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23 avril 2009

Les naufragés de la pampa

 

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La croisière sur le « Terra Australis » me laissa un goût d'inachevé, de frustration profonde. Je touchai du doigt, en ce bout du monde battu par les vents, sans pouvoir m'y arrêter, des paysages d'une beauté bouleversante et d'une cruauté parfaite. J'aurais voulu être plus vieux d'une centaine d'années, quand débuta réellement l'aventure de la colonisation de ces parages inhospitaliers. Anglais, écossais, allemands, serbes, français même, il vinrent par milliers entassés dans les câles de vapeurs poussifs dans l'espoir d'une vie meilleure et ne trouvèrent souvent que le froid, la neige, la solitude, la mort parfois, la peur toujours, perdus, seuls, au milieu d'estancias demesurées, mais tout était demesuré dans ce pays, n'ayant pour seuls compagnons que leur cheval et quelques milliers de moutons dont la laine d'une qualité exceptionnelle viendrait vêtir la bourgeoisie émergeante d'une Europe en pleine mutation.


J'ai toujours aimé la nature, pas la nature domestiquée des écolos-bobos, celle qu'on a mise en cage, non, celle-là je la laisse aux citadins. Je parle de la nature telle qu'elle existe depuis le commencement des temps, celle qui nous fait dire, il y a mille ans, dix mille ans, cent mille ans, les choses devaient être telles que je les vois aujourd'hui et dans dix mille ans, rien n'aura changé. Ils ne sont pas si nombreux dans le monde, les endroits qui nous inspirent pareille réflexion. Les terres bordant la partie occidentale du détroit de Magellan et celles jouxtant le canal de Beagle en font partie, là où la cordillère des Andes vient mourir, là où se rencontrent les deux grands océans. Pas de routes, pas de ports, pas d'aéroports. Les rares tentatives faites par l'homme pour y établir une présence permanente furent vouées à l'échec. Qu'y ferait-on de toute façon? Il n'y a que des forêts impénétrables, du roc et des glaciers. La vision de ces mers de glace se disloquant avec fracas dans une autre mer faite d'eau cette fois, faisait se taire jusqu'aux intarissables brésiliens, quand, laissant le « Terra Australis » à distance respectueuse, nous quittions le bord pour embarquer sur des Zodiac afin d'approcher, au fond d'un seno (sortes de fjords), ces ventisqueros (glaciers) en pleine débâcle. Un bloc de glace se décrochait, puis un autre et un autre encore, engendrant de petits raz-de-marée, sur lesquels les marins, poussant les moteurs à fond, nous faisaient surfer avec un plaisir évident. Dans mon enthousiasme (indétectable, cela va de soi), j'allais jusqu'à pardonner à mes compagnons de voyage leur superficialité mondaine, quand, émus par ce spectacle, je voyais se peindre sur leurs visages une joie enfantine mêlée de terreur. Le reste du temps, profitant d'une météo jugée exceptionnelle pour la saison, je le passais accoudé au bastingage, transpercé par un froid qui m'engourdissait les sens, occupé à m'imprégner de ces paysages qui défilaient lentement, conscient que jamais je ne les reverrais, il est des expériences qui ne gagnent pas à être répétées.


L'escale à Ushuaia, cet ancien centre pénitencier, fut pour moi l'occasion de vérifier une fois de plus que l'homme se montre d'autant moins capable de ne pas souiller son environnement que celui-ci l'écrase de tout le poids de sa beauté. Évidemment, mes compagnons de voyage ne partageaient pas mon point de vue: après trois jours de sevrage urbain, ils se jetèrent avec enthousiasme dans les rues de cette ville sans charme autre que celui d'être la municipalité la plus australe au monde, Puerto-Williams, légèrement plus sudiste, n'étant pas à proprement parler une ville mais une grande base militaire chilienne. Il y avait aussi les boutiques « duty free ». Je n'ai jamais compris la frénésie qui s'empare de l'acheteur à la simple vue de ce label, mais ai souvent constaté qu'en dehors de quelques produits d'appel, les prix pratiqués dans ces magasins étaient identiques, voire supérieurs, à ceux pratiqués par le commerce normalement taxé.

