir et de haine du présent que Juan Ramon entreprit la construction d'un navire dont le bois fut fourni par les rares meubles qui n'eussent point encore été vendus à l'encan dans l'ancestrale demeure, Santa Cruz étant dramatiquement dépourvue de végétation. Malgré une finition des plus sommaires et des voies d'eau multiples, la hourque de Juan Ramon, née de mains peu expertes, parvenait à se maintenir à la surface les jours de beau temps. Nourissant quelques doutes sur les qualités nautiques de son mari et de son oeuvre, Maria-Ignacia fit quelques difficultés pour se lancer dans cette hasardeuse aventure, réticence dont Juan Ramon vint rapidement à bout en assommant la malheureuse après l'avoir rageusement besognée en fond de câle.

De ces semaines de navigation chaotique, les époux ne gardèrent qu'un souvenir confus, tant était puissante l'emprise des boissons fortement alcoolisées qu'ils consommaient sans modération, quand ils ne vomissaient pas. Toujours est-il, qu'un jour, ou bien fut-ce une nuit, ils se réveillèrent dans une hutte en bambou, entourés d'hommes, de femmes et d'enfants, tous nus, cela va de soi, dont la peau, luisante de transpiration dans la touffeur tropicale, jetait d'inquiétants reflets cuivrés. Toutefois, cette nudité contre nature ne trompa nullement les époux au point de ne pas comprendre que les naturels de cette île était indubitablement humains. En effet, cette dernière, la nudité des naturels, était agrémentée de pendentifs et de bracelets finement ciselés dans une matière qui, assuremment, était de l'or le plus pur. Juan Ramon baptisa donc cette île, Santa Cruz de Oro. Il advint que, pour une raison échappant à l'entendement, tant était pitoyable l'état de Juan Ramon et celui de son épouse, il advint donc que les naturels considérèrent ces étrangers au teint cadavérique, échappés à la fureur des océans, comme des émissaires de leur dieu venus leur annoncer des temps nouveaux. Ce que comprenant, Juan Ramon, décidé à les occire tous afin de faire main basse sur leurs possessions, mais détourné de son funeste projet par la grandeur de leur nombre, il en sortait de partout, on aurait pu croire qu'ils tombaient du ciel, Juan Ramon dit à sa femme....Voy a matar unos cuantos, por si a caso (je vais en tuer quelques uns, à tout hasard)...ce qu'ayant dit, il fit, sabrant a dextre et à siniestre avec grande fougue et plaisir, malgré son triste état, songeant, para sus adentros, qu'un bon tas de cadavres valait mieux qu'un long discours. Ce que voyant, les indigènes survivants conçurent grande peur et grand respect pour leur nouveau maître. Décidé à ne pas s'arrêter en si bon chemin, Juan Ramon engrossa les femmes et réduisit les hommes en esclavage, prenant grand soin d'en épargner une poignée à laquelle il confia la garde et l'administration de ses nouveaux sujets, tant il est vrai qu'on n'est jamais aussi bien desservi que par les siens. Quant à lui, il prit le nom d'el « Libertador ». Non, après mûre réflexion, il se baptisa, el « Illustre Libertador ». Ayant amassé une fortune des plus considérables en métaux précieux et après avoir enfermé dans un couvent, construit à sa demande, Maria Ignacia qui commençait un poil à le gonfler avec ses incessantes jérémiades, el « Illustre libertador » éprouva le mal du pays. Ses vieux parents, les charlas entre amis autour d'un bon verre, les soirées passées à gratter la guitare auprès d'un bon bûcher d'hérétiques, tout cela lui manquait. Il fit donc venir parents, cousins, neveux et amis sur son île. Pour les femmes, on avait ce qu'il fallait sur place, c'était bien suffisant pour l'usage qu'on en faisait. Au début tout alla très bien. L'or était abondant, les femmes nombreuses, le vin excellent. Et puis, le temps passant, parce que tout a une fin, il y eut moins de tout. Puis, plus rien du tout. Dans un premier temps, on pensa qu'en renvoyant sur leur île les vieux parents, décidement très gourmands, la vie finirait par reprendre un cours normal. Mais non. L'union sacrée contre les vieux ne dura qu'un temps. Bientôt frêres, cousins, neveux, amis se dressèrent les uns contre les autres, sans oublier toute une ribambelle d'enfants conçus dans le péché qui réclamèrent également leur part de tortillas. Ils ne pouvaient plus se réunir autour de la même table, sans qu'entre le gazpacho et les calamares fritos, l'un ou l'autre ne finisse les tripes à l'air.

