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11 avril 2009

La ruta cinco

désert.JPG 

 

 

 

 

Le surlendemain, j'étais à l'aéroport de La Florida. La veille, j'étais parti à la recherche d'Astrubal et de sa gare fantôme. En me dessinant ce plan maladroit au Moana Nui, un mois plus tôt, il ne devait pas être très convaincu du sérieux de mon engagement à venir le voir, à moins qu'il n'ait pas voulu que je fusse témoin de son quotidien chilien, la distance séparant le fantasme « astrubalien » de la réalité s'accroissant de jour en jour. Toujours est-il que ce plan, deux traits se coupant à angle droit surmontés de ces quelques mots, suivre la ruta cinco sur cinquante kilomètres vers le Nord, puis prendre la première à droite, faire vingt kilomètres, c'est là, ce plan ne menait nulle-part. Mes incertitudes géographiques furent aggravées par l'absence de toute carte routière. J'avais bien essayé d'en trouver à la « Feria del Libro » de Santiago, mais n'avais réussi qu'à mettre la main sur un guide très bien conçu en matière de textes, mais indigent au niveau des cartes. Tout juste s'il proposait quelques vagues croquis. Impossible de trouver l'équivalent de nos cartes Michelin. Je supposai qu'il s'agissait là d'un signe supplémentaire de la paranoïa chilienne. Le pays était entouré d'ennemis: les péruviens au Nord, les boliviens et les argentins à l'Est, jusqu'au Pacifique à l'ouest qui pouvait être considéré comme « medio subversivo ».C'est étrange cette manie typiquement chilienne de dire qu'un type est medio (à moitié) quelque chose quand on veut dire qu'il l'est tout à fait. C'est vrai que la guerre du Pacifique avait opposé le Chili au Pérou allié à la Bolivie....à la fin du dix-neuvième siècle. Depuis, le Chili continuait à être officiellement en état de guerre avec la Bolivie. Par contre, avec l'Argentine les choses avaient failli dégénérer à la fin des années septante. Les deux pays avaient été au bord de la guerre au sujet du « campo hielo sur » situé en Patagonie, que les argentins prétendaient accaparer et les chiliens garder. Finalement les choses s'étaient arrangées grâce au nonce apostolique et les généraux argentins, en mal d'épopée guerrière, se prirent la déculottée du siècle en s'attaquant aux Falklands. Durant ce conflit, Pinochet, homme à la rancune tenace, offrit gracieusement l'hospitalité de ses bases de la Terre de Feu aux forces de sa très gracieuse majesté menées par la pas très gracieuse mais très couillue dame de fer. . Quand le généralissime, vieux et gâteux au point d'aller vouloir se faire soigner dans un pays de l'union européenne, fut retenu en Angleterre, Margaret, à la retraite elle aussi, bravant l'opinion publique, n'hésita pas à venir lui apporter une boite de cookies en souvenir des services rendus. A ce sentiment de siège géographique ressenti par les chiliens, venait s'ajouter une sensation de siège psychologique. L'opinion mondiale bien pensante semblait ne pas pardonner aux chiliens la facilité avec laquelle ils avaient accepté la dictature militaire durant dix-sept longues années au cours desquelles ils auraient du avoir le bon goût de mourir par centaines de milliers en la combattant et surtout, il y avait ces quarante pour cent de voix favorables recueillies par le dictateur lors du référendum de 1989 (à peine moins que la Ségolène en 2007), score auquel un président démocratiquement élu n'aurait pas songé à aspirer après le même lapse de temps passé au pouvoir. Le fait que le pays ne soit pas sorti exsangue et ruiné de la dictature contribuait à accroître les aigreurs idéologiques d'une gauche mondiale en pleine déroute tant à l'Est qu'à l'Ouest. Enfin, à grandes causes petits effets, cela n'arrangeait pas mes affaires, chaque touriste étranger étant considéré comme un détracteur potentiel, il fallait donc le priver de tout point de repère et c'est ainsi que je me retrouvai dans ma voiture location, une caisse d'eau minérale sur le siège passager, à errer dans le désert sur la ruta cinco. Le compteur journalier marquait deux cents kilomètres parcourus depuis mon départ de la Serena, j'avais du laisser le dernier virage, à peine une légère inflexion de la route vers la gauche, à plus de cent kilomètres vers le Sud, ce qui me permettait de conclure que j'avais progressé de deux cents kilomètres vers le Nord, sans avoir été capable de découvrir l'introuvable « première à droite » promise par le plan d'Astrubal. A droite, il n'y avait que le désert, à gauche aussi d'ailleurs. Ce n'était pas un désert fait de dunes régulières au sable doré mais une succession de collines blanchâtres couvertes de pierres et par endroits de cactus cierges. Le désert m'a toujours déprimé, un peu comme les villes d'ailleurs. L'uniformité du trop plein ou du trop vide, je suppose. Ma première expérience désertique fut brêve, une ou deux heures à peine. En route pour le Sri Lanka, l'avion avait fait une escale technique à Dubai. A peine sorti de l'avion, je sombrai dans une dépression sans nom qui s'accrut quand nous fûmes à l'intérieur du terminal d'une blancheur éblouissante s'accordant tout à fait à la tenue des habitants de ce petit émirat. Je regrettai de ne pas avoir profité de l'aimable offre faite aux passagers de confession israélite de rester à bord de l'appareil. Il fallut quasiment me traîner à bord de l'avion quand les pleins eurent été complétés, mes jambes me refusant tout service. Une fois en l'air, le malaise disparut instantanément. J'avais alors vingt ans. Deux décénnies plus-tard, je sentis que le même malaise me gagnait.Des picotements sur tout le corps et une nausée sournoise. Je perdis rapidement de vue mon objectif, trouver la maudite gare, et me contentai de rouler droit devant moi, l'oeil rivé sur le ruban d'asphalte noir. Je dus m'arrêter une ou deux fois pour vomir au bord de la route. C'est alors que je les remarquai: de petites croix plantées dans le sable auxquelles on avait fixé des plaques d'immatriculation. Étranges ex-votos!

