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14 avril 2009

Crépuscule austral

 

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A peine les portes du 737 de la Lan Chile furent-elles ouvertes, que les quarantièmes s'y engouffrèrent en rugissant. L'hôtesse nous avait prévenus...Rafales à cent kilomètres heure, faites attention en quittant l'avion, tenez fermement vos chapeaux, les enfants et les personnes âgées.Après un vol de quatre heures sans histoires depuis Santiago, nous avions été pris dans des williwaws (rafales puissantes tombant des montagnes) peu avant d'attérrir, qui avaient projété l'appareil en tous sens, la routine si l'on se fiait au calme qu'affichaient les passagers. De manière étrange, les secousses ne cessèrent pas lorsque l'avion s'immobilisa devant les bâtiments vétustes de l'aéroport de Punta Arenas. A sa descente de l'appareil, une petite dame d'un certain âge fut hâppée par le vent. Elle perdit dans un premier temps son chapeau cloche, puis les rafales lui firent perdre pied et l'envoyèrent rouler sur la piste, ce que voyant un bagagiste accourut vent arrière, son blouson gonflé par les bourrasques, et réussit un fort bel arrêt du pied, les passagers se retenant à grand peine de pousser l'interminable GOOOOOOOOOOOOAL sud américain. Ayant réintégré dans nos rangs la dame passablement échevelée et déchapeautée, mais la pauvre chose mauve (le chapeau pas la dame) devait déjà flotter à la dérive dans le détroit de Magellan, nous nous serrâmes les uns contre les autres tels de manchots empereurs pris dans le blizzar et, d'une démarche incertaine, nous réussîmes à atteindre le terminal.


Le chauffeur de taxi, tout en me conduisant à mon hôtel, m'apprit que j'avais de la chance d'arriver par une si belle journée printanière, la semaine passée on avait enregistré des chutes de neige avec des vents de deux cents kilomètres à l'heure qui avaient obligé les autorités à fermer l'aéroport. Pourtant le ciel charriait d'énormes cumulonimbus dont la noirceur était très peu printanière. Comme pour confirmer mes appréhensions, une pluie horizontale se mit à tomber, oblitérant toute forme animale et minérale située à plus de dix mètres de nous, sans calmer pour autant les ardeurs printanières de mon chauffeur. Mon taxi était équipé d'un système que je n'avais jamais vu avant et que je ne vis plus jamais après. Il faut savoir qu'au Chili la vitesse est limitée à cent kilomètres sur tout le réseau routier, ce qui sur certaines portions de la ruta cinco est un véritable supplice. Contrairement à ce qui se passe dans le reste de l'Amérique latine, cette mesure est relativement respectée, sauf par mon chauffeur patagon. Sur ordre des autorités compétentes, on avait donc équipé son véhicule d'une alarme sonore puissante qui se déclenchait chaque fois qu'il dépassait la vitesse maximale autorisée. Il disposait alors de trente secondes pour ranger son taxi sur le bas côté de la route, lapse de temps au terme duquel le moteur était automatiquement coupé. La punition (el castigo), comme l'appelait mon chauffeur; durait dix minutes durant lesquelles il était impossible de redémarrer le moteur. Comme le bougre semblait avoir le vice chevillé au corps, nous mîmes un temps considérable pour franchir les dix kilomètres d'excellente route séparant l'aéroport de la ville, puisque nous fûmes punis à trois reprises. Je profitai de ces périodes de pénitence forcée pour parfaire mes connaissance de la région. En résumé, le mouton n'était plus ce qu'il avait été et lorsqu'il ne neigeait pas, il pleuvait. Sinon, avec un peu d'imagination, même beaucoup, je pouvais considérer que sous ces nuages aux formes diverses, derrière ces rideaux de pluie, se cachaient les plus beaux paysages au monde. La Polynésie commençait déjà à me manquer!


L'hôtel « Los Navegantes » où j'avais réservé une chambre pour mon unique nuit à Punta Arenas, fut, comment dire, un choc, pas nécessairement traumatisant, mais un choc quand même. Il était à lui tout seul un condensé de toutes mes expériences les plus calamiteuses en matière d'hôtellerie. D'abord, c'était un immeuble vétuste situé dans une rue fréquentée. Donc bruit. Le concierge qui m'accueillit avait du être conçu dans cet immeuble alors qu'il était encore en construction. Enkysté derrière un comptoir poussiéreux, il ne se leva pas à mon entrée mais se contenta de lever deux yeux fatigués par dessus les verres de ses lunettes dont la monture avait été raffistolée avec du chaterton vert...En que puedo ayudarle, JOVEN...(En quoi puis-je vous être utile, jeune homme). Pas caballero, ni même senor, mais joven. Jeune, j'ai toujours détesté que l'on m'appliquât ce qualificatif. Ca n'allait quand même pas recommencer alors que j'entrais dans ma quarante et unième année, car quand on a quarante ans, on entre dans sa quarante et unième année, c'est comme ça. En voyant mon passeport, il s'écria...Ah, francès..., ce qui a priori n'était pas d'une originalité bouleversante....Espere... (attendez). Il se tourna vers un vieux magnétophone où tournait une bande aux dimensions respectables qui diffusait un tango bandonéant au moyen d'un haut parleur qui avait du faire les belles heures de Woodstock et fit taire le duo argentin. Il fouilla ensuite dans un carton rempli de bandes, en choisit une et la posa sur le vénérable instrument tout en actionnant bruyamment un nombre impressionnant de manettes. Son faciès chafoin sillonné de rides aussi profondes que la fosse des Mariannes fut parcouru d'une ondulation que d'aucuns eussent qualifié de sourire mais auquel je trouvai une certaine ressemblance avec les plissements hercyniens de mon enfance studieuse. Aux premières notes venues du fond des âges, le concierge se mit à bouger frénétiquement ses bras, dirigeant une orchestre de revenants et d'une voix chevrotante accompagna Edith Piaf...No, rrrien dé rrrrien, yé né récrète rrrien....