Et ce fut l'Amérique du Sud.


Entre « First Island » et « Santa Cruz », une troisième île étirait ses côtes rocheuses: elle était baptisée « La Douce Rance », nom dont les origines se perdaient dans la nuit des temps. Robert et Simone formaient un couple d'une insolente jeunesse, ou du moins se plaisaient-il à le croire, tant le paraître surpassait l'être sur cette île où tout n'était que raffinement, joie et volupté. Le temps libre, considérable en ces lieux au point qu'on semblait y avoir oublié Dieu, était consacré aux plaisirs de la table, des bons mots et du sexe. Le reste du temps, les habitants exerçaient une activité aussi lucrative qu'inutile, qu'un esprit subtile avait qualifié de fonction publique, un jour de beuverie suivie d'une orgie particulièrement gratinée, ce qui laissait les portes ouvertes à toutes les interprétations sans en fermer aucune. Bien entendu, le couple habitait chez les parents du garçon, tous deux, malgré leur relative verdeur, à la retraite, terme lui aussi très vague englobant la fraction de la population non occupée dans la fonction publique. A rebours de nos héros firstislandais et santacruzistes, Robert et Simone n'éprouvaient nulle attirance pour l'inconnu et n'envisageaient qu'une seule navigation, celle qui les déposerait en douceur sur les rivages de la retraite. Il advint toutefois que le père de Robert tenait en réserve une certaine idée pour son fils: enrayer le déclin qui, irrémédiablement, refermait ses griffes sur la Douce Rance, en découvrant de nouvelles terres....A cette fin, il fit construire une élégante goélette dont il fit cadeau à son fils, l'encourageant dans une harangue vibrante à sillonner les mers afin qu'ayant trouvé un hâvre à leur mesure, lui et sa compagne pussent repartir du bon pied et, qui savait, faire oeuvre civilisatrice si d'aventure quelque peuplade aux moeurs indubitablement primitives y avaient élu domicile avant eux. Qu'ils s'ouvrissent au monde, que diable! Robert, impressionné par la conviction que mit son père dans son discours, accepta, sans grand enthousiasme, il est vrai, mais il n'avait pas appris à dire non. Simone, quant à elle, fut séduite par le côté « ouverture au monde » de l'affaire. Ça ne voulait pas dire grand chose, mais ça sonnait fichtrement bien. Le départ fut toutefois retardé par des problèmes administratifs de dernière minute: tout le matériel de sécurité règlementaire ( entre autres, une mongolfière, une forge portative et un éléphant de brume) n'avait pas été embarqué, en outre, les toilettes ne fermaient pas de l'intérieur et pour l'administration, tout ce qui n'était pas à l'intérieur était à l'extérieur, ce qui aurait impliqué un autre ministère, qui, hélas, n'était pas compétent en matière de navigation ultramarine. Mais grâce à la bonne volonté des uns et des autres, les choses furent règlées en un temps dont la brièveté suscita l'admiration de plus d'un. Après cinq petites années d'attente, la goélette baptisée « Vers le néant », appareilla toutes voiles dehors, cap à l'ouest. Après plusieurs semaines de navigation, Robert aperçu une bande de terre longue et étroite bordée de plages aux reflets dorés. Il baptisa l'île la  « Frite Occidentale »  en hommage à l'un des mets les plus fréquemment dégusté en « Douce Rance ». A peine eurent-ils débarqué sur la plage, déserte quelques instants auparavant, qu'ils furent entourés d'une bande de naturels vociférants et, on ne s'en étonnera point, entièrement nus. Outre les caractéristiques précedemment mentionnées, les habitants de la « Frite Occidentale » présentaient la particularité d'être, des pieds à la tête, entièrement noirs, sans qu'aucun artifice ne semblât avoir été utilisé dans l'obtention de cette noirceur qui était telle, qu'au premier regard la nudité des indigènes n'apparaissait point à l'oeil nu des visiteurs et qu'il y fallut mettre un deuxième, puis, un troisième regard même, dans le cas de Simone, avant que la nudité des indigènes, un instant masquée par leur noirceur pût apparaître en sa totalité.