Arrivé à Copiapo, je fis demi-tour et repartis vers le Sud, le pied au plancher. Je passai l'après-midi dans une agence de voyage de la Serena, occupé à préparer la suite de mon voyage, n'ayant nulle envie de m'attarder en ces lieux. Quant à Astrubal, je l'aimais bien, mais il devait vraiment avoir un grain pour venir s'installer dans une gare au milieu du désert.

Dans mon enfance, j'avais vu à la télévision un film qui m'avait fort impressionné. Je ne me rappelle plus exactement de l'histoire, si ce n'est qu'un homme en poursuit un autre dans un désert, d'abord en voiture, puis à pied. Le poursuivant est en costume de ville, une mouchoir noué sur la tête. Il porte une ridicule valise remplie de bouteilles de coca, qu'il consomme au fur et à mesure de sa progression. Le poursuivi qui n'a ni mouchoir sur la tête, ni valise remplie de bouteilles de coca, voit son avance fondre tandis que la soif le dévore. Il finit pas s'effondrer, ploc. Le poursuivant le rejoint et se laisse tomber à ses côtés. L'autre ouvre un oeil en gémissant, à boiiiiiire! Son ennemi ouvre sa valise, mais elle est vide. Il commence donc à mourir lui aussi, ce qui en dit long sur les qualités désaltérantes du coca. Finalement, entre deux râles, poursuivi et poursuivant se réconcilient en se racontant leur vies pas drôles du tout et achèvent de mourir ensemble. C'est évidemment une histoire absurde, mais j'étais tout petit et ça m'avait impressionné qu'on puisse mourir de soif après avoir bu tout ce coca.

Le soir, alors que, psychologiquement deshydraté, j'éclusais coca sur coca, j'appris de la bouche du patron de la parillada argentina (je prends rapidement mes marques à l'étranger) la signification de ces étranges petites croix plantées le long de la route: on procédait de la sorte chaque fois qu'un accident mortel survenait sur la ruta cinco: une croix pour le défunt et sa plaque pour le véhicule accidenté, en général un camion. Mais comment pouvait-on se tuer sur une route aussi droite que déserte?...Justement, senor, c'est parce que la route est droite et déserte que les gens se tuent. Il s'endorment et ne se réveillent jamais. Je vous le dis, ce pays est foutu...

Commentaires

Bonjour Manutara

J'aime bien venir lire votre blog. J'ai l'impression de voyager, d'être dans le même avion ou sur la même route que vous.

Vos récits n'appellent pas à commentaire, enfin je ne sais pas quoi dire sinon que c'est agréable à lire, sauf...
Sauf que le texte est long et peu aéré, ce qui n'en facilite pas la lecture sur l'écran.