Un incident amusant vint toutefois émailler cette journée passée dans la ville fétiche de Nicolas Hulot. On embarqua les volontaires dans un bus afin qu'ils eussent une vague idée de la nature fuégienne et surtout dans le but de leur faire visiter un élevage de Saint-Bernard où une collation typiquement argentine devait leur être servie. Le bus, plus tout jeune, était conduit par un argentin au verbe haut pour ne pas dire fort en gueule, la cinquantaine argentée, le cheveu gominé, le teint couperosé. Avant de démarrer son bus, il se présenta, Jusepe, meilleur conducteur de l'hémisphère Sud, poète, écrivain, conteur, chanteur, joueur de bandonéon, danseur de tango, séducteur et surtout patriote indéfectible, à lui tout seul il se faisait fort de reconquérir las Malvinas qui, comme nous le rappelaient des panneaux disposés tous les cent mètres, étaient incontestablement argentinas. Mais avant de nous immerger dans la pampa, il voulait savoir s'il y avait des français dans le groupe. Les brésiliens me dénoncèrent avec délectation. Jusepe parut déçu...Comment! Un seul français? Et comment s'appelle ce français? Como? Plus fort! Ah Esteban! Mais ce n'est pas un prénom français, ça. Je peux donc le laisser libre....Il exhiba alors une corde soigneusement lovée à un public ravi et tout acquis...Parce que les français, d'habitude je les attache!...Suivi ensuite une longue tirade sur l'abomination que représentaient les français en voyage, indisciplinés, jamais contents, toujours en retard, pingres, ah los norteamericanos ou los alemanes ça oui, c'était de bon clients. ....Et les brésiliens?....se récrièrent en choeur mes compagnons de voyage. Jusepe évalua d' un coup d'oeil le contenu de son bus et vit de quel côté soufflait le vent...Heu, les brésiliens? Bien, très bien...


Après deux heures de route, nous atteignîmes une pampa gorgée d'eau située sur une sorte de plateau. Voulant nous faire profiter de la vue, Jusepe arrêta son bus et fit débarquer les passagers qui le souhaitaient. Quelques personnes âgées choisissant de rester à bord, le chauffeur laissa donc tourner le moteur pour assurer le fonctionnement du chauffage. Nous grâvîmes sous la pluie une petite éminence d'où nous ne vîmes pas grand chose d'autre que ce que nous voyions depuis plusieurs heures déjà, des nuages. Cela ne découragea nullement le sémillant chauffeur qui, écartant les bras, entonna d'une voix de stentor une chanson larmoyante, dont les paroles furent emportées par le vent. Puis, venu de la route, il y eut un bruit étrange, une sorte de long pet déchirant. Tandis que le ténor continuait à défier les éléments, assourdi par le son de sa voix, nous vîmes clairement, comme dans une sorte de cauchemar, le bus garé au sommet d'une légère côte se mettre à bouger, lentement d'abord, puis, gagnant progressivement de la vitesse, dévaler à reculons la pente. Quelques clameurs désolées s'échappant de l'intérieur du véhicule donnèrent à la scène une dimension dantesque. Laissant l'autre imbécile s'époumonner dans la pluie et le vent, nous nous lançâmes tous à la poursuite du bus fou. C'est que certains y avaient laissés leurs vieux parents et d'autres leur matériel photographique beaucoup plus récent. Évidemment, c'était absurde, mais nous ne pouvions rester là, les bras croisés, tandis qu'une poignée de vieillards se voyaient confrontés à un destin funeste. Relativisons. La pente était douce, la route, déserte et droite, bordée d'une pampa spongieuse. Pas de précipice en vue. Tandis que nous courions sur la route à la poursuite du bus en un groupe de moins en moins compact du fait du lâchage des moins valides, de brêves embardées du véhicule nous firent comprendre qu'un intrépide vieillard tentait de s'en rendre maître et que les freins ne fonctionnaient plus, sinon il s'en serait servi. Le grincement caractéristique d'une vitesse qu'on essayait de passer en force nous conforta dans cette inquiétante certitude. Finalement, le conducteur improvisé eut la bonne idée de quitter la route pour pénétrer, toujours en marche arrière, dans la pampa où le pasto coiron (herbe épaisse) et l'irrégularité du terrain freinèrent le bus qui finit par s'arrêter au bout d'une centaine de mètres sans dommages apparents ni pour les passagers ni pour la machine. Quand nous arrivâmes, passablement essoufflés, à la hauteur du bus, Herb, un octogénaire américain du Minnesota, trônait sur le siège du conducteur, entouré d'une demi-douzaine de groupies brésiliennes du troisième âge, certaines remerciant le Seigneur agenouillées à ses pieds, ceux d'Herb pas ceux du Seigneur, bien que l'état de confusion extrême dans lequel se trouvait ces dames larmoyantes eût pu engendrer dans leur esprit troublé une provisoire inversion des hiérarchies, d'autres s'étaient emparées des mains aux veines saillantes de leur sauveteur et les baisaient avec ferveur. Je réalisai alors deux choses: pour six dames d'un âge certain encore en vie, ne subsistait qu'un seul mâle du même âge et une fois franchie une certaine limite dans l'échelle du temps, on ne pouvait plus parler de peur de la mort mais de terreur absolue de la mort. C'est ainsi que nous ne vîmes jamais l'élevage de Saint-Bernard et que nous ne goûtâmes pas aux joies d'un repas typiquement argentin. Ce fut l'estomac vide que nous regagnâmes le « Terra Australis », après bien des heures passées à attendre un bus de secours alerté par radio, heures durant lesquelles une sorte de fraternité s'instaura entre les naufragés de la pampa, transcendant les nationalités, les langues, les générations, pas les races, quand même, nous étions tous outrancièrement blancs, ni les barrières sociales, nous étions tous passablement riches. Toutefois, cette brêve fraternité ne résista pas à l'apartheid qui s'était instauré, depuis le départ, dans la salle à manger du « Terra Australis ». 