Robert dit...Hum...tandis que Simone s'écriait....Oh, ils sont trop choux...

A présent les naturels formaient une ronde autour du couple tout en chantant et en frappant le sol des pieds. De temps en temps, ils s'interrompaient pour éclater de rire en se roulant sur le sable tout en se montrant du doigt les nouveaux venus. Puis ils formaient à nouveau cercle autour d'eux, les mains posées sur les épaules de celui qui les précédait et entonnant un chant, guerrier, à n'en point douter, ils reprenaient leur ronde en tortillant de la croupe. Insensiblement d'abord, irrésistiblement par la suite, le couple sentit monter en lui une force qui semblait vouloir prendre possession de leur corps.Cela fut d'abord un balancement saccadé, puis, des secousses gagnant en amplitude et en fréquence au point que, oubliant toute retenue, Simone se dépouilla de ses jupons, ce qui prit un certain temps. Robert fit de même, mais beaucoup plus rapidement, avec ses braies et tout deux, indubitablement possédés du démon, joignirent la folle sarabande où les naturels leur firent une place sans leur montrer la moindre hostilité.

Robert et Simone passèrent les mois suivants dans le village que les naturels avaient établi à l'intérieur de terres. Ils ne manquaient trop de rien sans jamais rien avoir en trop. A la vérité, sans leurs nouveaux amis ils seraient mort de faim. Dans ces conditions, se rappelant le discours du père, Robert se demanda quelle oeuvre civilisatrice pourrait bien être la sienne. De leur côté, les indigènes, après s'être appropriés le contenu des cales de la goélette, paradaient, les femmes en robes à crinolines et les hommes en chemises à jabots, la tête couverte de chapeaux à plumes, tandis que les deux étrangers avaient définitivement adopté la nudité la plus absolue dans leur quotidien. Un jour, le chef du village s'étant pris d'une sorte d'affection amusée pour les deux dulcirançais, il fit venir Robert dans sa case. Ce dernier, doué pour les langues, bien qu'il n'eût jamais à parler que la sienne, maîtrisait parfaitement l'idiome des frités occidentaux. Le chef s'adressa donc à lui en ces termes...Bon, les conneries ça suffit. Il va falloir nous civiliser maintenant...N'ayant jamais su faire grand chose de ses dix doigts, Robert se trouva bien dépourvu devant la demande du chef. Il réfléchit longuement, réfléxion qui porta ses fruits, puisqu'il répondit...Je sais ce que je vais faire, je vais vous administrer! Vous serez tous fonctionnaires...Le chef cracha sur le sol de terre battue un long jet de salive...Fonctionnaire? Mouais ça me branche assez....Puis gesticulant vers le bas ventre du jeune homme....Va falloir que vous me couvriez tout ça, toi et ta femme. Maintenant qu'on est civilisés, ça la fout mal de se balader à poil....Après s'être vêtu, Robert fit construire une grande case de plusieurs étages, barrée d'un panneau annonçant « Administration générale de la Frite Occidentale », dans laquelle chaque frité occidental, homme ou femme, put avoir son bureau. Grâce à son savoir faire, l'île fut désormais remarquablement administrée. Simone, de son côté, ouvrit une école où tout un chacun put apprendre à lire et à écrire et surtout, à se convaincre, qu'il existait, au-delà des mers, une île où se trouvait leur mère patrie à tous. Civiliser les indigènes de l'île s'avéra une tâche beaucoup plus simple que tout ce que Robert et Simone avaient pu imaginer. Bientôt, à l'instar de leur administrateur, ils parlèrent le langage de la raison: congés, repos hebdomadaire, retraite.