Écrit par : Suzanne | 11 avril 2009

Tout à fait de votre avis Suzanne. Tu n'as aucune excuse Estban, maintenant que Hautetfort met à notre disposition deux nouveaux boutons pour choisir la police et la grosseur du texte !... Ceci dit, merci pour la photo. Ça donne plus de vie à ton récit. Pas étonnant que l'on s'endorme sur de telles routes.
Ton histoire me fait penser à un livre que j'ai lu récemment ( Cul-de-sac de Douglas Kennedy). Le héros se retrouve dans une ville australienne qui n'est indiquée sur aucune carte car elle est censée avoir disparu.
Le film dont tu parles ne serait pas "œil pour œil, dent pour dent", avec Kurt Jurgens et Dario Moreno ? En fait, ce film raconte la vengeance d'un homme (Dario Moreno) dont la femme est morte par la faute d'un médecin (Kurt Jurgens) et qui entraîne sciemment ce médecin dans le désert afin qu'il y trouve la mort. L'image finale du film est très impressionnante car on les voit effectivement perdre toute force dans le sable et la caméra prend du recul et on s'aperçoit alors qu'il n'y a que des dunes de sable sur des centaines de kilomètres alentour !

Écrit par : tinou | 11 avril 2009

Rectificatif : il ne s'agit pas de Dario Moreno, mais de Folco Lulli ! Film de 1957 réalisé par André Cayatte et le titre exact est "œil pour œil". Par contre je n'ai pas trouvé de vidéo, juste le ien suivant :http://www.cinemotions.com/modules/Films/fiche/22090/Oeil-pour-oeil.html

Écrit par : tinou | 11 avril 2009

Bonjour Suzanne, merci de votre passage. Je vais voir ce que je peux faire en matière d'aération. Ce qui donne l'impression de longueur à mon texte c'est que, comme une de mes lectrices assidues est mal-voyante, je suis obligé d'utiliser de très gros caractères qui prennent beaucoup de place, mais que voulez-vous, le client est roi....
Tinou, c'est tout à fait ça. Quelle mémoire! Je viens de me rendre compte qu'outre ma phobie du désert, j'ai développé une haine particulièrement tenace pour le corps médical, en fait ça doit faire trente ans que je n'ai plus vu de médecin et encore c'était à l'armée pour la visite d'incorporation, donc ça ne compte pas.

Écrit par : manutara | 11 avril 2009

Bonjour Suzanne, merci de votre passage. Je vais voir ce que je peux faire en matière d'aération. Ce qui donne l'impression de longueur à mon texte c'est que, comme une de mes lectrices assidues est mal-voyante, je suis obligé d'utiliser de très gros caractères qui prennent beaucoup de place, mais que voulez-vous, le client est roi....
Tinou, c'est tout à fait ça. Quelle mémoire! Je viens de me rendre compte qu'outre ma phobie du désert, j'ai développé une haine particulièrement tenace pour le corps médical, en fait ça doit faire trente ans que je n'ai plus vu de médecin et encore c'était à l'armée pour la visite d'incorporation, donc ça ne compte pas.

Écrit par : manutara | 11 avril 2009

Ah, elle va être contente Cigale à la lecture de ton commentaire !
Pour ce qui est de ta fréquentation quasi inexistante du corps médical, cela signifie que tu n'as pas de problème grave de santé. Ou alors tu as recours à la médecine locale ?
Comment fais-tu par exemple pour lutter contre le paludisme ? ...

Écrit par : tinou | 11 avril 2009

Pas de paludisme aux Marquises Tinou, juste la dengue également transmise par le moustique aedes, mais comme il n'existe aucun vaccin, ni aucun remède pour soigner la dengue, juste attendre que ça passe ou ça casse, je n'ai pas besoin de recourir au corps médical. Je ne suis pas plus amateur de médecine locale que du "raau farani". Evidemment, si je me cassais une jambe, j'irais comme tout le monde me faire soigner à l'hôpital.

Écrit par : manutara | 11 avril 2009

Bon alors, que vois-je ??? A peine je m'absente et on dit du mal de moi ?? C'est du propre !!

Et Suzanne parle de texte "pas aéré" hein, pas qu'il est écrit trop gros, nuance :-))
Quant à Tinou, elle est contente maintenant qu'il y ait des images... :-))

Pauvre Esteban...Enfin, on a le lectorat qu'on mérite...

Écrit par : Cigale | 13 avril 2009

Oui, mais les images c'est pas à chaque post, que les choses soient bien claires! D'ailleurs dans la bibliothèque verte de notre enfance, les images c'était toutes les dix pages. Entre deux images il fallait lire!

Écrit par : manutara | 13 avril 2009

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