 

Commentaires

Même en Patagonie, la réputation des Français est donc si mauvaise que ça ?

Écrit par : tinou | 23 avril 2009

Ouh là, pire que ça encore!

Écrit par : manutara | 23 avril 2009

Il t'arrive toujours des trucs pas possible !
En tout cas tu as l'art de raconter, on s'y croirait !!

Écrit par : Cigale | 25 avril 2009

Ah bien, tu es de retour! Je récupère donc 50% de mon lectorat!

Écrit par : manutara | 26 avril 2009

Hi hi hi ce n'est pas totalement faux...

Mais tu vas être célèbre car bientôt dans le livre des Records !! :-))

Écrit par : Cigale | 26 avril 2009

Voilà l'autre 50% !
Ton histoire est intéressante mais assez fastidieuse à lire sur écran. Il faudrait que je prenne le courage de l'imprimer pour relire à tête reposée !
Et que penses-tu alors de la colonisation de l'Australie par les Britanniques et celle de la Nouvelle-Calédonie par les Français ?Il semble que les Kanaks ( premiers habitants) soient devenus les parents pauvres de l'île, non ?

Écrit par : tinou | 28 avril 2009

Bon, je n'ai pas mis mon commentaire au bon endroit, mais tu rectifieras par toi-même.
Au fait, c'est quoi tous ces chiffres en début de note ?

Écrit par : tinou | 28 avril 2009

Justement, je n'en sais rien. C'est venu comme ça, d'un coup.
Je crois que je vais me remettre aux petits caractères. Moi même j'ai du mal à me relire avec ces gros caractères, résultat il y a plein de fautes d'orthographe mais comme c'est la croix et la bannière pour les corriger, ma connexion est trop lente, il me faut une demi heure pour ouvrir la page d'accueil sur haut et fort, je ne les corrige pas, mais je sais qu'elles existent, faut pas croire.
La colonisation australienne est plus ou moins un remake de la colonisation nord américaine, si ce n'est qu'en raison de la distance elle est intervenue beaucoup plus tard. Sinon ça a été, on nettoie et on colonise.
Pour la Nouvelle-Calédonie, les kanacks ont, récemment, vu leur situation s'améliorer. Ils se sont vus attribuer la gestion de la région Nord après les accords de Matignon. Malgré cela, les tensions restent vives entre les deux communautés. On parle de plus en plus de partition de l'île, ni les uns, ni les autres n'étant favorables à la tenue du referendum d'autodétermination, aucune des deux forces en présence n'étant vraiment en mesure de le gagner avec une confortable majorité, ce qui ne peut donner lieu qu'à des troubles et des violences, quelles qu'en soit l'issue. Commence quand même à s'immiscer dans le tête des caldoches, l'idée qu'ils n'ont pas grand chose à attendre de la France étant donné qu'ils sont présentés comme les méchants. Longtemps les australiens ont essayé de jeter de l'huile sur le feu, soucieux que la France disparaisse de cette partie du monde. Depuis qu'ils ont compris que dans la nouvelle nation, la Kanakie, les blancs n'auraient sans doute plus leur place, ils font machine arrière. Eux voyaient une indépendance à l'australienne, avec les blancs aux commandes. Actuellement, donc, l'idée qui fait son chemin est une partition de l'île et la création de deux nations indépendantes, une blanche au Sud et une noire au Nord. Après avoir fait la morale au reste du monde, ce serait une conclusion assez ironique à l'épopée coloniale française.

Écrit par : manutara | 28 avril 2009

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