Survint alors une famine comme les frités occidentaux n'en avait encore jamais connue. Grâce à Robert, la famine fut gérée de main de maître: on prit tous les décrets et contre-décrets qui s'imposaient. On instaura un rationnement sévère, d'autant plus sévère qu'il n'y avait plus rien à manger et donc plus rien à rationner car, tous les frités étant devenus fonctionnaires, plus personne ne travaillait aux champs ou n'allait à la pêche. Soucieux de ne pas revenir sur les acquis de ses administrés, Robert envoya une supplique à son père, comment, peu importe, ceci est un conte, supplique où il ne réclamait pas la venue de cousins ou de neveux, il avait déjà bien assez d'administrés, mais l'envoi, en grande urgence, de vivres en quantité. Le père, heureux de voir son fils s'impliquer, dans quoi, il s'en foutait, pourvu qu'il s'impliquât, le père fit donc diligence et envoya par retour du courrier quelques tonnes de spécialités dulcirançaises, qui, une fois consommées, achevèrent définitivement de civiliser les frités occidentaux. Il s'engageait, en outre, à fournir régulièrement l'île en toutes choses nécessaires à sa survie. Vingt années s'écoulèrent ainsi dans une langoureuse somnolence, sans qu'on pût imaginer un seul instant que les choses pussent changer ni en bien, ni en mal. Et puis tout s'arrêta. Sans explications, ni clauses de style, Robert fut rappelé par son père en sa lointaine patrie sur un ton qui n'admettait aucune réplique. Ce fut avec des sentiments mêlés que les anciens administrés regardèrent s'éloigner la goélette qui emportait pour toujours l'ex-administrateur, son épouse et ses dix enfants. Tout cela était si brutal. Ils éprouvèrent bien une pointe de regret. Ils avaient fini par s'attacher à ces drôles de blancs, mais dans l'ensemble, ils étaient plutôt satisfaits de se retrouver entre eux. Mais jamais les choses ne reprirent leur cours normal. Après l'interruption des envois de vivres, il fallut bien se remettre à la culture et à la pêche, mais le coeur n'y était plus. On avait perdu la main, les terrains laissés en friche étaient retournés à l'état sauvage, jusqu'aux poissons qui semblaient s'être éloignés de l'île. Le chef ,devenu bien vieux, s'était adjugé le bureau de l'ex-administrateur. Les locaux tombaient en ruine. Que faire? Si cela continuait, ils allaient tous y passer. Un jour, tout en fouillant dans un tiroir pour voir s'il ne restait pas un peu de tabac à chiquer, le chef tomba sur une carte marine où figurait la « Douce Rance ». Il fit venir son adjoint et lui montra la carte....Tu te rappelles de ce que nous répétait sans cesse la petite blanche en parlant de son île?...Le bras droit réfléchit un moment...Les congés payés?...Non....Primes de panier?....Non, non, tu n'y es pas du tout. C'était un truc vraiment énorme. Allez, cherche bien....Désolé, chef, je ne vois pas....La MERE PATRIE! Notre mère à tous, ça ne te rappelle rien?...Ah, mais bon sang, c'est bien sûr! La mère patrie, c'est vite dit! La mère partie, ouais!...Ravi de son bon mot, l'adjoint éclata d'un rire tonitruant sous le regard glacé du chef qui n'était pas d'humeur à supporter son l'humour à deux bananes...Bon, c'est fini, oui? Dis-moi plutôt si tu serais capable de nous construire un grand bâteau?...

Et ce fut la décolonisation. 

Commentaires

Je n'ai pas lu le long développement mais je souhaitais reprendre la constatation qui est faite au début. A savoir que la colonisation est un facteur de développement.
On peut remettre en question cette hypothèse, mais je ne le ferais parce qu'elle semble relativement logique.
Ce qui me semble important voire essentiel est de savoir ce qu'on en fait.
S'agit il de justifier la colonisation ? De défendre ses points positifs ?
J'aimerais savoir quelle est votre position, et ce que vous faites de cette constation.