Tout ça était à la fois beau et sinistre. Un poil ridicule aussi. J'eus envie de prendre mes jambes à mon cou, trouver un taxi normal dans lequel un cor de chasse ne sonnât point l'hallali à chaque excès de vitesse, prendre le premier avion, un second, puis un troisième et retourner dans mon île. Je me contentai de suivre le camarero, un jeune homme visiblement simple d'esprit qui répondait à chacune de mes questions en en répétant la fin avec un rire idiot. La chambre minuscule, au point qu'elle semblait avoir été construite autour du lit, était aussi froide que notre ministre de l'intérieur. Enjambant le lit, je tâtai l'unique radiateur, glacé. Normal, l'arrivée d'eau était fermée. J'essayai de manoeuvrer la molette, sans succès. Je me tournai donc vers le camarero...La calefaccion no funciona....Hé, hé, hé, no funciona....Hace mucho frio...Hé, hé, hé, si, mucho frio...Dans une ultime tentative de me faire comprendre, je mimai le froid en m'entourant le corps de mes bras tout en faisant...Brrrrrrrr....Mais l'autre se contenta de reproduire l'onomatopée en éclatant de rire. J'eus un peu honte. Je m'étais équipé dans un mall de Santiago et, outre une veste grand froid, portais une demi douzaine de chombas supperposées les unes sur les autres, ce qui me donnait l'impression de me mouvoir dans un scaphandre. Le camarero, en revanche, ne portait qu'une chemisette blanche en nylon surmontée d'un petit noeud papillon tout minable, sans avoir l'air d'éprouver le moindre frio. Il est vrai que nous étions au printemps. Je congédiai donc le camarero qui suivait chacun de mes mouvements avec un intérêt démesuré et aurait sans doute passé le reste de la journée à me singer si je ne l'avais gentiment poussé vers la porte. Le seul moment où il manifesta un profond désaccord, fut quand je lui tendis un billet de mille pesos pour le remercier de son absence de services. Il émit un nooooo sonore et terrifié.


Peu soucieux de finir congelé dans ma chambre, je sortis de l'hôtel en laissant la môme Piaf s'époumonner dans mon sillage et passai le reste de l'après-midi à faire semblant de m'intéresser à la ville. C'était une ville pleine de courants d'air où les différents endroits ne se distinguaient les uns des autres que par le froid plus ou moins intense qui y rêgnait. Attiré par les rivages du détroit de Magellan, j'y attendis l'heure du dîner, assis sur une plage de galets, occupé à regarder passer au loin les cargos baignés par la lumière de fin du monde de cet interminable crépuscule fuégien. Des phoques pêchaient à quelques encablures du bord en soufflant bruyamment chaque fois que leurs museaux moustachus crevaient la surface.Dès lors qu'on oubliait la ville et les façades grisâtres de ses immeubles, tout prenait un sens d'une infernale beauté.

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02:55 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (6)

Commentaires

Il ne vaut mieux pas laisser des notes de coiffeur exorbitantes dans ce pays !

Écrit par : Cigale | 14 avril 2009

Non, effectivement je n'y avais pas pensé, surtout si tu affectionnes les coiffures style mongolfière.

Écrit par : manutara | 14 avril 2009

Mongolfière ?? Non, c'est pas trop le style de la maison !!! :-)

Écrit par : Cigale | 14 avril 2009

A moins d'adopter la coiffure patagonne: applatie sur le dessus de la tête et étirée vers l'arrière du crâne, le tout noyé dans du gel anti-gel.

Écrit par : manutara | 14 avril 2009

J'ai trouvé l'hôtel sur internet :http://www.priorguest.com/fr/hotels/chili/punta-arenas/4878/los-navegantes
Il est original cet arbre tordu par le vent. Tu ne pourrais pas mettre tes photos en plus grand format ?

Écrit par : tinou | 14 avril 2009

Ouh là, ils ont fait quelques aménagements depuis la dernière fois que j'y étais (1995). Il a surement du être racheté. C'est presque un hôtel de luxe maintenant. Par contre les radiateurs n'ont pas changé!
Les photos ne sont pas de moi. Je les ai prises sur un site de promotion de la Patagonie chilienne. Parce que les miennes sont des photos prises avec un appareil argentique de médiocre qualités. Elles ne sont pas terribles.

Écrit par : manutara | 14 avril 2009

Les commentaires sont fermés.