Écrit par : zorro | 26 avril 2009

La colonisation est moralement injustifiable mais historiquement inévitable, puisque, comme j'en ai hasardé l'idée, elle est l'histoire même de l'humanité. Il me semble que la colonisation n'est jamais le fruit d'un choc frontal entre deux nations, sinon ça s'appelle une guerre et on peut faire la guerre à un pays sans le coloniser, ou le coloniser sans lui faire la guerre. Les premiers conquistadores espagnols qui débarquèrent de la Santa Maria ou les Pilgrim Fathers posant le pied sur le sol américain, n'étaient pas en mesure de coloniser quoi que ce soit. Ils étaient malades et affaiblis par une longue traversée. Quelques flèches et lances en seraient facilement venues à bout. Mais ce ne fut pas le cas. La question qu'il convient donc de se poser est non pas de savoir si la colonisation fut un bien ou un mal (j'aurais pu utiliser le présent, car tout comme l'histoire, la colonisation est en marche aux quatre coins du monde) mais quelle attitude adoptèrent les autochtones face aux colonisateurs et pourquoi ils adoptèrent cette attitude. La colonisation de ce qui est aujourd'hui l'Amérique centrale est de ce point de vue exemplaire: les conquistadores entreprirent leur conquista, mus par les vents plus que par une quelconque stratégie, là où justement, logiquement, ils auraient du échouer, dans l'empire aztèque avec lequel le rapport des forces était largement en leur défaveur.

Écrit par : manutara | 26 avril 2009

Je ne vois pas mieux. Quel est l'intérêt de cette question : Quelle attitude adoptèrent les autochtones et pourquoi ils adoptèrent cette attitude ? En quoi cette question là est particulièrement pertinente ?
Par ailleurs, je ne vois pas en quoi la colonisation de l'Amérique peut être considérée comme exemplaire.

Écrit par : zorro | 26 avril 2009

Elle est exemplaire (je parle bien de l'empire aztèque) parce qu'elle prouve qu'il n'est pas besoin d'être en position de force pour coloniser.

Écrit par : manutara | 27 avril 2009

Ah oui, il faut peut-être que je le précise, quand je dis exemplaire je ne veux pas dire que la colonisation telle que la pratiquèrent les espagnols fut géniale, épatante, super etc... (suffit de lire mon petit conte pour voir ce que j'en pense), mais qu'elle est un bon exemple de colonisation qui, d'un point de vue stratégique, était tout simplement irréalisable mais qui se fit quand même. Et si elle put se faire, c'est qu'au sein même de l'empire aztèque existaient des antagonismes dont les espagnols surent largement profiter, s'alliant avec les uns pour défaire les autres, quittes à éliminer leurs alliés par la suite. Les différentes factions aztèques utilisèrent d'ailleurs exactement la même technique, mais les espagnols surent se montrer plus habiles ou fourbes à ce jeu.

Écrit par : manutara | 27 avril 2009

D'accord, je comprends mieux, et si on suit le même raisonnement, la colonisation française ne fut pas exemplaire...
Merci de tes réponses.

Écrit par : zorro | 27 avril 2009

Ouf ! On l'a échappé belle ! On a eu vraiment chaud ! Mais finalement, tout est bien qui finit bien : la colonisation française NE FUT PAS exemplaire. Imprimi potest. J'espère qu'il va te rester fidèle, ton troisième lecteur ! Il a l'air d'être rigolo. Pour la chute, j'aurais plutôt écrit : "Et ce fut la contre-colonisation", comme ils disent au parti de l'In-nocence, parce que j'ai bien l'impression que nous sommes de nouveaux Aztèques, nous autres Français, fort divisés sur le sujet de tous ces (es)pingouins qui nous débarquent d'Afrique.

Écrit par : Olivier Bruley | 27 avril 2009

Décidemment je n'ai pas été clair avec la signification du mot exemplaire que je n'emploie pas dans son sens qualificatif mais démonstratif. Je dis que la colonisation du continent sud américain est exemplaire parce qu'il s'agit d'une vraie colonisation, un vrai cas d'école.
Si la colonisation française de l'Afrique occidentale et centrale ne fut pas exemplaire je NE veux pas dire par là qu'elle fut particulièrement ignoble mais tout simplement qu'y manquait l'élément central, les colons. L'Afrique fut administrée par les français, sans que jamais ceux-ci ne montrassent la moindre volonté de s'y installer massivement et surtout d'y rester. L'Afrique était simplement un point de passage obligé pour beaucoup de fonctionnaires français.
Le cas de l'Algérie est bien entendu totalement différent. L'Algérie fut une vraie colonie, les colons ayant simplement perdu une bonne occasion de déclarer leur indépendance pendant la deuxième guerre mondiale ou tout de suite après. En continuant à lier leur destin à celui de la France, ils se condamnaient aux yeux de l'histoire qui, après guerre, allait dans le sens d'un démantèlement des empires coloniaux.

Écrit par : manutara | 27 avril 2009

Il me reste tout de même quelques neurones, Esteban, j'avais compris en quel sens tu employais le mot "exemplaire". Je me moquais seulement, bien gentiment, du "D'accord, je comprends mieux, et si on suit le même raisonnement, la colonisation française ne fut pas exemplaire..." de Zorro, qui sonnait comme un grand soulagement. Il me semble bien que dans ce soulagement, "exemplaire" est encore pris en son sens qualitatif, ou alors je ne vois vraiment pas ce que viennent faire ces points de suspension pleins d'allusion satisfaite. Après tout, c'est bien de cela que Zorro est satisfait : du fait que la colonisation à la française ne fut pas un exemple à suivre, parce qu'on voit bien que pour ce qui est du paradigme, du modèle, tu type, je ne sais comment dire, il s'en fout complètement !

Très amusant, ce petit conte. Les hobereaux espagnols sont à mourir de rire.

Écrit par : Olivier Bruley | 28 avril 2009

ne fut pas exemplaire...parce qu'elle se termina par le départ des colons.
J'ai bien compris le paradigme de l'auteur du blog, merci de ne pas interpréter mes quelques mots avec votre grille de lecture, je trouve le procédé très incorrect.

Écrit par : zorro | 28 avril 2009

Merci de ne pas me prêter de grille de lecture, ne serait-ce que parce que je ne crois pas en avoir, car il me semble que ce n'est ni plus ni moins correct que le procédé que vous me reprochez :-) Cela dit, si j'ai bien compris ce qu'écrit Manutara, ce n'est pas vraiment parce que la colonisation à la française se termina par le départ des colons qu'elle ne fut pas exemplaire, mais plutôt parce qu'elle se fit sans colons (excepté en Algérie). Autrement dit, si du moins je l'ai bien compris, toujours selon lui, (car moi, je ne sais qu'en penser, trop ignare que je suis), il n'y eut pas vraiment de colonisation française, il n'y eut qu'une administration française en Afrique.

Écrit par : Olivier Bruley | 28 avril 2009

Evite de parler à ma place, si t'as pas pigé quelque chose de ma jactance, tu me demandes, là tu piges ou t'as besoin d'un dessin ?

Écrit par : zorro | 28 avril 2009

Waouh, les commentaires sont animés sur ce blog !

Écrit par : tinou | 28 avril 2009

Oui, je vais arranger ça.
Allons, allons, jeunes gens, allumez vos briquets et tout en les brandissant bien haut, chantez en choeur avec moi:
VOUS N'AUREEEEEZ PAAAAAAAAAS L'ALSAAAAACE ET LA LOOORRAIIIIIIIINE......

Écrit par : manutara | 29 avril 2009

Tiens et pour changer un peu du rap:
http://www.youtube.com/watch?v=TN3a4kOl4Yo

Écrit par : manutara | 29 avril 2009

Les commentaires sont fermés.